MEGAN (2022)

Une jeune roboticienne surdouée crée un nouveau modèle de jouet évolutif qui va bientôt échapper à tout contrôle…

M3GAN

 

2022 – USA

 

Réalisé par Gerard Johnstone

 

Avec Allison Williams, Violet McGraw, Ronny Chieng, Amie Donald, Brian Jordan Alvarez, Jen Van Epps, Stephane Garneau-Monten, Lori Dungey, Jenna Davis

 

THEMA JOUETS I ROBOTS

James Wan ne manque pas d’idées. L’homme à l’origine des sagas Saw, Conjuring et Insidious ne rate jamais une occasion de décliner les thématiques phares de son genre favori : l’horreur. Tôt ou tard, il allait s’attaquer au motif du jouet maléfique. Certes, la trilogie Annabelle, dérivée du premier Conjuring, abordait déjà frontalement le sujet. Mais avec M3gan, il souhaite coupler la figure de la vilaine poupée à celle du robot tueur, avec en filigrane une réflexion sur les dérives de notre rapport à la technologie. Pour donner corps à cette envie, Wan et son coproducteur Jason Blum s’appuient sur la plume d’Akela Cooper (scénariste des séries American Horror History, Luke Cage et Star Trek : Strange New Worlds, mais aussi du long-métrage Malignant). Pour la mise en scène, le nom de Gerard Johnstone s’impose assez rapidement. La comédie d’horreur Housebound qu’il a signée en 2014 a tapé dans l’œil de Wan qui voit chez lui l’homme de la situation, capable de trouver l’équilibre entre les frissons, l’humour noir et l’émotion. Le film est budgété à 12 millions de dollars. Il en rapportera dix fois plus. Décidément, James Wan est une véritable poule aux œufs d’or !

M3gan est le diminutif de « Modèle 3 Générateur d’Androïde ». Cette poupée d’un mètre 24 de haut, faite de silicone et de circuits électroniques, est la dernière trouvaille de Gemma (Allison Williams), géniale roboticienne qui travaille pour la puissante compagnie de jouets Funki, toujours en quête de la dernière trouvaille qui ravira les enfants et remplira les tiroirs caisses. Le patron de Gemma, David Lin (Ronny Chieng), voit ce prototype d’un mauvais œil et préfèrerait qu’elle se concentre sur les jouets rigolos évolutifs dont raffolent les petites filles. En voyant les capacités étonnantes de M3gan, il se ravise. Cette invention est révolutionnaire. Mais son intelligence artificielle n’est-elle pas susceptible d’échapper à tout contrôle ? La réponse est oui, bien sûr, dans la mesure où le scénario reprend logiquement à son compte la mécanique narrative des mésaventures de Frankenstein, le plus célèbre des apprentis-sorciers. La gentille poupée va se révéler le plus terrifiant des monstres, prenant corps à l’écran grâce aux performances combinées de l’actrice Amie Donald, des créations animatroniques du studio Morot FX et des effets numériques supervisés par Weta Digital. Le résultat est bluffant.

Terminatoy

M3gan prend le temps nécessaire pour nous présenter ses deux personnages centraux et leur état émotionnel : Cady, la fillette soudain orpheline, et Gemma, sa jeune tante s’improvisant maladroitement famille d’accueil. Sans précipitation et avec une subtilité qui s’attache aux détails, le film aborde la gestion du deuil mais aussi l’équilibrage délicat entre une vie professionnelle passionnante et une vie personnelle soudain complexifiée. Lorsque M3gan entre en piste, ce n’est pas seulement pour s’annoncer comme une émule féminine de Chucky ou pour saisir l’opportunité de discourir sur les dérives possibles de l’intelligence artificielle (bien que ces deux éléments soient majeurs dans la progression du film et dans ses futurs rebondissements), mais surtout pour tirer la sonnette d’alarme sur la propension des humains à déléguer aux machines leurs propres responsabilités. Car ce qui préside à la création et au lancement de cet androïde ludique est avant tout l’incapacité – ou la non-volonté – pour Gemma de s’occuper de sa nièce à temps plein. En voulant faire de M3gan une quasi-mère de substitution, elle amorce involontairement le drame. Contrairement à Chucky, la poupée robotique n’est pas intrinsèquement maléfique mais agit selon ce qui lui semble le plus approprié. En ce sens, nous sommes plus proches d’Isaac Asimov que de Don Mancini. La force du design de ce jouet intelligent repose sur la balance habile entre l’artificialité et le mimétisme humain. L’anthropomorphisme se pare ici d’une couche d’irréalisme suffisamment marquée (le visage sans émotion, les grands yeux fixes) pour susciter le malaise. Inévitablement, les mécanismes d’une épouvante plus classique, hérités de Jeu d’enfant et de ses suites, se mettent en œuvre au cours du troisième acte, reposant sur des effets efficaces mais connus. Le climax va sans doute trop loin dans sa volonté de satisfaire les spectateurs et leur envie légitime d’un affrontement musclé et spectaculaire. La subtilité s’évapore donc au moment du final, sans pour autant atténuer l’impact du film et les passionnantes ramifications de son scénario.

 

© Gilles Penso


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BLACK PANTHER : WAKANDA FOREVER (2022)

Après le décès de Black Panther, le Wakanda doit faire face à la convoitise des grandes puissances du monde mais aussi affronter une nouvelle menace…

BLACK PANTHER – WAKANDA FOREVER

 

2022 – USA

 

Réalisé par Ryan Coogler

 

Avec Letitia Wright, Lupita Nyong’o, Danai Gurira, Winston Duke, Angela Bassett, Tenoch Huerta, Martin Freeman

 

THEMA SUPER-HEROS I SAGA MARVEL COMICS I MARVEL CINEMATIC UNIVERSE

Trentième film du Marvel Cinematic Universe, Wakanda Forever a attiré l’attention malgré lui en raison de la disparition tragique de Chadwick Boseman, l’interprète du héros-titre. Après avoir brièvement envisagé de confier le rôle à un autre acteur, Kevin Feige, le patron de Marvel, décida finalement d’intégrer la mort de Black Panther au scénario. Quentin Tarantino déclarait en décembre 2022 que les acteurs du MCU n’étaient pas de vraies vedettes et que les fans se déplaçaient avant tout pour voir les personnages qu’ils incarnaient. Wakanda Forever était-il condamné à l’insuccès en se retrouvant privé à la fois de son acteur principal ET de sa figure héroïque centrale ? Une gageure, d’autant que Black Panther fonctionnait, quoi qu’en dise le Sieur Quentin, en grande partie sur le charisme du regretté Chadwick Boseman. Le succès est pourtant au rendez-vous (du moins au box-office) et Wakanda Forever clôture la quatrième phase du MCU comme elle avait commencé : avec des films en demi-teinte certes mais pas tout à fait déplaisants en raison d’une tonalité différente de leurs prédécesseurs. A la façon des Éternels, il s’agit ici d’une histoire sans personnage central (et pour cause…) développant à contrario une dynamique de groupe qui apportent une plus grande densité dramatique au récit.

Dans son laboratoire, Shuri (Letitia Wright), la sœur de T’Challa, tente désespérément de trouver un remède mais en vain. Sans son leader, le Wakanda devient dès lors vulnérable et le vibranium que recèlent ses terres fait l’objet de toutes les convoitises. La reine Ramonda (Angela Bassett) s’invite alors aux Nations Unies pour les mettre en garde contre le fait que toute tentative des grandes puissances de profiter de la faiblesse passagère de son pays fera l’objet de représailles. La France est d’ailleurs désignée ici comme coupable potentiel d’ourdir un plan dans cette optique ! Surgit alors une menace venue de nulle part : Namor (Tenoch Huerta), roi du royaume sous-marin de Talokan (dans le comics il s’agissait de l’Atlantide, mais Marvel a voulu éviter ici toute confusion avec l’Aquaman de DC Comics), décide à son tour de rentrer dans la danse pour s’accaparer les fameuses ressources tant convoitées du vibranium. Loin d’être un vilain de plus, le personnage échappe à tout manichéisme. Ses motivations font sens, bien qu’il doive fatalement entrer en conflit avec le Wakanda, l’occasion d’une jolie bataille d’eau en milieu de métrage.

Un Namor éternel

Ryan Coogler ne cherche pas à créer un suspense déplacé autour de la disparition de son personnage/acteur principal en annonçant la triste nouvelle dès la scène d’introduction, mais la façon dont il la met en scène recourt à quelques artifices de mise en scène peu subtils pour souligner une émotion déjà naturellement latente. Et si l’absence de musique lors du déploiement du logo Marvel entièrement illustré d’images de Black Panther fait preuve de toute la retenue et la sobriété attendues, l’ajout du bruit du vent pour amplifier le silence dans la salle tient déjà de la manipulation dramatique. La cérémonie d’enterrement du roi T’Challa vient ensuite brouiller définitivement la frontière entre réalité et fiction : lorsque les larmes coulent sur les joues des Wakandais et qu’ils chantent leurs prières, on ne sait si nous regardons des acteurs pleurer leur partenaire ou les personnages leur roi. On frise ainsi une forme d’exhibitionnisme dans cette volonté de vouloir filmer la contrition et les pleurs, mâtiné d’une forme d’opportunisme dramatique et commercial pour surfer sur le « buzz » de la disparition de Chadwick Boseman. Cette réserve éthique mise à part, Wakanda Forever s’avère objectivement plus intéressant et mieux maîtrisé que le premier épisode (notamment une scène de poursuite en voiture générique tombée comme un cheveu dans la soupe). Et bien que sa durée excessive (2h41) aurait mérité un petit élagage, le principal est là avec un déroulement scénaristique clair et sans hors-sujet cette fois. En l’absence de véritable personnage central, Ryan Coogler doit miser sur d’autres atouts, en offrant quelques moments forts à Letitia Wright et Angela Bassett (nommée aux Golden Globes dans la catégorie « meilleur second rôle féminin », une première pour Marvel), et en développant une dimension géopolitique certes superficielle, mais dans le prolongement de l’amorce tentée par Captain America : Civil War en 2016. Le royaume du Wakanda devient également plus tangible, presque un personnage à part entière. Mais paradoxalement, la vraie bonne surprise du film reste Namor, un nouvel antagoniste nuancé, qui reviendra sans nul doute squatter les futurs films du MCU.

 

© Jérôme Muslewski


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LE RETOUR DE L’HOMME COLOSSE (1958)

Le géant hargneux du Fantastique homme colosse est de retour dans cette séquelle débridée, plus destructeur que jamais…

WAR OF THE COLOSSAL BEAST

 

1958 – USA

 

Réalisé par Bert I. Gordon

 

Avec Dean Parkin, Sally Fraser, Roger Pace, Russ Bender, Rico Alaniz, Charles Stewart, George Becwar, Roy Gordon, Robert Hernandez, George Milan

 

THEMA NAINS ET GÉANTS

Visiblement assez attaché au personnage qu’il avait créé dans Le Fantastique homme colosse, Bert I. Gordon décida de le ressusciter illico dans cette séquelle réalisée l’année suivante, autour d’un scénario très modérément convaincant. En dépit de toute logique, le colonel Manning a donc survécu aux tirs nourris de l’armée. Il se manifeste dans un premier temps par des empreintes géantes, puis par l’intervention d’un jeune Mexicain en état de choc et par la disparition mystérieuse d’un camion. Lorsqu’il paraît enfin, on constate que le comédien Glenn Langan a été remplacé par Dean Parkin, l’interprète de The Cyclops, ce qui tombe assez bien car Carl Taylor lui concocte à nouveau un maquillage qui n’a rien d’un masque de beauté. Brûlé à la fin du film précédent, le colosse a la partie droite du visage dévastée. Du coup, l’un de ses yeux n’est plus qu’une grande orbite vide et la moitié de sa bouche est déchiquetée, affichant de vilaines dents. Ce qui n’altère guère sa diction, puisqu’ici le colosse se contente de pousser des grondements sourds (le seul mot qu’il s’avère capable de prononcer est le prénom de sa sœur, Joyce).

Outre son impact visuel intéressant – compensant son manque de subtilité – ce maquillage excessif permet aux spectateurs d’accepter plus facilement le changement d’acteur entre les deux films. Les trucages qui font interagir le colosse avec les humains et les décors réels, à base de doubles expositions et de caches fixes ou mobiles, sont plutôt astucieux, malgré quelques différences de contraste et quelques liserés indésirables les trahissant parfois. Mais Gordon a le mérite de continuer à superviser lui-même tous les effets visuels, preuve qu’il reste un parfait « couteau suisse ». Après avoir été endormi par du pain garni de somnifère, Manning passe une grande partie du film ligoté dans un hangar, à se souvenir de larges extraits du Fantastique homme colosse. Cette astuce est le moyen idéal de gagner quelques minutes de métrage à bas prix, à la grande joie du coproducteur Samuel Z. Arkoff qui tient les cordons de la bourse. Le film ne dure pourtant que 69 minutes.

Un final survolté

Les choses se gâtent lorsqu’il est question d’exiler Manning sur une île déserte. Le géant ne l’entend pas de cette oreille et s’échappe, ébloui par les projecteurs de l’armée, puis soulève dans les airs un car scolaire qu’il menace de saccager (autrement dit une jolie maquette de quarante centimètres de long). Sa minuscule sœur l’en dissuade, et Manning, pris de remords, finit par se suicider en s’électrocutant sur un pylône électrique, au cours d’un final très abrupt (tourné en couleur, alors que le reste du métrage est en noir et blanc) clôturant un diptyque cinématographique pour le moins surprenant. A part le passage à vide central, l’intrigue du Retour de l’homme colosse reste efficacement rythmée, suffisamment concise pour évacuer tout sentiment d’ennui et régulièrement ponctuée de scènes spectaculaires mettant en vedette le monstre. Étant données les ambitions simples d’un tel film, nous n’en demandons pas plus. Le Retour de l’homme colosse fut distribué par American International Pictures en double-programme avec La Révolte des poupées, un autre divertissement délirant signé Bert I. Gordon.

 

© Gilles Penso


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GÉNÉRATION PROTEUS (1977)

Une jeune femme est séquestrée par un ordinateur extrêmement puissant qui prend le contrôle de son appartement puis lui réclame l’impensable…

DEMON SEED

 

1977 – USA

 

Réalisé par Donald Cammell

 

Avec Julie Christie, Fritz Weaver, Gerrit Graham, Berry Kroeger, Lisa Lu, Larry J. Blake, John O’Leary, Alfred Dennis

 

THEMA OBJETS VIVANTS I ROBOTS

A mi-chemin entre l’horreur et la science-fiction, Génération Proteus s’inscrit dans un cadre légèrement futuriste et porte en substance de nombreuses obsessions chères à son réalisateur Donald Cammell. Ce dernier est une personnalité atypique dans le milieu artistique. Peintre, scénariste, proche des Rolling Stones et de Marlon Brando, il n’aura réalisé qu’une poignée de longs-métrages dans sa carrière, notamment le très remarqué Performance en 1970 (co-dirigé par Nicolas Roeg), puis le thriller horrifique L’Œil du tueur en 1987 et le polar sulfureux Wild Side en 1996. Le reste de ses activités est surtout dédié à la mise en scène de clips musicaux, notamment pour le groupe U2. Génération Proteus n’est pas un projet personnel, dans la mesure où il s’agit de l’adaptation du roman de Dean Kontz « La Semence du Démon », publié en 1973, mais Cammell parvient à se l’approprier pleinement, malgré la frustration de ne pas avoir pu obtenir Brando dans le rôle masculin principal. Son casting ne démérite pas pour autant, avec en tête Julie Christie, Fritz Weaver et Robert Vaughn (non crédité au générique) dans le rôle vocal du redoutable ordinateur Proteus.

Avant-gardiste, le scénario de Génération Proteus (co-écrit par Robert Jaffe et Roger O. Hirson) s’intéresse à l’ingénieur Alex Harris (Weaver) qui vient de se séparer de sa femme Susan (Christie). Cette dernière vit dans un appartement entièrement géré par un système domotique baptisé « enviromod ». Tout y est contrôlé par ordinateur : la lumière, la musique, les boissons, les stores, les portes… Bref, des gadgets robotiques et des caméras ont été installés partout. De son côté, Alex a mis au point un super ordinateur répondant au nom de Proteus IV, qui s’intéresse aux êtres humains et décide de les étudier. Pour y parvenir, il réclame un terminal personnel, ce qu’Alex lui refuse. Proteus prend alors l’initiative de s’approprier le terminal que son créateur possède dans l’appartement où vit Susan. À partir de là, les choses dégénèrent à toute vitesse. L’ordinateur prend en effet le contrôle de l’appartement et séquestre la jeune femme. « Essayez d’avoir un comportement rationnel », lui dit-il d’un air qui se veut apaisant. Mais la suite des événements n’incite guère au calme, dans la mesure où Proteus contrôle à distance l’un des robots (un chariot équipé d’un bras articulé) qui s’empare de Susan, l’attache sur une table et découpe ses vêtements. Le premier objectif de Proteus : effectuer des analyses médicales sur son corps. Le suivant : réclamer d’elle un enfant !

Contre-nature

En s’appuyant sur l’inéluctable omnipotence d’un ordinateur ayant – comme un monstre de Frankenstein face à son créateur – décidé d’échapper à tout contrôle en suivant sa propre voie, fut-elle contre-nature, Génération Proteus, collecte des séquences de suspense d’une redoutable efficacité. C’est par exemple le cas lorsqu’un des collègues d’Alex décide de lui rendre visite. La machine intelligente recrée alors l’image de Susan via le visiophone et l’éconduit. Lorsque le collègue en question revient à la charge, c’est en machine géante faite de polygones articulés à géométrie variable que Proteus se transforme pour faire front (via de très efficaces effets spéciaux mécaniques conçus par l’équipe de Tom Burman). Le film nous interroge naturellement sur les questions éthiques liées à la robotique et à l’intelligence artificielle, mais aussi sur le concept même de nature humaine. A Proteus, qui lui signifie son envie d’étudier son corps, Susan répond : « mon esprit et mon corps ne font qu’un. » Mais ce concept de fusion entre le contenant et le contenu semble échapper à la machine, qui pousse l’opiniâtreté jusqu’à insérer une aiguille dans le cerveau de sa captive pour lui implanter la volonté d’avoir un enfant. Le film distille ainsi une terreur viscérale et sensitive qui touche la chair autant que l’intellect. Inéluctable, le climax nous offre une sorte de « trip » psychédélique fait d’images cosmiques et géométriques soutenues par une partition planante de Jerry Fielding. 2001 l’odyssée de l’espace nous revient alors à l’esprit. En voyant Génération Proteus, Warren Beatty aurait téléphoné à Julie Christie pour lui dire avec embarras : « tu viens de ruiner ta carrière ! » Il l’engagera pourtant l’année suivante pour jouer à ses côtés dans Le Ciel peut attendre.

 

© Gilles Penso


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CANADIAN BACON (1995)

Le seul film de Michael Moore qui ne soit pas un documentaire imagine un conflit improbable entre les USA et le Canada…

CANADIAN BACON

 

1995 – USA

 

Réalisé par Michael Moore

 

Avec John Candy, Alan Alda, Rhea Perlman, Kevin Pollak, Rip Torn, Kevin J. O’Connor, Bill Nunn, G.D. Spradin, Steven Wright, Jim Belushi, Dan Aykroyd

 

THEMA POLITIQUE FICTION

Canadian Bacon fait figure d’exception dans la carrière de Michael Moore, dans la mesure où il s’agit de sa seule œuvre de fiction. Signataire jusqu’alors de trois documentaires (dont le fameux Roger et moi), il allait par la suite poursuivre dans la même discipline avec quelques coups d’éclat tels que Bowling for Columbine, Fahrenheit 9/11 ou Sicko. Le travail de Moore se distingue par son caractère grinçant, son engagement politique et sa propension à se mettre lui-même en scène. L’envie de se frotter à la fiction (et même à la politique-fiction, à deux doigts de la science-fiction) naît pendant la première guerre du Golfe, période où la cote de popularité du président George Bush grimpe soudain à 90% aux États-Unis. Fasciné par ce chiffre – et par le travail de propagande orchestré selon lui par les médias pendant l’opération « Tempête du désert » -, Moore se met à imaginer une situation dans laquelle le président américain déclencherait une guerre arbitraire avec un pays voisin pour conserver le soutien du public. L’idée est séduisante, mais une bonne cinquantaine de sociétés de production tournent le dos au projet, peu convaincues par son potentiel ou sa pertinence. C’est finalement auprès de Maverick Productions, la compagnie de Madonna, que Michael Moore trouve le soutien nécessaire pour mettre en chantier Canadian Bacon.

À mi-chemin entre Docteur Folamour et 1941 (dont la partition, signée John Williams, semble influencer celle d’Elmer Bernstein), cette comédie satirique part donc d’un postulat pour le moins surprenant. Suite à une paix prolongée, l’Amérique vit une cruelle crise économique. Toutes les armes militaires (y compris les missiles) sont vendues aux enchères, les chômeurs se donnent la mort en grand nombre (les policiers gagnent 25 dollars par suicidaire dissuadé, et 50 dollars par corps repêché !) et la cote de popularité du président des États-Unis est au plus bas. Ce dernier n’a plus comme excuse la guerre froide pour garder ouvertes les usines de missiles. Ses conseillers insistent : il faut trouver un nouvel ennemi pour détourner l’attention de l’opinion publique de la crise économique qui progresse dans le pays. Il supplie le nouveau président russe de revenir au bon vieux temps ou du moins de faire semblant d’être une menace. Sa demande étant rejetée, le président n’a qu’un seul pays au monde qui soit assez grand et assez proche pour convaincre le peuple américain qu’il est en danger : le Canada.

Le chant du cygne de John Candy

Le Canada est ici décrit tel qu’il est vu par les Américains, sous un jour très caricatural : propreté et politesse poussées à l’extrême, flegme imperturbable et accent impayable. La scène où le motard (Dan Aykroyd) arrête un camion recouvert de graffitis insultant les Canadiens pour demander au chauffeur (le débonnaire John Candy) de les écrire aussi en français, pour ne pas froisser les Québécois, est savoureuse. Tout comme le journal télévisé américain développant une paranoïa anti-canadienne : « Les Canadiens sont parmi nous ! » scande un slogan, tandis qu’apparaissent à l’écran les photos de William Shatner, Michael J. Fox ou encore Mike Myers ! On note aussi une parodie de Rencontres du 3ème type, à travers le personnage de Honey (Rhea Perlman) qui sculpte en terre glaise une forme verticale qui la fascine, et qui s’avère être la tour de Toronto. Dommage que Michael Moore ne se soit pas laissé aller plus franchement au burlesque. Car tel quel, Canadian Bacon alterne les scènes de délire pur avec des passages beaucoup plus sages sans toujours parvenir à trouver le ton juste. Canadian Bacon sera le dernier film mettant en vedette John Candy, décédé peu après la fin du tournage.

 

© Gilles Penso


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INVASION EXTRATERRESTRE (1957)

D’improbables aliens à tête de chou débarquent dans une petite ville des Etats-Unis et attaquent la jeunesse locale avec leurs doigts-seringues…

INVASION OF THE SAUCER-MEN

 

1957 – USA

 

Réalisé par Edward L Cahn

 

Avec Steve Terrell, Gloria Castillo, Frank Gorshin, Raymond Hatton, Lyn Osborn, Sam Buffington, Don Shelton

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES

Grand spécialiste des séries B à tout petit budget, Edward L. Cahn est un stakhanoviste qui enchaîne les tournages à un rythme effréné. La seule année 1957 compte pas moins de cinq longs-métrages portant sa signature, le plus fameux d’entre étant sans conteste cet impensable Invasion of the Saucer-Men (rebaptisé chez nous Invasion extraterrestre lors de sa sortie en DVD). Au départ imaginée comme un film de science-fiction très sérieux, cette œuvrette sympathique se mue progressivement en comédie au fil de son élaboration. Mais son intention initiale n’est pas totalement évacuée. La tonalité oscille ainsi bizarrement entre le premier et le second degré. L’ouverture joue ouvertement la carte humoristique. Après l’affichage plein écran du texte « A true story of a flying saucer » (« L’histoire vraie d’une soucoupe volante »), le générique défile aux côtés d’une série de dessins caricaturaux. La voix-off narrative accentue le caractère léger de l’approche. Le prologue nous familiarise avec deux bons à rien qui traînent un soir dans le bar de la petite ville rurale de Hicksville où ils viennent de s’établir. L’un d’eux prend sa voiture, traverse une route de campagne et – comme plus tard le David Vincent des Envahisseurs – voit apparaître une soucoupe volante dans le ciel. Il s’agit d’une maquette sommaire bricolée par l’artisan des effets spéciaux Paul Blaisdell et soutenue par des fils bien visibles. Cet engin sera réutilisé quelques années plus tard pour l’un des épisodes de la série Au-delà du réel.

Cette apparition annonce une invasion extraterrestre, comme l’exprime très explicitement le titre français. Les moyens du film étant minuscules, les envahisseurs d’outre-espace se limitent à une petite demi-douzaine et sont interprétés par des acteurs de petite taille. Leur look invraisemblable a beaucoup participé au statut d’œuvre culte du film. Ils sont en effet affublés d’une tête démesurée au crâne en forme de choux, d’oreilles pointues, de grands yeux de félins exorbités et d’un rictus carnassier. Quant à leurs griffes, on jurerait des gants faits de morceaux de laitue, dont les doigts sont des seringues injectant de l’alcool à leurs victimes ! Sans compter cette main autonome qui rampe toute seule sur le sol, surmontée d’un œil globuleux ! C’est à nouveau Paul Blaisdell qui est responsable de ces créatures risibles. Conscient sans doute du manque de crédibilité de ses extraterrestres, Edward L. Cahn les cache chaque fois que possible derrière des buissons et des fougères, ce qui n’empêche pas le matériel publicitaire de l’époque de les exhiber sous toutes leurs coutures. Parmi les séquences les plus abracadabrantes d’Invasion of the Saucer Men, il faut sans doute citer le combat d’un des aliens contre un taureau. Un grand moment de n’importe quoi !

Alien contre taureau !

Les héros du film sont des jeunes amateurs de rock’n roll qui passent leur temps à se bécoter en couple dans leurs belles voitures mais seront finalement les seuls remparts contre l’invasion (d’autant qu’aucun des « adultes responsables » ne prête le moindre crédit à leur témoignage). Signe des temps, Invasion extraterrestre est un de ces films où les filles poussent des hurlements inutiles et pleurnichent tandis que les garçons prennent courageusement les choses en main. Le rapport des femmes à l’automobile, tel qu’il est décrit dans le film, est à ce titre édifiant. Elles sont incapables de faire la différence entre une batterie et un radiateur (quelle honte !) mais font installer des rétroviseurs tous neufs parce qu’« une fille a toujours besoin d’un miroir supplémentaire ». Ah, les jolis clichés sexistes des années 50 ! Bien sûr, il faut appréhender tout ça avec le recul nécessaire et replacer dans son contexte cette série B somme toute très inoffensive. Le budget étant extrêmement limité, les personnages et leurs véhicules n’en finissent pas de traverser les mêmes bouts de campagne, tout étant tourné en studio au même endroit : l’orée du bois, la propriété d’un vieux fermier grincheux, un décor sommaire de commissariat ou encore un coin de rue. Distribué par American International Pictures en double-programme avec I Was a Teenage Werewolf, Invasion of the Saucer Men se taille une belle place au box-office (compte tenu de son investissement de départ très modeste) et demeure aujourd’hui l’un des films favoris des amateurs de SF pulp des fifties.

 

© Gilles Penso


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PERVERT ! (2006)

Du gore, de l’humour, de l’érotisme et un monstre affamé parfaitement improbable sont au menu de cette série Z potache…

PERVERT !

 

2006 – USA

 

Réalisé par Jonathan Yudis

 

Avec Mary Carey, Sean andrews, Darrell Sandeen, Juliette Clarke, Sally Jean, Jonathan Yudis, Tula, Candice Hussain, Malik Carter

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

L’ombre de Russ Meyer et de Herschell Gordon Lewis plane sur Pervert !, un délire comico-érotico-gore qui échappe à toutes les étiquettes et dont le poster clame en guise de slogan : « Sexe ! Gore ! Liberté ! ». Jusqu’alors spécialisé dans le documentaire pour le petit écran, le réalisateur Jonathan Yudis concrétise ici ses envies de fiction cinématographique et mixe toutes ses influences filmiques par le biais d’un scénario démentiel rédigé par son ami Mike Davis. James (Sean Andrews), un jeune homme un peu niais, traverse les Etats-Unis en voiture pour rejoindre son père Hezekiah (Darrell Sandeen, entr’aperçu dans L.A. Confidential), un fermier sexagénaire et obsédé sexuel qui vit en compagnie de prostituées aux poitrines outrageusement volumineuses (notamment la plantureuse Cheryl, incarnée par la star du porno Mary Carey qui fit beaucoup parler d’elle en se présentant au poste de gouverneur de la Californie en 2003 face à Arnold Schwarzenegger !).

Entre l’assouvissement de ses fantasmes lubriques et ses travaux à la ferme, le vieil Hezekiah trouve un peu de temps libre pour créer dans son atelier des « œuvres d’art » d’un genre un peu spécial, puisqu’il s’agit de sculptures de viande ! Lorsque les donzelles se mettent à passer de vie à trépas avec force giclures de sang, notre héros soupçonne immédiatement son géniteur, dont l’équilibre mental ne semble pas franchement stable. Mais la vérité est toute autre : le coupable de cette vague de crimes n’est autre que le propre sexe de James ! Soucieux de s’attirer les faveurs du beau sexe sans le moindre effort, le jeune homme avait en effet demandé à un sorcier vaudou d’ensorceler son pénis et de le rendre irrésistible. Mais les conséquences sont pour le moins fâcheuses, car le phallus de James, capable de se détacher et de se déplacer par ses propres moyens, perpètre désormais les meurtres les plus sanglants dans son entourage…

En-dessous de la ceinture

Digne de Troma, ce scénario hallucinant est avant tout le prétexte à un déferlement de séquences hystériques et hilarantes au cours desquelles Jonathan Yudis (qui joue lui-même le rôle d’un garagiste punk, néo-nazi et homosexuel !) se fait plaisir en déclarant son amour au cinéma d’exploitation des années 70. D’où une photographie 16 mm aux couleurs criardes, une bande son délicieusement seventies, des pin-up dénudées se déhanchant en split-screen en guise d’interludes sur fond de désert, et quelques allusions à l’univers du comic book au cours du prologue et de l’épilogue. Les effets gore, volontairement excessifs, prêtent bien plus au rire qu’au frisson, et le « monstre » du film est un pénis animé image par image qui s’avère capable de rire, pleurer ou mordre avec beaucoup d’expressivité ! Du coup, une autre référence cinéphilique vient à l’esprit : l’inénarrable Flesh Gordon de Michael Benveniste dans lequel les héros affrontaient un redoutable « pénisaurus » en animation. Tourné en deux semaines avec un budget ne dépassant pas les 50 000 dollars, Pervert ! eut les honneurs d’une sortie en salles aux Etats-Unis en février 2005, avant de connaître un véritable petit succès auprès des aficionados lors de son édition en DVD un an plus tard.

 

© Gilles Penso


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MALPERTUIS (1972)

Le réalisateur des Lèvres rouges revisite d’une manière insolite les grandes figures de la mythologie à l’aide d’un casting inattendu…

MALPERTUIS

 

1972 – BELGIQUE

 

Réalisé par Harry Kümel

 

Avec Mathieu Carrière, Jean-Pierre Cassel, Suzan Hampshire, Michel Bouquet, Orson Welles, Charles Janssens, Sylvie Vartan

 

THEMA MYTHOLOGIE

Tourné intégralement en anglais, le film de vampires Les Lèvres rouges connaît un succès important grâce à sa distribution internationale et permet à son réalisateur Harry Kümel de voir plus grand. Il élargit donc le scope avec Malpertuis, adaptation du roman homonyme de Jean Ray publié une première fois en 1943. Le joli générique d’ouverture, enchaînant les peintures animées, nous invite déjà au voyage. Bénéficiant de moyens conséquents et d’un impressionnant casting international, Kümel raconte ici l’étrange aventure du matelot Yann (le beau Mathieu Carrière, qu’on croirait échappé d’un film publicitaire de Jean-Paul Gaultier), dont le voilier fait escale dans un port flamand après une longue traversée. Le jeune homme découvre que la maison de ses parents s’est écroulée et que sa famille a quitté les lieux depuis bien longtemps. Croyant apercevoir la silhouette de sa sœur Nancy, il traverse les rues pavées de la ville, fort photogéniques et magnifiquement éclairées, erre dans les bas quartiers animés, puis perd connaissance suite à une querelle avec un proxénète jaloux. Au petit matin, il retrouve sa sœur et son oncle Cassave incarné par Orson Welles, plus impressionnant que jamais avec ses allures d’ogre alité. Ce vieillard inquiétant règne sur la cité de Malpertuis. Là s’ébattent les êtres les plus étranges : un prêtre, une servante, un naturaliste, trois sœurs tout de noir vêtues, une jeune femme au regard fuyant…

Chacun de ces individus mystérieux attend manifestement avec impatience la mort du vieil oncle pour toucher un confortable héritage, mais lorsque Cassave annonce les clauses de son testament, beaucoup déchantent. L’argent ne sera en effet partagé qu’à condition que chaque héritier passe le restant de ses jours à Malpertuis sans jamais quitter les lieux. Peu appâté par le gain, Yann tente de percer le mystère de la cité. Tous ses inquiétants voisins et parents semblent en effet en savoir plus qu’ils ne le disent. Ballotté entre les avances de la sensuelle Alice et le coup de foudre qu’il a pour la mystérieuse Euryale, le jeune matelot découvre enfin la vérité, incroyable et inéluctable : les êtres qui hantent Malpertuis sont les dieux de la Grèce antique, déchus depuis que l’homme a cessé de croire en eux. Mourants, ils ont été recueillis par Cassave sur une île lointaine, et vivotent désormais comme de vulgaires petits-bourgeois. Seule la gorgone Euryale a conservé ses redoutables pouvoirs pétrificateurs. C’est Suzan Hampshire qui lui prête ses traits, tout en incarnant également la belle Nancy et la troublante Alice. « Pour être honnête, même si je suis très heureux de la prestation de Susan Hampshire, j’aurais voulu avoir Catherine Deneuve dans ce rôle », avoue Harry Kümel. « Susan Hampshire était beaucoup moins malléable que ne l’aurait été Deneuve. J’aurais pu mieux la façonner, la “remplir“, lui donner exactement l’image que j’avais en tête. Le résultat aurait été un peu plus fou. Cela dit, je n’ai rien à reprocher à Susan qui est sortie de ses rôles habituels pour me proposer une interprétation très intéressante, et qui m’a avoué en avoir retiré beaucoup de plaisir. » (1)

« Mauvais passage »

Le scénario de Malpertuis mixe ainsi avec beaucoup d’audace la mythologie grecque et les légendes flamandes, le titre du film (et donc du roman de Ray) signifiant « Mauvais passage ». Outre l’immense Welles et l’envoûtante Hampshire, le casting brille également par la présence de Michel Bouquet, composant son personnage favori d’être détestable ayant fait de la sournoiserie et de la duplicité ses maîtres mots. Chacune de ses apparitions, le regard fourbe sous son chapeau melon noir, est une véritable délectation. Le film se pare enfin de décors fort graphiques, qui participent beaucoup au climat quasi-surréaliste de l’œuvre. On note dans un petit rôle Sylvie Vartan, incarnant la prostituée Bets qui pousse la chansonnette et précipite le destin de Yann dans la cité perdue de Malpertuis. « Lorsque j’ai présenté Malpertuis au Festival de Cannes, je me souviens que des journalistes un peu snobs, envoyés par des revues très prestigieuses, m’ont demandé : “Monsieur Kümel, trouvez-vous normal de présenter un film de ce genre à Cannes ?“ », raconte le réalisateur. « J’ai trouvé cette question incongrue et stupide. Comme si le « genre » fantastique était devenu persona non grata. Or il n’y a pas plus universel et plus riche comme genre cinématographique que le Fantastique. » (2)

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2018

 

© Gilles Penso


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LA RÉSIDENCE (1969)

Dans ce classique du cinéma d’épouvante espagnol, un tueur mystérieux rôde dans les couloirs d’un pensionnat pour jeunes filles du sud de la France…

LA RESIDENCIA

 

1969 – ESPAGNE

 

Réalisé par Narciso Ibbañez-Serrador

 

Avec Lilli Palmer, Christina Galbo, John Moulder-Brown, Mary Maude, Candida Losada, Tomas Blanco, Pauline Challoner

 

THEMA TUEURS

La Résidence est un film espagnol, mais il aurait tout aussi bien pu être italien tant il s’inscrit dans la mouvance des meilleurs « giallos » des années 60. Il fait d’ailleurs écho aux plus belles œuvres de Mario Bava, Six femmes pour l’assassin en tête, et annonce plusieurs travaux de Dario Argento, notamment Suspiria et Phenomena qui réutiliseront plusieurs composantes de son scénario. L’intrigue se situe dans un pensionnat pour jeunes filles du sud de la France, mené avec autorité par Madame Fourneau (Lili Palmer), une directrice aux méthodes rigoristes qui développe des relations étranges avec ses pensionnaires et voue à son fils de quinze ans un amour extrêmement possessif. En guise de bras droit, Madame Fourneau dispose d’Irene (Mary Maude), une étudiante zélée qui profite de son autorité pour assouvir ses pulsions douteuses et organiser au sein de l’institut de véritables gangs encouragés à la délation et aux expéditions punitives. Cet univers trouble – à travers lequel on peut volontiers lire une métaphore du régime politique répressif de Franco – nous est décrit à travers les yeux de Theresa (Cristina Galbo), une jeune fille de dix-huit ans qui vient d’intégrer l’établissement.

L’épouvante s’immisce progressivement dans ce cadre rigide, via une atmosphère sourde, tendue et moite. Très tôt, les notions d’inceste, d’homosexualité féminine et de sadomasochisme s’insinuent discrètement mais sûrement, tandis que le vernis de l’hypocrisie craque peu à peu. La première séquence éprouvante est celle d’une pensionnaire désobéissante fouettée avec complaisance par trois de ses camarades, sous le regard froid de la directrice agitée par des sentiments contraires. Peu après, c’est un tueur mystérieux qui fait son apparition, assassinant quelques-unes des jeunes filles de l’établissement en prenant soin de faire disparaître les corps et toutes traces du forfait. La première séquence de meurtre, à ce titre, s’avère extrêmement graphique, nimbée d’une musique entêtante, d’un ralenti onirique et d’une succession de fondus enchaînés qui muent quasiment l’horreur en abstraction picturale.

Trouvailles narratives et esthétisme gothique

Débordant d’audace, le metteur en scène Narciso Ibañez-Serrador ose d’autres séquences mémorables, comme celle où l’une des pensionnaires exulte dans la grange, le son de ses ébats amoureux résonnant dans la tête de toutes ses camarades, enfermées dans un cours de broderie, ivres de jalousie et d’envie. Rarement frustration aura été montrée à l’écran avec autant de génie visuel et sonore. Ces trouvailles narratives et cet esthétisme volontiers gothique font oublier les quelques pertes de rythme que subit l’intrigue dans sa seconde partie. Quant à la chute du film, véritable coup de poing émotionnel, elle fait définitivement basculer La Résidence dans l’horreur psychologique, la surprise étant moins liée à l’identité du tueur qu’à son mobile, hallucinant, monstrueux, et pourtant terriblement logique. Souvent considéré comme le point de départ officiel du cinéma d’épouvante en Espagne, le film de Narciso Ibañez-Serrador sortit aux États-Unis sous le titre The House That Screamed.

 

© Gilles Penso


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LE MENU (2022)

Ralph Fiennes entre dans la peau d’un chef austère et renommé dont la table prestigieuse réserve bien des surprises…

THE MENU

 

2022 – USA

 

Réalisé par Mark Mylod

 

Avec Ralph Fiennes, Anya Taylor-Joy, Nicholas Hoult, Hong Chau, Janet McTeer, Paul Adelstein, John Leguizamo, Aimee Carrero, Reed Birney, Judith Light

 

THEMA TUEURS

Le soir de sa lune de miel, le scénariste Will Tracy (plume prolifique du show satirique Last Week Tonight with John Oliver) dîne dans un prestigieux restaurant insulaire norvégien, le Cornelius Sjømatrestaurant, et retire de cette expérience insolite l’idée d’un film qui oscillerait entre la comédie noire, la satire sociale et l’horreur. L’auteur Seth Reiss, lui aussi spécialisé dans l’écriture de shows comiques populaires (The Onion, Late Night with Seth Meyers) se joint à lui pour l’écriture de ce qui deviendra Le Menu. Ce scénario fait le tour d’Hollywood, attirant les convoitises, et sera finalement produit par Adam McKay, Betsy Koch et Will Ferrell. Reste à trouver le réalisateur idéal. C’est d’abord Alexander Payne (Monsieur Schmidt, Nebraska, Downsizing) qui est contacté, avec en tête l’idée de confier le rôle féminin principal à Emma Stone. Mais des contraintes de planning changent les plans initiaux. Stone sera remplacée par l’étonnante Anya Taylor-Joy (The Witch, Last Night in Soho) dont le regard immense lui vaut une réplique taillée sur mesure (« J’ai eu les yeux plus gros que le ventre »). Quant à la mise en scène, elle échoit à Mark Mylod (Ali G, The Big White, Sex List et des tonnes d’épisodes de séries télévisées). Pour doter son film d’un maximum de crédibilité, Mylod s’entoure d’experts du monde de la haute gastronomie (notamment la cheffe étoilée Dominique Crenn) et sollicite le réalisateur de deuxième équipe David Gelb à qui il demande de retrouver certains gimmicks de la célèbre émission culinaire Chef’s Table.

Le Menu nous familiarise d’abord avec Tyler Ledford (Nicholas Hoult), un homme tellement passionné par la gastronomie qu’il est prêt à dépenser une fortune pour participer à un dîner très élitiste organisé dans le restaurant du chef Julian Slowik (Ralph Fiennes), situé sur une île privée. Il y emmène sa compagne Margot Mills (Anya Taylor-Joy), moins enthousiaste que lui mais prête à partager ce plaisir à ses côtés. Dix autres convives se joignent à eux : une critique gastronomique blasée et son rédacteur en chef sans personnalité, un vieux couple d’habitués discrets, une star de cinéma roublarde et son assistante personnelle, trois jeunes cadres arrogants et une vieille dame silencieuse. Au fil du repas, les personnalités se révèlent, les caractères affleurent, les sentiments s’exacerbent. Et l’on finit par constater que ces hôtes personnifient à merveille les sept péchés capitaux. C’est presque à une Cène qu’il nous semble assister, scénographiée par un chef/gourou autoritaire, austère et énigmatique dont chaque plat semble être la pièce d’une grande œuvre dont la finalité reste mystérieuse…

L’ultime souper

Le casting de premier ordre du film est dominé par Ralph Fiennes, parfait en maître de cérémonie sévère et glacial, tandis qu’Anya Taylor-Joy joue les mouches du coche et Nicolas Hoult un gastronome aveuglé par son exaltation. La prestation de John Leguizamo en ex-star de cinéma d’action devenue ringarde (rôle qu’il aurait façonné en pensant à Steven Seagal !) est tout autant délectable. Tous deviennent malgré eux les pantins d’une sorte de théâtre de marionnettes sur le point de se transformer en petite boutique des horreurs. L’atmosphère de menace sourde s’installe dès l’entame mais reste encore indéfinissable dans un premier temps. C’est lorsque se met en route le cérémonial exagérément sentencieux et solennel des grands restaurants étoilés (poussé ici jusqu’à la caricature) que l’inquiétude croit. Il n’est pas impossible de lire dans cette intellectualisation extrême de la gastronomie une critique de cette démarche discutable poussant certains chefs à transformer les plats en exercices conceptuels perdant en cours de route leur fonction première, celle de ravir les papilles et de satisfaire les appétits. Mais c’est surtout d’art de la manipulation qu’il est ici question. On pense aux mécanismes des expériences de psychosociologie au cours desquelles le prestige de l’uniforme (ici celui d’un chef renommé) permet d’autoriser l’inacceptable. Jusqu’où est-on prêt à se soumettre face à une figure faisant autorité ? Sur cette base passionnante, le scénario du Menu rebondit sans cesse, menant les spectateurs par le bout du nez sans lui permettre d’anticiper la tournure que s’apprêtent à prendre les événements.

 

© Gilles Penso


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