LILIOM (1930)

La romance impossible entre un bateleur de foire et une servante vire au mélodrame et se poursuit dans l’au-delà…

LILIOM

 

1930 – USA

 

Réalisé par Frank Borzage

 

Avec Charles Farrell, Rose Hobart, Estelle Taylor, H.B. Warner, Lee Tracy, Walter Abel, Mildred Van Dorn, Guinn Williams, Lilian Elliott, Anne Shirley, Bert Roach

 

THEMA MORT

« Liliom, ou la vie et la mort d’un vaurien », est une pièce de théâtre écrite par l’auteur hongrois Frenc Molnar qui n’aurait rien de particulièrement remarquable – il s’agit d’un mélodrame très classique situé dans une banlieue déshéritée de Budapest – si son troisième acte ne basculait pas soudainement dans le fantastique pur en transportant le public dans l’au-delà. La pièce fait grand bruit à l’époque et incite rapidement les cinéastes à l’adapter à l’écran. Neuf ans après que Maxwell Karger ait tourné sa propre version en 1921, A Trip to Paradise, Frank Borzage s’y attaque à son tour, profitant de l’avènement alors tout récent du cinéma parlant. Or Borzage s’est illustré avec une série de films muets considérés comme des classiques impérissables, notamment pour le studio Fox (L’Heure suprême, L’Ange de la rue, La Femme au corbeau, L’Isolé). Le passage au parlant s’était fait au prix de concessions avec la Fox, réclamant des films plus commerciaux et moins exigeants artistiquement, tâche à laquelle Borzage accepta de se soumettre afin d’avoir les coudées franches pour un projet plus personnel : ce sera Liliom. Au confluent de deux périodes et de deux courants esthétiques, ce film étrange cherche à réintégrer l’imagerie poétique du cinéma muet tout en se conformant à un certain réalisme dicté par le contexte dans lequel se déroule le récit. Il en résulte une œuvre hybride, imparfaite mais fascinante.

Nous sommes donc dans un quartier modeste de Budapest. Simple domestique, Julie (Rose Hobart) se rend un soir à la fête foraine qui s’est établie dans la forêt en compagnie d’une amie et s’éprend du bonimenteur du carrousel, Liliom (Charles Farrell), un homme plein de gouaille qui séduit les filles à tour de bras. Ce dernier n’est pas insensible à son charme et tous deux ne tardent pas à s’installer sous le même toit. Mais Liliom est un homme passif qui passe ses journées à somnoler tandis que Julie s’affaire aux travaux ménagers. Lorsque celle-ci tombe enceinte, Liliom accepte de participer à un hold-up pour permettre à sa famille de partir vivre en Amérique. Le drame s’apprête alors à se nouer… Le film ne cherche jamais à évacuer les origines théâtrales du matériau original, comme en témoigne par exemple le grand escalier de la maison où vivent Julie et Liliom, du haut duquel chaque personnage entre et sort pour se passer le relais et questionner la jeune femme sur ses choix : une vie passionnée avec un bon à rien égoïste ou une existence confortable mais aseptisée avec un charpentier attentionné ? Par ailleurs, on constate que Borzage ne se soucie guère des règles imposées par la très prude censure de l’époque, osant filmer une première rencontre très charnelle entre Liliom et Julie (leurs corps s’entremêlent sur le cheval en bois d’un manège) ou mettre en scène une grossesse en dehors de liens sacrés du mariage. Mais c’est bien sûr la gestion du fantastique qui reste la composante la plus remarquable du film.

Train de vie…

Le décor de la fête foraine, qui s’illumine au loin dans les bois ou surgit en ombre chinoise derrière les grandes fenêtres de chez la tante de Julie, avec sa grande roue en mouvement et son train qui serpente sur les montagnes russes, se soustrait d’emblée à tout réalisme alors que le film est pourtant encore dans sa partie « naturaliste ». De la même manière, la fumée des cheminées qui jaillit des habitations derrière la voie ferrée dégage un parfum très onirique. Les décors assument leur caractère factice, les chemins de fer sont des modèles réduits qui ne cachent pas leur nature, bref l’irréel s’invite déjà… jusqu’à ce que le fantastique surgisse brutalement dans le cadre au sens propre, via la vision incroyablement surréaliste d’un train qui traverse une fenêtre pour entrer dans un salon et transporter un trépassé dans l’au-delà. La métaphore ferroviaire évoque à la fois les manèges de la foire et le lieu du forfait raté qui fait basculer le destin de nos protagonistes. Dès lors, Borzage ne se réfrène plus dans l’imagerie poétique. Les anges de la mort ressemblent à des soldats au casque orné de petites ailes et l’horizon est un enchevêtrement de ponts flottants dans les nuages. Ces visions fantasmagoriques nous feraient presque oublier le défaut majeur du film : le cruel manque d’alchimie entre les deux acteurs principaux, qui amenuise l’intensité de la romance. Car la voix haut perchée de Charles Farrell et le regard vide de Rose Hobart ne font pas beaucoup d’étincelles. Mélodramatique jusqu’à la caricature, Liliom n’évite d’ailleurs pas les écueils ni les excès. Mais cette féerie permanente et ce dernier acte enchanteur nous restent longtemps en mémoire après le visionnage du film.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

GODZILLA MINUS ONE (2023)

Le titan radioactif déploie toute sa rage destructrice dans cet épisode remarquable à mi-chemin entre le drame d’après-guerre et le film catastrophe…

GOJIRA MAINASU WAN

 

2023 – JAPON

 

Réalisé par Takashi Yamazaki

 

Avec Ryunosuke Kamiki, Minami Hamabe, Yuki Yamada, Munetaka Aoki, Hidetaka Yoshioka, Sakura Ando, Kuranosuke Sasaki

 

THEMA DINOSAURES I SAGA GODZILLA

Quel bonheur d’entrer dans une salle de cinéma, de voir les lumières s’éteindre et de contempler le logo Toho qui brille au beau milieu de l’écran, porteur de promesses indicibles pour l’amateur de grands monstres japonais de la première heure ! La dernière fois que les cinéastes nippons avaient ressuscité en live le plus célèbre des dinosaures/dragons atomiques, c’était en 2016 avec Godzilla Résurgence. L’envie ne leur manquait certes pas de poursuivre sur leur lancée, mais le contrat qui liait la Toho au studio américain Legendary Pictures prévoyait d’abord de laisser la place aux variantes hollywoodiennes (en l’occurrence Godzilla II : Roi des monstres et Godzilla vs. Kong). Le créneau étant momentanément libre, un nouveau Godzilla japonais peut enfin revenir sur les écrans, confié cette fois-ci à Takashi Yamazaki, sur la foi de son drame guerrier The Great War of Archimedes sorti en 2019. Fasciné par la deuxième guerre mondiale (comme en témoignent plusieurs de ses films), Yamazaki écrit un scénario qui se situe au lendemain du conflit. « Le Japon de l’après-guerre a tout perdu », raconte-t-il. « Le film dépeint une existence qui suscite un désespoir sans précédent. Le titre Godzilla Minus One a été choisi dans cette optique. Pour illustrer cela, l’équipe et moi-même avons travaillé ensemble pour que lorsque surgit Godzilla, il donne l’impression que la peur elle-même marche vers nous. Je pense que ce film est l’aboutissement de tous les films que j’ai réalisés jusqu’à présent. » (1)

Le héros de Godzilla Minus One est Koichi (Ryunosuke Kamiki), un jeune pilote kamikaze destiné à perdre la vie au combat. Le sujet travaille visiblement le cinéaste, puisqu’il est aussi au cœur de Kamikaze : le dernier assaut sorti en 2013. Sauf que dans le cas présent, notre aviateur refuse d’assumer sa responsabilité, simulant une avarie technique pour éviter de mourir dans le crash de son appareil. Cette décision va désormais le hanter et former le nœud dramatique principal du scénario. De retour dans un Tokyo dévasté où tout est à reconstruire, il n’est plus qu’un étranger qu’on regarde avec suspicion. Comment un kamikaze peut-il rentrer sain et sauf de la guerre ? A-t-il vraiment accompli son devoir ? La culpabilité que traîne désormais Koichi se matérialise à l’écran sous la plus monstrueuse des formes. Car lorsque Godzilla jaillit des eaux pour semer la terreur et la destruction, c’est clairement une métaphore de la mauvaise conscience du héros qui prend corps. Et pour faire la paix avec lui-même, il va lui falloir affronter la bête, quitte à y laisser la vie pour de bon cette fois.

Les sacrifiés

Ce militaire en perdition, la jeune femme qu’il recueille à contrecœur dans un logement de fortune et le bébé qu’ils adoptent pour ne pas l’abandonner forment bientôt une famille dysfonctionnelle et déséquilibrée dont les tourments, au sein d’un Japon en miettes qui panse comme il peut ses blessures physiques et morales, sont palpables, crédibles, terriblement réalistes. Voir surgir Godzilla dans un tel contexte est d’autant plus surprenant. Car une fois n’est pas coutume, les personnages humains nous touchent tant que le film pourrait quasiment se passer de monstre et d’élément fantastique sans cesser pour autant d’intéresser ses spectateurs. Godzilla Minue One joue alors le grand écart entre l’intimisme et le gigantisme, trouvant le juste équilibre qui lui confère toute sa singularité et toute sa saveur. Le monstre lui-même n’a jamais été aussi terrifiant. Véritable machine à détruire, à rugir, à piétiner et à désintégrer (l’allumage progressif de ses plaques dorsales, prélude au redoutable « crachat thermique », provoque à chaque fois des frissons irrépressibles), il s’inscrit dans des séquences de suspense et d’action vertigineuses qui paient à la fois leur tribut au Godzilla original mais aussi aux Dents de la mer et à Godzilla, Mothra et King Ghidorah, l’un des opus préférés de Takashi Yamazaki. Godzilla Minus One célèbre donc avec panache le grand retour du titan radioactif, au moment où la Toho s’apprête justement à célébrer le 70ème anniversaire de sa naissance.

 

(1) Extrait d’un communiqué de presse publié en juillet 2023

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

Partagez cet article

LE DERNIER SURVIVANT (1985)

L’un des tout premiers films de science-fiction de l’histoire du cinéma néo-zélandais raconte les errances du rescapé de la fin du monde…

THE QUIET EARTH

 

1985 – NOUVELLE-ZÉLANDE

 

Réalisé par Geoff Murphy

 

Avec Bruno Lawrence, Alison Routledge, Peter Smith, Norman Fletcher, Anzac Wallace, Tom Hyde

 

THEMA FUTUR I CATASTROPHES

Si à partir du milieu des années 70 l’Australie a largement prouvé ses affinités avec le cinéma de science-fiction, sa voisine la Nouvelle-Zélande avait encore du chemin à parcourir pour faire son trou dans ce domaine. En ce sens, Le Dernier survivant de Geoff Murphy fait un peu figure de pionnier. Le scénario de cette fable post-apocalyptique adapte librement le roman du même nom écrit par Craig Harrison et publié en 1981. Mais ça et là, on sent poindre d’autres sources d’inspiration. La plus manifeste est Le Monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall, un classique du genre avec Harry Belafonte, Inger Stevens et Mel Ferrer. De nombreuses correspondances existent entre ces deux films qui semblent presque se répondre l’un l’autre. On pense aussi au pilote de La Quatrième dimension, « Where is everybody ? », un épisode mythique écrit par Rod Serling et réalisé par Robert Stevens dans lequel le monde entier semble s’être volatilisé sans explication à l’exception d’un seul survivant. Il est également difficile de ne pas songer à « Je suis une légende » de Richard Matheson qui, lui aussi, raconte la vie quotidienne du dernier rescapé de la fin du monde. Mais cet entrelacs d’influences n’empêche nullement Le Dernier survivant de posséder une personnalité propre et un style bien à part.

Nous sommes en Nouvelle-Zélande, près de la ville d’Hamilton, et rien ne semble distinguer la matinée du 5 juillet des autres. Mais à 6h12, le soleil s’assombrit un instant et une lumière rouge entourée d’obscurité est brièvement perceptible. En se réveillant ce jour-là, Zac Hobson (Bruno Lawrence), un scientifique employé par la société Delenco, voit bien que quelque chose cloche. Lorsqu’il allume la radio, il ne reçoit aucune transmission. En prenant sa voiture, il découvre que la ville est totalement déserte. Lorsqu’il tombe nez à nez avec l’épave en flammes d’un avion de ligne qui s’est écrasé, c’est pour constater qu’il n’y a aucun corps et que les sièges sont vides. Il lui faut bientôt se rendre à l’évidence : toute vie humaine semble avoir disparu de la planète dont il est peut-être le seul survivant ! Cette catastrophe – « l’effet », comme il l’appelle – est probablement due à l’opération Flashlight, un programme scientifique top secret auquel il a participé. L’objectif consistait à créer un flux énergétique entourant la planète, pour permettre par exemple aux avions de voler sans carburant. « La structure de l’univers a non seulement changé, mais est aussi hautement instable » finit-il par constater. Errant dans les vestiges de la civilisation, Zac développe un sentiment croissant de culpabilité, jusqu’à ce qu’il rencontre un couple d’autres survivants, Joanne (Alison Routledge) et Api (Peter Smith).

Le président de la « Terre tranquille »

L’impact du film repose beaucoup sur l’interprétation de Bruno Lawrence. Lorsqu’il découvre un monde sans humains, ses réactions sont d’abord étranges. Son visage semble en effet traduire l’embarras, plus que la surprise ou l’épouvante. Ces indices avant-coureurs laissent comprendre qu’il est directement lié à l’anéantissement de la race humaine, ce que confirmera la suite du scénario. Le voir errer en nuisette dans un stade de football vide permet de mesurer le degré de sa folie et le désespoir de sa situation. De fait, il passe par plusieurs états au cours de sa « condamnation à survivre » : les envies de suicide, la lucidité méthodique, l’euphorie, l’angoisse, la mégalomanie… En émule du Robert Neville de « Je suis une légende » devenu le dernier représentant d’une espèce désormais légendaire, Zac s’autoproclame même « président de la Terre tranquille » (la « Quiet Earth » du titre original) avant de découvrir qu’il n’est pas seul et que la dynamique du Monde, la chair et le diable (mais aussi du « Huis-clos » de Jean-Paul Sartre) ne se mette en place. Fascinant, Le Dernier survivant s’achève sur une image de science-fiction pure digne de la couverture d’un roman pulp des années 50. Au détour du générique, on note le nom du premier assistant réalisateur du film :  Lee Tamahori, futur réalisateur de L’Âme des guerriers, À couteaux tirés et Meurs un autre jour.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

DOCTEUR FRANKEN (1980)

Robert Vaughn incarne une variante moderne du docteur Frankenstein dans ce téléfilm très sérieux conçu comme le pilote d’une série TV…

DOCTOR FRANKEN

 

1980 – USA

 

Réalisé par Marvin J. Chomsky et Jeff Lieberman

 

Avec Robert Vaughn, Robert Perault, David Selby, Teri Garr, Josef Sommer, Cynthia Harris, Addison Powell, Takayo Doran

 

THEMA FRANKENSTEIN I MÉDECINE EN FOLIE

Annoncé d’abord sous le titre de The Franken Project, ce téléfilm de 100 minutes a finalement été diffusé sur NBC avec une autre appellation : Doctor Franken. Derrière la caméra, nous retrouvons deux noms familiers que nous n’avions pas l’habitude de voir ensemble jusqu’à présent, Jeff Lieberman (Le Rayon bleu, La Nuit des vers géants) et le vétéran des séries TV Marvin Chomsky (réalisateur entre autres d’épisodes des Mystères de l’ouest, de Mission impossible et de Star Trek). En s’appuyant sur un scénario co-écrit par Lieberman et Lee Thomas, Docteur Franken se veut une variation moderne et sérieuse du thème de Frankenstein. Le rôle d’Arno Franken, nouveau descendant du vénérable Victor, est tenu par Robert Vaughn, dont la présence en tête de générique assure à cette production télévisée un certain prestige. Car Vaughn est un acteur connu de tous et très versatile, capable d’apparaître dans des classiques (Les Sept mercenaires, Bullit, La Tour infernale), des séries populaires (Poigne de fer et séduction, Des agents très spéciaux) ou des séries B à tout petit budget (L’Invasion des soucoupes volantes, Les Mercenaires de l’espace). Vaughn peut tout jouer avec le même charisme, alors pourquoi pas un Frankenstein des années 80 ?

Brillant chirurgien d’un grand hôpital de New York, Arno Franken se livre secrètement à des expérimentations pas très catholiques. Pour maintenir en vie un homme dans le coma (Robert Perault), il lui greffe régulièrement de nouveaux organes prélevés dans les stocks de l’hôpital. Le malade ayant été victime d’un accident et personne ne connaissant son identité, Franken est libre de ses mouvements. Il finit même par transporter le corps dans une ambulance jusque dans le sous-sol de sa propre maison pour y poursuivre plus tranquillement ses expériences. Les choses se compliquent lorsque l’un des collègues de Franken, le peu recommandable docteur Foster (David Selby) se penche un peu trop sur ses travaux et finit par trépasser en se confrontant à la créature qui revient à la vie avant de partir errer dans les rues de New York…

Frankenstein à New York

L’une des idées intéressantes de Docteur Franken repose sur le principe selon lequel l’homme composite créé par le savant hérite des traits de caractère et des émotions de toutes les personnes dont il a emprunté des parties du corps. Le scénario avance ainsi la théorie étonnante que les souvenirs et les sentiments survivent au trépas et peuvent se loger dans n’importe quel organe. Par ailleurs, cet énième émule de Frankenstein ne cherche pas à créer la vie – une fois n’est pas coutume – mais à développer de nouvelles techniques de transplantation. Le gros point fort du téléfilm est la qualité de son interprétation (Vaughn et Selby excellent en antagonistes, Perault est une créature très convaincante et Teri Garr assure dans le rôle de l’ancienne petite-amie du malade). Tout le monde se prend très au sérieux, mais c’est peut-être paradoxalement le défaut de ce téléfilm, qui aborde au premier degré un concept scientifique parfaitement invraisemblable digne de séries B des années 50 et conserve une tonalité uniformément maussade et sinistre. Docteur Franken ne deviendra donc pas la série TV initialement prévue et restera un pilote sans suite. Du reste, on imagine mal comment un tel postulat aurait pu se décliner de manière viable sur plusieurs épisodes.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

ANOTHER EVIL (2016)

Confronté à deux fantômes effrayants, un artiste peintre sollicite un démonologue pour les chasser de sa maison de campagne…

ANOTHER EVIL

 

2016 – USA

 

Réalisé par Carson Mell

 

Avec Steve Zissis, Mark Proksch, Dan Bakkedahl, Beck DeRobertis, Dax Flame, Jennifer Irwin, Steve Little, Mariko Munro

 

THEMA FANTÔMES

S’il n’avait jusqu’alors réalisé qu’une poignée de courts-métrages, Carson Mell s’est taillé assez tôt une réputation de talentueux scénariste de séries TV, notamment sur Out There, Kenny Powers et Silicon Valley. Pour son premier long-métrage en tant que metteur en scène, il bénéficie du soutien du Sundance Institute Feature Film Program et se lance dans un étrange cocktail à mi-chemin entre la comédie et l’horreur. Faisant fi d’un budget minuscule, Mell construit son récit autour d’un décor unique et d’un nombre très restreint de protagonistes. Le manque cruel de moyens devient presque une force, puisqu’elle pousse l’auteur/réalisateur à tout miser sur son huis-clos et sur la construction d’une relation bizarre et complexe entre ses deux personnages principaux. Tout commence lorsque l’artiste peintre Dan Papadakis (Steve Zissis, acteur récurrent de la série Togetherness) s’installe dans sa maison de campagne avec son épouse Mary (Jennifer Irwin) et leur fils de vingt ans Jasper (Dax Flame). C’est pour lui l’occasion de se mettre au travail sur ses peintures loin de l’agitation de la ville. La demeure étant isolée dans les bois et ses larges fenêtres n’étant pas sans évoquer celles de la célèbre maison d’Amityville, le spectateur est rapidement mis en condition pour le surgissement du surnaturel.

Bientôt, la petite famille est confrontée à l’apparition de deux fantômes effrayants : une vieille femme et un homme défiguré. Pris de panique, ils font appel à Joey (Dan Bakkedahl), un médium débonnaire persuadé que ces esprits sont paisibles et qu’il faut les laisser en paix. Selon lui, ces fantômes ne sont pas agressifs et leur apparition n’était qu’une tentative de contact amicale. Mais la famille Papadakis n’a que faire de spectres sympathiques. Ils veulent une cabane dans les bois paisible, pas une maison hantée ! En quête d’un deuxième avis, Dan consulte un exorciste sous les conseils de son ami George (Steve Little). Or selon ce spécialiste des démons qui répond au nom de Os Bijourn (Mark Proksch, connu pour le rôle de Nate dans la version américaine de la série The Office), les choses sont beaucoup plus inquiétantes qu’on pourrait le croire.

L’exorciste de la dernière chance

À partir du moment où le démonologue entre en jeu, les choses dégénèrent, mais pas vraiment dans le sens que le spectateur imagine. Car Carson Mell ne cherche pas à marcher sur les traces de Poltergeist ou de L’Exorciste. Si la thèse surnaturelle est clairement établie, elle sert surtout de prétexte à dresser le portrait d’un personnage complexe, fascinant, pathétique et inquiétant, celui de cet exorciste de la dernière chance qui force un peu l’amitié de son employeur temporaire – interprété avec beaucoup de justesse par Steve Zissis – et noue avec lui des liens qui finissent par susciter l’inconfort. Drôle et inquiétant à la fois, Another Evil réserve un rôle en or à Mark Proksch, hallucinant dans le rôle de ce chasseur de fantômes en pleine dépression depuis que son épouse l’a quitté sous prétexte qu’il n’arrêtait pas d’adopter des chats ! Sans cesse partagé entre le rire et le malaise, avec quelques pointes d’épouvante, le spectateur ne sait plus où donner de la tête, jusqu’à un climax franchement intense. Voilà la démonstration que l’inventivité peut parfois pallier le manque de budget pour donner des résultats vivifiants. S’il est resté un peu confidentiel, Another Evil a fait la tournée des festivals en suscitant un enthousiasme mérité.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

LA NUIT DES HORLOGES (2007)

L’avant-dernier film de Jean Rollin, grand amateur de femmes vampires et d’érotisme fantastique, est une sorte d’étrange testament philosophique…

LA NUIT DES HORLOGES

 

2007 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Ovidie, Sabine Lenoël, Natalie Perrey, Jean-Loup Philippe, Françoise Blanchard, Sandrine Thoquet, Maurice Lemaître

 

THEMA FANTÔMES I SAGA JEAN ROLLIN

La Nuit des horloges est un étrange film-testament dont le fil conducteur filiforme sert de prétexte au cinéaste Jean Rollin pour revenir sur l’ensemble de sa carrière en recyclant de nombreux extraits puisés dans sa filmographie fantastique. Ovidie, ex-star du X, y incarne une jeune femme en quête du défunt réalisateur et écrivain Michel Jean (double fictionnel de Rollin) qui fut son cousin et dont elle hérite de la maison de campagne. Elle n’a vu cet homme qu’une seule fois, mais il a laissé une très forte empreinte dans sa mémoire. Très intéressée par son cas, elle visite sa tombe au cimetière du Père-Lachaise puis la maison dont elle est désormais la propriétaire. Or ces deux lieux sont hantés par les personnages et fantasmes de Michel Jean. À partir de là, le film se met à osciller de manière aléatoire entre fantasme et réalité en brouillant volontairement les cartes. Au bout de 50 minutes de métrage, Ovidie nous dévoile son anatomie, fidèle à la longue liste des héroïnes impudiques de Jean Rollin, sans pour autant faire avancer le récit d’un iota ou conférer au film une once de plus-value. Étant donné la filmographie passée de l’actrice, ce déshabillage gentiment gratuit ne nous étonne pas outre mesure.

Tout au long de La Nuit des horloges, Jean Rollin ne cesse de citer sa propre œuvre, d’évoquer ses décors fétiches (« cette plage de Dieppe où il aimait tourner »), de faire apparaître des acteurs de ses films précédents et d’insérer dans son montage des extraits puisés dans sa filmographie. Des morceaux épars du Viol du Vampire, de Fascination, des Deux orphelines vampires, de La Rose de Fer et de La Fiancée de Dracula s’égrènent ainsi au fil de ce long-métrage qui prend clairement les allures d’un legs destiné aux générations suivantes. Marcel Jean – l’alter ego de Jean Rollin – est d’ailleurs mort et enterré dans le film, tandis que toutes les créatures issues de son imagination fertile errent encore aux alentours. Car l’œuvre est destinée à survivre à son créateur. Cette espèce de « best of » des films de Jean Rollin s’avère encore plus surréaliste et moins racontable que ses opus précédents. C’est comme si nous regardions la photocopie d’une photocopie : les traits sont moins précis, l’image d’origine moins nette.

« Ce sont les morts qui rêvent des vivants »

Comme toujours chez l’auteur, nous avons droit à une galerie de personnages insolites joués par des acteurs semi-amateurs et affublés de dialogues improbables versant volontiers dans l’absurde. « Vous voyez bien que je suis réelle, puisque je porte des ailes, alors que les fantômes n’en ont pas, ils n’ont rien », entend-on par exemple au détour d’une scène improbable. Dans un film comme La Nuit des horloges, il faut accepter de se laisser porter dans un univers « autre » déconnecté de tout ce qui se pratique habituellement, sous peine de décrocher en quelques secondes. Le leitmotiv de cette œuvre-somme – dont le titre se réfère bien sûr au temps qui défile inéluctablement – semble être une idée joliment poétique : « ce sont les morts qui rêvent des vivants, pas l’inverse ». Toute cette histoire sens dessus dessous serait donc imaginée par l’esprit posthume du réalisateur. Rétrospectivement, la démarche a quelque chose de touchant. Car Jean Rollin aura encore le temps de réaliser un ultime film en 2010, Le Masque de la Méduse, avant de s’éteindre pour de bon le 15 décembre de la même année. Et force est de constater qu’il avait raison : ses monstres féminins et ses cauchemars surréalistes lui ont survécu.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

CASPER (1995)

Produite par Steven Spielberg, cette transposition sur grand écran des aventures du célèbre fantôme amical croule sous sa propre mièvrerie…

CASPER

 

1995 – USA

 

Réalisé par Brad Siberling

 

Avec Bill Pullman, Christina Ricci, Cathy Moriarty, Eric Idle, Ben Stein, Don Novello, Fred Rogers, Terry Murphy

 

THEMA FANTÔMES

Les dessins animés Casper le petit fantôme, diffusés à la télévision dans les années 50, étaient à la base d’un intérêt très relatif : humour limité, scénarios peu passionnants, bref rien de bien réjouissant pour qui avait Walt Disney, les Looney Tunes et Tex Avery pour se distraire. L’idée de transformer Casper en héros de long-métrage en prises de vues réelles pouvait donc paraître saugrenue. Le projet travaille pourtant Steven Spielberg depuis quelques années, qui se met en quête d’un réalisateur pour permettre au petit fantôme de faire le grand saut vers le cinéma. Alex Proyas (The Crow) est un temps pressenti, mais il n’arrive pas à s’entendre avec la production qui souhaite un rendu plus familial et moins sombre que ce que le futur réalisateur de Dark City a en tête. Spielberg opte finalement pour Brad Siberling, qui n’a encore dirigé aucun long-métrage mais dont un des épisodes de Brooklyn Bridge lui fait forte impression. Malgré les réserves qu’on peut émettre sur l’intérêt d’une telle initiative cinématographique, les premières images mettent en place une atmosphère très prometteuse : le logo Universal se transforme en pleine lune au-dessus d’un manoir sinistre, puis d’incroyables fantômes en image de synthèse se déchaînent en occupant tout l’écran…

Après la mort de son père, Carrigan Crittenden (Cathy Moriarty), héritière névrosée et gâtée, découvre que le testament de son père ne lui a légué que le manoir de Whipstaff, situé à Friendship, dans le Maine, alors que l’immense fortune du défunt est allée à plusieurs œuvres de bienfaisance. Or Carrigan et son avocat Dibs (Eric Idle) trouvent une carte dans les papiers du testament qui parle d’un prétendu trésor caché dans le manoir. Petit problème : la propriété est hantée par un trio de fantômes dont ils tentent de se débarrasser en faisant appel à des experts en paranormal et à une équipe de démolition. L’un d’eux, le docteur James Harvey (Bill Pullman), s’installe dans le manoir avec sa fille adolescente Kat (Christina Ricci, ex-Mercredi de La Famille Addams). Si la jeune fille n’apprécie guère les activités de son père, obsédé à l’idée de contacter sa défunte épouse Amelia, elle tape dans l’œil de Casper, l’un des fantômes qui sévissent dans la vaste demeure.

Fantoches contre fantômes

Si l’entrée en matière de Casper bénéficie d’un rythme trépidant du meilleur aloi, l’enthousiasme est hélas de courte durée. Car peu à peu, par paliers successifs, le film s’enfonce dans la niaiserie, la mièvrerie et une pauvreté scénaristique assez effrayante. On a donc du mal à retenir les soupirs d’exaspération face à la fête d’Halloween donnée dans le manoir, la machine à rendre les fantômes humains, le père de Kat transformé un temps en fantôme, le retour angélique de la gentille mère défunte, l’apparition de Casper sous les traits humains d’un adolescent fadasse tout droit issu d’une sitcom… Que retenir de ce Casper en fin de compte ? Des effets spéciaux extraordinaires, hérités des trouvailles de Roger Rabbit et de Jurassic Park, et un prologue plein d’entrain où foisonnent les guest stars furtives comme Dan Aykroyd (en chasseur de fantômes bien sûr !), Clint Eastwood, Mel Gibson ou même le Gardien de la Crypte en personne ! C’est très sympathique, certes, mais on ne peut s’empêcher de penser que ce Casper sur grand écran était une fausse bonne idée.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

HISTOIRES DE FANTÔMES CHINOIS 3 (1991)

Ce troisième opus tout aussi délirant et séduisant que les deux précédents prend quasiment les allures d’un remake du premier film de la trilogie…

A CHINESE GHOST STORY III / SINNUI YAUMAN III

 

1991 – HONG KONG

 

Réalisé par Ching Siu-Tung

 

Avec Tony Leung, Joey Wong, Jacky Cheung, Nina Li Chi, Lau Siu Ming, Lau Shun, Lau Yuk Ti, Tommy Long, Sam Hoh

 

THEMA FANTÔMES I SAGA HISTOIRES DE FANTÔMES CHINOIS

Histoires de fantômes chinois et sa suite ayant reçu un accueil particulièrement chaleureux tout autour du monde, il n’était pas question de s’arrêter là. Voici donc un troisième opus qui prend autant la forme d’une suite que d’un remake du premier film, recyclant une grande partie de sa trame et de ses morceaux de bravoure. Les événements survenus dans Histoires de fantômes chinois 2 ne sont d’ailleurs jamais évoqués, comme s’il s’agissait d’une variante facultative. Au générique, les postes-clés sont toujours les mêmes : Tsui Hark à la production, Ching Siu-Tung à la mise en scène et Joey Wong dans le rôle de l’irrésistible femme-fantôme asservie au démon de l’arbre. Le sort lancé par le moine Yin (Wu Ma) dans le premier film ne durant que cent ans, l’intrigue de ce troisième épisode se déroule exactement un siècle plus tard, au moment où le démon, libéré de sa prison magique, s’éveille. Pour que les spectateurs ne soient pas trop perdus, le prologue d’Histoires de fantômes chinois propose un résumé en accéléré du climax du film original, avec une accumulation de séquences d’action exubérantes comme on les aime, notamment le déploiement impensable de la langue géante qui attaque nos héros. Une fois passée cette « mise en bouche » (c’est le cas de le dire), l’intrigue peut alors commencer. Le public piaffe d’impatience, et il n’a pas tort. Le spectacle sera grandiose.

En route pour le palais impérial, le vieux moine bouddhiste Bai Yun et son élève Shi Fang transportent un Bouddha en or. Pris en chasse par une bande de malfrats, les deux moines se réfugient dans le Temple de l’Orchidée. Leurs poursuivants tombent alors entre les griffes de Lotus et Jade, deux splendides femmes-fantômes obligées de fournir à leur marâtre sa ration quotidienne de chair humaine. Le démon envoie ensuite Lotus séduire Shi-Fang. La belle créature de l’au-delà tente d’user de ses charmes à plusieurs reprises au cours de la première nuit, mais lorsqu’il découvre sa nature de fantôme, elle tente de le tuer sur ordre du démon de l’arbre. Fang parvient à se sauver de justesse en récitant des mantras qui la repousse. Bien qu’il ait bien failli y rester, le jeune homme au cœur pur laisse partir Lotus avant le retour de son maître. Au cours des nuits suivantes, il reçoit à nouveau la visite de Lotus et tous deux se prennent d’affection l’un pour l’autre…

Volupté sépulcrale

Comme on le voit, l’effet de surprise s’est sérieusement évaporé tant le récit se calque sur celui du premier film de la série. Malgré tout, le charme agit toujours autant. Les scènes de combat excessives, la frénésie des personnages en plein pugilat, les défis constants à la gravité sont autant de sources de réjouissances. Quant à la superbe Joey Wang, dont les pouvoirs de séduction semblent illimités, elle attire toujours vers elle toute l’attention dans chacune des envoûtantes scènes qu’elle hante avec cette volupté sépulcrale qui lui va si bien. Les multiples effets spéciaux, s’ils ne sont pas toujours très heureux (les très rudimentaires images de synthèse pour la transformation d’un carquois en dizaines d’épées étaient déjà datées l’année de la sortie du film), n’en restent pas moins complètement délirants : langues démesurées qui s’enfoncent dans les gorges, ongles extensibles, chevelures vivantes… de la pure folie ! Histoires de fantômes chinois 3 se démarque un peu en accentuant le caractère comique pourtant déjà présent chez ses deux prédécesseurs. Ici, « burlesque » et « grotesque » semblent être devenus des mots d’ordre, comme si Ching Siu-Tung pouvait pleinement se lâcher sans que Tsui Hark ne lui tape sur les doigts en le ramenant vers l’action pure. Après ce film, la saga se poursuivra à travers un film d’animation en 1997 et un remake en 2011.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

LES BELLES DE NUIT (1952)

Dans cette féerie signée René Clair, Gérard Philipe incarne un musicien raté qui s’échappe la nuit dans des rêves emplis d’aventure et de romance…

LES BELLES DE NUIT

 

1952 – FRANCE

 

Réalisé par René Clair

 

Avec Gérard Philipe, Magali Vendeuil, Martine Carol, Gina Lollobrigida, Raymond Bussières, Raymond Cordy, Bernard Lajarrige, Jean Parédès, Albert Michel

 

THEMA RÊVES

La prestigieuse carrière de René Clair est ponctuée d’escapades du côté du cinéma fantastique, preuve de son penchant pour la rêverie, la poésie et la féerie. La plupart du temps, ces régulières échappées fantasmagoriques se teintent de comédie, et Les Belles de nuit ne déroge pas à la règle. Ainsi, après Le Fantôme du Moulin-Rouge, Le Voyage imaginaire, Fantôme à vendre, Ma femme est une sorcière, C’est arrivé demain et La Beauté du diable, Clair s’amuse une fois de plus à effacer les frontières qui délimitent la réalité de l’onirisme en retrouvant Gérard Philipe qui fut deux ans plus tôt l’interprète à double visage de Faust et Méphisto. Dans Les Belles de nuit, le héros de Fanfan la Tulipe incarne Claude, un professeur de musique sans le sou qui végète dans une ville de province, raillé par ses voisins et hué par ses élèves. Chaque nuit, il travaille sur un projet d’opéra en martelant sur son piano, sans cesse dérangé par les bruits de la circulation, les klaxons, les moteurs et les marteaux piqueurs. Sa vie n’a donc rien de particulièrement palpitant. Mais lorsqu’il s’endort, Claude est transporté dans un monde parallèle beaucoup plus satisfaisant.

Voilà donc notre pianiste mué tour à tour en célèbre compositeur d’opéra de 1900, en colonel musicien de 1830 parti guerroyer en Algérie, en professeur de musique révolutionnaire du 18ème siècle, en maître de musique sous Louis XIII. Quelle que soit l’époque, une nouvelle ravissante conquête féminine tombe dans ses bras. Ces « belles de nuit » sont tour à tour incarnées par Magali Vendeuil, Martine Carol et Gina Lollobrigida, leurs personnages existant aussi dans des versions « contemporaines » lorsque Claude revient à la réalité. Ce jeu des sauts successifs dans des époques de plus en plus lointaines s’amuse à tourner en dérision un cliché tenace selon lequel le bon vieux temps est celui du passé. Chaque fois que ses rêves le transportent quelque part et qu’il s’exclame « quelle belle époque ! », Claude trouve toujours un vieil homme pour le contredire et lui affirmer que la seule douceur de vivre était celle d’autrefois. Même si l’entame des Belles de nuit est réaliste, Clair la teinte déjà de poésie en laissant ses protagonistes évoluer dans des rues de studio délicieusement factices. Mais c’est bien sûr à travers les errances nocturnes de son héros que les penchants du cinéaste pour l’onirisme s’expriment à plein régime.

Histoire drôle

Via de nombreuses facéties visuelles, le fossé entre le monde réel et celui des rêves se comble. Claude se retrouve soudain transporté dans une peinture où un public de personnages peints et immobiles assiste à l’un de ses concerts, des statues grises s’animent pour entonner un air d’opéra, les décors d’un passé exotique se résument à des abstractions peintes empruntant leur épure au théâtre, des murs glissent pour transporter notre héros dans une rue de 1793… Le montage, bourré d’astuces, joue avec les raccords, les éclairages, les trucages optiques et les éléments de décor pour créer des transitions fluides, souvent imperceptibles, entre le rêve et la réalité. La comédie, elle, se décline sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de ces chansons absurdes qui ponctuent l’action de manière décalée, de gags visuels qui semblent annoncer ceux des ZAZ (l’orchestre où les instruments se transforment l’un après l’autre en outils bruyants), de flash-backs préhistoriques ou antiques dignes de Mel Brooks ou encore de cette délirante poursuite finale qui multiplie les anachronismes en empruntant ses effets burlesques au slapstick. Ironiquement, Gérard Philipe échappait déjà à une réalité sordide en empruntant le chemin des rêves l’année précédente dans Juliette ou la clé des songes de Marcel Carné. S’il repose sur une morale qui enfonce gentiment les portes ouvertes (le bonheur se trouve souvent sous nos yeux et l’herbe n’est pas plus verte ailleurs), Les Belles de nuit nous régale par son grain de folie permanent, son rythme alerte et l’abattage de ses comédiens rivalisant de bagout.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

LA MARCHE DES SOLDATS DE BOIS (1934)

Laurel et Hardy affrontent un sinistre harpagon dans un pays imaginaire peuplé de jouets et de personnages de contes de fées…

BABES IN TOYLAND / MARCH OF THE WOODEN SOLDIERS

 

1934 – USA

 

Réalisé par Gus Meins et Charles Rogers

 

Avec Stan Laurel, Oliver Hardy, Charlotte Henry, Virgina Karns, Felix Knight, Florence Roberts, Henry Kleinbach, Pete Gordon, Angelo Rossitto

 

THEMA CONTES I JOUETS

« Babes in Toyland » est au départ une opérette composée par Victor Herbert sur un livret de Glen MacDonough. Cette fable musicale donnant la vedette à plusieurs personnages de contes de fées se produit pour la première fois en juin 1903 au Grand Opera House de Chicago et rencontre rapidement un gros succès. Quelques décennies et bon nombre de représentations plus tard, le cinéma s’empare du spectacle pour en tirer une adaptation à grande échelle qui bénéficiera non seulement de sa popularité initiale mais aussi de la présence de deux des acteurs comiques les plus appréciés du moment : Stan Laurel et Oliver Hardy. Pour laisser au duo toute la latitude d’expression nécessaire et pour tenir la route sur une durée relativement courte (78 minutes de métrage), Babes in Toyland version grand écran remanie sérieusement l’histoire originale. Seuls six des nombreux numéros musicaux initiaux sont conservés et l’intrigue elle-même ne présente qu’un rapport lointain avec l’histoire du spectacle d’Herbert et MacDonough. La quasi-totalité du récit se déroule désormais dans le monde magique de Toyland, une espèce de parc d’attractions où vivent les plus célèbres personnages des contes de fées ainsi que des enfants, des clowns, un père Noël jovial et un roi versatile.

Au beau milieu de Toyland, Stannie Dum (Laurel) et Ollie Dee (Hardy) sont deux joyeux drilles idiots mais sympathiques, sortes d’enfants dans des corps d’adulte qui vivent à l’intérieur d’une maison en forme de chaussure avec la vénérable Mother Peep (Florence Roberts) et la jeune bergère Bo Peep (Charlotte Henry). Stannie et Ollie travaillent chez un fabricant de jouets tandis que Bo Peep passe son temps à chercher ses moutons et à se laisser conter fleurette par le charmant Tom-Tom (Felix Knight). Ce petit train-train est mis à mal lorsque le vil Silas Barnaby (Henry Brandon), un homme antipathique et avare, réclame à Mother Deep l’argent qu’elle lui doit, faute de quoi il mettra tout ce petit monde dehors et récupèrera sa maison-chaussure. Alors que la situation semble désespérée, le sinistre Silas accepte d’effacer cette dette si Bo Peep accepte de l’épouser. Stannie et Ollie décident alors de trouver une solution pour réunir l’argent nécessaire. Mais leur maladresse va finir par provoquer une série de catastrophes…

Jouets contre cannibales

Si le fil de l’intrigue lui-même n’a rien de particulièrement palpitant et si l’harmonie des chansonnettes vociférées par les protagonistes est discutable, l’intérêt de La Marche des soldats de bois réside ailleurs : dans les facéties de Laurel et Hardy, bien sûr, mais aussi dans cette description étrange d’un monde fantastique mi-féerique mi-sinistre. Il suffit déjà de voir les emprunts inattendus que le film fait à Walt Disney. Ce dernier étant très ami avec le producteur Hal Roach, il accepte ce qui serait impensable aujourd’hui : l’apparition en guest-stars de Mickey Mouse dans une version très peu orthodoxe. La souris vedette est en effet « interprétée » ici par un singe dans un costume très approximatif. Voir ce pseudo-mickey au visage hideux et au pantalon mal ajusté s’agiter bizarrement dans le décor est un spectacle franchement perturbant ! Les trois petits cochons font aussi une apparition (via des déguisements fort peu seyants) et jouent au violon la comptine « qui craint le grand méchant loup ? » La Marche des soldats de bois vire quasiment au film d’horreur lorsque nos héros se retrouvent dans Bogeyland, une grotte souterraine infestée d’alligators, de chauves-souris et de monstres velus et anthropophages ! Dantesque, le climax montre une centaine de jouets soldats de taille humaine qui s’animent soudain (via de vertigineux plans animés en stop-motion) pour affronter les affreux Bogeymen. Connu aussi chez nous sous le titre Un jour une bergère, La Marche des soldats de bois est donc un conte de fées résolument à part.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article