THE MERMAID (2016)

Le réalisateur de Shaolin Soccer réinvente La Petite sirène sous un angle joyeusement délirant en ne reculant devant aucun excès…

MEI REN YU

 

2016 – HONG-KONG

 

Réalisé par Stephen Chow

 

Avec Deng Chao, Lin Yun, Show Lo, Zhang Yuqi, Kris Wu, Lu Zhengyu, Fan Shuhzen, Li Shangzheng, Bo Xiaolong, Pierre Bourdaud, Ivan Kotik

 

THEMA MONSTRES MARINS I CONTES

Bons baisers de Pékin, Shaolin Soccer, Crazy Kung Fu… Les films réalisés par Stephen Chow (acteur prolifique et versatile depuis le début des années 80 avant son passage derrière la caméra en 1994), témoignent tous de son penchant pour la comédie débridée et les excès en tous genres. À l’occasion de son dixième long-métrage en tant que metteur en scène, Chow décide de s’attaquer frontalement à la mécanique du conte de fées. « Je suis un grand amateur des contes, et d’ailleurs tous mes films précédents peuvent être considérés comme des contes d’une certaine manière », déclarait-il à l’époque. « Dans le monde des contes de fées, les méchants sont punis et les gentils connaissent une fin heureuse. J’adhère à cette idée. » (1) La fable folklorique qu’il décide de revisiter est « La Petite sirène » d’Hans Christian Andersen, dans la mesure où lui-même entretient une relation de fascination/crainte de l’océan depuis sa plus tendre enfance. « J’ai vécu près de la mer très jeune et je la regardais tous les jours », raconte-t-il. « J’étais à la fois effrayé et curieux. Il m’arrivait d’être très nerveux lorsque je nageais dans la mer parce que j’avais l’impression que quelque chose pouvait s’y cacher » (2). Son sujet étant tout trouvé, il lui reste à dénicher la perle rare susceptible de donner corps à sa sirène. Après un casting monumental ayant sollicité 120 000 participantes, c’est la délicieuse Lin Yun, alors âgée de 18 ans, qui emporte le morceau.

The Mermaid nous apprend que Liu Xuan (Deng Chao), magnat de l’immobilier, playboy et millionnaire excentrique, a fait l’acquisition de la réserve naturelle côtière du Golfe Vert. Son projet consiste à assécher les marais littoraux pour en faire des terres cultivables, quitte à y éliminer toute vie marine. Ce que tout le monde à la surface ignore, c’est que le Golfe Vert est le sanctuaire d’une communauté de sirènes et de tritons qui se retrouvent décimés en masse à cause de la présence des sonars marins installés par le riche entrepreneur. Les quelques survivants vivent désormais dans une épave abandonnée et décident de contre-attaquer. L’une des créatures légendaires, une jeune sirène qui a été entraînée à marcher sur ses nageoires et à se cacher parmi les humains, va donc se faire passer pour une fille normale dans le but de séduire Liu Xuan et de l’assassiner. Le plan semble théoriquement infaillible. Mais rien ne va se passer comme prévu…

Toutes les facettes du cinéma comique

Pour les besoins de ce scénario rocambolesque co-écrit par huit auteurs, Stephen Chow sollicite toutes les facettes du cinéma comique, depuis le dialogue absurde (la scène hilarante du témoignage dans le commissariat) jusqu’à l’enchaînement de gags cartoonesques (les tentatives d’assassinat désastreuses) en passant par le pastiche exubérant (la séquence reprenant les codes de la comédie musicale). Si l’on accepte de jouer le jeu et d’entrer dans le délire du cinéaste, The Mermaid se révèle très drôle puis nous prend par surprise en changeant brusquement de ton lors de son dernier acte, au cours d’une fusillade finale sanglante et dramatique, avant de reprendre ses atours de conte fantasmagorique aux allures de plaidoyer pour la préservation de l’environnement. Seule ombre au tableau : de nombreux effets numériques bâclés qui gâchent un peu le spectacle. Très admiratif du travail de Stephen Chow, le producteur/réalisateur Tsui Hark participe au film en jouant l’un des rôles principaux, juste pour le plaisir de voir travailler son confrère. Gigantesque succès au box-office, The Mermaid rapportera près de dix fois son budget de départ.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans China Daily en février 2016

(2) Extrait d’une interview publiée dans Beijing Youth Daily en février 2016

 

© Gilles Penso


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MESSIAH OF EVIL (1973)

Les futurs scénaristes d’Indiana Jones et le temple maudit et Howard the Duck signent un film d’horreur atypique et expérimental…

MESSIAH OF EVIL

 

1973 – USA

 

Réalisé par Willard Huyck

 

Avec Marianna Hill, Michael Greer, Joy Bang, Anitra Ford, Royal Dano, Elisha Cook Jr., Charles Dierkop, Bernie Robinson, Morgan Fisher, Emma Truckman

 

THEMA ZOMBIES

Proches de George Lucas depuis leurs études communes à l’USC, les scénaristes Gloria Katz et Willard Huyck écrivirent pour lui American Graffitti, Indiana Jones et le temple maudit, Howard une nouvelle race de héros (que Huyck réalisa lui-même) et Radioland Murders. Mais avant de se lancer dans le cinéma mainstream, le couple fit ses premières armes sur un film d’horreur expérimental aux influences disparates (La Nuit des morts-vivants, Carnival of Souls, les giallos de Dario Argento, la Nouvelle Vague française, H.P. Lovecraft) qui se redécouvre aujourd’hui avec une certaine fascination mêlée de perplexité. Entamé en 1971 sous le titre The Second Coming, le film doit s’interrompre en cours de tournage faute de financements suffisants et ne sortira en salles que trois ans plus tard sous le titre The Messiah of Evil. Ces conditions de production précaires et chaotiques expliquent sans doute en partie le caractère erratique et souvent confus de ce long-métrage insaisissable qui ne livre pas toutes ses clefs et qui, avec sa propension à distiller des séquences insolites sans forcément les expliquer ni même les justifier, annonce quelque part certaines des composantes du cinéma de David Lynch.

La scène prégénérique (un meurtre au rasoir perpétré par une jeune fille sur le tempo d’une chanson langoureuse) permet au film de démarrer d’emblée sur une touche étrange et déstabilisante, d’autant que cette séquence n’a absolument aucun rapport avec le reste du métrage ! L’héroïne de Messiah of Evil, incarnée par Marianna Hill, se prénomme Arletty, en hommage au cinéma français des années 40 (preuve que Katz et Huyck sont des cinéphiles aux goûts variés). À la recherche de son père, elle débarque dans sa maison en bord de mer, dans la ville côtière de Point Dune, et y découvre un journal intime empli de confessions bien peu rassurantes. Sur place, Arletty rencontre Thom (Michael Greer), un dandy artistocrate flanqué de deux compagnes aux allures de groupies, Toni et Laura (Joy Bang et Anitra Ford). Tous trois emménagent avec Arletty et tentent avec une conviction très modérée de l’aider à élucider la mystérieuse disparition de son père. À partir de là, la situation dégénère et l’horreur s’installe à Point Dune…

L’inquiétante étrangeté

L’atmosphère de Messiah of Evil est tellement atypique qu’il est difficile de savoir si le malaise qu’il procure provient d’une série de maladresses et d’imprévus ou si tout était calculé à l’avance. Sans doute la vérité se trouve-t-elle à mi-parcours. Ainsi, malgré l’amateurisme de la plupart des comédiens (notamment l’expressivité toute relative de Joy Bang et Anitra Ford), deux séquences particulièrement inventives ont marqué les mémoires : l’attaque d’une des jeunes femmes dans un supermarché (prélude à ce que nous verrons quelques années plus tard dans Zombie) et celle de son amie dans un cinéma désert qui s’emplit peu à peu de spectateurs au visage blafard. Plein de bonne volonté, Willard Huyck redouble d’idées visuelles originales, notamment l’inscription de ses personnages dans un environnement truffé de trompes l’œil (la maison dont chaque mur est recouvert de peintures représentant d’inquiétants personnages) et toutes les folles compositions offertes par un tel décor. Mais il est bien difficile de comprendre de quoi parle ce film. D’un culte satanique ? D’une apocalypse zombie ? D’une contamination ? D’une vieille malédiction ? Rien ne se tient vraiment dans cette intrigue accidentée, mais cet exercice de style demeure très intéressant – et totalement à contre-courant de ce que Huyck et Katz feront par la suite.

 

© Gilles Penso


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LE MONSTRE DU LAC (1999)

Dans ce téléfilm allemand involontairement drôle, une sorte de dinosaure marin mutant s’échappe du laboratoire où il a été créé pour semer la panique…

DAS BIEST IM BODENSEE

 

1999 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Richard Huber

 

Avec Stefan Reck, Barbara Rudnik, Peter Rühring, Anna Schmidt, Andrea Zogg, Romuald Pekny, Franz Buchrieser, Michael Schiller

 

THEMA MONSTRES MARINS

Pétri de clichés de la première à la dernière minute, ce téléfilm allemand s’efforce de mixer maladroitement les thématiques et les idées visuelles d’un grand nombre de « monster movies » l’ayant précédé. Son réalisateur Richard Huber, spécialisé dans les programmes pour le petit écran (Rendez-vous chez Todes, Bus 152, Mobbing Girls et plus tard plusieurs épisodes de la série policière Tatort) fait visiblement du mieux qu’il peut avec le budget à sa disposition et avec le scénario très primaire écrit par Matthias Dinter (Einstein : équations criminelles). L’intrigue du Monstre du lac concerne une créature reptilienne, fruit de manipulations génétiques, qui s’échappe du laboratoire Sirling où elle a été créée et nage dans le Rhin jusqu’au lac de Constance. Là se trouve un camp pour adolescents à problèmes dirigé comme par hasard par l’ex-femme d’un des créateurs du monstre. Renvoyé jadis par ses employeurs, celui-ci va tenter de détruire la bête tout en partant à la reconquête de son ancienne épouse et de leur fille. Or l’ex-femme en question, sans le savoir, a donné un peu de son sang pour créer le monstre. Celui-ci est donc attiré par elle, comme un rejeton par sa mère…

Ce script maladroit s’efforce de privilégier les relations humaines plutôt que les séquences d’action pure, mais comme chaque personnage est un archétype sans finesse dont le caractère est taillé au burin, et comme en outre les dialogues sont une collection de répliques déjà entendues mille fois ailleurs, autant dire que l’on s’ennuie sérieusement au bout d’un bon quart d’heure. D’autant que les références – pour ne pas dire les plagiats – « empruntés » un peu partout exhalent sans cesse un sentiment de déjà-vu. De Piranhas à Alien 3 en passant par Les Dents de la mer, Jurassic Park et même Usual Suspects, c’est un véritable parchwork d’influences mal digérées et agencées n’importe comment que nous propose ce Monstre du lac involontairement drôle dont le titre français paraphrase quasiment celui du classique de Jack Arnold.

Morphologie variable

Reste le monstre. Reconstitué en images de synthèse de manière plutôt honorable pour un téléfilm de la fin des années 90, il s’agit d’une espèce de dinosaure dont la forme et la taille sont assez évasives. En effet, selon les plans, il ressemble au Godzilla de Roland Emmerich, à un plésiosaure façon Monstre du Loch Ness, à un cheval à tête de tyrannosaure ou à une espèce d’alien reptilien, ses dimensions oscillant selon les plans entre deux ou trois mètres de long… Sans parler de ces petits tentacules qui attaquent les gens dans le lac mais qui n’apparaissent jamais sur la créature lorsqu’on la voit dans son entier. Erreur de script ? Changement du look du monstre en cours de film ? Idée non exploitée d’un métabolisme en perpétuel changement à la The Thing ? Difficile à dire. Toujours est-il que cette bestiole rugissante et dévastatrice constitue le seul élément distractif d’un téléfilm morne et convenu, dont on sent venir à l’avance chaque séquence, notamment le dénouement qui accumule lui aussi une belle collection de lieux communs.

 

© Gilles Penso


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CABIN BOY (1994)

Dans cette production Tim Burton tombée dans l’oubli, un vieux rafiot navigue dans des eaux peuplées d’étranges créatures…

CABIN BOY

 

1994 – USA

 

Réalisé par Adam Resnick

 

Avec Chris Elliott, Ritch Brinkley, James Gammon, Ricki Lake, Brian Doyle-Murray, Brion James, Melora Walters, I.M. Hobson

 

THEMA MONSTRES MARINS

Dans la foulée de L’Étrange Noël de Monsieur Jack, Tim Burton et son associée Denise Di Novi produisent pour Touchstone – filiale du groupe Disney – un étrange long-métrage nommé Cabin Boy, qui marque les premiers pas sur le grand écran du réalisateur-scénariste Adam Resnick (auteur pour de nombreux shows de David Letterman) et le premier rôle majeur du comique Chris Elliot (vu l’année précédente dans Un jour sans fin aux côtés de Bill Murray et Andie McDowell). Ce dernier interprète Nathaniel Mayweather, un aristocrate très snob qui vient de réussir brillamment ses études. Suite à un concours de circonstances abracadabrant, Mayweather se retrouve à bord du rafiot le Filthy Whore au lieu du yacht le Queen Catherine qui devait l’emmener à l’hôtel hawaïen de son père milliardaire. Mais les quatre pêcheurs bourrus qu’il côtoie malgré lui refusent de l’emmener à destination. L’embarcation se retrouve bientôt dans un coin reculé de l’océan baptisé « Le Seau de l’Enfer » (variante délirante du Triangle des Bermudes) où les créatures surnaturelles sont légion.

C’est l’occasion de déployer une armada d’effets spéciaux assez inventifs à défaut d’être très subtils. L’animation image par image chère à Tim Burton est supervisée par Doug Beswick, qui œuvra déjà sur Beetlejuice, et intervient pour donner vie à un iceberg vivant qui attaque le Filthy Whore. Cette créature, qui a des allures de Yéti, périt finalement lorsque l’équipage lui jette du café, ce qui a pour effet de la faire fondre ! On note aussi dans le film l’intervention d’un homme-requin interprété par Russ Tamblyn, d’une figure de proue vivante (interprétée par Ricki Lake, présentatrice de talk-shows à l’époque), d’une femme à six bras (hommage à la déesse Kali du Voyage fantastique de Sinbad) et d’un représentant de commerce géant qui s’en prend aux marins comme le cyclope du 7ème voyage de Sinbad. Hélas, toutes ces allusions aux films de Ray Harryhausen se passent de la magie de l’animation au profit d’acteurs maquillés par Tony Gardner (Darkman). La stop-motion aurait en effet demandé trop de temps et coûté plus cher.

Une farce anecdotique

Car le budget de Cabin Boy reste modeste (10 millions de dollars) et nécessite un certain nombre de raccourcis artistiques. Mais ce n’est pas là que le bât blesse le plus. L’humour du film est en effet poussif, son scénario patine et son acteur principal se révèle assez embarrassant. C’est pourtant Tim Burton qui jeta son dévolu sur lui après l’avoir découvert dans la sitcom Get a Life. Le réalisateur d’Edward aux mains d’argent avait d’ailleurs prévu de réaliser Cabin Boy lui-même, avant de passer le relais pour se consacrer à son chef d’œuvre Ed Wood. Gageons que s’il était resté à la barre du projet, le film aurait eu meilleure allure et se serait mieux tenu. En l’état, Cabin Boy est une farce anecdotique et bien peu mémorable. D’où l’échec cuisant du film, sorti uniquement en salles en Amérique du Nord (pour ne rapporter que 3,7 millions de dollars, soit même pas la moitié de son budget) et tombé aujourd’hui dans un oubli quasi-total.

 

© Gilles Penso


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JACK L’ÉVENTREUR (1976)

Klaus Kinski incarne le plus célèbre des tueurs en série dans ce slasher victorien réalisé par Jess Franco…

DER DIRNENMÖRDER VON LONDON

 

1976 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Jess Franco

 

Avec Klaus Kinski, Josephine Chaplin, Andreas Mannkopff, Herbert Fux, Lina Romay, Nikola Weisse, Ursula von Wiese, Hans Gaugler, Francine Custer

 

THEMA TUEURS

Pour son soixante-quinzième long-métrage, l’infatigable Jess Franco décide de s’attaquer au célèbre assassin de Whitechapel à qui il donne le visage tourmenté de Klaus Kinski. Le cinéaste et l’acteur se retrouvent ainsi pour la quatrième fois après avoir collaboré sur Les Infortunes de la vertu, Paroxismus et Les Nuits de Dracula. Tourné en une semaine seulement, Jack l’éventreur est un film allemand conçu pour le marché anglo-saxon. Franco aurait pu filmer chaque scène dans les deux langues, une méthode qui se pratiquait encore à l’époque. Mais il opte pour une technique plus proche de celle des réalisateurs italiens des années 60 : aucune prise de son en direct. Les dialogues sont donc tous enregistrés après coup, d’abord en allemand et en anglais pour les deux versions officielles du film, puis dans toutes les autres langues pour le reste du marché international. Assez bizarrement, Franco semble ici se servir du célèbre éventreur pour réaliser une sorte de remake déguisé de son Horrible docteur Orloff, lui-même relecture officieuse des Yeux sans visage de Georges Franju. Plusieurs séquences sont similaires : le tueur qui transporte ses victimes en barque jusque dans son repaire, le portrait-robot dans le commissariat, la fiancée de l’inspecteur qui quitte ses chaussons de ballerine pour mener l’enquête en se faisant passer pour une prostituée. Franco assume la démarche au point d’appeler son éventreur… docteur Orloff !

Orloff est donc un médecin renommé qui ne laisse pas indifférente sa logeuse (Olga Gebhard), émerveillée par la générosité du bon docteur face aux patients démunis et sans le sou dont il s’occupe sans rechigner. Mais le soir venu, notre homme arpente les ruelles brumeuses de Londres et kidnappe des prostituées qu’il transporte jusque dans son jardin caché de l’autre côté de la Tamise, avec la complicité de son assistante (Nikola Weisse), ravie de voir toujours débarquer de nouvelles « poupées ». Les pulsions meurtrières d’Orloff nous sont expliquées à travers ses nuits solitaires où des rires féminins venus de nulle part viennent le hanter. Car il y a un traumatisme d’enfance derrière ces meurtres en série, une névrose primaire qui s’est progressivement muée en psychose et qui nous ramène à plusieurs giallos de Dario Argento s’attachant au même type de profil obsessionnel. Alors que le sang continue à couler, l’enquête menée par l’inspecteur Selby de Scotland Yard (Andreas Mannkopff) piétine dangereusement…

L’étrange névrose de Monsieur Jack

Jack l’éventreur fait partie des longs-métrages les plus « propres » de Jess Franco, ceux dont la mise en scène est moins brouillonne qu’à l’accoutumée. La forme du film est particulièrement soignée, jouant habilement sur les jeux d’ombres, les mouvements de caméra, le découpage. Bref, c’est du travail de qualité. Revers de la médaille, ce « slasher victorien » est sans doute trop sage. Kinski lui-même reste en demi-mesure, comme s’il ne savait pas trop ce que Franco attendait de lui. Plusieurs gros plans insistent certes sur son regard perçant, mais son jeu se révèle désespérément sobre. Ce n’est pourtant rien à côté de l’abyssale inexpressivité d’Andreas Mannkopff, interprète monocorde d’un inspecteur de police neurasthénique. Franco égaie son métrage d’un peu de nudité et d’une poignée de visions macabres (une main tranchée découverte par un pêcheur, le sein d’une victime découpé en gros plan) et concocte avec son co-scénariste Jean-Claude Carrière des dialogues à cheval entre le lyrisme excessif (le témoin aveugle qui décrit l’assassin en des termes bizarrement poétiques) et la banalité quasi-caricaturale (les confidences du flic et de son ex-petite amie, les échanges entre Orloff et sa logeuse). Bref, voilà un Jack l’éventreur qu’on aurait aimé moins sage et plus débridé, Franco ayant visiblement calmé ses ardeurs pour tenter d’attirer le public le plus large.

 

© Gilles Penso


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DANS LES PROFONDEURS DU TRIANGLE DES BERMUDES (1978)

Selon une légende du Nord de l’océan Atlantique, une tortue géante mythique est capable de prendre l’apparence d’une jeune femme…

THE BERMUDA DEPHTS

 

1978 – USA / JAPON

 

Réalisé par Tom Kotani

 

Avec Leigh McCloskey, Carl Weathers, Connie Selleca, Julie Woodson, Burl Ives, Ruth Attaway, Elise Frick, Nicholas Ingham, Kevin Petty, Nicole Marsh

 

THEMA MONSTRES MARINS

À la fin des années 70, les producteurs américains Arthur Rankin Jr. et Jules Bass, spécialisés dans les programmes pour enfants en stop-motion, décident d’unir leurs forces avec la compagnie japonaise Tsuburaya Productions, à l’origine des effets spéciaux de la série Ultraman, pour mettre en chantier plusieurs films fantastiques ambitieux destinés à une diffusion télévisée aux Etats-Unis et à une distribution en salles dans le reste du monde (comme c’était le cas à l’époque pour certaines adaptations des comic books Marvel telles que L’Incroyable Hulk, L’Homme araignée ou Captain America). Le premier fruit de cette collaboration est Le Dernier dinosaure, sorti en 1977. Dans les profondeurs du triangle des Bermudes (connu aussi en France sous le titre La Légende des profondeurs) prend la suite une année plus tard. Tsugunobu Kotani repasse derrière la caméra, toujours sous le pseudonyme de Tom Kotani, et William Overgard assure une nouvelle fois l’écriture du scénario, d’après une histoire proposée par le producteur Arthur Rankin Jr.

Sur une plage des Bermudes, le tout jeune Magnus et son amie Jennie découvrent un œuf duquel sort une tortue marine qui devient leur compagne de jeu. Mais un beau jour, la gamine part nager en mer avec la tortue et disparaît corps et bien. Alors que Magnus demeure inconsolable, un cataclysme ravage le soir-même sa maison et tue son père. Devenu un jeune adulte, Magnus (Leigh McCloskey) s’embarque sur un bateau de pêche avec son ami d’enfance Eric (Carl Weathers) et avec le scientifique Paulis (Burl Ives). Ce dernier est un ancien collègue de son père obsédé par la quête d’une tortue géante préhistorique qui aurait laissé d’énormes traces sur la plage. Magnus rencontre alors une jeune femme énigmatique (Connie Sellecca) qui s’avère être Jennie devenue adulte. Celle-ci tombe aussitôt dans ses bras. Or une légende locale parle d’une créature mythique capable de prendre l’apparence d’une fillette, d’une jeune femme ou d’un monstre marin…

L’étrange créature des Bermudes

Refusant le recours aux effets spectaculaires, Dans les profondeurs du triangle des Bermudes construit son intrigue à petits pas, sur un rythme lent, le tout baigné d’une tonalité mélancolique. La poésie s’invite souvent entre les lignes de ce scénario atypique, et pour peu que le spectateur abandonne son esprit rationnel, il n’est pas difficile de croire que la magnifique Connie Selleca (qui joue ici son tout premier rôle dans un film) est une créature surnaturelle. Évitant toute explication rationnelle définitive, le film laisse la porte ouverte vers plusieurs interprétations, y compris celle du rêve ou de l’imagination. Si les effets spéciaux sont à la hauteur, il faut bien avouer que la bande originale de Maury Laws est aujourd’hui très datée. Certes, cette musique dégage un joli parfum de nostalgie et même un certain lyrisme, mais son côté « variétés des années 70 » a mal passé le cap des années. Diffusé une première fois aux États-Unis le 27 janvier 1978 sur ABC, Dans les profondeurs du triangle des Bermudes est ensuite sorti en salles au Japon et en Europe. Le partenariat entre Rankin/Bass et Tsuburaya se poursuivra l’année suivante à l’occasion d’un troisième long-métrage, Jungle Love, toujours réalisé par Tom Kotani.

 

© Gilles Penso


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UN RACCOURCI DANS LE TEMPS (2018)

Trois « voyageuses astrales » rendent visite à une adolescente endeuillée pour lui proposer un séjour à l’autre bout de l’univers…

A WRINKLE IN TIME

 

2018 – USA

 

Réalisé par Ana DuVernay

 

Avec Storm Reid, Oprah Winfrey, Reese Witherspoon, Mindy Kaling, Zach Galifianakis, Chris Pine, Levi Miller, Deric McCabe, Gugu Mbatha-Raw

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET MONDES PARALLÈLES

En 2003, le studio Disney adaptait déjà le roman « Un raccourci dans le temps » de Madeline L’Engle, publié quatre décennies plus tôt. Il s’agissait alors d’un téléfilm réalisé par John Kent Harrison et diffusé en France sous le titre Les Aventuriers des mondes fantastiques. Cette version étant passée quelque peu inaperçue, la maison de Mickey décide de renouveler l’expérience à l’occasion d’un nouveau long-métrage confié cette fois-ci à la réalisatrice Ana DuVernay. Storm Reid y incarne Meg Murry, une adolescente de 13 ans qui souffre des brimades de ses camarades d’école et de la disparition de son père Alex (Chris Pine), un astrophysicien de renom. Ce dernier étudiait une méthode de voyage dans l’espace, le tesseract, que personne ne prenait au sérieux. Or un beau jour, trois femmes débarquent de nulle part et affirment être des voyageuses astrales. Il s’agit de Madame Whatsit (Reese Witherspoon), Madame Who (Mindy Kaling) et Madame Which (Oprah Winfrey). Ce trio insolite explique à Meg et à son frère Charles Wallace que leur père s’est transporté à l’autre bout de l’univers à travers le tesseract jusqu’à la lointaine planète Uriel et qu’elles peuvent les aider à le retrouver…

L’entrée en matière d’Un raccourci dans le temps emprunte au cinéma indépendant américain ses effets de style, ses tics et ses maniérismes. C’est donc avec une caméra portée, des jump-cuts et une musique légère que nous sont présentées cette famille endeuillée et cette jeune fille métisse qui peine à s’intégrer dans son collège. Soudain, le fantastique fait son entrée de manière invraisemblable, mettant sérieusement à l’épreuve la suspension d’incrédulité des spectateurs. Le scénario essaie pourtant de donner des explications scientifiques rigoureuses pour justifier le saut d’une dimension à l’autre, mais il ne parvient qu’à semer la confusion en multipliant les dialogues laborieux. D’ailleurs comment croire à ces univers excessivement colorés, bourrés d’effets numériques qui ne connaissent pas la demi-mesure ? Comment peut-on encore concevoir en 2018 des images de synthèse aussi peu subtiles donnant corps à des fleurs volantes exubérantes ou à une fée en apesanteur qui se transforme en créature mi-végétale mi-animale ?

L'attaque de l’Oprah Winfrey géante !

Il faut dire que les comédiens n’arrangent pas les choses. Reese Witherspoon nous embarrasse dans sa prestation pataude d’une sorte de bonne fée capricieuse et distraite. Mindy Kaling n’a pas l’once d’une crédibilité sous la défroque de sa « collègue » Madame Who. Et que dire d’Oprah Winfrey, affublée d’un maquillage épouvantable et d’effets visuels sans finesse lui donnant la taille de King Kong ? Visiblement, ces trois créatures surnaturelles tentent maladroitement de nous rappeler les bonnes fées de La Belle au bois dormant. Les personnages « humains » ne sont guère mieux lotis. Le sympathique boy next door (Levi Miller) est le personnage le plus fade de l’histoire du cinéma, le père incarné par Chris Pine n’a pas la moindre consistance, le petit frère savant au prénom composé improbable n’est absolument pas crédible… C’est finalement la jeune héroïne qui s’en sort le mieux. Mais à force de convoquer les grands sentiments, les flots de larmes, l’amour, la confiance, la compassion, la rédemption, Un Raccourci vers le temps nous noie dans la guimauve sans nous faire comprendre où il veut en venir et finit donc par nous laisser totalement indifférents.

 

© Gilles Penso


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LES MÂCHOIRES INFERNALES (1976)

Produite dans la foulée des Dents de la mer, cette série B met en scène un homme solitaire qui transforme les requins en machines à tuer…

MAKO : THE JAWS OF DEATH

 

1976 – USA

 

Réalisé par William Grefé

 

Avec Richard Jaeckel, Harold Sakata, Jennifer Bishop, John Chandler, Buffy Dee, Ben Kronen, Paul Preston, Milton Smith, Bob Gordon, Jerry Albert, George Johnson

 

THEMA MONSTRES MARINS

A priori, Les Mâchoires infernales est un film opportuniste qui se dépêche de sortir en salles en 1976 pour profiter du succès des Dents de la mer. Mais en réalité, le projet est antérieur au classique de Steven Spielberg. William Grefé, qui a alors déjà signé une douzaine de longs-métrages, en écrit le scénario dans les années 70 mais ne trouve personne pour le financer. Après la sortie de Jaws, évidemment, la donne change. Désormais, tout le monde veut des films de requins et Les Mâchoires infernales redevient d’actualité. Pour le rôle masculin principal, Grefé pense à Henry Silva, dont l’impressionnante présence physique aurait certainement apporté une plus-value intéressante. Mais l’acteur décline la proposition pour une raison toute bête : il ne sait pas nager ! Le rôle échoit finalement à Richard Jaeckel (transfuge des Douze salopards et de Pat Garrett et Billy le Kid). Ce dernier incarne Sonny Stein, un homme qui s’est pris d’une telle affection pour les requins qu’il leur parle, les considère comme ses seuls amis et leur donne en pâture les gens qui ne lui reviennent pas ! D’où une séquence d’introduction sans concessions au cours de laquelle un squale capturé par trois pêcheurs est libéré par Sonny qui livre les hommes aux mâchoires de la bête.

Lorsqu’il ne nage pas au milieu des requins ou qu’il ne les nourrit pas avec de la chair humaine, Sonny aime trainer dans le bar du coin équipé d’une attraction spéciale : une piscine dans laquelle s’ébat une jeune femme en maillot de bain, Karen (Jennifer Bishop). Après l’avoir sauvée des griffes de deux ivrognes (qui finissent bien sûr croqués à belles dents par les « amis » de Sonny), il lui raconte son histoire. Il faisait partie d’une équipe ayant renfloué un navire contenant une précieuse cargaison, puis échappa de justesse à l’assaut violent d’une horde de pirates en plongeant dans des eaux infestées de requins. Or au lieu de le dévorer, les squales l’épargnèrent et mangèrent ses assaillants. Sur la rive où il se réfugia, notre homme rencontra un étrange vieil homme qui lui remit un médaillon orné d’une dent de requin. Voici ce qui explique la connexion presque surnaturelle qui relie désormais Sonny aux squales.

« Va te faire voir chez les requins ! »

Ponctué de morts violentes, Les Mâchoires du diable s’achemine vers un climax délirant au cours duquel Sonny, déchaîné, décide de régler leurs comptes à tous ceux qui osent maltraiter les requins. Cette vengeance aveugle évoque finalement bien plus Willard que Les Dents de la mer, tandis que l’image de ce tueur en tenue de plongée annonce avec une décennie d’avance Amsterdamned de Dick Maas. Malgré les excès de son intrigue, le film met la pédale douce sur l’horreur, évitant le gore et les effets spéciaux sanglants. Le tournage recourt d’ailleurs uniquement à de véritables requins tigres sans solliciter la moindre contrepartie factice. Pendant la sortie des Mâchoires infernales, la campagne de publicité annonçait d’ailleurs fièrement que le film avait été « tourné sans cages, sans requins mécaniques et sans autres dispositifs de protection. » Les amateurs de versions françaises apprécieront au passage la poésie insolite de quelques-uns des dialogues, notamment l’inénarrable « Va te faire voir chez les requins, tu pues le poisson ! » Nous sommes certes loin du chef d’œuvre, mais Les Mâchoires infernales vaut tout de même beaucoup mieux que le long-métrage précédent de William Grefé, le laborieux film d’horreur Secret Pulsion avec William Shatner.

 

© Gilles Penso


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LES DEUX MONDES (2007)

Benoît Poelvoorde incarne un artisan modeste et timide qui se retrouve soudain propulsé dans un univers parallèle primitif…

LES DEUX MONDES

 

2007 – FRANCE

 

Réalisé par Daniel Cohen

 

Avec Benoît Poelvoorde, Michel Duchaussoy, Florence Loiret, Augustin Legrand, Natacha Lindinger, Daniel Cohen, Pascal Elso, Arly Jover, Mathias Mlekuz

 

THEMA MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS

Les Deux mondes est le deuxième long-métrage réalisé par l’acteur Daniel Cohen, après le drame Une vie de prince dans lequel il partageait l’affiche avec Nicolas Koretzky et François Levantal. Cette fois-ci, Cohen veut frapper fort en s’attaquant à une comédie de science-fiction extrêmement ambitieuse, dont il co-écrit le scénario avec Jean-Marc Culiersi (Les Marais criminels, Derniers remords avant l’oubli). Plutôt portés sur la chronique réaliste, les deux hommes semblent vouloir s’offrir avec Les Deux mondes une bulle d’air frais, un grain de folie à grand spectacle volontairement éloigné de leurs registres familiers. Pour concrétiser les idées délirantes de ce script rocambolesque, il s’avère nécessaire de débloquer des moyens importants. Conquis, Benoît Jaubert et Mathieu Kassovitz acceptent de produire Les Deux mondes, de réunir le budget nécessaire (estimé à 18 millions d’euros) et d’embaucher la compagnie d’effets spéciaux Buf Compagnie pour la création des centaines de plans truqués prévus. Cohen lui-même joue un second rôle dans le film, laissant la vedette à une tête d’affiche populaire (condition indispensable au montage financier du projet), en l’occurrence Benoît Poelvoorde.

La star de C’est arrivé près de chez vous interprète Rémy Bassano, un petit restaurateur d’œuvres d’art qui mène une vie discrète et sans histoires à Paris. D’un tempérament réservé, il partage sa vie avec son épouse Lucile (Natacha Lindinger) et leurs deux enfants. Bien sûr, cette tranquillité ne va pas durer. Un jour, Rémy retrouve son atelier inondé. Tout son travail est ruiné, le voilà soudain sans le sou. Pour couronner le tout, Lucile lui annonce brutalement qu’elle le quitte pour un autre. Désemparé notre homme court chercher du réconfort chez ses parents. Là, sans explication apparente, il est soudain aspiré par le sol et se retrouve propulsé dans un monde parallèle, dans le village primitif de Bégamini. Les autochtones y vivent en tribu et lancent régulièrement des incantations vers les cieux dans l’espoir d’être libérés du joug de Zotan (Augustin Legrand), un tyran cannibale. En voyant débarquer Rémy, les Bégaminiens sont persuadés qu’il s’agit du libérateur qu’ils attendent depuis toujours. À partir de là, les choses vont sérieusement se compliquer…

Le monde ne suffit pas

Comme son titre l’annonce, Les Deux mondes comporte donc deux films en un. A tout prendre, la partie « réaliste », qui concerne ce couple à la dérive, est finalement la plus intéressante des deux, parce qu’elle est portée par des acteurs qui y croient et soutenue par des dialogues réussis. Mais cette facette ne se suffit pas à elle-même. Or la contrepartie fantastique n’est pas beaucoup plus convaincante qu’un RRRrrrr !!! et ne vaut que par l’incroyable déploiement de moyens techniques et artistiques mis à disposition de Daniel Cohen. La figuration est donc impressionnante, les costumes et les décors rivalisent d’audace, les effets visuels sont de haut niveau (les arrêts sur image en plein mouvement qui occasionnent plusieurs gags, les panoramas du monde parallèle dont les deux lunes évoquent les couvertures des vieux pulps de science-fiction, les cités qui se construisent en accéléré sur les montagnes donnent le vertige, le combat contre le géant aveugle anthropophage est digne d’un épisode de l’Odyssée). Mais toute cette « poudre aux yeux » semble un peu vaine, d’autant qu’il manque au scénario une interaction plus intéressante entre les deux mondes, un vrai jeu de conséquences et d’influences qui n’est ici qu’ébauché. Dommage, car le potentiel du film était énorme.

 

© Gilles Penso


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DAVE MADE A MAZE (2017)

Un trentenaire oisif décide de fabriquer une maison en carton au milieu de son salon et se retrouve soudain perdu dans un labyrinthe surréaliste…

DAVE MADE A MAZE

 

2017 – USA

 

Réalisé par Bill Watterson

 

Avec Nick Thune, Meera Rohit Kumbhani, Kristen Vangsness, Stephanie Allynne, James Urbaniak, Scott Krinsky, Adam Busch, John Hennigan

 

THEMA MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS

Il est des films atypiques et inclassables dont le visionnement procure un plaisir rare : celui d’une découverte unique, d’une création inédite. Dave Made a Maze est de cet acabit. Récipiendaire de plusieurs prix après avoir fait la tournée des festivals du monde entier en 2017, il s’agit du premier long-métrage de Bill Watterson, acteurs jusqu’alors dans un certain nombre de films courts et d’épisodes de séries TV. Le scénario, co-écrit avec Steven Sears, cache derrière la folie de son concept une véritable réflexion sur le processus créatif et sur le caractère fragile de l’acte de mise en scène. S’agit-il d’une comédie ? D’un conte de fées pour adultes ? D’un film d’horreur ? D’un délire surréaliste ? D’une incursion science-fictionnelle dans un monde parallèle ? Un peu de tout ça à la fois, serait-on tenté de dire. Pour donner corps à ce scénario fou, la petite équipe du film, armée d’un budget extrêmement modeste, doit construire un décor présumé immense avec des bouts de cartons et de ficelles, agrémentés d’effets spéciaux volontairement artisanaux et visibles. C’est de ces partis pris que Dave Made a Maze tire sa force et son cachet.

Alors que sa petite amie Annie (Meera Rohit Kumbhani) est partie pour le week-end, Dave (Nick Thune) travaille avec acharnement sur son prochain grand projet artistique. Ce trentenaire qui a la mauvaise habitude de ne jamais rien terminer, qui ne travaille pas et vit grâce à l’argent que lui donnent ses parents, pense enfin avoir trouvé une idée de génie. Lorsqu’Annie rentre à la maison, elle découvre enfin le fameux projet : une maison en carton qu’il a construite dans le salon. Dave communique avec elle depuis l’intérieur et lui demande de ne pas y entrer pour ne pas la détruire. Or Annie entend des bruits mécaniques déconcertants. Il devient vite manifeste que Dave ne parvient pas à sortir de cette construction précaire qui s’est transformée en gigantesque labyrinthe à géométrie variable. La petite équipe d’amis qui décide de venir le libérer va se heurter à de nombreux pièges et à un redoutable minotaure.

Le chaos créatif

Drôle, loufoque et extrêmement inventif, Dave Made a Maze construit un monde féerique à mi-chemin entre Michel Gondry et Tim Burton, multipliant des effets spéciaux ingénieux à base de marionnettes, de maquettes, de perspectives forcées et de trucages numériques. Chaque scène du film est un émerveillement tant la surprise guette les spectateurs dans le moindre recoin de ce labyrinthe, métaphore manifeste du cerveau d’un artiste perdant peu à peu le contrôle de son énergie créatrice et qui cherche en vain à maîtriser le chaos. Dans ce dédale de carton, le sang qui gicle est fait de confettis, les oiseaux et les insectes sont des origamis vivants, le minotaure a une tête en carton. L’équipe de documentaristes qui s’immisce dans l’expédition de sauvetage et qui cherche à tirer parti de la situation en incitant les personnages à exagérer leurs émotions et à reformuler leurs dialogues devant leurs caméras ajoute une couche d’autodérision supplémentaire à cet objet filmique non identifié. Au détour de ses nombreux moments de folie, le film parvient même à nous toucher le temps d’un monologue de son acteur principal empreint de justesse et de fragilité.

 

© Gilles Penso


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