Sans le savoir, vous avez créé la mode du « found footage » avec Cannibal Holocaust.
Je voulais simuler des moments de réalité dans le film. Or c’est une chose difficile à faire. Imaginez que vous vouliez montrer une scène dans laquelle on coupe un bras. Avec un montage traditionnel, c’est assez facile. Vous filmez d’abord le bras réel en plan large, puis vous raccordez sur un faux bras en gros plan que vous tranchez, puis sur un plan du visage qui hurle. Mais avec la technique de tournage que j’ai adoptée pour Cannibal Holocaust, la caméra ne s’arrêtait pas. Ça ne nous facilitait pas les choses, et nous devions prendre beaucoup plus de temps pour rendre les trucages réalistes. La scène du serpent dans la botte, par exemple, était particulièrement difficile à tourner. La caméra voit le serpent, l’homme se met à crier, agrippe un couteau, le met dans le feu, et tout ça sans coupure. C’était un sacré défi technique. Le problème, avec les films ayant depuis repris ce procédé du « found footage », c’est que la caméra tourne tout le temps, même lorsqu’il ne se passe rien. Dans mon film, je voulais qu’elle ne filme que les choses intéressantes.
La scène de l’empalement a tellement marqué les gens qu’elle sert de visuel pour plusieurs posters du film.
Lorsque j’ai envoyé mes premiers rushes à Milan au Mifed, qui était le plus gros marché du film de l’époque, les producteurs ont trouvé immédiatement des acheteurs. Alors ils m’ont appelé en me disant : « continue comme ça, tue encore plus de personnes ! » Il fallait que je trouve d’autres scènes d’horreur à tourner. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de cette femme empalée, laquelle avait été vue en train de se faire violer plus tôt dans le film. Le décorateur a mis au point un système ingénieux. C’était un pieu avec une selle de bicyclette et une structure métallique pour que la fille puisse être tenue solidement. Et de sa bouche sortait un faux pieu en matériau souple. Lorsque j’ai raconté ça à Quentin Tarantino, il n’en revenait pas. Il pensait que cette séquence m’avait coûté des milliers de dollars à cause des effets spéciaux. Lorsque je lui ai expliqué qu’elle n’avait nécessité qu’une dizaine de dollars, il en est resté bouche bée. Il fallait être inventif, trouver des idées simples qui puissent nous permettre chaque jour d’obtenir des résultats spectaculaires avec des moyens limités.
Cette scène est bizarrement accompagnée d’une musique très douce de Riz Ortolani.
J’aime le décalage entre l’horreur à l’écran et la douceur de la musique. Quand j’ai tourné Cannibal Holocaust, je ne connaissais pas personnellement Riz Ortolani mais j’avais adoré la musique qu’il avait écrite pour Mondo Cane. Le producteur ne savait pas s’il serait disponible parce que c’était un compositeur très sollicité. Alors j’ai appelé Sergio Leone, que je connaissais bien, et je lui ai demandé de me mettre en contact avec lui. Ritz m’a rencontré, a regardé le film avec moi sur la visionneuse. A la fin, il m’a dit : « Deodato, tu es un grand metteur en scène, ce film me plaît beaucoup, je veux le faire ! ». Ce fut le début d’une longue collaboration. Même dans mon dernier film, Ballad in Blood, je lui rends hommage en réutilisant la chanson « Sweetly » qu’il avait écrite pour La Maison au fond du parc. C’était un grand ami.
Les scènes de massacres d’animaux de Cannibal Holocaust ont suscité bien des controverses, ce qui est légitime.
Je sais, et je suis le premier à regretter de les avoir tournées. Elles n’ont pas été filmées par moi directement mais par le producteur, que j’ai laissé faire. Le guide que nous avions sur place nous a indiqué quels animaux choisir, car ceux-ci allaient ensuite servir de nourriture aux Indiens qui jouaient dans le film. C’est ainsi qu’ont été sélectionnés la tortue, le porc, les rats et les singes. Nous limitions ainsi les dégâts en transformant ces animaux en repas. C’est nous-mêmes qui avons mangé le porc, ce qui nous permettait de varier un peu notre alimentation qui était alors principalement constituée de poissons. Je n’aime pas ces scènes, et j’ai encore beaucoup de mal à revoir celle du massacre de la tortue, que je trouve douloureuse. En Angleterre, lorsque le film est sorti, toutes ces scènes ont été conservées dans le montage sauf celle du rat, qui est restée censurée pendant trente ans. J’ai surtout eu beaucoup de problèmes avec la censure et avec la justice parce que j’ai fait croire que tous les meurtres et toutes les tortures du film étaient réels. Il m’a fallu finalement prouver que ce n’était que du cinéma.