

Jean-Louis Trintignant incarne un être profondément perturbé dans ce giallo expérimental sous influence de la Nouvelle Vague…
LA MORTE HA FATTO L’UOVO
1968 – ITALIE
Réalisé par Giulio Questi
Avec Gina Lollobrigida, Jean-Louis Trintignant, Ewa Aulin, Jean Sobieski, Renato Romano, Vittorio André, Giulio Donnini, Biagio Pelligra, Cleofe Del Cile
THEMA TUEURS
Drôle de titre pour un drôle de film. S’il en possède la plupart des caractéristiques – tueur ganté, meurtres à l’arme blanche, victimes féminines érotisées, adultère, machinations et malversations – La Mort a pondu un œuf ne relève pourtant pas du giallo classique. Son réalisateur, Giulio Questi, vient alors de signer le western spaghetti Tire encore si tu peux, dont il a coécrit le scénario avec Franco Arcalli. Heureux de cette première collaboration, les deux hommes enchaînent avec cette histoire trouble, articulée autour d’un triangle amoureux que forment Gina Lollobrigida, Jean-Louis Trintignant et Ewa Aulin. En ce domaine aussi, La Mort a pondu un œuf fait office de retrouvailles, puisque Trintignant et Aulin partageaient déjà l’affiche, en 1967, d’un autre thriller déviant, En cinquième vitesse de Tinto Brass. Ici, le faux-semblant règne en maître, les apparences sont trompeuses et rien n’est jamais tout à fait ce qu’il paraît être. Le film se distingue d’ailleurs de la mécanique traditionnelle du « whodunit », qui consiste à entretenir jusqu’au dénouement le mystère autour de l’identité du coupable, puisque le meurtrier nous est montré à visage découvert dès les premières minutes. Du moins, c’est ce qu’il nous semble…


Le générique sur fond d’images cliniques microscopiques, accompagné par une musique expérimentale de Bruno Maderna, crée d’emblée le malaise et nous annonce la couleur. La scène d’introduction garde d’ailleurs le même ton : dans un motel, des voix éparses s’entrecoupent, des clients différents s’adonnent à leur routine quotidienne, des gros plans difficiles à cerner s’enchaînent au fil d’un montage abrupt, des violons stridents résonnent… et puis soudain, un meurtre à l’arme blanche s’impose à nous. Et l’assassin ne se cache pas : c’est Jean-Louis Trintignant, alias Marco. Ce dernier est marié avec Anna (Gina Lollobrigida). Tous deux dirigent un élevage automatisé de pointe, spécialisé dans la production de poulets désossés. Or à l’insu d’Anna, Marco est un tueur en série qui attire des prostituées dans des chambres d’hôtel avant de les poignarder. L’arrivée de Gabri (Ewa Aulin), la cousine d’Anna, vient encore aggraver les tensions au sein de ce couple déjà en déséquilibre. Car la jeune femme entame une liaison avec Marco et complote pour s’enfuir avec lui…
Prises de bec
La Mort a pondu un œuf se livre sans cesse à des expérimentations formelles qui pourront séduire ou irriter les spectateurs, selon leur sensibilité. Il nous faut d’abord accepter cette bande originale cacophonique et dissonante où les touches de piano malmenées, les accords de guitare aléatoires et les coups de violon anarchiques s’entremêlent en une orgie sonore indescriptible. Nous sommes là en pleine recherche conceptuelle, visant de toute évidence à déconstruire les règles de la grammaire filmique. Cette mise en forme atypique s’accorde avec les propos d’Anna lorsqu’elle parle de sa cousine : une femme au corps parfait dont elle aimerait pouvoir séparer les différentes parties pour les mettre dans un autre ordre. Ce à quoi Marco répond : « c’est un peu abstrait ». Il nous semble assister dans ce film à la fusion contre-nature du giallo italien et de la nouvelle vague française, comme si Mario Bava et Jean-Luc Godard avaient décidé de faire un enfant ensemble… ou plutôt un œuf ! Giulio Questi enchaîne les passages surréalistes (Trintignant dans le poulailler hanté par une voix féminine qui l’appelle, comme caquetée par les volailles elles-mêmes) et les idées de montage audacieuse (le flash-back de l’accident de voiture des parents de Gabri, monté avec des plans rapides de la route qui défile et rythmé sur des bruits de freins stridents). Si le film se montre chiche en scènes de meurtres, une certaine idée de l’horreur nait de cet environnement d’élevage en batterie, où des volailles mutantes sans ailes ni tête naissent et vivent comme des freaks, au grand bonheur des exploitants face à ce surplus de viande immédiatement exploitable. Il y a donc un discours social en filigrane de l’intrigue, lié aux excès des grandes corporations prêtes à tout – même à la monstruosité contre-nature – par appât du gain. Les ouvriers sont remplacés par des machines, les animaux ne sont que des matières premières et les chimistes multiplient les expérimentations pour toujours plus de rentabilité, quel qu’en soit le prix moral. Ce n’est pas le moindre attrait de ce thriller horrifique décidément pas comme les autres.
© Gilles Penso
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