LES TUEURS DE L’ÉCLIPSE (1981)

Trois enfants nés la même nuit, pendant une éclipse du soleil, révèlent à l’âge de dix ans de dangereuses tendances psychopathes…

BLOODY BIRTHDAY

 

1981 – USA

 

Réalisé par Ed Hunt

 

Avec Lori Lethin, K.C. Martel, Elizabeth Hoy, Billy Jane, Andy Freeman, Bert Kramer, Melinda Cordell, Susan Strasberg, Jose Ferrer, Julie Brown

 

THEMA ENFANTS

Ed Hunt ayant réalisé le peu mémorable L’Invasion des soucoupes volantes en 1977, on n’espérait pas grand-chose de sa part en le voyant s’aventurer sur le terrain du slasher. Pourtant, Les Tueurs de l’éclipse ménage son lot de surprises et d’audaces, malgré d’indiscutables maladresses. Le projet est né après la lecture d’un article consacré à l’astrologie. Hunt y apprend que, selon l’auteur, la position de la lune dans le ciel influerait sur les grands événements de notre société et sur les agissements des humains. Dans ce cas, pourquoi ne pas imaginer qu’une éclipse totale du soleil détermine le comportement déviant de trois enfants nés exactement en même temps ? Hunt se met à l’écriture et réunit sa petite équipe de tournage, avec un budget réduit à sa plus simple expression qui l’empêche de s’entourer de certains collaborateurs. James Horner, par exemple (Les Monstres de la mer, Les Mercenaires de l’espace, Wolfen), aurait pu composer la musique du film si les moyens mis à sa disposition n’étaient pas aussi étriqués. Il est finalement remplacé par le moins exigeant Arlon Ober (Le Monstre qui vient de l’espace, Paranoïd). Ce dernier s’en sort sans éclat mais avec efficacité, quitte à plagier un peu les violons de Psychose et les cuivres des Dents de la mer. Le malaise s’installe d’ailleurs dès le générique des Tueurs de l’éclipse, avec une espèce de ritournelle enfantine au piano dont certaines harmonies dissonantes annoncent déjà le climat anxiogène du film.

Nous sommes dans la petite ville de Meadowvale, en Californie, le 9 juin 1970. Trois femmes donnent simultanément naissance à leur enfant pendant une éclipse du soleil. Le réalisateur prend le parti de laisser sa caméra braquée sur le phénomène céleste, tandis que la bande son nous annonce la venue au monde des trois bambins : une fille et deux garçons. Nous voilà déjà intrigués. Le jour de leur dixième anniversaire, Debbie (Elizabeth Hoy), Steven (Andrew Freeman) et Curtis (Billy Jayne) se révèlent tels qu’ils sont : des assassins psychopathes. Un jeune couple est bientôt retrouvé étranglé avec une corde à sauter dans un cimetière où il flirtait. Lorsque le père de Debbie, le shérif Brody (aucun lien avec celui des Dents de la mer, à moins qu’il ne s’agisse d’un hommage ?), est chargé de l’enquête, la petite fille place son skateboard sur un escalier de façon à provoquer sa chute. Le pauvre homme est ensuite achevé à coups de gourdin par Steven et Curtis ! Ce n’est que le début d’une sanglante croisade. Personne ne peut bien sûr soupçonner ces trois sympathiques têtes blondes. Personne sauf le jeune Timmy (K.C. Martel), qui commence à émettre de sérieux doutes sur leur santé mentale, et sa sœur aînée Joyce (Lori Lethin), qui finit par se ranger à son avis. Tous deux vont donc devenir la cible du trio infernal…

Mauvaise graine

Ce qui effraie le plus, chez ces tueurs en culottes courtes, c’est le fait que leur esprit machiavélique ne semble obéir à aucune logique. Ils tuent sans distinguer le bien du mal, sans état d’âme, sans émotion, parce que c’est dans leur nature. Joyce étant férue d’astrologie, elle avance une théorie. « Le soleil et la lune cachaient Saturne quand ils sont nés », dit-elle. « Or c’est Saturne qui contrôle les émotions. » Voilà une explication qui en vaut bien une autre. Toutes les armes qui passent à leur portée sont les bienvenues : corde à sauter, batte de base-ball, pistolet, arc et flèche, fil de téléphone… Si Debbie et Curtis rivalisent de perfidité et de fourberie, leur troisième comparse reste très en retrait, ne se pliant que mollement aux exactions orchestrées par les deux autres. Rien n’explique cette implication restreinte du petit Steven, si ce n’est peut-être l’incapacité d’Ed Hunt à lui réserver une place satisfaisante dans son scénario. Si le film sait ménager d’efficaces séquences de suspense (l’attaque de la voiture dans la décharge publique, l’assaut final dans la maison), la finesse n’est pas toujours au rendez-vous. Plusieurs scènes de seins nus ponctuent par ailleurs le métrage, sans doute pour sacrifier sagement aux codes du genre. Les jeunes couples s’accouplent donc sans pudeur avant de finir les pieds devant et la grande sœur de Debbie se livre à de longs strip-teases devant son miroir en se trémoussant. Malgré sa fin ouverte, Les Tueurs de l’éclipse restera sans suite, faute d’un score satisfaisant au box-office.

 

© Gilles Penso


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TEENAGE CAVEMAN (1958)

Robert Vaughn incarne le jeune rebelle d’une tribu préhistorique qui se heurte à d’étranges créatures et découvre l’incroyable vérité sur son monde…

TEENAGE CAVEMAN

 

1958 – USA

 

Réalisé par Roger Corman

 

Avec Robert Vaughn, Jonathan Haze, Robert Shayne, Frank De Kova, Darrah Marshall, Beach Dickerson, Leslie Bradley

 

THEMA DINOSAURES

Futur Napoléon Solo de la série Des agents très spéciaux, acteur prestigieux dont le visage familier apparut dans des films aussi divers que Les 7 mercenaires, La Tour infernale, Bullit ou Superman 3, Robert Vaughn démarrait tout juste sa carrière lorsque Roger Corman l’embarqua sur le tournage de Teenage Caveman. Vaughn avait certes déjà tourné dans une douzaine de séries TV et figurait même dans Les Dix Commandements de Cecil B. De Mille, mais le public ne connaissait pas encore son visage. Alors pourquoi ne pas tenir la vedette d’une série B fantastique susceptible d’attirer les jeunes spectateurs avides de sensations fortes ? Bien des années plus tard, Vaughn avouera que Teenage Caveman fut le pire film de toute sa carrière – voire le pire film de tous les temps ! Cette opinion tranchée est certes exagérée, même si personne ne criera au chef d’œuvre en visionnant Teenage Caveman. Il faut dire que le tournage ne fut pas une partie de plaisir pour le jeune acteur, qui se coupa avec du verre pendant une séquence et se fit mordre une autre fois par un chien, ce qui occasionna à chaque fois un aller-retour dans la clinique locale.

Corman étant le roi du marketing, il appâte ses spectateurs potentiels avec un poster promettant une sorte de dinosaure bipède gigantesque et agressif, de jolies filles préhistoriques à moitié nues et un héros musclé façon Maciste ou Hercule prêt à en découdre avec les monstres préhistoriques. Le film lui-même est bien sûr beaucoup moins excitant. Les fans de dinosaures risquent ainsi d’être fort déçus par Teenage Caveman, dans la mesure où la majeure partie du film est consacrée à une tribu d’une vingtaine de Cro-Magnons qui passent leurs journées à débattre – dans un anglais parfait ! – des lois de leur clan. Vaughn incarne le cadet de la tribu. C’est un rebelle, une sorte de James Dean en pagne. Fatigué par les préceptes des anciens, il décide d’aller déambuler dans une partie interdite de la forêt.

Les bipèdes velus au long museau

Les seuls monstres à pointer le bout de leur nez dans cette soporifique aventure préhistorique sont un homme déguisé en ours des cavernes, des lézards grimés en dinosaures – qui sont en réalités des extraits empruntés à Tumak fils de la jungle – et de drôles de créatures bipèdes et velues au long museau et aux yeux globuleux… dont l’identité ne sera révélée qu’à la toute fin, sous forme d’une chute façon La Quatrième dimension. Cette idée finale, assez séduisante, est hélas amenée assez gauchement, à l’issue d’un film d’une heure à peine, mais qui donne parfois la sensation d’en durer le triple tant ses péripéties sont mollassonnes. Tourné en dix jours dans le Bronson Canyon avec un budget anémique de 70 000 dollars, Teenage Caveman devait à l’origine s’appeler Prehistoric World, mais les Teenage Frankenstein et Teenage Werewolf qui fleurirent sur les écrans à cette époque poussèrent le distributeur American International Pictures à opter pour un titre plus « dans le vent ». Le film sera exploité en double programme en 1958 avec How to Make a Monster et fera l’objet d’un faux remake portant le même titre en 2002.

 

© Gilles Penso


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THE CREATOR (2023)

Le réalisateur de Monsters, Godzilla et Rogue One revient en force sur les écrans avec une épopée de science-fiction incroyablement ambitieuse…

THE CREATOR

 

2023 – USA

 

Réalisé par Gareth Edwards

 

Avec John David Washington, Madeline Yuna Voyles, Gemma Chan, Allison Janney, Ken Watanabe, Sturgill Simpson, Amar Chadha-Patel, Marc Menchaca

 

THEMA ROBOTS I FUTUR

Mais qu’était-il arrivé à Gareth Edwards ? Les fans de science-fiction s’impatientaient d’avoir des nouvelles du réalisateur britannique surdoué qui avait su bricoler avec un budget anémique le remarquable Monsters avant de s’embarquer dans deux blockbuster exceptionnels, Godzilla et Rogue One… Puis plus rien. Ce silence radio prolongé avait quelque chose d’inquiétant. Se frotter de si près à la machine Star Wars ne s’était certes pas fait sans mal. Pour réussir à mettre sur pied ce qu’il est convenu de considérer comme le meilleur opus de la saga depuis les années 80, Edwards a perdu quelques plumes, a dû se plier à beaucoup de concessions et céder à une infinité de compromis éreintants. Faisant fi des propriétés intellectuelles qui ne lui appartiennent pas, Edwards s’est donc mis en tête de prendre tout son temps pour concocter un nouveau projet personnel, comme à l’époque de Monsters. Ce film alors sans titre commence à se développer fin 2019, avec le soutien du studio Regency, et Edwards se paie un séjour en Asie pour effectuer un certain nombre de tests. « J’ai pris une caméra et un objectif anamorphique des années 1970, et nous sommes allés faire des repérages au Viêt Nam, au Cambodge, au Japon, en Indonésie, en Thaïlande et au Népal » raconte-t-il. « Notre objectif était d’aller dans les meilleurs endroits du monde, car le coût d’un vol est bien inférieur à celui de la construction d’un décor. Nous allions faire le tour du monde et tourner ce film, avant d’y ajouter une couche de science-fiction » (1).

Nous sommes dans un futur relativement proche (dans vingt-cinq ans tout au plus) et les intelligences artificielles se sont déployées partout dans notre société. Les robots ne sont plus une exception mais une généralité côtoyant harmonieusement les humains au quotidien. Cette utopie digne de certains récits d’anticipation des années 50 vole en éclats le jour où une de ces I.A. fait exploser une ogive nucléaire au-dessus de Los Angeles, provoquant une hécatombe sans précédent. En réaction, les États-Unis et leurs alliés occidentaux s’engagent à éradiquer toutes les intelligences artificielles de la planète. Leurs efforts sont contrés par la Nouvelle-Asie, un pays d’Asie du Sud-Est dont les habitants continuent la conception massive de robots malgré les protestations de l’Occident. L’armée américaine lance alors une vaste campagne militaire dont l’objectif est de neutraliser « Nirmata », le mystérieux architecte à l’origine des progrès de l’I.A. en Nouvelle-Asie. L’une des armes de pointe de l’Occident est le coûteux U.S.S. NOMAD (North American Orbital Mobile Aerospace Defense), une gigantesque station spatiale qui survole les cieux ennemis, scanne les cibles hostiles et lance des attaques destructrices en un clin d’œil. Mais cet arsenal sera-t-il suffisant au sein du conflit complexe qui se prépare ?

Edwards aux mains d’argent

Non, Gareth Edwards n’avait pas besoin de se mettre au service de la vision de George Lucas pour démontrer ses capacités de concepteur d’univers science-fictionnels. Le monde qu’il a conçu pour son quatrième long-métrage est à la fois si singulier, si cohérent, si original et si beau (bon nombre de plans du film mériteraient d’être encadrés et exposés dans un musée) qu’il y aura de toute évidence un avant et un après The Creator. Ces robots partiellement humanoïdes, ces « Simulants » qui imitent les traits des humains sans trahir leur origine artificielle, ces véhicules de guerre volants, ces chars d’assaut titanesques, ces architectures cyclopéennes et bien sûr cette monstrueuse station NOMAD placent Gareth Edwards au même niveau qu’un Ridley Scott ou qu’un James Cameron en matière de design futuriste révolutionnaire. Mais réduire les ambitions The Creator à celles d’une simple réussite visuelle serait une erreur. Certes, placer l’intelligence artificielle au cœur de son propos et nous interroger sur la place qu’elle occupera bientôt dans nos vies n’a rien de particulièrement nouveau. Là où le scénario d’Edwards surprend, c’est dans les circonvolutions qu’il adopte pour mettre à mal tout manichéisme. Dans le conflit qu’il nous décrit, les choses seraient simples s’il suffisait de choisir un camp en adoptant un seul point de vue, quitte à diaboliser et déshumaniser l’ennemi pour se soustraire aux états d’âme. Mais les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent être, et les choix moraux doivent désormais composer avec ces êtres artificiels que l’homme a créés et dont il doit assumer la paternité. Passionnant, palpitant, vertigineux, The Creator est assurément un film qui va faire date.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans GameRadar en juillet 2023

 

© Gilles Penso


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MAID DROID (2023)

Et s’il était possible désormais de faire appel à une compagnie offrant les services de robots féminins faisant le ménage… et plus si affinités ?

MAID DROID

 

2023 – USA

 

Réalisé par Rich Mallery

 

Avec Faith West, Jose Adam Alvarez, Kylee Michael, Anthony Rainville, Chris Spinelli, Elizabeth Chang, Quentin Boyer, Patricia Mizen

 

THEMA ROBOTS

Harrison (Jose Adam Alvarez) ne s’est toujours pas remis de sa rupture avec Julie (Kylee Michael). Voilà trois mois qu’ils se sont séparés, mais sa solitude est de plus en plus pesante. Régulièrement, il est assailli par des souvenirs (réels ou fantasmés ?) de son ex petite amie. Le fait que ces flash-backs furtifs insistent lourdement sur l’anatomie mise à nu de ladite Julie nous amène à une double conclusion : 1) C’est surtout le corps de la jeune femme qui manque à Harrison. 2) Le film va capitaliser sur le physique de ses actrices (sur ce point, le poster exhibant une pin-up en tenue de soubrette sexy nous donnait déjà quelques indices). Alors qu’Harrison traîne dans un bar en trimbalant son éternelle tête d’enterrement, l’un de ses amis lui conseille de faire appel aux services « Maid Droid » de l’entreprise Sandell Corporation : du ménage à la maison plus quelques « extras ». Harrison n’est pas intéressé. Mais un soir où il est plus imbibé d’alcool que d’habitude, il cède à la tentation et appelle. La standardiste lui explique le concept : « Nos unités X-5 sont conçues pour ressembler aux femmes humaines sous tous leurs aspects. Quoi que vous leur demandiez, elles le feront. » Harrison accepte de recevoir chez lui une de ces « unités » le lendemain après-midi, sans trop savoir à quoi s’attendre.

La suite des événements est conforme à ce que nous imaginons. Une femme de ménage taille mannequin débarque chez Harrison, dans une tenue de domestique très court-vêtue, et se plie à toutes ses demandes. Elle nettoie son intérieur, certes, mais se livre aussi avec lui à des galipettes qui lui feraient presque oublier Julie. Satisfait des services de ce joli robot qu’il a surnommé Mako, notre homme fait à nouveau appel à elle. La très photogénique Faith West se dévêt donc sans pudeur tout au long du film, Maid Droid prenant rapidement les atours d’un téléfilm érotique propre sur lui. Mais le réalisateur Rich Mallery, habitué aux petits films de genre à micro-budget souvent passés inaperçus (Sociopathia, Holy Terror, Wicked Game, Félines), hésite visiblement sur ce qu’il veut nous raconter et sur le ton à adopter. Incapable de choisir entre la romance coquine, le drame intimiste, la fable de science-fiction, la satire sociale ou l’épouvante, il stagne et finit par nous ennuyer profondément. D’autant que l’extrême austérité de sa mise en forme (des décors banals, des éclairages ternes, une réalisation minimaliste, un acteur principal inexpressif) ne joue pas en sa faveur.

Scènes de ménage

Dommage, parce qu’on sent bien que Mallery essaie de transcender le caractère racoleur de son film pour placer ses ambitions ailleurs. Au-delà des dérèglements à répétition de l’androïde servile adoptant un comportement inquiétant à cause de souvenirs traumatisants revenant à la surface de son cerveau électronique (la servante automate s’apprêterait-elle à devenir une émule de Terminator ?), Maid Droid aborde frontalement une problématique bien réelle qui se profile dans un avenir de moins en moins lointain : l’usage de robots humanoïdes pour des services sexuels. Il est aussi question de l’évaporation des libertés individuelles, puisque la compagnie qui loue les services des robots semble tout savoir de ses clients avant même d’entamer la moindre prestation : leur situation financière, la configuration de leur appartement, leurs conversations privées. Mais ces idées sont évoquées sans jamais se développer. Maid Droid ne se départit donc pas de ses allures de court-métrage amateur artificiellement étiré sur une heure et demie et provoque bien plus de lassitude que de frissons. Notons que ce film n’a aucun lien officiel avec le Maid-Droid japonais réalisé en 2009 par Naoyuki Tomomatsu, même s’il partage avec lui le même titre et plusieurs thèmes.

 

© Gilles Penso

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DOCTEUR JEKYLL ET MISTER HYDE (1941)

Un trio de superstars et un réalisateur prestigieux se réunissent pour l’une des plus belles adaptations du célèbre mythe…

DOCTOR JEKYLL AND MISTER HYDE

 

1941 – USA

 

Réalisé par Victor Fleming

 

Avec Spencer Tracy, Ingrid Bergman, Lana Turner, Donald Crisp, Barton Mac Lane, C. Aubrey Smith, Peter Godfrey, Ian Hunter

 

THEMA JEKYLL ET HYDE

Lorsqu’il s’attaque à Docteur Jekyll et Mister Hyde, Victor Fleming vient de signer coup sur coup deux des plus grands classiques de l’histoire du cinéma : Autant en emporte le vent et Le Magicien d’Oz. La Metro Goldwyn Mayer, chez qui il est sous contrat, lui propose alors de s’emparer du classique de Robert Louis Stevenson pour en livrer sa propre version. Si le scénario de John Lee Mahin (Scarface, Capitaines courageux) reprend dans les grandes lignes les péripéties du court roman de Stevenson, il s’appuie surtout sur le Docteur Jekyll et Mister Hyde réalisé par Rouben Mamoulian en 1931, dont le film de Fleming constitue donc un remake officiel. La trame de ces deux longs-métrages qu’une décennie sépare s’octroie de nombreuses libertés avec le texte original, reprenant une grande partie de la structure de la pièce de théâtre écrite par Thomas Russell Sullivan en 1887. Voilà pourquoi la relation de Jekyll / Hyde avec deux femmes que tout oppose (sa fiancée aristocratique Beatrix Emery et la serveuse délurée Ivy Petersen) occupe une place si importante chez Mamoulian et Fleming, alors qu’aucun de ces personnages n’existe dans la prose de Stevenson. Mais un cinéaste de la trempe de Fleming ne peut se contenter de reproduire servilement un film déjà existant. Son Docteur Jekyll et Mister Hyde développe donc un style et une personnalité bien à part.

Très tôt, Fleming s’amuse à dépeindre la rigidité de la haute société du 19ème siècle et l’étroitesse de son esprit. Aux yeux de l’aristocratie bien-pensante, les recherches avant-gardistes du docteur Harry Jekyll (Spencer Tracy) manquent d’éthique et de rigueur morale. « L’âme de l’homme civilisé est ainsi faite », dit-il lors d’un dîner mondain. « Le bien et le mal s’y affrontent. » Voilà un discours qui n’est pas du goût de tous. Mais Jekyll est un homme en avance sur son temps qui ne peut se limiter à la médecine traditionnelle. Lorsqu’il a réussi à transformer dans son laboratoire un lapin en bête sauvage et un rat en animal affectueux, il sait qu’il a trouvé la formule lui permettant de séparer le bien du mal. Or le patient sur lequel il prévoyait d’expérimenter son sérum passe de vie à trépas. Tant pis : il sera lui-même le cobaye. L’expérience est montée comme dans un film muet, sans aucun dialogue ni bruitage, parée d’une musique grandiloquente et ponctuée de gros plans très expressifs. La métamorphose elle-même nous est décrite de l’intérieur, à travers l’esprit tourmenté de Jekyll. Les visages de Beatrix et Ivy (la prude fiancée et la barmaid effrontée) s’immergent dans une sorte de boue indéfinissable puis se muent en chevaux sauvages que le docteur fouette comme un cocher devenu fou. Lorsque Jekyll revient à lui, son apparence a changé. Fleming ne nous montre d’abord que des reflets déformés et des ombres, puis enfin le visage. Le maquillage apposé par Jack Dawn sur Spencer Tracy durcit ses traits, déforme son sourire, le dote d’attributs bestiaux. Mais nous sommes loin de l’approche simiesque du film de Mamoulian. L’acteur est encore reconnaissable, et c’est justement la subtilité de l’altération qui rend ce Hyde si troublant.

Les femmes du docteur Jekyll

Prévue initialement pour incarner la fiancée vertueuse, Ingrid Bergman insiste pour jouer la serveuse, un rôle qu’elle juge plus intéressant et qui tranche avec sa filmographie passée. La future héroïne de Casablanca et des Enchaînés a vu juste. L’Ivy Petersen qu’elle interprète est bouleversante, la fille aguicheuse aux manières rustres qu’elle campe en début de métrage se muant progressivement en femme terrifiée, soumise et désespérée. Lana Turner ne démérite pas sous les traits de Beatrix, mais son personnage est moins complexe, plus monocorde. C’est à travers elles deux que se bâtit la tragédie du docteur Jekyll, dont elles seront les victimes principales. Dans le rôle-titre, Spencer Tracy prend des risques, quitte à déstabiliser le public qui le connaît sous des atours plus avenants. Son interprétation a ceci d’étonnant que même en Jekyll il possède déjà le regard halluciné et les mimiques de Hyde, ce dernier n’étant qu’un miroir déformant et brutal du bon médecin. La rupture entre les deux êtres est donc moins marquée que chez Mamoulian, et même si certains effets sont aujourd’hui très datés (les lents fondus enchaînés qui visualisent les transformations), le trouble demeure. Fleming n’hésite d’ailleurs pas à se soustraire au réalisme pour mieux construire son atmosphère, faisant usage de toiles peintes et de maquettes lorsque ses décors le nécessitent. Gros succès commercial, ce Docteur Jekyll et Mister Hyde mélodramatique fut nommé trois fois aux Oscars, pour sa photographie, sa musique et son montage.

 

© Gilles Penso

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LE DIABLE DES GLACES (1998)

Cette imitation de The Thing prend le prétexte d’une nouvelle de Stephen King pour semer la panique dans un centre de recherche en Antarctique…

SOMETIMES THEY COME BACK… FOR MORE

 

1998 – USA

 

Réalisé par Daniel Zelik Berk

 

Avec Claytin Rohner, Faith Ford, Max Perlich, Chase Masterson, Damian Chapa, Jennifer O’Dell, Michael Stadvec

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I SAGA STEPHEN KING

Après Vengeance diabolique et Les Enfants du diable, la nouvelle « Cours, Jimmy cours » de Stephen King continue à alimenter les distributeurs de films directement destinés au marché du DVD. Troisième et dernier épisode d’une saga protéiforme, Le Diable des glaces n’entretient plus aucun rapport avec le texte de King (même si son nom apparaît bien sûr en énorme sur la jaquette du film) et prend plutôt les allures d’une imitation à petit budget de The Thing. Son réalisateur, Daniel Zelik Berk, signe ici son premier long-métrage, après avoir produit d’autres séries B passées inaperçues comme Le Camp de l’enfer, Coup du sort ou Public Enemies. Le scénario est quant à lui co-écrit par Adam Grossman, déjà co-auteur des Enfants du diable, ce qui n’est pas fondamentalement un gage de qualité. L’intrigue s’appuie partiellement sur le projet Iceworm, un programme militaire bien réel mis en place pendant la guerre froide par l’armée américaine au beau milieu du Groenland.

Deux membres de la police militaire, le capitaine Sam Cage (Clayton Rohner) et le major Callie O’Grady (Chase Masterson) font irruption dans Erebus, une station de recherche isolée au milieu des montagnes enneigées de l’Antarctique, pour enquêter sur un drame survenu parmi les six membres de cette mission. Pour des raisons mystérieuses, ils ont disparu ou ont été retrouvés gelés, sauf deux d’entre eux : le capitaine Jennifer Wells (Faith Ford), officier médical, et le lieutenant Brian Shebanski (Max Perlich), officier technique. Étrangement, la base radio a été entièrement détruite. Les lieux s’avèrent en réalité être une base de forage secrète, et l’un des policiers commence à basculer dans la folie, assailli par des souvenirs – ou des cauchemars ? – de plus en plus effrayants. Un livre de sorcellerie et des zombies satanistes viennent se mêler confusément à cette histoire déjà passablement embrouillée.

Le retour de la revanche de la vengeance diabolique

Réalisé sans une once d’ambition ou d’originalité, Le Diable des glaces est un film de couloirs vides et de corridors répétitifs qui génère un ennui croissant et irréversible. Les protagonistes n’en finissent plus d’arpenter les mêmes coursives sombres et d’emprunter les mêmes ascenseurs, se courant les uns après les autres jusqu’à épuisement. A l’issue de 90 minutes éreintantes, le film s’achève par une lutte fratricide mais sans panache entre deux adorateurs de Satan. « Cours, Jimmy cours » n’a donc rien à voir là-dedans, même si les noms de Jim Norman et Jon Porter – héros des deux films précédents – sont brièvement évoqués au détour des dialogues. Fort heureusement, cette étrange « saga » engendrée par une nouvelle de Stephen King qui n’en demandait pas tant se sera arrêtée sur ce troisième épisode parfaitement facultatif.

 

© Gilles Penso


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AVENTURE AU CENTRE DE LA TERRE (1965)

Une expédition part explorer les entrailles de la terre et se retrouve nez à nez avec d’innombrables créatures terrifiantes…

AVENTURA AL CENTRO DE LA TIERRA

 

1965 – MEXIQUE

 

Réalisé par Alfredo B. Crevenna

 

Avec Javier Solis, Kitty de Hoyos, Columbia Dominguez, Jose Elias Moreno, David Reynoso, Carlos Cortez

 

THEMA DINOSAURES I EXOTISME FANTASTIQUE

Généralement, les films qui s’inspirent des romans de Jules Verne et d’Edgar Rice Burroughs jouent la carte du cinéma d’aventure bon enfant. Or curieusement, Aventure au centre de la terre, adaptation composite de « Voyage au centre de la terre » et de « Au cœur de la terre » s’affirme plutôt comme un film d’horreur, préférant la claustrophobie oppressante à l’exotisme dépaysant, les monstres cauchemardesques aux bons vieux dinosaures traditionnels et les meurtres sanglants aux rebondissements tout public. Au cours du prologue, un groupe de touristes visite une grande grotte antédiluvienne. Un couple reste un peu à l’écart pour batifoler, mais ils glissent et se retrouvent isolés dans une cavité sous terre. Là, ils sont attaqués par une créature monstrueuse qui égorge l’homme avec ses griffes. Tous deux sont ramenés à la surface dans un bien triste état. Le malheureux a succombé et sa compagne, gagnée par l’hystérie, n’a plus que le mot « monstre » à la bouche. Voilà une entrée en matière pour le moins efficace.

Cet accident provoque la mise en place d’une expédition composée d’une dizaine de scientifiques qui décident d’aller explorer plus profondément le labyrinthe souterrain. Pour se préparer, nos savants regardent des images de films avec des dinosaures (autrement dit le fameux extrait du combat de lézards de Tumak, fils de la jungle et les hommes déguisés en tyrannosaures de L’île Inconnue). Très sérieux, l’un des hommes de science affirme que ces images pourraient être authentiques. Bien décidés à ne pas gâcher le spectacle, nous jouons le jeu en regardant l’expédition s’enfoncer sous terre avec un certain entrain (l’un d’eux pousse même la chansonnette). On se doute bien que le calme ne va pas durer. Les périls s’enchaînent en effet avec régularité. C’est d’abord une photographe qui perd l’équilibre et manque de tomber dans une fosse pleine de serpents. En développant ses clichés, elle découvre deux yeux monstrueux émergeant des ténèbres…

Lézards, chauves-souris, araignées et cyclopes

Lorsque les explorateurs effectuent une traversée au-dessus d’un torrent de lave, des chauves-souris les assaillent de toutes parts. Puis c’est le talkie-walkie grâce auquel ils gardaient un contact avec le monde extérieur qui ne répond plus. Pour couronner le tout, un traitre avide de diamants se dissimule parmi les membres de l’expédition. L’angoisse monte d’un cran lorsque surgissent diverses créatures antédiluviennes du plus curieux effet. De gros lézards monstrueux les observent à la dérobée, une araignée géante saigne à mort un des hommes tombés dans une fosse (en une sorte d’allusion à la fameuse scène coupée de King Kong), un affreux cyclope (aux oreilles pointues, aux dents énormes et aux mains en forme de pinces) les attaque, puis un homme chauve-souris aux crocs et aux griffes acérées enlève l’une des femmes de l’équipe pour l’emporter jusque dans son antre avec des intentions qu’on imagine bien peu catholiques. Le climat anxiogène du film s’assortit de décors magnifiques (notamment une ancienne cité perdue au milieu des rochers souterrains), d’une très belle photographie en noir et blanc et d’une bande originale inquiétante à souhait qui achèvent de faire de cette Aventure au centre de la terre un spectacle très recommandable.

 

© Gilles Penso


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LA MAIN (2022)

Un film-concept qui part d’un postulat horrifique original et attrayant mais peine à tenir toutes ses promesses…

TALK TO ME

 

2022 – AUSTRALIE

 

Réalisé par Danny et Michael Philippou

 

Avec Sophie Wide, Alexandra Jensen, Joe Bird, Otis Dhanji, Miranda Otto, Zoe Terakes, Chris Alosio, Marcus Johnson, Alexandria Steffensen, Ari McCarthy

 

THEMA MORT I FANTÔMES

C’est le producteur et scénariste Daley Pearson qui est à l’origine de l’idée de La Main. Lorsqu’il en parle aux frères Danny et Michael Philippou, deux réalisateurs australiens dont la chaîne Youtube « RackaRacka » remporte un succès croissant, les compères se disent qu’ils tiennent là le sujet idéal de leur premier long-métrage. Avec l’aide de Bill Hinzman, ils tirent de cette idée un scénario s’appuyant sur une légende urbaine inventée de toutes pièces. Leur main embaumée souhaite de toute évidence s’inscrire dans la lignée de la cassette vidéo de Ring ou du livre des morts d’Evil Dead. Pour que leur script se concrétise à l’écran, les jumeaux Philippou se tournent vers Samantha Jennings, la productrice de Mister Babadook, film sur lequel ils firent leurs premières armes en tant que techniciens. C’est elle qui leur donne l’occasion de franchir le pas et de faire leur baptême de metteurs en scène dans la cour des grands. Le prologue de La Main montre le savoir-faire des deux hommes. Il s’agit d’un plan-séquence nocturne accompagnant les déambulations inquiètes d’un jeune homme, Cole, à la recherche de son frère cadet Duckett. Ses pas le mènent jusque dans une maison où une fête entre adolescents bat son plein. Duckett est bien là, fébrile, dans un état second. Il empoigne un couteau, frappe son frère puis se plante la lame dans le visage… le tout en temps réel, en continuité, sans coupure, jusqu’à ce que le titre apparaisse plein écran. Le ton est donné.

Après cette entrée en matière perturbante, La Main nous familiarise avec son personnage principal, Mia (Sophie Wilde), une fille de 17 ans qui souffre encore beaucoup de la mort de sa mère, suite à une overdose de médicaments, et de sa relation distante avec son père. Un soir, pour tromper sa tristesse et sa solitude, elle se rend avec sa meilleure amie Jade (Alexandra Jensen) et avec le jeune frère de celle-ci (Joe Bird) dans une soirée où se pratique le jeu de « la main ». Deux de leurs amis, Hayley (Zoe Terakes) et Joss (Chris Alosio), ont en effet récupéré un objet étrange qui semble provoquer des réactions anormales chez ceux qui s’y frottent – et qui alimente à foison les réseaux sociaux de tous les lycéens qui ont participé à l’une de ces fameuses soirées. L’objet a l’aspect d’une main crispée en céramique couverte d’inscriptions. La légende veut que sous cette couche se trouve la véritable main tranchée d’un médium qui était capable de communiquer avec les morts. Ceux qui osent serrer cette main puis prononcer les phrases « parle-moi » et « je te laisse entrer » sont soudain possédés par des esprits. Bien sûr, tout le monde est persuadé qu’il s’agit d’un canular savamment orchestré. Mia, estimant qu’elle n’a rien à perdre, accepte de jouer le jeu…

Jeux de vilains

Si le film semble s’amorcer comme une sorte de mixage entre Hérédité et Get Out, il s’affranchit rapidement de ce qui semble être cette double influence pour définir sa propre identité. La Main tire d’abord son originalité du cadre dans lequel surgit le surnaturel : dans des appartements ou des chambres d’adolescents, devant des dizaines de teenagers qui se prennent au jeu avec enthousiasme, smartphone à la main pour ne pas rater une miette du phénomène. Nous sommes plus proches de la soirée étudiante bien arrosée que de la séance de spiritisme austère et silencieuse. Les frères Philippou mettent là à contribution leur propre expérience de Youtube et des réseaux sociaux. Or personne ne revient indemne du jeu de la main, surtout lorsqu’on ne respecte pas la règle la plus importante : ne pas la tenir plus de 90 secondes. Car alors les esprits se lient aux humains et ceux qui se sont prêtés au jeu ramènent avec eux quelque chose de l’au-delà, une idée qui n’est pas sans rappeler L’Expérience interdite. La solidité de la mise en scène, la singularité du concept et l’efficacité des effets spéciaux de maquillage (furtifs mais très impressionnants, œuvre de Nick Nicolaou – Wolverine le combat de l’immortel – et Paul Katte – Le Hobbit) ne masquent hélas pas tout à fait les lacunes d’un scénario qui semble ne pas trop quoi savoir-faire avec son concept ni comment gérer ses éléments paranormaux. Ce problème est accru par le comportement de Mia, souvent irresponsable et absurde, ce qui ne facilite pas l’identification avec les spectateurs et joue donc en défaveur du film. La Main reste cependant un bel exercice de style, dont le gigantesque succès en salles laisse imaginer une future séquelle.

 

© Gilles Penso

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TRAIN EXPRESS POUR L’ENFER (1985)

Dans ce film à sketches fait de bric et de broc, Dieu et Satan discutent du bien et du mal en analysant trois cas de figure très étranges…

NIGHT TRAIN OF TERROR

 

1985 – USA

 

Réalisé par Jay Schlossberg-Cohen, John Carr, Philip Marshak, Tom McGowan et Gregg C. Tallas

 

Avec Gabriel Whitehouse, Tony Giorgio, Ferdy Mayne, John Philip Law, Richard Moll, Cameron Mitchell, Marc Lawrence, J. Martin Sellers, Merideth Haze

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I DIEU, LES ANGES ET LA BIBLE

Si Train express pour l’enfer semble si décousu, c’est parce qu’il s’agit d’un bricolage combinant des éléments prévus initialement pour trois longs-métrages distincts : Cataclysm (tourné en 1980), Scream Your Head Off (en 1981) et Death Wish Club (en 1983). Aucun de ces projets n’ayant pu être mené à terme, les rushes furent réunis pour ne faire qu’un, sous forme d’un film à sketches co-signé par les cinq réalisateurs originaux. Le fil conducteur entre les trois histoires est assuré par Satan (Tony Giorgio en smoking noir, le sourire carnassier) et Dieu (Ferdy Mayne avec costume et barbe blanche, le regard bienveillant) qui voyagent ensemble dans un train. Tous deux devisent tranquillement du bien et du mal et analysent plusieurs cas d’humains ballotés entre les deux, tandis que des intermèdes musicaux mettent en scène un groupe de rock médiocre au look improbable. Le premier sketch, réalisé par John Carr, s’appelle « The Case of Henry Billings » et se situe dans un institut psychiatrique où s’enchaînent les agressions sexuelles, les mutilations, les meurtres et les trafics d’organes au sein d’une trame confuse et incompréhensible. Ce récit improbable dénué d’une chute digne de ce nom ne laisse augurer rien de bon.

Le deuxième sketch, « The Case of Gretta Connors », est également réalisé par John Carr. Une musicienne sans le sou et un étudiant en médecine tombent dans les bras l’un de l’autre. Mais un homme jaloux de cette romance décide de se venger en utilisant les stratagèmes les plus improbables possibles. Il les fait ainsi participer à une étrange séance de « roulette russe » dans laquelle le revolver est remplacé par une guêpe grosse comme un chat (une figurine animée image par image sans beaucoup de finesse) dont le dard est mortel. Les traits un peu grossiers de l’insecte géant ressemblent à ceux d’un démon tandis que la bande son la dote de cris bizarres. Lorsqu’une des victimes est piquée par le monstre, sa blessure enfle et explose en libérant une énorme gerbe de sang. Parmi les autres expériences absurdes auxquelles se livre l’amant éconduit, on note un ordinateur qui électrocute les gens ou une boule de démolition qui menace de les écraser. Une fois de plus, ce scénario sans queue ni tête s’achemine vers une fin absurde et laisse perplexe quant à la nature du long-métrage qui était censé naître de ces séquences.

Guêpe géante, ancien nazi et démon-araignée

La troisième est dernière histoire, « The Case of Claire Hansen », est la plus intéressante. Un vieil homme dont la famille a été massacrée pendant la guerre reconnaît un ancien nazi en voyant un chef d’orchestre à la télévision. Or cet homme semble ne pas avoir pris une seule ride en quarante ans. Ce segment regorge de séquences surréalistes, comme celle d’une statue de cinq mètres de haut qui prend soudain vie (animée en stop-motion par Anthony Doublin). Ses yeux s’allument, elle descend de son piédestal et écrase un homme sous son pied. Variante horrifique d’un des passages de Jason et les Argonautes, cette scène très graphique est un peu gâchée par la figurine censée représenter la victime humaine, peu soignée et aux proportions évasives. Le problème est le même lorsqu’apparaît un autre démon en animation, un monstre humanoïde aux yeux brillants monté sur un corps d’araignée qui surgit du sol, attrape un moine et l’entraîne sous terre avec lui. L’abondance de créatures diaboliques de ce type égaie un peu cet ultime segment sans pour autant faire excessivement monter le niveau qualitatif de cette anthologie trop peu soignée pour convaincre, malgré son recours au gore et à la nudité pour tenter de réveiller le public de sa torpeur. Voilà sans doute pourquoi Train express pour l’enfer a sombré dans l’oubli.

 

© Gilles Penso


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GAPPA, LE DESCENDANT DE GODZILLA (1967)

Une expédition de scientifiques ramène d’une île sauvage un grand œuf préhistorique… provoquant la colère des parents dinosaures !

DAIKAIJU GAPPA

 

1967 – JAPON

 

Réalisé par Haruyasu Noguchi

 

Avec Tamio Kawaji, Yoko Yamamoto, Tatsuya Fuji, Koji Wada, Yuji Odaka

 

THEMA DINOSAURES

Produit par le studio Nikkatsu et réalisé par Haruyasu Noguchi, Daikaiju Gappa semble tant s’inspirer de la saga Godzilla que les distributeurs français n’hésitent pas à sortir le film sous le titre abusif de Gappa, le descendant de Godzilla. Les États-Unis optent de leur côté pour un énigmatique Gappa, the Triphibian Monster (qui saura nous dire ce qu’est un « monstre triphibien » ?) tandis que l’Allemagne n’y va pas par quatre chemins et convoque carrément Mary Shelley en osant Gappa, Frankenstein’s Fliegende Monster (autrement dit Gappa, le monstre volant de Frankenstein !). En réalité, le film s’inspire surtout de Gorgo d’Eugène Lourié, dont il reprend fidèlement la trame. Désireux d’inaugurer un parc garni d’animaux exotiques, le patron du magazine Playmate paie une équipe de scientifiques pour qu’ils lui ramènent des spécimens dignes d’intérêt. Pour bien nous faire comprendre que l’expédition est constituée de savants, le réalisateur les filme en train de regarder des tubes à essai et de remuer des pipettes. En partance vers les mers du sud, leur navire est soudain secoué par un séisme sous-marin. Les savants abordent bientôt une île volcanique sur le rivage de laquelle sont érigées de grandes statues de pierre évoquant une ancienne civilisation.s

La jungle semble abriter quelques créatures préhistoriques, ce que laisse supposer ce ptéranodon qui traverse brièvement les cieux. Comme dans King Kong, nos explorateurs entendent les tams-tams d’une cérémonie tribale et rencontrent les autochtones, une peuplade primitive qui adore le dieu Gappa – et qui parle couramment japonais, ce qui s’avère bien pratique pour communiquer. C’est alors qu’un grand tremblement de terre secoue l’île, provoquant l’effondrement d’une des statues géantes et révélant l’entrée d’une caverne où l’expédition trouve un œuf géant abritant un bébé dinosaure. « Gappa pas content ! » répète alors un enfant indigène à nos fiers explorateurs. Mais rien n’arrête la science, c’est bien connu. « Je veux l’utiliser pour une recherche sur l’évolution des reptiles » affirme donc le chef des scientifiques, avant de reprendre le cap pour Tokyo. Mais tandis que le navire regagne la civilisation, les deux parents du saurien préhistorique se déchainent, détruisant le village des indigènes avant de partir en direction de la capitale japonaise.

« Gappa pas content ! »

Au-delà du quasi-plagiat du film de Lourié, Gappa perd toute crédibilité au moment de révéler la morphologie de ses dinosaures, aux allures de tyrannosaures patauds affublés de becs de perroquets, d’yeux globuleux, d’ailes et d’une crête sur la tête. En gros, ils ressemblent vaguement à des variantes de Godzilla auxquelles auraient été ajoutés des attributs d’oiseaux. Tandis que l’expédition ramène le bébé Gappa en ville, à la grande joie du patron du magazine Playmate qui veut garder la découverte secrète pour pouvoir ménager un scoop, les parents en colère débarquent et mettent Tokyo à feu et à sang. Les séquences surréalistes abondent alors : des aéronefs à la Thunderbird qui survolent les monstres, des tanks qui les attaquent avant de finir fondus (car papa et maman Gappa crachent du feu), l’une des bêtes qui ramène un poulpe dans son bec, des avions de chasse qui les assaillent en pleine nuit… Il faut reconnaître l’admirable travail effectué sur les maquettes, supervisées par Akira Watanabe et garnies d’effets pyrotechniques réussis, ainsi qu’une poignée de décors plutôt inspirés, notamment la statue effondrée et la caverne enfumée abritant un lac intérieur très photogénique. L’amateur de kaijus en a donc raisonnablement pour son argent.

 

© Gilles Penso


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