AIRPORT (1970)

Bardé de clichés gentiment datés, voici le film qui a lancé la vogue du cinéma catastrophe… et servi de modèle à Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

AIRPORT

 

1970 – USA

 

Réalisé par George Seaton

 

Avec Burt Lancaster, Dean Martin, Jean Seberg, Jacqueline Bisset, George Kennedy, Van Heflin, Dana Wynter

 

THEMA CATASTROPHES I SAGA AIRPORT

Airport est le long-métrage qui a officiellement propulsé les films catastrophe au rang de sous-genre cinématographique, et l’on ne s’étonnera donc pas d’y trouver tous les tics et lieux communs inhérents à cet exercice de style très calibré. L’inspiration provient ici d’un best-seller d’Arthur Hailey publié en 1968. Dès le générique de début, la musique ultra-dynamique d’Alfred Newman happe le spectateur. Nous y découvrons l’aéroport de Lincoln et son activité humaine débordante. A cause d’une tempête de neige particulièrement virulente, un avion vient de rater son atterrissage. L’incident est sans gravité, certes, mais l’appareil est maintenant immobilisé au sol, obstruant la seule piste encore praticable. Les premières séquences du film multiplient à outrance les effets de split-screen, pour visualiser les conversations téléphoniques abondantes ou nous asséner quelques flash-back liés aux personnages principaux. Les femmes trompent leurs maris, les pilotes engrossent les hôtesses, les couples se font et se défont, bref le prologue d’Airport, c’est un peu Santa Barbara dans les airs.

Parallèlement à cette accumulation d’histoires sentimentales, de peines de cœur et de coucheries, le film joue la carte de la chronique quotidienne d’un aéroport et de ses cocasseries. D’où une forte allusion à la rivalité légendaire qui oppose les « rampants » et les « volants », ainsi qu’une petite galerie de portraits truculents, comme la vieille passagère clandestine qu’on débusque ou la femme peu scrupuleuse qui essaie de faire passer des diamants et des fourrures à la douane. Au bout d’une longue heure de mise en place, le Boeing 707 de la compagnie imaginaire Trans Global Airlines, qui relie Chicago à Rome, décolle enfin. À son bord, on trouve un bel échantillon de stéréotypes taillés au burin, notamment le pilote arrogant (Dean Martin) et l’hôtesse amoureuse (Jacqueline Bisset). Parmi les passagers, un homme étrange transporte fébrilement une mallette au contenu mystérieux. Comme on pouvait s’y attendre, c’est par lui que la catastrophe va arriver.

Panique en plein ciel

Car ce malheureux, récemment licencié par son employeur, a décidé de se suicider en faisant sauter une bombe artisanale, afin que son épouse puisse toucher la prime d’assurance. Mises au courant, les autorités s’affolent. Au sol, le mécanicien Joe Patroni (George Kennedy) se met au travail pour tenter de dégager la piste et le directeur de l’aéroport Mel Bakesfield (Burt Lancaster) ne sait plus où donner de la tête, tandis que le désastre tant attendu survient en plein vol… Le film a beau sembler documenté sur les coulisses d’un aéroport, il manque singulièrement de crédibilité. Ainsi, avant même le décollage du fameux 707, tout le monde semble pouvoir entrer dans l’avion comme dans un moulin, sans le moindre contrôle de sécurité. Quant au climax, il n’a franchement pas l’ampleur espérée. Bref, tout ça ne vole pas très haut, mais il faut reconnaître qu’on ne s’y ennuie guère et que le le réalisateur George Seaton assure le spectacle. Le succès fut d’ailleurs colossal : Airport, qui coûta 10 millions de dollars, en rapporta finalement dix fois plus, engendrant trois séquelles et un grand nombre d’imitations, la plus réjouissante étant bien sûr Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

 

© Gilles Penso

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FASCINATION (1979)

Brigitte Lahaie est membre d’une secte de vampires féminins qui a décidé de se faire les dents sur le cou d’un bandit en cavale…

FASCINATION

 

1979 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Franka Mai, Brigitte Lahaie, Jean-Marie Lemaire, Fanny Magier, Muriel Montossé, Sophie Noël, Evelyne Thomas

 

THEMA VAMPIRES I SAGA JEAN ROLLIN

Fascination n’est pas le pire des films de Jean Rollin, et développe même une variante intéressante autour du thème du vampirisme. Hélas, le preux cinéaste aux goûts déviants ne sait toujours pas diriger ses acteurs, ni écrire des dialogues cohérents, ni monter correctement deux plans ensemble. Résultat : tout le potentiel du film s’évapore derrière l’amateurisme de sa mise en forme. Il faut dire que les deux petites semaines de tournage mises à disposition du réalisateur ne lui ont guère donné la possibilité de peaufiner son œuvre. L’intrigue se situe en 1905. Le bandit Mark (catastrophiquement interprété par Jean-Marie Lemaire) dérobe à ses quatre complices (plus risibles les uns que les autres, ce qui n’aide pas vraiment le film à démarrer sur des bases solides) un coffret plein d’or et trouve refuge dans un vaste château. Les lieux sont déserts, à l’exception de deux jeunes filles, Eva et Elisabeth, (Brigitte Lahaie et Franka Mai) qui se présentent comme deux domestiques mais semblent cacher un étrange secret. Comme les demoiselles ne sont guère farouches et comme ce bon vieux Jean Rollin a les fantasmes tenaces, les corps gironds se dénudent bien vite et s’accouplent sans vergogne.

Au bout d’un temps jugé suffisamment long (interminable même, pour la plupart des spectateurs), l’intrigue évolue un peu et notre duo de charme est rejoint par plusieurs autres jeunes femmes, venues célébrer avec elles une cérémonie nocturne, secrète et mystérieuse, qui s’avère être un culte vampirique. En effet, en ce début de siècle, de nombreux médecins n’hésitent guère à faire boire aux gens souffrant d’anémie un bon verre de sang de bœuf frais. Peu à peu, les abattoirs se muent donc en endroits à la mode où les dames de la haute bourgeoisie viennent faire rosir leurs joues. Certaines d’entre elles décident de pousser l’expérience plus loin, en se nourrissant directement à la source et en préférant au sang du bovidé celui de l’homme… Notre bandit en cavale est donc en passe de devenir le plat de résistance de cette secte de buveuses de sang exclusivement féminine.

La belle faucheuse

L’idée est séduisante et joyeusement transgressive, d’autant que le vampirisme se défait ici de ses habituels atours surnaturels pour prendre les allures d’une lubie, non loin des sanglants exploits attribués à la Comtesse Bathory. Mais il eut fallu une mise en scène à la hauteur et des acteurs un peu plus aguerris pour qu’elle puisse fonctionner correctement, même si Fascination est souvent considéré outre-Atlantique comme l’une des œuvres les plus « accessibles » de Rollin. Ce dernier soigne en effet l’aspect esthétique de son film, nous gratifiant d’un générique léché et d’une séquence prologue dans un abattoir magnifiquement photographié par le chef opérateur Georgie Fromentin, très porté sur les couleurs rouges et orangées. Et puis il y a cette scène, brève mais joliment inspirée, où Brigitte Lahaie, nue sous une grande cape noire, brandit une énorme faux et tue ceux qui entravent son passage. Cette vision de la Mort, l’une des plus érotiques et des plus surréalistes qu’on ait vues de mémoire de cinéphile, est probablement un des éléments les plus mémorables de Fascination. Elle fut d’ailleurs reprise sur la plupart des affiches internationales du film.

 

© Gilles Penso

QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ? (1988)

Dans un monde parallèle où les personnages de dessin animé côtoient les êtres humains, un lapin héros de cartoons est accusé de meurtre…

WHO FRAMED ROGER RABBIT

 

1988 – USA

 

Réalisé par Robert Zemeckis

 

Avec Bob Hoskins, Christopher Lloyd, Joanna Cassidy, et les voix de Charles Fleischer, Stubby Kaye, Mel Blanc, Lou Hirsch

 

THEMA MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS

Qui veut la peau de Roger Rabbit ? est un film rare et précieux, parce que peu de cinéastes auraient été capables de prendre en main un tel projet avec autant de maestria. Sans l’influence, l’opiniâtreté et l’enthousiasme de Steven Spielberg, voir Mickey Mouse et Bugs Bunny se donner la réplique ou Donald Duck et Daffy Duck se lancer dans un récital à quatre mains serait resté un fantasme inassouvi. Sans la minutie et la virtuosité de Robert Zemeckis, jamais l’interaction entre les toons et les êtres humains ne serait allée aussi loin, franchissant un cap qu’aucun film ultérieur n’est parvenu à ce jour à dépasser. Ça n’était pourtant pas gagné d’avance. Lorsque le roman « Qui a censuré Roger Rabbit ? » de Gary K. Wolf sort en librairie en 1981, rien ne le prédestine à priori à intéresser le studio Disney. Cette enquête policière située dans des années 40 alternatives, où les héros de dessins animés et les personnages en chair et en os se côtoient, parle tout de même de meurtres, d’alcoolisme et même de pornographie ! Mais Ron Miller, alors président de Disney, se laisse séduire par le concept et y voit un gros potentiel, après une révision complète des aspérités du récit bien sûr. Ce sera selon lui l’occasion de retrouver le grain de folie d’autres œuvres du studio mixant les acteurs réels et les créatures animées (Mary Poppins, L’Apprentie-sorcière, Peter et Elliott et consorts). Mais le projet est jugé trop coûteux et dort pendant quelques temps dans les tiroirs.

C’est la nomination de Jeffrey Katzenberg à la tête du studio Disney, l’arrivée de Steven Spielberg comme co-producteur et l’entrée en scène de Robert Zemeckis (en odeur de sainteté après les succès d’A la poursuite du diamant vert et Retour vers le futur) qui relancent Roger Rabbit, budgété à trente millions de dollars (une fortune à l’époque) et porté par une vision claire du réalisateur : une interaction permanente entre humains et toons, une mise en scène dynamique digne des films d’action de l’époque, une technique parfaite et invisible. En gros, Zemeckis n’aime pas la manière dont les films comme Peter et Elliott, trop statiques à son goût, gèrent le mélange animation/prises de vues réelles. Il veut révolutionner cette méthode. Pour y parvenir, il s’adjoint les services de Richard Williams (signataire des génériques du Retour de la panthère rose et de sa séquelle), qu’il nomme réalisateur de toutes les séquences d’animation. Œuvre conjointe de Jeffrey Price et Peter S. Seaman, le scénario reprend la trame principale du roman. Nous sommes en 1947, dans un Los Angeles parallèle. Hollywood jouxte la ville de Toontown, où vivent les personnages de dessins animés. Roger Rabbit, lapin acteur qui tient la vedette des cartoons produits par la compagnie Marron, est marié à la plantureuse Jessica Rabbit, une pin-up animée qui se produit dans les cabarets. Or un jour, il se retrouve accusé du meurtre de Marvin Acme, supposé entretenir une relation avec Jessica. Clamant son innocence, le lapin supplie le détective humain Eddie Valiant (Bob Hoskins) de rechercher le véritable assassin…

Un miracle

Humour violent, pastiches, personnages hyper-sexualisés… Nous sommes clairement plus proches ici de l’univers de Tex Avery que de celui de Walt Disney. En ce sens, Quoi veut la peau de Roger Rabbit ? fait un peu « tache » dans le monde alors aseptisé du studio de Mickey. D’autant que Robert Zemeckis ne se réfrène pas, transformant même Christopher Lloyd (ce bon vieux Doc Brown) en un super-vilain terrifiant capable de dissoudre les Toons récalcitrants dans un liquide bouillonnant à base de térébenthine, d’acétone et de benzène : la « Trempette ». La démonstration qu’il donne de cette redoutable mixture donne d’ailleurs lieu à une séquence à coup sûr traumatisante pour les tout jeunes spectateurs. Mais ce traitement parfois sombre de thématiques à priori enfantines est l’apanage de la compagnie Amblin, qui coproduit le film et entend bien le marquer de son empreinte. Techniquement, artistiquement, visuellement, rythmiquement, musicalement (Alan Silvestri y est en très grande forme), Qui veut la peau de Roger Rabbit ? est un véritable miracle, une œuvre-somme qui ose les ruptures de ton et le mélange des genres avec une audace folle qui aurait pu virer au patchwork ou à l’indigestion. Mais Zemeckis et Spielberg tiennent bon, trouvent l’équilibre parfait et accouchent d’un classique que personne – ni le Joe Pytka de Space Jam, ni le Henry Selick de Monkeybone, ni même le Joe Dante des Looney Tunes passent à l’action – ne parviendra à égaler. Les aventures du lapin facétieux se déclineront par la suite à l’occasion de trois courts-métrages : Bobo Bidon (1989), Lapin Looping (1990) et Panique au Pique-Nique (1993).

 

© Gilles Penso

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BEASTER DAY (2014)

À l’approche du week-end de Pâques, un lapin géant mutant et anthropophage sème la panique dans une petite ville américaine

BEASTER DAY : HERE COMES PETER COTTONHELL

 

2014 – USA

 

Réalisé par John Bacchus

 

Avec Peter Sullivan, Marisol Custodio, Jon Arthur, Kristina Beaudouin, Valerie Bittner, Autumn Bodell, Darian Caine, Tom Cikoski, Alyssa Dodge, Matthew Dolan

 

THEMA MAMMIFÈRES

Malgré le visuel alléchant du poster de Beaster Day et son postulat plein de promesses, nous aurions dû nous méfier : son réalisateur John Bacchus est l’homme qui osa commettre Kinky Kong, pastiche stupide et graveleux de King Kong. Spécialisé dans les parodies cheap de films fantastiques garnies généralement de séquences érotiques (The Erotic Witch Project, Mistress Frankenstein, Vampire Obsession, Zombiez, Batbabe : The Dark Nightie), notre homme se lance donc en 2014 dans Beaster Day dont il signe non seulement la mise en scène mais aussi l’écriture, la production, les images, le montage et les effets spéciaux, le tout sous le pseudonyme de The Snygg Brothers. Et comme on pouvait le craindre, le résultat est globalement calamiteux. Le point de départ laisse rêveur : dans une petite ville américaine qui s’apprête à fêter le week-end de Pâques, un lapin géant assoiffé de sang surgit soudain et se met à assassiner un par un les habitants de la ville. Alors que la population commence à s’alarmer face à ces massacres en série inexplicables, le maire (John Paule Fedele), un dilettante en chemise hawaïenne, refuse d’admettre la réalité de la menace. Lorsque Doug (Peter Sullivan), un employé de la fourrière locale zélé et stupide, se rend compte du danger, il tente d’avertir ses collègues. « C’est l’apocalypse, mais il n’y avait pas quatre cavaliers », hurle-t-il à qui veut l’entendre. « Savez-vous ce que j’ai vu ? Un lapin cannibale de 15 mètres ! » Il ne pourra compter que sur Brenda (Marisol Custodio), une actrice en herbe contrainte de travailler à ses côtés si elle ne veut pas que son père lui coupe les vivres, pour l’aider à sauver la situation…

Sur la base de ce scénario invraisemblable, Beaster Day ne se prend évidemment pas au sérieux, cultivant des séquences d’humour plus pataudes les unes que les autres malgré un prologue qui laissait espérer un peu plus d’ironie (le mariage où le fils s’en prend publiquement à son père et sa nouvelle épouse). Les interminables monologues exaltés de Doug ne font pas rire et sont probablement conçus pour que le film atteigne la durée d’un long-métrage. D’autres longues séquences de dialogues (les échanges entre Brenda, son père et sa belle-mère) semblent vouloir enrichir la caractérisation de certains personnages mais ne mènent finalement nulle part. Les seuls moments modérément drôles (quoique furtifs) sont liés à quelques mises à mort absurdes (l’homme qui continue à fumer après avoir été décapité, la fille au corps ouvert en deux qui veut absolument envoyer un tweet avant son trépas). Du côté du gore, Beaster Day s’avère généreux : doigts coupés, main tranchée, bras arraché, œil extirpé, corps coupé en deux, décapitation, démembrement, bref le sang coule à flot. John Bacchus ne recule pas non plus devant un peu de nudité gratuite, ce qui selon lui ne peut pas faire de mal. Et puis il y a le monstre…

Lapin crétin

Avec ce concept de lapin mutant géant et anthropophage, on ne s’attendait évidemment pas à une créature particulièrement spectaculaire ou effrayante, surtout si l’on tient compte du budget du film (environ 150 000 dollars en tout et pour tout). Mais on n’imaginait pas l’ampleur du désastre ! Le monstre est une petite marionnette à baguettes conçue par Brett Piper. Ce dernier, spécialiste de la stop-motion, sait habituellement garnir ses petits films d’un bestiaire attrayant inspiré de l’œuvre de Ray Harryhausen (A Nymphoïd Barbarian in Dinosaur Hell, Arachnia, Queen Crab, Triclops et tant d’autres). Mais si le design de son lapin géant est intéressant, la manipulation de la bête nous afflige par sa maladresse. Car la marionnette est incapable de bouger correctement, se contentant de faire du sur-place en agitant mollement les pattes et la tête. Comme en outre son incrustation dans les prises de vues réelles laisse franchement à désirer et que ses victimes humaines jouent comme des savates (avec une palme pour la fille aux seins nus qui ne sait visiblement ni crier ni courir), le spectateur finit par trouver le temps long. Du coup les scènes un tant soit peu ambitieuse (comme l’attaque de la fille à cheval) tombent lamentablement à plat et le climax en pleines festivités de Pâques n’a aucune ampleur, les figurants courant sans conviction tandis que les effets spéciaux font ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire pas grand-chose.

 

© Gilles Penso

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GODZILLA VS KONG (2021)

Le roi des monstres et le roi des singes s’affrontent dans ce blockbuster titanesque où les humains ne sont que de simples figurants

GODZILLA VS KONG

 

2021 – USA

 

Réalisé par Adam Wingard

 

Avec Alexander Skarsgård, Kyle Chandler, Milie Bobby Brown, Rebecca Hall, Brian Tyree Henry, Shun Oguri, Eiza González, Julian Dennison

 

THEMA DINOSAURES I SINGES I ROBOTS I SAGA GODZILLA I KING KONG I MONSTERVERSE

Beaucoup plus chaotique qu’il ne l’aurait fallu, en grande partie à cause de négociations complexes entre les différents studios à la tête des franchises, le « MonsterVerse » initié par le Godzilla de Gareth Edwards s’articule comme il peut, cherchant toujours à imiter le modèle du « Marvel Cinematic Universe » en remplaçant les super-héros par des grands monstres. Ce quatrième épisode prend donc à la fois la suite de Kong : Skull Island et de Godzilla II : Roi des monstres, se situant chronologiquement 51 ans après le premier (qui se déroulait dans les années 70) et cinq ans après le second. Il ne s’agit donc pas d’un remake à proprement parler du King Kong contre Godzilla de Inoshiro Honda – même s’il en reprend de nombreuses composantes – mais d’une histoire originale s’efforçant non sans maladresse d’assembler en un tout cohérent deux mythologies parfaitement dissemblables. L’une des difficultés liées à cette lutte au sommet était bien sûr la différence de taille entre Kong et Godzilla. Car même si les dimensions du gorille ont considérablement été revues à la hausse dans Kong : Skull Island en prévision de cet affrontement, il ne mesurait encore « que » trente mètres de haut, soit 90 mètres de moins que le dinosaure radioactif. Pour éviter que ce film ne finisse par ressembler à un remake du cartoon burlesque Bambi Meets Godzilla, Kong mesure désormais près de 120 mètres de haut. Pour quelle raison ? « Il était encore en pleine croissance » se sont sans doute dit les scénaristes. Voilà qui donne une petite idée de la rigueur narrative de Godzilla vs. Kong.

De fait, si ce King Kong version 2021 est une incontestable réussite technique et artistique, multipliant les actions spectaculaires pour bien nous faire mesurer sa puissance et son statut d’icône universelle, Adam Wingard le fait tomber très tôt de son piédestal. À trop vouloir lui donner le rôle de « gentil toutou » qui parle le langage des signes et se prend d’affection pour une gamine sourde-muette, le film efface peu à peu toutes les couches qui faisaient de lui une créature royale et légendaire. Le voilà devenu l’émule du dragon de Peter et Elliott. Certes, la théorie nébuleuse de la terre creuse développée dans le scénario permet de plonger les spectateurs dans un monde perdu hérité de celui d’Arthur Conan Doyle, infesté de créatures mutantes antédiluviennes. C’est là que Wingard paie son tribut au King Kong original, bien plus qu’à travers ses petits clins d’œil pour fans aguerris (le nom Denham, le chiffre 33). Mais cet écart « exotique » n’est qu’une brève péripétie dont l’issue laisse perplexe. Au lieu de rendre à Kong sa légitime animalité monstrueuse, cette séquence le dote d’une hache et d’un trône, le muant en une sorte de roi chenu anthropomorphe. On croirait voir une version simiesque d’Arnold Schwarzenegger tel qu’il apparaissait à la fin de Conan le barbare ! Godzilla, lui, reste la force de la nature qu’il n’a jamais cessé d’être et se retrouve du coup moins altéré par le film, même si son temps de présence à l’écran est singulièrement amoindri.

Kong le barbare

Tout culmine vers le combat tant attendu, mais il faut d’abord supporter les pérégrinations un peu idiotes d’un podcasteur théoricien du complot (Brian Tyree Henry, l’ingrédient « cool » du film), de la jeune héroïne futée (Millie Bobby Brown, l’ingrédient « hype ») et de son copain nerd et trouillard (Julian Dennison, l’ingrédient « drôle »). Ce trio improbable et un brin exaspérant joue le rôle du grain de sable dans les rouages de la vilaine multinationale qui fomente d’odieux plans technologico-hégémoniques. Quant à l’excellent Kyle Chandler, il ne fait ici qu’un peu de figuration pour assurer artificiellement le lien avec le film précédent. Ironiquement, le comédien rencontrait déjà King Kong seize ans plus tôt dans la version de Peter Jackson. Ceci étant dit, la générosité du spectacle est indiscutable et la qualité des effets visuels saute aux yeux avec plus de panache que dans le très brouillon Godzilla II. Pour qui est sensible aux combats de catch entre grands monstres – donc logiquement tous ceux qui veulent voir un film titré Godzilla vs. Kong – la promesse est tenue. Une guest star vient même se joindre à la fête pour redynamiser le dernier acte et parachever ce festival de destructions massives. Sans doute trop porté par l’emphase du spectacle, le compositeur Tom Holkenborg se lâche en tirant tous azimuts, convoquant même des synthétiseurs façon Vangelis totalement hors sujet. Et puis, à y regarder de près, ce défouloir à grande échelle n’a aucune véritable portée dramatique. Nous sommes finalement beaucoup plus proches de Rampage que d’un « Choc des Titans » digne de ce nom. Pour preuve : ce rebondissement de dernière minute qui semble tout droit échappé de King Kong 2 ! Il faut aussi avouer qu’Adam Wingard partait avec un handicap : trois ans plus tôt, Steven Spielberg avait déjà dirigé avec fougue les grands monstres dans Ready Player One. Même s’ils y apparaissaient furtivement, la force évocatrice de leur intervention, amplifiée par une partition épique d’Alan Silvestri, était sacrément difficile à égaler.

 

© Gilles Penso

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BLACKENSTEIN (1973)

En pleine période de blaxploitation, même le monstre de Frankenstein change de couleur !

BLACKENSTEIN

 

1973 – USA

 

Réalisé par William H. Levey

 

Avec John Hart, Ivory Stone, Andrea King, Liz Renay, Joe De Sue, Roosevelt Jackson, Nick Bolin, Karin Lind, Yvonne Robinson

 

THEMA FRANKENSTEIN

Blacula ayant remporté un petit succès auprès des amateurs d’épouvante et de blaxploitation, il était logique que quelqu’un s’attelle dans la foulée à un Blackenstein (que les distributeurs jugèrent bon de sous-titrer « The Black Frankenstein » pour ceux qui n’auraient pas compris l’allusion !). Le principe consiste une fois de plus à moderniser un mythe classique en confiant tous les rôles principaux à des acteurs noirs, à l’exception de John Hart, un Christopher Lee du pauvre qui incarne ici l’éminent docteur Stein. Ce dernier officie dans une clinique aux allures de château baroque et son labo, véritable foire d’empoigne électronique, est empli d’appareils rectangulaires, de boutons, de boules et de leviers. Une partie de cet équipement, conçu par Kenneth Strickfaden, provient directement des décors du Frankenstein original. Un beau jour, l’une de ses anciennes élèves, la jolie Winifred Walker (Ivory Stone), lui rend visite et implore son aide. Son fiancé Eddie Turner (John DeSue) est en effet revenu du Viet Nam dans un bien piteux état. L’explosion d’une mine ayant arraché ses bras et ses jambes, il est désormais cloué sur un lit à l’hôpital des vétérans.

Visiblement, Winifred a frappé à la bonne porte, car ce bon vieux docteur Stein, Prix Nobel pour ses travaux dans la génétique, aimerait expérimenter une greffe d’organes sur Eddie, à l’aide d’un sérum miracle à base d’ADN (?) qu’il a mis au point. Winifred propose donc ses services comme assistante, mais Malcomb (Roosevelt Jackson), l’homme à tout faire de la clinique, tombe amoureux d’elle, et lorsqu’elle réfrène ses ardeurs, il décide de se venger en remplaçant le fluide génétique (??) d’Eddie par celui d’un autre patient pris d’accès incontrôlables de fureur. Du coup, après l’opération, notre vétéran aux membres greffés ne se sent pas dans son assiette. Le soir même, il se relève en poussant des grognements et se met à déambuler en ville en écartant les bras comme Boris Karloff. Sans explication, il a désormais un crâne hypertrophié cubique, une tignasse afro abondante, une peau livide, une taille avoisinant les deux mètres de haut et une peau insensible aux balles.

Tripes et boyaux

De retour à l’hôpital des vétérans, notre monstre retrouve un infirmier qui l’humiliait et lui arrache un bras. Puis il attaque un couple dans le voisinage, éventrant la femme et mangeant ses tripes ! Désormais, tous les soirs sont scandés par des sorties sanglantes où le gore – maladroit mais généreux – éclabousse les écrans avec ardeur. Les victimes suivantes de la créature insatiable sont une jeune fille abandonnée par son petit ami dans les bois, puis une femme à la sortie d’un cabaret qui, en le voyant, reste figée en hurlant et en exhibant son opulente poitrine ! Le final ne recule évidemment devant aucun excès, exhibant tripes et boyaux ainsi que des flots de sang orange fluorescent. On ne saurait dire, des trucages artisanaux, du jeu des acteurs désespérant, de la mise en scène digne d’un Jess Franco fatigué, de la musique outrancière ou du scénario risible, ce qui bat les records de médiocrité dans le film. Le plus étonnant est probablement le fait que cet improbable métrage ne cherche jamais à se positionner sous l’angle de la parodie, ni même à cultiver un quelconque humour. Or comment peut-on décemment réaliser un film qui s’appelle Blackenstein en se prenant au sérieux ?

 

© Gilles Penso

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GODZILLA, MOTHRA ET KING GHIDORAH (2001)

Repassé dans le camp des « méchants », Godzilla affronte deux de ses adversaires les plus célèbres : le dragon Ghidrah et le papillon Mothra

GOJIRA, MOSURA, KINGU GIDOR : DAIKAIJÛ SÔKÔGEKI

 

2001 – JAPON

 

Réalisé par Shusuke Kaneko

 

Avec Chiharu Niiyama, Ryûdô Uzaki, Masahiro Kobayashi, Shirô Sano, Takashi Nishina, Kaho Minami, Shin’ya Ohwada

 

THEMA DINOSAURES I INSECTES ET INVERTÉBRÉS I DRAGONS I SAGA GODZILLA

Godzilla, Mothra et King Ghidorah prend le même point de départ que le film précédent (Le Japon a subi des attaques répétées de Godzilla depuis 1954 puis une période d’accalmie) mais ne s’y raccorde pas vraiment, puisque le monstre disparaissait dans un trou noir, alors qu’ici un sous-marin nippon le découvre en train de nager sous l’océan. Le scénario nous apprenant que Godzilla n’a pas été vu depuis cinquante ans, tout semble se passer comme si chaque opus du cycle « Millennium » était une séquelle indépendante du premier film. Bientôt, les accidents étranges se multiplient. Des motards sont ensevelis sous un tunnel qui s’effondre tandis qu’apparaît ce qui ressemble à la tête d’un reptile géant. Plus tard, des fêtards pillent une boutique et s’enfuient dans une barque, lorsque surgit des eaux un monstre aux allures de chenille géante. Une présentatrice spécialisée dans les docu-fiction bon marché et racoleurs décide alors de mener sa propre enquête et découvre que d’anciennes légendes parlent de Ghidrah et Mothrah comme des gardiens séculaires.

Bientôt, un monstre bizarre fait son apparition. Tout le monde semble le prendre pour Godzilla, alors que sa morphologie n’a pourtant pas grand-chose à voir avec « le roi des monstres » : une peau rouge, une corne nasale, de grandes oreilles, un dos cuirassé… Cet émule du Barugon de la saga Gamera, à l’aspect peu crédible, semble marquer un retour au look des monstres des années 70, ce que confirment Mothra, dont les grands yeux phosphorescents donnent à sa tête les allures d’un cockpit d’hélicoptère, et Ghidrah, qui ressemble plus que jamais à un dragon chinois traditionnel. Si le papillon géant conserve son rôle de protecteur de la Terre, le monstre tricéphale oublie ses origines extraterrestres habituelles et sa nature maléfique pour devenir lui aussi un gardien de la planète.

Les Gardiens de la Terre

Ici, c’est Godzilla qui assure le rôle de méchant. Traité comme une sorte de dinosaure psychopathe et impitoyable, il possède un nouveau look agressif et un regard désespérément vide. Son surgissement dans un port, filmé en contre-plongée extrême, avec un navire soulevé par une énorme lame de fond qui retombe juste devant la caméra, est joyeusement excessif. Repassé officiellement du côté des vilains, Godzilla se débarrasse rapidement du monstre rouge puis n’hésite pas à détruire d’un coup de queue un hôpital avec des enfants ! Si les costumes des monstres manquent singulièrement de réalisme, leurs incrustations dans les prises de vues réelles sont plutôt réussies, avec un sens indéniable de la démesure, et les scènes de destructions franchement spectaculaires, leur point culminant étant une explosion nucléaire en pleine ville, vue depuis la fenêtre d’une école. Le clou du spectacle est bien sûr l’affrontement entre Godzilla, Mothra (qui le bombarde de centaines de projectiles acérés) et Ghidrah (qui lui octroie quelques morsures électriques paralysantes). Si les personnages humains des films précédents attiraient encore un peu la sympathie, ils nous sont ici tous indifférents, tant ils versent dans le cliché et la caricature. C’est un des gros points faibles de cet étonnant opus qui semble vouloir inverser la tendance de tous les films précédents.

 

© Gilles Penso

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LES RAISINS DE LA MORT (1978)

Du vin contaminé transforme les habitants d’un village viticole en mutants assoiffés de chair et de sang…

LES RAISINS DE LA MORT

 

1978 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Marie-Georges Pascal, Félix Marten, Serge Marquand, Mirella Rancelot, Patrice Valota, Patricia Cartier, Michel Herval

 

THEMA MUTATIONS I SAGA JEAN ROLLIN

Délaissant provisoirement ses femmes vampires fétiches suite à l’échec cuisant de Lèvres de sang, Jean Rollin se détourne en 1978 des films pornographiques de bas-étage qu’il enchaîne pour des raisons purement alimentaires et s’attaque à une nouvelle thématique par l’entremise des Raisins de la mort, en brodant autour d’une histoire imaginée par Jean-Pierre Bouyxou. L’idée des producteurs Jean-Marc Ghanassia et Claude Guedj, à l’initiative du film, est visiblement de surfer sur la vogue du film de zombies amorcée dix ans plus tôt avec La Nuit des morts-vivants. Plus porté sur la poésie macabre que sur l’horreur graphique, Rollin accepte malgré tout cette proposition, s’empare avec joie du budget d’un million de francs mis à sa disposition et se lance dans Les Raisins de la mort en espérant y injecter un peu de son style et de sa sensibilité.

Son héroïne, Elisabeth, se rend dans un petit village viticole au beau milieu de la campagne aveyronnaise où elle doit rejoindre son fiancé. Mais dès le voyage en train, les choses tournent mal. Un homme au visage en partie défiguré et au comportement étrange entre dans son compartiment, assassine sa compagne de voyage et s’en prend à elle. S’échappant de justesse, Elisabeth gagne le village au pas de course et découvre que tous les habitants ont subi une inquiétante métamorphose : leur corps se décompose progressivement, et ils sont mus par des pulsions meurtrières, agissant par moments comme de véritables zombies. Ils s’entretuent tous joyeusement, et la pauvre jeune femme passe donc la majeure partie du film à jouer à cache-cache dans les ruelles pavées et la rase campagne aveyronnaise pour se soustraire à leurs griffes. Pour l’anecdote, le scénariste Bouyxou joue lui-même deux zombies différents dans le film, au beau milieu d’un tournage réalisé pendant quatre semaines dans des conditions compliquées à cause de très basses températures frigorifiant littéralement sur place les comédiens et leurs maquillages spéciaux.

Le gros rouge qui tache

Le fin mot de cette histoire rocambolesque ne manque pas d’ironie : ces affreuses mutations sont dues à un nouveau type de pesticide employé sur les raisins. Tous les buveurs de vins sont donc contaminés ! Elisabeth est finalement sauvée par un duo improbable de chasseurs, qui préfèrent la bière au gros rouge et ont donc échappé à la transformation. Fort de ce postulat récréatif, Les Raisins de la mort collectionne les séquences mi-horrifiques mi-surréalistes, comme cette belle aveugle décapitée sur le pas de sa porte, ou cette jeune femme dont la poitrine dénudée est transpercée par une fourche ! Ne renonçant ni à son goût de la poésie morbide, ni à ses polissonneries coutumières, Rollin met également en scène Brigitte Lahaie, dans le rôle d’une villageoise non encore contaminée mais déjà ralliée à la cause du mal. Son apparition en chemise de nuit, flanquée de deux molosses canins, n’est pas sans nous rappeler Edith Scob dans Les Yeux sans visage. Mais la comparaison s’arrête là. Car comme souvent dans l’œuvre de Jean Rollin, toutes ces bonnes intentions sont en partie gâchées par un rythme terriblement lent, des dialogues saugrenus et des comédiens assez catastrophiques.

 

© Gilles Penso

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GODZILLA VS MEGAGUIRUS (2000)

En voulant détruire Godzilla, des scientifiques créent un trou noir qui provoque une invasion d’insectes géants

GOJIRA TAI MEGAGIRASU : JÎ SHÔMETSU SAKUSSEN

 

2000 – JAPON

 

Réalisé par Masaaki Tezuka

 

Avec Misato Tanaka, Shôsuke Tanihara, Masatô Ibu, Yuriko Hoshi, Toshiyuki Nagashima, Kôichi Ueda

 

THEMA DINOSAURES I INSECTES ET INVERTÉBRÉS I SAGA GODZILLA

Avec Godzilla vs Megaguirus, l’ère « Millennium » de la saga Godzilla affirme sa singularité : non seulement les films ne se suivent pas mais en outre ils ne respectent pas du tout la même continuité, chaque nouvel épisode ignorant les péripéties du précédent, comme si les trames se déroulaient dans une série d’univers alternatifs. Ainsi cet opus commence-t-il par des actualités télévisées racontant les méfaits de Godzilla en 1954 (via une reconstitution modernisée de quelques scènes du film original), puis en 1966 où on le voit se nourrir d’énergie atomique. Nous apprenons que le gouvernement a décidé de déplacer la capitale du Japon à Osaka, de fermer les usines nucléaires et de développer de nouvelles sources d’énergie. Or Godzilla ressurgit en 1996, détruit tout sur son passage et occasionne plusieurs morts. Le « roi des monstres » n’est donc plus l’être quasi-christique du film précédent mais à nouveau une force de la nature indestructible, se soustrayant aux notions de bien et de mal comme dans le premier film d’Inoshiro Honda.

La jeune major Kuriko, qui a vu Godzilla éliminer toute son escadrille, voue dès lors une haine au grand monstre qui n’est pas sans rappeler celle du capitaine Achab de « Moby Dick ». L’action nous transporte ensuite en 2001, époque où les scientifiques semblent avoir trouvé le moyen de détruire Godzilla à l’aide d’un trou noir miniaturisé. Mais en effectuant des tests, ils ouvrent un trou de ver qui laisse échapper un insecte géant. Avant de repartir d’où il vient, ce dernier pond un œuf qui atterrit dans les égouts de Tokyo. Une affreuse créature en surgit bientôt – sorte de croisement entre un crustacé, une libellule et un scorpion – et commence à massacrer les passants. Les scènes d’horreur qui s’ensuivent, inspirées visiblement d’Aliens, surprennent dans le cadre d’un Godzilla, d’autant que le ton de cet opus semblait être adapté à un jeune public.

Combat au sommet

Le film enchaîne dès lors les séquences très ambitieuses, comme le major qui s’accroche au flanc de Godzilla en pleine mer pour lui coller un traceur, le quartier de Shibuya en partie immergé sous les flots ou les nuées d’insectes géants qui s’attaquent à Godzilla sur une île. Mais le plat de résistance reste à venir : Megaguirus, un insecte titanesque au faciès reptilien, à la peau rugueuse comme celle d’un crustacé et à la queue de scorpion, qui tient son nom d’une créature préhistorique réelle, la libellule géante Meganeura. A l’instar de Rodan, il a la capacité de faire s’écrouler les buildings en provoquant des hautes fréquences avec la vibration de ses ailes. Un combat au sommet entre le redoutable invertébré et Godzilla est donc au menu, en plein centre de Tokyo, tandis que se dessine une romance un peu caricaturale entre la jolie major et un jeune inventeur maladroit. Privilégiant l’usage intensif de maquettes pour visualiser les destructions de la ville, le réalisateur Masaaki Tezuka expérimente diverses techniques de prises de vues, alternant les ralentis et les accélérés, mêlant les effets numériques et physiques, et acheminant le film vers un final totalement ouvert laissant imaginer que Godzilla a été aspiré par un trou noir. Mais le film suivant ignorera cette péripétie pour repartir sur des bases à nouveau très différentes.

 

© Gilles Penso

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FAUSTO 5.0 (2001)

« La Damnation de Faust » revue et corrigée par un collectif de cinéastes espagnols qui ne reculent devant aucun tabou…

FAUSTO 5.0

 

2001 – ESPAGNE

 

Réalisé par Isidro Ortiz, Alex Ollé et Carlos Padrisa

 

Avec Miguel Angel Solá, Najwa Nimri, Raquel González, Eduard Fernández, Juan Fernández

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Énième variante moderne du mythe faustien, Fausto 5.0 est une initiative pour le moins atypique. Œuvre collective du réalisateur de pubs Isidro Ortiz et des membres de la troupe de théâtre expérimental La Fura del Baus, il clôt une trilogie amorcée avec la pièce « Faust 3.0 » et poursuivie sous la forme d’un opéra, « La Damnation de Faust ». Mais il n’est nullement nécessaire d’avoir assisté aux deux spectacles susnommés pour pouvoir appréhender ce long-métrage. Il suffit simplement d’être familier avec la légende imaginée par Gœthe, très librement réadaptée ici en un exercice surprenant qui évoque tour à tour les dessins d’Enki Bilal, les films de David Lynch, L’Echelle de Jacob ou encore La Secte sans Nom. Le vieillard Faust s’est ici mué en docteur Fausto, chirurgien spécialisé dans l’opération de patients en phase terminale. Cerné de toutes parts par la mort, il mène une vie triste et morose qui le pousse parfois à quelques accès suicidaires. Il échappe ainsi de peu à la mort sur le quai d’un train lancé à vive allure.

Lors d’une convention médicale qui se tient à Barcelone, Fausto est abordé par un homme étrange et bavard, Santos Vella, qui prétend avoir été l’un de ses patients, miraculeusement sauvé après une ablation de l’estomac. Fausto tente de se débarrasser de cet importun qui le rend mal à l’aise et dont il n’a gardé aucun souvenir. Mais Vella le suit partout, et lui promet qu’il est capable d’assouvir tous ses désirs, y compris les moins avouables. Peu à peu, le mortifère Fausto accepte de se laisser tenter, comme si les promesses de Vella étaient susceptibles de le « ramener à la vie »… Véritable merveille esthétique, combinant une direction artistique impeccable, des décors superbement sinistres (impossible d’y reconnaître la lumineuse et colorée Barcelone), une photographie glaciale, des effets spéciaux très inventifs et une bande son pointilleuse, Fausto 5.0 ne se soucie hélas pas autant du sens du détail quant à la caractérisation de ses personnages. Et si l’interprétation de Miguel Angel Sola (le taciturne Fausto) et Eduard Fernandez (le pétillant Vella, récipiendaire à cette occasion du prix Goya du meilleur interprète en 2002) est savoureuse, leur personnalité et leur psychologie n’évitent pas le piège de l’archétype sans réelle profondeur.

On repousse les limites…

Difficile, donc, de se sentir personnellement concerné par la descente aux enfers du bon docteur, et ce malgré une poignée de séquences choc qui repoussent les limites de ce qu’on ose traditionnellement montrer sur un écran de cinéma. Notamment le héros au ventre ouvert qui se fait dévorer les intestins par un chien affamé, ou la scène d’amour sur une table d’opération avec une fille qui ne doit pas avoir plus de douze ans ! Mais comme les objectifs narratifs et thématiques des auteurs du film demeurent flous, Fausto 5.0 finit par donner la sensation d’un bel objet un peu creux. Tous ces talents artistiques méritaient probablement de se mettre au service d’une meilleure construction dramatique. Malgré ses carences, Fausto 5.0 a raflé de nombreuses récompenses à travers le monde, notamment le Grand Prix du festival Fantastic’Arts de Gerardmer en hiver 2002.

 

© Gilles Penso

 

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