PROPHECY : LE MONSTRE (1979)

John Frankenheimer met en scène un mammifère monstrueux et vorace ayant muté à cause de déchets toxiques rejetés dans une rivière…


PROPHECY

 

1979 – USA

 

Réalisé par John Frankenheimer

 

Avec Talia Shire, Richard Dyssart, Robert Foxworth, Armand Assante, Victoria Racimo, George Clutesi, Tom McFadden, Evans Evans, Burke Byrnes

 

THEMA MUTATIONS I MAMMIFÈRES

Cinéaste phare des années 60 et 70, grand spécialiste du thriller paranoïaque, de la tension et du suspense (L’Évadé d’Alcatraz, Un crime dans la tête, Sept jours en mai, Opération diabolique), John Frankenheimer se laisse tenter par le cinéma catastrophe teinté d’horreur et d’enjeux écologiques en s’attaquant à la toute fin des seventies à Prophecy : le monstre. Écrit par David Seltzer (La Malédiction), le scénario s’inspire d’un drame bien réel survenu au Japon en 1958 : des déchets de mercure déversés par une usine chimique dans une rivière auraient provoqué de graves dégénérescences neurologiques auprès de la population locale. En transposant l’intrigue dans la forêt américaine et en décrivant de monstrueuses mutations animales, Prophecy entend bien offrir au public un film terrifiant qui combine les codes du cinéma d’action et d’épouvante post-Les Dents de la mer avec une mise en garde virulente contre les risques environnementaux. Frankenheimer se prête au jeu et s’installe avec son équipe en Colombie-Britannique, inaugurant ainsi un mouvement qui poussera de nombreuses productions américaines à filmer dans la région de Vancouver pour bénéficier de la photogénie des extérieurs naturels canadiens et de la solidité des infrastructures mises en place pour accueillir les tournages.

Le réalisateur instille d’emblée une ambiance oppressante en faisant défiler son générique sans musique, le halètement répétitif d’un chien occupant tout l’espace sonore tandis que la caméra se promène dans une forêt nocturne éclairée par quelques lampes de poche. Nous découvrons bientôt la tension croissante qui monte entre une tribu indienne en voie de disparition, installée dans une forêt du Maine, et des bûcherons aux services d’une papèterie florissante qui exploite les ressources d’une rivière locale. À la demande du gouvernement, le professeur Rob Verne (Robert Foxworth, futur héros de la série Falcon Crest), un médecin qui travaille dans les quartiers défavorisés de Washington, et sa femme violoncelliste Maggie (Talia Shire, alors en plein tournage de Rocky 2) viennent sur place pour étudier les lieux. Or la faune de cette partie de la forêt semble avoir subi d’étranges altérations. Un saumon de deux mètres de haut saute dans les eaux, un raton laveur particulièrement virulent attaque le couple, un têtard gros comme un chat est repêché dans un étang… Mais ce n’est que le hors d’œuvre. Plus tard, Rob et Maggie tombent en effet sur un bébé animal indéterminé qui miaule horriblement et dont la peau écorchée révèle un œil exorbité et une mâchoire hérissée de canines tordues. Or cette erreur de la nature s’apprête à grandir pour prendre des proportions alarmantes…

Un ours très mal léché

La mise en scène de Frankenheimer se met en quête de réalisme, aidée par un tournage en extérieurs naturels et par une musique de Leonard Rosenman (Le Voyage fantastique, Enfer mécanique, Le Seigneur des Anneaux de Ralph Bakshi) prompte à susciter l’inquiétude. Pour appuyer le discours ouvertement écologique du film, dans la mouvance des préoccupations de l’époque, les dialogues écrits par David Seltzer font mouche, notamment les joutes verbales entre notre héros scientifique et le patron de l’usine de papier. « Combien de pages allez-vous écrire dans votre rapport, combien de feuilles de papier allez-vous utiliser ? » demande ce dernier avec cynisme. « Je réponds à votre besoin ! ». Au cœur de ce conflit opposant la nature et l’industrie, Armand Assante campe un Indien plus vrai que nature, chef de la révolte face aux entrepreneurs peu scrupuleux. Lorsque paraît le monstre-vedette, le ton change et les tics des séries B d’horreur s’invitent. Il faut dire que le costume mécanisé de la créature, œuvre de Tom et Ellis Burman portée par l’immense Kevin Peter Hall (futur interprète du Predator et de Bigfoot et les Henderson), manque singulièrement de subtilité. La bête (surnommée « Katahdin » par les autochtones) intervient principalement au cours de la dernière demi-heure du métrage, Prophecy assumant alors pleinement son statut de film de monstre. Dommage que la production, soucieuse d’attirer le public le plus large, ait renoncé à tous les accès de violence auxquels Frankenheimer était prêt à se livrer. La fable sanglante et cruelle se mue ainsi en film catastrophe tiède malgré le savoir-faire indiscutable de son réalisateur, alternant avec virtuosité au cours du final les lents moments d’attente et les explosions de violence abrupte.

 

© Gilles Penso


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DOOMWATCH (1972)

Alors qu’il enquête sur les conséquences d’une marée noire, un scientifique met à jour un secret inavouable sur une île britannique…

DOOMWATCH

 

1972 – GB

 

Réalisé par Peter Sasdy

 

Avec Ian Bannen, Judy Geeson, John Paul, Simon Oates, Jean Trend, Joby Blanshard, George Sanders, Percy Herbert

 

THEMA MUTATIONS

Doomwatch est d’abord une série télévisée britannique diffusée avec un certain succès sur la BBC entre 1970 et 1972. Comme son titre l’indique (combinaison de deux mots évoquant les notions de « destin » et de « surveillance »), ce show de science-fiction créé par Gerry Davis et Kit Pedler tire la sonnette d’alarme contre les risques environnementaux, les expériences scientifiques contre-nature et la mise à mal de notre planète par une technologie et une industrialisation hors-contrôle. Dans la foulée de sa diffusion, la petite compagnie anglaise Tigon, qui cherche malgré ses petits moyens à rivaliser avec la prestigieuse Hammer (nous lui devons quelques sympathiques curiosités comme La Maison ensorcelée, La Nuit du maléfice ou Le Monstre des oubliettes), récupère les droits de la série pour en tirer une adaptation cinématographique. Si le scénario du film est signé Clive Exton (L’Étrangleur de la place Rillington, La Malédiction de la vallée des rois, Kalidor), Kit Pedler reste impliqué en tant que consultant. À la mise en scène, nous retrouvons un vétéran des productions Hammer, en l’occurrence Peter Sasdy qui avait participé au renouvellement de quelques grandes figures de l’épouvante classique alors que la firme commençait à amorcer sa pente descendante. Il signa ainsi Une messe pour Dracula, Comtesse Dracula et La Fille de Jack l’éventreur.

Ian Bannen joue le rôle du docteur Del Shaw, membre de l’organisation Doomwatch chargée de veiller sur tous les dangers de pollution et d’atteinte à l’environnement. Suite à une marée noire, il part faire des relevés sur l’île isolée de Balfe. Là, l’accueil des habitants s’avère pour le moins glacial, et l’on sent bien qu’un secret inavouable couve parmi les autochtones. Curieux, Shaw décide de prolonger son séjour. Il faut dire que les beaux yeux de l’institutrice Victoria Brown (Judy Geeson) ne le laissent pas insensible. Au fil de son enquête, il découvre que les poissons pêchés sur l’île sont anormalement gros. En les disséquant, il y décèle une hormone de croissance étrange. De toute évidence, leur consommation a créé une mutation sur l’île. Les hommes sont ainsi atteints d’acromégalie et de comportements violents. Shaw met également à jour une zone de l’île nommée Castle Rock dans laquelle l’armée entrepose depuis des années des déchets radioactifs. Or à côté de ces déchets se trouvent d’autres fûts d’origine inconnue. Ce sont des hormones de croissance expérimentales, produites par une industrie chimique dans le but d’en faire des compléments alimentaires, puis abandonnée après des résultats désastreux constatés sur les animaux cobayes. N’est-il pas trop tard pour enrayer la contamination ?

Scientifiquement correct ?

Doomwatch bénéficie d’une mise en scène très stylisée (Sasdy se laisse visiblement inspirer par ce sujet atypique pour tenter quelques expérimentations), d’un casting solide duquel émergent quelques savoureux seconds rôles (notamment George Sanders, échappé du Village des damnés, sous l’uniforme d’un amiral soupe au lait) et d’une approche volontairement naturaliste de son argument de science-fiction. Car on sent bien, à travers les diverses théories scientifiques énoncées, que le film a bénéficié d’un important travail de documentation et de consultation technique, comme c’était d’ailleurs déjà le cas sur la série. Cette qualitéest à mettre au compte de Kit Pedler dont le passé dans la médecine et la science permettent d’apporter un précieux cachet « scientifiquement correct ». Doomwatch n’est donc pas traité sous un angle purement fantastique, malgré le maquillage monstrueusement saisissant des contaminés de l’île qui se heurtent à nos héros au cours du climax. Ces partis-pris ont sans doute désarçonné les spectateurs de l’époque qui, persuadés d’avoir affaire à un film d’horreur pur et dur (c’est ainsi que Tigon en fit la promotion), s’étonnèrent face à cet étrange thriller dont les monstres se révèlent bien plus pathétiques que réellement effrayants. Embassy Pictures, qui distribua le film sur le territoire américain, entretint d’ailleurs ce malentendu en le rebaptisant Island of the Ghouls (« L’île des ghoules » !). Doomwatch mérite en tout cas d’être redécouvert, sa singularité et sa tonalité insaisissable étant ses atouts majeurs.

 

© Gilles Penso


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DUNE – DEUXIEME PARTIE (2024)

Denis Villeneuve livre le second volet d’une trilogie annoncée, voyant l’ascension de Paul Atréides au rang de messie face à l’oppression Harkonnen…

DUNE – PART 2

 

2024 – USA/ CANADA

 

Réalisé par Denis Villeneuve

 

Avec Thimothée Chalamet, Zendaya, Dave Bautista, Javier Bardem, Christopher Walken, Rebecca Ferguson, Austin Butler, Stellan Skarsgard

 

THEMA SPACE OPERA

Dune – première partie se finissait de façon abrupte, alors que le jeune Paul Atréides (Thimothée Chalamet) venait de tomber l’uniforme royal étriqué pour endosser le rôle de meneur en devenir des rebelles Fremen face aux Harkonnen – une allégeance également motivée par les beaux yeux (très bleus forcément) de Chani (Zendaya). Cette suite reprend sans préambule à l’endroit même où nous avions laissé notre héros « campbellien », en plein désert sur la planète Arrakis. Après avoir introduit moult personnages, clans, planètes et enjeux politiques et économiques dans le précédent film, Denis Villeneuve peut dès lors entrer dans le vif du sujet sans aucun préambule, pour se focaliser sur l’Aventure avec un grand A, le spectre de Lawrence d’Arabie s’invitant même parfois à la fête. Certains avaient reproché à l’interprétation de Thimothée Chalamet de manquer de charisme, mais Denis Villeneuve ne semblait pas vouloir le désigner comme le personnage central de la saga, le présentant plutôt comme un jeune observateur inexpérimenté et couvé par sa mère, ne s’aguerrissant que progressivement tout au long du premier film. Dans Dune – deuxième partie, il a déjà l’étoffe d’un stratège militaire, menant des offensives contre les troupes Harkonnen, pourtant bien mieux armées que les Fremen. On pourrait voir une forme de subversion politique dans ses actions pour peu que l’on veuille reconnaitre l’Amérique dans l’impérialisme du clan Harkonnen, bien que Villeneuve semble avoir choisi de ne pas forcer le trait de la métaphore contemporaine inhérente à de nombreuses œuvres de science-fiction.

Paul Atréïdes recherche avant tout à se venger du Baron Harkonnen (Stellan Skarsgard), responsable du massacre de sa famille. Mais ce dernier envoie un guerrier assoiffé de sang, Feyd Raucha (Austin Butler, méconnaissable) pour écraser la rébellion tandis que Paul Atréides, de plus en plus conscient du statut messianique qu’il acquiert, se voit contraint de faire des choix personnels et politiques de plus en plus difficiles. Malgré l’amour et l’admiration qu’elle lui porte, Chani réalise que l’intégrité et la vertu de Paul ne sont pas inébranlables au milieu des jeux de pouvoirs orchestrés par l’empereur (Christopher Walken) et la princesse Irulan (Florence Pugh). A moins que cela ne soit qu’une ruse pour arriver à ses fins ? Si Warner et Villeneuve avaient eu une idée payante avec une distribution empruntant à Marvel et DC Comics des visages familiers auprès des « adulescents » (Zendaya, Dave Bautista, Stellan Skarsgard, Josh Brolin, Jason Momoa, Oscar Isaac), il s’agissait d’un cheval de Troie pour un film en rien semblable d’un point de vue thématique et rythmique aux productions en question. Hélas, en délaissant les enjeux politiques complexes pour se concentrer sur l’ascension de Paul Atréides et sa relation avec Chani, Dune – deuxième partie finit par servir la soupe à ce public avec lequel il faut aujourd’hui compter si on veut remplir les caisses.

« Arrête de ramer, t’es sur le sable »

Villeneuve joue malheureusement une partition monophonique, la grande majorité du métrage se déroulant sur Arrakis et la plupart des seconds rôles se retrouvant réduits à une figuration de luxe (les apparitions de Josh Brolin, Charlotte Rampling, Dave Bautista ou Christopher Walken tiennent du cameo). Réitérant à plusieurs reprises la thématique messianique de l’histoire à coup de longs échanges de regards sur fond de sable fin entre les deux tourtereaux, et bien que certaines scènes annoncent déjà la ligne ténue qui sépare le sauveur du tyran pour la suite, Villeneuve n’en accouche pas moins ici d’un film plus linéaire et simpliste que l’on était en droit d’attendre au vu de la pharaonique exposition qui avait précédé. Un court résumé en début de projection (du style « précédemment dans Dune… ») pourrait même suffire à suivre sans difficultés ce second épisode, dont le découpage et la structure évoquent parfois une mini-série. Car malgré le grand spectacle offert par les scènes de bataille, les dialogues explicitant les sentiments et motivations des personnages prennent le pas sur leur signification et démonstration par les actes. On peut aussi avoir le sentiment que l’effet de surprise se dilue et que Villeneuve tourne parfois en rond dans l’univers cinématographique qu’il a défini. Les fameux vers des sables sont de retour mais sont devenus un phénomène assez banal – voir la façon dont les Fremen semblent désormais les chevaucher aussi facilement que l’on emprunte un vélib dans Paris. Pire, cet épisode n’introduisant pas de nouvelles planètes, on a parfois l’impression de regarder un long épilogue coupé du premier film… Au-delà des nombreuses réserves émises ci-dessus, difficile néanmoins de bouder son plaisir immédiat de spectateur : avec sa photographie superbe au format IMAX, ses séquences d’action parfaitement découpées et ses acteurs au diapason, on en prend plein les mirettes et c’est déjà pas mal, même si le métrage peut s’avérer frustrant à plusieurs niveaux. A revoir et réévaluer quand le troisième volet sortira !

 

 © Jérôme Muslewski

 

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SWISS ARMY MAN (2016)

Naufragé sur une île déserte, un homme découvre un cadavre et décide d’en faire son meilleur ami !

SWISS ARMY MAN

 

2016 – USA

 

Réalisé par Daniel Scheinert et Daniel Kwan

 

Avec Paul Dano, Daniel Radcliffe, Mary Elizabeth Winstead, Timothy Eulich, Marika Casteel, Richard Gross, Antonia Ribero, Aaron Marshall, Andy Hull, Shane Carruth

 

THEMA MORT

Après des années de réalisation de courts-métrages et de clips musicaux, les « Daniels », autrement dit Daniel Scheinert et Daniel Kwan, cherchent un sujet pour leur passage au format long. C’est d’abord sous forme de boutade qu’ils évoquent le projet d’un film résolument anti-hollywoodien dont le héros serait un naufragé transportant partout un cadavre devenant progressivement son meilleur ami. Mais les réactions face à cet improbable pitch sont tellement enthousiastes qu’ils se prennent au jeu et présentent un scénario complet autour de cette idée farfelue au festival du cinéma indépendant de Sundance en 2013. Le titre du film, Swiss Army Man, pourrait se traduire par « l’homme couteau suisse ». Féru de nouveaux défis (« J’aimerais bien faire un jour une comédie complètement stupide ! » déclarait-il en 2012 lors du festival du film américain de Deauville), Paul Dano s’embarque immédiatement dans l’aventure. Ce qui le convainc définitivement est l’un des arguments des réalisateurs : « Le premier pet du film fera rire le public, le dernier le fera pleurer. » Pour incarner ce cadavre pétomane, Scheinert et Kwan sollicitent un autre Daniel, en l’occurrence Daniel Radcliffe, toujours prompt à poursuivre sa vaste entreprise de cassage d’une image trop longtemps associée à Harry Potter.

Dano incarne Hank Thompson, un naufragé qui, n’en pouvant plus d’être isolé sur une île déserte, est sur le point de se pendre. Rien à voir, donc, avec la détermination de Tom Hanks dans Seul au monde. Soudain, quelque chose l’arrête dans son geste : la découverte d’un corps qui s’échoue sur la plage. Hank tente de le ranimer, mais l’homme est bel et bien mort. Alors que la marée commence à emporter le cadavre, celui-ci émet une série de flatulences qui le propulsent à la surface de l’eau. Incrédule, Hank monte sur le corps et le chevauche à travers l’océan comme s’il était sur un jet ski ! Après cette séquence invraisemblable qui permet assez tôt de mesurer le degré de folie du film, Hank se retrouve sur un rivage continental éloigné de la civilisation. Cette nuit-là, il se réfugie dans une caverne pour échapper à une tempête et emporte avec lui le cadavre qui finit par révéler une infinité d’autres capacités fort précieuses…

Le jeune homme et la mort

L’intrigue de Swiss Army Man prend bientôt la tournure d’un récit initiatique au cours duquel la lisière entre le réel et l’irréel devient floue. La mise en scène des Daniels se montre très intuitive, regorgeant d’idées surprenantes. Les déchets échoués sur le rivage se transforment ainsi en œuvres d’art ou en éléments de décor qui permettent des flash-backs réinventant le passé des personnages. Certaines de ces facéties évoquent parfois le cinéma de Michel Gondry, mais l’univers de Swiss Army Man reste très singulier, à la fois charnel et enfantin. Le lien improbable qui se noue entre Hank et son ami trépassé ne cesse d’évoluer en même temps que le film. Le grotesque, l’absurde et l’extravagance cèdent ainsi la place à la sensibilité et l’intimité. De fait, même si l’humour en dessous de la ceinture perdure (il est sans cesse question de pets, d’érections incontrôlables, de déjections), la vulgarité est bientôt balayée au profit d’une poésie étrange et facétieuse. C’est tout le miracle de The Swiss Army Man, en perpétuel équilibre instable. La performance des acteurs y est hallucinante. Paul Dano soliloque comme un dément sans jamais perdre le fil de son personnage, tandis que Daniel Radcliffe pousse très loin le contre-emploi dans le rôle de ce cadavre pétomane doté de capacités surhumaines et d’une étincelle de vie inattendue. Le film bénéficie aussi d’une approche musicale atypique, faite de chants a capella (avec un hilarant clin d’œil à Jurassic Park) et de mélodies synthétiques à la Philip Glass. On ne cesse de s’étonner à l’idée qu’il existe encore aujourd’hui, à l’époque des blockbusters Disney phagocytant peu à peu les écrans du monde entier, la possibilité de produire de tels films.

 

© Gilles Penso


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LE MIROIR DE LA SORCIÈRE (1960)

Une tortueuse histoire de sorcellerie et de fantôme qui se laisse inspirer par Alfred Hitchcock et Georges Franju…

EL ESPEJO DE LA BRUJA

 

1960 – MEXIQUE

 

Réalisé par Chano Urueta

 

Avec Rosa Arenas, Armando Calvo, Isabela Corona, Dina de Marco, Carlos Nieto, Alfredo Wally Barron

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I FANTÔMES

La contribution du producteur Abel Salazar à l’épanouissement du cinéma fantastique mexicain est inestimable, et ce déconcertant Miroir de la sorcière en est une nouvelle preuve. Le prologue, constitué d’une compilation de gravures et de dessins variés, nous énumère les exactions des sorcières à travers les âges, par le biais d’une voix off érudite : « ses adeptes blasphèment, sacrifient des enfants avant leur baptême, jurent au nom de Lucifer, tuent puis font cuire leurs victimes, vivent de charognes et de pendus, tuent avec des venins et des sortilèges, causent la folie et une centaine d’horreurs dont est infestée l’histoire de cette caste maudite. » Mais cette approche encyclopédique n’est qu’un leurre, dans la mesure où le récit n’emploie la sorcellerie que pour ses gimmicks (pentacle, poudre magique, bougies, tarentule, chouette, corbeau empaillé, chat noir), l’intérêt du film résidant ailleurs. D’ailleurs, la sorcière du film, Sara (Isabela Corona), invoque le diable de façon très fantaisiste, employant tour à tour ses appellations usuelles (Satan, Lucifer) ou d’autres carrément hors sujet (Elohim, autrement dit « anges » en hébreu, ou Adonaï, le nom de Dieu tel qu’il est désigné dans l’ancien testament et la Thora).

Agissant sous couvert de ses activités de gouvernante dans la somptueuse demeure du docteur Eduardo Ramos (Armando Calvo), elle possède un miroir magique au moins aussi bavard que celui de la sorcière de Blanche Neige. A travers celui-ci, elle découvre que Ramos projette d’assassiner son épouse, la jeune Elena (Dina de Marco) que Sara a pris sous son aile. Et effectivement, le médecin sans scrupule prépare un verre de lait empoisonné à sa femme, à la manière de Cary Grant dans Soupçons. L’ombre d’Alfred Hitchcock plane d’ailleurs à plusieurs reprises sur le métrage, qui n’est pas sans similitudes avec Rebecca. Car Deborah (Rosa Arenas), la nouvelle épouse fraîchement débarquée chez Ramos, souffre de l’évocation perpétuelle de la femme qui la précéda. Si ce n’est qu’ici, le surnaturel rend la « présence » de la défunte plus tangible. Les phénomènes étranges se succèdent à tour de bras : des fleurs se fanent à vue d’œil dans un vase, un journal intime se volatilise, un feu de cheminée s’éteint sans raison, le piano joue tout seul…

Sorcière aguerrie et fantôme vengeur

Invoqué par Sara par l’intermédiaire du miroir, le fantôme d’Elena finit par provoquer une belle panique, qui se solde par un incendie au cours duquel Deborah est grièvement brûlée. Son époux n’a alors qu’une idée en tête : redonner à la malheureuse sa beauté d’antan, quitte à emprunter le visage et les mains de cadavres de jolies jeunes femmes dérobés à la morgue ou dans le cimetière le plus proche. Le Miroir de la sorcière se laisse alors volontiers inspirer par Les Mains d’Orlac et Les Yeux sans visage, et son scénario emprunte dès lors des chemins tortueux et inattendus. Car la sorcière aguerrie et le fantôme vengeur vont évidemment s’immiscer dans les plans du médecin exalté. Le drame va donc crescendo, et le tout s’achève sur un dénouement qui n’hésite pas à en faire des tonnes et s’offre un dernier clin d’œil à Hitchcock : le fameux meurtre aux ciseaux du Crime était presque parfait.

 

© Gilles Penso


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LA COCCINELLE REVIENT (2005)

La Volkswagen la plus célèbre du cinéma fait son retour après 25 ans d’absence dans un épisode distrayant mais très anecdotique…

HERBIE FULLY LOADED

 

2005 – USA

 

Réalisé par Angela Robinson

 

Avec Lindsay Lohan, Justin Long, Breckin Meyer, Matt Dillon, Michael Keaton, Thomas Lennon, Cheryl Hines, Clam Davis

 

THEMA OBJETS VIVANTS I SAGA LA COCCINELLE

Sans doute en panne d’inspiration, les studios Disney décidèrent en 2005 de ranimer une franchise ayant perdu son éclat depuis belle lurette, celle d’Herbie la Volkswagen anthropomorphe. Ainsi, vingt-cinq ans après le dernier épisode cinématographique en date, autrement dit La Coccinelle à Mexico, la réalisatrice Angela Robinson (transfuge des séries L World et New York unité spéciale) est chargée de regonfler le moteur de la fameuse « Love Bug » pour son retour sur grand écran. Côté scénario, le service minimum est assuré. Pour fêter le diplôme de sa fille Maggie (Lindsay Freaky Friday Lohan), Ray Peyton Sr (Michael Batman Keaton), responsable d’une écurie automobile en sérieuse perte de vitesse, lui offre une voiture. Mais ses faibles moyens ne lui permettent guère de se fournir ailleurs que dans la casse du coin. Là végète Herbie, réduit à l’état d’épave rouillée promise à se muer en tas de ferraille sous les presses hydrauliques. En voyant Maggie, la voiture facétieuse se débrouille pour se faire remarquer et pour entrer en sa possession. Avec l’aide de son ami mécanicien Kevin (Justin Jeepers Creepers Long), la jeune fille retape de fond en comble la Coccinelle et défie même l’arrogant coureur automobile Trip Murphy (Matt Sex Crimes Dillon). Dès lors, la guerre est déclarée entre Maggie et Trip, et cette bataille ne prendra fin qu’à l’issue d’une compétition Nascar qui s’annonce très spectaculaire…

On le voit, les scénaristes ne se sont pas particulièrement foulé la rate pour concocter le récit de ce cinquième épisode, et pourtant le générique crédite sept personnes à ce poste, preuve que l’union ne fait pas toujours la force. L’histoire étant cousue de fil blanc et dénuée de surprises, le spectateur se rabat sur les séquences de poursuite, raisonnablement palpitantes et dirigées avec un indéniable sens du rythme. A ce titre, la séquence de l’affrontement contre le Monster Truck et la grande course finale sont très efficaces. Angela Robinson fait d’ailleurs le choix judicieux de privilégier chaque fois que possible les effets de plateau pour visualiser les facéties et les exploits d’Herbie.

Chirurgie numérique

Robert Short supervise ainsi les installations animatroniques et les systèmes de marionnetterie qui permettent à la Vokswagen de sourire, cligner des yeux, s’affaisser sur elle-même ou se redresser fièrement, ouvrir ses portières, animer ses rétroviseurs ou ses essuie-glaces, etc… Les images de synthèse prennent le relais pour les actions plus cartoonesques (La Coccinelle se gonfle démesurément dans le dos de Matt Dillon) ou plus acrobatiques (elle bondit sur une rampe à la manière d’un skate-board géant). Les effets numériques sont également mis à contribution pour des retouches pour le moins triviales. Suite aux projections tests du film, les dirigeants de Disney constatèrent en effet que la poitrine de la comédienne Lindsay Lohan était trop généreuse aux yeux de la majorité des spectateurs (recrutés probablement dans l’église la plus proche) ! « Retapée » numériquement, la jeune actrice est désormais moins gironde, les parents catholiques sont contents et Mickey peut dormir sur ses deux oreilles. Mais jusqu’à quelle absurdité l’obsession du « politiquement correct » ira-t-elle ?

 

© Gilles Penso


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SOUVENIRS DE L’AU-DELÀ (1995)

Jeff Goldblum revient d’entre les morts et affronte un adorateur de Satan dans ce gloubi-boulga sans queue ni tête dirigé par le réalisateur du Cobaye

HIDEAWAY

 

1995 – USA / CANADA

 

Réalisé par Brett Leonard

 

Avec Jeff Goldblum, Christine Lahti, Alicia Silverstone, Jeremy Sisto, Alfred Molina, Rae Dawn Chong, Kenneth Welsh

 

THEMA MORT

Souvenirs de l’au-delà avait tout pour plaire. Un roman passionnant de Dean Koontz comme source d’inspiration, un casting très séduisant (Jeff Goldblum, Alicia Silverstone, Jeremy Sisto, Alfred Molina, Rae Dawn Chong), un réalisateur à la popularité croissante (grâce au petit événement créé par Le Cobaye)… Bref, tout semblait bien parti. Alors comment expliquer le désastre financier et artistique du film ? Visiblement à cause d’une série de décisions malheureuses ayant progressivement transformé le projet prometteur en gâchis spectaculaire. Au départ, Koontz travaille en étroite collaboration avec Mike Medavoy, alors président de TriStar Pictures, qui supervisa entre autres les productions de Philadelphia, Terminator 2, Cliffhanger ou The Fisher King. Après avoir lu une première version du script, celui-ci demande une révision pour mieux coller à la vision première de l’écrivain. Mais suite à une mésentente avec Peter Gruber, le patron de Sony Pictures, Medavoy jette l’éponge pour s’en aller créer Phoenix Pictures. Souvenirs de l’au-delà se retrouve alors entre les mains d’une toute nouvelle équipe de production qui ne sait trop quoi en faire et le dénature radicalement. Particulièrement déçu par le sort réservé à son « bébé », Dean Koontz demande aussitôt de faire retirer son nom du générique et de tout le matériel publicitaire du film, une requête qui ne sera pas satisfaite à 100%.

De quoi parle donc Souvenirs de l’au-delà ? L’entame nous fait découvrir un dangereux psychopathe qui tue sa mère et sa sœur, aménage leurs cadavres selon un rituel satanique, récite une prière à l’attention du seigneur des ténèbres puis se suicide. Cliniquement mort, notre adorateur du diable voit une série de tunnels de lumière et se retrouve précipité aux Enfers. Ça commence donc assez fort ! Nous voilà ensuite en présence de Hatch Harrison (Jeff Goldblum), victime d’un accident de voiture spectaculaire duquel s’échappent par miracle sa femme Lindsey (Christine Lahti) et sa fille Regina (Alicia Silverstone). Alors qu’il se retrouve entre la vie et la mort sur une table d’opération, Hatch a d’étranges visions : des tunnels de lumière (les mêmes que ceux du tueur), puis un décor paradisiaque où lui apparaît une jeune fille, Samantha (Tiffany Foster), morte plusieurs années plus tôt dans un accident de voiture. Lorsque Hatch est ranimé par le docteur Jonas Nyebern (Alfred Molina), il ne revient pas indemne de ce voyage dans l’au-delà…

Entre ciel et terre

Comme on pouvait le craindre, le potentiel extraordinaire du livre de Dean Kontz est anéanti par une succession de partis pris narratifs et esthétiques très douteux, fruits d’une production chaotique. Le concept premier, qui n’est pas sans évoquer L’Expérience interdite (ceux qui reviennent d’entre les morts ne reviennent pas seuls) et Les Yeux de Laura Mars (le héros voit à travers les yeux d’un assassin qui se rapproche de lui), est pourtant passionnant. Les meilleurs passages du film tirent parti de cette vision transférée, en particulier au cours d’une scène de suspense nocturne où l’assassin séduit Regina. Mais la mise en scène de Brett Leonard – visiblement dépassé par les événements – est peu inspirée, sa direction d’acteurs inexistante (Goldblum a rarement été si peu expressif) et la construction de la narration totalement évasive. Les spectateurs auront beaucoup de mal à croire à cette possibilité miraculeuse de ramener les morts à la vie, alors que les protagonistes, eux, ne s’en étonnent pas le moins du monde. Cela dit, la plus grosse erreur du film est sans doute son imagerie extrêmement naïve nous offrant une vision de l’au-delà caricaturalement manichéenne (âmes damnées squelettiques, rouges et fumantes chez les méchants, silhouettes angéliques, diaphanes et nimbées de bleu chez les gentils), le tout ponctué d’images de synthèse grossières qui font sombrer dans le ridicule l’affrontement final entre l’Enfer et le Paradis.

 

© Gilles Penso


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LA BÊTE (1996)

Ce long téléfilm inspiré d’un roman de l’auteur des « Dents de la mer » raconte les méfaits d’un calamar géant revanchard…

THE BEAST

 

1996 – USA

 

Réalisé par Jeff Bleckner

 

Avec William L. Petersen, Karen Sillas, Charles Martin Smith, Ronald Guttman, Missy Crider, Sterling Macer Jr, Larry Drake

 

THEMA MONSTRES MARINS

Ce long téléfilm est une adaptation assez libre du roman « The Beast » (publié en 1991) de Peter Benchley, l’homme qui écrivit le best-seller « Les Dents de la mer ». Et de fait, les similitudes entre cette Bête et le chef d’œuvre aquatique de Steven Spielberg sont légion. Ici aussi, nous avons droit à la petite cité balnéaire menacée par un monstre marin, au politicien véreux qui tente d’étouffer le scandale, aux premières victimes nocturnes dans la scène d’introduction, au shérif, au pêcheur et à l’océanographe qui partent en mer pour affronter la créature sur son propre terrain… Bref, on croirait presque visionner un remake des Dents de la mer dans lequel le grand requin blanc aurait été remplacé par un calamar gigantesque. Pourtant, La Bête n’a jamais l’allure d’un plagiat et se hisse même assez haut d’un point de vue qualitatif. Tout le mérite en incombe à la mise en scène impeccable du téléaste Jeff Bleckner (vétéran de Dynastie, Hill Street Blues et autres Remington Steele) et à un casting des plus solides.

Parmi les comédiens qui se prêtent à cette chasse au calamar, donnons une mention spéciale au trop sous-estimé William Petersen (héros du Sixième sens de Michael Mann, promu superstar grâce à la série Les Experts) en pêcheur désabusé et charismatique, à Charles Martin Smith (l’un des Incorruptibles de Brian de Palma) en businessman dégoulinant de duplicité, et à Larry Drake (le méchant patibulaire de Darkman et Docteur Rictus) en braconnier rougi par l’alcool dès les premières lueurs de l’aube. Car là est toute la force de La Bête : privilégier les personnages aux séquences d’action, sans pour autant sombrer dans les travers caricaturaux du film catastrophe primaire. Le monstre lui-même – ou plutôt les monstres, car ici il y a un calmar enfant et un modèle adulte cinq fois plus grand – est une belle réussite, combinant maquettes miniatures et marionnettes mécaniques grandeur nature.

La revanche de la créature

L’idée de mettre en scène la revanche d’une créature marine vengeant la mort de sa progéniture évoque Orca, une autre imitation des Dents de la mer, mais la lutte à mort entre le pêcheur Whip Dalton (Petersen) et le calamar géant semble surtout trouver ses racines dans le « Moby Dick » d’Herman Melville. Cela dit, lorsque le monstre empoigne à grands coups de tentacules l’embarcation des protagonistes au beau milieu d’un océan nocturne déchaîné, on ne peut s’empêcher de repenser au magnifique 20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer, qui mettait en scène quarante-deux ans plus tôt une séquence fort similaire, avec un panache encore inégalé aujourd’hui. Malgré ce tissu de références cinématographiques et littéraires, La Bête parvient à exhaler sa propre personnalité et son propre style. Ceux d’un téléfilm de haut niveau accommodé d’une belle partition signée Don Davis (le compositeur attitré des Wachowski), qui rebutera principalement les amoureux du roman original prompts à crier à la trahison pure et simple. Long de 180 minutes dans son montage original, La Bête fut ramené à une durée de 83 minutes pour certaines de ses diffusions en Allemagne.

 

© Gilles Penso


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VINCENT DOIT MOURIR (2023)

Un homme ordinaire découvre un jour qu’une vague de folie meurtrière frappe les gens qu’il croise et que tout le monde veut le tuer !

VINCENT DOIT MOURIR

 

2023 – FRANCE / BELGIQUE

 

Réalisé par Stéphan Castang

 

Avec Karim Leklou, Vimala Pons, François Chattot, Michaël Perez, Emmanuel Vérité, Jean-Rémi Chaize, Ulysse Genevrey, Karoline Rose Sun, Pierre Maillet

 

THEMA MUTATIONS

Vincent doit mourir est le premier long-métrage du réalisateur Stéphan Castang et du scénariste Mathieu Naert. Le projet est né d’un appel de films fantastiques et de science-fiction lancé par les compagnies Wild Bunch et Capricci, mais sa singularité ne le rattache à rien de connu, même si les codes des films de zombies et des récits post-apocalyptique se glissent parfois entre les lignes de l’intrigue. « Ce que j’aimais, lorsque j’ai découvert le scénario de Vincent doit mourir, c’est qu’il démarrait à la manière des thrillers paranoïaques des années 70 », raconte Stéphan Castang. « Ce qui est intéressant, c’est que le problème qui touche le personnage est presque posé comme une hypothèse. Plus il est victime, plus il devient suspect aux yeux des autres. » (1) Bien que les premières ébauches du scénario aient été écrites avant la pandémie du Covid 19, il est difficile de ne pas y détecter de nombreuses correspondances après coup. La paranoïa, la peur collective, le bouleversement quasi-irréversible des liens sociaux sont en effet au cœur du film. Le télétravail comme moyen d’éviter les interactions humaines, la nécessité de rester chez soi et le confinement aussi… Le genre fantastique, on le sait, n’est jamais aussi pertinent que lorsqu’il se fait l’écho du monde réel.

Tout commence de manière banale. Vincent (Karim Leklou), graphiste dans une petite entreprise, fait une remarque déplacée à un stagiaire qui, quelques minutes plus tard, le frappe violemment avec son ordinateur portable. Le jeune homme a-t-il été victime d’un burn-out ? C’est le moyen le plus rationnel d’expliquer son comportement. Mais bientôt, Vincent est victime d’autres agressions de plus en plus brutales et de plus en plus aléatoires : un autre collègue de bureau, les enfants de ses voisins, des gens dans la rue, des automobilistes… Tous ceux qui croisent son regard sont soudainement pris d’une pulsion meurtrière incontrôlable. Alors qu’il tente de comprendre la teneur d’un tel phénomène – Virus ? Possession ? Accès de rage ? Folie collective ? –, Vincent doit lutter pour sa survie et décide finalement de quitter son appartement pour s’isoler à la campagne. Mais là aussi, la violence dévastatrice le guette…

La mort aux trousses

Si le concept de Vincent doit mourir est ouvertement insolite, la justesse de jeu des acteurs et la sobriété de la mise en scène permettent aux spectateurs d’y croire sans trop se forcer, d’activer leur suspension d’incrédulité et de focaliser leur identification autour du personnage de Vincent. Car Karim Leklou promène son regard hébété et sa mine déconfite avec la banalité d’un monsieur tout le monde dépassé par une situation incompréhensible, nous poussant sans cesse à nous demander comment nous agirions nous-même si nous étions à sa place. Si Vincent doit mourir place au cœur de sa narration la peur de l’autre, les dangers de l’effet de groupe et l’escalade de la violence, Stéphan Castang ne cherche pas à discourir sur le sujet. Son constat est amer mais distancé : lorsque la vie en société devient infernale, seul le repli sur soi semble être salutaire. La violence elle-même est abordée sous un angle réaliste et primaire, loin des chorégraphies auxquelles nous habitue le cinéma d’action. Les combats sont gauches, maladroits, sales… avec comme point d’orgue une lutte désespérée au milieu des excréments d’une fosse septique à ciel ouvert ! « Cette scène, avec deux personnages qui se battent pour survivre dans de la merde, raconte bien notre société actuelle », commente l’acteur principal (2). Certes, la sous-intrigue liée à une organisation clandestine parallèle nous semble superflue, comme ajoutée artificiellement au scénario pour l’enrichir. Or c’est justement la sècheresse brute de ce récit et son refus d’explications logiques/scientifiques qui alimentent son efficacité et son impact. Vincent doit mourir nous surprend, nous intrigue et nous choque, laissant en suspens la question de la préservation de notre humanité et de notre capacité d’aimer et d’éprouver encore des sentiments dans un monde devenu fou et sauvage. Bref une belle surprise, primée notamment à Sitges, Neuchâtel, Montréal, Paris et Strasbourg.

 

(1) Extrait d’une interview réalisée pour la Semaine de la critique de Cannes en mai 2023.

(2) Extrait d’une interview publiée dans « Bande à part » en novembre 2023.

 

© Gilles Penso

 

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MADAME WEB (2024)

Le studio Sony continue maladroitement à capitaliser sur les personnages secondaires issus des aventures de Spider-Man…

MADAME WEB

 

2024 – USA

 

Réalisé par S.J. Clarkson

 

Avec Dakota Johnson, Sydney Sweeney, Isabela Merced, Celeste O’Connor, Tahar Rahim, Mike Epps, Emma Roberts, Adam Scott, Kerry Bishé, Zosia Mamet

 

THEMA SUPER-HÉROS I ARAIGNÉES I SAGA MARVEL COMICS

Malgré les échecs artistiques de Venom, Carnage et Morbius, le studio Sony continue de vouloir exploiter les personnages de second plan issus de l’univers de Spider-Man dont ils ont encore les droits, avec une opiniâtreté étonnante qui confine presque à l’inconscience. Ainsi, après les vilains symbiotes et l’étudiant vampire, place à Madame Web, que les lecteurs des comics Marvel connaissent sous la forme d’une vieille dame aveugle et capable de prédire l’avenir, connectée à un système de survie aux allures de grande toile d’araignée. Sony décide de rajeunir et de relooker complètement le personnage en lui inventant de nouvelles origines. La réalisatrice S.J. Clarkson est donc chargée avec les scénaristes Matt Sazama et Burk Sharpless de réinventer cette étrange voyante dont le rôle reste relativement anecdotique dans les bandes dessinées où elle vit le jour. L’aspect le plus surprenant du scénario de cette Madame Web est son inscription dans une temporalité qui précède la naissance de Peter Parker – apparemment celui du Marvel Cinematic Universe qui faisait ses premiers pas dans Captain America Civil War, à moins que ce ne soit celui campé par Andrew Garfield dans The Amazing Spider-Man. Les événements racontés dans Madame Web se déroulent en effet au début des années 2000 et nous laissent entrevoir l’oncle Ben et Mary Parker (la mère de Peter) alors qu’ils ont une trentaine d’années.

Après avoir envisagé plusieurs superstars, Sony choisit Dakota Johnson (The Social Network, Cinquante nuances de Grey) pour incarner Cassie Webb, une secouriste qui travaille dans un service d’urgence de New York. Sa mère scientifique cherchait dans la jungle péruvienne une araignée extrêmement rare aux vertus curatives insoupçonnées avant d’être trahie et assassinée par le vil Ezechiel Sims (Tahar Rahim). Le venin de l’araignée en question finit par montrer des conséquences inattendues : il dote Sims de super-pouvoirs impressionnants (force, rapidité, capacité de grimper aux murs, sixième sens) et Cassie de la capacité de prévoir l’avenir et de le modifier. Malgré un prologue exotique recyclant maladroitement celui d’Arachnophobie, le premier tiers du film laisse encore quelques espoirs. Les séquences de visions de Cassie, notamment, offrent d’intéressantes possibilités de mise en scène que S.J. Clarkson exploite avec une certaine efficacité, en particulier dans la séquence du train.

Spider-Women

Mais dès que se met en place la mécanique du film de super-héros, avec ce vilain absurde qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Spider-Man dans son costume noir, le film n’a plus aucun sens, l’intrigue avance de manière chaotique, les dialogues fusent sans queue ni tête et les acteurs donnent clairement le sentiment de ne pas du tout croire à ce qu’ils jouent. Dakota Johnson ne s’est d’ailleurs pas privée pour déclarer publiquement son regret d’avoir joué dans un tel film. Il faut dire que le scénario final, sans cesse réécrit suite à d’innombrables réunions au sein des fameux « comités de lecture » du studio, n’a plus grand-chose à voir avec celui initialement prévu. L’aspect « prequel de Spider-Man » ne mène nulle part, la parabole de la toxicité masculine auprès des femmes indépendantes (lourdement appuyée par l’emploi du tube « Toxic » de Britney Spears) est traitée par-dessus la jambe et le logo Pepsi Cola apparaît partout pour rentabiliser un partenariat commercial qu’on imagine juteux. Les trois protagonistes adolescentes, quant à elles, se contentent d’agir comme des écervelées au comportement stupide (alors qu’elles correspondent pourtant à la tranche d’âge du public visé). Bref, c’est un nouvel échec au box-office, compromettant sérieusement les futures aventures des trois « Spider-Women » prévues dans la foulée.

 

© Gilles Penso

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