976-EVIL (1988)

Pour son premier film en tant que réalisateur, Robert Englund met en scène un service téléphonique connecté directement au diable…

976-EVIL

 

1988 – USA

 

Réalisé par Robert Englund

 

Avec Stephen Geoffreys, Patrick O’Bryan, Lezlie Deane, Jim Meltzler, Maria Rubell, Sandy Dennis, J.J. Cohen, Darren E. Burrows, Gunther Jenson, Robert Picardo

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

À l’instar de 36-15 code : Père Noël, 976-Evil est un film dont le titre est rapidement devenu obsolète dans la mesure où il se réfère à un service en ligne en vogue dans les années 80 puis passé de mode. À l’époque, en tapant 976 puis un mot clé avec les touches du téléphone, il était possible d’avoir les prévisions des résultats sportifs, de discuter avec le Père Noël ou de participer à des conversations coquines. Il n’en faut pas plus pour enflammer l’imagination fébrile de deux scénaristes amateurs du cinéma de genre, Rhet Topham et Brian Helgeland. Le premier a écrit Trick or Treat. Le second est l’auteur du Cauchemar de Freddy puis entrera dans la cour des grands en signant les scripts d’œuvres du calibre de L.A. Confidential, Mystic River ou Man on Fire. Tous deux s’attellent donc à 976-Evil qui, comme son titre l’indique, met en scène un service téléphonique diabolique. La mise en scène échoit à Robert Englund. Après plusieurs années de bons et loyaux services face à la caméra (couronnées par Les Griffes de la nuit et ses suites qui le transformèrent en superstar de l’horreur), l’interprète de Freddy Krueger décide ainsi de passer à la mise en scène. Si ses capacités en ce domaine restent alors à prouver, l’argument marketing est imparable. « Freddy derrière la caméra ! » peut-on ainsi lire sur les posters du film.

Leonard « Spike » Johnson et Hoax Arthur Wilmoth sont deux cousins que tout sépare. Le premier est un sympathique bad boy en blouson noir incarné par le charismatique Patrick O’Bryan à l’aplomb impeccable. Le second est un geek complexé qui vit sous l’emprise de sa mère bigote et à qui Stephen Geoffreys (le fameux Evil Ed de Vampire vous avez dit vampire ?) prête ses traits juvéniles. L’un multiplie les conquêtes sur sa pétaradante moto virile, l’autre se contente de fantasmer et de subir les agressions des loubards du coin. Mais les choses vont changer avec l’apparition d’une petite carte publicitaire vantant les mérites du service d’horoscope en ligne « 976-Evil ». Spike est le premier à le tester. Mais la voix sépulcrale à l’autre bout du fil et les étranges coïncidences qui surviennent après ses prédictions en forme de poèmes sibyllins ne lui disent rien de bien qui vaille. Il lâche donc l’affaire. Lorsque Hoax tombe à son tour sur cet étrange service en ligne, la donne n’est plus la même. Il semble trouver là le moyen de combler ses frustrations et de prendre sa revanche sur ceux qui l’ont humilié…

Raccrochez, c’est une horreur !

L’idée était amusante, mais pour qu’elle donne naissance à un bon film il aurait fallu un scénario mieux construit, moins erratique et surtout plus abouti vis-à-vis des nouveaux pouvoirs du croquemitaine démoniaque que devient Hoax après une exposition prolongée à « la ligne du diable ». Car le voilà soudain mué en une sorte de démon grimaçant et farceur aux ongles crochus et à la peau reptilienne qui, selon l’inspiration, se venge à l’aide de tarentules (une scène dont le potentiel est en partie ruiné par l’apathie léthargique des pauvres bestioles), de ses griffes, de sa force soudain herculéenne ou de capacités paranormales incompréhensibles. Étant donné que la grande majorité des personnages adopte un comportement absurde et excessif et que personne n’est vraiment attachant, l’intérêt du spectateur s’émousse peu à peu. Robert Englund assure le service minimum, sans maladresse ni éclat. Sa mise en scène un peu anonyme s’appuie sur l’esthétique habituelle des films d’horreur de l’époque – elle-même sous influence des clips musicaux alors au sommet de leur vogue – et tente de compenser le manque de moyens par des effets spéciaux pas toujours très concluants mixant les prises de vues réelles et des décors miniatures. Même le maquilleur Kevin Yagher, habituellement plus inspiré (les sagas Freddy et Chucky, Les Contes de la crypte), se contente ici d’élaborer un monstre à la facture peu mémorable. Après 976-Evil, Robert Englund réalisera deux épisodes de la série Les Cauchemars de Freddy et beaucoup plus tard la comédie horrifique Killer Pad.

 

© Gilles Penso

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LA FURIE DU LOUP-GAROU (1972)

Cette quatrième aventure du loup-garou Waldemar mêle la lycanthropie, des expériences scientifiques contre-nature et des mutants bizarres…

LA FURIA DEL HOMBRE LOBO

 

1972 – ESPAGNE

 

Réalisé par José Maria Zabalza

 

Avec Paul Naschy, Perla Cristal, Verionica Lujan, Miguel de la Riva, José Marco, Francisco Amoros, Javier de Rivera, Ramon Lillo, Fabian Conde, Pilar Zorrilla

 

THEMA LOUPS-GAROUS I SAGA WALDEMAR DANINSKY

La Furie du loup-garou est le quatrième épisode de la « saga » consacrée au lycanthrope Waldemar Daninsky. Sa réalisation et sa distribution ayant été entravées par de nombreux problèmes de tous ordres, le film existe dans plusieurs versions aux montages différents, fut d’abord diffusé à la télévision aux États-Unis en 1974, ne sortit en salles en Europe qu’en 1975 et resta inédit chez nous. Un montage suédois titré Wolfman Never Sleeps contient même des séquences de sexe et de nudité, preuve que cet opus ne sait pas trop sur quel pied danser et part dans tous les sens. Car ici, Paul Naschy – acteur principal et scénariste – fait fi de toute continuité et de toute logique, contredisant à peu près tout ce que les épisodes précédents racontaient. Ainsi Waldemar Daninsky, que nous avons connu sous la défroque d’un noble villageois en pleine période gothique, est-il désormais un professeur d’université dans l’Espagne des années 1970. Même les origines du mal qui l’atteint ont changé. Si nous découvrions dans Les Vampires du docteur Dracula qu’il avait été mordu par l’homme-loup Imre Wolfstein pendant une battue en pleine campagne d’Europe de l’est, le scénario de La Furie du loup-garou nous apprend qu’il revient d’une expédition scientifique dans les montagnes du Tibet où il aurait contracté la terrible malédiction. Ce film lui invente même une épouse, Karin Daninsky, incarnée par Veronica Lujan.

Tout repart donc sur de nouvelles bases, aux accents d’une voix off introductive annonçant sur un ton lugubre : « Quand le soleil se couche au-delà des montagnes lointaines et que la pleine lune brille dans le ciel, quelque part sur la terre, un homme se transforme en loup. » Rendu fou de jalousie en apprenant que sa femme le trompait, ce bon vieux Waldemar se transforme en loup-garou dès la lune venue, tue l’épouse infidèle et son amant puis s’électrocute dans les bois en empoignant un câble à haute tension. La scientifique Ilona Ellman (Perla Cristal) fait alors exhumer son cercueil, dans une ambiance embrumée sous haute influence des productions Hammer Films. En émule du docteur Frankenstein, cette savante illuminée qui ne s’embarrasse guère de considérations éthiques ou morales décide de le ranimer en utilisant l’électricité, avec l’aide de trois assistantes plus ou moins consentantes. Son but est de prouver qu’elle est capable de contrôler à distance l’esprit humain. Bien sûr, rien ne se passera comme prévu…

La foire d’empoigne

Commencé par le réalisateur Enrique Equiluz, qui n’aura eu le temps de ne tourner qu’une seule séquence, La Furie du loup-garou sera finalement mis en boîte par José Maria Zabalza, un metteur en scène « paresseux, alcoolique et grossier » d’après le témoignage de Paul Naschy ! On imagine des relations très orageuses entre les deux hommes, ce qui explique en partie les nombreux raccourcis faciles et les innombrables incohérences qui entravent La Furie du loup-garou. Bourré de faux-raccords et de séquences qui s’enchaînent bizarrement au mépris de toute continuité, le film souffre de l’utilisation très maladroite d’un cascadeur qui remplace Paul Naschy dans de nombreuses séquences. Non content de porter un maquillage différent, il ne se déplace pas du tout de la même manière. Selon les plans, le lycanthrope sautille donc hystériquement avec bestialité ou marche droit comme un piquet. Pour rallonger le montage, Zabalza n’hésite pas non plus à reprendre intégralement une séquence des Vampires du docteur Dracula et à l’intégrer artificiellement dans le montage. Portant une tenue différente de celle des autres séquences, Waldemar agresse ainsi un homme et sa fille dans leur bicoque d’un autre siècle. Bref rien ne va plus dans cette foire d’empoigne qui mélange les intrigues amoureuses de soap opera, les mutants bizarres (dont l’un se cache derrière un masque à la Fantôme de l’opéra), les hippies hilares enchaînés dans une crypte, un homme-plante, une louve-garou et un vilain qui endosse une armure de chevalier comme s’il sortait d’un sketch des Monty Pythons ! Très drôle au second degré, La Furie du loup-garou a sombré aujourd’hui dans un oubli légitime.

 

© Gilles Penso

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EVERYTHING EVERYWHERE ALL AT ONCE (2022)

La patronne d’une petite laverie se retrouve plongée dans une multitude de mondes parallèles, face à plusieurs versions alternatives d’elle-même…

EVERYTHING EVERYWHERE ALL AT ONCE

 

2022 – USA

 

Réalisé par Daniel Kwan et Daniel Scheinert

 

Avec Michelle Yeoh, Stephanie Hsu, Ke Huy Quan, James Hong, Jamie Lee Curtis, Tallie Medel, Jenny Slate, Harry Shum Jr., Biff Wiff

 

THEMA MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS

Le concept des mondes parallèles est loin d’être nouveau, mais son intégration dans le Marvel Cinematic Universe l’a replacé sous le feu des projecteurs. Depuis que Spider-Man, Docteur Strange et leurs amis costumés se promènent d’un monde à l’autre pour croiser des versions alternatives d’eux-mêmes et de leur entourage, le multiverse est à la mode. Nous étions forcément curieux de voir à quelle sauce les trublions Daniel Kwan et Daniel Scheinert allaient accommoder ce motif scénaristique. Ceux qui découvrirent leur première œuvre collective, l’inclassable Swiss Army Man mettant en scène un cadavre pétomane incarné par Daniel Radcliffe (!), étaient perplexes. D’emblée, Everything Everywhere All at Once se montre rétif aux étiquettes, mêlant en coulisses des personnalités disparates. À la production, nous trouvons les frères Russo, qui avaient justement su redynamiser l’univers Marvel en revisitant les franchises Captain America et Avengers. Le haut de l’affiche est occupé par la très charismatique Michelle Yeoh, star incontournable du cinéma d’action et d’arts martiaux dans les années 90 et 2000 (Tigre et dragon, Demain ne meurt jamais et tant d’autres). À ses côtés, nous retrouvons avec une surprise mêlée de nostalgie Ke Huy Quan, l’inoubliable Demi-Lune d’Indiana Jones et le temple maudit qui excelle ici dans un registre multiple. Au rayon des antagonistes, Jamie Lee Curtis nous offre une prestation à contre-emploi particulièrement savoureuse. Sans oublier le vénérable James Hong (Blade Runner, Les Aventures de Jack Burton), dans un rôle gorgé d’ambiguïté. Mais ce cocktail étrange ne risquait-il pas de sombrer dans l’indigestion ?

Au début, avouons-le, nous sommes un peu circonspects. Sur un rythme soutenu qui laisse à peine le temps de se familiariser avec les personnages, leur environnement et leurs problèmes, les Daniels nous présentent Evelyn Wang (Michelle Yeoh), patronne débordée d’une petite laverie, Waymond (Ke Huy Quan), son futur ex-mari très attentionné, Joy (Stephanie Hsu), sa fille de plus en plus en décalage avec cette famille « old school », et Gong Gong (James Hong), son père vieillissant dépassé par les événements. Tout ce beau monde se précipite au centre des impôts pour justifier un certain nombre de dépenses auprès d’une contrôleuse acariâtre (Jamie Lee Curtis). Cette situation étant installée, la science-fiction s’invite sans préavis. Evelyn découvre en effet l’existence d’Alpha Waymond, une version alternative de son époux qui lui fait découvrir le monde stupéfiant des univers parallèles et bouleverse sa vie à tout jamais. Les premières péripéties du film sont un peu laborieuses dans la mesure où le scénario est contraint de se surcharger d’explications et de modes d’emplois permettant d’appréhender les mécanismes du multiverse. Mais il faut s’accrocher et entrer dans la danse. En effet, passée cette entame, Everything Everywhere All at Once nous transporte sur un rollercoaster vertigineux proprement grisant. En cours de route, une idée troublante s’esquisse : et si tous ces moments fugitifs où nous sommes perdus dans nos pensées, victimes d’un geste maladroit ou saisis d’une impression étrange s’expliquaient par un effet d’écho avec un ou plusieurs mondes parallèles ?

Le choc des mondes

Rien ne ressemble à ce film, même s’il n’est pas interdit de penser aux univers fêlés de Charles Kaufman, aux trouvailles visuelles de Michel Gondry ou à la liberté de ton de Spike Jonze. Il fallait oser un tel mélange des genres : le kung-fu, la comédie, l’action, l’émotion, la parodie (la relecture de Ratatouille est invraisemblable !), la mise en abîme (Michelle Yeoh incarnant quasiment son propre rôle dans un des mondes alternatifs), l’absurde (le monde des mains-saucisses), l’élégance, la vulgarité… L’alchimie fonctionne pourtant, par miracle, parce que toutes ces facettes finissent par entrer en cohérence et se répondre. Derrière cette profusion d’idées contraires, d’intrigues parallèles, d’univers mitoyens et de péripéties déjantées, une histoire simple et touchante affleure, celle d’une mère peinant à renouer le lien avec sa fille. Tout finit par tourner autour de cette problématique : l’acceptation de voir sa progéniture changer sans forcément se conformer aux attentes que les parents avaient longuement formulées, la capacité à lâcher prise et à perdre le contrôle… Si le film réussit à nous saisir avec autant de justesse, c’est parce que ses excès ne sont qu’un leurre masquant à peine ce récit à échelle humaine, ces sentiments universels et ces préoccupations palpables. Là où Doctor Strange in the Multiverse of Madness s’enivrait de ses propres audaces sans vraiment rien raconter, Everything Everywhere All the Time nous parle de nous-mêmes, de nos peurs, de nos faiblesses et de nos espoirs.

 

© Gilles Penso


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1984 (1956)

Cette première adaptation cinématographique du célèbre roman de George Orwell s’inscrit dans l’atmosphère paranoïaque de la guerre froide…

1984

 

1956 – GB

 

Réalisé par Michael Anderson

 

Avec Edmond O’Brien, Michael Redgrave, Jan Sterling, David Kossof, Mervyn Johns, Donald Pleasence, Carol Wolveridge, Ernest Clark, Patrick Allen

 

THEMA FUTUR

En 1954, Peter Cushing et André Morell tenaient la vedette de 1984, une adaptation télévisée du célèbre roman dystopique de George Orwell qui déplaça un large public devant les écrans de télévision britanniques, à la grande joie des patrons de la chaîne BBC. Ce succès entraîna deux ans plus tard la mise en chantier d’une autre adaptation anglaise, conçue cette fois-ci pour le cinéma. Curieusement, Donald Pleasence joue dans les deux versions (mais dans deux rôles différents). La mise en scène de ce premier 1984 pour grand écran a été confiée à Michael Anderson, un jeune cinéaste londonien connu alors notamment pour la comédie Le Scandaleux Mister Sterling, le thriller La Flèche empoisonnée et le film de guerre Les Briseurs de barrages. L’entame du film donne le ton. « Ceci est une histoire du futur – pas le futur des vaisseaux spatiaux et des hommes venus d’autres planètes mais un futur imminent », nous dit une voix off grave. L’écran est alors saturé par des images d’explosions nucléaires. Le monde, apprend-on, a été dévasté par une série d’attaques atomiques en 1965, poussant les nations à se regrouper en trois états policiers : l’Océanie, l’Eurasie et l’Estasie. Les armes nucléaires ont été abolies mais pas les conflits. Un état de guerre permanent permet ainsi de terroriser les populations et de mieux les dominer.

Au beau milieu de la foule d’individus anonymes qui grouillent dans une sinistre métropole à l’architecture sans âme, la caméra s’attarde sur Winston Smith (Edmond O’Brien), un individu banal qui s’astreint comme les autres à des tâches quotidiennes routinières. Employé aux archives du Ministère de la Vérité sous la direction de l’austère O’Connor (Michael Redgrave), il passe ses journées à réécrire l’histoire en révisant les discours et les journaux pour mieux se conformer à la propagande du parti. Mais chez lui, à l’abri des regards indiscrets et de la caméra inquisitrice du « télécran », il tient un journal intime, un acte individualiste passible de peine de mort. En révolte silencieuse contre l’autorité, Smith couche ainsi par écrit tous ses états d’âme. Julia (Jan Sterling), une de ses collègues de bureau, finit par l’inquiéter car il la croit missionnée pour le surveiller. Effectivement, elle semble le suivre comme une ombre. Mais quelles sont ses véritables intentions ?

La machine à broyer les esprits

À travers cette description d’une administration austère, froide et oppressante qui réduit les employés au rang de fourmis ouvrières, il n’est pas difficile de lire des angoisses contemporaines très palpables. D’autant que la paranoïa finit par s’immiscer partout, de manière diffuse et oppressante. Nous sommes alors au cœur de la guerre froide, en pleine chasse aux sorcières anticommuniste. Le film se pare de plusieurs passages glaçants, comme la quasi-transe dans laquelle entrent les employés du ministère conditionnés à la haine devant les films de propagande quotidiens projetés dans leurs locaux, cette fillette qui s’entraîne déjà avec zèle à l’espionnage et à la délation, ou cette idylle dans une chambre secrète soudain brisée par un murmure lugubre annonçant : « vous êtes morts ! » On pourra regretter le manque de charisme d’Edmond O’Brien dans le rôle principal et la crédibilité toute relative de sa romance avec Jan Sterling. L’absence d’alchimie entre les deux comédiens entrave singulièrement cet élément dramatique pourtant majeur. Fort heureusement, Michael Redgrave tire son épingle du jeu dans un registre parfaitement détestable, sec comme une trique et gorgé de duplicité. Deux fins alternatives furent tournées à l’époque, l’une entrant en contradiction avec celle du livre (ce qui provoqua l’ire bien compréhensible de Sonia Orwell, la veuve de l’écrivain), l’autre plus proche de l’esprit du roman et réintégrée plus tard dans le montage américain. Vingt ans plus tard, Michael Anderson retrouvera les univers futuristes dystopiques en réalisant L’Âge de cristal.

© Gilles Penso


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DINOSAUR ISLAND (1994)

Cinq militaires se crashent en avion sur une île peuplée de pin-up préhistoriques peu pudiques et de dinosaures agressifs…

DINOSAUR ISLAND

 

1994 – USA

 

Réalisé par Fred Olen Ray et Jim Wynorski

 

Avec Ross Hagen, Richard Gabai, Antonia Dorian, Griffin Drew, Michelle Bauer, Peter Spelllos, Tom Shell, Steve Barkettt, Bob Sheridan, Toni Naples

 

THEMA DINOSAURES

Roger Corman est sans doute le plus malin et le plus opportuniste de tous les producteurs. À l’annonce imminente de la sortie de Jurassic Park, il initie en quatrième vitesse Carnosaur pour couper l’herbe sous les pieds du studio Universal. Pari réussi : son petit film d’horreur bâti sur des dinosaures génétiquement modifiés attire les curieux dans les vidéoclubs. Entretemps, le blockbuster jurassique de Steven Spielberg remplit toutes les salles de cinéma du monde et provoque un phénomène sans précédent. Corman choisit donc de surfer une nouvelle fois sur ce succès colossal et commande un autre film d’inspiration préhistorique. Pour la réalisation, il réunit deux vieux habitués des séries B décomplexées : Jim Wynorski (Shopping, Le Vampire de l’espace, Le Retour de la créature du lagon) et Fred Olen Ray (Scalps, Hollywood Chainsaw Hookers, L’Invasion des cocons). La bride sur le cou, ils n’ont qu’une seule véritable contrainte : réutiliser les dinosaures mécaniques construits par John Carl Buechler pour Carnosaur afin d’éviter de trop grosses dépenses. L’histoire écrite par Bob Sheridan nécessitant d’autres créatures, les duettistes se tournent vers le très talentueux superviseur d’effets spéciaux Jim Danforth (Quand les dinosaures dominaient le monde). Mais à force de restreindre son budget et de compliquer son travail, ils provoquent son départ. C’est le beaucoup moins prestigieux Hal Miles (assistant souvent non crédité sur des films comme Freddy 5 ou Gremlins 2) qui le remplace. Cela dit, les dinosaures ne sont que des éléments secondaires de l’intrigue. L’attraction principale du film, ce sont les jolies filles en peau de bête.

De fait, même si le triomphe de Jurassic Park reste le prétexte à l’origine du film, l’inspiration d’Olen Ray et Wynorski penche plus du côté d’Un million d’années avant JC, dont Dinosaur Island représente une sorte de variante « cheap » mettant l’accent sur l’érotisme et la comédie. La scène d’introduction donne immédiatement le ton. Alors qu’une sauvageonne aux seins nus se lance dans une danse tribale effrénée au milieu d’une peuplade de cro-mignonnes en bikini à fourrure, une femme dénudée est offerte en sacrifice à un tyrannosaure (la fameuse marionnette grandeur nature de Carnosaur) qui se prend pour King Kong en se jetant sur la blonde qui s’époumone. Puis changement de décor : nous voilà dans un avion militaire à bord duquel trois déserteurs sont escortés par un capitaine autoritaire vers la cour martiale. Suite à l’avarie d’un des moteurs, l’avion se crashe dans l’océan, en plein Pacifique. Nos militaires naufragés découvrent alors une île sauvage peuplée par les fameuses femmes préhistoriques du prologue ainsi que par une faune antédiluvienne pas franchement amicale…

Monstres préhystériques

Dans ce film potache où tout le monde joue globalement très mal, les soldats rivalisent de bêtise – avec une mention spéciale pour le gai luron Skeemer (Richard Gabai) qui se croit obligé de cumuler les bons mots idiots et de grimacer. Quant aux filles, elles parlent parfaitement l’anglais – ce qui s’avère très pratique -, se baignent dans la rivière en gloussant, se battent mollement avec des lances, prennent les visiteurs pour des dieux, se livrent à des combats de catch féminin et exhibent leur poitrine dès que l’occasion se présente – donc assez souvent. Autant dire que les choses ne volent pas haut. Les dinosaures eux-mêmes (« génétiquement conçus et dressés par John Carl Buechler » d’après le générique) n’ont rien de très excitant. Au-delà des rescapés de Carnosaur, autrement dit le T-Rex (un robot grandeur nature pour les gros plans, une poupée miniature en perspective forcée pour les plans larges) et le deinonychus (une marionnette qui gigote vaguement dans les branches), nous avons droit à quelques figurines très maladroitement animées en stop-motion (un brontosaure, un tricératops, un ptéranodon, un insecte bizarre) et à un homme dans un costume de bête indéfinissable à mi-chemin entre l’extra-terrestre et l’ours des cavernes. Ray Harryhausen, qui n’en demandait pas tant, est remercié au générique. Quant à Roger Corman, il s’avoua très déçu par le film, même si son bon accueil dans les vidéo-clubs calma ses frustrations.

 

© Gilles Penso

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LES CRIMES DU FUTUR (2022)

David Cronenberg replonge dans ses premières obsessions et transforme les mutations anatomiques en œuvres d’art…

CRIMES OF THE FUTURE

 

2022 – CANADA / FRANCE / GB / GRÈCE

 

Réalisé par David Cronenberg

 

Avec Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kirsten Stewart, Don McKellar, Scott Speedman, Welket Bungué, Lihi Kornowski, Yorgos Karamihos

 

THEMA MUTATIONS I FUTUR I SAGA DAVID CRONENBERG

En 1970, David Cronenberg réalisait son second long-métrage, Crimes of the Future, l’histoire d’un dermatologue fou disparaissant sans laisser de traces après la propagation d’une maladie catastrophique causée par des produits cosmétiques. Contrairement aux apparences, le Crimes of the Future de 2022 n’en est pas un remake ni même une variante mais un scénario totalement original. Il faut croire que ce titre plaisait à Cronenberg, puisqu’il faillit déjà l’utiliser pour eXistenZ en 1999. La première esquisse des Crimes du futur version 2022 est d’ailleurs née vingt ans plus tôt, le projet initial prévoyant Nicolas Cage puis Ralph Fiennes dans le rôle principal (lequel tiendra finalement la vedette de Spider). Le projet redémarre finalement beaucoup plus tard avec en tête d’affiche Viggo Mortensen, que Cronenberg a déjà dirigé dans A History of Violence, Les Promesses de l’ombre et A Dangerous Method. L’ancien Aragorn du Seigneur des Anneaux, dont le visage présente de plus en plus de ressemblances physiques avec celui d’Ed Harris, entre à merveille dans l’univers étrange du cinéaste, visiblement heureux de renouer avec les univers et les thématiques qui le propulsèrent jadis sur le devant de la scène.

Comme son titre l’indique, Les Crimes du futur est un récit d’anticipation, même si peu d’indices nous permettent de placer un quelconque curseur temporel. Plusieurs catastrophes écologiques semblent tout de même avoir frappé notre planète, symbolisées par ces images récurrentes de grands navires commerciaux échoués qui barrent l’horizon de leur sinistre carcasse. Dans cette « post-apocalypse minimaliste », l’être humain est en train de muter. De nouveaux organes apparaissent, la douleur et les infections n’existent plus et les comportements s’adaptent à ces changements. En première ligne de ce « syndrome d’évolution accélérée », Saul Tenser (Mortensen) est un artiste conceptuel dont le numéro consiste, avec sa partenaire Caprice (Léa Seydoux), à mettre en scène la métamorphose de son corps au cours de spectacles d’avant-garde très prisés. Capable de créer de nouveaux organes, il les extirpe au cours de séances de « chirurgie artistique » spectaculaires. Timlin (Kristen Stewart), une enquêtrice du Bureau du Registre National des Organes, suit de près leurs pratiques qui la fascinent au plus haut point. « La chirurgie est le nouveau sexe » finira-t-elle par avouer… Mais dans un monde où l’intégrité du corps humain est devenue toute relative, comment contrôler les dérives ? Et jusqu’où peut-on aller ?

Chirurgie artistique

Les Crimes du futur prend la tournure d’une œuvre-somme entrant en résonnance avec la grande majorité des films précédents du cinéaste. Comment ne pas penser à Faux semblants (avec ses instruments gynécologiques dignes de Giger et cette évocation de « concours de beauté d’organes internes »), à Videodrome et ses mutations corporelles, à Rage et Chromosome 3 qui voyaient la naissance de nouveaux organes et de nouvelles tumeurs, à Crash et ses amoureux des corps abîmés et morcelés, à eXistenZ et ses appareils de connexion bio-mécaniques ? Même La Mouche semble être convoquée à travers ces bourdonnements incessants qui accompagnent chacun des pas Tenser. Ce plongeon sans frein dans ses obsessions première offre à Cronenberg l’occasion d’une réflexion sur ses propres créations, érigeant frontalement la discipline du « Body Horror » en forme d’art. Le gore n’est plus du gore mais du Pablo Picasso, du Francis Bacon, du Jérôme Bosch. De fait, les instruments chirurgicaux futuristes qui ouvrent le corps de Tenser pour révéler ses organes sont filmés comme les rideaux d’une scène de théâtre s’écartant pour révéler le spectacle. Le film est donc gorgé d’images horrifico-surréalistes, d’altérations impensables de la morphologie humaine, aux accents d’une musique envoûtante du fidèle Howard Shore laissant la part belle aux synthétiseurs sans se priver pour autant de l’orchestre. Plus le film avance, plus l’état de Tenser semble s’aggraver. Sa voix s’éraille, sa démarche claudique. Caché sous une capuche sombre ne laissant plus paraître que ses yeux, il est l’ombre de lui-même, une sorte de figure de monstre pathétique à mi-chemin entre le Fantôme de l’Opéra et l’homme au masque de cire. Son destin semble inéluctable, sa fin proche, jusqu’à un nouvel état peut-être… Jusqu’à « l’avènement de la nouvelle chair », pourquoi pas ?

 

© Gilles Penso

 

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CANNIBAL MAN (1972)

La chronique glaçante et réaliste d’un homme ordinaire qui bascule progressivement dans la folie meurtrière…

LA SEMANA DEL ASESINO

 

1972 – ESPAGNE

 

Réalisé par Eloy de la Iglesia

 

Avec Vincente Parra, Emma Cohen, Eusebio Poncela, Vicky Lagos, Lola Herrera, Charly Bravo, Fernando Sanchez Polack, Goyo Lebrero, Ismael Merlo

 

THEMA TUEURS

Malgré son titre international, Cannibal Man ne parle pas d’anthropophagie mais du surgissement inattendu de la violence dans la vie banale d’un homme qui, entraîné dans un engrenage inexorable, se laisse contaminer par une pulsion criminelle irrépressible. Le titre original espagnol pourrait d’ailleurs se traduire par « La semaine du tueur » (moins vendeur, certes, mais plus proche de l’essence même du scénario). Les premières images sanglantes du film, qui ne doivent rien aux effets spéciaux, se situent dans un abattoir où sont suspendues et tuées des vaches. Ce cadre sinistre permet déjà de comprendre la distanciation qui se crée naturellement entre le personnage principal, Marcos (Vincente Parra), et l’horreur ramenée à l’état de routine. Toute la journée, il transporte des abats dans une brouette, voit couler le sang et ne s’en émeut pas le moins du monde. C’est son lot quotidien. La caméra d’Eloy de la Iglesia parvient à cristalliser l’inquiétude alors qu’il ne se passe encore rien, filmant en très gros plan le regard de son personnage principal, la sueur qui perle sur sa peau, son corps inerte avachi sur un canapé, les posters de pin-up qui recouvrent ses murs, ce voisin étrange qui observe son entourage avec une paire de jumelles, les enfants qui jouent bruyamment au ballon sur le terrain tout proche… La musique que diffuse la radio de Marcos est enjouée et légère mais l’atmosphère est moite et oppressante. Les zooms deviennent saccadés, la mise au point cherche son focus, le malaise est déjà profondément installé.

Mais les scènes suivantes contredisent la première impression que nous laisse Marcos. Il ne s’agit pas d’un être sociopathe, complexé et solitaire. Rien à voir avec le futur Frank Zito qu’incarnera Joe Spinell dans Maniac. Cet homme semble plutôt équilibré, entre sa petite-amie aimante Paula (Emma Cohen), son frère baroudeur Esteban (Charly Bravo) et la serveuse Rosa qui lui fait du gringue (Vicky Lagos). Pourtant l’instinct de mort est déjà logé inconsciemment dans son cerveau et ne demande qu’à s’activer. Le premier incident s’enclenche un soir où, très entreprenant sur la banquette arrière d’un taxi avec Paula, il provoque la colère du chauffeur. Celui-ci les met dehors mais réclame d’être payé. Le ton monte, Paula est brutalisée, Marcos s’énerve et assomme l’homme avec une pierre avant de prendre la fuite aux côtés de Paula. Or le lendemain, Marcos apprend par le journal local que le chauffeur a été retrouvé mort. Que faire ? Au sein du couple, les avis divergent. Si Paula exige sans délai d’aller tout raconter à la police, Marcos refuse en avançant un argument social : « ils ne croiront jamais un moins que rien comme moi, la police n’écoute que les riches. » Paula, qui rêvait jusqu’alors de se marier avec lui, déchante aussitôt. « Le mariage ne s’appuie pas sur des mensonges » lui dit-elle. C’est le début du point de non-retour…

Le sang des innocents

Pour traduire le déséquilibre qui s’installe chez Marcos, la mise en scène d’Eloy de la Iglesia recours souvent à des procédés atypiques : des gros plans inattendus, des sons dissonants de vibraphone, des battements obsédants qui semblent résonner à l’envers, le tic-tac lancinant d’une horloge qui accompagne les scènes d’amour mais aussi les passages violents… Car les premières pulsions meurtrières de Marcos sont liées à sa relation avec Paula. D’où l’effet très troublant de cette séquence où fusionnent un baiser et une strangulation, alors que l’amour et la mort sont en train de s’entrechoquer. Puis ce sont des morts de plus en plus méthodiques, de plus en plus déconnectées de tout sentiment ou de toute réalité. Les cadavres s’accumulent donc, aussi peu choquants aux yeux de l’assassin que les carcasses de bêtes qui agonisent dans l’abattoir où il sévit. Le cannibalisme évoqué dans le titre international du film trouve son origine dans la manière dont Marcos se débarrasse des corps : en les mixant morceau par morceau avec la viande de son usine qui sert à concocter des soupes vendues dans tous les restaurants. Le jour où on lui sert une de ces soupes, il manque de tourner de l’œil, en une de ces étranges touches d’humour noir qui constellent Cannibal Man. Ce qui reste le plus déstabilisant dans ce film, c’est sans conteste ce basculement d’un être a priori ordinaire, sans antécédent particulier, dans le meurtre en série. Les choses s’enchaînent mécaniquement, sans la moindre préméditation. Marcos finit par sembler presque victime de la situation, au point d’adopter souvent aux yeux de son entourage un comportement suspect, comme s’il cherchait inconsciemment à se faire attraper et punir. Coincé chronologiquement entre les derniers soubresauts du giallo et les premiers balbutiements du slasher, cet exercice de style atypique nous offre une approche résolument fascinante de l’horreur humaine.

 

© Gilles Penso


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DEMAIN LES MÔMES (1976)

Dans un monde rural post-apocalyptique, Niels Arestrup fait face à un groupe d’enfants autonomes aux intentions indéfinissables…

DEMAIN LES MÔMES

 

1976 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Pourtalé

 

Avec Niels Arestrup, Brigitte Rouan, Michel Esposito, Emmanuelle Béart, Gérald Denizot, Roby Amschwand, Johannes Schaub, Catherine Bouquentaux, Urs Landis

 

THEMA ENFANTS I FUTUR

Demain les mômes est le premier long-métrage de Jean Pourtalé, qui fait ses débuts comme assistant-réalisateur de Gilles Grangier (sur La Cuisine au beurre et Maigret voit rouge) avant de tourner le court-métrage Dernier soir en 1964 et le documentaire Sylvie à L’Olympia consacré en 1969 au tour de chant de Sylvie Vartan. Avec Demain les mômes, il se lance dans un baptême audacieux dans la mesure où la science-fiction n’est pas une discipline habituelle dans l’hexagone, surtout au milieu des années 70. Par son approche rurale et minimaliste d’un monde post-apocalyptique, Demain les mômes annonce avec cinq ans d’avance le Malevil de Christian de Chalonge. Le film commence dans le décor banal et quotidien d’une station-service. C’est là que nous est décrit l’avènement du chaos, à une échelle triviale et terre-à-terre. Surgi de nulle part, un hurlement électronique strident occupe soudain tout l’espace sonore. Aussitôt, les humains s’écroulent, les oreilles en sang. La catastrophe qui réduit l’humanité à peau de chagrin n’est donc jamais expliquée, et il faudra nous contenter de ce son déchirant dont l’origine est laissée à la discrétion des spectateurs. On aurait pu logiquement s’attendre à la description ultérieure d’un univers dévasté, jonché de ruines et de déchets. Pourtant, le « monde d’après » filmé par Jean Pourtalé a des allures paisibles. C’est en effet dans un mas du sud de la France, image d’épinal d’une vie campagnarde idyllique, que s’installe ensuite l’action. Là, Philippe (Niels Arestrup) et Suzanne (Brigitte Rouan) coulent des jours tranquilles. Leur réserve de nourriture, leur puits et leurs récoltes autorisent l’autarcie et l’autosuffisance. Mais ce n’est que l’accalmie avant la tempête.

Déjà, des signes avant-coureurs nous font comprendre que la sauvagerie ne s’est pas retirée du monde et que cette ferme de carte postale fait sans doute figure d’exception. Lorsque Philippe risque quelques sorties dans ce qui reste de la ville pour se ravitailler, c’est dans une ambiance proche du Monde, la chair et le diable que nous plonge soudain le film. Les rues et les bâtiments sont déserts, et les rares survivants tirent sur tout ce qui bouge à coup de fusil. Les instincts primaires sont revenus en force, Pourtalé osant même une poignée de visions d’horreur – timides tout de même – en montrant du bout de l’objectif quelques cadavres desséchés et grimaçants qui prennent la poussière. Mais la vraie brutalité s’invite plus tard, surgissant sans préavis dans le petit coin de paradis du couple pour agresser et tuer gratuitement Suzanne. Privé soudain de cette ultime parcelle d’humanité, Philippe se plonge dans la déprime et s’accroche à sa radio comme si c’était une bouée de sauvetage, dans l’espoir de capter quelques signes de cette civilisation déchue. C’est alors qu’apparaissent du jour au lendemain « les mômes »…

L’obsolescence du monde adulte

La manière dont Demain les mômes traite ces étranges gamins est fascinante dans la mesure où nous n’avons pas affaire ici aux monstres en culottes courtes popularisés par des films comme Le Village des damnés. Certes, leur blondeur suspecte et leur inquiétant mutisme rappellent par bien des aspects les petits aliens du classique de Wolf Rilla. Il n’est pas non plus exclu de tenter un rapprochement avec Les Révoltés de l’an 2000, sorti la même année que le long-métrage de Pourtalé et présentant avec lui plusieurs points communs. Mais le manichéisme ne s’invite pas dans l’intrigue. Ces enfants venus de nulle part, qui s’installent d’abord dans la grange et dans le champ de Philippe sans lui demander son autorisation et acceptent ce qui leur offre sans jamais lui adresser la parole, sont traités comme une espèce nouvelle et inconnue. Visiblement, ils n’aspirent qu’à survivre et à gagner en autonomie, mais selon des règles qui nous échappent. Le film met d’ailleurs du temps à nous montrer leurs visages, les décrivant d’abord comme de simples silhouettes lointaines et incertaines. Parmi ces frimousses énigmatiques, on reconnaît une toute jeune Emmanuelle Béart, dix ans avant sa consécration dans Manon des sources. Face à cette enfance insolente qui refuse sa compagnie et se suffit parfaitement à elle-même, Niels Arestrup campe l’archétype de la solitude, frustré lorsqu’on refuse la compagnie qu’il quémande. C’est l’un de ses premiers rôles, et il crève déjà l’écran. Cette fable désenchantée s’achève sur une note sombre en forme de point d’interrogation : les enfants sauront-ils reconstruire un monde meilleur que celui légué par leurs aînés, ou ne sont-ils que des adultes en devenir soumis fatalement aux mêmes travers ? La question reste bien sûr en suspens.

 

© Gilles Penso


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LA FURIE DES VAMPIRES (1971)

Endossant pour la troisième fois consécutive le rôle du loup-garou Waldemar Daninsky, Paul Naschy affronte une redoutable femme vampire…

LA NOCHE DE WALPURGIS

 

1971 – ESPAGNE

 

Réalisé par Leon Klimovsky

 

Avec Paul Naschy, Barbara Capell, Patty Shepard, Gaby Fuchs, Andres Resino, Yelena Samarina, Julio Peña

 

THEMA LOUPS-GAROUS I VAMPIRES I SORCELLERIE ET MAGIE I SAGA WALDEMAR DANINSKY

Troisième incursion dans le monde des loups-garous pour le comédien Paul Naschy, La Furie des vampires fit un joli carton au box-office international et propulsa l’ibérique amateur de Lon Chaney Jr au statut de véritable star du cinéma d’épouvante. Reprenant donc son rôle fétiche de Waldemar Daninsky, il revient d’entre les morts au cours d’un prologue un peu absurde situé dans un cimetière puis dans une morgue, puis regagne son château quelque part au fin fond de la campagne française. Là, il tombe nez à nez avec Elvira (Gaby Fuchs) et son amie Geneviève (Barbara Capell), deux jolies étudiantes enquêtant sur la maléfique comtesse Wandessa afin de rédiger une thèse universitaire sur le sujet. Daninsky leur montre la tombe de cette prêtresse médiévale qu’on accusait jadis de sorcellerie et de vampirisme. Par mégarde, Geneviève se coupe et laisse couler son sang sur le cadavre putréfié. Et ce qui devait arriver arrive : Wandessa (Patty Shepard) revient d’entre les morts. Dès lors, le scénario devient un joyeux fourre-tout mélangeant les vampires, le diable, les sorcières, les loups-garous, tout en se laissant une fois de plus inspirer par les œuvres chorales réalisées par Erle C. Kenton pour Universal, notamment Frankenstein rencontre le loup-garou et La Maison de Frankenstein.

Dès que la femme-vampire trouve une seconde vie, plus affamée que jamais, les phénomènes paranormaux se déchaînent. D’où l’étrange intervention d’un zombie filmé au ralenti, dont la bure camoufle un visage squelettique, et qui ressemble comme deux gouttes d’eau aux cadavres ambulants du Retour des morts-vivants qui sortira en Espagne deux ans plus tard. Le ralenti est d’ailleurs l’un des leitmotivs du film, accompagnant de près chaque séquence surnaturelle – notamment les déplacements de Wandessa et de ses victimes – et saupoudrant l’œuvrette d’une certaine dose de poésie. Les effets sanglants, pour leur part, sont des plus excessifs, à base de faux corps en plastique et d’hémoglobine rouge vif. Quant à la bande originale, elle est constituée d’inquiétantes mélopées mêlant des bruits dissonants et des voix qui psalmodient.

Le catch des monstres

Malgré toutes ses bonnes intentions, La Furie des vampires souffre d’actrices catastrophiques simulant la peur avec un manque de conviction qui confine rapidement au comique involontaire, sans parler des effets de mise en scène exagérément appuyés (gros plans, fumigènes, fondus enchaînés), des dialogues risibles et des séquences parfaitement inutiles, comme cette longue et indigente discussion dans la voiture entre Elvira et le rustre Pierre (« y’a-t-il une poste au village ? », « Non mais il y a une belle boucherie »). Passage obligatoire, le climax voit la femme-vampire affronter Daninsky, transformé en loup-garou féroce et baveux. La bataille a presque des allures de match de catch, et lorsque notre lycanthrope vainc enfin la suceuse de sang, celle-ci se décompose, son visage fond comme une figure de cire, et sa robe désormais vide est envahie de vers grouillants. Très satisfaits du succès de La Furie des vampires, Naschy et Klimovsky entamèrent dès lors une longue collaboration, alignant les œuvrettes fantastiques tout aussi naïves et généreuses en monstres sanguinaires.

© Gilles Penso

 

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LES VAMPIRES DU DOCTEUR DRACULA (1968)

Le premier d’une longue série de films dans lesquels l’acteur espagnol Paul Naschy incarne le loup-garou Waldemar Daninsky…

LA MARCA DEL HOMBRE LOBO

 

1968 – ESPAGNE

 

Réalisé par Enrique Lopez Eguiluz

 

Avec Paul Naschy, Dyanik Zurakowska, Manuel Manzaneque, Julian Ugarte, Aurora de Alba, Rossana Yanni, Gualberto Gualban, Jose Nieto, Carlos Casaravilla

 

THEMA LOUPS-GAROUS I VAMPIRES I SAGA WALDEMAR DANINSKY

Grand fan des films de monstres d’Universal en général et du Loup-garou avec Lon Chaney en particulier, l’acteur ibérique Paul Naschy (de son vrai nom Jacinto Molina) incarna à maintes reprises un lycanthrope nommé Waldemar Daninsky, appelé à tenir la vedette de nombreux films d’épouvante rocambolesques multipliant les monstres à loisir, comme au bon vieux temps d’Erle C. Kenton. La Marca del Hombre Lobo est le premier de cette série, affublé d’un titre français à côté de la plaque : Les Vampires du docteur Dracula ! Il y a certes des médecins vampires dans ce film, mais Dracula y brille par son absence. Les suceurs de sang restent d’ailleurs à l’arrière-plan, le véritable sujet du film étant le mythe du loup-garou. Sur le continent américain, le titre choisi est encore plus incongru puisqu’il s’agit de Frankenstein’s Bloody Terror, autrement dit « la terreur sanglante de Frankenstein » ! Il y a tout de même une explication derrière cette appellation hors-sujet. Le producteur Samuel M. Sherman avait en effet promis à ses distributeurs un double-programme consacré à Frankenstein. Or il ne put respecter que la moitié de son engagement, leur livrant l’inénarrable Dracula vs Frankenstein d’Al Adamson. Pour ne pas perdre la face, Sherman fit l’acquisition de La Marca del Hombre Lobo, le rebaptisa Frankenstein’s Bloody Terror, ajouta un prologue rattachant artificiellement l’histoire au mythe créé par Mary Shelley et le tour était joué ! En VHS, le film eut droit chez nous à un titre alternatif : Manwolf, le seigneur de la nuit.

Traversant allègrement les frontières, Paul Naschy est donc un acteur espagnol qui utilise un pseudonyme aux tonalités germanisantes pour incarner un Polonais taciturne, le bien nommé Waldemar Daninsky. Il promène sa silhouette énigmatique dans la campagne d’un village d’Europe de l’est et joue un peu les trouble-fête pendant un bal masqué célébré par deux notables qui espèrent bien marier leurs enfants : Rudolph Weissmann (Manuel Manzaneque) et la comtesse Janice von Aarenberg (Dyanik Zurakowska). En accordant une danse à la jeune promise, Daninsky semble faire chavirer son cœur, ce qui provoque l’agacement bien compréhensible de Rudolph. Mais il y a plus grave. Un couple de gitans éméchés vient en effet passer la nuit dans un château abandonné. Attirés par la croix d’argent fichée dans le cadavre parfaitement conservé d’un dénommé Imre Wolfstein, ils la retirent et ce qui devait arriver arrive : la créature revient à la vie, se transforme en loup-garou, massacre les pillards puis ravage le village voisin. Persuadés qu’une meute de loup est responsable du carnage, les chasseurs du coin organisent une grande battue. Mais Daninsky n’est pas dupe. Attaqué par Wolfstein en pleine nuit, le malheureux est atteint à son tour de lycanthropie. « J’ai perdu mon âme et ma vie » se lamentera-t-il auprès de Rudolph dont il a sauvé la vie et qui accepte donc de garder son secret…

Du poil de la bête

Si Paul Naschy ne déborde guère de charisme dans la peau du ténébreux Waldemar et si sa romance avec Janice semble un peu traitée par-dessus la jambe (rien n’explique vraiment pourquoi ni comment la jeune femme s’éprend soudain de lui au mépris des sentiments qu’elle éprouve pour Rudolph), le traitement du penchant lycanthropique de notre anti-héros est la grande réussite du film. Son maquillage soigné s’inspire naturellement de celui conçu par Jack Pierce pour Lon Chaney Jr (dans Le Loup-garou) mais aussi de celui de Roy Ashton pour Oliver Reed (dans La Nuit du loup-garou), Naschy présentant plusieurs points communs physiques avec ces deux acteurs au visage rond et au corps trapu. Les métamorphoses elles-mêmes sont visualisées avec une certaine originalité, notamment dans un faux plan-séquence (grâce à un filtre déformant qui permet de passer d’une étape à l’autre) ou en ombre portée sur le mur d’une crypte. L’apparition des vampires Janos et Wandessa, qui entrent en scène à mi-parcours du métrage de manière très dramatique dans les épaisses fumées d’une locomotive, permet de relancer l’intrigue habilement. Car dès lors le loup-garou devient le seul rempart contre leurs maléfiques manœuvres de séduction à l’encontre des jeunes héros. Animé d’une bestialité impressionnante dans le rôle du lycanthrope, Naschy sort donc les griffes et les crocs pour rétablir la situation, jusqu’à un final tragique. Le film suivant de la série, Las Noches del Hombre Lobo, a totalement disparu aujourd’hui, à tel point que certains doutent même de son existence. Le second épisode officiel de la saga est donc Dracula contre Frankenstein.

 

© Gilles Penso

 

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