GODZILLA VS KONG (2021)

Le roi des monstres et le roi des singes s’affrontent dans ce blockbuster titanesque où les humains ne sont que de simples figurants

GODZILLA VS KONG

 

2021 – USA

 

Réalisé par Adam Wingard

 

Avec Alexander Skarsgård, Kyle Chandler, Milie Bobby Brown, Rebecca Hall, Brian Tyree Henry, Shun Oguri, Eiza González, Julian Dennison

 

THEMA DINOSAURES I SINGES I ROBOTS I SAGA GODZILLA I KING KONG I MONSTERVERSE

Beaucoup plus chaotique qu’il ne l’aurait fallu, en grande partie à cause de négociations complexes entre les différents studios à la tête des franchises, le « MonsterVerse » initié par le Godzilla de Gareth Edwards s’articule comme il peut, cherchant toujours à imiter le modèle du « Marvel Cinematic Universe » en remplaçant les super-héros par des grands monstres. Ce quatrième épisode prend donc à la fois la suite de Kong : Skull Island et de Godzilla II : Roi des monstres, se situant chronologiquement 51 ans après le premier (qui se déroulait dans les années 70) et cinq ans après le second. Il ne s’agit donc pas d’un remake à proprement parler du King Kong contre Godzilla de Inoshiro Honda – même s’il en reprend de nombreuses composantes – mais d’une histoire originale s’efforçant non sans maladresse d’assembler en un tout cohérent deux mythologies parfaitement dissemblables. L’une des difficultés liées à cette lutte au sommet était bien sûr la différence de taille entre Kong et Godzilla. Car même si les dimensions du gorille ont considérablement été revues à la hausse dans Kong : Skull Island en prévision de cet affrontement, il ne mesurait encore « que » trente mètres de haut, soit 90 mètres de moins que le dinosaure radioactif. Pour éviter que ce film ne finisse par ressembler à un remake du cartoon burlesque Bambi Meets Godzilla, Kong mesure désormais près de 120 mètres de haut. Pour quelle raison ? « Il était encore en pleine croissance » se sont sans doute dit les scénaristes. Voilà qui donne une petite idée de la rigueur narrative de Godzilla vs. Kong.

De fait, si ce King Kong version 2021 est une incontestable réussite technique et artistique, multipliant les actions spectaculaires pour bien nous faire mesurer sa puissance et son statut d’icône universelle, Adam Wingard le fait tomber très tôt de son piédestal. À trop vouloir lui donner le rôle de « gentil toutou » qui parle le langage des signes et se prend d’affection pour une gamine sourde-muette, le film efface peu à peu toutes les couches qui faisaient de lui une créature royale et légendaire. Le voilà devenu l’émule du dragon de Peter et Elliott. Certes, la théorie nébuleuse de la terre creuse développée dans le scénario permet de plonger les spectateurs dans un monde perdu hérité de celui d’Arthur Conan Doyle, infesté de créatures mutantes antédiluviennes. C’est là que Wingard paie son tribut au King Kong original, bien plus qu’à travers ses petits clins d’œil pour fans aguerris (le nom Denham, le chiffre 33). Mais cet écart « exotique » n’est qu’une brève péripétie dont l’issue laisse perplexe. Au lieu de rendre à Kong sa légitime animalité monstrueuse, cette séquence le dote d’une hache et d’un trône, le muant en une sorte de roi chenu anthropomorphe. On croirait voir une version simiesque d’Arnold Schwarzenegger tel qu’il apparaissait à la fin de Conan le barbare ! Godzilla, lui, reste la force de la nature qu’il n’a jamais cessé d’être et se retrouve du coup moins altéré par le film, même si son temps de présence à l’écran est singulièrement amoindri.

Kong le barbare

Tout culmine vers le combat tant attendu, mais il faut d’abord supporter les pérégrinations un peu idiotes d’un podcasteur théoricien du complot (Brian Tyree Henry, l’ingrédient « cool » du film), de la jeune héroïne futée (Millie Bobby Brown, l’ingrédient « hype ») et de son copain nerd et trouillard (Julian Dennison, l’ingrédient « drôle »). Ce trio improbable et un brin exaspérant joue le rôle du grain de sable dans les rouages de la vilaine multinationale qui fomente d’odieux plans technologico-hégémoniques. Quant à l’excellent Kyle Chandler, il ne fait ici qu’un peu de figuration pour assurer artificiellement le lien avec le film précédent. Ironiquement, le comédien rencontrait déjà King Kong seize ans plus tôt dans la version de Peter Jackson. Ceci étant dit, la générosité du spectacle est indiscutable et la qualité des effets visuels saute aux yeux avec plus de panache que dans le très brouillon Godzilla II. Pour qui est sensible aux combats de catch entre grands monstres – donc logiquement tous ceux qui veulent voir un film titré Godzilla vs. Kong – la promesse est tenue. Une guest star vient même se joindre à la fête pour redynamiser le dernier acte et parachever ce festival de destructions massives. Sans doute trop porté par l’emphase du spectacle, le compositeur Tom Holkenborg se lâche en tirant tous azimuts, convoquant même des synthétiseurs façon Vangelis totalement hors sujet. Et puis, à y regarder de près, ce défouloir à grande échelle n’a aucune véritable portée dramatique. Nous sommes finalement beaucoup plus proches de Rampage que d’un « Choc des Titans » digne de ce nom. Pour preuve : ce rebondissement de dernière minute qui semble tout droit échappé de King Kong 2 ! Il faut aussi avouer qu’Adam Wingard partait avec un handicap : trois ans plus tôt, Steven Spielberg avait déjà dirigé avec fougue les grands monstres dans Ready Player One. Même s’ils y apparaissaient furtivement, la force évocatrice de leur intervention, amplifiée par une partition épique d’Alan Silvestri, était sacrément difficile à égaler.

 

© Gilles Penso

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BLACKENSTEIN (1973)

En pleine période de blaxploitation, même le monstre de Frankenstein change de couleur !

BLACKENSTEIN

 

1973 – USA

 

Réalisé par William H. Levey

 

Avec John Hart, Ivory Stone, Andrea King, Liz Renay, Joe De Sue, Roosevelt Jackson, Nick Bolin, Karin Lind, Yvonne Robinson

 

THEMA FRANKENSTEIN

Blacula ayant remporté un petit succès auprès des amateurs d’épouvante et de blaxploitation, il était logique que quelqu’un s’attelle dans la foulée à un Blackenstein (que les distributeurs jugèrent bon de sous-titrer « The Black Frankenstein » pour ceux qui n’auraient pas compris l’allusion !). Le principe consiste une fois de plus à moderniser un mythe classique en confiant tous les rôles principaux à des acteurs noirs, à l’exception de John Hart, un Christopher Lee du pauvre qui incarne ici l’éminent docteur Stein. Ce dernier officie dans une clinique aux allures de château baroque et son labo, véritable foire d’empoigne électronique, est empli d’appareils rectangulaires, de boutons, de boules et de leviers. Une partie de cet équipement, conçu par Kenneth Strickfaden, provient directement des décors du Frankenstein original. Un beau jour, l’une de ses anciennes élèves, la jolie Winifred Walker (Ivory Stone), lui rend visite et implore son aide. Son fiancé Eddie Turner (John DeSue) est en effet revenu du Viet Nam dans un bien piteux état. L’explosion d’une mine ayant arraché ses bras et ses jambes, il est désormais cloué sur un lit à l’hôpital des vétérans.

Visiblement, Winifred a frappé à la bonne porte, car ce bon vieux docteur Stein, Prix Nobel pour ses travaux dans la génétique, aimerait expérimenter une greffe d’organes sur Eddie, à l’aide d’un sérum miracle à base d’ADN (?) qu’il a mis au point. Winifred propose donc ses services comme assistante, mais Malcomb (Roosevelt Jackson), l’homme à tout faire de la clinique, tombe amoureux d’elle, et lorsqu’elle réfrène ses ardeurs, il décide de se venger en remplaçant le fluide génétique (??) d’Eddie par celui d’un autre patient pris d’accès incontrôlables de fureur. Du coup, après l’opération, notre vétéran aux membres greffés ne se sent pas dans son assiette. Le soir même, il se relève en poussant des grognements et se met à déambuler en ville en écartant les bras comme Boris Karloff. Sans explication, il a désormais un crâne hypertrophié cubique, une tignasse afro abondante, une peau livide, une taille avoisinant les deux mètres de haut et une peau insensible aux balles.

Tripes et boyaux

De retour à l’hôpital des vétérans, notre monstre retrouve un infirmier qui l’humiliait et lui arrache un bras. Puis il attaque un couple dans le voisinage, éventrant la femme et mangeant ses tripes ! Désormais, tous les soirs sont scandés par des sorties sanglantes où le gore – maladroit mais généreux – éclabousse les écrans avec ardeur. Les victimes suivantes de la créature insatiable sont une jeune fille abandonnée par son petit ami dans les bois, puis une femme à la sortie d’un cabaret qui, en le voyant, reste figée en hurlant et en exhibant son opulente poitrine ! Le final ne recule évidemment devant aucun excès, exhibant tripes et boyaux ainsi que des flots de sang orange fluorescent. On ne saurait dire, des trucages artisanaux, du jeu des acteurs désespérant, de la mise en scène digne d’un Jess Franco fatigué, de la musique outrancière ou du scénario risible, ce qui bat les records de médiocrité dans le film. Le plus étonnant est probablement le fait que cet improbable métrage ne cherche jamais à se positionner sous l’angle de la parodie, ni même à cultiver un quelconque humour. Or comment peut-on décemment réaliser un film qui s’appelle Blackenstein en se prenant au sérieux ?

 

© Gilles Penso

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GODZILLA, MOTHRA ET KING GHIDORAH (2001)

Repassé dans le camp des « méchants », Godzilla affronte deux de ses adversaires les plus célèbres : le dragon Ghidrah et le papillon Mothra

GOJIRA, MOSURA, KINGU GIDOR : DAIKAIJÛ SÔKÔGEKI

 

2001 – JAPON

 

Réalisé par Shusuke Kaneko

 

Avec Chiharu Niiyama, Ryûdô Uzaki, Masahiro Kobayashi, Shirô Sano, Takashi Nishina, Kaho Minami, Shin’ya Ohwada

 

THEMA DINOSAURES I INSECTES ET INVERTÉBRÉS I DRAGONS I SAGA GODZILLA

Godzilla, Mothra et King Ghidorah prend le même point de départ que le film précédent (Le Japon a subi des attaques répétées de Godzilla depuis 1954 puis une période d’accalmie) mais ne s’y raccorde pas vraiment, puisque le monstre disparaissait dans un trou noir, alors qu’ici un sous-marin nippon le découvre en train de nager sous l’océan. Le scénario nous apprenant que Godzilla n’a pas été vu depuis cinquante ans, tout semble se passer comme si chaque opus du cycle « Millennium » était une séquelle indépendante du premier film. Bientôt, les accidents étranges se multiplient. Des motards sont ensevelis sous un tunnel qui s’effondre tandis qu’apparaît ce qui ressemble à la tête d’un reptile géant. Plus tard, des fêtards pillent une boutique et s’enfuient dans une barque, lorsque surgit des eaux un monstre aux allures de chenille géante. Une présentatrice spécialisée dans les docu-fiction bon marché et racoleurs décide alors de mener sa propre enquête et découvre que d’anciennes légendes parlent de Ghidrah et Mothrah comme des gardiens séculaires.

Bientôt, un monstre bizarre fait son apparition. Tout le monde semble le prendre pour Godzilla, alors que sa morphologie n’a pourtant pas grand-chose à voir avec « le roi des monstres » : une peau rouge, une corne nasale, de grandes oreilles, un dos cuirassé… Cet émule du Barugon de la saga Gamera, à l’aspect peu crédible, semble marquer un retour au look des monstres des années 70, ce que confirment Mothra, dont les grands yeux phosphorescents donnent à sa tête les allures d’un cockpit d’hélicoptère, et Ghidrah, qui ressemble plus que jamais à un dragon chinois traditionnel. Si le papillon géant conserve son rôle de protecteur de la Terre, le monstre tricéphale oublie ses origines extraterrestres habituelles et sa nature maléfique pour devenir lui aussi un gardien de la planète.

Les Gardiens de la Terre

Ici, c’est Godzilla qui assure le rôle de méchant. Traité comme une sorte de dinosaure psychopathe et impitoyable, il possède un nouveau look agressif et un regard désespérément vide. Son surgissement dans un port, filmé en contre-plongée extrême, avec un navire soulevé par une énorme lame de fond qui retombe juste devant la caméra, est joyeusement excessif. Repassé officiellement du côté des vilains, Godzilla se débarrasse rapidement du monstre rouge puis n’hésite pas à détruire d’un coup de queue un hôpital avec des enfants ! Si les costumes des monstres manquent singulièrement de réalisme, leurs incrustations dans les prises de vues réelles sont plutôt réussies, avec un sens indéniable de la démesure, et les scènes de destructions franchement spectaculaires, leur point culminant étant une explosion nucléaire en pleine ville, vue depuis la fenêtre d’une école. Le clou du spectacle est bien sûr l’affrontement entre Godzilla, Mothra (qui le bombarde de centaines de projectiles acérés) et Ghidrah (qui lui octroie quelques morsures électriques paralysantes). Si les personnages humains des films précédents attiraient encore un peu la sympathie, ils nous sont ici tous indifférents, tant ils versent dans le cliché et la caricature. C’est un des gros points faibles de cet étonnant opus qui semble vouloir inverser la tendance de tous les films précédents.

 

© Gilles Penso

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LES RAISINS DE LA MORT (1978)

Du vin contaminé transforme les habitants d’un village viticole en mutants assoiffés de chair et de sang…

LES RAISINS DE LA MORT

 

1978 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Marie-Georges Pascal, Félix Marten, Serge Marquand, Mirella Rancelot, Patrice Valota, Patricia Cartier, Michel Herval

 

THEMA MUTATIONS I SAGA JEAN ROLLIN

Délaissant provisoirement ses femmes vampires fétiches suite à l’échec cuisant de Lèvres de sang, Jean Rollin se détourne en 1978 des films pornographiques de bas-étage qu’il enchaîne pour des raisons purement alimentaires et s’attaque à une nouvelle thématique par l’entremise des Raisins de la mort, en brodant autour d’une histoire imaginée par Jean-Pierre Bouyxou. L’idée des producteurs Jean-Marc Ghanassia et Claude Guedj, à l’initiative du film, est visiblement de surfer sur la vogue du film de zombies amorcée dix ans plus tôt avec La Nuit des morts-vivants. Plus porté sur la poésie macabre que sur l’horreur graphique, Rollin accepte malgré tout cette proposition, s’empare avec joie du budget d’un million de francs mis à sa disposition et se lance dans Les Raisins de la mort en espérant y injecter un peu de son style et de sa sensibilité.

Son héroïne, Elisabeth, se rend dans un petit village viticole au beau milieu de la campagne aveyronnaise où elle doit rejoindre son fiancé. Mais dès le voyage en train, les choses tournent mal. Un homme au visage en partie défiguré et au comportement étrange entre dans son compartiment, assassine sa compagne de voyage et s’en prend à elle. S’échappant de justesse, Elisabeth gagne le village au pas de course et découvre que tous les habitants ont subi une inquiétante métamorphose : leur corps se décompose progressivement, et ils sont mus par des pulsions meurtrières, agissant par moments comme de véritables zombies. Ils s’entretuent tous joyeusement, et la pauvre jeune femme passe donc la majeure partie du film à jouer à cache-cache dans les ruelles pavées et la rase campagne aveyronnaise pour se soustraire à leurs griffes. Pour l’anecdote, le scénariste Bouyxou joue lui-même deux zombies différents dans le film, au beau milieu d’un tournage réalisé pendant quatre semaines dans des conditions compliquées à cause de très basses températures frigorifiant littéralement sur place les comédiens et leurs maquillages spéciaux.

Le gros rouge qui tache

Le fin mot de cette histoire rocambolesque ne manque pas d’ironie : ces affreuses mutations sont dues à un nouveau type de pesticide employé sur les raisins. Tous les buveurs de vins sont donc contaminés ! Elisabeth est finalement sauvée par un duo improbable de chasseurs, qui préfèrent la bière au gros rouge et ont donc échappé à la transformation. Fort de ce postulat récréatif, Les Raisins de la mort collectionne les séquences mi-horrifiques mi-surréalistes, comme cette belle aveugle décapitée sur le pas de sa porte, ou cette jeune femme dont la poitrine dénudée est transpercée par une fourche ! Ne renonçant ni à son goût de la poésie morbide, ni à ses polissonneries coutumières, Rollin met également en scène Brigitte Lahaie, dans le rôle d’une villageoise non encore contaminée mais déjà ralliée à la cause du mal. Son apparition en chemise de nuit, flanquée de deux molosses canins, n’est pas sans nous rappeler Edith Scob dans Les Yeux sans visage. Mais la comparaison s’arrête là. Car comme souvent dans l’œuvre de Jean Rollin, toutes ces bonnes intentions sont en partie gâchées par un rythme terriblement lent, des dialogues saugrenus et des comédiens assez catastrophiques.

 

© Gilles Penso

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GODZILLA VS MEGAGUIRUS (2000)

En voulant détruire Godzilla, des scientifiques créent un trou noir qui provoque une invasion d’insectes géants

GOJIRA TAI MEGAGIRASU : JÎ SHÔMETSU SAKUSSEN

 

2000 – JAPON

 

Réalisé par Masaaki Tezuka

 

Avec Misato Tanaka, Shôsuke Tanihara, Masatô Ibu, Yuriko Hoshi, Toshiyuki Nagashima, Kôichi Ueda

 

THEMA DINOSAURES I INSECTES ET INVERTÉBRÉS I SAGA GODZILLA

Avec Godzilla vs Megaguirus, l’ère « Millennium » de la saga Godzilla affirme sa singularité : non seulement les films ne se suivent pas mais en outre ils ne respectent pas du tout la même continuité, chaque nouvel épisode ignorant les péripéties du précédent, comme si les trames se déroulaient dans une série d’univers alternatifs. Ainsi cet opus commence-t-il par des actualités télévisées racontant les méfaits de Godzilla en 1954 (via une reconstitution modernisée de quelques scènes du film original), puis en 1966 où on le voit se nourrir d’énergie atomique. Nous apprenons que le gouvernement a décidé de déplacer la capitale du Japon à Osaka, de fermer les usines nucléaires et de développer de nouvelles sources d’énergie. Or Godzilla ressurgit en 1996, détruit tout sur son passage et occasionne plusieurs morts. Le « roi des monstres » n’est donc plus l’être quasi-christique du film précédent mais à nouveau une force de la nature indestructible, se soustrayant aux notions de bien et de mal comme dans le premier film d’Inoshiro Honda.

La jeune major Kuriko, qui a vu Godzilla éliminer toute son escadrille, voue dès lors une haine au grand monstre qui n’est pas sans rappeler celle du capitaine Achab de « Moby Dick ». L’action nous transporte ensuite en 2001, époque où les scientifiques semblent avoir trouvé le moyen de détruire Godzilla à l’aide d’un trou noir miniaturisé. Mais en effectuant des tests, ils ouvrent un trou de ver qui laisse échapper un insecte géant. Avant de repartir d’où il vient, ce dernier pond un œuf qui atterrit dans les égouts de Tokyo. Une affreuse créature en surgit bientôt – sorte de croisement entre un crustacé, une libellule et un scorpion – et commence à massacrer les passants. Les scènes d’horreur qui s’ensuivent, inspirées visiblement d’Aliens, surprennent dans le cadre d’un Godzilla, d’autant que le ton de cet opus semblait être adapté à un jeune public.

Combat au sommet

Le film enchaîne dès lors les séquences très ambitieuses, comme le major qui s’accroche au flanc de Godzilla en pleine mer pour lui coller un traceur, le quartier de Shibuya en partie immergé sous les flots ou les nuées d’insectes géants qui s’attaquent à Godzilla sur une île. Mais le plat de résistance reste à venir : Megaguirus, un insecte titanesque au faciès reptilien, à la peau rugueuse comme celle d’un crustacé et à la queue de scorpion, qui tient son nom d’une créature préhistorique réelle, la libellule géante Meganeura. A l’instar de Rodan, il a la capacité de faire s’écrouler les buildings en provoquant des hautes fréquences avec la vibration de ses ailes. Un combat au sommet entre le redoutable invertébré et Godzilla est donc au menu, en plein centre de Tokyo, tandis que se dessine une romance un peu caricaturale entre la jolie major et un jeune inventeur maladroit. Privilégiant l’usage intensif de maquettes pour visualiser les destructions de la ville, le réalisateur Masaaki Tezuka expérimente diverses techniques de prises de vues, alternant les ralentis et les accélérés, mêlant les effets numériques et physiques, et acheminant le film vers un final totalement ouvert laissant imaginer que Godzilla a été aspiré par un trou noir. Mais le film suivant ignorera cette péripétie pour repartir sur des bases à nouveau très différentes.

 

© Gilles Penso

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FAUSTO 5.0 (2001)

« La Damnation de Faust » revue et corrigée par un collectif de cinéastes espagnols qui ne reculent devant aucun tabou…

FAUSTO 5.0

 

2001 – ESPAGNE

 

Réalisé par Isidro Ortiz, Alex Ollé et Carlos Padrisa

 

Avec Miguel Angel Solá, Najwa Nimri, Raquel González, Eduard Fernández, Juan Fernández

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Énième variante moderne du mythe faustien, Fausto 5.0 est une initiative pour le moins atypique. Œuvre collective du réalisateur de pubs Isidro Ortiz et des membres de la troupe de théâtre expérimental La Fura del Baus, il clôt une trilogie amorcée avec la pièce « Faust 3.0 » et poursuivie sous la forme d’un opéra, « La Damnation de Faust ». Mais il n’est nullement nécessaire d’avoir assisté aux deux spectacles susnommés pour pouvoir appréhender ce long-métrage. Il suffit simplement d’être familier avec la légende imaginée par Gœthe, très librement réadaptée ici en un exercice surprenant qui évoque tour à tour les dessins d’Enki Bilal, les films de David Lynch, L’Echelle de Jacob ou encore La Secte sans Nom. Le vieillard Faust s’est ici mué en docteur Fausto, chirurgien spécialisé dans l’opération de patients en phase terminale. Cerné de toutes parts par la mort, il mène une vie triste et morose qui le pousse parfois à quelques accès suicidaires. Il échappe ainsi de peu à la mort sur le quai d’un train lancé à vive allure.

Lors d’une convention médicale qui se tient à Barcelone, Fausto est abordé par un homme étrange et bavard, Santos Vella, qui prétend avoir été l’un de ses patients, miraculeusement sauvé après une ablation de l’estomac. Fausto tente de se débarrasser de cet importun qui le rend mal à l’aise et dont il n’a gardé aucun souvenir. Mais Vella le suit partout, et lui promet qu’il est capable d’assouvir tous ses désirs, y compris les moins avouables. Peu à peu, le mortifère Fausto accepte de se laisser tenter, comme si les promesses de Vella étaient susceptibles de le « ramener à la vie »… Véritable merveille esthétique, combinant une direction artistique impeccable, des décors superbement sinistres (impossible d’y reconnaître la lumineuse et colorée Barcelone), une photographie glaciale, des effets spéciaux très inventifs et une bande son pointilleuse, Fausto 5.0 ne se soucie hélas pas autant du sens du détail quant à la caractérisation de ses personnages. Et si l’interprétation de Miguel Angel Sola (le taciturne Fausto) et Eduard Fernandez (le pétillant Vella, récipiendaire à cette occasion du prix Goya du meilleur interprète en 2002) est savoureuse, leur personnalité et leur psychologie n’évitent pas le piège de l’archétype sans réelle profondeur.

On repousse les limites…

Difficile, donc, de se sentir personnellement concerné par la descente aux enfers du bon docteur, et ce malgré une poignée de séquences choc qui repoussent les limites de ce qu’on ose traditionnellement montrer sur un écran de cinéma. Notamment le héros au ventre ouvert qui se fait dévorer les intestins par un chien affamé, ou la scène d’amour sur une table d’opération avec une fille qui ne doit pas avoir plus de douze ans ! Mais comme les objectifs narratifs et thématiques des auteurs du film demeurent flous, Fausto 5.0 finit par donner la sensation d’un bel objet un peu creux. Tous ces talents artistiques méritaient probablement de se mettre au service d’une meilleure construction dramatique. Malgré ses carences, Fausto 5.0 a raflé de nombreuses récompenses à travers le monde, notamment le Grand Prix du festival Fantastic’Arts de Gerardmer en hiver 2002.

 

© Gilles Penso

 

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LES DÉSASTREUSES AVENTURES DES ORPHELINS BAUDELAIRE (2004)

Un casting de haut niveau s’anime dans ce conte pour enfants qui s’autorise tous les excès et toutes les impertinences

LEMONY SNICKET’S A SERIES OF UNFORTUNATE EVENTS

 

2004 – USA

 

Réalisé par Brad Siberling

 

Avec Jim Carrey, Meryl Streep, Jude Law, Emily Browning, Liam Aiken, Kara et Shelby Hoffman, Timothy Spall, Bill Connolly

 

THEMA CONTES

Les romans pour enfants ayant le vent en poupe au début des années 2000, grâce au succès colossal de la saga Harry Potter, les studios Nickelodeon Movies ont décidé de s’attaquer à l’œuvre de l’écrivain Daniel Handler. Les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire adapte ainsi les trois premiers volumes d’une saga baptisée « A Series of Unfortunate Events » et met en scène Violette, Klaus et Prunille, trois enfants surdoués dont les parents meurent soudainement dans un terrible incendie. Orphelins du jour au lendemain, ils se retrouvent à la tête d’une fortune colossale dont ils pourront bénéficier dans quatre ans, lorsque Violette aura atteint sa majorité. En attendant, l’austère Monsieur Poe, banquier de son état et exécuteur testamentaire des parents Baudelaire, s’efforce de les placer dans une famille d’accueil respectable. C’est là qu’intervient l’affreux oncle Olaf, parent éloigné et comédien raté qui endosse divers déguisements pour attirer les orphelins dans ses griffes et tenter de récupérer leur argent…

Avec à son actif Casper et La Cité des anges, Brad Silberling n’avait pas démontré de talent particulier en matière de mise en scène et d’inventivité. D’où la surprise très agréable qui attend les spectateurs des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire. Car la première grande qualité du film est liée à la réussite sa direction artistique. Tout commence avec les décors sublimement surréalistes concoctés par Rick Heinrichs, collaborateur régulier de Tim Burton. De la vieille maison sur pilotis au château décrépi en passant par la colossale demeure champêtre, la ville portuaire, la caverne mystérieuse ou le théâtre d’un autre âge, on n’en finit plus d’admirer ces panoramas gothiques et résolument atemporels. Les effets spéciaux hallucinants d’ILM sont à l’avenant, nous donnant à voir un serpent géant jouant avec une petite fille, un train sur le point d’écrabouiller les jeunes héros ou encore une attaque de sangsues carnivores !

Les métamorphoses de Jim Carrey

Ajoutez à cela des costumes surprenants, des maquillages excessifs et une partition envoûtante de Thomas Newman, et vous obtenez l’un des contes pour enfants les plus originaux jamais transposés à l’écran. D’autant qu’ici, le ton est volontiers cynique, les clichés sont détournés et les happy-ends soigneusement évités. Il faut avouer que le film repose aussi beaucoup sur ses interprètes enfants et adultes. Parmi ces derniers, Jim Carrey et Meryl Streep nous offrent des prestations proprement hilarantes, versions caricaturales et cartoonesques des méchants de la littérature enfantine classique. Habitué aux maquillages outranciers depuis The Mask, Carrey se retrouve ainsi affublé de prothèses en tout genre, sous les mains habiles de Bill Corso qui décrit son personnage comme un mixage entre un vampire, un vautour, Lon Chaney et Laurence Olivier ! On note au détour du casting quelques apparitions en forme de clin d’œil, comme celle de Dustin Hoffmann campant un savoureux critique théâtral. Bref, une œuvre franchement rafraîchissante qui confirme le flair et l’audace de l’équipe de Nickelodeon.

 

© Gilles Penso

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LA PLUIE DU DIABLE (1975)

Plusieurs stars se bousculent dans ce film d’horreur où William Shatner se décompose et où Ernest Borgnine se transforme en bélier !

THE DEVIL’S RAIN

 

1975 – USA / MEXIQUE

 

Réalisé par Robert Fuest

 

Avec Ernest Borgnine, Tom Skerritt, Joan Prather, Eddie Albert, William Shatner, Ida Lupino, John Travolta

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Adulé par toute la communauté fantasticophile grâce à des œuvres aussi atypiques que L’Abominable docteur Phibes ou Les Décimales du futur, Robert Fuest continue à cultiver son goût du non-conformisme avec La Pluie du diable, à la différence près qu’il évacue ici l’humour satirique qui était jusqu’alors l’une de ses marques de fabrique. Car ce récit très manichéen s’apprécie au premier degré. Très proche des thématiques développées dans Les Vierges de Satan de Terence Fisher, La Pluie du diable se distingue par l’atmosphère de western que véhicule son décor de ville fantôme perdue dans un désert de l’ouest américain. Ici, Satan s’affronte un fusil à la main et un stetson vissé sur la tête. Ne s’embarrassant guère de prologue explicatif, le film démarre sur des chapeaux de roue et entraîne le spectateur dans sa folle course. Bien décidé à en découdre avec une secte sataniste qui a kidnappé ses parents, Mark Preston (William Shatner) investit une vieille église abandonnée et se heurte au grand gourou Jonathan Corbis (un Ernest Borgnine proprement habité par son rôle). Capturé à son tour par les adorateurs de Lucifer, il ne peut désormais plus compter que sur son frère Tom (Tom Skeritt) et sur l’épouse de celui-ci (Joan Prather), qui semble développer des perceptions extrasensorielles.

Mais la lutte est loin d’être gagnée d’avance, d’autant que Corbis semble prêt à tout pour récupérer un livre dans lequel tous ceux qu’il a converti à ses diableries ont signé un pacte avec leur sang. Or cette relique repose depuis trois cents ans entre les mains de la famille Preston… La Pluie du diable baigne dans un climat très étrange qu’il doit en partie à l’austérité de sa mise en scène, ponctuée çà et là d’images particulièrement insolites, proches des délires surréalistes que cultivera Don Coscarelli dans Phantasm. Parmi ces visions d’épouvante folkloriques, dues au talent du maquilleur Tom Burman, les plus marquantes sont probablement les visages des adorateurs de Satan, similaires à des figures de cire dont les yeux sont remplacés par des orbites vides. Présents tout au long du film, ces faciès morbides ne perdent jamais leur efficacité. Dans le registre du bizarre, il faut également citer la transformation ponctuelle d’Ernest Borgnine en homme-bélier diabolique !

John Travolta caché sous le latex

Le rythme du film s’étiole ensuite singulièrement, émoussant peu à peu l’intérêt du spectateur, mais la scène finale ravive soudain l’attention. Pendant cinq minutes ininterrompues, on y voit les visages de tous les membres de la secte se liquéfier et se décomposer de fort visqueuse manière. Ce spectacle impressionnant – et peu ragoûtant ! – valut au film le prix des meilleurs effets spéciaux lors de la sixième édition du Festival du Film Fantastique de Paris en 1977. Au détour d’un casting prestigieux, on note que La Pluie du diable offrit son premier rôle à John Travolta. Un effort tout particulier est cependant nécessaire pour le repérer, tant son apparition s’avère furtive et son visage méconnaissable sous les maquillages de Burman. Quant au montage du film, il est assuré par Michael Kahn, futur collaborateur indéfectible de Steven Spielberg.

 

© Gilles Penso

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NEMESIS (1992)

Le réalisateur de Cyborg met en scène le kickboxer Olivier Gruner dans le rôle d’un policier du futur parti à la chasse aux robots récalcitrants

NEMESIS

 

1992 – USA

 

Réalisé par Albert Pyun

 

Avec Olivier Gruner, Tim Thomerson, Cary-Hiroyuki Tagawa, Merle Kennedy, Yuji Okumoto, Marjorie Monaghan

 

THEMA ROBOTS I FUTUR

Il est des réalisateurs qui aiment décliner et enrichir les mêmes thématiques d’un film à l’autre. Albert Pyun, lui, s’est spécialisé dans la série B de science-fiction mâtinée d’action. Ses préférences : des aventures futuristes musclées avec des robots et, en guise d’acteur principal, un ancien champion de kickboxing devenu comédien. Ainsi, après Cyborg avec Jean-Claude Van Damme, le voilà qui récidive en commettant Nemesis, qui met cette fois-ci en vedette Olivier Gruner. Nous sommes à Los Angeles dans le futur. La recherche cybernétique a tant évolué qu’il est désormais possible de réparer toutes les blessures en remplaçant les organes ou les membres abîmés par des implants robotiques. C’est une énorme avancée technologique, mais le revers de la médaille est l’accroissement d’une population de cyborgs de plus en plus intelligents et de plus en plus puissants. Lorsque certains d’entre eux décident de renverser le règne des humains pour s’établir à leur place, il est grand temps d’agir. C’est là qu’intervient Olivier Gruner, alias Alex, un policier humain dont le corps possède lui-même de nombreuses parties mécaniques. Sa mission : affronter les androïdes qui ont comme intention de prendre le pouvoir de la planète et les empêcher de nuire.

Pyun croit dur comme fer à son sujet, trop heureux de porter à l’écran des éléments de la littérature cyberpunk qu’il affectionne tant et dont l’écran ne s’est alors pas encore montré très friand. Si le sujet de Nemesis évoque beaucoup Blade Runner, son traitement se rapproche bien plus de Terminator, qui demeure sa principale source d’inspiration. Le cinéaste ne se gêne d’ailleurs pas pour solliciter le sentiment de déjà vu, quitte à utiliser des lieux de tournage déjà vus dans Terminator 2 et Robocop. Pourtant, lorsqu’on lui demande sa source d’inspiration principale, Pyun aurait plutôt tendance à citer Fill Metal Jacket. Généreux et décomplexé, Nemesis compense la relative pauvreté de son intrigue et de ses péripéties par une belle surenchère de cascades, de combats et d’explosions, signature d’un réalisateur décomplexé qui offrit aux amateurs de cinéma bis des films tels que L’Épée sauvage, Captain America version 1990 ou Dollman.

Déjà-vu

Fidèlement calqué sur celui du premier Terminator, le climax de Nemesis montre notre vaillant héros face à un cyborg interprété par Tim Thomerson qui se débarrasse de son enveloppe charnelle après une explosion pour révéler son squelette robotique. D’où un inévitable sentiment de déjà-vu. Pour augmenter encore les ressemblances avec son modèle, la production sollicite pour cette séquence la même compagnie d’effets visuels (Fantasy II Film Effects), le même superviseur (Gene Warren Jr) et le même animateur (Peter Kleinow). Ici, la stop-motion est beaucoup plus présente que dans le final de Terminator, étant donné que le réalisateur n’a pas à sa disposition une version mécanique du robot aussi détaillée que celle créée par Stan Winston pour James Cameron. Il ne peut utiliser qu’une fausse tête un peu rigide qui n’intervient que très furtivement. Kleinow anime donc une quarantaine de plans très dynamiques. A la fin du combat, Gruner s’arrache tout bonnement le bras et le robot, qui s’y était agrippé, tombe dans le vide. « C’est une grande séquence d’animation », nous raconte Peter Kleinow, « mais je ne suis pas satisfait à 100% du résultat. Et le film lui-même est assez épouvantable ! On a tout le temps envie d’appuyer sur la touche avance rapide pendant qu’on le voit ! » (1) Nemesis sera suivi par trois séquelles sans saveur produites directement pour la vidéo.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en mars 1999

 

© Gilles Penso

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ESCAPE GAME (2019)

Six personnes sans point commun apparent sont invitées à participer à un mystérieux escape game dont les pièges et dangers s’avèrent bien réels…

ESCAPE ROOM

 

2019 – USA / AFRIQUE DU SUD

 

Réalisé par Adam Robitel

 

Avec Taylor Russell, Logan Miller, Jay Ellis, Tyler Labine, Deborah Ann Woll, Nik Dodani, Yorick van Wageningen

 

THEMA TUEURS

Le cinéma d’horreur aime à humer l’air du temps, s’en inspirer, l’intégrer, pour satisfaire chaque nouvelle génération de spectateurs en quête de frissons. Après les tueurs psychopathes, le found footage ou le torture porn, quelle nouvelle tendance pour les adolescents de 2020 ? Si les téléphones portables font souvent partie des accessoires, ils n’ont pas généré une vague de « films de téléphone », le pire cauchemar des utilisateurs étant assez terre-à-terre : ne plus avoir de batterie ! Sony Columbia a donc eu la « bonne » idée de produire cet Escape Game, surfant sur la popularité grandissante de ces jeux de société grandeur nature dont familles et groupes d’amis sont devenus friands depuis quelques années. Il faut dire que ces salles garantissent une immersion et un sens de la collaboration supérieurs à n’importe quel jeu vidéo. Et puis, oubliées les premières salles basées exclusivement sur des enquêtes façon « Sherlock Holmes » : nombres d’entre elles puisent leur inspiration dans les univers cinématographiques les plus populaires, de Saw à The Conjuring en passant par The Walking Dead. Mais c’est bien le problème d’Escape Game dont l’approche apparait dès lors assez vaine : en tentant de transposer à l’écran le concept de salles elles-mêmes sous influence du cinéma d’horreur, le serpent ne se mord-il pas la queue ?

Espace Game entend nous prendre à la gorge en prenant une partie en cours. Le lieu : une bibliothèque dans un manoir. Un jeune homme tombe d’une trappe située au plafond et les murs commencent à se rapprocher comme un étau. Le mobilier vole en éclats, le joueur hurle de peur et de désespoir. Va-t-il se faire écrabouiller ? Générique. Nous connaitrons l’issue de la scène quelques 85 minutes plus tard, mais on s’interroge tout de suite sur l’intérêt de cette entrée en matière parfaitement gratuite, sinon que la production devait avoir très peu foi en ses scènes d’exposition pour penser avoir besoin de la dynamiser de façon aussi artificielle. Le film enchaine sur les présentations successives de trois des six personnages qui vont participer au jeu. Pourquoi pas tous ? On peut encore une fois supposer qu’il s’agit d’un choix de montage destiné à permettre à la partie de démarrer au plus vite. La caractérisation des personnages est de toutes façons tellement schématiques qu’elle n’apporte absolument rien au déroulement du film. Autant ne pas s’attarder donc. On apprend toutefois que tous ont reçu par courrier un étrange cube noir. Pourquoi cherchent-ils tous à tout prix à ouvrir cet objet dont ils ignorent la provenance ? Voici une question plus intrigante que le cube lui-même ! À l’intérieur se trouve une carte d’invitation pour participer à un escape game… et bien sûr, tous s’y rendent. Sur place, aucun n’a l’air particulièrement ravi d’être là ni se montre sympathique avec les autres. Pourquoi être venu ? Encore un mystère… Mais ils réalisent très vite que la partie a déjà commencé. En quelques minutes, la salle d’attente où ils font connaissance se transforme en four géant, avec lance-flammes au plafond. Le groupe parvient à s’échapper et arrive dans une seconde zone : une cabane au bord d’un lac gelé au milieu des montagnes (!?), alors qu’ils sont toujours dans le bâtiment. Le panorama est en fait un mur-écran à LED. Décidément, les organisateurs n’ont pas regardé à la dépense. De son côté, le spectateur comprend qu’il est lui aussi piégé car à ce stade, il va encore falloir tenir plus d’une heure. Pour qui a vu le film au cinéma, l’expérience en devient carrément méta : où est la sortie ? La mécanique infernale du scénario enchaine une demi-douzaine de salles, chacune d’elle basée sur l’expérience personnelle d’un des joueurs. Une salle, un mort. On se prend ainsi à décompter le nombre de survivant en attendant la fin. On comprend en cours de route que les invitations n’ont pas été envoyées par hasard et que le maître du jeu est à la tête d’une organisation secrète qui effectue des expériences « scientifiques » sur des cobayes humains, afin de percer le secret des aléas qui permettent à certains de survivre à des situations extrêmes.

La grande évasion

Après l’anecdotique Insidious : la dernière cet en attendant Insidious : The Dark Real à sortir en 2021, le réalisateur Adam Robitel livre ici un produit de consommation courante qui ne dépareillerait pas une certaine plate-forme de streaming, en raison notamment d’une écriture favorisant le visionnage en tranches et une intensité dramatique proche du néant. Le concept même de l’escape game mortel tenait de la rencontre improbable du slasher et de « Fort Boyard », mais la production semble pourtant y croire, allant même jusqu’à emprunter au John Doe de Se7en et au Jigsaw de Saw leur discours sentencieux et nihiliste sur la société. Ajoutez une dose de Hostel et bien sûr de Cube et vous obtiendrez sans surprise un résultat aussi dérivatif que dilué. Le game master cherche ici à satisfaire la fascination morbide de ses clients (riches) pour la mort des candidats, mais aussi pour observer la capacité de l’être humain à déployer des ressources insoupçonnées pour garantir sa survie, jusqu’au recours au mensonge et à la manipulation. Escape Game tente d’ailleurs de se prendre au sérieux en citant les jeux du cirque de la Rome antique comme symbole de notre besoin d’exorciser la peur de la mort, et brouille nos repères moraux en accusant un des personnages d’avoir causé la mort de ses amis dans un accident de voiture, après avoir préféré prendre le volant dans un état d’ébriété avancé pour économiser le prix d’un trajet en taxi. Pour la subversion, on repassera. Le pire dans l’histoire, c’est que l’épilogue annonce une suite déjà en cours de production qui devrait débarquer en salles en 2022. Oui, en salles. Car nous vivons dans une époque où Annihilation sort directement sur Netflix alors qu’Escape Game 1 et 2 sortent en salles. Allez comprendre…

 

 © Jérôme Muslewski

 

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