MANNEQUIN (1987)

Un jeune homme tombe amoureux d’un mannequin de vitrine qu’il a sculpté… et qui devient soudain vivant !

MANNEQUIN

 

1987 – USA

 

Réalisé par Michael Gottlieb

 

Avec Andrew McCarthy, Kim Cattrall, James Spader, G.W. Bailey, Carole Davis, Stephen Vinovich, Christopher Maher, Meschach Taylor

 

THEMA OBJETS VIVANTS

C’est en se promenant un jour devant la vitrine d’un grand magasin que le réalisateur et scénariste Michael Gottlieb a l’idée de Mannequin. Un effet d’éclairage et un reflet dans la vitre créent sous ses yeux une illusion d’optique furtive qui lui donnent la sensation de voir l’un des modèles exposés devant lui se mettre à bouger. Pourquoi ne pas faire reposer un film entier sur ce principe ? Consciemment ou non, Gottlieb se lance ainsi dans une relecture de la comédie musicale Un caprice de Vénus de William A. Seiter, elle-même directement inspirée du célèbre mythe de Pygmalion. Le principe est simple : une comédie romantique fantastique dans laquelle un sculpteur s’éprend d’une de ses créations qui soudain prend vie. Une autre source d’inspiration affleure alors : l’épisode « After Hours » de La Quatrième dimension. Si la 20th Century Fox accepte de s’embarquer dans l’aventure, c’est à conditions de packager correctement le film pour qu’il puisse plaire au plus grand nombre. Au lieu de superstars, le studio mise sur des visages charmants qui attireront autant les filles que les garçons. Andrew McCarthy (St Elmo’s Fire, Pretty in Pink) hérite donc du rôle du jeune Pygmalion et Kim Cattrall (Police Academy, Les Aventures de Jack Burton) de sa création. En amont du tournage, la future Samantha de Sex and the City pose pendant plusieurs semaines dans un atelier de Santa Monica pour qu’un artiste puisse sculpter un mannequin en plastique qui lui ressemble. Six modèles seront finalement créés, chacun affichant une expression légèrement différente.

Le prologue burlesque se situe dans l’Égypte antique. Refusant un mariage arrangé, Emma Hesire (Kim Cattrall) se déguise en momie et part se cacher dans une pyramide. Malgré l’insistance de sa mère, elle implore les dieux de lui offrir l’amour véritable… puis se volatilise aussitôt. Et nous voilà dans la ville de Philadelphie en 1987, face aux difficultés quotidiennes de Jonathan Switcher (Andrew McCarthy), un jeune artiste incapable de garder un travail plus d’une journée à cause d’une maladresse digne de Pierre Richard ou du Peter Sellers de La Party. Un jour, il découvre dans la vitrine du grand magasin Prince and Company l’un des mannequins qu’il avait sculptés : une très belle jeune femme en plastique sur laquelle il s’était particulièrement appliqué. Suite à un concours de circonstance qui lui permet de sauver la vie de Madame Timkin (Estelle Getty), propriétaire des lieux, il se retrouve embauché dans le magasin et découvre avec stupeur que son mannequin est capable de se transformer en femme bien vivante. Jonathan s’apprête à vivre une étrange idylle avec Emmy, cette créature visiblement habitée par l’esprit de la princesse égyptienne du prologue. Mais lui seul est capable de la voir autrement que comme un pantin figé…

Les limites de la beauté plastique

Paresseux, le scénario de Michael Gottlieb et Edward Rugoff s’appuie beaucoup trop sur le capital sympathie d’Andrew McCarthy et sur le charme de Kim Cattrall sans chercher à transcender leurs personnages par une écriture solide. Les ressorts comiques de cette situation insolite s’épuisent donc très rapidement et les gags poussifs que le réalisateur enchaîne mécaniquement atteignent rarement leur objectif, faute d’un timing adéquat. Certes, quelques répliques font mouche (« tu crois qu’on devrait appeler notre premier enfant Pinocchio ? ») mais c’est tout de même un peu léger. La musique éléphantesque de Sylvester Levay (Supercopter, Cobra) n’arrange évidemment pas les choses. C’est lorsqu’intervient cet interminable clip musical au cours duquel les deux héros passent la nuit dans le grand magasin à essayer toutes sortes de tenues que le concept de Mannequin atteint définitivement ses limites. Et nous ne sommes alors pas même à la moitié du métrage ! Même les personnages secondaires peinent à exister tant le trait est forcé (le décorateur exubérant, le vigile hargneux, la petite amie fourbe), même si l’on s’amuse à découvrir James Spader en début de carrière dans le rôle d’un jeune arriviste aux dents longues. Bien sûr, le scénario permet une seconde lecture dans laquelle l’éveil à la vie d’Emmy ne serait que le fantasme immature d’un jeune homme incapable de se confronter au monde réel. Après tout, n’est-il pas longtemps le seul à voir la jeune femme s’animer ? Mais si tel est le cas, cette belle histoire d’amour fantastique prendrait des atours malsains et glauques, le mannequin jouant rien moins que le rôle d’une poupée gonflable ! Gros succès malgré des critiques assassines, Mannequin aura droit à une suite en 1991, réalisée par Stewart Raffill et incarnée par un nouveau casting.

 

© Gilles Penso

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MIDSOMMAR (2019)

Pendant le solstice d’été, les célébrations païennes qui battent leur plein dans la campagne suédoise virent progressivement au cauchemar…

MIDSOMMAR

 

2019 – USA / SUÈDE

 

Réalisé par Ari Aster

 

Avec Florence Pugh, Jack Reynor, William Jackson Harper, Will Poulter, Julia Ragnarsson, Anna Åström, Liv Mjönes, Isabelle Grill

 

THEMA DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Le succès-surprise d’Hérédité a soudain placé l’auteur/réalisateur Ari Aster sous le feu des projecteurs. S’apprête-t-il à devenir l’un des fers de lance de la nouvelle vague du cinéma d’horreur ? C’est en tout cas ce que pense la compagnie de production suédoise B-Reel Films, qui lui propose de se lancer dans un slasher situé en Scandinavie. Pas très attiré par cette idée qui lui semble éloignée de sa sensibilité, il se ravise en envisageant un récit dont le moteur serait un jeune couple au bord de la rupture. Une fois ses personnages centraux définis, Aster construit l’enveloppe « horrifique » de ce qui finit par devenir Midsommar, un nom générique qu’on pourrait traduire par « mi-été » et qui englobe un ensemble de fêtes ancestrales célébrées en Europe du Nord pendant le solstice d’été. Mais si cette tradition tenace – à base de feux de joie, de banquets, de chants et de danses – est effectivement ancrée dans la culture scandinave, les rituels qu’imagine Aster s’éloignent volontairement de la réalité pour lui permettre de bâtir une fable moderne virant progressivement au cauchemar. Contrairement à Hérédité, Midsommar se passe de visages connus du public. Aster opte pour une poignée de jeunes comédiens expérimentés et solides, avec en tête Florence Pugh (The Young Lady, Passenger) et Jack Reynor (Transformers 4, HHhH). Une fois son casting complet, il s’installe avec son équipe pendant tout l’été 2018 dans des extérieurs naturels hongrois censés représenter la campagne suédoise ensoleillée.

Dani est inquiète. Sa sœur, à l’équilibre mental très fragile, est injoignable après lui avoir envoyé plusieurs messages alarmants. Pour partager ses craintes, elle appelle Christian. Celui-ci lui prête une oreille attentive, mais on le sent assez distant. À vrai dire, ce couple semble battre de l’aile, lié par une relation qui n’est visiblement plus qu’un simulacre. Ari Aster dépeint ses personnages avec beaucoup de justesse et les dirige à la perfection. Cette qualité, déjà parfaitement identifiable dans Hérédité, est toujours très prégnante. Entre Dani, Christian et les amis de celui-ci, tout se joue dans les regards et le jeu corporel, beaucoup plus qu’à travers les mots. Les non-dits dissimulent les tensions, les rancœurs et les angoisses indicibles. Puis survient le drame, tournant décisif qui permet à l’intrigue de démarrer vraiment. Au bout de douze minutes, le générique s’affiche donc et Midsommar prend son envol. En quête d’un sujet pour leur thèse, Christian, Mark et Josh décident de suivre leur ami suédois Pelle pour assister à un festival ancestral qui ne se déroule que tous les 90 ans dans un village isolé de la campagne scandinave. Dani se joint à eux. Mais les vacances insouciantes qui s’annoncent, supposées changer les idées de la jeune fille et renforcer sa relation branlante avec Christian, prennent une tournure très étrange…

Le malheur est dans le pré

Si le cadre choisi par Ari Aster n’a a priori rien à voir avec celui d’Hérédité, son personnage féminin principal souffre lui aussi d’un deuil inconsolable mordant son âme. Une fois de plus, l’horreur s’est invitée dans le quotidien de la cellule familiale. Le cinéaste n’a rien perdu de sa minutie esthétique, ni de ses effets de style percutants, bâtis souvent sur de lents mouvements de caméra isolant les personnages dans la multitude, des nappes musicales dissonantes montant crescendo et des ruptures brutales au sein de son montage ou de sa bande son. Lorsque l’horreur graphique s’invite, c’est avec fulgurance, l’impact étant d’autant plus fort que le cadre reste faussement idyllique, paisible et serein. Car dès l’entrée dans cette communauté tout de blanc vêtu, on sent bien que ces sourires et cette communion avec la nature cachent des choses innommables. Et si Aster cite parmi ses influences Le Narcisse noir de Powell & Pressburger et le Macbeth de Polanski, nous serions tentés d’en ajouter deux autres : Wicker Man de Robert Hardy et la nouvelle « Les Démons du maïs » de Stephen King. Il est en effet difficile de ne pas penser à ces deux classiques de « l’épouvante folklorique » face aux rites païens de plus en plus extravagants auxquels se livrent les joyeux Suédois de Midsommar. L’un des aspects les plus intéressants du film est son glissement progressif dans l’anormalité, les croyances ici en présence s’éloignant tant du modèle judéo-chrétien qu’il devient difficile de déterminer à partir de quand le seuil de tolérance doit sonner le signal d’alarme. D’autant que les perceptions des protagonistes sont altérées par les substances qu’ils ingèrent, le spectateur ayant souvent lui-même le sentiment de regarder le film dans un état second. Mais Midsommar est sans doute trop long (plus de 2h30), son intrigue trop distendue et son dénouement trop attendu (une fois de plus, Wicker Man est déjà passé par là). Aster serait-il devenu trop confiant ? Probablement, même si sa virtuosité reste impressionnante. De fait, Midsommar connaîtra un énorme succès critique et public.

 

© Gilles Penso

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LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS (1986)

L’adaptation de la comédie musicale elle-même tirée du film éponyme de Roger Corman, dans laquelle une plante carnivore se nourrit de sang humain…

LITTLE SHOP OF HORRORS

 

1986 – USA

 

Réalisé par Frank Oz

 

Avec Rick Moranis, Ellen Greene, Steve Martin, John Candy, Bill Murray, Vincent Gardenia, Jim Belushi

 

THEMA VÉGÉTAUX

Une petite précision pour commencer : La Petite boutique des horreurs de Frank Oz n’est pas simplement le remake du film fauché aujourd’hui légendaire de Roger Corman mais l’adaptation de la comédie musicale qu’en tirèrent Howard Ashman et Alan Menken en 1982. Dans le sillage de The Rocky Horror Picture Show, le duo s’empare de son postulat de série Z pour en tirer un spectacle écrit et orchestré avec toute la rigueur requise pour un show de Broadway – bien qu’il s’agisse d’une production indépendante. Suite au succès sur les planches, David Geffen propose à son ami Steven Spielberg (ils seront plus tard associés à la tête de Dreamworks) de co-produire une adaptation pour le grand écran réalisée par Martin Scorsese. L’idée fait long feu et c’est Frank Oz qui hérite du projet. Son expérience avec les marionnettes n’est plus à prouver (Le Muppet Show, Dark Crystal ou Yoda dans L’Empire contre-attaque), d’autant que les Muppets de Jim Henson passaient la moitié de leur temps à chanter et danser. Si le show reste fidèle au film original, l’inclusion de chansons et sa réécriture pour la scène en approfondissent et améliorent très nettement ses thématiques. De choix dictés uniquement par un souci d’économie et de pragmatisme, le scénario de Howard Ashman évolue en une peinture désabusée des quartiers populaires de New-York. La chanson « Skidrow » évoque un quotidien morne et sans perspective où chacun exprime (en chantant donc) son envie d’échapper à sa condition. Et si Frank Oz se permet de sortir sa caméra de la boutique qui constituait l’unique décor de la pièce, il n’abuse pas de la liberté offerte par le cinéma, confinant son petit monde dans un impressionnant décor de rue érigé dans les studios Pinewood en Angleterre. Il filme les murs délabrés, les détritus et les flaques nauséabondes sur les pavés accidentés.

Bien qu’il ne s’agisse pas pour autant d’une chronique sociale à la Ken Loach, Ashman fait de Seymour Krelborn (Rick Moranis) un anti-héros du petit peuple, mal dans sa peau, hébergé par son patron M. Mushnik (Vincent Gardenia) dans le sous-sol de leur boutique de fleurs. Les affaires sont justement loin d’être florissantes, jusqu’à ce que Seymour découvre une espèce inconnue de plante carnivore qui va attirer de plus en plus de curieux. Amoureux sans l’avouer d’Audrey (Ellen Greene, l’unique transfuge du show), il baptise sa trouvaille « Audrey II ». Mais la plante lui fait comprendre qu’elle a besoin de sang humain pour grandir. La Petite boutique des horreurs propose une dizaine de chansons, que Frank Oz filme avec une maestria et une fluidité rares, dosant parfaitement ses effets de mise en scène. Les chansons, dans un style rock 60’s imparable (avec Bob Gaudio à la production, connu pour son travail avec les Four Seasons entre autres) ne jouent jamais la carte de la parodie, laissant les personnages exprimer leurs joies et leurs peines. Au-delà des frissons de bonheur et d’excitation que provoquent la plupart des numéros face à tant de talent à l’œuvre, on retiendra aussi la très émouvante séquence (car d’une tristesse dont le personnage n’a pas conscience) durant laquelle Audrey chante son envie d’une vie « parfaite » de ménagère dans une ville de banlieue américaine, avec ses réunions Tupperware, ses robots-ménagers et ses plateaux-repas pour les soirées télé en famille.

La fleur du mâle

Alors que Roger Corman se contentait de meubler sa petite heure de métrage avec une galerie de personnages pittoresques, Howard Ashman (principal maitre d’œuvre sur le scénario et les paroles alors qu’Alan Menken se focalise sur la musique) présente Seymour comme un jeune homme emprunté et gauche, dont l’obsession pour Audrey et la pulsion meurtrière qu’elle entrainera sont symbolisées par Audrey II, qu’il nourrit d’abord de son propre sang avant de lui offrir en pâture le petit ami violent de la première : le dentiste sadique Orin, rôle incarné par Jack Nicholson dans l’original et repris ici par Steve Martin dans une séquence tout bonnement anthologique. Si certains ont perçu dans les échanges de sang une allusion au virus du SIDA auquel Howard Ashman succombera en 1991, on peut surtout voir en Audrey II (un orifice denté) une illustration Freudienne des peurs refoulées de Seymour à l’encontre du beau sexe. Apparaissant tout d’abord comme un brave type inoffensif, sa caractérisation évoque tout autant le parfait psychopathe, de ceux à qui les voisins donneraient le bon dieu sans confession. La tonalité noire, satirique et limite dépressive du film amena d’ailleurs Geffen et la Warner à faire remplacer la fin initialement tournée, suite au résultat des projections-test au cours desquels les spectateurs décrochaient durant la dernière bobine : Audrey et Seymour y finissaient mangés par Audrey II qui, atteignant une quarantaine de mètre de haut, s’en allait semer la destruction et la mort dans New-York tel Godzilla. Oz dut ainsi jeter aux orties une magnifique séquence d’effets miniatures pour offrir un « happy-end » plus réconfortant. Sauf que la nouvelle conclusion écrite par Ashman, à priori un sérieux compromis artistique, a le gout d’un bonbon au poivre : voir Audrey et Seymour emménager dans la maison de banlieue dont elle rêvait tient-il du conte du fée ou du cauchemar ? La fin originale correspond bien mieux à la personnalité d’Howard Ashman, dont les thèmes de la réussite par le mensonge et de la corruption de l’âme par la popularité resurgiront dans les productions Disney dont il fut l’une des influences créatives majeures : La Petite sirène, La Belle et la Bête et Aladdin.

 

© Jérôme Muslewski

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LE PEUPLE DES TÉNÈBRES (2003)

Un groupe de jeunes gens est hanté par des créatures terrifiantes qui se cachent dans les recoins sombres…

THEY

 

2003 – USA

 

Réalisé par Robert Harmon

 

Avec Laura Regan, Marc Blucas, Ethan Embry, Dagmara Dominczyk, Jon Abrahams, Alexander Gould

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

En 1986, Robert Harmon nous avait asséné un violent Hitcher resté dans toutes les mémoires, et depuis nous l’avions un peu perdu de vue. C’est donc avec joie que nous le retrouvions 17 ans plus tard à la tête d’un film d’horreur. Et si ce Peuple des ténèbres, reconnaissons-le, n’arrive guère à la cheville de son éprouvant road-movie sanglant, il vaut toujours mieux que les Cavale sans issue (avec Jean-Claude Van Damme) et autres Eyes of an Angel (avec John Travolta) dans lesquels Harmon se fourvoya dans les années 90. Le Peuple des ténèbres s’efforce de retranscrire à l’écran les terreurs nocturnes que tout enfant a connu lorsqu’il était plongé dans l’obscurité de sa chambre. Y’a-t-il un monstre sous le lit ou dans le placard, prêt à surgir à tout moment ? Oui, répond sans hésiter une scène pré-générique plutôt bien troussée dans laquelle le petit Billy est agressé dans son lit par une créature cachée dans les ténèbres. Le petit garçon devient adulte et développe d’inquiétantes névroses, noircissant les pages d’un carnet intime, se référant à Edgar Poe, et se méfiant terriblement du noir… Jusqu’à ce que dans un accès de panique incontrôlable, il ne se suicide en plein restaurant sous les yeux de son ancienne camarade de classe Julia. Horrifiée, celle-ci retrouve d’autres amis de Billy et se découvre des points communs avec eux : tous sont confrontés avec les peurs nocturnes de leur enfance, et croient apercevoir des monstres menaçants dans les recoins sombres de leurs appartements…

Voilà un scénario au potentiel des plus prometteurs, au sein duquel émergent plusieurs réminiscences de l’univers de Stephen King (« Ça » en tête). L’efficacité du film est hélas entravée par une intrigue excessivement linéaire et des personnages franchement schématiques. Les comédiens font pourtant ce qu’ils peuvent pour nous impliquer, notamment Laura Regan qui s’ébat avec pas mal de conviction dans le rôle de Julia. La vraie bonne surprise du film, ce sont les monstres eux-mêmes, des démons vivant dans une dimension parallèle qui entraînent leurs victimes au fin fond de leur monde sinistre et ne craignent rien d’autre que la lumière. Conçues par Patrick Tatopoulos, ces affreuses bestioles en 3D ne sont jamais aperçues autrement que dans la pénombre, de manière furtive, ce qui permet à l’imagination du spectateur de s’emballer et décuple l’impact des scènes où elles apparaissent.

Les monstres du placard

La plus réussie de ces séquences est probablement celle où Julia s’égare dans les couloirs du métro la nuit venue. Quant à savoir si ces monstres sont le fruit de l’imagination d’une poignée de jeunes gens impressionnables ou s’ils existent réellement, le dénouement y répond ouvertement, à l’occasion d’une chute à l’indiscutable efficacité. Pour l’anecdote, le nom de Wes Craven apparaît en grosses lettres sur le matériel promotionnel du Peuple des ténèbres (dont le titre original complet est rien moins que Wes Craven Presents : They) mais le créateur de Freddy Krueger n’a pas grand-chose à voir avec le film, si ce n’est un poste de producteur exécutif principalement honorifique. Le scénariste Brendan Hood, de son côté, vécut assez mal cette expérience, son script ayant été remanié par une bonne dizaine de personnes pour aboutir au résultat que nous connaissons. Reste à savoir à quoi ressemblait son premier jet avant ces réécritures intempestives.

 

© Gilles Penso

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FUSION – THE CORE (2002)

Un groupe de scientifiques se dirige tout droit vers le centre de la terre à bord d’un vaisseau sophistiqué pour tenter de réactiver son noyau en perte de vitesse

THE CORE

 

2002 – USA

 

Réalisé par Jon Amiel

 

Avec Aaron Eckhart, Hilary Swank, Delroy Lindo, Stanley Tucci, Tcheky Karyo, Alfre Woodard, DJ Qualls, Richard Jenkins

 

THEMA CATASTROPHES

Jon Amiel avait un peu bousculé les codes du thriller psychologique avec son audacieux Copycat. Sept ans plus tard, il s’attaque au film catastrophe, mais cette fois-ci il ne marque guère le genre de son empreinte. Pourtant, le prologue de Fusion-The Core est plutôt accrocheur. Après s’être promenée sur le logo montagneux de la Paramount jusqu’à ce que le titre du film n’explose dans le magma, la caméra survole en plan séquence une rue dans laquelle, à 10h30 précises, plusieurs personnes sans rapport entre elles meurent subitement, provoquant dans la foulée de nombreux accidents. Après enquête, il s’avère que toutes les victimes – une trentaine en tout – portaient un pacemaker. S’agit-il d’un attentat ? Pour en avoir le cœur net, le gouvernement demande l’avis de deux scientifiques : Joshua Keyes (Aaron Eckhart), un universitaire expert en électromagnétisme, et Serge Lévêque (Tcheky Karyo), un spécialiste des armes à haute énergie. Mais d’autres phénomènes étranges contredisent cette hypothèse, notamment une nuée de pigeons qui deviennent fous à Trafalgar Square, une navette spatiale qui dévie de sa trajectoire pour atterrir en catastrophe en plein Los Angeles, ou encore une aurore boréale qui survient à Washington. Convoqué au Pentagone, Keyes annonce les conclusions de ses théories de la manière la plus laconique qui soit : « tout le monde sur Terre sera mort dans un an. »

L’explication du savant est la suivante : le noyau de la terre est un « moteur » constitué de métal en fusion en rotation permanente, qui crée un champ électromagnétique autour de la planète et la protège des radiations cosmiques. Or visiblement, le noyau a cessé de tourner sur lui-même. Une seule solution semble envisageable pour enrayer la catastrophe : lancer dans les profondeurs du manteau terrestre une capsule habitée et provoquer des explosions en chaîne pour réactiver le noyau. L’équipage est constitué de Keyes et Lévêque, mais aussi du pilote Rebecca Chiles (Hilary Swank), du commandant Iverson (Bruce Greenwood), du professeur Brazelton (Delroy Lindo) qui a conçu leur véhicule et du professeur Zimsky (Stanley Tucci) spécialisé dans la géologie. Quant au vaisseau, il est baptisé Virgil, d’après le poète qui célébra la descente de l’homme aux Enfers.

Le voyage fantastique

Hélas, la partie du film qui s’annonçait la plus passionnante s’avère finalement être la plus décevante, accumulant jusqu’à plus soif les clichés et les incohérences. Pour couronner le tout, ce bon vieux Tcheky Karyo en fait des tonnes, sabordant toutes les scènes où il intervient. Et si la structure narrative de Fusion – The Core évoque beaucoup celle d’Armageddon, l’odyssée du submersible dans les entrailles de la terre fait surtout penser au Voyage fantastique de Richard Fleischer, car l’univers que nos héros sillonnent est empli de paysages et de dangers inédits à la lisière du surréalisme : géode de cristal, pluies de laves incandescentes, champs de diamants géants… Du film, on retiendra surtout quelques séquences franchement spectaculaires, comme le crash de la navette spatiale, la destruction du Colisée à Rome ou le pont suspendu de San Francisco qui se déglingue en brûlant, envoyant valser des centaines de voitures. Mais la qualité des effets spéciaux ne supplante guère la maladresse d’un scénario finalement très convenu.

 

© Gilles Penso

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ENFER MÉCANIQUE (1977)

Au beau milieu du désert de l’ouest des États-Unis, une mystérieuse voiture noire sans conducteur assassine tous ceux qui croisent sa route…

THE CAR

 

1977 – USA

 

Réalisé par Elliot Silverstein

 

Avec James Brolin, Kathleen Lloyd, John Marley, R.G. Armstrong, Ronny Cox, Henry O’Brien, Elizabeth Thompson, Roy Jenson, Kim Richards

 

THEMA OBJETS VIVANTS I DIABLE ET DÉMONS

Si l’influence principale de cet Enfer mécanique semble logiquement être Duel, c’est un autre film de Steven Spielberg qui vient à l’esprit au cours de son prologue choc. On y voit en effet une voiture noire sans chauffeur qui tue un couple de cyclistes en les faisant basculer dans le vide sur une route de montagne à pic, la caméra adoptant la vue subjective du véhicule (avec une image filtrée en rouge) tandis que la bande originale de Leonard Rosenman se laisse inspirer par le thème principal des Dents de la mer. La référence ne s’arrête pas là, dans la mesure où ce véhicule meurtrier est d’emblée traité comme un animal sauvage et pernicieux, se réfugiant dans les rocailles poussiéreuses du désert de l’Utah après chacun de ses forfaits. Suite à plusieurs autres victimes (un auto-stoppeur, le vieux chef de la police), les autorités de la bourgade locale se mettent en ordre de bataille pour contrer la menace. L’intrigue prend donc dans un premier temps les allures d’une enquête policière autour d’un chauffard sévissant dans la région. Mais bientôt, les témoignages répétés attestent qu’il n’y a pas de chauffeur dans cette grande voiture noire. Wade Patente (James Brolin), le sympathique shérif à moto qui fait régner la justice dans le coin, se met donc en chasse…

Très iconique, cette voiture diabolique (une Lincoln Continental de 1971 customisée par George Barris, l’homme qui créa la Batmobile de la série Batman) s’avère particulièrement photogénique. Insensible aux balles, dépourvue de poignées, incroyablement puissante, elle semble indestructible. Filmé souvent au grand-angle, ce qui déforme volontairement la ligne de son design effilé et renforce son caractère menaçant, le monstre mécanique soulève d’impressionnants nuages de poussière sur son passage, toujours précédé par un vent sinistre et par un coup de klaxon effrayant. Avec un tel « serial killer » à placer devant sa caméra, le vétéran Elliot Silverstein (une tonne de séries télévisées au compteur plus quelques longs-métrages comme Les Détraqués ou Un Homme nommé Cheval) enchaîne avec talent les séquences de suspense et d’action en cherchant toujours l’effet de surprise et la nouveauté.

L’ancêtre de Christine ?

Les moments forts abondent donc tout au long du métrage, de la scène de panique pendant la répétition d’une fanfare à la grande poursuite avec les voitures de police en passant par l’agression de Lauren (Kathleen Lloyd) chez elle ou encore celle de ce pauvre agent qui est précipité du haut d’une falaise avec son véhicule, la voiture maléfique effectuant des tonneaux pour échapper à ses poursuivants. Parfois, le réalisateur donne un coup d’avance aux spectateurs, qui anticipent ainsi le danger avant les protagonistes (le bolide apparaît à la fenêtre de Lauren qui est au téléphone). D’autres fois, la surprise est partagée, comme lorsque Wade découvre que la voiture tueuse l’attend dans son garage. Le scénario ne se fendra jamais d’une explication justifiant la présence de cette Lincoln maléfique, même si plusieurs indices permettent d’opter pour une origine satanique. Elle est en effet incapable de pénétrer dans un cimetière, où la terre est consacrée. Quant au climax, qui scelle son destin au cours d’une gigantesque explosion de dynamite, il laisse surgir de la carcasse fumante des flammes infernales tandis que retentit un hurlement de bête. De fait, le titre français prend plus de sens que le très trivial The Car (« la voiture ») du titre original. Très efficace, mis en scène avec beaucoup de minutie, Enfer mécanique influencera directement l’un des segments du film à sketches En plein cauchemar et laissera sans doute son empreinte chez Stephen King lorsqu’il s’attellera à l’écriture de « Christine ».

 

© Gilles Penso

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LE FANTASTIQUE HOMME COLOSSE (1957)

Imaginez l’exact opposé de L’Homme qui rétrécit : un militaire exposé à des radiations grandit jusqu’à devenir gigantesque…

THE AMAZING COLOSSAL MAN

 

1957 – USA

 

Réalisé par Bert I. Gordon

 

Avec Glenn Langan, Cathy Downs, William Hudson, James Seay, Larry Thor, Russ Bender, Lynn Osborn, Diana Darrin

 

THEMA NAINS ET GÉANTS

Le Fantastique homme colosse marque les débuts de la collaboration de Bert I. Gordon avec la compagnie de production AIP. Agréablement surpris par The Cyclops, le producteur James Nicholson demanda ainsi au cinéaste d’imaginer un film du même acabit. Et tandis que le cinéaste griffonnait une ébauche de scénario, Nicholson avait déjà fait dessiner un poster et trouva lui-même un titre percutant : The Amazing Colossal Man ! L’allusion à The Incredible Shrinking Man (L’Homme qui rétrécit) était d’autant plus assumée que ce Fantastique homme colosse prend l’exact contre-pied du chef d’œuvre de Jack Arnold. Tout commence dans le désert du Nevada, où l’armée américaine expérimente une bombe au plutonium. Les militaires sont sagement rangés dans des tranchées, mais un avion de tourisme en difficulté atterrit en catastrophe sur le site. N’écoutant que son courage, le lieutenant-colonel Glenn Manning (Glenn Langan) se précipite pour sauver le pilote et se retrouve au cœur de l’explosion.

Sans doute Stan Lee et Jack Kirby, créateurs de l’Incroyable Hulk, se laissèrent-ils inspirer par ce prologue, car les origines de la transformation du docteur Bruce Banner en géant vert sont en tout point similaires. Gravement brûlé, Manning survit miraculeusement à ses blessures mais développe un symptôme inattendu : chaque jour, il grandit de trois mètres ! Avec force explications scientifiques, et avec l’aide de schémas et de maquettes délicieusement naïfs, le docteur Lindstrom (William Hudson) explique à Carol (Cathy Downs), la fiancée du malheureux irradié, comment ses cellules se multiplient, et pourquoi son cœur ne grandit pas aussi vite que le reste de son corps. Les premiers effets spéciaux utilisés sont rudimentaires mais fonctionnent assez bien : un décor de chambre miniature, quelques incrustations habiles et une poignée de rétroprojections, supervisés comme toujours par Bert I. Gordon avec l’aide de son épouse Flora.

Un croisement entre Monsieur Propre et King Kong

Peu à peu, la raison de Manning vacille. Lorsqu’il déclare à un sergent venu l’alimenter « ce n’est pas moi qui grandis, c’est toi qui rapetisses », on sent bien que les choses vont mal tourner. Effectivement, le colosse, chauve comme Monsieur Propre, gras comme un catcheur mexicain et haut de douze mètres, s’échappe bientôt et sème la panique à Las Vegas. La séquence paie son tribut à King Kong, qui demeure l’une des influences majeures du réalisateur. Manning détruit ainsi les bâtiments, épie une jeune femme dans son bain, enlève sa fiancée, et tient la dragée haute aux autorités du haut du gigantesque barrage de Boulder Dam. L’impact de ce climax est hélas amenuisé par des trucages maladroits qui ont tendance à donner au colosse les allures d’un fantôme transparent. Si l’on retiendra du film quelques scènes gentiment cocasses, comme les savants trimballant une énorme seringue pour injecter un antidote au monstre, ou ce chameau et cet éléphant miniaturisés qui servent de cobayes aux scientifiques, Le Fantastique homme colosse se distingue surtout par le caractère pathétique de son récit, fort bien véhiculé par le comédien Glenn Langan dont ce sera le seul titre de gloire.

 

© Gilles Penso

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LES FURIES (1975)

Un jeune homme s’installe momentanément dans une communauté rurale habitée par quatre femmes étranges…

MIJN NACHTEN MET SUSAN, OLGA, ALBERT, JULIE, PIET & SANDRA

 

1975 – HOLLANDE

 

Réalisé par Pim de la Parra

 

Avec Willeke van Ammerlrooy, Hans van der Gragt, Nelly Frijda, Jerry Brouer, Franulka Heyermans, Marja de Heer, Serge-Henri Valcke, Marieke van Leeuwen

 

THEMA TUEURS

Personnalités clés du cinéma d’exploitation hollandais des années 60 et 70, Pim de la Parra et Wim Verstappen ont fondé la compagnie Scorpio Film en se répartissant à tour de rôle les postes de réalisateur et de producteur. Nous leur devons notamment le drame voyeuriste Obsessions (aucun lien avec celui de Brian de Palma, même si le compositeur est aussi Bernard Herrmann), co-écrit par un Martin Scorsese encore inconnu, la chronique trouble Les Affamées, le chassé-croisé romantique Scènes de la vie amoureuse d’un couple, le sulfureux Alicia et cet inclassable Les Furies. À mi-chemin entre le film érotique, le film d’horreur, le thriller et le drame psychologique, ce long-métrage curieux ne se réclame pourtant d’aucun de ces genres en particulier, son titre original à rallonge alignant le prénom de tous les protagonistes entre lesquels va se nouer l’intrigue. Le ton est donné dès l’entame, malgré un générique faussement paisible s’attardant sur des cygnes flottant sur l’eau tranquille d’un lac. Deux séduisantes jeunes femmes en robe courte et minishort aguichent un automobiliste qui emprunte une petite route bucolique. Celui-ci – un Américain caricatural en décapotable, avec cigare, whisky et lunettes de soleil – se laisse attirer par le duo affriolant, mais la partie de jambes en l’air tourne court lorsque l’une d’entre elles lui fracasse le crâne avec une bouteille. Toutes guillerettes, les deux furies abandonnent le cadavre et la voiture en pleine campagne puis regagnent sereinement leurs pénates.

Le film s’intéresse alors à Anton (Hans van der Gragt), un beau motard blond et musclé qui fait escale dans une grande ferme délabrée, à la recherche d’une certaine Susan (Willeke van Ammelrooy). Celle-ci, ancien mannequin de mode, est sollicitée pour une séance photo sur la Côte d’Azur. Mais Susan a décidé de se retirer loin de ce monde artificiel pour une vie plus simple en pleine nature. Anton pourrait reprendre la route et rentrer bredouille. Mais le lieu l’intrigue et l’incite à rester séjourner quelques jours. Il n’est bien sûr pas insensible aux charmes de Susan. Or celle-ci ne vit pas seule. Les lieux sont aussi occupés par Julie (Marieke van Leeuwen), qui passe le plus clair de son temps à dormir, ainsi que par Sandra et Olga (Marja de Heer et Franulka Heyermans), les deux meurtrières nymphomanes du prologue. Pour ajouter encore une note d’étrangeté, une autre personne habite les murs : Albert (Serge-Henri Valcke), un homme atteint d’agoraphobie qui vit cloitré dans un placard, éclairé par une sinistre ampoule rouge. Ce tableau déjà bien chargé se complète de Piet (Nelly Fridja), une voisine muette et déséquilibrée qui erre dans les parages en collectant dans sa cahute tous ce que Sandra et Olga délaissent après leurs forfaits : objets, vêtements et même cadavres !

La chair et le sang

Malgré son ambiance poisseuse et délétère, Les Furies est sans cesse en quête d’un certain esthétisme, notamment à travers une photographie en Technicolor et Cinémascope signée Marc Felperlaan (futur collaborateur de Dick Maas), aux accents d’une bande originale lugubre d’Elisabeth Lutyens (habituée aux productions Hammer et Amicus). Sans la moindre retenue, Pim de la Parra étale la chair de ses protagonistes en accumulant des séquences de coucherie et de nudité qui permettent au film de gagner ses galons d’œuvre à scandale. Mais le malaise, la violence et le macabre ne sont jamais loin, en un cocktail déstabilisant qui n’est pas sans annoncer certaines composantes du cinéma de Paul Verhoeven. Pour autant, Les Furies ne parvient jamais à se dépouiller de son caractère anecdotique. Cette galerie de personnages insolites méritait mieux qu’un simple enchaînement de saynètes insignifiantes. Le voyeur agoraphobe, la voisine dépenaillée, l’hôte distante, la belle endormie restent donc en retrait, tout comme ce héros masculin désespérément insipide. Seules Sandra et Olga égaient un peu le métrage par leur approche frontale des instincts les plus primaires, hors de toutes considérations morales ou éthiques. On s’étonne d’autant plus de voir cinq noms crédités pour l’écriture du scénario, parmi lesquels celui du cinéaste belge Harry Kümel, auteur des Lèvres rouges et de Malpertuis.

 

© Gilles Penso



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GODZILLA TOKYO S.O.S. (2003)

L’ultime Godzilla de la période « Millenium » conte l’affrontement épique entre le dinosaure radioactif et deux de ses plus célèbres adversaires…

GOJIRA TAI MOSURA TAI MEKAGOJIRA: TÔKYÔ S.O.S.

 

2003 – JAPON

 

Réalisé par Masaaki Tezuka

 

Avec Noboru Kaneko, Miho Yoshioka, Mickey Koga, Hiroshi Koizumi, Akira Nakao, Kôichi Ueda, Kô Takasugi, Masami Nagasawa

 

THEMA DINOSAURES I ROBOTS I INSECTES ET INVERTÉBRÉS I SAGA GODZILLA

Contrairement à tous les films précédents de l’ère « Millennium », qui abandonnaient toute continuité en refusant obstinément de se suivre les uns les autres pour redémarrer à chaque fois une intrigue originale s’appuyant sur les péripéties du Godzilla de 1954, cet épisode se raccorde directement au précédent. C’est une aubaine, car nous nous étions autant attachés au sort de ses protagonistes humains qu’à celui de ses créatures géantes : Godzilla et son adversaire bio-mécanique. A l’issue du combat final de Godzilla x Mechagodzilla, le dinosaure radioactif repose sous les eaux et Kiryu est en réparation. Un troisième monstre fait alors son apparition : le papillon géant Mothra. Qu’importe s’il a été pulvérisé dans Godzilla, Mothra et King Ghidorah, puisque ce film et son prédécesseur s’appréhendent comme un diptyque autonome. Les deux jeunes filles miniatures qui accompagnent systématiquement le titanesque insecte multicolore sont de la partie et apparaissent dans un foyer japonais. Avec leur jovialité et leur sagesse habituelle, elles expliquent à un grand-père et ses petits-enfants que les os de Godzilla avec lesquels a été construit Mechagodzilla doivent absolument retourner à la mer, et que si Godzilla s’en prend à nouveau à la population, Mothra s’y opposera fermement. Cette information s’avère un peu surprenante, dans la mesure où le scénario nous apprend que le papillon géant a lui-même attaqué Tokyo 43 ans plus tôt. Toujours est-il qu’un dilemme suit cette révélation. Faut-il relancer Mechagodzilla à l’attaque de Godzilla, ou démanteler le robot et laisser faire Mothra ?

Alors que le choix s’annonce difficile, le film s’intéresse de près à la vie et aux rivalités des pilotes de la « Mecha-G Force », ce qui lui donne du coup un petit côté Top Gun. Après les affrontements d’usage entre Godzilla et l’armée, Mothra entre en jeu, accompagné par une très belle musique orchestrale aux accents orientalisants. La créature provoque des tempêtes de poussière en battant des ailes et projette des myriades d’écailles aux allures de paillettes à la face du grand saurien. Pendant ce temps, fidèles à la tradition, les fées lilliputiennes se réfugient dans leur île et chantent à l’unisson une ode au papillon titanesque. Au cours du combat, la célèbre Tokyo Tower est touchée par le rayon de Godzilla, s’enflamme et s’effondre.

Ultime retour aux sources

C’est le moment que choisit Mechagodzilla pour intervenir, plus iconisé que jamais. Ses armes se déploient dans une spectaculaire apocalypse de feu et d’explosions, au beau milieu d’une cité nocturne superbement reconstituée en miniature. Les choses se compliquent lorsqu’entrent en jeu deux chenilles Mothra, nouvelle génération de combattants émérites qui souhaitent visiblement en découdre avec le dinosaure récidiviste. Bel exercice de surenchère, le long-métrage de Masaaki Tezuka – qui aura signé les trois meilleurs épisodes de la période « Millennium » – se positionne donc à la fois comme une séquelle du premier Godzilla, de Godzilla x Mechagodzilla et du Mothra original, comme s’il cherchait à raccorder toutes les époques en un tout cohérent. En ce sens, le résultat est franchement concluant. Pour renforcer les liens, le comédien Hiroshi Koizumi reprend d’ailleurs le rôle du professeur Shinichi Chûjô qu’il tenait 42 ans plus tôt dans Mothra. Anticipant sur l’un des plus fameux gimmicks du Marvel Cinematic Universe, Godzilla Tokyo S.O.S. poursuit brièvement ses péripéties après son générique de fin.

 

© Gilles Penso

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HÉRÉDITÉ (2018)

Marquée par un deuil, la famille Graham est hantée par une présence maléfique qui transforme leur vie en cauchemar…

HEREDITARY

 

2018 – USA

 

Réalisé par Ari Aster

 

Avec Toni Collette, Gabriel Byrne, Alex Wolff, Milly Shapiro, Ann Dowd, Christy Summerhays, Morgan Lund, Mallory Betchel, Jake Brown, Harrison Nell

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I DIABLE ET DÉMONS

Dès les premières secondes, sans qu’on comprenne pourquoi, Hérédité nous happe dans son inquiétante étrangeté. La caméra s’approche lentement d’une maison de poupée à l’intérieur de laquelle se trouve une chambre qui, sans la moindre transition, devient réelle. Un père y pénètre et réveille son fils. Ce changement d’échelle inattendu n’est pas un simple gadget. Tout au long du métrage, les décors miniatures que fabrique Annie Graham (Toni Collette) et les pièces réelles de la maison qu’elle habite avec son époux Steve (Gabriel Byrne), son fils Peter (Alex Wolff) et sa fille Charlie (Milly Shapiro) s’entremêlent confusément. Souvent, il est d’ailleurs difficile de savoir immédiatement quelle est la taille du lieu dans lequel se promène la caméra. Les modèles réduits conçus par Annie sont non seulement son gagne-pain mais aussi la matérialisation physique de ses tourments intérieurs. Et comme la majeure partie du film sera vécue à travers ses yeux, le jeu incessant des changements d’échelle (accentué par un tournage en studio qui brouille les pistes) peut s’appréhender comme un voyage intérieur dans l’esprit de plus en plus fiévreux d’une mère et d’une épouse qui perd les pédales. Mais la mise en scène d’Ari Aster, qui effectue là un impressionnant baptême de réalisateur de long-métrage, refuse toute ostentation. C’est avec retenue et élégance, sans effet de style trop voyant, que le cauchemar s’insinue dans le quotidien de cette famille fragilisée…

Les Graham portent un lourd fardeau. Un malaise palpable et pourtant indéfinissable s’immisce entre eux, tout particulièrement depuis la mort de la matriarche de la famille, Ellen. Après les obsèques, Annie, Steve, Peter et Charlie s’installent dans sa maison, qui est désormais la leur. Chez les Graham, les non-dits s’infiltrent un peu partout. Annie semble culpabiliser de ne pas ressentir suffisamment de peine pour la mort de sa mère. Sa fille Charlie, 13 ans, est un être un peu à part qui vit dans son monde et remplit son carnet de dessins. Son fils Peter, lycéen, peine à trouver sa place entre le monde des enfants et celui des adultes. Quant à Steve, il s’efforce avec une tranquille fermeté de conserver l’unité entre tous les membres de sa famille. L’équilibre fragile tient à peu près le coup… jusqu’à un drame violent qui bouleverse non seulement les personnages mais aussi les spectateurs. Conçu selon les mêmes mécanismes que la mort de Janet Leigh dans Psychose, ce choc est filmé « en creux », sans la moindre démonstration. C’est à travers la réaction des protagonistes qu’Ari Aster nous fait mesurer l’horreur de la situation – jusqu’à ce que les maquillages spéciaux de Steve Newburn (A.I., Blade 2, Suicide Squad) ne nous assènent quelques visions furtives mais perturbantes. Le drame se noue mais le fantastique ne s’est pas encore installé dans l’intrigue. Il faut attendre que le métrage arrive à mi-parcours pour que le récit bifurque et qu’une influence nouvelle – en l’occurrence Rosemary’s Baby – ne s’affirme. Le personnage incarné par Ann Dowd, vecteur de cette réorientation du film, n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler la fausse affabilité de Minnie Castevet (Ruth Gordon) dans le chef d’œuvre diabolique de Roman Polanski.

Le diable à quatre

C’est avec une maestria étonnante qu’Ari Aster, signataire jusqu’alors d’une demi-douzaine de courts-métrages, installe un climat oppressant, même lorsque rien de tangible ne semble se passer. Hérédité s’appuie en grande partie sur sa direction d’acteurs infaillible et sur les quatre comédiens remarquables qui tiennent le haut de l’affiche. En tête, Toni Collette est absolument ahurissante. Aussi crédible dans les moments d’introversion que dans les crises frôlant l’hystérie, l’ex-héroïne de la série United States of Tara n’est pourtant pas spécialement attirée par le cinéma de genre (malgré ses heureuses expériences sur Sixième sens ou Krampus). Mais la lecture du scénario d’Aster l’emballe au point qu’elle se livre ici sans retenue, à fleur de peau, nous communiquant sa peur panique de manière viscérale. En parfait contrepoint, Gabriel Byrne incarne une solidité cartésienne qui finit par s’effriter jusqu’à l’implosion. Milly Shapiro prête son physique étonnant à cette fille marginale aussi attachante qu’effrayante. Quant à Alex Wolff (Mon ami Dahmer, Jumanji : Bienvenue dans la jungle), il avouera que cette expérience d’acteur fut la plus éprouvante de toute sa carrière. Nous n’avons aucun mal à le croire. Voilà donc une œuvre d’exception, dont on pourra sans doute regretter une certaine grandiloquence finale moins efficace que la peur sourde et insidieuse que son réalisateur parvient si efficacement à distiller par ailleurs.

 

 

© Gilles Penso

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