LE HOBBIT : LA BATAILLE DES CINQ ARMÉES (2014)

Peter Jackson clôt sa trilogie avec panache, refermant avec soin tous les arcs narratifs pour assurer le lien avec Le Seigneur des Anneaux

THE HOBBIT : THE BATTLE OF THE FIVE ARMIES

 

2014 – USA / NOUVELLE-ZÉLANDE

 

Réalisé par Peter Jackson

 

Avec Martin Freeman, Ian McKellen, Richard Armitage, Evangeline Lily, Lee Pace, Orlando Bloom, Ken Stott, Graham McTavish, William Kirchner, James Nesbitt, Luke Evans

 

THEMA HEROIC FANTASY I DRAGONS I SAGA LE SEIGNEUR DES ANNEAUX

Le cliffhanger de La Désolation de Smaug avait laissé ses spectateurs en haleine. Le monstrueux dragon, déchaîné, quittait son repère doré pour aller incendier les habitations humaines les plus proches. La première partie de La Bataille des cinq armées conte ainsi l’attaque du monstre et la bataille qui, finalement, mettra fin à ses jours. Les visions apocalyptiques de Smaug muant le village de pêcheurs en enfer incandescent sont particulièrement impressionnantes. Juché sur sa tour, seul l’archer Bard (Luke Evans) semble capable de le vaincre, mais son abri est précaire et menace à tout moment de s’effondrer dans les flammes. Son fils, qu’on croyait enfui, vient lui prêter main forte. Le suspense est à son comble, alors que les flèches rebondissent sur la peau cuirassée de la créature. Non content de tout détruire, Smaug nargue ses ennemis. Posant sa gigantesque silhouette sur les restes en feu de la cité, il menace l’homme et son fils : « Tu ne pourras pas le sauver des flammes » dit-il en se pourléchant les babines, tandis que ses pupilles se rétrécissent et que ses yeux s’illuminent. Mais Bard ne cille pas et propulse une lance providentielle sous son cou, seule partie de son corps non cuirassée. C’est le coup de grâce. Smaug se tortille alors horriblement dans les airs, pousse un ultime râle, puis s’effondre définitivement dans les flots. Quelle entrée en matière !

La disparition de Smaug ouvre un nouveau chapitre. La montagne d’Erebor attire désormais toutes les convoitises. Tandis que les habitants de Lacville cherchent un refuge, Thorin (Richard Armitage), devenu roi sous la montagne, sombre dans une obsession fiévreuse pour l’Arkenstone. Cette « maladie du dragon » est brillamment incarnée par Armitage, livrant une performance intense, son personnage se révélant déchiré entre devoir et tentation. À mesure que convergent les armées des hommes, des elfes, des nains et des orques, la tension monte. Les enjeux se multiplient, et chaque camp revendique sa part du trésor. L’escalade mène à l’inévitable : une bataille monumentale, orchestrée avec maestria. Spécialiste des batailles titanesques, Peter Jackson prouve une nouvelle fois sa maîtrise du genre. Les lignes de soldats s’élancent sur les flancs de la montagne avec ampleur, tandis que plusieurs plans vertigineux surplombent le champ de guerre et qu’un bestiaire fantasmagorique s’affronte. Chaque faction a son moment de gloire, et chaque recoin du champ de bataille se mue en une scène dramatique à part entière. On retiendra notamment l’entrée en scène des béliers géants brisant les portes de la cité, l’arrivée impromptue des aigles, ou encore les trolls difformes armés de catapultes dorsales. La violence, plus frontale que dans les épisodes précédents, évoque par moments les débuts gore du cinéaste (Braindead, Bad Taste). La version longue enfonce le clou avec une séquence aussi fun qu’excessive : une course-poursuite en char sur un lac gelé, où têtes coupées et membres arrachés s’invitent sans complexe dans la bagarre générale.

Une page se tourne

Mais La Bataille des cinq armées ne se résume pas à ses combats. Le final, qui assume son caractère mélancolique, voit plusieurs figures centrales tomber, et laisse Bilbo (Martin Freeman) regagner la Comté, fatigué et transformé, tandis qu’à l’arrière-plan, Legolas (Orlando Bloom) s’embarque dans une romance imprévue avec Tauriel (Evangeline Lilly), personnage inventé pour les besoins de ce triptyque. Il faut l’admettre : Le Hobbit n’était pas conçu pour être une trilogie. Là où Le Seigneur des Anneaux adaptait une œuvre monumentale, Le Hobbit multiplie les ajouts, les détours, les liens un peu forcés avec la saga suivante. Il n’en reste pas moins que La Bataille des cinq armées offre une conclusion visuellement puissante et émotionnellement cohérente. Les décors, les costumes, les effets spéciaux et la musique de Howard Shore maintiennent un très haut niveau de qualité, assurant la continuité esthétique avec Le Seigneur des Anneaux. La dernière image du film, celle de Bilbo refermant sa porte, boucle le cycle avec simplicité, renvoyant le spectateur à la toute première page du conte. Le film réaffirme ainsi la puissance de l’imaginaire tolkienien et la démesure d’un cinéaste qui, envers et contre tout, aura tenu sa promesse, celle de nous faire croire, encore une fois, à la magie des légendes.

 

© Gilles Penso

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REEL EVIL (2012)

Une petite équipe de documentaristes vient filmer le tournage d’un film d’horreur dans un ancien hôpital psychiatrique abandonné…

REEL EVIL

 

2012 – USA

 

Réalisé par Danny Draven

 

Avec Jessica Morris, Kaiwi Lyman, Jeff Adler, Jamie Bernadette, Marc-Andrew Chicoine, Michael Cline, Sandra Hinojosa, Galen Howard, Kimberly Jürgen

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I FANTÔMES I SAGA CHARLES BAND

En 2000, les productions Full Moon jouaient déjà le jeu du « found footage » en s’appuyant sur le succès du Projet Blair Witch pour truffer Witchouse 2 de plans subjectifs filmés avec une caméra vidéo, et en concoctant la même année The St. Francisville Experiment. Entretemps, la discipline des images d’archives à la première personne est devenue un véritable sous-genre du cinéma d’horreur, porté par des films tels que [Rec], Diary of the Dead ou Paranormal Activity. Les scénaristes Shane Bitterling et Danny Draven décident alors de s’engouffrer dans la brèche. Le producteur Charles Band s’implique peu dans le projet, accaparé par les franchises Killjoy et Puppet Master, mais fait confiance aux deux hommes. « Nous savions que nous détestions les films en found footage où l’utilisation des caméras n’avait aucun sens ou semblait forcée », raconte Bitterling. « Alors nous avons eu l’idée d’une équipe de tournage documentaire filmant les coulisses d’un plateau de cinéma. Cela réglait une bonne fois pour toutes la question du placement des caméras. » (1) Draven prend en charge la réalisation de Reel Evil, dont le tournage se déroule pendant six nuits dans l’ancien hôpital de Linda Vista. « Comme d’habitude, le budget frôlait le néant », ajoute Bitterling. « Il était tellement bas que notre équipe des effets spéciaux a dû voler un mannequin à une autre boîte pour la scène finale, puis le remettre en place avant que les employés n’arrivent au bureau le lendemain matin ! » (2)

Pour arrondir ses fins de mois en attendant de pouvoir produire son propre documentaire, une petite équipe vidéo accepte d’être engagée sur le tournage d’un film d’horreur pour y filmer le making of. La réalisatrice Kennedy (Jessica Morris), le cameraman James (Jeff Adler) et l’ingénieur du son Cory (Kaiwi Lyman) font donc la rencontre du producteur Dirk Bailey (Michael Cline), qui les considère avec un certain mépris pas vraiment engageant. Cet accueil glacial est un avant-goût de ce qui les attend. Car dans l’ancien institut psychiatrique désaffecté où se déroule le tournage, personne sur le plateau n’est vraiment coopératif. Le réalisateur et l’actrice principale jouent les divas, les techniciens ne sont pas très bavards, bref récupérer des images ou des interviews exploitables n’est pas une tâche si facile. Entre deux prises de vues, le trio s’aventure dans les couloirs déserts du site, sans se douter des terribles secrets qui s’y cachent et n’attendent qu’une occasion de ressurgir…

L’enfer du décor

Reel Evil parvient à nous séduire quasi-immédiatement grâce au naturel décomplexé de ses comédiens, dominé par Jessica Morris qu’on avait déjà pu apprécier dans Les Geôles du diable. Beaucoup de répliques ou de réactions semblent improvisées, et les portraits de ce producteur désagréable, de ce réalisateur imbu de lui-même et de cette actrice insupportable sont franchement délectables. À ce naturalisme s’ajoute la photogénie du décor, une véritable trouvaille qui dote le film d’une atmosphère visuelle unique. Très inventive, la mise en scène de Draven intègre des éléments insolites dans les plans de manière furtive – un visage monstrueux, une apparition spectrale. Le réalisateur parvient ainsi à créer un climat de tension très efficace, avec une remarquable économie de moyens. Malheureusement, tout ça ne marche qu’un temps. Les passages qui recyclent les codes de Paranormal Activity – la caméra de surveillance immobile braquée sur un couloir vide – fonctionnent beaucoup moins bien. Les effets y sont trop appuyés, avec en outre un abus de parasites artificielles pas franchement crédible. Autre travers, qu’on sentait venir assez tôt : les situations finissent par se répéter, et lorsque tout le monde hurle en courant pendant que la caméra s’agite dans tous les sens, notre patience arrive à ses limites. S’il ne parvient pas à exploiter son concept jusqu’au bout, Reel Evil aura au moins eu le mérite de combattre audacieusement et sans rougir dans la même catégorie que les grands studios.

 

(1) et (2) Propos extraits du livre « It Came From the Video Aisle ! » (2017)

 

© Gilles Penso

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LES MONSTRES DE L’APOCALYPSE (1966)

Dragons, grenouilles géantes, araignées monstrueuses et oiseaux immenses se côtoient dans ce conte magique très imaginatif…

KAIRYU DAIKESSEN

 

1960 – JAPON

 

Réalisé par Tetsuya Yamauchi

 

Avec Hiroki Matsukata, Tomoha Ogawa, Ryutaro Otomo, Bin Amatsu, Nobuo Kaneko, Izumi Hara, Kensaku Hara, Masataka Iwao, Seizo Fukumoto

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I DRAGONS I REPTILES ET VOLATILES I ARAIGNÉES

Œuvre inclassable, ce film singulier propose un étrange mélange entre le kaiju eiga (film de monstres japonais) et le wu xia pian (film de sabre mythologique), deux courants alors très en vogue du cinéma de genre asiatique. Porté par un imaginaire foisonnant et une mise en scène inventive, Les Monstres de l’apocalypse conjugue affrontements épiques, magie surnaturelle et combats de créatures géantes dans un récit aux allures de conte fantastique. L’histoire prend place dans un Japon ancien et indéfini. Le château d’un prince est pris d’assaut par un traître, Yuki Daijo, épaulé par le sinistre sorcier Oroki-maru. Le souverain et son épouse sont tués, mais leur jeune fils, Ikazuki-maru, est sauvé par un groupe de fidèles qui s’enfuient en mer. Alors que les flammes consument la forteresse, les flots s’agitent, et un dragon surgit des eaux : reptilien, sans ailes, le front orné de cornes, la langue pendante et le corps hérissé d’écailles, il évoque une version plus menaçante et bestiale des dragons chinois traditionnels. L’apparition, accompagnée du cri caractéristique de Godzilla (du moins dans la version américaine), se solde par une attaque sur l’embarcation des fugitifs. Le jeune prince n’échappe à la mort que grâce à l’intervention d’un oiseau géant, envoyé par un mage bienveillant, figure tutélaire évoquant un Gandalf à la japonaise.

Dix années passent. Ikazuki-maru, devenu adulte, a été formé aux arts magiques. Il possède désormais des capacités extraordinaires : il peut sauter à des hauteurs prodigieuses, manipuler des cercles d’énergie, survivre même à une décapitation et recoller sa tête à son corps comme si de rien n’était ! Déterminé à venger la mort de ses parents, il entreprend un périple au cours duquel il fait la rencontre de Tsunaka, une jeune femme dont la grand-mère, liée à son ancien maître, lui remet une épingle à cheveux magique ornée d’une araignée. Ce détail anodin prend toute son importance lorsque l’on découvre que Tsunaka est en réalité la fille du redoutable Oroki-maru (le sorcier qui provoqua le chaos initial, pour ceux qui suivent). Le film se distingue par plusieurs séquences de combat inventives (celle opposant le héros à des portes volantes vaut le détour), ainsi que par un travail visuel audacieux. Les angles de prise de vue sont extrêmes, les jeux de perspectives rappellent même par moment le cinéma muet d’Hitchcock, et une séquence musicale inattendue intervient même sans préavis dans le château.

Un climax délirant

Le point culminant du film survient lorsque le héros convoque une grenouille cornue géante, couverte d’écailles et de pointes, qui surgit derrière le château et se lance dans une destruction méthodique des lieux. Tandis qu’il terrasse Yuki Daijo au cours d’un duel au sabre, le sorcier Oroki-maru fait son entrée, chevauchant une flamme stylisée dessinée dans le ciel. Il invoque alors le dragon du prologue, déclenchant une bataille de titans. Le crapaud crache du feu, le dragon riposte avec de puissants jets d’eau, et les deux créatures s’affrontent violemment, projetées contre de jolies maquettes. Alors que le dragon semble prendre le dessus, Tsunaka jette son épingle dans le ciel, invoquant une araignée géante qui déverse sur le monstre un liquide visqueux et mousseux. Le crapaud en profite pour ajouter quelques gerbes de flammes, et le dragon finit par exploser dans un final spectaculaire. Le film s’achève par un dernier combat à l’épée, ramenant l’intrigue sur un terrain plus humain. Par sa capacité à fusionner les codes de genres très distincts, Les Monstres de l’apocalypse surprend autant qu’il fascine. Malgré des effets spéciaux souvent datés et une narration parfois chaotique, l’ensemble dégage une inventivité rare. Bref, voilà une expérience aussi insolite qu’envoûtante qui séduira les amateurs de cinéma de genre à la recherche d’objets filmiques atypiques.

 

© Gilles Penso

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LES GEÔLES DU DIABLE (2008)

Une jeune mère, emprisonnée à cause d’un braquage, se voit confier par sa fille des poupées minuscules aux pouvoirs inattendus…

DANGEROUS WORRY DOLLS

 

2008 – USA

 

Réalisé par Charles Band

 

Avec Jessica Morris, Deb Snyder, Anthony Dilio, Meredith McClain, Cheri Themer, Susan Ortiz, Ker’in Hayden, Renata Green-Gaber, Paul Boukadakis, Rebekah Crane

 

THEMA JOUETS I SAGA CHARLES BAND

Le producteur/réalisateur Charles Band attaque l’année 2008 avec un long-métrage éloigné de ses habitudes, puisqu’il s’agit à priori de l’archétype du « film de prisons de femmes », plus proche des obsessions d’un Jess Franco que des productions Full Moon. Band se lance pourtant sur ce terrain inédit, en s’appuyant sur un scénario d’August White qui coche à priori toutes les cases : bagarres entre détenues, gardiens sadiques, scènes de douches… Mais chassez le naturel et il revient au galop. Le cinéaste ne peut s’empêcher d’intégrer dans le film un motif qui est devenu sa marque de fabrique, autrement dit des petites poupées monstrueuses. Ce cocktail surprenant, à priori antithétique, donne un résultat singulier mais bizarrement cohérent, auquel Band, son directeur de la photographie Terrance Ryker, son créateur d’effets spéciaux Christopher Bergschneider et son casting (Jessica Morris en tête) apportent un maximum de soin. Le thème principal de Richard Band, s’il est composé de manière minimaliste (avec des sons synthétiques basiques et une mélodie répétitive), contient encore quelques beaux restes hérités de ses travaux les plus célèbres, autrement dit les bandes originales de Re-Animator et Puppet Master.

L’entrée en matière des Geôles du diable est inhabituellement brutale et réaliste, loin des canons habituels des films Full Moon. Trois détenues en molestent une quatrième dans la cuisine d’une prison, menaçant de lui broyer la main si elle refuse de transporter de la drogue pour elles. Mais la « victime », Eva (Jessica Morris), n’entend pas se laisser faire, ni céder aux avances de Carl (Anthony Dilio), l’un des gardiens libidineux de cette prison pour femmes, ou aux menaces de la directrice de l’établissement, Madame Ivar (Deb Snyder), adepte de la torture punitive. Mère d’une fillette, Eva a multiplié les mauvais choix jusqu’à finir entre ces quatre murs. Mais sa peine de six mois risque de se prolonger si les ennuis continuent à lui tourner autour. Un jour, alors qu’elle lui rend visite avec sa tante, sa fille lui offre cinq poupées minuscules. Chacune fait la taille d’un doigt. « Ce sont les poupées anti-soucis », lui dit-elle. « Elles sont supposées faire disparaître les problèmes ».

Les poupées anti-soucis

Le moment de bascule du film, autant singulier dans l’idée qui le sous-tend que dans sa mise en œuvre, voit l’une des poupées minuscules entrer en pleine nuit dans l’oreille d’Eva, pénétrer dans son cerveau et ressortir par une boursouflure de son front en ricanant ! « Cet effet a été inspiré par celui utilisé dans Star Trek II avec l’oreille de Chekhov », explique Christopher Bergschneider. « Notre oreille en silicone mesurait environ 45 cm de haut. J’ai fabriqué une marionnette à tiges représentant la petite poupée et j’ai réalisé plusieurs plans d’insertion avec le très talentueux John Lechago. Nous étions seuls tous les deux sur le plateau, car Band savait déjà que nous savions ce qu’il fallait faire. Et John a utilisé les effets numériques pour supprimer les tiges et lisser le plan. » (1) Le résultat à l’écran est remarquablement fluide. D’autant que les gros plans de la petite créature surgissant du front, avec son faciès squelettique et ses yeux lumineux, offre un spectacle joyeusement surréaliste. La transformation physique et psychologique d’Eva s’apparente dès lors à une possession démoniaque, et il faut saluer la prestation de Jessica Morris, dans le rôle de cette détenue maltraitée qui se mue en monstre assoiffé de sang. Malgré ses moyens précaires et ses ambitions somme toute limitées, Les Geôles du diable est donc l’un des opus les plus intéressants qu’ait pu signer Charles Band à l’époque. Il resta pourtant sans suite, malgré la propension de Full Moon à ré-exploiter habituellement ses idées pour en tirer des franchises.

 

(1) Propos extraits du livre « It Came From the Video Aisle ! » (2017)

 

© Gilles Penso

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TOGETHER (2025)

Après avoir goûté à une source d’eau souterraine au fin fond de la forêt, un couple en crise subit une étrange mutation…

TOGETHER

 

2025 – USA

 

Réalisé par Michael Shanks

 

Avec Dave Franco, Alison Brie, Damon Herriman, Mia Morrissey, Karl Richmond, Jack Kenny, Francesca Waters, Aljin Abella, Sarah Lang, Rob Brown, Ellora Iris

 

THEMA MUTATIONS

« Sommes-nous toujours ensemble parce que nous nous aimons ou parce que nous nous sommes habitués l’un à l’autre ? » Cette ligne de dialogue, qu’on entend vers le début de Together, expose frontalement la problématique majeure que vit le couple mis en scène dans le film. Sur quoi l’équilibre devenu fragile de leur vie commune repose-t-il ? Sont-ils encore des êtres autonomes ? Cette interaction permanente ne finit-elle pas par devenir étouffante ? Michael Shanks lui-même, dont c’est le premier long-métrage après plusieurs courts très remarqués (dont Rebooted, qui rend hommage aux squelettes des films de Ray Harryhausen), y plaque ses propres interrogations et ses propres inquiétudes. « J’ai décidé d’explorer le potentiel horrifique qui peut découler d’une relation à long-terme, les peurs liées à l’engagement, à la codépendance, la monogamie et les ressentiments », explique-t-il (1). Et pour pousser encore plus loin sa démarche, le jeune réalisateur sollicite un véritable couple face à sa caméra : Dave Franco et Allison Brie. Emballés par le projet, les deux acteurs/époux s’investissent à fond – mentalement et physiquement – dans cette romance contrariée qui vire au body horror.

Les prémices de Together nous évoquent The Thing ou La Couleur tombée du ciel. Pendant une battue dans la forêt organisée pour retrouver un couple de randonneurs disparus, deux chiens s’égarent dans les recoins sombres d’une grotte souterraine et s’abreuvent au point d’eau qu’ils y trouvent. Quelques heures plus tard, une étrange mutation les frappe… Cela étant posé, le film nous familiarise avec nos protagonistes Tim (Dave Franco) et Millie (Alison Brie). Ils s’aiment de toute évidence et leur histoire dure depuis un bon moment, mais même leurs amis sentent que quelque chose cloche. Sont-ils vraiment épanouis ? Alors que Millie fait bouillir la marmite en tant qu’institutrice, Tim vivote en rêvant encore – à 35 ans – de percer en tant que musicien. Il n’a même pas son permis de conduire, obligeant sa petite amie à faire office de chauffeur. Cette relation d’interdépendance prend une tournure nouvelle lorsque le jeune couple décide de quitter la grande ville au profit d’une vie campagnarde. Après leur emménagement, ils partent en randonnée pour tenter de resserrer les liens qui se distendent inexorablement. Mais tous deux se perdent dans une grotte souterraine et étanchent leur soif grâce à l’étang qu’ils y trouvent. Le point de non-retour s’amorce alors…

L’amour fusionnel

Together puise d’abord sa force dans la crédibilité de ses personnages. Toutes les petites piques, les reproches sous-jacents ou les regards discrets sonnent juste parce qu’ils sentent le vécu. Michael Shanks intègre même dans son scénario un traumatisme d’enfance très personnel. « J’ai écrit le personnage de Tim comme une version sombre de moi-même », confie-t-il (2). C’est sur cette base solide que s’invite l’élément fantastique, non comme un ajout artificiel mais comme une métaphore directe de la crise que connaît le couple. « La plupart des mariages n’additionnent pas deux personnes : ils en retranchent une de l’autre », disait Ian Fleming avec sa verve volontiers misogyne. Il n’empêche que l’angoisse de cet effacement de personnalité hante tout le métrage. Et lorsque soudain le couple devient plus fusionnel que jamais, frappé par une attraction physique qui dépasse l’entendement, une autre citation – de Victor Hugo celle-là – nous vient à l’esprit : « Le mariage est une greffe : ça prend bien ou mal. » Plus le film avance, plus les questionnements élargissent leur scope, jusqu’à aborder frontalement le sujet de l’identité de genre et à convoquer le mythe grec d’Hermaphrodite. Pour autant, Together ne cherche jamais à intellectualiser son sujet ou à se placer au-dessus du genre. Au contraire, lorsqu’il s’agit de visualiser les conséquences les plus extrêmes de cette situation anormale, Michael Shanks n’y va pas par quatre chemins et repousse les limites corporelles avec une totale absence de retenue. David Cronenberg n’a qu’à bien se tenir : ce jeune émule se révèle particulièrement prometteur.

 

(1) et (2) Extraits d’une interview publiée sur Creative Screenwriting en juillet 2025

 

© Gilles Penso

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ÉVANOUIS (2025)

Une nuit, 17 élèves d’une même classe d’école primaire disparaissent sans laisser de trace. Que s’est-il passé ?

WEAPONS

 

2025 – USA

 

Réalisé par Zach Cregger

 

Avec Julia Garner, Josh Brolin, Alden Ehrenreich, Austin Abrams, Cary Christopher, Benedict Wong, Amy Madigan, June Diane Raphael, Clayton Farris, Whitmer Thomas

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Après le succès largement mérité de Barbare en 2022, Zach Cregger s’attaque à un film qu’il veut plus personnel. Son intention est de faire d’Évanouis une sorte d’épopée horrifique à la fois ample et intime. La genèse du scénario est marquée par un événement tragique : la mort de son ami et collaborateur Trevor Moore, avec qui il co-réalisa Miss Mars et The Civil War on Drugs. C’est donc le deuil qui guide sa démarche artistique. Comme pour Barbare, Cregger part d’une simple image mentale – ici, des enfants courant dans la nuit – et construit le récit au fil de l’écriture, à l’instinct, sans plan prédéfini. En janvier 2023, le scénario déclenche une véritable guerre d’enchères entre Netflix, Universal Pictures, TriStar et New Line Cinema. Malgré l’offre financière plus élevée de Netflix, New Line emporte le projet grâce à une sortie cinéma garantie et à sa solide réputation dans le genre horrifique (n’est-elle pas la « maison mère » des franchises Freddy Krueger, Conjuring, Ça et Destination finale ?). En moins de 24 heures, le studio propose 38 millions de dollars pour couvrir la production et les salaires, offrant à Cregger 10 millions ainsi que le « final cut » (conditionné tout de même aux projections test). Cette liberté créative, doublée d’un budget confortable, assure au réalisateur un terrain idéal pour bâtir ce long-métrage complexe et déroutant qui mêle de près le drame humain et l’horreur viscérale.

À 2 h 17 du matin, dans la petite ville de Maybrook, Pennsylvanie, dix-sept enfants de CE2 quittent mystérieusement leur domicile et disparaissent dans la nuit. Tous les élèves se sont évaporés sans laisser de trace, sauf le très discret Alex Lilly (Cary Christopher). L’enseignante de la classe, Justine Gandy, est incarnée par Julia Garner, étoile montante du genre dont on a pu apprécier la présence dans Wolf Man, Appartement 7A ou Les Quatre Fantastiques : premiers pas. L’institutrice est interrogée par la police aux côtés d’Alex, mais aucune piste concrète n’émerge. Les jours passent sans avancée notable. Près d’un mois plus tard, le directeur de l’école, Marcus Miller (Benedict Wong, que le grand public connaît bien grâce à Doctor Strange), la met en congé forcé, cédant à la pression d’une communauté suspicieuse. Isolée et fragilisée, Justine sombre dans l’alcool et retrouve un appui fragile auprès de son ex-compagnon, le policier Paul Morgan (Alden Ehrenreich, version « jeune » de Harrison Ford dans Solo). Pendant ce temps, Archer Graff (Josh Brolin), père du jeune Matthew, l’un des disparus, perd patience face à l’inaction policière. Déterminé à percer le mystère, il entreprend sa propre enquête…

Les disparus

Évanouis baigne dans une atmosphère qui évoque fortement Stephen King, même si Zach Cregger ne cite pas l’écrivain parmi ses sources d’inspiration conscientes. Pourtant, que le cinéaste le veuille ou non, cette histoire d’enfants disparus, de mal insidieux qui s’insinue au sein d’une petite communauté américaine et de personnages luttant contre leurs démons intérieurs ravive forcément les écrits de l’auteur de Carrie. Comme Barbare avant lui, Évanouis déstabilise par la plupart de ses choix artistiques. Sa narration éclatée, d’abord, nous propose d’appréhender les mêmes événements à travers des points de vue différents. Cette technique, héritée bien sûr du Rashomon de Kurosawa, aurait été directement inspirée à Zach Cregger par Magnolia (influence assumée, celle-ci). Comme dans le film choral de Paul Thomas Anderson, Évanouis entrecroise les destins de différents personnages évoluant chacun au sein d’un arc émotionnel indépendant. Par ailleurs, le scénario s’attache à des protagonistes complexes auxquels il n’est pas toujours facile de s’identifier, tant ils regorgent de failles, de défauts et de faiblesses. Peut-on pleinement s’impliquer dans les tourments de cette enseignante irritante, ce père colérique, ce flic instable, ce voyou à la dérive ou ce gamin taciturne ? Comme si ça ne suffisait pas, Cregger opère des ruptures de ton brutales, oscillant entre le drame intime et l’explosion de violence grandguignolesque. Évanouis aurait pu souffrir de ce jeu des contrastes et désarçonner ses spectateurs – au risque de perdre leur investissement et leur empathie. Or c’est le contraire qui se produit. L’envie de comprendre et de dénouer les fils de cette intrigue insaisissable maintient intacte l’attention du public. On s’inquiète, on a peur, on est surpris, on est secoué, on rit, et au bout de ce grand 8 émotionnel, la clé de l’énigme nous saisit d’effroi. C’est là que le titre original énigmatique prend soudain tout son sens.

 

© Gilles Penso

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CUTTER’S CLUB (2025)

Commencé en 2005, achevé 20 ans plus tard, ce petit film d’horreur met en scène Tony Todd dans le rôle d’un chirurgien féru d’expériences bizarres…

CUTTER’S CLUB

 

2025 – USA

 

Réalisé par Charles Band

 

Avec Tony Todd, Melissa Searing, Davee Youngblood, Raelyn Hennessee, Jemal McNeil, David Sean Robinson, Jon Simanton

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I PETITS MONSTRES I SAGA CHARLES BAND

L’acteur Tony Todd est décédé en 2024, le créateur d’effets spéciaux John Buechler en 2019, le directeur de la photographie Mac Ahlberg en 2012. Pourtant, tous les trois sont au générique de Cutter’s Club, diffusé sur la plateforme de Full Moon Entertainment en mai 2025. Comment expliquer un tel prodige ? Rien de surnaturel ou d’alchimique là-dedans. La raison est beaucoup plus triviale. En 2005, le producteur et réalisateur Charles Band entame à Los Angeles le tournage de ce petit film d’horreur au budget extrêmement modeste. Contrairement à la majorité des « direct-to-video » produits à la chaîne par Full Moon à l’époque, le film n’est pas tourné au format vidéo mais en 35 mm. Hélas, au bout de sept jours, l’argent vient à manquer et le film est laissé en plan. Un an plus tard, alors qu’il a pu lever le financement nécessaire, Charles Band apprend avec désarroi que le négatif a été égaré par le laboratoire. Cutter’s Club aurait pu rester coincé dans les limbes de l’oubli, au milieu d’autres films inachevés condamnés à ne jamais voir le jour. Mais vingt ans plus tard, le négatif perdu est miraculeusement retrouvé et restauré. Band achève enfin cette œuvrette qui devient donc le film-testament posthume de Todd, Buechler et Ahlberg.

Cutter’s Club s’intéresse à un couple d’étudiants en médecine. Jill Stevenson (Melissa Searing) et son petit ami Jack Louis (Davee Youngblood). Major de sa promo, Jill pratique en douce des expériences dans un bâtiment désaffecté pour s’exercer. Son mentor est le docteur George Roberts (Tony Todd), un savant brillant mais très instable, rejeté par l’université à cause de ses théories excentriques et de son caractère imprévisible. Troublé par sa première rencontre avec cet homme très bizarre, Jack accepte d’assister Jill dans une de ses expériences et tous deux parviennent ainsi à ramener un chat à la vie. Mais bientôt, ils se retrouvent confrontés à une société secrète baptisée « The Cutter’s Club » (« le club des coupeurs »). Leur credo : exploiter la chirurgie au-delà de son usage réparateur ou esthétique traditionnel pour pratiquer ce qu’ils appellent « l’art de la chair ». Ces docteurs Maboul, qui ont sans doute trop vu de films de David Cronenberg, jouent ainsi aux apprentis-sorciers en transplantant des organes empruntés à différents animaux pour concevoir de nouvelles formes de vies. Et c’est l’excentrique George Roberts qui dirige ce petit groupe d’exaltés.

L'art de la chair

L’atmosphère générale de Cutter’s Club évoque celle de Re-Animator, dont Charles Band cherche visiblement à retrouver le grain de folie malgré les moyens ridicules à sa disposition. Mais la pauvreté et la banalité des décors, alliées à un jeu d’acteur pas franchement convainquant, jouent clairement en défaveur du film. Tony Todd lui-même en fait des caisses, dans le rôle de ce scientifique hyperactif, capable d’écrire des deux mains à la fois, au milieu de ses carnets de notes épars et de ses triples paires de lunettes. Secoué de violentes sautes d’humeur, il parle tout seul, comme si Charles Band lui avait donné comme seules instructions : « ton personnage est fou, débrouille-toi avec ça. » Le premier cobaye qui apparaît dans le film est une sorte de rat mutant aux dents hypertrophiées (une marionnette bricolée à bas prix). Nous apercevons également une main velue qui attaque furtivement Jack. Mais le clou du spectacle est une créature simiesque qui arbore deux têtes squelettiques. « Mon chef d’œuvre ! » dit fièrement Roberts en l’exhibant. Voilà encore un de ces petits monstres dont raffole Band, une sorte de croisement entre les freaks en bocaux de Hideous et les petits squelettes grimaçants de Skull Heads. Le design de cet être bicéphale est assez frappant, mais sa peau fleure bon le caoutchouc et son animation reste très sommaire. Pour rythmer son film – dont l’intrigue se résume à peu de choses -, Band place régulièrement dans son montage des images de pleines lunes, comme s’il ressentait le besoin de rappeler à tout le monde le nom de sa compagnie. Après à peine un peu plus d’une heure de métrage, Cutter’s Club s’arrête de manière abrupte, sur un cliffhanger qui semble vouloir appeler une suite. Mais sans Todd en tête d’affiche, la perspective d’un second épisode nous semble très peu probable.

 

© Gilles Penso

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LE TUEUR DE LA PLEINE LUNE (1988)

Michael York entre dans la peau d’un assassin psychopathe frappé par une maladie qui accélère son vieillissement…

UN DELITTO POCO COMUNE / PHANTOM OF DEATH

 

1988 – ITALIE

 

Réalisé par Ruggero Deodato

 

Avec Michael York, Edwige Fenech, Donald Pleasence, Mapi Galan, Giovanni Lombardo Radice

 

THEMA TUEURS

Ruggero Deodato n’est pas un inconnu dans le panthéon du cinéma de genre italien. Révélé (et controversé) avec Cannibal Holocaust, pionnier du found footage barbare, il a souvent joué les provocateurs. Avec Le Tueur de la pleine lune, il tente un virage inattendu : mélanger le thriller psychologique, le slasher à l’américaine, le drame médical et le giallo. Mais cette tentative ambitieuse intrigue plus qu’elle ne convainc. L’histoire débute comme un classique du polar à l’italienne. À Rome, le commissaire Datti (Donald Pleasence) enquête sur une série de meurtres sanglants dont les victimes sont toutes des femmes. Parmi elles, la compagne du brillant pianiste Robert Dominici (Michael York), musicien charismatique au comportement de plus en plus trouble. Très vite, le film abat ses cartes : le meurtrier n’est autre que Dominici lui-même. Atteint d’une forme rare de progéria, il vieillit à une vitesse fulgurante, chaque meurtre semblant accélérer sa décomposition physique et morale. Ce twist, révélé trop tôt dans le récit, constitue à la fois l’idée la plus audacieuse du film… et son principal talon d’Achille. En dévoilant dès le milieu de la projection l’identité du tueur, Deodato sacrifie le mystère, pourtant essentiel à l’efficacité d’un giallo ou d’un bon thriller.

À partir de là, Le Tueur de la pleine lune devient une course-poursuite peu haletante entre un criminel monstrueux en déchéance et un policier apathique. Mais tout n’est pas à jeter dans cette œuvre hybride. Le film est riche en meurtres graphiques et inventifs. L’un des plus marquants montre une jeune femme qui descend d’un train, arpente le quai d’une gare, avance près d’une porte vitrée à travers laquelle elle aperçoit l’ombre d’un homme inquiétant. Mais ce dernier n’est qu’un passant qui allume une cigarette puis est rejoint par une amie qui le transporte sur son scooter. Ouf ! Mais ce répit est de courte durée. Un couteau surgit soudain et frappe la malheureuse de plein fouet. De l’autre côté de la vitre, le spectateur ne voit que sa silhouette, tandis qu’un énorme jet de sang se met à éclabousser abondamment la vitre, qui finit par céder sous le poids de la victime ensanglantée. « Cette scène de meurtre dans la gare a été minutieusement découpée et montée pour que nous puissions maximiser son impact », nous explique Ruggero Deodato. « Elle devait être à la fois belle et effrayante. Son efficacité est augmentée par la très belle musique de Pino Donaggio. » (1) Ce souci du cadre, du montage et du crescendo horrifique rappelle que Deodato n’a pas perdu la main, même si son inspiration semble ici bridée par un scénario trop bavard et parfois invraisemblable.

Un rendez-vous manqué

L’idée d’un assassin rongé par le temps, s’attaquant à la vie comme pour conjurer sa propre décrépitude, aurait pu donner naissance à un personnage au fort potentiel tragique. Mais en lieu et place d’une figure ambivalente, Deodato opte pour un Dominici tantôt larmoyant, tantôt sadique, dont la trajectoire narrative peine à susciter l’empathie. Michael York, visage emblématique des années 70, tente de donner chair à ce monstre pathétique, mais son jeu vire trop souvent au cabotinage maladroit. Face à lui, Donald Pleasence semble réciter son rôle de vieux flic sur le retour (« Il était toujours éméché pendant le tournage, mais j’ai adoré travailler avec lui » (2), nous avoue Deodato), tandis qu’Edwige Fenech, star déclinante du giallo, hérite d’un dernier grand rôle peu valorisé. Le trio fonctionne difficilement, miné par des dialogues artificiels et une direction d’acteurs parfois absente. Le rythme erratique du film, ses ruptures de ton et sa tendance à surligner ses effets plombent une narration qui aurait gagné à être plus resserrée. On sent certes le désir de Deodato d’échapper à son étiquette de « cannibale du cinéma » pour explorer une forme plus élégante de l’horreur. Mais à trop vouloir jongler entre les influences, il finit par perdre l’équilibre et nous laisse un arrière-goût de rendez-vous manqué.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2016

 

© Gilles Penso

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OOGA BOOGA (2013)

Possédée par l'esprit d'un jeune homme victime d'un crime raciste, une poupée se lance dans une sanglante vengeance…

OOGA BOOGA

 

2013 – USA

 

Réalisé par Charles Band

 

Avec Ciarra Carter, Gregory Niebel, Wade F. Wilson, Chance A. Rearden, Maddox, Patrick Holder, Tom Massmann, Corey MacIntosh, Amber Strauser, Kyle Quesnoy

 

THEMA JOUETS I SAGA CHARLES BAND

Apparu pour la première fois dans Doll Graveyard aux côtés d’autres poupées mortelles, Ooga Booga avait de quoi faire grincer des dents tant il jouait la carte du stéréotype et de la caricature. Un guerrier africain avec un os dans le nez et une lance dans la main – affublé même d’un pétard à la bouche pour son retour furtif dans Evil Bong -, c’était tout de même un peu fort ! Pour contourner le problème tout en réexploitant le personnage, Charles Band a la bonne idée de transcender les clichés. Il décide donc de transformer Ooga Booga en combattant du racisme dans un film entièrement dédié à ses exploits, dont le scénario est confié à Kent Roudebush. « L’affaire Trayvon Martin faisait encore un peu parler d’elle et je m’en suis en quelque sorte servi comme point de départ pour le projet », raconte ce dernier, en se référant à la mort d’un Afro-Américain de 17 ans tué par balle en Floride lors d’une ronde de « surveillance de voisinage ». « Je ne savais même pas si cela fonctionnerait vraiment avec Charles. En tout cas, c’est le scénario dont je suis le plus satisfait. Ce n’est pas comme si c’était mon chef-d’œuvre en matière de critique sociale, mais au moins, c’était quelque chose et l’histoire ne s’effondrait pas sous le poids de sa propre stupidité. » (1) Mais ces belles intentions sont un peu gâchées par les limitations budgétaires et par une poignée d’idées bizarres ajoutées artificiellement au script.

Le film s’ouvre sur l’enregistrement chaotique d’une émission pour enfants mettant en scène Hambo, un clown fermier à nez de cochon déjà aperçu dans Zombie vs. Strippers. Complètement ivre sur le plateau, Hambo est évincé par la production. Devin Campbell (Wade F. Wilson), jeune étudiant fraîchement diplômé de médecine, vient alors lui rendre visite. Désabusé, Hambo annonce qu’il se reconvertit dans la vente de poupées volontairement caricaturales. Parmi celles-ci se trouve Ooga Booga, dont il lui offre un prototype. Peu après, Devin se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment, témoin d’un braquage sanglant dans une supérette orchestré par le criminel Skeez (Maddox). Tentant de porter secours à un employé mortellement blessé, il est froidement abattu par l’officier White (Gregory Niebel), un policier raciste convaincu de sa culpabilité. Mais un étrange phénomène se produit alors : le sang de Devin, mêlé à des décharges électriques issues d’une machine défectueuse, insuffle la vie à la poupée Ooga Booga, désormais habitée par l’esprit du jeune homme. Ressuscité sous cette forme, Devin/Ooga s’allie à sa petite amie Donna (Ciarra Carter) pour se venger non seulement de Skeez et de l’officier White, mais aussi du véritable cerveau derrière cette chaîne de violences, le juge corrompu Marks (Stacy Keach).

« C’est Chucky avec une lance ! »

En regardant Ooga Booga, il nous est franchement difficile de comprendre quelles sont les intentions de Charles Band. Souhaitait-il réaliser une métaphore des dérives de la xénophobie sur fond de tension raciale, une comédie déjantée truffée de clins d’œil ou un film d’horreur déviant au parfum de scandale ? Indécis quant à la tonalité de cet objet filmique bizarre, il concocte une œuvre patchwork sans véritable unité, comme s’il avait collé ensemble des séquences appartenant à des longs-métrages différents. Les exactions du flic raciste et arrogant (parfaitement campé par Gregory Niebel) obéissant aux ordres d’un juge détestable (excellent Stacy Keach) se raccordent bien mal avec ce remake rigolard de La Poupée de la terreur dans laquelle Karen Black (dans son dernier rôle à l’écran) se fait à nouveau harceler par une poupée guerrière miniature, comme dans le petit classique de Dan Curtis. Avec au passage quelques répliques référentielles comme « c’est Chucky avec une lance ! » Et que dire des interventions pénibles de Hambo, qui semble échappé d’un film Troma ? Ou de cette séquence carrément embarrassante dans laquelle l’héroïne, après avoir été violée par les trois malfrats, se douche langoureusement tandis que Ooga Booga se masturbe en la regardant ? Ces écarts de route incessants sont d’autant plus regrettables que la marionnette, toujours conçue par Christopher Bergschneider, est animée mécaniquement avec beaucoup plus de soin qu’à l’accoutumée et nous offre quelques moments délectables – comme ce gag à la E.T. dans lequel elle se cache au milieu de peluches pour passer inaperçue. Mais l’ensemble est bien trop incohérent pour convaincre. C’est dommage : il y avait vraiment quelque chose d’intéressant à faire avec ce concept.

 

(1) Propos extraits du livre « It Came From the Video Aisle ! » (2017)

 

© Gilles Penso

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DRACULA CONTRE FRANKENSTEIN (1971)

Le comte Dracula exhume le corps du monstre de Frankenstein et demande à un vieux savant fou de le ressusciter pour régner sur le monde…

DRACULA VS. FRANKENSTEIN

 

1971 – USA

 

Réalisé par Al Adamson

 

Avec J. Carrol Naish, Zandor Vorkov, Lon Chaney Jr , John Bloom, Jim Davis, Russ Tamblyn, Forrest J. Ackerman, Angelo Rossito, Regina Carrol, Anthony Eisley

 

THEMA DRACULA I FRANKENSTEIN

Ce film très confus, dont le tournage chaotique s’est étalé sur plus de deux ans, n’a rien à voir avec le Dracula contre Frankenstein de Tulio Demicheli et Hugo Fregonese, sorti sur les écrans en 1969, ni avec Dracula prisonnier de Frankenstein de Jesus Franco, réalisé en 1972. Il faut croire que la période fut propice à l’affrontement des deux célèbres monstres au sein du cinéma bis international. Or en la matière, Al Adamson est un grand spécialiste, sa filmographie s’ornant d’œuvres aussi invraisemblables que Psycho a Go-Go, Les Sadiques de Satan, Les Amazones du désir ou encore l’hallucinant Horror of the Blood Monsters. Fait de bric et de broc, Dracula contre Frankenstein utilise des séquences entières tournées pour un film qui fut finalement abandonné, avec des personnages secondaires qui apparaissent et disparaissent donc sans aucun lien avec l’intrigue principale. Au départ, c’est John Carradine qui est pressenti pour jouer le comte Dracula, mais le vénérable acteur – pourtant peu regardant à ce stade de sa carrière – réclame manifestement un cachet trop élevé pour la production. Le rôle est donc confié à un certain Zandor Vorkov (de son vrai nom Raphael Peter Engel) dont ce sera le seul titre de gloire. Face à lui, un J. Carrol Naish très malade (amnésique, à moitié aveugle et cloué sur un fauteuil roulant) incarne le docteur Duryea, dernier descendant de la famille Frankenstein.

Discrédité par les autorités médicales à cause de la réputation peu enviable de sa famille, Duryea possède une attraction macabre dans une fête foraine, couverture idéale pour ses sombres activités. Car dans son laboratoire secret, décoré d’un équipement électrique bigarré (le même que celui de Frankenstein et La Fiancé de Frankenstein, toujours fourni par le designer Kenneth Strickfaden), le vieil homme entend bien concevoir un sérum lui redonnant la jeunesse et la santé. Pour y parvenir, il envoie son serviteur muet et simple d’esprit, Groton (Lon Chaney Jr., lui aussi en bout de carrière et en bout de course), trucider à la hache des jeunes filles afin d’extraire leur fluide vital. Entre-temps, Dracula exhume les restes du monstre de Frankenstein (le massif John Bloom, affublé d’une bouillie en latex en guise de maquillage) et demande au savant de le ressusciter (pour une raison qui, avouons-le, nous échappe totalement). « Il est né avec la furie électrique des cieux, lorsque la comète Zornov passa au-dessus de la Terre », dit le vampire dans un élan lyrique. « Ce soir, à 11h29, la comète reviendra pour compléter le premier cycle de vie du monstre « , ajoute-t-il avec la ferveur d’un présentateur météo.

Le chant du cygne

S’il n’était pas aussi mal fichu, ce crossover nous rappellerait les grandes heures du cinéaste Erle C. Kenton, qui orna le cycle déclinant des Universal Monsters d’œuvres aussi récréatives que La Maison de Frankenstein ou La Maison de Dracula. Mais ce film sans queue ni tête n’a rien de très mémorable. Chaque acteur y surjoue sans nuance : J. Carrol Naish dans un registre exagérément sentencieux (on sent bien qu’il lit ses répliques écrites visiblement sur des grandes feuilles hors champ), Zandor Vorkov avec une théâtralisation extrême (yeux écarquillés, voix noyée dans l’écho, coups de zoom intempestifs) et Lon Chaney Jr. via une pantomime outrancière et caricaturale. L’effet comique involontaire fonctionne à plein régime, y compris lors des séquences invraisemblables où ce Dracula d’opérette envoie des rayons incandescents (en dessin animé) avec sa bague. On note pourtant quelques tentatives humoristiques intéressantes, comme cette salve à l’attention d’une génération hippie à la dérive (« N’oublie pas la manif ce soir ! », « Contre quoi est-ce que nous protestons déjà ? », « Je ne sais pas, mais ça va être sympa ») ou cette apparition sous forme de clin d’œil de Forrest J. Ackerman, le célèbre rédacteur en chef de Famous Monsters. Ce Dracula contre Frankenstein complètement foutraque sera le chant du cygne de Lon Chaney Jr. et J. Carrol Naish, qui s’éteindront tous deux quelques années après sa sortie.

 

© Gilles Penso

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