AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE (LES) (2011)

La rencontre de Spielberg et Hergé était inévitable: elle se concrétise enfin dans cette adaptation à grande échelle d’un album mythique…

THE ADVENTURES OF TINTIN : THE SECRET OF THE UNICORN

2011 – USA

Réalisé par Steven Spielberg

Avec Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig, Nick Frost, Simon Pegg, Daniel Mays, Gad Elmaleh, Toby Jones, Joe Starr, Enn Reitel, Mackenzie Crook, Kim Stengel

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I SAGA STEVEN SPIELBERG

Certains films de Steven Spielberg mûrissent longtemps dans le chaudron bouillonnant de son imagination et ne s’épanouissent qu’au fil des ans, après une longue gestation. C’est le cas des Aventures de Tintin, exemple frappant de ces projets de longue haleine maintes fois annoncés et sans cesse repoussés. La première fois que le cinéaste entend parler du reporter belge, c’est par l’entremise d’un journaliste français ayant dénombré moult points communs entre Les Aventuriers de l’arche perdue et les bandes dessinées d’Hergé. Curieux, Spielberg achète un album de Tintin et tombe aussitôt amoureux du personnage et de son univers. Avec l‘impulsivité qui le caractérise, le père d’E.T. décide aussitôt d’en tirer une adaptation cinématographique et organise dans la foulée une rencontre avec Hergé. Hélas, le dessinateur passe l’arme à gauche en 1983 et le projet semble abandonné. Fort heureusement, Les Aventures de Tintin renaissent de leurs cendres grâce aux toutes dernières avancées technologiques en matière de cinéma d’animation. Pour rester fidèle à l’environnement graphique mi-réaliste mi-irréel des dessins d’Hergé, et pour s’extraire de l’univers visuel des Indiana Jones, Spielberg ne pouvait se contenter d’un tournage classique en prises de vues réelles. D’où son intérêt pour la performance capture. Logiquement, Spielberg s’associe alors à un autre cinéaste surdoué, Peter Jackson, et initie avec lui une adaptation sur grand écran puisant son inspiration dans Le Secret de la Licorne mais aussi dans deux autres albums légendaires : Le Trésor de Rackham le Rouge et Le Crabe aux pinces d’or.

Spielberg avait été le producteur exécutif de Lovely Bones réalisé par Jackson. Sur Les Aventures de Tintin, les deux hommes inversent leurs rôles. Au-delà de son inestimable contribution artistique, le cinéaste néo-zélandais apporte au film son expertise – et surtout celle de sa compagnie Weta Digital – dans le domaine de la capture de performance. En se soustrayant aux contraintes matérielles d’un tournage traditionnel et en testant pour la première fois de sa carrière les possibilités de la 3D, le réalisateur se permet des facéties de mise en scène extrêmement immersives, sans pour autant céder à la tentation d’une caméra virevoltant vainement en tous sens. Au contraire, ses prises de vues s’ancrent dans une réalité physique palpable, ne lâchant pas d’une semelle les pas de course de son jeune héros. Cette première expérience de Steven Spielberg dans le domaine du cinéma d’animation nous donne droit à une collection de séquences mouvementées inédites, la plus longue et la plus incroyable d’entre elles se déroulant en plan-séquence dans une ville imaginaire du Maroc. Les péripéties s’y enchaînent à un rythme effréné, nous laissant le souffle coupé et les yeux écarquillés, preuve que Steven Spielberg, alors âgé de 65 ans, demeure encore l’un des maîtres absolus en matière de scènes d’action imaginatives.

L'homme-enfant

A y regarder de près, Les Aventures de Tintin est d’ailleurs un concentré de toute l’identité visuelle du cinéaste, comme si l’emploi d’un médium 100% numérique lui permettait de pousser à l’extrême les codes filmiques qui lui sont propres. Jeux d’ombre et de lumière, compositions liées à la symétrie, entrées de champ redéfinissant l’organisation des cadrages, plans-séquences en perpétuelle évolution, champs et contre-champs avec changements d’axe inattendus, toute la grammaire de l’auteur de Rencontres du troisième type est ici convoquée. Parmi les nombreux points communs qu’on pourrait recenser entre Spielberg et Hergé, il faut en retenir un majeur : leur propension à utiliser l’image comme véhicule narratif principal. Malin, Spielberg sait que le lecteur familier de Tintin aura besoin d’un temps d’adaptation pour accepter sa réinterprétation en volume du graphisme d’Hergé. Il décide donc d’y aller en douceur, concoctant le générique de son film sur un dessin animé d’inspiration sixties, aux accents d’une partition jazzy de John Williams qui fait écho à celle d’Arrête-moi si tu peux. Lorsque nous entrons de plain-pied dans la troisième dimension, le jeune reporter ne se révèle pas tout de suite, la première image qui nous en est offerte étant un dessin d’Hergé, justifié par le fait que notre héros livre son visage au crayon d’un portraitiste (qui a justement les traits d’Hergé !). La signature visuelle la plus évidente du cinéaste paraît alors, à travers son utilisation répétée du reflet. L’image de Tintin se découpe ainsi dans les nombreux miroirs qui ornent le marché (comme autant de cases d’une bande dessinée), puis se surimpressionne sur la vitre qui protège la précieuse Licorne. Tintin lui-même, éternel homme-enfant à l’insatiable curiosité, obéit trait pour trait à l’archétype du héros spielbergien, coincé entre deux âges et en quête d’une famille recomposée, le capitaine Haddock s’affirmant dès lors comme un grand frère turbulent mais extrêmement attachant. Comme pour boucler la boucle initiale qui donna naissance au film, Le Secret de la Licorne sort sur les écrans américains fin 2011, trente ans exactement après Les Aventuriers de l’arche perdue.

© Gilles Penso

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DES MINIONS ET DES MONSTRES (2026)

Les petits trublions jaunes débarquent dans le Hollywood des années 20 et deviennent des stars de cinéma, mais les choses ne tardent pas à dégénérer…

MINIONS AND MONSTERS

2026 – USA / FRANCE

Réalisé par Pierre Coffin et Patrick Delage

Avec les voix de Pierre Coffin, Trey Parker, Allison Janney, Christoph Walt, Jesse Eisenberg, Jeff Bridges, Zoey Deutch, Bobby Moynihan, Phil LaMarr, George Lucas

THEMA SUPER-VILAINS I EXTRA-TERRESTRES I SORCELLERIE ET MAGIE I DIABLE ET DÉMONS I CINÉMA ET TÉLÉVISION I SAGA LES MINIONS

Les Minions imaginés par Pierre Coffin font recette depuis leur première apparition en 2010. Mais après quatre épisodes de la saga Moi, moche et méchant et deux spin-off consacrés aux petits monstres jaunes eux-mêmes, n’avait-on pas sérieusement fait le tour de la question? Ces bestioles sympathiques, sortes de croisements contre-nature entre les Lapins crétins et les extra-terrestres de Toy Story, avaient-ils encore quelque chose à nous raconter ? Coffin lui-même en doute d’abord beaucoup, et c’est Chris Meledandri, le patron du studio Illumination, qui réussit à le convaincre de rempiler. « Il m’a appelé un week-end », raconte-t-il. « Il savait que je ne voulais plus réaliser de films avec les Minions. J’avais vraiment envie de passer à autre chose. Mais il est arrivé avec cette idée : “Et si les Minions réalisaient un film de monstre ? Comme ils n’ont pas de monstre, ils le créent et c’est une catastrophe. Pendant tout le reste du film, ils essaient de corriger leur gaffe…“ J’ai arrêté de l’écouter après “des Minions qui font un film“ ! J’ai tout de suite adoré le concept. » (1) Au-delà des nouvelles possibilités visuelles qu’offre cette idée un peu folle, Coffin en profite pour concocter avec Brian Lynch un scénario conçu pour rendre hommage aux origines mêmes du cinéma et pour célébrer la créativité dans son acceptation la plus large.

Le jeu sur le logo Universal, qui rembobine jusqu’à reprendre la forme qu’il avait dans les années 20, nous donne tout de suite le ton. Si l’intrigue des Minions (2015) se déroulait dans l’Angleterre des sixties et celle des Minions 2 dans le San Francisco des seventies, nous voici désormais plongés dans le Hollywood des années folles. Nous découvrons que, depuis l’antiquité, les Minions s’efforcent d’être les serviteurs de nombreux super-vilains (du cyclope mythologique à la momie égyptienne en passant par le sorcier maléfique et toutes sortes de tyrans). Hélas, la maladresse congénitale de l’un d’entre eux, James, les prive à chaque fois de chef et les pousse à errer sans cesse de lieu en lieu et d’époque en époque. Lorsqu’ils débarquent à Los Angeles, ils provoquent une quantité vertigineuse de catastrophes, puis découvrent par accident la magie du cinéma et deviennent rapidement la coqueluche du studio Bright Brother Pictures, grâce au réalisateur Max qui les transforme en superstars. Mais la gloire n’a qu’un temps, et la situation s’apprête à prendre une tournure… monstrueuse.

Max et les minimonstres

Bourré de clins d’œil que le public cible – les jeunes enfants – ne comprendra pas mais que les parents cinéphiles adoreront, Des Minions et des Monstres rend un vibrant hommage aux pionniers du septième art. Par une série de reconstitutions minutieuses, les petits monstres s’incrustent dans les films de Muybridge, des frères Lumière et de Georges Méliès, avant de débouler à Hollywood où ils croisent la route d’Harold Lloyd, Charlie Chaplin et Buster Keaton. Comment ne pas se laisser griser par cette lettre d’amour au cinéma, s’appuyant sur une mise en scène d’une folle virtuosité ? À ce titre, la séquence du train lancé à vive allure dans les rues de la ville est un sacré morceau de bravoure. Le climax médian, situé à mi-parcours du film, marque historiquement l’arrivée du cinéma parlant et nous évoque bien sûr d’autres films centrés sur ce tournant décisif, tels que Chantons sous la pluie, The Artist ou Babylon. L’idée est brillante, car elle permet de montrer comment le flot créatif peut se heurter à une innovation technologique brutale qui le rend soudain obsolète. Rien n’empêche d’y voir un parallèle avec l’arrivée de l’intelligence artificielle dans le monde de l’animation. Hélas, à partir de ce rebondissement, le film nous donne le sentiment de ne plus savoir quoi raconter. Les références successives au Jour où la Terre s’arrêta, à H.P. Lovecraft, à Godzilla et au Blob sont certes savoureuses pour les amateurs de fantastique, mais dès lors l’intrigue patine, part dans tous les sens et remplace le grain de folie en ébullition par un effet d’accumulation moins concluant. Dommage, parce que les intentions initiales restent excellente, et que Coffin et son équipe se paient un casting de premier ordre, avec quelques guest stars inattendues.

(1) Extrait d’une interview parue dans Première en juin 2026.

© Gilles Penso

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TOY STORY 5 (2026)

Rien ne va plus au royaume des jouets : les tablettes numériques débarquent dans les foyers et bouleversent la vie des enfants…

TOY STORY 5

 

2026 – USA

 

Réalisé par Andrew Stanton et McKenna Harris

 

Avec les voix de Tom Hanks, Tim Allen, Joan Cusack, Conan O’Brien, Scarlett Spears, Greta Lee, Shelby Rabara, Mykal-Michelle Harris, Craig Robinson

 

THEMA JOUETS I SAGA PIXAR I TOY STORY

Malgré ses grandes qualités, Toy Story 4 était un cran en dessous des trois premiers opus, et il eut été logique d’arrêter là la franchise pour éviter de l’épuiser. C’est la décision initiale de l’équipe de Pixar, plutôt désireuse de se concentrer sur des sujets originaux et sur des suites d’autres films à succès du studio. Mais en 2022, le long-métrage Buzz l’éclair se ramasse au box-office et fait subir de lourdes pertes à Disney. La maison de Mickey presse alors les joyeux drilles de Pixar de réviser leurs intentions initiales et de mettre en chantier un cinquième épisode de Toy Story, histoire de capitaliser sur une propriété intellectuelle susceptible d’attirer les foules dans les salles de cinéma. La loi du marché étant la plus forte, voici donc venir Toy Story 5. Pour limiter les risques, la mise en scène est confiée au vétéran Andrew Stanton. Signataire de quelques-uns des fleurons les plus populaires de Pixar (1001 pattes, Le Monde de Nemo, Wall-E, Le Monde de Dory), il semble être le candidat idéal. Un nom manque cependant à l’appel : John Lasseter. Évincé de chez Disney en 2018 suite à des accusations répétées signalant un comportement « inapproprié » auprès de ses collègues, le moteur créatif de la saga des jouets n’est plus dans la course. Et force est de constater que son absence se fait cruellement sentir. Stanton est certes loin d’être un manchot et les artistes de chez Pixar sont bourrés de talent. Mais il manque indubitablement à Toy Story 5 l’étincelle magique qui fit le succès de la saga.

Toy Story 5 reprend à peu près les choses là où Toy Story 4 les laissait. Depuis que Woody a décidé de partir vivre dans la nature avec la bergère Bo Peep pour aider les jouets abandonnés à retrouver leurs propriétaires, la cowgirl Jessie est devenue la cheffe de la chambre de Bonnie, avec Buzz l’Éclair comme bras droit. La galerie des joujoux que nous connaissons s’est agrémentée de Forky – la fourchette bricolée par Bonnie dans l’opus précédent – et de sa « fiancée ». Mais les temps sont en train de changer. La gamine a désormais huit ans, et si elle veut rester populaire auprès de ses amies, il lui faut posséder l’objet dont tous les enfants de son âge semblent désormais raffoler : Lilypad. Cette tablette interactive en forme de grenouille lui permet de jouer en ligne, de partager des photos, de chatter, d’être géolocalisée et de rester en contact avec ses copines. Mais ne s’agit-il pas d’un cadeau empoisonné ? Pressentant les risques de cette nouvelle acquisition, Jessie et Buzz tentent de convaincre Woody de revenir pour leur prêter main-forte…

Gare aux écrans !

Toute l’intrigue de Toy Story 5 repose sur une idée maîtresse : l’omniprésence des écrans (tablettes, smartphones) annihile les sens des enfants, fausse leurs rapports sociaux, atrophie leur imagination et met un terme à leur créativité. Les jouets, devenus « inutiles », symbolisent quant à eux cette capacité de jouer et de vivre des moments de joie authentique que la « tech » a tendance à effacer. Le propos se tient, et permet même d’aborder en filigrane certaines dérives des réseaux sociaux comme l’isolement et le harcèlement. Mais force est de constater qu’il n’offre pas beaucoup de rebondissements intéressants. Le discours semble même déjà daté, comme si Andrew Stanton et son équipe ne savaient pas trop comment aborder sans maladresse un sujet aussi contemporain dans l’univers quelque peu atemporel de Toy Story. Résultat : le film se révèle largement plus anecdotique que ses prédécesseurs, se privant des morceaux de bravoure et des séquences mémorables dont étaient généreusement garnis les quatre épisodes précédents. Pour couronner le tout, le traitement de Buzz l’éclair laisse franchement à désirer. Reconnaissons au film une poignée de trouvailles visuelles réjouissante et l’intervention de nouveaux joujoux amusants – jadis high-tech et aujourd’hui complètement dépassés – ainsi que sa capacité intacte à laisser affleurer l’émotion – principalement grâce à Jessie, promue ici protagoniste principale de l’histoire. Mais cet opus a clairement moins d’ambitions et moins d’audace que les autres. C’est sans conteste celui qui restera le moins durablement dans les mémoires.

 

© Gilles Penso

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TOY STORY 4 (2019)

Premier épisode de la saga qui soit sorti au cinéma après le départ de John Lasseter, cet opus minimaliste conserve un charme fou…

TOY STORY 4

 

2019 – USA

 

Réalisé par Josh Cooley

 

Avec les voix de Tom Hanks, Tim Allen, Annie Potts, Tony Hale, Keegan-Michael Key, Madeleine McGraw, Christina Hendricks, Jordan Peele, Keanu Reeves

 

THEMA JOUETS I SAGA PIXAR

Avant même la sortie sur les écrans de Toy Story 3, l’équipe de Pixar réfléchit déjà à un quatrième épisode. John Lasseter envisage de réaliser lui-même ce nouvel opus, qu’il imagine comme une sorte de comédie romantique et dont il écrit le scénario avec Andrew Stanton. Peter Docter et Lee Unkrich mettent la main à la pâte et l’entrée en production est officiellement annoncée en 2014. Mais « l’affaire Lasseter » éclate. En novembre 2017, le directeur créatif de Pixar et Disney Animation, considéré à juste titre comme l’une des figures les plus importantes de l’animation moderne, est accusé de comportements inappropriés envers ses collègues – principalement des femmes. Nous sommes alors en pleine explosion du mouvement #MeToo, à un moment charnière où les studios hollywoodiens ne peuvent plus décemment ignorer ce type de signalements. Au cœur de la tourmente, Lasseter s’excuse publiquement, prend un congé sabbatique de six mois et quitte Disney/Pixar en juin 2018. C’est une « séparation négociée », mais il est clair que l’homme qui lança la franchise Toy Story et redonna un coup de fouet au département animation de Disney avec La Reine des neiges est devenu persona non grata chez Mickey. Pas question pour autant d’abandonner Toy Story 4. Josh Cooley, storyboarder pour Les Indestructibles, Cars, Ratatouile, Là-haut, Cars 2 et co-scénariste de Vice-Versa, hérite donc de la mise en scène.

« Il était important que Toy Story 4 ne donne pas limpression d’être simplement une nouvelle aventure », raconte à l’époque Cooley. « Il fallait que ce film ait un sens, afin qu’il laisse une empreinte aussi forte que le précédent. Je savais qu’il fallait un changement majeur pour Woody, et je me suis inspiré de ma toute nouvelle situation et de ce que je ressentais. Mes questions, mon incertitude et le fait de ne pas savoir exactement comment tout cela allait évoluer ont été ma source dinspiration. » (1) La pression est en effet très forte pour cet homme qui s’attaque pour la première fois à un long-métrage et doit se montrer digne de ses prédécesseurs. D’autant que Toy Story 3 bouclait déjà la boucle et n’appelait à priori aucune suite. L’histoire de ce quatrième opus est centrée sur Bonnie, qui a hérité des jouets de son aîné Andy. Woody a du mal à s’adapter à cette nouvelle situation, dans la mesure où la fillette s’intéresse moins au cowboy en chiffon que son grand frère. Il se sent pourtant investi d’une mission importante, d’autant que Bonnie a elle-même beaucoup de mal à s’intégrer à l’école maternelle. Lorsquelle fabrique un jouet à partir dune cuillère-fourchette, celui-ci prend vie sous les traits de Forky, qui est immédiatement pris dune crise existentielle, se considérant comme un déchet et non comme un jouet. Alors que Forky devient rapidement le jouet préféré de Bonnie, Woody tente dempêcher Forky de se jeter à la poubelle. C’est le point de départ d’une nouvelle épopée rocambolesque…

Suspension d’incrédulité

Après l’ampleur spectaculaire atteinte par Toy Story 2 et Toy Story 3, ce quatrième épisode renonce à toute surenchère pour privilégier une approche plus intime et plus modeste. Le personnage de Forky s’inscrit parfaitement dans cette nouvelle orientation. À travers les tourments de Woody, le film explore alors deux thèmes essentiels : le sens des responsabilités et l’acceptation du passage de relais. Woody n’est plus le jouet préféré ni le leader incontesté du groupe. Le cowboy doit donc accepter de passer au second plan. Il se donne alors pour mission d’aider Forky, le jouet bricolé par Bonnie, à remplir le rôle qui fut autrefois le sien : celui d’ami, de confident et de source de réconfort. Cette idée d’obsolescence trouve un écho dans le magasin d’antiquités où échouent Woody et Forky. Les objets qui s’y accumulent ne sont plus forcément destinés aux enfants et certains semblent même tout droit sortis d’un film d’horreur. Les amateurs de Pixar y remarqueront également Tinny, héros du court-métrage Tin Toy, le temps d’un clin d’œil savoureux. Le film nous permet aussi de découvrir ce qu’est devenue Bo Peep après sept années d’absence. Loin du personnage secondaire des premiers volets, la bergère apparaît désormais comme une figure indépendante, libre et pleinement maîtresse de son destin. Ce resserrement des enjeux dramatiques n’empêche pas Toy Story 4 de proposer son lot de poursuites endiablées et de séquences de suspense inventives. L’écriture demeure d’une grande finesse, la mise en scène fait preuve d’une virtuosité constante et le rythme, réglé au millimètre, ménage avec habileté les ruptures comiques. Surtout, le film parvient encore, miraculeusement, à titiller la fibre émotionnelle en suspendant plus que jamais notre suspension d’incrédulité. L’une des dernières répliques du film, prononcée par l’un des jouets, est la question « Pourquoi suis-je en vie ? ». La réponse « Je n’en ai aucune idée » dit bien toute la force d’une saga comme celle de Toy Story : muer les objets en personnages vivants et faire entrer les spectateurs en empathie avec eux.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans Toy Story 4: The Official Movie Spécial en juin 2019.

 

© Gilles Penso

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SCARLET ET L’ÉTERNITÉ (2025)

Après Belle, le réalisateur Mamoru Hosoda est de retour avec une relecture très personnelle d’un grand classique shakespearien…

HATESHI NAKI SUKÂRETTO

 

2025 – JAPON

 

Réalisé par Mamoru Hosoda

 

Avec les voix de Mana Ashida, Masaki Okada, Masachika Ichimura, Kōji Yashuko, Yuki Saitô, Yutaka Matsushige, Kôtarô Yoshida, Munetaka Aoki, Kazuhiro Yamaji

 

THEMA CONTES

On peut se réjouir que le jeune Mamoru Hosoda, qui a failli intégrer le Studio Ghibli, ait suivi un autre parcours après ses études à l’Université d’art et de dessin industriel de Kanazawa. À l’instar d’Hayaho Miyazaki ou Osamu Tezuka, il fondera son propre studio et connaitra dès sa première réalisation un immense succès avec le chef-d’œuvre mondialement reconnu : Les Enfants loups, Ame et Yuki. Comme Miyazaki encore, avant de gagner son indépendance, il fera ses débuts à la Toei, le studio producteur de la majorité des séries diffusées en France dans les émissions de TF1 ou Antenne 2 depuis la fin des années 70, et qui auront marqué de façon indélébile plusieurs générations d’enfants, d’ados et d’adulescents. Puis il rejoindra le studio Madhouse où il affirmera son style avec deux films transcendants qui marqueront par le traitement science-fictionnel, grandiose et romantique de ses thèmes de prédilection : l’amour, l’amitié, le voyage dans le temps : La Traversée du temps et Summer Wars. À la suite de son adaptation de La Belle et la Bête de Madame de Villeneuve, il choisit de revisiter non plus un roman du 18ème siècle mais une grande tragédie du théâtre élisabéthain. « J’ai commencé à penser à ce film en 2021 », raconte le cinéaste. « À ce moment-là, dans le monde, il y avait déjà plusieurs guerres et conflits. J’ai constaté que c’était une chaine infinie de haine et j’ai voulu comprendre pourquoi on n’en sortait jamais. C’est à ce moment-là que j’ai pensé à Hamlet, parce que la pièce parle de ce sujet. » (1)

Cette adaptation libre se déroule dans un Moyen-âge fictionnel, et Scarlet et l’éternité, au contraire de son modèle, laisse la place à ce qui définit le mieux le cinéma de Hosada : la poésie des images, une course contre le temps, des parallèles entre divers monde, une musique envoutante… mais aussi des espaces entre les actions qui nous surprennent mais nous permettent de prendre du recul, ainsi que la possibilité de penser à ce qu’on est en train de voir. Car l’œuvre de Mamoru Hosoda n’est pas un chariot de fête foraine dans lequel on embarquerait pendant les 1h52 de la durée du film pour avoir son lot de sensations fortes. Scarlet est fille de roi, et derrière ses combats furieux à l’épée contre ses ennemis jurés, se trame une autre bataille, celle que son cœur mène contre elle-même pour ne pas succomber ni à sa douceur profonde, ni à sa douleur déchirante, et risquer de se laisser vaincre par les traitres responsables de la mort de son père. Dans des multi-dimensions, au-delà du possible et de l’intelligible, avec une soif de vengeance qui décuple ses forces, elle affrontera et dépassera pourtant son chagrin, portée par le souvenir, l’amour et la sagesse de son père, et par un nouvel ami, le dévoué Hijiri, prêt à donner sa vie pour accompagner son besoin légitime de justice.

L’espoir d’un monde en paix

« Ce qui m’a le plus inspiré c’est ma fille de dix ans », confie Hosoda. « J’ai imaginé son avenir et j’ai voulu illustrer la relation entre Scarlet et son père en pensant à elle, que je voudrais voir vivre librement, et pas prisonnière d’une quelconque idée obsédante. Le moyen-âge était une époque très masculine et je voulais vraiment aussi qu’elle soit loin de ces idées réductrices ou oppressantes. » (2) Si le film utilise les techniques artisanales habituelles de l’animation du studio Chizu, le réalisateur choisit d’y intégrer des plans en 3D pour mieux définir les expressions des personnages et les rendre plus proches de nous. Quant à la superbe bande originale, elle est signée Taisei Iwasaki, déjà compositeur de Belle. Scarlet et l’éternité tient ses promesses en nous entrainant dans une épopée fantastique surprenante remplie des émotions chères aux réalisateur. L’amitié et l’amour transcendent le temps et les protagonistes y voyagent entre deux mondes, deux dimensions. Dans l’un d’eux, Scarlet est censée être morte, une parfaite illustration de ce qu’elle pense être son devoir et qui l’empêche de vivre. « A travers ce film, j’espère que les spectateurs arriveront eux aussi à prendre de la distance pour se comprendre eux-mêmes », conclue le cinéaste. « Et d’ailleurs, le cinéma a peut-être tout simplement cet objectif-là : pendant qu’on regarde un film, on est transporté dans un autre monde. Avec Scarlet, les spectateurs peuvent réaliser qu’on peut toujours changer en soi-même et évoluer pour arriver à trouver la paix. » (3)

 

(1), (2) et (3) Propos recueillis par Quélou Parente en décembre 2025

 

© Quélou Parente

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LE VERTIGE (2026)

Quentin Dupieux ressuscite l’esthétique des débuts de la 3D et métamorphose Alain Chabat et Jonathan Cohen en curieuses créatures polygonales…

LE VERTIGE

 

2026 – FRANCE

 

Réalisé par Quentin Dupieux

 

Avec Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier, Jean-Marie Winling

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES

Quentin Dupieux est un boulimique. À raison d’au moins un long-métrage par an, l’ex-Monsieur Oizo tourne sans discontinuer depuis le début de sa carrière de cinéaste, moins parce qu’il se sent investi d’une mission que parce que le geste artistique semble chez lui irréfrénable. Ses détracteurs associent forcément cette surproductivité à du bâclage et ses admirateurs à du génie, mais il y a fort à parier que Dupieux lui-même ne place pas sa réflexion aussi loin – ou du moins n’a pas de véritable recul sur l’énergie à laquelle il carbure. Il aime tourner vite et passer sans cesse d’un projet à l’autre, avec une frénésie qu’il appliquait déjà à sa production musicale. Seulement voilà : quand l’envie soudaine de réaliser un film d’animation le saisit, rien ne va plus. Car un film d’animation ne s’improvise pas, nécessite généralement une grosse équipe, des moyens relativement conséquents et des process de travail extrêmement hiérarchisés. Bref, tout le contraire de la « méthode Dupieux ». Bien décidé à prendre le contrepied de la sophistication des films animés traditionnels, notre homme cherche à retrouver l’esthétique des jeux vidéo du milieu des années 90, notamment ceux de la Playstation 1. La démarche semble complètement aberrante, mais le réalisateur de Rubber n’est plus à une folie près, et le fidèle producteur Hugo Sélignac le suit une fois de plus dans le délire, quitte à financer le projet avec ses fonds propres.

Le Vertige est donc réalisé en prises de vues réelles avec une poignée de comédiens habitués au travail du réalisateur, principalement Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier et Jean-Marie Winling. Puis cinq jeunes infographistes, Yann Roussel, Rémy Alleman, Solane Duval et Max Nicolas, tout juste sortis de l’école, prennent le relais et transforment les acteurs en personnages 3D à l’aide du logiciel Blender. Résultat : il nous semble revivre la grande période des Sims (ceux du début des années 2000 bien sûr) ! Et c’est sous cette forme délibérément « low-tech » qu’il nous faut apprécier le film de Quentin Dupieux, qui continue à tourner le dos aux canons du cinéma d’animation en adoptant une mise en scène extrêmement scolaire : champs et contre-champs statiques, lumière banale, décors de cuisines, d’appartements et de rues parisiennes. Bref, de quoi rebuter le plus courageux des spectateurs. Au début, c’est surtout la curiosité qui nous saisit. Jacques (un Alain Chabat en polygones) traverse la rue et se rend chez son ami Bruno (un Jonathan Cohen cubique) pour lui annoncer une nouvelle de la plus grande importance : selon les centaines de preuves qu’il a accumulées, il est persuadé que l’humanité toute entière vit dans une simulation…

Une ode à l’imperfection ?

Nous sommes évidemment piqués aux vifs, désireux de savoir où ce point de départ étrange va nous mener. Mais comme Dupieux a l’habitude de ne pas tenir les promesses de ses pitchs accrocheurs pour se contenter souvent de nourrir son propre goût de l’absurde – avec, dans le meilleur des cas, un plongeon dans une divagation surréaliste presque digne du dessinateur Edika -, difficile de savoir si ce prologue n’est pas un simple prétexte. Or le scénario s’efforce de développer cette idée et de la pousser même assez loin. Consciemment ou pas, le réalisateur s’attaque ici à un sujet dans l’air du temps. Le concept d’entités conscientes simulées alimente en effet les débats les plus sérieux au sein de la Silicon Valley. Bien sûr, la démarche de Dupieux n’est ni scientifique, ni technologique. Rien n’empêche cependant d’y trouver une dimension philosophique, voire métaphysique. Les questionnements liés à la place de l’homme dans l’univers finissent toujours par provoquer le vertige, d’où le titre du film. Bien sûr, le public hermétique à l’austérité gentiment extravagante de Dupieux n’y trouveront pas leur compte. Les autres seront peut-être sensibles à la poésie bizarre que dégage Le Vertige. Nous serions même tentés de lire entre les pixels de ces animations volontairement disgracieuses une ode à l’artisanat et à l’imperfection, à une époque où la quête un peu vaine de l’image parfaite générée par I.A. semble être devenue le graal de tant de « nouveaux artistes ».

 

© Gilles Penso

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SHREK (2001)

Ce conte de fées parodique « anti-Disney », conçu chez le concurrent DreamWorks, a redynamisé le monde de l’animation au début des années 2000…

SHREK

 

2001 – USA

 

Réalisé par Andrew Adamson et Vicky Jenson

 

Avec les voix de Mike Myers, Eddie Murphy, Cameron Diaz, John Lithgow, Vincent Cassel, Peter Dennis, Clive Pearse, Jim Cummings, Bobby Block, Chris Miller

 

THEMA CONTES I SAGA SHREK

En 1991, Steven Spielberg acquiert les droits du roman illustré Shrek ! de l’écrivain américain William Steig, paru en 1990. À l’époque, il envisage un film d’animation traditionnel avec, pour les voix principales, Bill Murray et Steve Martin. Mais le projet reste en suspens jusqu’à la fondation de DreamWorks et Jeffrey Katzenberg, séduit par le potentiel de cette histoire, lance officiellement le développement du film. Nicolas Cage, Tom Cruise, Robin Williams et Leonardo DiCaprio sont approchés à tour de rôle pour prêter leur voix au personnage de Shrek mais déclinent tous la proposition. C’est finalement Chris Farley qui est retenu, et qui enregistre entre 80 et 90 % de ses répliques avant de décéder en 1997. DreamWorks propose alors à Mike Myers de reprendre le rôle. La star d’Austin Powers accepte à condition que le scénario soit intégralement réécrit. Côté technique, on envisage d’abord l’emploi alors avant-gardiste de la motion capture, mais les tests s’avèrent désastreux. La société PDI (Pacific Data Images) prend donc en charge l’animation numérique pour donner au film son aspect définitif, déployant la même technologie que celle utilisée sur Fourmiz. Les deux films ressemblent d’ailleurs ouvertement à des pieds de nez à l’attention du géant Disney, avec lequel Katzenberg a de toute évidence des comptes à rendre. Si Fourmiz sort quasiment en même temps que 1001 pattes, Shrek prend rapidement les atours d’une parodie assumée des contes classiques popularisés par la maison de Mickey.

Shrek est un ogre laid et misanthrope qui vit tranquille et heureux au milieu d’un marais. Mais la quiétude de son quotidien vole en éclats lorsque son territoire est soudainement envahi par une horde de créatures diverses : Pinocchio, les Trois Petits Cochons, le Grand Méchant Loup, le Bonhomme en Pain d’Épices… Tous ont été chassés de leur royaume par l’autoritaire Lord Farquaad, seigneur de la cité de Duloc. Accompagné malgré lui d’un âne particulièrement bavard qu’il a croisé en fuite, Shrek se rend à Duloc pour réclamer son marais à Farquaad. Ce dernier lui propose alors un marché : en échange du retour à la normale, l’ogre devra accomplir une quête et délivrer la princesse Fiona, retenue prisonnière dans une tour gardée par un dragon cracheur de feu. Car Farquaad veut épouser Fiona pour accéder au titre de roi, mais n’a ni le courage ni la stature pour aller la chercher lui-même. Shrek et l’Âne gagnent donc la tour, affrontent le dragon (qui tombe éperdument amoureux de l’Âne), et libèrent la princesse. Mais la mission finit par prendre une tournure très inattendue…

Tous contes faits

Le succès de Shrek repose en grande partie sur son audacieux travail d’équilibriste, puisqu’il s’affirme à la fois comme un grand film pour enfants et une œuvre pleinement jouissive pour adultes. Son ton irrévérencieux et sa façon de dynamiter les codes du conte de fées le dotent d’un statut très particulier dans le paysage du cinéma d’animation de l’époque. Non content de pasticher les figures folkloriques les plus classiques – les Trois Ours, Pinocchio, Blanche-Neige, le Grand Méchant Loup, le Bonhomme en Pain d’Épices, Robin des Bois – le scénario de Ted Elliott et Terry Rossio multiplie les clins d’œil à la culture populaire contemporaine. Leur travail sur Aladdin démontrait déjà un goût prononcé pour l’anachronisme décomplexé. Sur le plan visuel, Shrek marque aussi un tournant important. Pixar ayant essuyé les plâtres, tout semble désormais possible dans le domaine de l’image de synthèse. Ici aussi, l’équilibre semble être le mot d’ordre. Si les personnages sont tous plus cartoonesques les uns que les autres, les détails surprennent souvent par leur approche réaliste : la vue plongeante sur la coulée de lave, les décors du château et de sa cour, les ondulations du pelage de l’Âne, le frémissement des feuilles des arbres, les étincelles qui jaillissent du feu… Les 60 millions de dollars du budget n’ont donc pas seulement servi à remplir les poches du prestigieux casting vocal. L’investissement était judicieux, le film ayant rapporté plus de 488 millions dans le monde. Sélectionné en compétition au festival de Cannes 2001, Shrek sera le premier film à remporter l’Oscar du meilleur film d’animation en 2002. Plusieurs séquelles et un certain nombre de spin-off prolongeront les festivités sur les écrans.

 

© Gilles Penso

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LÉGENDAIRES (LES) (2025)

La bande-dessinée à succès de Patrick Sobral fait sa première incursion au cinéma et tente de conquérir le public international…

LES LÉGENDAIRES

 

2025 – FRANCE

 

Réalisé par Guillaume Ivernel

 

Avec les voix de Roman Doduik, Esthème Dumand, Thomas Sagols, Antoine Schoumsky, Elise Tilloloy, Damien Witecka, Arthur Raynal, Lila Lacombe

 

THEMA HEROIC FANTASY

À première vue, rien ne destinait Les Légendaires à devenir un poids lourd de la bande dessinée jeunesse. Lorsque Patrick Sobral imagine ses héros au début des années 2000, c’est presque par défaut. Passionné d’horreur, il se heurte à une fin de non-recevoir des éditeurs, peu enclins à miser sur un inconnu aux projets jugés trop sombres. Par pragmatisme, il bifurque vers un registre plus accessible et esquisse l’idée d’un groupe de héros de fantasy piégés dans des corps d’enfants après un sortilège. Un concept qu’il juge lui-même fragile… mais qui séduit immédiatement les éditions Delcourt. Dès la parution du premier tome en 2004, le succès s’installe progressivement. En deux décennies, la saga dépasse les 11 millions d’exemplaires vendus, s’imposant comme un phénomène éditorial majeur dans l’espace francophone. Une première adaptation animée voit le jour en 2017, mais son orientation très jeunesse laisse une partie des fans sur le carreau. Frustré par ce traitement édulcoré, Sobral décide de s’impliquer pleinement dans une future version cinéma. Le projet prend forme sous l’impulsion de la productrice Nathalie Gastaldo, qui cherche à transposer cet univers en long-métrage d’animation. Pour relever le défi, elle s’entoure de Guillaume Ivernel, artisan reconnu de l’animation hexagonale. Passé par des projets aussi variés que Chasseurs de dragons ou Ballerina, Ivernel apporte une vision esthétique ambitieuse, nourrie autant par Moebius que par Hayao Miyazaki. Ensemble, ils font le choix audacieux de la 3D, là où la BD revendique une filiation directe avec le manga en 2D. Ce virage stratégique vise à aligner le film sur les standards internationaux tout en conservant l’ADN graphique des personnages. Avec un budget d’environ 15 millions d’euros – très modeste face aux mastodontes américains – le film ambitionne pourtant de jouer dans la cour des grands.

Le long-métrage choisit de ne pas adapter directement un album précis, préférant proposer une histoire inédite. L’intrigue s’articule autour des retrouvailles des cinq membres des Légendaires, des héros autrefois adulés, aujourd’hui marqués par cette fameuse malédiction qui les a figés dans des corps d’enfants. Malgré leurs différends et leurs blessures passées, ils doivent reformer leur alliance face à une menace grandissante. Au cœur du danger se trouve le redoutable Darkhell, sorcier avide de pouvoir, prêt à plonger le monde dans le chaos. Son objectif est de s’emparer d’Ibycellia, une créature à la fois innocente et dévastatrice, dont les pouvoirs pourraient bouleverser l’équilibre du monde. Face à une telle menace, nos héros n’ont d’autre choix que d’unir leurs forces. Sous ses airs de grande aventure fantasy, le récit s’efforce d’approfondir quelques thématiques très adultes comme le basculement vers la dictature ou les déséquilibres écologiques. Derrière les affrontements épiques se dessine ainsi une fable contemporaine, où l’union devient la seule réponse face aux forces destructrices…

Tous pour un !

Adapter Les Légendaires sur un tel format relevait du casse-tête. Comment satisfaire une communauté de lecteurs fidèle tout en séduisant un public international peu familier de l’œuvre ? Le film de Guillaume Ivernel relève ce défi avec une habileté indiscutable, même si l’équilibre reste parfois fragile. Le choix de la 3D, longtemps sujet à débat, s’avère globalement pertinent. Loin de trahir l’esprit de la BD, il offre une profondeur visuelle bienvenue. Les textures détaillées des décors contrastent avec le design volontairement stylisé des personnages, créant une esthétique hybride qui rappelle autant les productions occidentales que l’animation japonaise. Cette dualité fonctionne particulièrement bien dans les séquences d’action. Sur le plan narratif, le film mise sur l’efficacité. Le rythme soutenu laisse peu de place aux temps morts, mais aussi, parfois, au développement des personnages. Les néophytes pourront regretter un certain manque de contextualisation, tandis que les fans auraient sans doute apprécié davantage de nuances dans les relations entre les héros. Ce léger déficit émotionnel n’empêche pas le récit de tenir la route, porté par une structure classique mais solide. On saluera au passage la très belle bande originale signée Cécile Corbel, qui apporte au film une touche de lyrisme bienvenue et renforce l’immersion dans cet univers foisonnant. Les Légendaires est donc une adaptation sincère, imparfaite mais généreuse, qui parvient à capturer une partie de la magie de l’œuvre originale tout en s’efforçant de tracer sa propre voie.

© Gilles Penso

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CHASSEURS DE DRAGONS (2008)

Deux anti-héros s’improvisent spécialistes de la chasse aux monstres et partent en quête du redoutable « Bouffe Monde »…

CHASSEURS DE DRAGONS

 

2008 – FRANCE

 

Réalisé par Guillaume Ivernel et Arthur Qwak

 

Avec les voix de Vincent Lindon, Patrick Timsit, Philippe Nahon, Amanda Lear, Marie Drion, Jérémy Prévost, Jean-Marc Lentretien

 

THEMA DRAGONS

C’est le réalisateur Arthur Qwak qui est à l’origine du concept de Chasseurs de dragons. De son idée initiale ont déjà été tirées deux séries télévisées, produites par Futurikon et diffusées sur France 3, ainsi qu’une bande dessinée. Le long-métrage 3D s’est développé parallèlement. Chasseurs de dragons est donc un concept susceptible de s’adapter à différents supports, possédant chacun leur identité propre. Car Qwak n’a imposé aucune charte graphique, afin que chaque intervenant puisse s’approprier cet univers. Trois éléments cependant restent communs aux séries, à la bande dessinée et au film : les personnages, les mondes volants dans lesquels ils évoluent et un ton décalé à mi-chemin entre plusieurs sources d’inspiration. « L’esprit est à la fois celui de la comédie et de l’action/aventure », nous raconte Qwak. « La série est plus axée sur la comédie et le film sur l’aventure. Pour en définir la tonalité, nous avons coutume de dire qu’il s’agit un peu de Tex Avery chez Le Seigneur des Anneaux ! » (1) Les autres références composites de cet univers sont Bandits Bandits et Les Dents de la mer. Œuvre commune d’Arthur Qwak et de Frédéric Lenoir, le scénario du long a servi de base à un important travail de création graphique, l’illustratrice Valérie Hadida étant chargée de dessiner les personnage et Guillaume Ivernel prenant en charge la création des décors. « La production s’est étalée sur deux années et demie, sans compter toutes les étapes préparatoires », explique Ivernel, co-réalisateur du film avec Qwak. « Quant au budget, il a été établi à dix millions d’euros. » (2)

Le film se déroule avant les péripéties racontées dans la série, prenant donc des allures de prequel. Un vent d’automne balaie le château du seigneur Arnold, rongé par l’inquiétude. Le « Bouffe Monde », dragon dévastateur qui revient tous les trente cycles, approche à nouveau, et aucun des chevaliers envoyés à sa poursuite n’est revenu victorieux. Face à l’échec et au désespoir, le vieux seigneur refuse d’entendre les idées de Zoé, sa jeune nièce, convaincu que cette quête n’est pas faite pour une enfant. Mais Zoé n’abandonne pas. Bien décidée à trouver le héros dont parlent les contes, elle s’enfuit du château et part seule à l’aventure. Son chemin croise alors celui de Gwizdo et Lian Chu, deux chasseurs de dragons aussi maladroits qu’opportunistes, survivant péniblement en éliminant des créatures sans envergure. Rien à voir avec les héros légendaires… sauf dans l’imagination de Zoé. Lorsqu’elle les prend pour de valeureux sauveurs, Gwizdo saisit immédiatement l’occasion et entretient la méprise, flairant une récompense à la clé. Accompagnés de leur étrange chien bleu, Hector, le trio improbable se lance alors dans une quête périlleuse…

Le beau parleur, le colosse et la fillette

Avec Chasseurs de dragons, Guillaume Ivernel et Arthur Qwak signent ouvertement un film à contre-courant des standards formatés, préférant l’étrangeté poétique à la perfection lisse de la 3D dernier cri. Dès les premières minutes, le spectateur est plongé dans un univers fragmenté, fait d’îlots suspendus et de mondes en équilibre instable. L’histoire s’appuie certes sur un fil narratif très classique – une quête pour terrasser un dragon mythique – et s’articule autour d’une structure familière. Pourtant, Chasseurs de dragon nous surprend sans cesse, ne serait-ce que par l’entremise de ses protagonistes atypiques. Le duo formé par Gwizdo, beau parleur opportuniste, et Lian-Chu, colosse taciturne, fonctionne immédiatement, porté par une dynamique de « buddy movie » bien huilée. À leurs côtés, la jeune Zoé incarne une foi naïve mais tenace, teintant l’aventure d’une tonalité presque mélancolique. Car derrière l’humour et les situations burlesques, le film aborde des thèmes plus sombres, comme la désillusion, la peur de ne pas être à la hauteur ou encore le poids du passé. La surprise vient aussi – et surtout – des audaces visuelles du film. L’animation ne cherche pas ici à imiter le réalisme, tendance développée par les progrès constants des images de synthèse, mais surtout à créer une identité picturale forte. Les créatures qui peuplent cet univers – dragons électriques, nuées monstrueuses ou entités hybrides – témoignent d’une inventivité constante et d’un grain de folie qu’on retrouvera – sous une forme très différente – dans le Dragons de Dreamworks. Sous ses airs de conte pour enfants, Chasseurs de dragons s’avère finalement être une œuvre plus nuancée qu’il n’y paraît, portée par une direction artistique singulière et un vrai sens du récit.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en août 2007

 

© Gilles Penso

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VAIANA (2016)

Les réalisateurs de La Petite sirène, Aladdin et Hercule nous transportent sur une île du Pacifique pour conter la quête d’une « anti-princesse Disney »…

MOANA

 

2016 – USA

 

Réalisé par Ron Clements, Don Hall et John Musker

 

Avec les voix de Auli’i Cravalho, Dwayne Johnson, Rachel House, Temuera Morrison, Jemaine Clement, Nicole Scherzinger, Alan Tudyk, Oscar Kightley

 

THEMA CONTES

Motivés par la seine rivalité qui s’est établie au milieu des années 2010 entre Disney et Pixar, deux vétérans du studio, John Musker et Ron Clements (La Petite Sirène, Aladdin, Hercule), se lancent dans un projet profondément personnel. Après l’abandon d’une adaptation du Disque-monde de Terry Pratchett, les duettistes décident de revenir à une idée originale, puisant dans les mythes polynésiens qui fascinent Musker depuis l’enfance. La découverte de l’histoire du demi-dieu Maui agit comme un déclic. Mais pour éviter toute vision caricaturale, les deux réalisateurs se lancent d’abord dans une étude approfondie sur le terrain. Leur voyage aux Fidji, à Tahiti et aux Samoa va se révéler crucial. Ils y appréhendent l’océan comme élément de la culture locale et lien entre les peuples. Ce sera le moteur de leur récit. Le projet s’enrichit avec l’arrivée du cinéaste néo-zélandais Taika Waititi au scénario, tandis que le rôle vocal de Maui est confié à Dwayne Johnson et celui de l’héroïne à la jeune révélation Auliʻi Cravalho. Techniquement, le film marque un tournant dans la mesure où Musker et Clements, jusqu’alors habitués à la 2D, adoptent ici l’image de synthèse en 3D. Ce médium désormais incontournable pour les longs-métrages d’animation Disney leur permettra de donner à l’océan toute la profondeur et le volume nécessaires. Après tout, n’est-ce pas l’un des personnages principaux du film ? Quelques touches traditionnelles subsisteront, notamment pour l’animation des tatouages de Maui.

Nous voilà transportés sur une île luxuriante du Pacifique. La jeune Vaiana y grandit entre deux voies contradictoires : celle de son peuple, qui l’encourage à devenir cheffe, et celle de l’océan, qui semble la choisir pour une destinée bien plus vaste. Depuis des générations, les habitants vivent repliés sur ce territoire insulaire, ignorant les traditions de navigation de leurs ancêtres. Mais lorsque la nature commence à dépérir (les récoltes échouent, les poissons disparaissent), Vaiana comprend qu’un déséquilibre plus profond menace le monde. Guidée par le Grand Bleu lui-même, elle quitte alors son île pour retrouver Maui, demi-dieu autrefois glorieux mais désormais déchu. Celui-ci a volé le cœur de Te Fiti, une entité créatrice, provoquant la propagation d’une malédiction qui consume les terres. D’abord réticent et égocentrique, Maui accepte d’aider Vaiana à contrecœur, espérant récupérer son hameçon magique et retrouver sa puissance. Leur voyage va dès lors les confronter à des créatures mythologiques, des tempêtes déchaînées et leurs propres failles…

L’appel de la nature

Le film s’éloigne donc du schéma romantique traditionnel hérité des « classiques » Disney pour proposer une héroïne autonome, dont la quête est avant tout identitaire. Vaiana n’est pas définie par une relation amoureuse, mais par son lien avec son peuple et avec la nature. Au fil de ce voyage initiatique, elle comprendra que son véritable défi n’est pas de vaincre un monstre mais de restaurer un équilibre brisé, d’embrasser pleinement son identité et de réconcilier son peuple avec son héritage maritime. Plusieurs séquences fortes rythment l’aventure, comme la première traversée en solitaire de Vaiana, la découverte du royaume des monstres ou encore l’affrontement final avec Te Kā. On peut certes reprocher au film une certaine simplicité dans sa narration, accompagné par son lot réglementaire de chansons, mais cette relative prévisibilité est compensée par la richesse culturelle du récit. La sincérité manifeste du propos permet quant à elle d’opposer des arguments de poids aux esprits chagrins qui seront prompts à accuser Clements et Musker de réappropriation culturelle. Bref, Vaiana aurait tendance à s’inscrire parmi les belles réussites de l’ère digitale du studio Disney, dans la foulée du triomphe de La Reine des neiges. Une suite incontournable et un remake live inévitable seront d’ailleurs produits dans la foulée, pour capitaliser au mieux sur son succès et sa popularité.

 

© Gilles Penso

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