BIEN JOUÉ MATT HELM (1966)

Dean Martin continue à rouler des mécaniques en se prenant pour James Bond face à des super-vilains qui cherchent à transformer le soleil en arme redoutable

MURDER’S ROW

1966 – USA

Réalisé par Henry Levin

Avec Dean Martin, Ann-Margret, Karl Malden, Camilla Spary, James Gregory, Beverly Adams, Richard Eastham, Tom Reese

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION

Au cours du prologue de ce second Matt Helm, nous découvrons un étrange rayon lumineux qui plane au-dessus de Washington, à la manière d’une aurore boréale. Puis soudain tout s’embrase, le capitole est détruit et la ville dévastée. Mais qu’on se rassure, ce n’est qu’une maquette, une simulation effectuée dans le repaire des méchants de Big Zéro qui entendent bien contrôler la plus grande puissance nucléaire du monde, autrement dit le soleil. Nom de l’opération : « désastre ». Pour éviter qu’on ne lui mette des bâtons dans les roues, le mystérieux chef de l’organisation ordonne à son homme de main Ironhead (Tom Reese) d’éliminer plusieurs agents de l’ICE à travers le monde. D’où une succession de meurtres un peu loufoques. L’ultime cible de nos vilains est Matt Helm, toujours prompt à roucouler en roulant des mécaniques et en photographiant des pin-up dans son appartement bourré de gadgets.  

Victime d’un piège, notre héros meurt subitement dans l’explosion de sa baignoire. A son enterrement (qui se déroule dans un bar !), une dizaine de veuves éplorées sont adossées au comptoir. Mais évidemment, cette mort n’est qu’une ruse du gouvernement qui permettra à Helm de partir discrètement sur la Côte d’Azur afin d’enquêter sur Norman Solaris (Richard Eastham), inventeur d’un rayon de la mort à l’hélium. Son contact sur place est la belle Dominique, mais celle-ci est assassinée et notre espion se retrouve accusé de meurtre (après une piteuse scène de trémoussage puis de bagarre dans un night club animé par trois pseudo-Beatles). Helm s’allie alors avec la fille de Solaris, à la recherche de son père kidnappé. Dean Martin continue donc à tomber les filles et à se promener dans le film avec une nonchalance débonnaire un brin agaçante. Il lâche régulièrement un bon mot, même dans les situations les plus critiques, et comme les événements semblent le laisser parfaitement indifférent, le spectateur adopte vite la même attitude. 

« Excuse-moi, Frank ! »

Pour rythmer un métrage par ailleurs assez poussif, Henry Levin multiplie les séquences d’action audacieuses, notamment la capture de Helm par une immense grue au-dessus du port de Marseille, le pilotage à grande vitesse d’un aéroglisseur dans les rues de la ville, une poursuite automobile mouvementée, la voltige d’Ironhead collé à un électro-aimant géant ou encore une course finale entre deux hovercrafts. Quelques gadgets égayent également les péripéties, notamment un pistolet réfrigérant, un briquet qui lance des fléchettes, un lance-flammes miniature ou encore un revolver qui ne tire que dix secondes après qu’on ait appuyé sur la gâchette (et qui nous vaut un gag à répétition un tantinet lourdaud). Signataire de la bande originale, Lalo Schifrin pare le film d’une sympathique partition jazzy dont on retrouve certains accents de Mission impossible dans les scènes de suspense. Dean Martin pousse lui-même la chansonnette au cours du générique de fin, non sans avoir préalablement cligné de l’œil vers son collègue Sinatra. Au cours d’une scène de bagarre, il lance ainsi un engin explosif contre le mur d’une discothèque ornée d’une grande photo du crooner, avant de lâcher : « excuse-moi, Frank ! »

 

© Gilles Penso

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BLADE RUNNER 2049 (2017)

Dennis Villeneuve s'attaque à une séquelle tardive du classique de Ridley Scott en s'interrogeant sur la capacité d'émotions des êtres artificiels

BLADE RUNNER 2049

2017 – USA

Réalisé par Denis Vileneuve

Avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Ana de Armas, Robin Wright, Sylvia Hoeks, Mackenzie Davis, Carla Juri, Jared Leto

THEMA FUTUR I ROBOTS

La mise en chantier d’une séquelle tardive n’est pas toujours une bonne nouvelle. D’autant que ce nouveau Blade Runner mit beaucoup de temps à trouver sa voie, annoncé dès 1999 et sans cesse repoussé jusqu’à atterrir entre les mains de Denis Villeneuve, avec la bénédiction d’un Ridley Scott se contentant cette fois-ci du fauteuil du producteur. Deux paramètres favorisaient la circonspection des spectateurs au regard de cette suite : la suffisance contemplative à la morale douteuse dont Villeneuve avait affublé sa précédente tentative dans le domaine de la science-fiction, Premier Contact, et la déstabilisante tentative de résurrection d’une autre saga d’anticipation de Ridley Scott à travers les insaisissables Prometheus et Alien Covenant. Mais les écueils qui pouvaient légitimement être craints sont évités avec beaucoup d’habileté dans ce Blade Runner 2049 qui parvient à succéder sans rougir à son aîné de trente-cinq ans.

En 2049, le statut des réplicants a changé. Si les anciens modèles sont toujours des fugitifs qu’il faut pourchasser et éliminer à cause d’inquiétantes anomalies de comportement, les nouvelles créations de la compagnie Wallace, ayant succédé à la moribonde Tyrell Corporation, sont parfaitement intégrées à la société. Certains sont même des Blade Runner, autrement dit des chasseurs d’anciens réplicants. C’est le cas de l’agent K (Ryan Gosling), qui poursuit ses semblables défectueux et essuie quelques remarques racistes anti-robots sans trop d’état d’âme. Jusqu’au jour où une découverte inattendue s’apprête à bouleverser tout ce qu’il croit savoir. Pour trouver les réponses qui le taraudent, il va devoir retrouver la trace d’un ancien Blade Runner, Rick Deckard, toujours incarné par l’irremplaçable Harrison Ford. 

Un androïde peut-il s'émouvoir ?

Poursuivant et transcendant les passionnantes thématiques développées par son prédécesseur, Blade Runner 2049 place au cœur de sa narration la question de la possibilité d’une émotion artificielle. Un androïde peut-il s’émouvoir pour un souvenir d’enfance implanté ? Pour une idylle factice ? Pour une filiation reconstituée ? Où l’artificialité s’arrête-t-elle et où la réalité des sentiments prend-elle le pas ? La problématique est finalement traitée avec beaucoup de finesse et de retenue, s’inscrivant dans la continuité des enjeux déclinés par Steven Spielberg dans A.I. Intelligence Artificielle de Steven Spielberg. La réussite du film repose sur sa capacité à équilibrer la force de son intrigue et sa beauté plastique, l’une se nourrissant sans cesse de l’autre. La direction artistique, respectueuse de l’esthétique définie par Ridley Scott, s’avère somptueuse et les effets visuels ne jouent jamais la carte de la bande-démo ostentatoire, s’inscrivant dans la continuité parfaite des travaux de Douglas Trumbull. Le surréalisme est même de la partie lorsque Ryan Gosling erre dans le désert ocre d’un Las Vegas déchu au milieu de gigantesques statues féminines brisées, symbole presque biblique d’une chute de la civilisation. Denis Villeneuve remporte donc le pari haut la main, sans doute mieux que Ridley Scott ne l’aurait fait lui-même, les derniers films du père des Duellistes et d’Alien faisant preuve d’une misanthropie qui n’auraient guère convenu à ce nouveau Blade Runner. Car ici point une note d’espoir qui n’est pas sans évoquer un autre classique du genre : Les Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

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THE ENDLESS (2017)

Aaron Moorhead et Justin Benson nous plongent dans l'intimité d'une secte qui semble adorer une entité lovecraftienne

THE ENDLESS

2017 – USA

Réalisé par Aaron Moorhead et Justin Benson

Avec Aaron Moorhead, Justin Benson, Leal Naim, Thomas R. Burke, David Clarke Lawson Jr

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I VOYAGES DANS LE TEMPS I LOVECRAFT

Depuis leurs débuts communs derrière la caméra, Aaron Moorhead et Justin Benson se sont révélés être deux cinéastes à suivre de très près. Rares exemples de réalisateurs ayant parfaitement réussi le mariage du cinéma indépendant à petit budget et du film de genre à mi-chemin entre l’horreur et la science-fiction, les duettistes sont en train de bâtir une filmographie passionnante. Leur premier long-métrage, Resolution, transformait une situation absurde et comique en huis-clos terrifiant. Après cette première réussite, ils enchaînaient sur Spring, une romance pleine de fraîcheur et de spontanéité basculant progressivement dans un fantastique pur imprégné des écrits de H.P. Lovecraft. Avec The Endless, ils continuent de creuser ce sillon singulier.

Le film s’intéresse à deux frères sans le sou recevant un jour une cassette vidéo qui émane visiblement de la secte où ils ont grandi et d’où ils se sont enfuis pour échapper à un suicide collectif. Or apparemment celui-ci n’a jamais eu lieu. Pleins de doutes, regrettant presque cette vie passée qui leur semblait plus harmonieuse que celle qu’ils connaissent actuellement, faite d’expédients et de petits boulots, ils décident de revenir sur place le temps d’une journée. Lorsqu’ils retrouvent la secte qui les avait jadis accueillis, rien ne semble avoir changé, du moins en apparence… Avec un budget toujours aussi anémique, Aaron Moorhead et Justin Benson réalisent des miracles en occupant quasiment tous les postes clés eux-mêmes, devant et derrière la caméra. The Endless est un film ambitieux, sensible, surprenant, parfois spectaculaire, gorgé d’idées de mise en scène étonnantes, et révélant sans la montrer totalement la présence d’une entité monstrueuse toute-puissante. « Notre film traite de l’inconnu et de l’acceptation de choses impalpables », explique Aaron Moorhead. « Or si vous voyez la créature, elle ne vous est plus inconnue. Elle a un corps et devient tangible. Même si vous faites appel aux meilleurs designers et aux meilleurs créateurs d’effets spéciaux, vous perdez cet aspect crucial du récit : le monstre est effrayant parce que sa nature exacte nous est inconnue. » (1)

Boucles temporelles vertigineuses

Le thème de la boucle temporelle s’installe dans le scénario jusqu’au vertige et – fait suffisamment rare pour être noté – échappe à toute redite au regard des nombreux films ayant par le passé abordé un thème similaire. « Nous nous sommes beaucoup questionnés sur la place de l’humain dans l’univers, et le fruit de ces interrogations a nourri l’écriture du scénario », explique Justin Benson. « Nous avons alimenté cette notion de boucle temporelle en essayant de gommer toutes les incohérences. » (2) Etonnamment, The Endless se révèle en cours de route être une sorte de crossover de Resolution, les deux films se rencontrant le temps d’une séquence déstabilisante qui sera malgré tout parfaitement compréhensible pour ceux qui ne connaissent pas le premier long-métrage de Moorhread et Benson. Au-delà de sa mécanique science-fictionnelle, The Endless s’attache à brosser une relation fraternelle fragile et touchante, portée par le jeu subtil et tout en retenue de deux réalisateurs aux talents décidément multiples.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2017

 

© Gilles Penso

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BLACK PANTHER (2018)

Le réalisateur de Creed met en scène un Avenger félin et griffu issu du fin fond de l'Afrique

BLACK PANTHER

2018 – USA

Réalisé par Ryan Coogler

Avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong’o, Martin Freeman, Angela Bassett, Forest Whitaker, Andy Serkis

THEMA SUPER-HEROS I SAGA AVENGERS I MARVEL

Comment l’homme qui a réalisé Creed a-t-il été capable de commettre Black Panther ? Toute la finesse, la beauté, l’emphase opératique, le lyrisme et la profondeur qui seyaient si bien au septième opus de la saga Rocky se sont ici complètement évaporés. Dès les premières minutes, les problèmes majeurs du film sautent aux yeux : une direction artistique épouvantable (Jack Kirby doit sans doute faire des triples saltos dans sa tombe), un postulat scénaristique réduit à sa plus simple expression et une totale absence d’ambition du côté de la mise en scène. Ryan Coogler aurait-il été à ce point bridé par son tout-puissant producteur Kevin Feige ? C’est probable. Il est en tout cas difficile de ne pas ressentir un malaise durable face à cette vision incroyablement naïve d’une Afrique de carte postale digne de “Tintin au Congo“ dans laquelle se serait érigée une sorte d’oasis rétro-futuriste aussi peu convaincante que l’Asgard de Thor. Dans ce décor improbable, les vaisseaux spatiaux à la Buck Rogers survolent des rhinocéros numériques, les costumes des autochtones alternent boubous traditionnels et panoplies en plastique brillant, et l’intégralité du casting joue avec un accent africain embarrassant (la palme revenant en ce domaine à Forrest Whitaker, qui tient sans doute ici son pire rôle ex-aequo avec celui de Battlefield Earth). 

Les séquences d’action sont au diapason. Souvent illisibles, les poursuites et les combats émaillant le film ont une fâcheuse tendance à confondre vitesse et rythme et abusent surtout d’images de synthèse pour remplacer les belligérants ou les véhicules. De fait, les cascades automobiles dans les rues coréennes frôlent bien souvent la caricature (lorsque Black Panther surplombe une voiture couchée sur le côté qui fonce sur l’asphalte, on se croirait presque dans Kung Fury !) et le duel final au-dessus du vide ressemble à une animatique qui n’aurait pas été finalisée… Même le talentueux compositeur Ludwig Goransson abandonne toute tentative de subtilité, saturant sa bande originale orchestrale de percussions africaines et optant pour une rythmique rap dès que le « bad guy » entre en scène. Black Panther aurait pu jouer avec les codes du cinéma de Blaxploitation des années 70, dont il semble vouloir reprendre le principe, mais il ne sait finalement pas sur quel pied danser, n’assumant pas vraiment son statut de film de super-héros mais ne cherchant pas non plus à transcender le genre. 

Super-héros et Blaxploitation

Voilà donc un étrange objet filmique qui se pare malgré tout d’excellents acteurs – son seul véritable point fort – notamment le très charismatique Chadwick Boseman dans le rôle-titre, l’impressionnant Michael B. Jordan en antagoniste moins manichéen qu’on aurait pu l’imaginer, la splendide Angela Bassett sous les traits vénérables de la mère du héros, le savoureux Martin Freeman (notre Hobbit favori) en ancien militaire qui se rallie à la cause des habitants de Wakanda ou encore cette bonne vieille trogne de Andy Serkis qui occupe l’espace (pour une fois non virtuel) avec beaucoup d’aisance sous la défroque du maléfique Ulysses Klaue. Dommage que cette distribution de premier choix n’ait pas grand-chose à défendre et que le discours politique (« les fous construisent des barricades, les sages bâtissent des ponts ») ne s’amorce timidement qu’après le générique de fin.

 

© Gilles Penso

 

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JEAN-PHILIPPE (2006)

Un jour, un fan inconditionnel du chanteur Johnny Hallyday se réveille dans un monde où son idole n'existe pas…

JEAN-PHILIPPE

2006 – FRANCE

Réalisé par Laurent Tuel

Avec Fabrice Luchini, Johnny Hallyday, Caroline Cellier, Jackie Berroyer, Guilaine Rondez, Antoine Duléry, Elodie Bollée

THEMA MONDES PARALLELES ET MONDES VIRTUELS

Jean-Philippe est typiquement le film qui s’est monté financièrement grâce à son pitch et son casting. Pourtant, avant de rédiger son scénario définitif, Christophe Turpin est passé par maintes variantes. Plus porté sur la science-fiction que sur la variété française, l’auteur envisageait ainsi dans un premier temps un récit dans lequel un fan de Steven Spielberg se retrouvait un jour dans un monde où E.T. n’existait pas et se mettait en tête de refaire le film lui-même. Mais le choix de remplacer l’univers du cinéma par celui de la musique s’avère judicieux, car finalement plus universel. D’où l’idée d’utiliser Johnny Hallyday, icône unique en son genre qui franchit aisément les générations et les barrières culturelles. Quand il eut vent du projet, le chanteur déclina d’abord l’offre, soucieux de ne jouer que dans des films éloignés de son activité musicale. Mais l’aspect résolument original du film le séduisit finalement, et c’est même lui qui s’efforça de convaincre Fabrice Luchini de lui donner la réplique.

Héros de Jean-Philippe, Fabrice est un cadre moyen, fan inconditionnel de Johnny dont il a presque édifié un temple dans son appartement, sous l’œil désabusé de son épouse et de sa fille. Mais un matin, après une grosse cuite, notre homme s’éveille dans un univers parallèle dans lequel Hallyday n’a jamais existé. Désemparé, perdant goût à la vie, Fabrice décide de retrouver la trace de son idole sous son nom véritable, Jean-Philippe Smet, mais lorsqu’il tombe enfin sur lui, c’est pour découvrir un patron de bowling. Cet homme simple, qui n’a rien à voir avec une star du rock’n roll, avait pourtant caressé dans sa jeunesse le projet de devenir chanteur. Mais un accident de scooter l’empêcha de se rendre à une audition, et c’est son concurrent Chris Summer qui le remplaça, devenant bientôt le plus grand chanteur populaire du pays. Bien décidé à modifier le destin de Jean-Philippe dans cette dimension parallèle pour qu’il devienne la légende vivante qu’il aurait toujours dû être, Fabrice se met en tête de le coacher. Son objectif immédiat : lui permettre d’être sélectionné au casting de l’émission « La Nouvelle Idole » pour chanter avec Chris Summer pendant son concert au Stade de France et montrer au public l’immensité de son talent. Mais Jean-Philippe va-t-il réussir à devenir en quelques mois ce que Johnny Hallyday a mis quarante ans à construire ? 

Où es-tu Johnny ?

Le postulat de départ est très fort et soulève d’intéressantes questions sur les caprices du destin et sur l’entrecroisement des dimensions, d’où un clin d’œil à Retour vers le Futur assuré par Jackie Berroyer dans le rôle d’un professeur de physique. On pourra regretter que Jean-Philippe ne parvienne pas à développer une intrigue à la hauteur de son concept. Le récit emprunte donc des voies balisées, reprenant dans les grandes lignes la structure de Podium avec lequel il présente de nombreuses similitudes et auquel il rend un petit hommage savoureux. Preuve de la difficulté manifeste à dépasser cette excellente idée initiale, la chute finale s’avère frustrante, malgré une évidente volonté d’exploiter la thématique des destins multiples jusqu’au bout. Fort heureusement, les comédiens portent une grande partie du film sur leurs épaules, avec un enthousiasme et une bonne humeur très communicatifs.

 

© Gilles Penso

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FRANKENSTEIN 90 (1984)

Une version burlesque du mythe de Frankenstein avec Jean Rochefort en docteur et Eddy Mitchell en monstre

FRANKENSTEIN 90

1984 – FRANCE

Réalisé par Alain Jessua

Avec Eddy Mitchell, Jean Rochefort, Fiona Gélin, Herma Vos, Ged Marlon, Anna Gaylor, Serge Marquand, Dirk Altevogt

THEMA FRANKENSTEIN

Alain Jessua a toujours flirté de près ou de loin avec le fantastique et la science-fiction, comme en témoignent Traitement de chocLes Chiens ou Paradis pour tous. Le voir s’investir dans une relecture du thème de Frankenstein procédait donc presque d’une continuité logique. Mais le réalisateur a pris le parti du pastiche, et depuis Mel Brooks la barre a été placé particulièrement haut. Comme on pouvait le craindre, Frankenstein 90 n’atteint pas vraiment ses objectifs, malgré quelques choix artistiques judicieux et surtout un casting franchement séduisant. Le docteur Victor Frankenstein (Jean Rochefort !) fabrique une créature d’autant plus perfectionnée qu’il a inséré dans son cerveau un microprocesseur. Mais hélas, bien qu’assez sexy, le nouveau monstre (Eddy Mitchell !!) ne peut s’empêcher de tuer quelques personnes par-ci, par-là. Pour éviter des ennuis à son maître, il prend la fuite, bientôt rejoint par Elizabeth (Fiona Gélin), la propre fiancée et assistante du professeur Frankenstein, qui n’a pu résister à l’attrait irrésistible de l’étrange créature, ayant troqué les bottes orthopédiques et la bure élimée de Boris Karloff contre un jean et un sweat shirt plus adaptés au look du sympathique rocker français. Afin d’assouvir la sexualité délirante du monstre, le professeur construit alors une femelle… dont il tombe lui-même éperdument amoureux.

Le titre du film, qui anticipe légèrement sur les années 90, évoque celui de Frankenstein 70 réalisé en 1958. Cette similitude dans les appellations n’est pas tout à fait innocente, dans la mesure où les deux films mâtinent le thème du docteur Frankenstein d’un peu de science-fiction futuriste, l’énergie atomique du premier film ayant ici cédé le pas aux circuits intégrés électroniques. Cela dit, la ressemblance avec la série B horrifique d’Howard Koch s’arrête là. Malgré ses affinités manifestes avec le genre fantastique, Alain Jessua ne l’aborde ici que timidement, maladroitement, sans conviction apparente. Et la qualité de Frankenstein 90 s’en ressent. Contrairement au magistral Frankenstein Junior de Mel Brooks, cette comédie pataude ne rend pas un hommage parodique au mythe mais le détourne simplement pour accumuler des gags et des quiproquos vaudevillesques.

Un Eddy-Franck subtilement balafré

Pourtant, l’idée d’Eddy Mitchell en monstre et du brillant Jean Rochefort en baron Frankenstein était réjouissante, et les maquillages de Reiko Kruk et Dominique Colladant (qui avaient donné à Klaus Kinski la tête de Max Schreck dans Nosferatu fantôme de la nuit) sont très réussis, presque trop par rapport au niveau général du film. Ils nous gratifient d’un Eddy-Franck subtilement balafré, d’un ancêtre du monstre aux allures karloffiennes, et d’androïdes au front démesuré qui se liquéfient de fort impressionnante manière. « La prothèse est toujours préférable au masque entier », nous explique Reiko Kruk à propos du maquillage de Mitchell. « Car sous le masque, le jeu du comédien s’efface complètement. La prothèse, au contraire, permet de mêler la présence de l’acteur avec une force venue d’ailleurs » (1). L’affiche du film cultivait la célèbre confusion entre le monstre et son créateur, annonçant Jean Rochefort dans le rôle de « Victor » et Eddy Mitchell dans celui de « Frankenstein ».

(1) Propos recueillis par votre serviteur.

© Gilles Penso

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COLOSSAL (2017)

Nacho Vigalondo tente la collision audacieuse entre la comédie romantique américaine et le film de monstre géant japonais

COLOSSAL

2017 – USA

Réalisé par Nacho Vigalondo

Avec Anne Hathaway, Jason Sudeikis, Dan Stevens, Austin Stowell, Tim Blake Nelson, Hannah Cheramy, Nathan Ellison

THEMA DOUBLE

A  tout juste 40 ans, l’espagnol Nacho Vigalondo est devenu un spécialiste es scénarii « high concept » qu’il écrit et met en scène : la boucle temporelle cruelle de Timecrimes, le chassé-croisé amoureux sur fond d’invasion alien dans Extratrerrestre, le thriller 2.0 via webcam avec Open Windows, autant de tentatives (plus ou moins réussies) de renouveler des genres balisés. Colossal ne déroge pas à la règle, proposant la collision improbable entre la comédie romantique la plus américaine et la science-fiction à l’asiatique. L’introduction voit Anne Hathaway plonger dans la dépression, plaquée par son petit ami (Dan Stevens, vu notamment dans l’excellent The Guest) qui ne supporte plus l’alcoolisme mondain avancé de la belle et son laxisme absolu. L’éconduite décide de retourner panser ses plaies dans la maison familiale désertée, au fin fond d’une petite ville campagnarde. L’occasion de renouer avec un ami d’enfance perdu de vue (Jason Sudeikis) qui pourrait bien lui redonner foi en la vie… Ce point de départ des plus classiques est traité avec rigueur et humour, dans une atmosphère automnale du plus bel effet, jouant à fond du charme de ses protagonistes. Vigalondo sème sans attendre le trouble dans ce tableau pittoresque, un monstre mystérieux se livrant soudain à des attaques répétées sur Séoul. Ceux qui auront eu la chance de ne pas tomber sur les trailers du film apprécieront les indices progressifs menant à une révélation (rapide) totalement inattendue : les exactions de cet effrayant géant sont intimement liées aux émotions de l’héroïne. 

L’idée d’enchevêtrer désordres psychologiques à échelle humaine et destructions massives titanesques aux enjeux planétaires se révèle fort pertinente et décalée dans la première partie du film, le réalisateur prenant un malin plaisir à faire voler en éclats les clichés habituels à la Bridget Jones : Hathaway couche sans ambages avec un jeune autochtone azimuté, son ex s’avère être imbuvable, et l’amour de jeunesse potentiel dévoile une personnalité incontrôlable et perverse. Personnalité qui devient subtilement le pivot de l’histoire, Sudeikis muant de gendre idéal à bourreau culpabilisateur qui influe de plus en plus dangereusement sur le cours des événements. La théorie du battement d’ailes du papillon poussée à son extrémité, la vie de milliers de gens à l’autre bout de la planète se joue dans un jardin d’enfants entre deux adultes en pleine séance de psychanalyse tordue. Son trépidant postulat bien installé et l’empathie du spectateur acquise, Vigalondo pourrait élever son métrage d’un cran en analysant en profondeur les traumatismes de ses personnages, critiquer l’actualité en direct non-stop, la fuite en avant d’une génération de grands enfants en perdition qui se noient dans les mirages de l’alcool, ou les clivages d’une Amérique urbaine condescendante face à des ruraux envieux. Las, l’espagnol choisit des voies plus discutables et moins intellectuelles pour dénouer les fils de l’intrigue, sautant d’une variation grinçante des Nuits avec mon ennemi sauce Godzilla à une immaturité propre aux films de super-héros si chers à la production Hollywoodienne actuelle. Les réactions des antagonistes deviennent par trop exagérées et peu crédibles (la séquence des feux d’artifice dans le bar), l’explication très Incassable du phénomène tombe à plat, et le rythme jusque-là soutenu et riche en surprises sombre lentement dans la redite.

Le renoncement douloureux à l'enfance

Cependant les craintes générées par ce décrochage fanboy s’estompent face à la puissance émotionnelle de l’épilogue, voyant Hathaway enfin prendre son destin en mains et retourner brillamment la situation. Ses fêlures élucidées, elle cesse d’être spectatrice de sa propre déchéance et de se complaire dans un égoïsme rassurant pour se préoccuper de son prochain, et régler du même coup ses comptes avec son passé. Cet instant tétanisant où la force du passage à l’âge adulte (et au renoncement douloureux à l’enfance) se traduit par une colère monstrueuse mais nécessaire, ce cri désespéré d’une femme obligée de mesurer des centaines de mètres pour être entendue et respectée par des hommes manipulateurs, avant de s’effondrer dans une amorce de confession déchirante quand elle recouvre ses esprits, tout ceci confère aux derniers instants de Colossal une âme précieuse et un cœur gros comme ça, qui font vite oublier les concessions jeunistes et les errances scénaristiques. En chaque être humain sommeillent un gamin apeuré et un colosse aux pieds d’argile, libre à chacun de trouver l’équilibre salvateur entre les deux qui mènera sur le chemin de la plénitude. 
 
Julien Cassarino

MATT HELM, AGENT TRES SPECIAL (1966)

Une imitation débonnaire de James Bond avec le crooner Dean Martin dans le rôle d'un espion cherchant à éviter la troisième guerre mondiale

THE SILENCERS

1966 – USA

Réalisé par Phil Karlson

Avec Dean Martin, Stella Stevens, Daliah Lavi, Victor Buono, Arthur O’Connell, Robert Webber, James Gregory, Nancy Kovacs

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION 

Lorsqu’Albert Broccoli décida d’adapter les romans de James Bond à l’écran, il proposa à son partenaire Irving Allen de se lancer dans l’aventure avec lui. Peu confiant dans l’avenir financier d’un tel projet, Allen déclina l’offre… et s’en mordit évidemment les doigts jusqu’aux coudes suite au succès inespéré de James Bond contre Docteur No et ses séquelles. Pour essayer tant bien que mal de rattraper le coup, Allen acheta les droits des romans d’espionnage de David Hamilton qui narraient les exploits de Matt Helm, agent au service de l’organisation secrète ICE. Pour donner corps au héros, Allen opta pour Dean Martin, naturellement à l’aise dans le rôle du playboy décontracté. Du roman « The Silencers » dont il est censé s’inspirer, Matt Helm Agent Très Spécial ne conserve que quelques éléments disparates, et de l’univers réaliste créé par Hamilton, cette semi-parodie oublie quasiment tout, au grand dam des amateurs du romancier.

Reconverti à la photographie de mode après ses bons et loyaux services pour le contre-espionnage de l’Oncle Sam, Matt Helm est recontacté par ses supérieurs à cause de la menace que représente le péril jaune personnalisé, autrement dit Tung-Tze (Victor Buono, sous un maquillage asiatique aussi peu convaincant que l’accent chinois qu’il utilise pour déclamer ses répliques). Chef de l’organisation Big-Zero, Ting-Tze a détourné un missile nucléaire et projette de l’envoyer sur le Nouveau-Mexique, à Alamogordo, afin de déclencher une troisième guerre mondiale. Généreusement empli de jolies filles court-vêtues, de gadgets absurdes, d’inoffensives poursuites automobiles et de gags sans finesse, Matt Helm Agent Très Spécial se contente de caricaturer ce qui fit le succès de la saga 007 (alors en plein essor suite au triomphe d’Opération Tonnerre) sans jamais chercher à en retranscrire la brutalité ou l’inventivité. Elmer Bernstein compose du coup une partition jazzy faisant écho à celles de John Barry, le chef décorateur Joe Wright peine à rivaliser avec la folie visuelle des créations de Ken Adam, et Dean Martin déambule dans le film d’un air désabusé, poussant régulièrement la chansonnette en voix-off pour rentabiliser ses talents de crooner.

Le charme des Matt Helm Girls

Cette imitation édulcorée de 007 se laisse aller à bon nombre d’allusions à James Bond contre Docteur No, notamment avec la présence de la jeune femme qui s’immisce chez Helm avec pour tout vêtement une de ses chemises (comme la mémorable Sylvia Trench interprétée par Eunice Gayson), mais aussi le super-vilain chinois incarné par un comédien caucasien et son repaire futuriste au cours duquel se déroule un climax modérément explosif. Les seules véritables réjouissances du film sont dues aux deux principales actrices féminines, la renversante Dahlia Lavi assurant le rôle de la co-équipière ambiguë et la délicieuse Stella Stevens celui de la touriste exagérément maladroite. Malgré ses faibles ambitions artistiques et l’excessive légèreté de son traitement, Matt Helm Agent Très Spécial remporta un franc succès – aidé bien évidemment par la vogue des films d’espionnage provoquée par Broccoli – et fut suivi par trois séquelles obéissant aux mêmes recettes.

© Gilles Penso

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VALERIAN ET LA CITÉ DES MILLE PLANÈTES (2017)

Luc Besson adapte à grande échelle la célèbre BD de Christin et Mézières sans parvenir à trouver le ton juste

VALERIAN ET LA CITÉ DES MILLE PLANÈTES

2017 – FRANCE

Réalisé par Luc Besson

Avec Dane DeHaan, Cara Delevingne, Clive Owen, Rihanna, Ethan Hawke, Herbie Hancock, Kris Wu, Rutger Hauer, Sam Spruell, Alain Chabat, Aymeline Valade, Elizabeth Debicki, John Goodman, Pauline Horau, Grant Moninger

THEMA SPACE OPERA I SAGA LUC BESSON

Chaque fois qu’un nouveau film de Luc Besson se profile sur les écrans, les passions ont tendance à se déchaîner au mépris de toute objectivité. Les colériques s’emportent sans retenue, laissant souvent le dédain irrationnel que leur inspire l’homme prendre le pas sur toute analyse. Les béats admirent la jolie facture des objets filmiques du cinéaste, tant conquis par leur aspect récréatif que la vacuité de certains scénarios leur passe au-dessus de la tête. Comment juger Valérian et la Cité des Mille Planètes en toute impartialité dans un tel contexte ? Sans doute en essayant d’appréhender le film lui-même indépendamment de l’homme derrière la caméra. Comme chacun sait, les aventures dessinées de Valérian et Laureline égayent les pages du magazine Pilote depuis la fin des années 60, sous la plume fertile de Pierre Christin et le crayon alerte de Jean-Claude Mézières. Figure de proue d’un space opera décomplexé qui n’allait acquérir ses lettres de noblesse cinématographiques qu’en 1977 à l’initiative de George Lucas, l’œuvre de Christin et Mézières méritait bien un long-métrage à la hauteur de ses folles ambitions. Pour que cet irrésistible couple d’agents du service spatio-temporel ne quitte pas son giron français, le nom de Luc Besson s’imposait logiquement. Sans doute était-il le seul, dans l’hexagone, capable de réunir les capitaux nécessaires à une telle entreprise.

Mais au-delà de l’aspect financier, Besson était-il l’homme de la situation ? Question délicate. Le Cinquième Elément nous avait déjà largement mis la puce à l’oreille vingt ans plus tôt. Fruit du mixage contre-nature de vingt années de films de SF hollywoodiens, ce maelstrom indigeste aux goûts visuels très discutables et au scénario d’une vertigineuse indigence prouvait que les affinités de Luc Besson avec la science-fiction n’étaient que cosmétiques (si l’on excepte le miracle du Dernier Combat, œuvre de jeunesse co-écrite par Pierre Jolivet qui s’inscrivait dans un contexte post-apocalyptique austère et tirait de son cruel manque de moyens une inventivité de tous les instants sans chercher à imiter qui que ce soit). Or Valérian suit tranquillement la trace du Cinquième Elément. Nous sommes une fois de plus en présence d’un cocktail bizarre recyclant une demi-douzaine de space opéras hollywoodiens jusqu’à frôler dangereusement le plagiat. La reprise de la séquence sous-marine de La Menace Fantôme laisse déjà perplexe. Mais que dire de cette copie éhontée des Na’vis d’Avatar ? Que personne, à aucun stade de la production du film, n’ait osé dire à Besson que ses extra-terrestres bleus de trois mètres de haut, vivant comme une paisible peuplade primitive en harmonie avec la nature et se heurtant à la cupidité de l’homme civilisé, ressemblaient un peu trop aux aliens de James Cameron, prouve à quel point le réalisateur/producteur/scénariste a les pleins pouvoirs.

Le Sixième Élément

Même les belles séquences d’action du film – Valerian en contient un certain nombre, soyons honnêtes – sont gâchées par des choix de mise en scène inadéquats, notamment une course-poursuite haletante située simultanément dans deux espaces parallèles sabordée par l’illisibilité de son déroulement, et une grande bataille spatiale finale qui perd une grande partie de son impact à cause de son insertion elliptique dans un flash-back bavard. Pourtant, nous étions sincèrement prêts à jeter aux orties tout à priori pour nous embarquer dans une aventure spatiale grisante « made in France ». Encore eut-il fallu que le scénario s’organise autour d’enjeux clairs, que le couple de héros ne donne pas l’impression de sortir tout juste du lycée, que le message final ne confonde pas pacifisme et mièvrerie (« l’amour c’est mieux que la guerre » nous dit en substance une Cara Delevingne aussi peu expressive qu’un papier peint), que la narration ne s’interrompe pas brutalement pour asséner aux spectateurs un numéro de strip-tease interminable et embarrassant. Finalement, c’est peut-être son traitement des personnages féminins qui marque le mieux la scission entre les deux Luc Besson, celui des années 80/90 et celui d’après Le Cinquième Elément. Le cinéaste qui offrit jadis des rôles si forts à Isabelle Adjani et Anne Parillaud semble désormais se contenter de transformer la femme en objet sexuel écervelé, ou tout du moins en faire-valoir esthétique pour le héros masculin. Appeler le film Valerian au lieu de Valerian et Laureline en dit assez long à ce propos…

 

© Gilles Penso

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SPIDER-MAN HOMECOMING (2017)

Troisième reboot des aventures de Spider-Man en à peine 15 ans, ce nouveau départ s'efforce d'intégrer le tisseur de toiles dans l'arc narratif des Avengers

SPIDER-MAN HOMECOMING

2017 – USA

Réalisé par Jon Watts

Avec Tom Holland, Michael Keaton, Robert Downey Jr, Marisa Tomei, Jon Favreau

THEMA SUPER-HEROS I ARAIGNEES I SAGA SPIDER-MAN I AVENGERS I MARVEL

L’araignée est décidément un être bien singulier. Tous les cinq ou dix ans, notre monte-en-l’air bicolore fait une réapparition sur grand écran avec un nouveau visage, un nouvel entourage et un – relativement – nouveau costume. La démarche est d’autant plus problématique que chaque adaptation des aventures de Spider-Man cherche à s’éloigner de la précédente pour mieux affirmer sa relative originalité. Sam Raimi ayant trouvé l’équilibrage idéal entre l’esprit sixties du comic book de Stan Lee et le modernisme du 21ème siècle, les tentatives de réinvention du mythe par Marc Webb et Jon Watts semblent vaines et vides de sens. Car en prenant leur distance avec la vision du réalisateur d’Evil Dead, le diptyque The Amazing Spider-Man et Spider-Man Homecoming se détachent aussi de l’esprit du personnage initial pour n’en conserver que l’enveloppe.

Pourtant, l’apparition de Peter Parker et de son alter ego costumé dans Captain America : Civil War avait été une excellente surprise. Si l’on excepte un choix curieux concernant sa tante (la vieille dame malade et inquiète se muant inexplicablement en belle quinquagénaire ne laissant pas Tony Stark indifférent), cet homme-araignée avait tout pour nous séduire. Jeune, inexpérimenté, plongé dans un combat aux proportions gigantesques, tirant malgré tout son épingle du jeu grâce à ses capacités physiques hors du commun, son inventivité surhumaine et son sens de l’humour permanent, il nous offrait une version alternative très proche de l’esprit insufflé originellement par Stan Lee tout en s’inscrivant habilement dans l’univers très codifié des Avengers. Mais il semble que cette approche ne fonctionnait qu’au sein d’un film choral. Redevenu le centre de toutes les attentions, cet homme-araignée nous semble bien superficiel. Si la nature même du Peter Parker des origines résidait dans sa capacité à accumuler les problèmes insolubles, celui incarné par Tom Holland en est l’exact opposé. Le traumatisme de la mort de son oncle semble ne plus exister, la fragilité de sa tante l’empêchant de révéler son identité secrète a disparu, son impopularité au lycée n’a plus cours, bref voici un adolescent sympathique et bien dans sa peau dont la vie s’avère bien trop lisse pour nous intéresser.

Spider-Man star de Youtube

Le leitmotiv associant le grand pouvoir aux grandes responsabilités n’est plus d’actualité. Si Peter joue à voltiger entre les buildings et à lutter contre les méchants, c’est pour pouvoir devenir une star de Youtube puis plus tard briller aux yeux de Tony Stark dans l’espoir de rejoindre un jour son équipe de manière officielle. En termes d’enjeux dramatiques, on a connu mieux ! D’ailleurs notre homme araignée semble incapable de faire quoi que ce soit sans l’assistance des adultes (autrement dit les « vrais » héros, plus expérimentés que lui). Son costume high-tech lui est fourni par Stark Industries, Iron Man vient le tirer des pires situations, Happy le chaperonne en essayait vainement de faire sourire les spectateurs… La métaphore du passage à l’âge adulte et de l’acquisition d’autonomie en prend un sacré coup. Même les scènes d’action peinent à maintenir l’intérêt du spectateur. Copiées sur les films précédents (la séquence du ferry est une imitation appauvrie du combat contre le Dr Octopus dans le métro de Spider-Man 2) ou parfaitement illisibles (le climax dans les airs), elles n’offrent rien de mémorable. Reste Michael Keaton, impeccable comme toujours, le charisme précoce de Tom Holland qui aurait mérité un personnage bien plus profond, et un coup de théâtre prometteur en début de troisième acte qui n’a hélas aucune conséquence. C’est bien là le problème majeur de Spider-Man Homecoming. Aucun des actes de notre héros n’a de répercussion à court ou long terme, à l’image de cette love story insipide qui ne sert que de tremplin pour un éventuel épisode suivant.

 

© Gilles Penso

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