DEAD AGAIN (1991)

Un détective privé mène l’enquête pour aider une jeune femme hantée par les visions d’un meurtre commis 40 ans plus tôt…

DEAD AGAIN

 

1991 –  USA/ GB

 

Réalisé par Kenneth Branagh

 

Avec Kenneth Branagh, Emma Thompson, Wayne Knight, Derek Jacobi, Andy Garcia, Robin Williams, Campbell Scott

 

THEMA TUEURS I MORT

Kenneth Branagh a beau avoir débuté sa carrière comme nouveau prodige du répertoire shakespearien au théâtre et à l’écran (Henri V, Beaucoup de bruit pour rien et son Hamlet flamboyant et baroque), il aura également squatté le genre fantastique à deux reprises devant et derrière la caméra, puisqu’en plus de sa seconde réalisation qui nous intéresse aujourd’hui, on lui doit une adaptation très littérale et littéraire du roman Frankenstein, avec Robert de Niro dans le rôle de la créature. Dead Again se démarque toutefois dans sa filmographie car c’est l’un des seuls titres qui soient non adaptés d’un matériau existant, bien que lorgnant vers l’incontournable Chinatown et, par-là, vers tout un pan du film noir américain. Dead Again pourrait passer pour un film de détective privé classique mais son générique d’introduction nous plonge directement dans une ambiance quasi-horrifique, avec ces coupures de journaux évoquant le meurtre, dans les années 40 à Los Angeles, d’une femme (Emma Thompson), pour lequel son compositeur de mari, Strauss (Kenneth Branagh), est accusé et condamné à la chaise électrique. Avant de mourir, celui-ci déclare que « ce n’était pas fini. »

Après avoir posé de façon aussi efficace que facile tous les éléments sur lesquels le film tissera le reste de sa trame, le film reprend à notre époque : une jeune femme amnésique et mutique (Emma Thompson) vient frapper aux portes d’un orphelinat catholique de Los Angeles, un établissement qui fut autrefois la résidence de Strauss. Mike Church (Kenneth Branagh), un détective privé spécialisé dans les disparitions, est chargé de retrouver l’identité de la jeune femme mais une troublante familiarité s’installe entre eux. Son seul indice : sa peur panique des ciseaux, qui s’avérèrent être l’arme du crime de Mme Strauss. Aussi rationnel qu’il puisse être, Mike se résout à l’emmener chez un voyant (Derek Jacobi) qui, après une séance d’hypnose, est persuadé qu’elle est la réincarnation de la victime, tandis qu’un autre médium (Robin Williams, dont la participation fut « cachée » durant la promotion du film parce que Paramount craignait que le film ne soit erronément considéré comme une comédie à l’époque) suggère également que Mike lui-même a peut-être aussi déjà croisé cette femme dans une vie antérieure, mais pas forcément dans le rôle et sous l’identité qu’il imagine…

Feuille, papier, ciseaux

Il est une ficelle, une mécanique, utilisée dans de nombreux thrillers (en particulier dans les années 90) qui consiste à poser une paire de gros sabots au détour d’une scène d’introduction afin de mieux les chausser pour le dénouement : si un personnage principal explique de façon incongrue dans les cinq premières minutes qu’il n’a jamais le temps de jouer du violon, il y a fort à parier qu’il vienne à bout du méchant deux heures plus tard en lui plantant son archer dans le crâne ! Dans Dead Again, l’image des ciseaux est reprise jusqu’à plus soif, jusqu’à un final virant au grotesque totalement assumé par Kenneth Branagh. Mais l’insuccès du film proviendrait plutôt d’un aspect qui dérouta le public lors des projections-test : le scénario stipule en effet qu’un homme peut se réincarner en femme, et vice-versa, un concept qui ne manqua pas de dérouter une partie du grand-public et même la critique américaine, jugeant l’idée abracadabrante et farfelue. Toutefois, au-delà de cette variation originale et avant-gardiste, Branagh livre un film noir de bonne tenue, même si la déférence au genre donne au scénario un air de « points à relier » assez mécanique. Dead Again n’en reste pas moins plaisant grâce à l’inaltérable cinégénie de la Cité des Anges et la partition tonitruante de Patrick Doyle. Si Branagh aborde l’élément fantastique sans dédain ni snobisme, on peut néanmoins s’interroger sur l’impact narratif réel de la réincarnation par rapport à une simple amnésie, d’autant que la distribution des rôles interfère dans la logique même de l’idée selon laquelle l’âme et le corps ne sont pas liés. In fine, le réalisateur se focalise avant tout sur la résolution de l’enquête plutôt que sur les implications spirituelles ou philosophiques de son sujet.

 

 © Jérôme Muslewski


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TERRIFIER 2 (2022)

Art, le clown psychopathe amateur de mutilations et de meurtres en série, revient faire des siennes dans cette suite ultra-gore…

TERRIFIER

 

2022 – USA

 

Réalisé par Damien Leone

 

Avec Lauren LaVera, Elliott Fullam, Sarah Voigt, Amelie McLain, Chris Jericho, David Howard Thornton, Kailey Hyman, Casey Hartnett, Charlie McElveen

 

THEMA TUEURS I DIABLE ET DÉMONS I CLOWNS I SAGA ART LE CLOWN

La popularité du premier Terrifier, réalisé avec des moyens très limités dans la foulée du film à sketches All Hallow’s Eve, poussa son scénariste/ réalisateur/ producteur/ monteur/ créateur d’effets spéciaux Damien Leone à initier une suite beaucoup plus ambitieuse, malgré un budget toujours très modeste (estimé cette fois-ci à 250 000 dollars). C’est surtout l’occasion pour lui de donner corps à un personnage qu’il rêvait de porter à l’écran depuis de longues années : Sienna, une jeune femme habillée en guerrière angélique. Conscient des faiblesses scénaristiques de Terrifier (souvent critiqué pour le manque d’épaisseur de ses personnages), Leone passe beaucoup de temps sur l’écriture de Terrifier 2, bien décidé à professionnaliser une démarche qui, jusqu’alors, était surtout celle d’un amateur enthousiaste et turbulent. Lorsque le film commence, Sienna Shaw (Lauren LaVera) et son jeune frère Jonathan (Elliott Fullam) se préparent à fêter Halloween. La première s’est fabriqué un costume de Valkyrie ailée, le second veut se déguiser en Art, le clown qui provoqua un massacre épouvantable l’année précédente à Miles County. Le père des deux adolescents, un talentueux dessinateur, est mort dans des circonstances apparemment tragiques qui ont fatalement laissé des traces. Sienna se réfugie donc dans ses créations artistiques, comme pour prendre sa relève, tandis que Jonathan se passionne avec une insistance inquiétante pour les faits divers criminels. On le voit, Leone s’est attaché à construire des personnages plus complexes que par le passé, les bardant de phobies, d’obsessions et de failles.

Pour autant, Terrifier 2 n’a pas vocation de concourir pour l’Oscar du meilleur film (malgré une boutade entretenue par le réalisateur à ce propos). L’ambition de cette séquelle reste majoritairement d’être un conte sinistre d’Halloween secouant ses spectateurs de frissons tout en poussant très loin ses séquences gore, parfois jusqu’au point de non-retour (d’où les malaises qui se propagèrent apparemment dans certaines salles de cinéma américaines, mobilisant la venue d’ambulances et augmentant de manière substantielle le « buzz » autour du film). Les massacres perpétrés par Art le clown rivalisent en effet d’inventivité mais surtout de cruauté. Ce festival sanglant atteint des sommets dans une séquence d’anthologie au cours de laquelle une victime subit des mutilations insensées pendant trois minutes d’affilée, avec une propension à la surenchère qui se place dans la droite lignée des délires grand-guignolesques d’Herschell Gordon Lewis dans Blood Feast. La mort tarde à venir, le calvaire s’attarde indéfiniment et Leone s’amuse comme un fou, améliorant ses effets spéciaux par rapport à l’opus précédent en convoquant des marionnettes animatroniques élaborées et même un soupçon de trucages numériques.

Wonder Woman contre le Joker-zombie

À ce festival d’atrocités rythmant régulièrement le récit, Leone ajoute une touche de poésie macabre inattendue qui n’est pas sans rappeler les passages oniriques du Halloween 2 de Rob Zombie. C’est notamment le cas lorsque paraît la « petite fille pâle », une version féminine et enfantine du clown Art dont elle partage le même faciès blafard et grimaçant. Cette créature fantomatique est l’une des nombreuses énigmes que pose le scénario de Leone, laissant volontairement le mystère planer tout en esquissant les ramifications d’une mythologie insaisissable qui évoque à la fois le « Ça » de Stephen King et la saga Freddy. La nature réelle de ce croquemitaine muet continue de nous échapper – et il est permis de penser que le cinéaste reste très indécis à son propos. D’où ce dernier acte gothico-surréaliste situé dans un parc d’attractions abandonné qui multiplie un peu artificiellement les rebondissements jusqu’à convoquer tout un arsenal magique et paranormal dont la finalité nous échappe. Ce recours artificiel au surnaturel nous détache peu à peu de l’intrigue et s’affirme comme une solution de facilité, même si l’affrontement ultime entre Sienna et Art – aux allures d’un combat entre une apprenti Wonder Woman et un Joker-zombie – est joliment iconique.

 

© Gilles Penso

 

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LE BUS EN FOLIE (1976)

180 passagers embarquent dans un bus futuriste à propulsion nucléaire dans ce film catastrophe parodique…

THE BIG BUS

 

1976 – USA

 

Réalisé par James Frawley

 

Avec Joseph Bologna, Stockard Channing, Ned Beatty, John Beck, José Ferrer, Larry Hagman, Sally Kellerman, Ruth Gordon, Lynn Redgrave, René Auberjonois

 

THEMA CATASTROPHES

Le texte d’introduction du Bus en folie nous donne très vite le ton : « Après les films sur les grands tremblements de terre, sur les grands naufrages de navires, sur les grands incendies de buildings, sur les grandes explosions de dirigeables allemands, voici maintenant un film sur le Grand Bus. » Le Bus en folie est donc une réponse parodique à la vogue du cinéma catastrophe amorcée à l’aube des années 70, Tremblement de terre, L’Aventure du Poséidon, La Tour infernale et L’Odyssée du Hindenburg en tête. Pour faire bonne mesure, le casting du film s’orne – comme chez ses modèles « sérieux » – de visages familiers du public américain : John Beck (Rollerball), René Auberjonois (M.A.S.H.), Ned Beatty (Délivrance), José Ferrer (Lawrence d’Arabie), Ruth Gordon (Rosemary’s Baby), Harold Gould (L’Arnaque), Richard Mulligan (Little Big Man), Richard B. Shull (Klute) et même Larry Hagman (le futur J.R. de la série Dallas). Tout ce beau monde s’agite autour d’une intrigue récréative – à défaut d’être très subtile – prétexte pour mettre en avant un autobus futuriste d’un nouveau genre : le Cyclope. Fer de lance de la compagnie Coyote Bus, cet engin à deux étages contient des salles à manger, un bar, des salons, une salle de bains, un terrain de bowling, une piscine et une série de gadgets avant-gardistes. Propulsé grâce à un réacteur nucléaire, le Cyclope est orné au-dessus de son pare-brise d’un gros hublot en forme d’œil, d’où son nom.

Alors que ce monstre sur roues s’apprête à inaugurer le premier voyage sans escale entre New York et Denver, avec à son bord une galerie de passagers hétéroclites, une bombe qui explose dans l’usine blesse grièvement le professeur Baxter (Harold Gould), le scientifique en charge du projet, ainsi que le chauffeur et son co-pilote. En désespoir de cause, Kitty Baxter (Stockard Channing), fille du professeur et conceptrice du Cyclope, doit solliciter son ancien amant Dan Torrance (Joseph Bologna), un chauffeur tombé dans la disgrâce après un accident de bus fatal au cours duquel il fut accusé d’avoir mangé tous les passagers pour survivre ! Torrance accepte de conduire le Cyclope, à condition de s’adjoindre les services d’un co-pilote neurasthénique surnommé Shoulders (John Beck). On se doute que le voyage ne sera pas de tout repos, d’autant que le maléfique « Ironman » (José Ferrer) complote pour saboter l’engin…

Y’a-t-il un pilote dans le bus ?

Le Bus en folie regorge de gags visuels absurdes dont l’inventivité est hélas souvent entravée par un tempo mal géré : la chambre d’hôpital bricolée sur le trottoir de l’usine, la bagarre dans un bar réservé aux chauffeurs de bus, la cacophonie des gens qui parlent aux pierres tombales, le grand méchant allongé dans son salon avec un gigantesque poumon d’acier… En revanche, il faut saluer l’audace des effets spéciaux et des cascades, notamment le pick-up qui s’incruste dans le flanc du Cyclope lancé à pleine vitesse, le bus qui se retrouve en équilibre au bord d’un précipice et bien sûr le climax vertigineux au-dessus du vide repris sur les posters du film. Conçu par le directeur artistique Joel Schiller (Le Lauréat, Rosemary’s Baby, Lenny), l’engin vedette est un monstre de 75 tonnes fabriqué sur la structure de deux camions recouverts d’une carrosserie en fibre de verre. C’est lui, la véritable star du long-métrage. Pour rappeler les grands classiques du cinéma catastrophe, David Shire (déjà à l’œuvre sur L’Odyssée du Hindenburg) compose une partition parfaitement calibrée, évoquant le grand spectacle, l’aventure et le suspense, avec quelques clins d’œil apparents à la bande originale de la saga Airport. Un extrait du « Zarathustra » de 2001 est en outre convoqué pour donner un maximum de puissance à la première apparition du Cyclope, émergeant de son hangar avec emphase. Malgré les moyens déployés, Le Bus en folie reste un film mineur, qu’on peut envisager comme le brouillon maladroit de l’ultime parodie du cinéma catastrophe, également produite par le studio Paramount : l’indétrônable Y’a-t-il un pilote dans l’avion ?

 

© Gilles Penso


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SEIZURE, LA REINE DU MAL (1974)

Le premier long-métrage d’Oliver Stone met en scène un écrivain hanté par trois personnages diaboliques de son invention…

SEIZURE !

 

1974 – USA

 

Réalisé par Oliver Stone

 

Avec Jonathan Frid, Martine Beswick, Joe Sirola, Christine Pickles, Hervé Villechaize, Anne Meecham, Roger de Koven

 

THEMA RÊVES

En 1967, le jeune Oliver Stone décide de s’engager dans l’armée. Il a alors 21 ans et ce qu’il va découvrir de la guerre du Vietnam aura un impact crucial sur son œuvre à venir. Après sa démobilisation, il s’intéresse au cinéma et fait deux rencontres déterminantes : Lloyd Kaufman, le fondateur de la compagnie Troma, et Martin Scorsese. Si son court-métrage de fin d’études, le très remarqué Last Year in Viet Nam, annonce déjà plusieurs de ses longs-métrages importants, ses premiers pas dans la mise en scène officielle et commerciale se déroulent dans le cadre d’une série B d’épouvante maladroite mais fascinante portant le nom évocateur de Seizure, la reine du mal. Le tournage se déroule dans des conditions très précaires. Le décor principal – qui sert aussi de logement pour l’équipe et les acteurs – est une maison au bord d’un lac au Québec dont les bruits de plomberie provoquent de sérieux problèmes pendant la prise de son des séquences de dialogues. Les extérieurs naturels atteignent de telles températures que les acteurs Mary Woronov et Troy Donahue manquent de geler sur place pendant des scènes de poursuite nocturne ou de saut dans un lac. Bref, c’est un tournage assez folklorique. Certaines rumeurs laissent par ailleurs entendre que l’un des producteurs est un gangster ayant investi dans le film pour blanchir de l’argent recherché par le FBI !

 

C’est donc dans une atmosphère très particulière que se réalise Seizure, la reine du mal, baptême du feu d’Oliver Stone portant ici – comme souvent par la suite – la double casquette de réalisateur et de scénariste. Ce récit d’épouvante teinté de sadisme s’intéresse à Edmund Blackstone (Jonathan Frid), un écrivain spécialisé dans les romans horrifiques dont l’activité littéraire annonce celle – bien réelle – de Stephen King. Notre homme est perturbé par un cauchemar récurrent dans lequel trois personnages sinistres issus de son imagination prennent vie sous ses yeux : le bourreau colossal Jackal (Henry Baker, Istvan dans la série Dark Shadows), le nain diabolique Spider (Hervé Villechaize, le Nick Nack de L’Homme au pistolet d’or et le Tattoo de L’Île fantastique) et la cruelle Seizure (Martine Beswick, inoubliable héroïne de Femmes préhistoriques et Docteur Jekyll et Sister Hyde). Alors qu’il a réuni quelques amis autour de lui dans le cadre jovial d’une accueillante maison de campagne, Blackstone découvre avec horreur que son rêve prend corps et que le trio infernal fait irruption dans sa vie…

3 From Hell

Il faut prendre Seizure pour ce qu’il est, c’est-à-dire un galop d’essai qui ne se prive ni de maladresses (la mise en scène n’est pas d’une grande finesse), ni de confusion (le scénario prend rapidement une tournure très chaotique). Mais il y a Martine Beswick, et sa présence vaut à elle seule le visionnage du film. En digne héritière de Barbara Steele, elle incarne le mal à l’état pur, égayant quelques séquences sanguinaires de son envoûtante présence. « J’ai toujours préféré jouer les personnages maléfiques plutôt que les victimes », nous avoue-t-elle. « A l’écran, j’ai commis un nombre incalculable de meurtres et d’actes sanglants ! Être une méchante est beaucoup plus drôle qu’être une héroïne gentille et innocente. A l’époque, on me surnommait d’ailleurs “Battling Beswick“ parce que j’avais souvent des scènes de bagarre. » (1) Dans Seizure, elle s’en donne à cœur joie, étranglant un jeune homme dans son lit en affichant un redoutable sourire, ou encore obligeant Blackstone à affronter l’une de ses amies à coups de couteau. « C’était passionnant de tourner dans le tout premier long-métrage d’Oliver Stone », nous confie-t-elle. « Nous étions assez proches pendant le tournage, et j’ai pu déjà entrevoir le génie de cet homme. Mais le tournage du film n’était pas de tout repos. Les incidents n’ont pas arrêté de se multiplier. Le spécialiste des maquillages spéciaux a quasiment sombré dans la démence du jour au lendemain. Même chose pour l’acteur Hervé Villechaize, l’homme le plus charmant du monde qui, soudain, est devenu fou furieux sans raison. C’est comme si la folie dont parlait le film finissait par déteindre sur nous. » (2) Voilà sans doute ce qui explique en partie l’ambiance si particulière – sulfureuse et claustrophobique – qui se dégage du film. Stone allait enchaîner avec un autre film d’horreur, La Main du cauchemar, avant de se pencher sur des récits plus personnels.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en juin 2019

 

© Gilles Penso


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VENIN (1981)

Klaus Kinski organise un kidnapping qui tourne mal lorsqu’un serpent extrêmement venimeux s'en mêle…

VENOM

 

1981 – GB

 

Réalisé par Piers Haggard

 

Avec Klaus Kinski, Oliver Reed, Nicol Williamson, Sarah Miles, Sterling Hayden, Cornelia Sharpe, Lance Holcomb, Susan George, Michael Gough

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES

À peine sorti du tournage de Massacres dans le train fantôme, Tobe Hooper est embauché pour réaliser Venin, un cocktail étrange mixant les codes du thriller avec ceux du film d’horreur, le tout dominé par un casting de premier ordre. Le scénario de Robert Carrington (Seule dans la nuit) adapte un roman anxiogène d’Alan Scholefield et les choses semblent bien engagées. Mais bientôt l’ambiance dégénère sur le plateau de tournage, les acteurs n’en font qu’à leur tête, Hooper peine à maintenir la cohésion nécessaire au sein de l’équipe et les producteurs se montrent mécontents de son travail. L’auteur de Massacre à la tronçonneuse est finalement remercié au bout d’une dizaine de jours de tournage, la production invoquant les fameux « différends artistiques » pour justifier ce départ. Le poste vacant est proposé à Piers Haggard, un réalisateur britannique à qui nous devons de nombreux épisodes de séries TV ainsi que plusieurs films de genre tels que La Nuit des maléfices, Quatermass Conclusion ou Le Complot diabolique du Dr Fu Manchu. « Je l’ai remplacé au pied levé », raconte Haggard. « Tobe Hooper avait commencé le film mais visiblement ça ne marchait pas. J’ai vu certains de ses rushes et ils n’étaient effectivement pas très bons. D’autre part, il a fait une sorte de dépression nerveuse. Bref, ils ont arrêté le tournage et me l’ont proposé. Mais j’avais d’autres engagements, notamment des publicités à tourner. Finalement j’ai pris les choses en marche, avec à peine dix jours de préparation, et ça se voit. » (1)

Venin raconte l’histoire d’un criminel international, Jacques Müller (Klaus Kinski), qui prévoit de faire chanter la riche Ruth Hopkins (Cornelia Sharpe). Pour y parvenir, il fait passer sa petite amie Louise (Susan George) pour une femme de chambre et soudoie le chauffeur Dave (Oliver Reed). Tous deux ont pour mission de kidnapper Philip (Lance Holcomb), le fils asthmatique des Hopkins, afin de réclamer une rançon. Or le petit garçon vient de ramener chez lui un serpent domestique provenant d’un importateur local, sans savoir que son nouvel animal de compagnie a été accidentellement échangé contre un Black Mamba mortel destiné à un laboratoire de toxicologie. Alors que les gangsters pénètrent dans la résidence londonienne des Hopkins et que la police, alertée, encercle les lieux, le mamba en liberté se faufile dans le système de ventilation, prêt à planter ses crocs dans la chair de tous ceux qu’il croisera…

La bête tapie dans les recoins…

Pour Piers Haggard, la réalisation de Venin est un véritable cauchemar. Non content de devoir travailler dans l’urgence sans préparation digne de ce nom, il se frotte au caractère impossible de ses deux acteurs masculins principaux dont le comportement devient rapidement ingérable – et qui permet sans doute de mieux comprendre le désarroi de Tobe Hooper. Klaus Kinski et Oliver Reed se détestent en effet cordialement pendant le tournage, se provoquant sans cesse, s’échauffant sans retenue et créant une atmosphère extrêmement pénible pour l’ensemble de l’équipe. Haggard gardera un très mauvais souvenir de cette période, déclarant finalement que l’acteur le plus agréable de ce film était le mamba noir ! La réussite de Venin n’en est que plus remarquable. Face à la caméra, Kinski campe en effet un parfait criminel endurci et imperturbable et Reed un excellent chauffeur pleutre et rustre. À leurs côtés, Sterling Hayden prête son charisme au personnage du policier bourru qui garde la tête froide. Le concept malin du film s’appuie sur des séquences de suspense redoutablement efficaces. La huis-clos oppressant et la présence de la bête visqueuse tapie dans les recoins s’assortissent de multiples rebondissements, aux accents efficaces d’une musique de Michael Kamen alors en tout début de carrière. On en vient même à se demander si les tensions en coulisse n’ont pas profité au climat stressant du film.

 

(1) Interview de Piers Haggard dans le magazine « Fangoria » en 2003

 

© Gilles Penso

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TERRIFIER (2016)

Place au clown psychopathe le plus sanglant de tous les temps, à côté de qui même Pennywise et le Joker ressemblent à des enfants de chœur !

TERRIFIER

 

2016 – USA

 

Réalisé par Damien Leone

 

Avec Jenna Kanell, Samantha Scaffidi, Catherine Corcoran, David Howard Thornton, Pooya Mohseni, Matt McAllister, Katie Maguire, Gino Cafarelli

 

THEMA TUEURS I DIABLE ET DÉMONS I CLOWNS I SAGA ART LE CLOWN

Petit résumé des épisodes précédents. En 2011, Damien Leone réalise le court-métrage Terrifier dans lequel un clown psychopathe aux pouvoirs paranormaux massacre les gens à tour de bras en s’acharnant tout particulièrement sur une jeune automobiliste. Ce croquemitaine muet et blafard, que Leone faisait déjà apparaître dans le film court The 9th Circle cinq ans plus tôt, passe au format long-métrage grâce au film à sketch All Hallow’s Eve en 2013. Le voici désormais superstar de Terrifier, qui n’est pas un remake du court-métrage du même nom ni une suite de All Hallow’s Eve mais une nouvelle variante autour des exactions sanglantes de ce monstre exubérant. Si « Art le clown » (tel est son petit nom) semble avoir délaissé sa nature d’être surnaturel pour devenir un psycho-killer plus « terre à terre », sa capacité à semer le chaos et la destruction dans de belles gerbes d’hémoglobine n’a pas été amenuisée. Certains de ses anciens modes opératoires (la seringue pour endormir, le sac plastique pour étouffer, la chaîne pour lacérer) réapparaissent même au détour de plusieurs séquences. Mais Michael Gianelli, interprète du clown dans les films précédents, préfère cette fois-ci passer son tour pour éviter les longues et pénibles sessions de maquillages spéciaux. C’est donc David Howard Thornton, fort de son expérience de mime, qui hérite du rôle.

Après un prologue choc se référant à un bain de sang survenu dans le passé (et donnant la vedette à Katie Maguire, l’héroïne de All Hallow’s Eve, dans un tout autre rôle), nous voilà transportés le soir d’Halloween, période visiblement préférée de ce bon vieil Art. Deux copines, Tara (Jenna Kanell) et Dawn (Catherine Corcoran), reviennent d’une soirée visiblement bien arrosée et ne peuvent décemment reprendre leur voiture dans cet état. Elles s’arrêtent donc dans la pizzeria du coin pour avaler quelque chose de solide et cuver les litres d’alcool qu’elles ont absorbé. Mais un client très bizarre vient d’asseoir à proximité et les regarde d’un air inquiétant. Le visage blanc, le nez pointu, le costume bicolore et les chaussures démesurées… pas de doute, c’est Art le clown ! Le spectateur, conditionné, sait très bien à quel genre de psychopathe il a affaire. Mais les deux jeunes femmes n’en savent encore rien. Bien sûr, le carnage ne saurait tarder à commencer…

Killer Klown

Cultivant la triple unité de lieu, de temps et d’action, la grande majorité de l’intrigue de Terrifier se situe en une nuit, dans un immeuble délabré où une poignée de personnages s’efforce d’échapper aux griffes du clown assassin. L’extrême brutalité des meurtres et des massacres (on écorche, on égorge, on poignarde, on tranche, on écrabouille) entre un peu en contradiction avec les effets spéciaux de maquillage excessifs qui semblent échappés d’un Braindead. Le grand écart entre ces trucages gore cartoonesques (avec notamment un découpage à la scie d’anthologie !) et la radicalité des mises à mort n’est pas l’une des moindres singularités du film. Cela dit, si elles étaient traitées avec réalisme et au premier degré, la plupart de ces séquences seraient sans doute difficiles à supporter. D’autres part, cette relative approximation dans les effets prosthétique – due probablement en grande partie à des limitations budgétaires – offre un filtre « poétique » qui n’est pas dénué de sens dans la mesure où le tueur en série est un clown farceur et silencieux qui semble échappé d’un cirque macabre. Dommage que l’efficacité du climat anxiogène bâti par Damien Leone soit atténuée par une caractérisation quasi inexistante, des péripéties répétitives et des comportements absurdes (les futures victimes s’enferment dans des placards et se jettent à pieds joints dans la gueule du loup). Devenu rapidement culte auprès des amateurs d’horreur outrancière, Terrifier s’achève sur un twist savoureux.

 

© Gilles Penso

 

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LA ROSE ÉCORCHÉE (1970)

Dans cette variante autour du thème des Yeux sans visage, un peintre fortuné fait chanter un chirurgien déchu pour réparer le visage de son épouse…

LA ROSE ÉCORCHÉE

 

1970 – FRANCE

 

Réalisé par Claude Mulot

 

Avec Philippe Lemaire, Anny Duperey, Olivia Robin, Howard Vernon, Elisabeth Teissier, Gérard Huart

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Assistant réalisateur sur le grivois 3 filles vers le soleil de Roger Fellous (dont il signe également le scénario), Claude Mulot fait son baptême de réalisateur avec la comédie polissonne Sexyrella, puis opère un changement de cap avec son second long-métrage, La Rose écorchée, une relecture très personnelle des Yeux sans visage de Georges Franju. L’approche se veut poétique, comme en témoigne le texte d’introduction qui s’affiche plein écran : « Le passé : Au cœur d’une demeure ancestrale, deux hommes se penchent sur leur passé… Ils attendent le verdict d’un médecin. » Il y a là Frédéric Lansac (Philippe Lemaire), le peintre à la mode dont raffole tout Paris, et Wilfried (Gérard Huart), le patron de la galerie qui expose ses œuvres. Un flash-back nous raconte comment la belle Moira (Elizabeth Teissier) se jette dans les bras du peintre. Mais celui-ci tombe peu après sous le charme d’Anne (Anny Duperey), irrésistible dans son costume de marquise en prévision d’une soirée déguisée. Pour sceller cette idylle nouvelle, il l’emmène dans son grand château isolé au milieu des bois. Là vivent deux serviteurs nains patibulaires et muets au look parfaitement improbable, Igor et Olaf. Des touches d’étrangeté de ce type, La Rose écorchée en comportera beaucoup.

Un soir de bal costumé, Anne – devenue Madame Lansac – se confronte avec sa rivale Moira et tombe dans un grand feu de bois. Alors que la narration se replace au présent, le verdict du médecin tombe comme un couperet. « C’est un miracle que votre femme soit encore en vie », dit-il à Lansac. « Les brûlures ont ravagé son visage et son corps. » La situation étant posée, la suite des événements est assez facile à prévoir. Un second carton annonce donc : « Le présent : La demeure est devenue tombeau. » Le visage de la belle Anne ayant été horriblement brûlé, le peintre décide de faire chanter Romer, un chirurgien esthétique recherché par la police, afin d’opérer des greffes sur le visage de sa femme. Or ce chirurgien est incarné par Howard Vernon, qui jouait déjà dans une imitation des Yeux sans visage, le fameux Horrible docteur Orloff de Jess Franco. D’où un troisième carton : « Le futur : Le visage d’une femme vivante ! Dans l’esprit dérangé, l’idée s’est imposée… » Dès lors, le kidnapping de jolies jeunes victimes va s’avérer nécessaire pour tenter de réparer l’irréparable…

Brume, chandelier et nains en peaux de bête

Très tôt, La Rose écorchée met en lumière l’indiscutable photogénie d’Anny Duperey, la muant en figure artistique pure, en muse quasiment abstraite. L’annonce de sa défiguration n’en est que plus terrible. Dès lors, Claude Mulot utilise avec habileté la caméra subjective déformée pour évoquer la vision d’Anne (dont l’esprit s’est altéré en même temps que ses traits). Bien souvent, le film emprunte les voies gothiques d’un Mario Bava, d’un Roger Corman ou d’un Terence Fisher, notamment lors de l’enterrement nocturne au pied du château noyé de brume, ou pendant ces séquences iconiques au cours desquelles une jeune femme en nuisette arpente les couloirs de la vaste demeure avec un chandelier à la main tandis que l’orage gronde. Adepte du grand écart artistique, le film n’hésite pas à opposer à cette élégance classique une imagerie totalement bis, comme ce combat dans la paille entre une fille nue et deux nains en peaux de bêtes ! Dans le rôle du peintre meurtri, Philippe Lemaire force le trait et surjoue souvent, ce qui n’enlève rien à son charisme quasi-magnétique. Howard Vernon en fait lui aussi des caisses, se lançant dans un grand monologue en plan-séquence où il explique comment le chirurgien renommé qu’il fut est tombé si bas. « Je suis fasciné par cet assemblage miraculeux de lignes, de courbes, d’apérités, de couleurs » déclare-t-il alors avec lyrisme pour illustrer son obsession pour les visages humains. Œuvre phare du cinéma fantastique français du début des années 70, La Rose écorchée fait figure d’exception dans la carrière de son réalisateur, qui se spécialisera ensuite dans l’érotisme et la comédie (souvent entremêlés) avec des titres aussi imagés que Les Charnelles, Le Sexe qui parle, Suprêmes jouissances, Les Petites écolières ou l’inénarrable Le Jour se lève et les conneries commencent.

 

© Gilles Penso


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BUMBLEBEE (2018)

La franchise Transformers s’offre un épisode rétro sous haute influence de Steven Spielberg et des productions Amblin…

BUMBLEBEE

 

2018 – USA

 

Réalisé par Travis Knight

 

Avec Hailee Steinfeld, Jorge Lendeborg Jr., John Cena, Jason Drucker, Pamela Adlon, Stephen Schneider, Ricardo Hoyos, John Ortiz, Glynn Turman, Len Cariou

 

THEMA ROBOTS I SAGA TRANSFORMERS

Les résultats décevants de Transformers : The Last Knight au box-office poussèrent le studio Paramount à rétropédaler pour éviter de perdre de l’argent sur une franchise visiblement en perte de vitesse. D’où l’idée d’une sorte de prequel offrant éventuellement la possibilité de faire redémarrer la saga sur une autre base temporelle. Si le budget de Bumblebee reste conséquent (environ 128 millions de dollars), il reste en deçà de ceux alloués jusqu’alors aux opus précédents (entre 150 et 220 millions chacun). Autre grosse différence : Michael Bay reste certes producteur mais cède sa place de réalisateur. Pour le relayer, plusieurs noms circulent, de Chris McKay (Lego Batman, le film) à Seth Gordon (Baywatch : Alerte à Malibu) en passant par Jaume Collet-Serra (Instinct de survie), Rick Famuyiwa (Dope) ou les frères Nee (The Last Romantic). On le voit, la production cherche tous azimuts, avant d’arrêter finalement son choix sur Travis Knight, grand spécialiste de la stop-motion (il était superviseur de l’animation sur Coraline, producteur de L’Étrange pouvoir de Norman et des Boxtrolls, réalisateur de Kubo et l’armoire magique). Knight s’attaque ainsi à son premier long-métrage en prises de vues réelles.

Sur la planète Cybertron, la résistance Autobot, dirigée par Optimus Prime, est sur le point de perdre la guerre contre les Decepticons et se prépare à évacuer la planète. Les forces des Decepticons interceptent les Autobots pendant l’évacuation, et Optimus envoie l’éclaireur B-127 sur Terre dans une capsule de sauvetage pour établir une base d’opérations, avant de rester sur place pour repousser les Decepticons. B-127 atteint la Terre, s’écrase en Californie et perturbe l’exercice d’entraînement d’une agence gouvernementale secrète qui surveille l’activité extraterrestre sur Terre. Après moult péripéties musclées, B-127 scanne une Coccinelle Volkswagen jaune de 1967 avant de s’effondrer à cause de ses blessures. En 1987, l’adolescente Charlene « Charlie » Watson (Hailee Steinfeld), déprimée par la mort de son père, trouve la Volkswagen dans une casse et tente de la faire démarrer…

Star 80

De toute évidence, Bumblebee semble avoir été conçu comme une sorte de mixage entre les films Disney de la série La Coccinelle et Le Géant de fer (cette dernière référence étant parfaitement assumée par les producteurs). Une ambiance proche des productions Amblin baigne en outre l’ensemble du métrage (dont Steven Spielberg, rappelons-le, est producteur exécutif). Toute la culture pop des années 80 semble d’ailleurs s’être donnée rendez-vous ici : les chambres des adolescents sont décorées avec des posters des Aventuriers de l’arche perdue et de The Thing, la bande originale est un best of de tubes des eighties, des extraits de Breakfast Club ponctuent le film, une salle de cinéma affiche Gremlins, etc… On note aussi une forte influence d’E.T. l’extra-terrestre dont Bumblebee reprend une partie de la structure et plusieurs idées de séquences (La créature cachée aux adultes, la complicité du frère, la mort et la résurrection, les poursuites, les adieux finaux). Bumblebee est donc un film sous influence, ce qui ne l’empêche pas de se révéler bien plus intéressant que tous les Transformers qui l’ont précédé, ne serait-ce que parce que son intrigue, plus resserrée, est à échelle humaine. L’autre gros avantage est une gestion plus lisible des effets visuels d’ILM, qui permettent enfin de bien comprendre le processus permettant de métamorphoser les véhicules en robots. Très prévisible, pas spécialement fine, cette variante nous apparaît pourtant éminemment plus sympathique et regardable que les autres films de la franchise. Le grand public ne lui réserva pourtant qu’un accueil mitigé, étouffant dans l’œuf l’idée d’un reboot à la sauce années 80.

 

© Gilles Penso


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MIGHTY GORGA (1969)

L’une des imitations les plus ratées, les plus invraisemblables et les plus involontairement drôles de King Kong

THE MIGHTY GORGA

 

1969 – USA

 

Réalisé par David L. Hewitt

 

Avec Anthony Eisley, Scott Brady, Megan Timothy, Jack Taylor, Gary Craver, David L. Hewitt

 

THEMA SINGES I DINOSAURES

Des pseudos-King Kong grotesques et mal-fichus, le cinéma fantastique en compte beaucoup, surtout depuis que les singes géants sont revenus sur le devant de la scène grâce au remake de John Guillermin en 1976 (comment oublier les hilarants King Kong revient, Le Colosse de Hong Kong ou même King Kong 2 ?). Mais dès les années soixante, les émules impensables du roi Kong s’en donnent à cœur joie. Après les variantes japonaises orchestrées par la Toho (King Kong contre Godzilla et King Kong s’est échappé), place donc à un morceau de choix, l’inénarrable Mighty Gorga. Produit de manière indépendante avec un budget ridicule, ce long-métrage désopilant – au second degré – est l’œuvre de David L. Hewitt. Avant de devenir créateur d’effets spéciaux pour des films tels que Shocker, Willow ou Chérie j’ai rétréci les gosses, Hewitt était un faiseur de séries B décomplexées aux titres aussi éloquents que The Wizard of Mars, Journey to the Center of Time ou Dr. Terror’s Gallery of Horrors. The Mighty Gorga est son cinquième long-métrage, et probablement l’un des plus calamiteux. Hewitt y cumule les casquettes de réalisateur, scénariste, producteur et même acteur (il joue lui-même le singe géant, sans en être crédité). Sans complexe, notre homme installe sa petite équipe à Bronson Canyon et Simi Valley, en Californie, et se lance dans l’aventure.

Le ton est donné dès la scène d’introduction, lorsqu’une femme est offerte en sacrifice à un singe géant, autrement dit David Hewitt engoncé dans un costume velu affreux à la tête rigide parfaitement immobile, aux yeux sans cesse écarquillés et à la bouche invariablement grande ouverte. Voilà donc le « puissant Gorga » du titre ! Puis nous changeons de décor. Mark Remington, le propriétaire d’un cirque, craint la faillite. S’il ne trouve pas l’idée d’une nouvelle attraction majeure d’ici trois mois, c’est la fin. Il décide donc de monter une expédition pour le Congo et de s’enfoncer dans une jungle africaine où la légende parle d’un gorille gigantesque. Sur place, il rencontre April, propriétaire d’une réserve d’animaux dont le père – ça tombe bien – connaissait la légende du dieu gorille. Cet homme vénérable a même dessiné une carte de la zone où vivrait la créature, et où aucun homme blanc n’est jamais allé. Remington, April et leur guide local (qui donne des coups de machette dans l’herbe à ses pieds pour simuler une jungle dense) partent donc dans la savane et rencontrent une tribu d’indigènes (trois hommes en pagne qui parlent entre eux en anglais avec un accent indien !). Soudain, les voilà qui frappent le gong tandis que le sorcier appelle le dieu simiesque. « Oh, puissant Gorga ! », crie-t-il. « Les tambours au loin nous annoncent que le mal approche dans la jungle. De nombreux Blancs viennent violer les secrets de la mort. » On ne saurait dire ce qui est le plus risible dans cette scène : le discours du sorcier ou son total manque de conviction pendant qu’il le récite face à la caméra. On sent même qu’un sourire involontaire le titille. Bien sûr, lorsque paraît le singe, les choses dégénèrent.

Le T-Rex en plastique

L’hilarité secoue déjà largement les spectateurs quand Gorga s’empare d’une jeune femme qui lui a été offerte en sacrifice (l’homme déguisé en singe secoue dans sa main velue une petite poupée). Mais c’est l’apparition d’un tyrannosaure qui provoque les plus gros éclats de rire. Car ce dinosaure est un jouet en plastique visiblement secoué à la main par un assistant tandis que sa mâchoire claque mécaniquement. Les acteurs sont rétroprojetés (via une transparence immonde) derrière ce mini-T-Rex pour nous faire croire à la grande taille du monstre. Puis c’est l’inévitable combat avec Gorga, qui assomme le saurien en quatre ou cinq plans sans jamais se départir de sa grimace figée. Tout le film est à l’avenant, provoquant chez les spectateurs l’euphorie ou la consternation – voire les deux. Bourré de faux raccords, garni d’innombrables images de stocks d’animaux sauvages, affublé d’un extrait de La Vengeance d’Hercule (pour l’apparition incompréhensible d’un dragon en stop-motion dans une grotte), Mighty Gorga est une calamité sur pellicule sans queue ni tête. Il faut le voir pour le croire. David L. Hewitt poursuivra ses exactions dans le domaine du cinéma cheap d’exploitation (The Girls From Thunder Strip, Les Bourreaux, The Lucifer Complex) avant de bifurquer prudemment vers le monde des effets spéciaux jusqu’à sa retraite en 2003.

 

© Gilles Penso


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PASSENGERS (2016)

Réveillés trop tôt de leur sommeil en hibernation, Chris Pratt et Jennifer Lawrence errent seuls dans un immense vaisseau spatial…

PASSENGERS

 

2016 – USA

 

Réalisé par Morten Tyldum

 

Avec Jennifer Lawrence, Chris Pratt, Lawrence Fishburne, Michael Sheen, Andy Garcia, Vince Flowers, Conor Brophy, Julee Cerda, Aurora Perrineau

 

THEMA SPACE OPERA I FUTUR

Il aura fallu près de dix ans pour que le scénario de Passengers, œuvre de Jon Spaihts (The Darkest Hour, Prometheus, Doctor Strange), puisse se transformer en film. De nombreux acteurs et réalisateurs sont tour à tour associés au projet. Keanu Reeves et Rachel McAdams s’annoncent assez tôt en tête d’affiche, sous la direction de Brian Kirk. Les choses semblent alors bien engagées. Mais le film change encore de mains et se perd dans les tourments bien connus à Hollywood de « l’enfer du développement ». Lorsqu’enfin Sony Pictures Entertainment fait l’acquisition des droits du film fin 2014, Passengers prend sa tournure définitive. Ce sont finalement Chris Pratt et Jennifer Lawrence (respectivement tout droit échappés de Jurassic World et X-Men Apocalypse) qui partagent la vedette du long-métrage, dont la mise en scène est confiée à Morten Tyldum. Ce réalisateur d’origine norvégienne avait notamment réalisé les thrillers Headhunters et Initiation Game et rêvait depuis longtemps de s’attaquer à un gros film de science-fiction laissant la part belle aux personnages et à leurs relations. Le scénario de Passengers est donc taillé sur mesure pour ses ambitions. C’est entre septembre 2015 et février 2016 que se déroule le tournage, principalement à Atlanta.

Nous sommes dans l’espace, à bord du gigantesque vaisseau de croisière Avalon qui navigue en pilotage automatique. Les 5000 passagers et 258 membres d’équipage dorment paisiblement, en hibernation. A leur réveil, tous iront habiter une colonie installée sur la planète Homestead 2. Nous sommes en effet dans un futur où les colonies offrent des alternatives efficaces à la surpopulation de la Terre. Au bout de 30 ans de voyage, James Preston (Chris Pratt) se réveille. Des hologrammes et des robots l’accueillent, mais il est seul. Où sont les autres ? Notre homme comprend bientôt que son module d’hibernation est tombé en panne et qu’il s’est réveillé trop tôt. Le voyage va durer encore 90 ans ! Malgré toutes ses tentatives, il lui est impossible de réintégrer son module et de relancer le mode hypersommeil. Va-t-il mourir de vieillisse seul dans les coursives du vaisseau ?

Perdus dans l’espace

Très intriguant, le point de départ de Passengers nous décrit la situation impensable d’une sorte de Robinson Crusoé du futur. En vingt minutes, le film de Morten Tyldum nous décrit mieux la solitude dans l’espace que ne le faisait Seul sur Mars en deux heures de métrage. Les choses se compliquent lorsque se pose un choix moral crucial. Pour chasser sa solitude, James a la possibilité de réveiller une jeune femme (qui s’appelle Aurora, clin d’œil manifeste à l’héroïne de La Belle au bois dormant). Mais s’il le fait, ce sera un geste extrêmement égoïste la condamnant comme lui à passer le reste de ses jours dans le vaisseau Avalon. Le dilemme est passionnant, poussant chaque spectateur à s’interroger sur les choix qu’il opèrerait lui-même. Dommage que le traitement de cette romance – bâtie de toutes pièces sur un terrible mensonge – ne se départisse jamais de son artificialité. Chris Pratt et Jennifer Lawrence ressemblent moins à des personnages réels qu’à des gravures de mode en smoking et en robe de soirée qui s’aiment comme dans un spot de pub, accompagnés d’une bande originale suave pour piano et synthétiseurs confiée aux bons soins de Thomas Newman. Les conflits internes que vit le protagoniste et les rebondissements inattendus qui surviennent en cours de récit permettent de maintenir l’attention des spectateurs et d’attiser leur envie de comprendre comment cette idylle bancale s’achèvera. Mais une approche plus subtile aurait pu décupler l’impact du film, dont le succès au box-office sera tempéré par un accueil critique très tiède.

 

© Gilles Penso


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