RENCONTRE AVEC LE DRAGON (2003)

Un jeune écuyer se met au service d’un chevalier campé par Daniel Auteuil dont la légende dit qu’il aurait survécu au souffle d’un dragon…

RENCONTRE AVEC LE DRAGON

 

2003 – FRANCE

 

Réalisé par Hélène Angel

 

Avec Daniel Auteuil, Nicolas Nollet, Sergi Lopez, Gilbert Melki, Emmanuelle Devos, Titoff, Maurice Garrel, Claude Perron

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I DRAGONS I CONTES

Rencontre avec le dragon porte en lui tous les éléments dramatiques propres au conte de fées, tout en se déroulant dans un univers médiéval extrêmement réaliste, cru et dénué de concession. Et c’est là que réside toute l’étrangeté de l’œuvre d’Hélène Angel, ancienne élève de la prestigieuse Fémis ayant fait ses dents sur une série de courts-métrages au début des années 1990 avant d’écrire le scénario de Superlove pour Jean-Claude Janer puis d’attaquer elle-même son premier long, le curieux Peau d’homme cœur de bête avec Serge Riaboukine. Titré Dragon Knight ou The Red Knight sur le marché international au fil de ses diverses exploitations, Rencontre avec le dragon s’appuie sur un scénario co-écrit par la réalisatrice, Jean-Claude Janer et Agnès de Sacy. Le récit tourne autour de la légende de Guillaume de Montauban (Daniel Auteuil), un homme qui aurait survécu au souffle enflammé d’un dragon et en aurait tiré l’invincibilité. Le jeune Félix de Sisteron (Nicolas Nollet) voue une admiration sans borne à ce « héros » surnommé depuis Dragon Rouge, et lorsqu’il le rencontre enfin, il lui propose ses services en tant qu’écuyer. Mais Guillaume s’avère être un homme aigri, brutal, arrondissant ses fins de mois en jouant les mercenaires. Et lorsque son passé se révèle chargé de trahisons et de meurtres, Félix commence sérieusement à douter de l’intégrité de son idole…

Malgré le titre et la légende, aucun dragon ne montre le bout de son museau dans le film. Pourtant, le fantastique se love très tôt au cœur du récit, et éclate au sein d’une incroyable séquence où Raoul de Vautadour (Sergi Lopez), ancien ami de Guillaume ayant basculé dans la folie, se transforme littéralement en sanglier. La scène se passe d’effets spéciaux, misant son impact sur le jeu halluciné de Lopez et une bande son très suggestive. Ainsi, à l’instar des infortunés protagonistes du Ladyhawke de Richard Donner, Raoul est victime d’une malédiction qui le mue chaque nuit en animal, et ce depuis qu’il a découvert que sa femme Isabelle avait été assassinée par Guillaume. Un crime passionnel qui, depuis, hante le Dragon Rouge déchu. Plus tard dans le film, c’est carrément le fantôme d’Isabelle qui erre dans les bois, apparaissant aux héros sous forme d’une géante livide et ensanglantée qui se déplace en glissant sans bruit…

Le mélange des genres

Tous ces éléments de pure féerie s’accommodent à vrai dire difficilement au réalisme du moyen âge décrit par Hélène Angel, et ce mélange des genres s’avère finalement hasardeux. La lenteur du film joue également en sa défaveur, tout comme la majeure partie de ses comédiens qui semblent ne pas trop croire à leurs personnages, malgré un casting des plus audacieux. « C’est un OVNI qui a coûté cher », avouera la réalisatrice quelques années plus tard. « Les producteurs de l’époque voulaient une affiche grand public. Il y avait une dichotomie entre ce que les gens pensaient voir et le résultat final. Mais j’ai retenu une leçon : quand on fait un cinéma singulier, il ne faut pas que ça coûte trop cher. Peut-être que j’ai fait Rencontre avec le dragon trop tôt » (1). Reste Daniel Auteuil. Impérial, taciturne, charismatique en diable, le comédien excelle dans un registre qu’on ne lui connaissait pas, et il demeure la véritable illumination de cette œuvre décidément trop chaotique pour convaincre.

 

(1) Extrait d’un entretien paru sur le site « Chaos Reign » en juin 2020.

 

© Gilles Penso

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LE SECRET DE LA PYRAMIDE (1985)

Barry Levinson met en scène les aventures d’un Sherlock Holmes adolescent plongé dans une enquête aux confins du surnaturel…

YOUNG SHERLOCK HOLMES AND THE PYRAMID OF FEAR

 

1985 – USA / GB

 

Réalisé par Barry Levinson

 

Avec Nicholas Rowe, Alan Cox, Sophie Ward, Anthony Higgins, Susan Fleetwood, Freddie Jones, Nigel Stock

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Après leur heureuse collaboration sur Gremlins et Les Goonies, le producteur Steven Spielberg et le scénariste Chris Columbus décident d’unir leurs forces une troisième fois. Ainsi nait le projet du Secret de la pyramide, que Columbus conçoit comme un hommage sincère aux aventures de Sherlock Holmes, même s’il se doute que les puristes des écrits d’Arthur Conan Doyle risquent de crier au sacrilège. Le principe consiste en effet à raconter la jeunesse du célèbre détective sous un angle volontairement fantaisiste. Dame Jean Conan Doyle, fille de l’écrivain, donne tout de même son accord et s’en voit remerciée au générique. Prudent, le texte final du film tient tout de même à remettre les choses dans leur contexte : « Bien que Sir Arthur Conan Doyle n’ait pas écrit sur les années de jeunesse de Sherlock Holmes et que la première rencontre entre Holmes et le docteur Watson ait eu lieu à l’âge adulte, cette spéculation affectueuse sur ce qui aurait pu se passer a été faite avec une admiration respectueuse et en hommage à l’auteur et à ses œuvres durables. » Après Joe Dante pour Gremlins et Richard Donner pour Les Goonies, la mise en scène de cette production Amblin est cette fois-ci assurée par Barry Levinson, signataire jusqu’alors de Diner avec Mickey Rourke et du Meilleur avec Robert Redford.

Le film nous fait donc découvrir Sherlock Holmes et John Watson à l’âge de l’adolescence, alors qu’ils se rencontrent au collège. Le premier possède déjà les dons qui le rendront célèbre. Le second ne pense qu’à satisfaire sa gourmandise. Au cœur de l’hiver 1870, le tandem se trouve mêlé par hasard à une sombre histoire de meurtres. Holmes, assisté de Watson, fait sa première enquête et découvre, au cœur de Londres, une secte pratiquant de vieux cultes égyptiens et des sacrifices humains. Tel est le point de départ de cette aventure familiale teintée d’épouvante et de fantastique, sous l’influence directe d’Indiana Jones et le temple maudit. Titré originellement Young Sherlock Holmes, le film de Levinson sera d’ailleurs rebaptisé Young Sherlock Holmes and the Pyramid of Fear après sa première exploitation pour assumer ses liens avec les exploits encore récents du docteur Jones et attirer davantage le grand public.

Sherlock Holmes et le temple maudit

Le scénario implique quatre grandes séquences d’effets spéciaux, justifiées par une drogue hallucinogène que la secte du film emploie sur ses victimes : un poulet et un porte-manteau qui attaquent le client d’un restaurant, le vieux client d’une librairie agressé par deux presses livres en forme de gargouilles (hommage direct aux harpies de Jason et les Argonautes), des pâtisseries vivantes dans un frigo et l’incroyable séquence du vitrail qui s’anime pour affronter un prêtre. « C’était la première fois que l’image de synthèse était intégrée de manière crédible dans une prise de vue réelle », nous raconte John Lasseter, alors en charge de cette scène. « Personne n’osait trop espérer que ça allait marcher. Une figurine articulée avait même été fabriquée en cas d’échec, pour que le chevalier du vitrail puisse, le cas échéant, être animé en stop-motion de manière traditionnelle. Mais nous avons réussi à créer six plans crédibles avec de la 3D » (1). Si Le Secret de la pyramide est une réussite formelle indiscutable (les effets supervisés par Dennis Muren sont incroyablement inventifs, la photographie de Stephen Goldblatt est somptueuse, la musique de Bruce Broughton très belle), il lui manque ce petit quelque chose qui distingue les œuvrettes sympathiques des grands films. Sans doute l’influence du Temple maudit est-elle trop marquée, spécialement au cours de son dénouement. Tout semblait en place pour d’autres aventures, comme en atteste cette ouverture vers les futurs méfaits du professeur Moriarty, mais le film restera sans suite. Chris Columbus y puisera tout de même plusieurs idées lorsqu’il mettra en scène les premiers volets de la saga Harry Potter.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en février 1999

 

© Gilles Penso


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LA SORCIÈRE SANGLANTE (1964)

Barbara Steele irradie l’écran dans le rôle troublant d’une jeune femme assassinée qui ressuscite pour assouvir une vengeance d’outre-tombe…

I LUNGHI CAPELLI DELLA MORTE

 

1964 – ITALIE / ALLEMAGNE

 

Réalisé par Antonio Margheriti

 

Avec Barbara Steele, Robert Rains, Halina Zalewska, George Ardisson, Umberto Raho, Laura Nucci, Giuliano Raffaelli, Nello Pazzafini, Jeffrey Darcey

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

La Sorcière sanglante (dont le titre original pourrait se traduire par « Les longs cheveux de la mort ») est un scénario co-écrit par Ernesto Gastaldi et Tonino Valerii. Ce dernier cherche alors à faire ses premiers pas dans la mise en scène après avoir contribué à l’écriture de La Crypte du vampire et de Pour une poignée de dollars. Mais son inexpérience joue en sa défaveur, ce qui pousse le producteur Felice Testa Gay à opter pour un metteur en scène qui a déjà fait ses preuves, en l’occurrence Antonio Margheriti. Fidèle à ses habitudes, le réalisateur italien signe le film sous le pseudonyme Anthony Dawson (plus attrayant selon lui sur le marché international) et retrouve la comédienne Barbara Steele qu’il avait dirigée quelques mois plus tôt dans Danse macabre. Stakhanoviste, Margheriti signe d’ailleurs quatre autres longs-métrages la même année : Marchands d’esclaves, Le Monde sans voiles, La Terreur des Kirghiz et Fort Alésia. Tonino Valerii, lui, devra attendre 1966 pour passer derrière la caméra et signer notamment quelques westerns spaghettis comme Lanky l’homme à la carabine, Le Dernier jour de la colère ou le fameux Mon nom est personne sous l’égide de Sergio Leone. Tourné en grande partie dans le château de Massimo à Arsoli – et sur les plateaux de Cinecitta pour quelques intérieurs -, La Sorcière sanglante se déroule à la fin du 15ème siècle.

Adele Karnstein (Halina Zalewska) est accusée d’avoir utilisé la sorcellerie pour assassiner le frère du comte Humbolt (Giuliano Raffaelli). Elle est donc conduite au bûcher et meurt dans un immense brasier. En réalité, l’assassin est Kurt (George Ardisson), le propre fils du comte. Helen (Barbara Steele), la fille de la suppliciée, qui s’était précipitée voir Humbolt pour réclamer justice, ne trouve qu’un homme libidineux qui abuse d’elle. Une fois de plus, Barbara Steele irradie l’écran, ses cheveux corbeau et son regard noir offrant un magnifique contraste avec la blancheur diaphane de sa peau. Margheriti saisit sa photogénie dans une poignée de tableaux mémorables, comme ce plan iconique où la belle, les cheveux au vent, plonge ses mains dans les cendres de la défunte, tandis que le feu meurt lentement, surplombé par une croix penchée. Le vil Humbolt la course ensuite dans les bois et la précipite dans un torrent. « Et voilà ma chère, ton secret sera bien gardé » lui dit-il.

« Ton secret sera bien gardé »

La sœur cadette d’Helen, Lisabeth (incarnée aussi par Halina Zalewska), est contrainte plusieurs années plus tard d’épouser le détestable Kurt. C’est alors que la peste frappe le royaume, au moment même où Barbara Steele refait son apparition sous l’identité d’une jeune femme dont le carrosse s’est accidenté. Mais le spectateur devine qu’il s’agit bien d’Helen miraculeusement ressuscitée. D’autant que Margheriti a pris soin de nous offrir au préalable une scène étrange où la foudre frappe une tombe, et où le squelette qui la contenait se recouvre peu à peu de chair, tandis que ses orbites vides abritent soudain un regard humain. Peu satisfait du scénario alambiqué de La Sorcière sanglante, le cinéaste le réécrit en grande partie au fur et à mesure du tournage et improvise même des séquences entières sur le plateau. Le résultat est donc quelque peu décousu, mais le film contient de nombreux très beaux moments et s’achève sur une cruelle ironie sous forme d’un sinistre brasier purificateur.

 

© Gilles Penso

 

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LA SŒUR DE SATAN (1966)

Barbara Steele fait une petite apparition dans cette histoire abracadabrante de sorcellerie qui marque les débuts du réalisateur Michael Reeves

THE SHE BEAST

 

1966 – GB

 

Réalisé par Michael Reeves

 

Avec Barbara Steele, Ian Ogilvy, John Karlsen, Mel Welles, Lucretia Love, Joe Riley, Richard Watson, Edward B. Randolph, Peter Grippe, Ennio Antonelli

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Après avoir illuminé de sa beauté altière plusieurs perles du cinéma gothique italien (Le Masque du démon, L’Effroyable secret du Dr. Hichcock, Danse macabre, Les Amants d’outre-tombe), Barbara Steele s’échoue à contrecœur dans cette Sœur de Satan qui, avouons-le, demeure très anecdotique. Son réalisateur, Michael Reeves, n’avait jusqu’alors signé qu’une poignée de courts-métrages tout en participant – sans en être crédité – au scénario du Château des morts-vivants de Luciano Ricci et Lorenzo Sabatini. Désireux de passer à la vitesse supérieure, il investit une bonne partie de son propre argent dans la production de La Sœur de Satan et réunit une petite équipe technique pour un tournage d’une vingtaine de jours en Italie. Aux côtés de Steele, Reeves met en scène Ian Ogilvy, un vieux camarade de classe qu’il avait perdu de vue depuis des années et qui démarre alors sa carrière d’acteur. Écrit par le réalisateur sous le pseudonyme de Michael Byron, avec l’aide officieuse de Mel Welles, Charles B. Griffith et F. Amos Powell, le scénario de La Sœur de Satan laisse légitimement perplexe.

Il y a 200 ans, en Transylvanie, des villageois armés de torches battent la campagne, mettent la main sur une vieille femme hideuse aux mains griffues et au visage démoniaque (interprétée par Jay Riley, dont le maquillage ne joue guère la carte de la subtilité, mettant en évidence ses dents acérées, sa peau flétrie et son regard fou). La foule déchainée lui transperce le corps avec une lance et la jette dans un lac. Le film nous transporte ensuite au présent où un jeune couple d’Anglais en pleine lune de miel, incarné par Ian Ogilvy et Barbara Steele, cherche son chemin dans la Transylvanie profonde et se retrouve dans un hôtel dont le tenancier accumule les tares : idiot, rustre, malhonnête, alcoolique et obsédé sexuel ! Pour la première fois de sa carrière, Barbara Steele joue un personnage contemporain dans un film d’horreur, troquant ses robes gothiques habituelles contre une tenue moderne lui donnant des faux airs de l’Emma Peel de Chapeau melon et bottes de cuir.

Van Helsing à la rescousse

Mais le spectateur n’en profite pas beaucoup dans la mesure où le temps de présence de la comédienne à l’écran reste limité. N’ayant qu’une journée de disponible pour ce film, elle doit se soumettre à un tournage marathon de dix-huit heures d’affilées pour satisfaire les besoins de la production (en échange d’un chèque de mille dollars). Son personnage disparaît donc de l’intrigue assez rapidement, après un accident de voiture qui la précipite dans un lac – celui-là même où fut jadis jetée la sorcière – et ne réapparaît qu’à deux minutes de la fin le temps d’un dénouement abracadabrant. Entre-temps, la vieillarde monstrueuse sème la panique tandis qu’un descendant de la famille Van Helsing (John Karlsen) tente de l’exorciser et que les policiers locaux se livrent à une course poursuite burlesque où les voitures roulent en accéléré comme dans une comédie avec Louis de Funès ! Reeves aurait bien supprimé cette séquence de poursuite ridicule – confiée aux bons soins de la seconde équipe sans sa supervision – mais le film n’aurait pas duré suffisamment longtemps. C’est l’une des concessions que notre homme doit donc accepter pour boucler cette première œuvre faite de bric et de broc. Michael Reeves ne réalisera que deux autres films, La Créature invisible et Le Grand inquisiteur, avant sa mort prématurée à l’âge de 25 ans suite à une surdose accidentelle de barbituriques.

 

© Gilles Penso


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SOLOMON KANE (2009)

Le chasseur de démons imaginé par Robert Howard prend corps à l'écran sous les traits charismatiques de James Purefoy

SOLOMON KANE

2009 – GB / FRANCE / REPUBLIQUE TCHEQUE

Réalisé par Michael J. Bassett

Avec James Purefoy, Max Von Sydow, Pete Postlethwaite, Rachel Hurd-Wood, Alice Krige, Mackenzie Crook, Ben Steel

THEMA HEROIC FANTASY I DIABLE ET DEMONS

Moins connu que Conan le barbare, Solomon Kane est pourtant une autre création inspirée de l’écrivain Robert Howard, un pourfendeur de démons du 17ème siècle aussi peu dénué de scrupules et d’états d’âmes que son petit frère cimmérien. Apparu pour la première fois en août 1928 dans le magazine Weird Tales, Solomon Kane (dont le nom mixe deux influences bibliques, le fougueux roi Salomon et le fratricide Caïn) fut le héros de plusieurs récits et se vit adapter en bande dessinée. Mais il aura fallu attendre la passion du scénariste/réalisateur Michael J. Bassett, grand admirateur d’Howard, pour qu’un Solomon Kane sur grand écran voie enfin le jour. Et le spectacle est à la hauteur des espérances, ne reculant devant aucune brutalité (les combats sont particulièrement sanglants), bénéficiant de magnifiques décors naturels captés en République Tchèque ou reconstitués en studio façon Hammer Films (ah, ce magnifique cimetière nocturne !), et mettant en scène quelques somptueuses créatures démoniaques conçues par Patrick Tatopoulos et visiblement sous l’influence de Guillermo del Toro.

A ce titre, les spectres grimaçants qui hantent les miroirs et happent les guerriers passant à leur portée ou le colossal Troll surgissant au moment du climax s’affirment comme de superbes visions de pure fantasy. Le casting lui-même est d’une grande finesse, offrant à quelques vétérans tels que Max Von Sydow ou Pete Postlethwaite des rôles mémorables tout en proposant à un quasi-inconnu (l’excellent James Purefoy) de tenir le haut de l’affiche. Aussi crédible en combattant farouche qu’en puritain tourmenté, Purefoy, avec ses faux airs d’Hugh Jackman et de Robert Carlyle, porte une bonne partie de l’impact du film sur ses solides épaules.

Sanglante croisade

N’adaptant aucune aventure précise écrite par Robert Howard, le film de Bassett se situe dans une Angleterre ravagée par les guerres. Le capitaine Solomon Kane, guidé par une foi inébranlable, occis à tour de bras tous les « infidèles » qu’il croise, persuadé d’agir pour le bien de l’humanité. Mais après une de ses sanglantes croisades, il croise un émissaire du Diable qui lui annonce le prix qu’il devra payer pour tout ce sang versé : son âme. Terrifié, Kane décide de renoncer à la violence en s’enfermant dans un cloître. Mais le mal continue de croitre autour de lui, et lorsque les démoniaques émissaires du redoutable Malachi se mettent à battre la campagne, ses nouvelles résolutions sont mises à rude épreuve… Élégante, stylisée, toute en retenue (sauf évidemment lorsque l’acier et la chair entrent en collision au cours des nombreuses échauffourées scandant le métrage), la mise en scène de Bassett dote Solomon Kane d’un souffle et d’une personnalité en parfait accord avec ses sources d’inspiration littéraires. La seule véritable ombre au tableau, en la matière, est sans doute la partition paresseuse d’un Klaus Badelt en sérieux manque d’inspiration. On regrette aussi – et surtout – un final un peu escamoté qui fait l’effet d’un pétard mouillé et laisse imaginer quelques coupes budgétaires inopinées. Ces réserves mises à part, Solomon Kane est une initiative réjouissante qui mériterait plusieurs séquelles. Hélas, le succès très mitigé du film ne laisse guère augurer de prolifique descendance…

 

© Gilles Penso

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PHÉNOMÈNES PARANORMAUX (2010)

Un film insaisissable, entre fiction et faux documentaire, qui aborde sous un angle hyper-réaliste le thème des enlèvements d'humains par des extra-terrestres

THE FOURTH KIND

2010 – USA / GB

Réalisé par Olatunde Osunsanmi

Avec Milla Jovovich, Will Patton, Hakeem Kae-Kazim, Corey Johnson, Enzo Cilenti, Elias Koteas, Eric Loren, Raphael Coleman

THEMA EXTRA-TERRESTRES

Contrairement à ce que pourrait laisser croire son titre français maladroitement opportuniste, Phénomènes paranormaux n’est pas un succédané de Paranormal Activity (gros succès en salle l’année précédente) mais un film étrange qui mixe la science-fiction à l’épouvante psychologique en s’appuyant sur un procédé narratif original aux allures de docu-fiction. Le scénario s’appuie sur un fait réel dûment établi par le FBI : dans la ville de Nome, en Alsaka, des disparitions inexpliquées se produisent régulièrement depuis les années 60 sans qu’aucune explication logique n’ait pu être donnée. La piste des enquêteurs officiels s’oriente bien sûr vers des kidnappings et des meurtres, mais pour Hollywood, il semblait plus séduisant d’adopter la thèse des abductions extra-terrestres. Le titre original, Fourth Kind, ne laisse d’ailleurs planer aucun doute, se référant directement à la fameuse typologie établie par le scientifique Alan Hynek pour hiérarchiser les contacts entre humains et aliens : la rencontre du premier type est l’observation d’un phénomène spatial inexpliqué, celle du deuxième type caractérise l’interaction physique de ce phénomène avec des témoins, et celle du troisième type concerne le contact établi avec une forme extra-terrestre.

Quant à la « Rencontre du Quatrième Type », elle semble liée aux enlèvements d’humains par des extra-terrestres, un thème qui a alimenté moult scénarios de la série X-Files mais que le réalisateur Olatunde Osunsanmi aborde sous un angle volontairement hyperréaliste. Le doute est d’ailleurs volontairement entretenu quant à la véracité des événements décrits dans le film. Car le montage, surprenant, insère régulièrement des documents vidéo mettant en scène les « véritables » acteurs du drame (séances d’hypnose de l’époque filmées par les psychiatres, enregistrements par des caméras de police, documents tournés pour une université, etc.). A l’écran, il n’est pas rare qu’un split-screen montre ainsi deux fois la même scène, version cinéma et version « réalité ».

Rencontres du quatrième type

Pour enfoncer le clou, les comédiens se présentent dès le début du film pour nous annoncer qu’ils s’apprêtent à interpréter des personnages réels. Milla Jovovich incarne ainsi la psychologue Abigail Tyler, traumatisée par le meurtre de son époux et préoccupée par plusieurs de ses patients souffrant de troubles sévères du sommeil suite à des cauchemars récurrents… Alors, info ou intox ? De toute évidence, le film est un gigantesque canular, mais la minutie et le réalisme avec lequel les témoignages « réels » sont reconstitués et intégrés à la narration font tout l’intérêt d’un long-métrage qui, par ailleurs, ne raconte rien de foncièrement novateur. La mise en scène d’Osunsanmi s’avère d’ailleurs parfois exagérément maniérée, là où un peu plus de sobriété aurait été de mise. Mais il faut reconnaître que Phénomènes Paranormaux sait susciter le trouble, en partie grâce à l’implication de ses comédiens. Milla Jovovich nous surprend agréablement dans un registre moins physique et beaucoup plus intériorisé qu’à l’accoutumée, épaulée par de solides partenaires tels que Will Patton et Elias Koteas. Bref rien de neuf sous le ciel extra-terrestre, mais une habile et innovante variation sur un thème connu.

 

© Gilles Penso

 

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SPLICE (2010)

Le talentueux réalisateur de Cube revisite le mythe de l'apprenti-sorcier en décrivant les conséquences d'une étrange expérience génétique

SPLICE

2010 – CANADA / FRANCE

Réalisé par Vincenzo Natali

Avec Sarah Polley, Adrian Brody, Delphine Chaneac, David Hewlett, Abigail Chu, Brandon McGibbon, Amanda Brugel

THEMA MEDECINE EN FOLIE

S’appuyant sur le thème classique de l’apprenti sorcier, Splice aurait pu se barder de clichés et verser dans la caricature. La réussite et la singularité du film n’en sont que plus remarquables. Car Vincenzo Natali, auteur du remarquable Cube, choisit d’aborder son sujet sous un angle naturaliste et moderne. Adrien Brody et Sarah Polley incarnent Clive et Elsa, un couple de scientifiques spécialisés dans la recherche génétique. Après avoir combiné les gènes de plusieurs espèces animales, ils souhaitent fusionner l’ADN animal et humain, mais le laboratoire pharmaceutique qui les finance refuse d’aller aussi loin. Elsa décide de bafouer les règles et de tenter l’expérience. Avec la complicité méfiante de l’homme qu’elle aime, la jeune savante parvient à donner naissance à un petit être hybride dont le faciès n’est pas sans évoquer le bébé monstre d’Eraserhead. Bientôt baptisée Dren (l’envers de « Nerd »), la créature grandit très vite et va progressivement faire basculer la vie de ses créateurs dans le cauchemar…

Si la réussite de Splice repose beaucoup sur la justesse de jeu d’Adrien Brody et Sarah Polley, il faut également saluer l’incroyable prestation de Delphine Chanéac dans le rôle de Dren, accentuée par des effets visuels révolutionnaires déformant suffisamment son visage pour marquer son anormalité, mais pas trop afin de préserver sa beauté androgyne. « Les jambes de Dren, qui sont conçues avec une double articulation, ont été reconstruites numériquement à partir de mes véritables jambes et se prolongent avec mes avant-bras », explique la comédienne. « Les pieds sont mes mains. Un de mes doigts a été supprimé et des tendons ont été rajoutés, mais ce sont des éléments de mon propre corps. Finalement, seule la queue est entièrement factice. » (1) « Dans la plupart des films de monstres, on a tendance à partir d’une morphologie humaine et à y ajouter des choses », ajoute Vincenzo Natali. « Pour Dren, nous avons procédé à l’envers, par soustraction, en ne créant que de petites altérations. » (2)

Une collection de sujets tabous

Grâce au prisme de la science-fiction, le cinéaste se permet d’aborder frontalement des sujets aussi délicats que l’inceste, la pédophilie, la zoophilie, la transsexualité ou le viol, sans le moindre voyeurisme mais sans s’embarrasser pour autant du moindre tabou. Les obsessions de David Cronenberg hantent ce récit tortueux, qui évoque aussi Embryo de Ralph Nelson. Mais Splice demeure résolument personnel et novateur, notamment grâce au choix de sa principale protagoniste, Elsa, une scientifique trentenaire. Arrivée à l’âge où la question de la maternité se pose naturellement, elle écarte inconsciemment l’idée de donner vie à un enfant dont la croissance, le développement et l’autonomie lui échapperaient. En se rabattant sur un être artificiellement enfanté, elle croit pouvoir conserver la maîtrise de son devenir. Il n’en sera rien, évidemment, et tous ceux qui sont familiers avec l’œuvre de Mary Shelley savent qu’une telle tentative est vouée à l’échec. « J’ai grandi avec les Frankenstein de James Whale et je les adore, mais je n’ai jamais cherché à les imiter », avoue Natali. « Avec Splice, je me suis efforcé de reprendre certains de leurs concepts et les transporter dans le vingt et unième siècle. » (3)

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en novembre 2009
(2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en février 2010

 

© Gilles Penso

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LA PIEL QUE HABITO (2011)

Pedro Almodovar détourne l'argument des Yeux sans visage pour placer au cœur d'un récit à rebondissements la question de l'identité sexuelle

TITRE ORIGINAL

2011 – ESPAGNE

Réalisé par Pedro Almodovar

Avec Antonio Banderas, Elena Anaya, Marisa Paredes, Jan Cornet, Roberto Alamo, Eduard Fernadez, Jose Luis Gomez 

THEMA MEDECINE EN FOLIE

Même s’il adaptate librement le roman « Mygale » de Thierry Jonquet, publié en 1995, le scénario de La Piel que Habito (un titre qu’on pourrait traduire littéralement par « la peau que j’habite ») a surtout les allures d’une nouvelle variante de celui des Yeux sans Visage, Pedro Almodovar semblant recycler les thèmes du classique de Georges Franju comme le fit à plusieurs reprises son compatriote Jess Franco quelques décennies plus tôt. Le poster du film, qui montre un masque blanc révélant le regard de la comédienne Elena Anaya, semble renforcer la référence. Mais en réalité, seul l’argument initial tisse un lien tangible entre les deux films. Depuis que sa femme a été victime de brûlures dans un accident de voiture, le docteur Robert Ledgard, éminent chirurgien esthétique, se consacre à la création d’une nouvelle peau, grâce à laquelle il aurait pu sauver son épouse. Douze ans après le drame, il réussit enfin à cultiver cette peau dans son laboratoire privé. Mais pour pouvoir la tester, il lui faut une femme cobaye. Avec la complicité de Marilia, la femme qui s’est occupé de lui depuis le jour de sa naissance, il finit par trouver le sujet idéal…

Bien vite, les multiples rebondissements de cette intrigue à tiroir s’avèrent animés d’une vie propre, reflétant de manière très intime les obsessions récurrentes de son auteur. Au-delà de son goût indiscutable pour le mélodrame et pour les relations sentimentales déviantes, Almodovar place le questionnement de l’identité sexuelle au cœur de son récit. Le sujet fut parfois trivial face à sa caméra volage. Ici, il devient profondément dramatique, voire philosophique ou même métaphysique. En convoquant la science et ses incroyables avancées technologiques, en muant son acteur fétiche Antonio Banderas en émule ténébreux et tourmenté du docteur Frankenstein, le réalisateur de Talons Aiguille nous interroge sur la nature humaine. Que reste-t-il de nous lorsque la médecine peut nous transformer au point de nous transfigurer intégralement ? Si l’intégrité physique initiale n’est plus respectée, qu’en est-il de l’esprit ? Doit-il suivre la mutation ? Derrière l’argument de science-fiction, c’est toujours la préoccupation humaine qui titille le cinéaste. C’est elle qui transforme la séquence finale – au fort potentiel vaudevillesque – en moment d’émotion contenue mais intense.

Une fin ouverte et troublante…

Compositeur attitré d’Almodovar depuis La Fleur de mon secret, Alberto Iglesias renforce l’impact du film en se référant souvent aux travaux de Bernard Herrmann. « Il est vrai que je suis souvent influencé par Herrmann mais aussi par les compositeurs que lui-même appréciait, notamment Prokofiev, Bartok et Puccini », avoue Iglésias. « Les indications que me donne Pedro Almodovar sont rarement d’ordre musical. Nous parlons surtout des séquences en termes d’émotions. Il sait exactement ce que les personnages doivent faire ressentir à chaque moment. » (1) Lorsque l’incroyable vérité du film éclate, lorsque les langues se délient, de nouvelles portes narratives s’ouvrent et d’autres histoires se profilent. Mais Almodovar laisse ses spectateurs en plan, leur offrant le loisir de poursuivre eux-mêmes en imagination les péripéties de ses protagonistes. 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 2004

 

© Gilles Penso

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MACISTE EN ENFER (1962)

Le valeureux héros mythologique se retrouve propulsé dans une histoire de sorcellerie située en plein 17ème siècle…

MACISTE ALL’INFERNO

 

1962 – ITALIE

 

Réalisé par Riccardo Freda

 

Avec Kirk Morris, Hélène Chanel, Vira Silenti, Andrea Bosic, Remo de Angelis, Angelo Zanolli, Charles Fawcett

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I MYTHOLOGIE

Malgré ce que peut laisser imaginer son titre, ce film n’est pas le remake du Maciste aux enfers réalisé en 1925 par Guido Brignone mais le détournement curieux d’une des figures les plus célèbres du péplum mythologique. Maciste en enfer démarre comme une classique histoire d’épouvante gothique, avec une sorcière condamnée, une malédiction ancestrale et un château hanté, bref un univers avec lequel Riccardo Freda est plutôt familiarisé (il signa notamment Les Vampires, L’Effroyable secret du Dr. Hichcock et Le Spectre du professeur Hichcock). L’intrigue de Maciste aux enfers prend d’abord place au milieu des années 1500. Promise au bûcher, une sorcière jette une malédiction sur les habitants d’un village écossais avant de trépasser. Un siècle plus tard, l’arbre auquel elle a été enchaînée est toujours debout et personne n’ose le détruire, tandis que le sort qu’elle a jeté persiste au fil des ans, forçant les femmes à se suicider. La descendante de cette sorcière, Martha Gunt (Vira Silenti) passe sa lune de miel dans un château de la région avec son époux Charly (Angelo Zanolli), mais elle est soudain arrêtée par les autorités et condamnée à son tour à être brûlée pour sorcellerie.

Brusquement, dans une scène particulièrement comique (au douzième degré), surgit à cheval un Maciste en petite tenue, qui semble s’être trompé de film et d’époque et qui prend fait et cause pour les personnages sans qu’on comprenne d’où il sort ni pourquoi il est là. Certes, Maciste contre les monstres avait transporté notre Musclor en pleine préhistoire, et dès lors nous aurions dû nous attendre à d’autres anachronismes du même acabit. Mais il faut avouer que l’intervention de cet émule d’Hercule en plein 17ème siècle a un caractère mi-surréaliste mi-burlesque du plus curieux effet. Lorsque Maciste déracine l’arbre maudit et se retrouve en enfer, nous retrouvons les délires colorés chers aux péplums des années 60 : décors en carton et polystyrène, effets pyrotechniques divers ou encore apparitions féminines aux larges décolletés. Visiblement atterré par les capacités d’acteur très limitées de Kirk Morris, interprète du massif Maciste, Freda supprime en cours de tournage une grande partie de ses dialogues pour le muer en colosse quasiment muet.

Les grimaces de Kirk Morris

Entre deux grimaces, Kirk Morris affronte donc deux serpents, un colosse barbu, un vautour, et même un troupeau de vaches (!). La mythologie reprend alors quelque peu ses droits lorsque Maciste fait la rencontre de Sisyphe et Prométhée, condamnés à des châtiments perpétuels par des dieux peu commode. En soulevant la pierre que le premier transporte inlassablement sur une butte capricieuse et en tuant l’aigle qui dévore sans cesse le foie du premier, il se fait deux alliés précieux. Alors que Prométhée juge bon de relater les exploits précédents du valeureux Maciste, une série de flash-backs nous le montre lutter contre un cyclope, des Égyptiens et des Mongols (via des extraits puisés dans la filmographie précédente du personnage, en un habile montage où Kirk Morris, en gros plan, s’insère dans les plans mettant en scène ses prédécesseurs). S’écartant des excès de certains films précédents de la série, Riccardo Freda évite le recours aux monstres caoutchouteux qui avaient notamment plombé l’épisode de Guido Malatesta et choisit même une vaste caverne naturelle pour filmer sa vision des enfers. Notre justicier aux gros bras sauve enfin tout le monde puis repart dans son Antiquité natale, tel Lucky Luke regagnant ses pénates au soleil couchant. Les voies du péplum sont parfois impénétrables…

 

© Gilles Penso


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MA FEMME EST UNE SORCIÈRE (1942)

Une séduisante jeteuse de sorts originaire de Salem décide de mener la vie dure au descendant du juge qui la condamna jadis au bûcher…

I MARRIED A WITCH

 

1942 – USA

 

Réalisé par René Clair

 

Avec Frederic March, Veronica Lake, Robert Benchley, Susan Hayward, Cecil Kellaway, Elizabeth Patterson

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Tout est parti du roman « The Passionate Witch » entamé par Thorne Smith et terminé par Norman H. Watson à cause du décès prématuré du premier écrivain. Cette petite pépite d’humour et de fantaisie séduit très tôt le cinéaste René Clair qui, après La Belle ensorceleuse, cherche une nouvelle comédie à mettre à son actif. La lecture du livre de Smith et Watson, que lui conseille son agent, le convainc d’en tirer une adaptation. Preston Sturges s’en voit proposer la production, pour le compte de Paramount Pictures. Reste à trouver un scénariste susceptible de transposer le texte à l’écran. À partir de là, la production va s’avérer quelque peu chaotique. Initialement embauché, Dalton Trumbo jette l’éponge à cause de mésententes artistiques avec Preston Sturges, qui lui-même quitte le navire en cours de route faute de pouvoir se mettre d’accord avec René Clair ! Ce sont finalement les auteurs Robert Pirosh et Marc Connelly qui sont seuls crédités pour le script final, Clair ayant lui-même beaucoup contribué à l’écriture des dialogues. Dès le prologue de son film, le réalisateur nous donne le ton : après l’exécution d’une sorcière dans un bois nocturne du XVIIème siècle en plein Salem, un juge d’aspect sévère et revêche annonce un second bûcher, mais propose d’abord un entracte, pendant lequel un vendeur à la criée propose des cacahuètes à l’assistance !

La suite est un rapide aperçu de trois siècles de déboires amoureux des descendants du juge, à cause de la malédiction que lui a lancée la sorcière, condamnant tous les hommes de sa lignée à épouser des femmes cruelles et des mégères. Le récit se met alors en place au début des années 40. Après le désistement de Joel McCrea (héros des Chasses du comte Zaroff), c’est Frederic March, mémorable savant tourmenté de Docteur Jekyll et Mister Hyde, qui incarne le dernier descendant actuel frappé par la malédiction. Il s’agit de Wallace Wooley, un politicien sur le point d’être élu gouverneur. La sorcière, qui fend les airs avec son père sous la forme d’une fumée blanche et chevauche même, sous cet aspect vaporeux, un manche à balais, prend les traits adorables de Veronika Lake. Ramenée à la vie après que la foudre ait frappé l’arbre où reposaient ses cendres, elle provoque une série de catastrophes le jour du mariage de Wooley qui tombe aussitôt amoureux d’elle et finit par l’épouser…

« Oh chéri je t’aime ! »

Gorgée de dialogues incisifs et savoureux, Ma femme est une sorcière agite bien souvent les zygomatiques des spectateurs, comme lorsque la cérémonie du mariage du futur gouverneur est inlassablement perturbée puis recommencée, irritant jusqu’au point de rupture une fiancée qui éprouve de plus en plus de difficultés à sourire à l’assistance. Cerise sur le gâteau : la chanteuse d’opérette engagée à l’occasion qui s’égosille sur un « Oh chéri je t’aime ! » de moins en moins adapté aux circonstances. Des moments drôles de cet acabit,  Ma femme est une sorcière en compte beaucoup, se positionnant comme l’un des mètres étalons du double genre comique et fantastique. L’as des effets visuels Gordon Jennings agrémente le film de quelques jolis trucages, comme les fumées volantes qui se réfugient dans des bouteilles, l’incendie du building des pèlerins ou encore l’envol de la voiture au-dessus de la ville nocturne. Le film de René Clair sera la source d’inspiration principale – et parfaitement assumée – de la série Ma sorcière bien aimée.

 

© Gilles Penso


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