L’ANTÉCHRIST (1974)

Dans cette imitation italienne de L’Exorciste, une paralytique se retrouve possédée par une sorcière maléfique en plein Rome

L’ANTICRISTO

 

1974 – ITALIE

 

Réalisé par Alberto de Martino

 

Avec Carla Gravina, Mel Ferrer, Arthur Kennedy, Alida Valli, George Coulouris, Anita Strindberg, Umberto Orsini

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

L’Antéchrist est l’une des premières réponses au succès international de L’Exorciste. Un mois à peine après la sortie du chef d’œuvre de William Friedkin sur les écrans italiens sortait en effet cette imitation tournée à Rome par Alberto de Martino et agrémentée d’un casting international. Le film commence dans la capitale italienne le jour de Pâques. Tous les fanatiques, les envoutés et les possédés semblent s’être donnés rendez-vous devant une statue de la Madone censée guérir les maux et chasser les démons. Mais l’un de ces illuminés prend la fuite et se précipite du haut d’un mur. Paralysée des deux jambes, Ippolita Oderisi (Carla Gravina) et son père Massimo (Mel Ferrer) assistent à la scène. Tous deux espéraient que ce pèlerinage guérisse la jeune femme, mais en vain. Lorsqu’ils regagnent leur luxueuse demeure, la jeune paralytique craint que son esprit n’ait été contaminé par le démon qui possédait le suicidé. Inquiet sur sa santé mentale, son père fait bientôt appel à un psychiatre, le docteur Sinibaldi (Umbberto Orsini).

Selon l’éminent spécialiste, la paralysie d’Ippolita est due à un choc psychologique. Il la soumet donc à l’hypnose régressive. La jeune femme revit l’accident de voiture qui coûta la vie à sa mère quand elle avait 12 ans, mais ses souvenirs remontent plus loin, jusqu’à l’une de ses ancêtres qui fut adepte de sorcellerie et qu’un flash-back nous dévoile nue en pleine orgie satanique, dévorant la tête d’un crapaud ensanglanté et s’offrant au maître de cérémonie coiffé d’un masque cornu de bélier. Cette séance d’hypnose ne laisse pas Ippolita indemne. Retrouvant soudain l’usage de ses jambes, elle se met à aguicher les hommes – y compris son propre frère – puis se comporte en parfaite émule de Linda Blair dans L’Exorciste. Elle déblatère donc des insanités avec une voix de ténor, révulse ses yeux, vomit de la boue, entre en lévitation, déplace le mobilier à distance, bref agit comme toute bonne possédée qui se respecte. « Il y a plus de quatre siècles que j’attends » dit la sorcière qui habite soudain son esprit.

Crapauds, serpents et pierres enflammées

Face à de tels prodiges, la théorie du médecin (« une hystérie engendrée par la frustration sexuelle ») perd forcément toute crédibilité. On fait appel tour à tour à un praticien du vaudou et à un évêque, mais sans aucun succès. Il faut attendre l’inévitable arrivée d’un moine exorciste (George Colouris) pour que la situation se dénoue enfin… Si le scénario de L’Antéchrist laisse peu de place à la surprise (malgré quelques idées folles comme la main de la possédée qui se détache de son corps pour étrangler un sorcier, ou sa capacité à faire apparaître des crapauds, des serpents ou des pierres enflammées), le film se rattrape par ses qualités formelles. La mise en scène d’Alberto de Martino sait créer le malaise par divers procédés surprenants (surdécoupage, très gros plans, contre-plongées, ellipses nerveuses), la musique atonale d’Ennio Morricone confronte avec dissonance des violons stridents et des nappes d’orgues macabres et la photographie raffinée de Joe d’Amato (futur réalisateur de Blue Holocaust et Anthropophagous) sertit avec grâce ce drame surnaturel dont le climax se déroule en plein Colisée.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

GALAXY QUEST (1999)

Les acteurs d’un space opera télévisé kitsch sont recrutés par de véritables extra-terrestres pour les libérer du joug de leur oppresseur…

GALAXY QUEST

 

1999 – USA

 

Réalisé par Dean Parisot

 

Avec Tim Allen, Sigourney Weaver, Alan Rickman, Sam Rockwell, Tony Shalhoub, Daryl Mitchell, Justin Long

 

THEMA SPACE OPERA I EXTRA-TERRESTRES

L’évènement était aussi exceptionnel que le passage d’une comète : en 1999, pour la première fois depuis une cinquantaine d’années, nous assistions à la création d’un nouveau studio hollywoodien : Dreamworks SKG, dont la principale figure publique n’était autre que Steven Spielberg. Parmi la première salve de titres mis en production figurait Galaxy Quest, basé sur un scénario acheté clé-en-main à un certain David Howard, auteur de théâtre qui accoucha de ce scénario hommage/satire de Star Trek. Spielberg confia le projet à Harold Ramis (Un Jour sans fin, Mes doubles, ma femme et moi) dans l’idée de reproduire l’alchimie de comédies fantastiques telles que S.OS. fantômes ou Men in Black. Ramis appréciait particulièrement l’aspect satirique du scénario et voulait situer le film dans les années 60, pour accentuer le côté kitsch et désuet du sujet. Un choix d’autant plus intéressant que Star Trek ne rencontra pas son public lors de sa première diffusion en 1969, mais lors de ses rediffusions quelques années plus tard. La version de Ramis se serait probablement montrée plus douce/amère et nostalgique, le réalisateur ayant toujours intégré une dimension sentimentale à ses films. Mais c’est son désaccord avec Spielberg à propos du casting de Tim Allen dans le rôle principal qui le poussa à quitter le navire. Exit Ramis donc, remplacé au pied levé par Dean Parisot, un téléaste plus malléable ayant travaillé sur Urgences produit justement par Spielberg. C’est donc le grand patron qui tire les ficelles en coulisse et modèle Galaxy Quest selon ses propres envies.

Galaxy Quest est le titre d’un feuilleton fictif narrant les aventures spatiales de l’équipage du vaisseau Protector, afin « d’aller là où nul homme n’est jamais allé ». Toute ressemblance avec Star Trek étant bien sûr voulue, Dreamworks évite toutefois soigneusement de s’exposer à tout procès pour plagiat de la part de la Paramount, très protectrice vis-à-vis de sa franchise. Galaxy Quest n’en constitue d’ailleurs pas un concurrent direct puisqu’après une scène d’intro nous présentant un pastiche de la série phare de Gene Roddenberry, nous retrouvons ses acteurs à une convention de science-fiction. Les fans en cosplay se bousculent pour obtenir un autographe de leurs idoles qui jouent le jeu avec plus ou moins d’entrain ou de cynisme. Tim Allen incarne Jason Nesmith, une caricature de William Shatner/Capitaine Kirk, imbu de sa personne mais assumant à fond son image face publique. Sigourney Weaver est Gwen DeMarco, une blonde pulpeuse contrainte de jouer de son décolleté pour faire perdurer sa popularité. Mais le numéro le plus jouissif nous est offert par Alan Rickman, incarnant Sir Alexander Dane (le générique de fin révèle en effet qu’il a été anobli), un acteur shakespearien désabusé et cynique n’acceptant pas de devoir sa notoriété au rôle du Dr Lazarus (un pseudo-Spock donc) dont il porte le maquillage avec une humiliation non-dissimulée. Ce personnage est peut-être tout ce qu’il reste du ton plus incisif du scénario original et l’on se régale des réparties et mimiques de Rickman, qui puise d’ailleurs un peu ici dans son propre vécu. Le moteur et principal ressort comique du scénario tient au fait qu’un groupe de Thermiens, d’« authentiques » extra-terrestres ayant vu la série depuis l’espace, sont convaincus qu’il s’agit d’images d’archives et que l’équipage pourrait les aider à repousser leurs ennemis à l’allure insectoïde. Ce qui donne suite à une série de quiproquos voyant Nesbit, DeMarco et Dane, incrédules, plongés dans des situations plus périlleuses les unes que les autres, alors que les Thermiens boivent leurs paroles et ne cessent de s’extasier à chacune de leurs actions.

La folle histoire de l’espace

N’en déplaise aux Trekkies, leur saga culte n’a jamais joui en France (et plus largement en Europe, à l’exception de nos voisins allemands très friands de la chose) de la même popularité que La Guerre des étoiles. Ce qui explique d’emblée la totale indifférence avec laquelle Galaxy Quest fut accueilli chez nous. Il faut aussi rappeler que le phénomène « geek » n’avait pas encore contaminé le grand public et que les conventions et autres comic-con n’avaient pas encore traversé l’Atlantique. Si Dean Parisot a tenu à faire du film une sorte de Magicien d’Oz de l’espace (où des personnages pensant manquer de qualités héroïques s’aperçoivent que celles-ci étaient en eux depuis toujours), fans et acteurs ne sont pas forcément dépeints sous un angle flatteur. En résulte un film hybride, qui commence comme un pastiche puis perd de son mordant pour devenir un simple hommage inoffensif. La preuve : Galaxy Quest fut élu par des Trekkies « 7ème meilleur épisode de la saga ». Ce qui atteste en tout cas de la capacité du producteur Spielberg à toucher son public-cible en évitant à tout prix de le froisser. Et sur ce point, la direction artistique fait honneur au space opera. On saluera les maquillages du studio Stan Winston, les maquettes d’ILM (le Protector fut construit en deux versions, l’une volontairement grossière pour les extraits de la série et l’autre plus sophistiquée pour le « vrai » vaisseau) ainsi qu’une scène très réussie avec un géant de pierre réalisé en images de synthèse. Galaxy Quest fait aujourd’hui l’objet d’un petit culte dans le cercle fermé des Trekkies. Si une suite cinéma ne fut que brièvement évoquée par Dreamworks, Amazon saisit la balle au bond en 2015 en annonçant une adaptation… sous forme de série ! Si on peut légitimement douter de l’intérêt de boucler la boucle de la sorte (le concept ne serait qu’un énième space opera de plus), une suite ou une série Galaxy Quest pointera le bout de son nez tôt ou tard, qu’on le veuille ou non, car comme tout bon Trekkie le sait : « Toute résistance est futile ».

 

© Jérôme Muslewski

Partagez cet article

PRÉDATEUR (2016)

Le réalisateur de L’Ascenseur et Amsterdamned lâche dans les rues de la capitale hollandaise un lion vorace et affamé…

PROOI / PREY

 

2016 – HOLLANDE

 

Réalisé par Dick Maas

 

Avec Julian Looman, Abbey Hoes, Mark Frost, Mamoun Elyounoussi, Mike Libanon, Sophie van Winden

 

THEMA MAMMIFÈRES

Quoi qu’on puisse penser du cinéma de Dick Maas, force est de constater que le réalisateur creuse toujours le même sillon avec une opiniâtreté et une générosité qui forcent le respect de tous les amateurs de films d’horreur décomplexés et spectaculaires, malgré leurs moyens souvent très modestes. Après la machine diabolique de L’Ascenseur et de sa séquelle, le tueur sous-marin d’Amsterdamned et l’entité démoniaque de Saint, Maas décide cette fois-ci de lâcher dans les rues d’Amsterdam un redoutable lion mangeur d’hommes à l’appétit extrêmement vorace. L’héroïne du film, Lizzy (Sophie van Winden), est une vétérinaire de zoo contactée en urgence par la police pour enquêter sur les massacres en série qui ensanglantent la ville. En comprenant la nature féline de l’agresseur, la jeune femme organise une gigantesque battue à travers la capitale néerlandaise, dans l’espoir de repérer cette bête que rien ne semble stopper. Le concept est très audacieux, et le cinéaste se donne les moyens de ses ambitions, malgré un budget très modeste de trois millions de dollars, en misant principalement sur le système D.

« Nous nous sommes vite rendus compte qu’il serait impossible d’obtenir les autorisations nécessaires pour emmener un vrai lion avec nous dans les rues de la ville », explique-t-il. « D’autre part, il se trouve que les lions sont des animaux plutôt paresseux, en particulier les mâles. Lorsqu’ils sont bien nourris, ils passent leur temps à dormir et à se prélasser. Notre superviseur des effets spéciaux s’est donc retroussé les manches et a fabriqué lui-même un lion animatronique. Il avait une grande latitude de mouvements et pouvait adopter de nombreuses expressions faciales. » (1) A cette marionnette grandeur nature utilisée pour la plupart des plans mettant en scène le fauve en furie, des images de synthèse complémentaires s’imposent afin de montrer quelques plans larges de la bête en action. Ici aussi, l’huile de coude et la motivation des troupes se substituent largement aux larges moyens habituellement de mise dans ce domaine. « Nous avons formé notre propre équipe d’effets visuels, constituée d’une douzaine de personnes qui ont travaillé pendant quasiment un an pour obtenir tous les plans du lion en 3D que vous voyez dans le film » (2), raconte Dick Maas.

Les nuits fauves

Il faut bien reconnaître que ce lion mi-animatronique mi-numérique fait son petit effet. Certes, ce n’est pas Jurassic Park, mais le résultat est bien au-dessus des « creature features » bas de gamme qui abondent dans le marché du « direct to video ». Comme à l’époque d’Amsterdamned, le cinéaste profite de la photogénie de la capitale hollandaise pour la muer en terrain de chasse, se laissant souvent influencer par les Dents de la mer (le prologue où l’on ne voit que les victimes entraînées par une force redoutable hors-champ) mais aussi par Jurassic Park (notamment au moment du final). Décapitations en gros plan, corps déchiquetés, cadavres à moitié dévorés, Maas ne fait pas dans la dentelle et n’épargne pas plus les enfants que les adultes. Mais il compense cette boucherie avec une bonne dose d’humour, véhiculée en particulier par le personnage de ce chasseur de fauves improbable, cloué sur un fauteuil roulant rapide et tout-terrain. Maas sait aussi ménager des moments de suspense très efficaces (l’attente nocturne dans le parc, le toboggan avec les enfants, la confrontation finale dans la clinique), et des séquences d’action ambitieuses (le scooter pourchassé en pleine nuit, l’attaque dans le tramway). Prédateur se déguste donc avec joie. Un plaisir éphémère, certes, mais très recommandable.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2017

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

Partagez cet article

LE RÈGNE DU FEU (2002)

Dans un futur dévasté par des nuées de dragons incendiaires, les humains tentent de survivre et d’organiser la riposte

REIGN OF FIRE

 

2002 – USA / GB / IRLANDE

 

Réalisé par Rob Bowman

 

Avec Christian Bale, Matthew McConaughey, Izabella Scorupco, Gerard Butler, Scott Mouter, David Kennedy, Doug Cockle

 

THEMA FUTUR I DRAGONS

Imaginée par Gregg Chabot et Kevin Peterka, l’histoire du Règne du feu tente un mélange des genres particulièrement audacieux, mariant le futurisme primitif d’un Mad Max à des créatures séculaires qu’on croirait échappées du Dragon du lac de feu. Il fallait oser ! Nous sommes à Londres en 2008. Le jeune Quinn accompagne sur un chantier sa mère, qui dirige la construction d’un tunnel pour le nouveau tracé du métro. Au moment où l’une des machines souterraines creuse une excavation, une paroi s’écroule devant un gouffre vertigineux. Un dragon endormi dans les sous-sols s’éveille soudain, embrasant tous ceux qui sont à sa portée dans une immense colonne de feu. Quinn en réchappe par miracle, mais dès lors le sort de l’humanité est scellé. Vingt ans plus tard, les monstres cracheurs de feu ont en effet ravagé une bonne partie de la planète. Devenu adulte, Quinn (Christian Bale) mène un groupe de rescapés dans un abri sécurisé. La petite communauté vit précairement, obéissant à une série de rituels censés assurer le plus longtemps possible leur survie. Jusqu’à l’arrivée de Van Zan (Matthew McConaughey), un militaire américain persuadé que son armée et lui peuvent détruire les dragons.

 

Le film offre deux rôles savoureux à Christian Bale et Matthew McConaughey, le premier en chef taciturne et paternaliste, le second en soldat survitaminé et bodybuildé (le général Patton aurait d’ailleurs servi d’inspiration au comédien pour l’aider à entrer dans la peau de son personnage). Leurs joutes verbales et leurs affrontements, qui ponctuent régulièrement le récit, offrent de délectables moments de tension dramatique. Mais les vraies vedettes du film, on l’aura compris, sont les dragons. Magnifiques, gigantesques, effrayants, ils figurent parmi les plus beaux jamais montrés à l’écran. Et pour cause : ils imitent fidèlement le look du « Vermithrax Pejorative » créé par Phil Tippett vingt ans plus tôt pour Le Dragon du lac de feu, qui reste aujourd’hui encore la référence absolue en la matière. Si ce n’est qu’ici l’image de synthèse a remplacé les figurines animées et les marionnettes, sans que la force évocatrice et la portée mythologique des monstres n’en soient brisées pour autant.

Les monstres des temps perdus

La quête d’une crédibilité quasi-documentaire pousse le réalisateur Rob Bowman et le responsable des effets visuels Richard Hoover à imaginer une manière plausible de faire expectorer du feu aux monstres, via un jet de deux venins distincts (inspirés par ceux du cobra cracheur et du scarabée bombardier) qui se mélangent devant le museau et s’enflamment par réaction chimique. Fort de cette approche « réaliste », Le Règne du feu nous donne droit à d’incroyables séquences d’action mettant en scène les monstrueux reptiles volants, notamment un affrontement en plein vol provoqué par un commando de parachutistes héliportés (les comédiens étant doublés à cette occasion par des membres des forces spéciales SAS). Le film offre par ailleurs des visions dantesques d’un Londres dévasté, dans lequel se déroule un climax hélas un peu bâclé. Cet épilogue en queue de poisson est le seul véritable point faible du film. Mais le charme n’en est pas pour autant rompu. Mixant sans vergogne des créatures issues des croyances populaires médiévales avec un futur post-apocalyptique sans que jamais le mariage de ces deux éléments antithétiques ne paraisse incongru, Le Règne du feu demeure un exercice de style passionnant, réalisé avec beaucoup d’entrain par l’un des metteurs en scène clés de la série X-Files.

 

© Gilles Penso

Partagez cet article

LES YEUX DE L’ENFER (1961)

Un film d’horreur unique en son genre, à mi-chemin entre l’expressionnisme et le surréalisme, garni d’hallucinantes séquences de cauchemars en relief

THE MASK

 

1961 – CANADA

 

Réalisé par Julian Roffman

 

Avec Paul Stevens, Claudette Nevins, Bill Walker, Anne Collings, Martin Lavut, Leo Leyden

 

THEMA RÊVES I SORCELLERIE ET MAGIE

Les Yeux de l’enfer n’est vraiment pas un film comme les autres. De par sa nationalité et sa nature, il cumule déjà les « premières ». Officiellement, il s’agit du premier film canadien se rattachant au genre horrifique, utilisant le procédé stéréoscopique et ayant bénéficié d’une large distribution aux États-Unis. Son réalisateur Julian Roffman réalise là son second long-métrage, après le thriller The Bloody Brood. Il cessera ses activités de metteur en scène par la suite pour se concentrer sur l’écriture et la production. Dès l’entame, le film nous surprend en prenant les allures d’une sorte de documentaire ethnologique. Dans son propre rôle, l’agent et publiciste Jim Moran s’adresse directement à la caméra sur un ton docte et strict. De retour d’un voyage autour du monde, il nous présente un masque antique d’origine latino-américaine aux propriétés mystérieuses : une tête de mort articulée entièrement recouverte de pierres écailleuses. Il en profite pour expliquer le « mode d’emploi » du film : chaque fois que le personnage principal portera ce masque, les spectateurs seront invités à faire la même chose, autrement dit chausser leurs lunettes 3D (des « Magic Mystic Masks » spécialement customisés et distribués à l’époque dans les salles de cinéma) pour partager ses visions en relief. Nous voilà parfaitement conditionnés, comme dans un de ces nombreux « films-gimmicks » de William Castle (La Nuit de tous les mystères, Le Désosseur de cadavres). Le spectacle peut donc commencer.

Après ce prologue relativement statique, le film commence sur des chapeaux de roue. Dans une forêt nocturne, une jeune femme (Nancy Island) hurle en prenant ses jambes à son cou, prise en chasse par un homme au teint blafard et au regard fou (Martin Lavut). Celui-ci la rattrape, l’empoigne par le cou et l’assassine, la victime ayant tout juste le temps de griffer profondément son visage. Échevelé, le meurtrier se précipite dans le cabinet de son psychiatre Allan Barnes (Paul Stevens) et lui explique qu’il vit sous l’emprise d’un masque maléfique qu’il a ramené d’une expédition archéologique. Barnes est persuadé que les troubles de son patient ont des origines névrotiques et non diaboliques. Hors de lui, le jeune homme quitte les lieux, expédie par courrier le fameux masque à son psychiatre puis se donne la mort. Barnes hérite donc malgré lui de cet artefact grimaçant qu’il s’apprête à confier à la police. Mais un élan de curiosité le pousse à mettre le masque sur son visage. Les visions démoniaques qui se révèlent soudain provoquent chez lui une réaction violente. Mi fasciné mi terrifié, il change progressivement de personnalité et bascule dans une sorte de folie destructrice…

Le masque du démon

Sous influence manifeste du cinéma expressionniste allemand et des films noirs américains, le film est tourné dans un noir et blanc très contrasté privilégiant les ombres portées, les zones sombres plongeant une partie des visages dans les ténèbres et les gros plans inquiétants accentués par l’usage de courtes focales. Le montage est stylisé, optant pour des changements d’axe parfois déstabilisants en cours d’action ou pour des ellipses inattendues permettant de faire courir un dialogue d’une scène à l’autre. Bref la mise en forme est soignée, soulignée par une bande originale oppressante de Louis Appelbaum (Les Forçats de la gloire, Le Guêpier). Lorsqu’intervient la première séquence hallucinatoire au bout d’une demi-heure, le film bascule littéralement dans une autre dimension. Après l’expressionnisme, Les Yeux de l’enfer plonge dans le surréalisme, un peu comme si Jean Cocteau fusionnait soudain avec Mario Bava. Dans des décors abstraits, brumeux et incandescents, d’étranges rituels se déroulent sous nos yeux hébétés. Des silhouettes encapuchonnées, des phénomènes surnaturels, des visages défigurés, des morts-vivants, des mains privées de corps, des yeux flottants, des serpents menaçants s’enchaînent en une infernale sarabande qui convoque l’imagerie des enfers mythologiques, notamment lorsqu’un cercueil conduit par un nocher macabre traverse ce qui ressemble au Styx. Quant au fameux masque, il est omniprésent, atteignant parfois des proportions titanesques et crachant des gerbes de feu. Ces séquences démentielles ponctuent dès lors régulièrement le métrage et provoquent un fascinant phénomènes d’identification, dans la mesure où les spectateurs sont comme le protagoniste du film : ils veulent mettre le masque et se plonger chaque fois que possible dans ces visions fantasmagoriques. L’addiction de Barnes devient la nôtre, le relief accentuant bien sûr ce sentiment d’immersion. Ayant acquis au fil des ans un statut d’œuvre culte, Les Yeux de l’enfer a bénéficié en 2015 d’une très belle remasterisation orchestrée par la 3-D Film Archive et Technicolor Toronto.

 

© Gilles Penso

Partagez cet article

NEW YORK NE RÉPOND PLUS (1975)

Dans un monde futuriste revenu à l’état sauvage, Yul Brynner semble être le dernier rempart pour préserver une communauté pacifiste

THE ULTIMATE WARRIOR

 

1975 – USA

 

Réalisé par Robert Clouse

 

Avec Yul Brynner, Max Von Sydow, Joanna Miles, William Smith, Richard Kelton, Stephen McHattie, Darrell Swerling

 

THEMA FUTUR

Surtout connu pour ses films de blaxploitation et de kung-fu (notamment La Fureur du Dragon avec Bruce Lee), Robert Clouse décline son savoir-faire en matière d’action musclée dans le contexte futuriste de New York ne répond plus, qui prend place dans une fictionnelle année 2012. Les premières images du film, trompeuses, montrent des pigeons paisibles et débonnaires. Soudain, des maraudeurs fondent sans retenue sur les volatiles et les empoignent un à un pour les enfermer dans des sacs. Mais les braconniers sont eux-mêmes interceptés par une bande rivale qui les poignarde et s’empare de leur butin. Le monde est donc revenu à la sauvagerie la plus primaire, suite à une succession d’épidémies planétaires. La famine ronge la population et des cas de cannibalisme sont même signalés. Dans un New York en ruines, des gangs sans foi ni loi sillonnent les rues, tandis que quelques communautés s’efforcent de survivre dignement et pacifiquement. L’un de ces groupes, réfugié dans une enceinte fortifiée, est dirigé par un vieil homme qui se fait nommer le « Baron ». Max Von Sydow lui prête ses traits charismatiques.

Le « Baron » parvient à maintenir un semblant de bien-être parmi les siens grâce à un jardin installé sur le toit d’un immeuble. Mais de nombreux pillards convoitent ce bien précieux, notamment la bande du « Rouquin » (William Smith). Le vénérable chef de communauté se met donc en quête d’un mercenaire capable de protéger son groupe, et la personne idéale semble être Carson (Yul Brynner), un guerrier taciturne et monolithique qui accepte de vendre ses services. Littéralement sculpturale, la première apparition de Carson est entrée dans les mémoires : debout sur un piédestal, parfaitement immobile, les yeux fermés et le torse nu, il s’impose comme une icône quasi surhumaine. L’ambiance de New York ne répond plus évoque plus le western que le film d’anticipation, et les combats de rue s’y enchaînent avec violence. Agressions, meurtres, défenestrations et carbonisations agitent donc le pavé délabré de ce Manhattan apocalyptique, tandis que des luttes intestines et des trahisons couvent au sein de la communauté du Baron.

Le mercenaire du futur

Même si Carson fait office de figure positive et héroïque, l’optimisme n’a pas vraiment cours ici, pas plus que le manichéisme. La bienveillance apparente du Baron passe ainsi souvent par des choix discutables. Ce dernier n’hésite pas à bannir et livrer aux gens de la rue un malheureux voleur de tomate, ou à préférer sacrifier sa fille enceinte plutôt qu’un sac de graines. La dernière partie du film prend la tournure d’une longue course-poursuite dans les souterrains de la ville et s’achève de fort sanglante manière, avant un épilogue laissant ouverte une petite porte vers l’espoir. Volontairement basique, l’intrigue de New York ne répond plus est finalement en parfaite adéquation avec le monde primaire dans lequel elle se déploie. À travers cette accumulation de séquences d’action et de suspense efficaces, nul discours social ou sous-texte politique ne semble vouloir s’exprimer. Le film de Robert Clouse se pose surtout comme le précurseur de Mad Max, New York 1997, Les Guerriers du Bronx, et maints autres films d’anticipation musclés laissant surnager au milieu d’une humanité bestiale et violente un héros emblématique. En ce sens, Yul Brynner précède Mel Gibson et tous ses successeurs post-apocalyptiques.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

Partagez cet article

DEAD ANT (2017)

En route vers un festival de musique, un groupe de rock un peu has been est attaqué en plein désert par une horde de fourmis géantes

DEAD ANT

 

2017 – USA

 

Réalisé par Ron Carlson

 

Avec Sydney Sweeney, Sean Astin, Leisha Hailey, Jake Busey, Cortney Palm, Tom Arnold

 

THEMA INSECTES ET INVERTÉBRÉS

Avec Dead Ant, le scénariste/réalisateur Ron Carlson tente un concept un peu fou qu’on pourrait presque résumer – selon l’une de ces formules hybrides si chères aux rois du marketing hollywoodien – comme « Spinal Tap rencontre Des monstres attaquent la ville ». Tout un programme, n’est-ce pas ? Le film s’intéresse ainsi à un groupe de rock sur le retour, « Sonic Grave », qui a eu son heure de gloire à la fin des années 80 avec le titre à succès « Close Your Eyes » (une « ballade rythmée » un peu sirupeuse), et qui cherche maintenant un second souffle. Malgré le traitement excessif et un brin caricatural des personnages, on s’attache assez rapidement à eux, à leur gouaille et surtout à leurs faiblesses. Il y a le guitariste « vieux beau » en quête de reconnaissance, le chanteur diva et sa petite amie évaporée, la batteuse dure à cuire, le bassiste sympathique et le manager colérique.

Cette petite équipée se dirige à Coachella vers un festival miteux au milieu du désert américain, dernier recours des groupes « has been » dont ils font désormais partie. En route, ils s’arrêtent dans la boutique d’un vieil Indien qui leur vend de la drogue. Mais, comme dans Gremlins, il y a des règles strictes à respecter avec cette substance mystérieuse : n’en consommer qu’au coucher du soleil, à un endroit précis du désert, et ne jamais abîmer la nature. Si cette dernière règle est bafouée, le pire est à craindre. Or le bassiste tue une fourmi sans imaginer les conséquences de son acte. Elles se manifestent bientôt sous forme de hordes de fourmis de plus en plus grosses et de plus en plus virulentes, lesquelles s’attaquent au groupe en une série de saynètes délirantes où se mêlent l’humour cartoonesque, l’horreur burlesque et l’action très mouvementée.

1001 pattes contre 1001 watts

Le grain de folie récréatif de cette entreprise est hélas amenuisé par la piètre qualité des images de synthèse donnant corps aux monstres. Ces bêtes dignes d’un « creature feature » SyFy du début des années 2000 nous gâchent un peu le plaisir. À vrai dire, le pré-générique donnait le ton. On y voyait une jeune femme prise en chasse par une fourmi grosse comme un semi-remorque. Dans la panique, la belle se déshabillait tout en courant pour jeter aux mandibules de l’insecte géant des vêtements dans l’espoir de le ralentir. En tenue d’Eve, elle finissait dans l’estomac de la fourmi. Drôle, absurde et décomplexé, cette entrée en matière était déjà sabrée par la médiocrité des effets visuels. Le final de Dead Ant souffre aussi de ce manque de moyens. Les monstres attaquent le festival et provoquent un joli chaos, mais presque tout se passe hors-champ. Le massacre à grande échelle tant attendu n’a donc pas l’ampleur qu’il mérite, et la méthode que les héros finissent par trouver pour se débarrasser des créatures est d’une telle absurdité qu’on croirait presque une idée de dernière minute improvisée pendant le tournage. Malgré toutes ces scories, comment ne pas apprécier l’initiative et le manque de complexes de cette joyeuse initiative ?

 

© Gilles Penso

Partagez cet article

L’HOMME AUX DEUX CERVEAUX (1983)

Steve Martin incarne un médecin spécialiste dans l’opération du cerveau qui a mis au point une technologie révolutionnaire

THE MAN WITH TWO BRAINS

 

1983 – USA

 

Réalisé par Carl Reiner

 

Avec Steve Martin, Kathleen Turner, David Warner, Paul Benedict, Peter Hobbs, Richard Brestoff, Earl Boen, David Byrd, Francis X. McCarthy, James Cromwell

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Rob Reiner a tant séduit les cinéphiles à travers sa filmographie riche et éclectique (Stand by Me, Princess Bride, Quand Harry rencontre Sally, Misery, Des Hommes d’honneur) qu’il en a presque éclipsé l’œuvre impressionnante de son père. Les talents multiples de Carl Reiner (acteur, réalisateur, producteur, scénariste écrivain) se sont pourtant déployés pendant sept décennies, placées principalement sous le signe de la comédie. Son septième long-métrage en tant que metteur en scène, Les Cadavres ne portent pas de costard, fut un beau succès critique et public. Il faut dire que le concept avait de quoi séduire les cinéphiles de tous poils : dans le rôle d’un détective privé à l’ancienne, le comédien Steve Martin y menait une enquête loufoque en croisant les plus grandes stars des années 40, grâce à un montage virtuose lui permettant d’interagir avec des extraits empruntés à une vingtaine de classiques du film noir. Michel Hazanivicius et Dominique Mézerette s’en souviendront lorsqu’ils concocteront le cultissime film patchwork La Classe américaine. Sur sa lancée, Carl Reiner décide de reformer le trio gagnant des Cadavres… en co-signant un nouveau scénario parodique avec George Gipe et Steve Martin, ce dernier étant une fois de plus réquisitionné pour jouer le rôle principal. Après les films noirs, ce sont les séries B de science-fiction qui sont dans la ligne de mire des trois auteurs, et tout particulièrement Donovan’s Brain dont il reprend l’argument principal. La référence est assumée par un extrait diffusé sur un téléviseur, le héros avouant aussitôt qu’il s’agit de son film préféré.

Steve Martin entre ici dans la peau de Michael Hfuhruhurr, un médecin dont le patronyme imprononçable constituera l’un des nombreux gags à répétition du film. Encore sous le choc de son récent veuvage, cet éminent spécialiste du cerveau a inventé une méthode révolutionnaire pour les opérations à crâne ouvert : la calotte qui se visse et se dévisse ! Exubérant, vantard, névrosé, il attire malgré tout notre sympathie. On ne peut pas en dire autant de Dolores Benedict (Kathleen Turner), une femme séduisante et cupide qui vient de provoquer la mort par apoplexie de son vieil époux (dans l’espoir de toucher son héritage) et se met désormais en tête de convoiter la fortune de Hfuhruhurr. Celui-ci tombe immédiatement sous son charme vénéneux et l’épouse, mais elle se refuse à lui et le mène par le bout du nez. Frustré au-delà de toute mesure, le médecin rend un jour visite à un collègue autrichien, Alfred Necessiter (David Warner). Ce dernier a mis au point une technique permettant de maintenir en vie des cerveaux sans corps dans un liquide de son invention. Or un lien télépathique se crée soudain entre Hfuhruhurr et le cerveau féminin d’une certaine Anne Uumellmahaye (à qui Sissy Spacek, l’inoubliable héroïne de Carrie, prête sa voix sans en être créditée). Une romance hors-norme s’établit dès lors entre le savant et la matière grise flottante…

Romance cérébrale

Comme toujours, Steve Martin excelle dans le registre excentrique qu’il cultive depuis les premiers sketches du « Saturday Night Live » qui le révélèrent. Dans le registre ultra-nerveux de l’homme frustré sexuellement, il s’avère hilarant. Mais pour lui donner la réplique, il fallait une partenaire de choix. En ce domaine, Kathleen Turner est époustouflante. Séduite par ce rôle qui lui permet de tourner en dérision sa propre prestation de femme fatale dans La Fièvre au corps de Lawrence Kasdan, elle n’en est encore qu’au tout début de sa carrière et crève déjà l’écran. L’année suivante, A la poursuite du diamant vert la consacrera définitivement comme superstar des années 80. Ce duo de choc se complète avec la prestation merveilleusement décalée de David Warner en archétype du savant fou qui veut greffer des cerveaux humains dans des corps de gorilles. L’œil attentif du fantasticophile repèrera aussi dans un tout petit rôle d’interne en médecine – déjà ! – le futur Herbert West de Re-Animator, autrement dit Jeffrey Combs. Mené à un train d’enfer, le scénario de L’Homme aux deux cerveaux est truffé de gags de toutes natures : visuels, sonores, dialogués, absurdes, parodiques… Certains sont dignes d’un cartoon (la porte d’un appartement qui s’ouvre sur un immense château gothique, les mains-ventouses, le flipper humain), d’autres évoquent l’humour des ZAZ (l’improbable séance d’alcootest). D’autres ont hélas bien du mal à traverser les frontières (chez nous, la star de la télé américaine Merv Griffin est un parfait inconnu). Toujours est-il que la générosité du film, ses excès, son absence de retenue et l’abattage de ses comédiens emportent immédiatement l’adhésion.

 

© Gilles Penso

Partagez cet article

FRANKENSTEIN RENCONTRE LE LOUP-GAROU (1943)

Le premier crossover des monstres de l’écurie Universal oppose deux créatures mythiques au cœur d’un village imaginaire

FRANKENSTEIN MEETS THE WOLF MAN

 

1943 – USA

 

Réalisé par Roy William Neill

 

Avec Lon Chaney Jr, Ilona Massey, Bela Lugosi, Lionel Atwill, Patrick Knowles, Maria Ouspenkaya, Don Barclay

 

THEMA FRANKENSTEIN I LOUPS-GAROUS  I SAGA UNIVERSAL MONSTERS

A la fois suite du Loup-garou de George Waggner et du Spectre de Frankenstein d’Erle C. Kenton, cette première rencontre des monstres de l’Universal pose un sérieux problème de casting, car Lon Chaney Jr doit jouer Larry Talbot, l’homme-loup, rôle qui l’a rendu célèbre trois ans plus tôt. Or c’est également lui qui interprétait le monstre de Frankenstein dans Le Spectre de Frankenstein. Qui allait bien pouvoir le remplacer sous le crâne plat et les électrodes ? Ironie du sort, c’est Bela Lugosi qui reprend le rôle, alors qu’il l’avait refusé douze ans plus tôt à l’époque du premier Frankenstein de James Whale. Ce choix n’est pas illogique, dans la mesure où Lugosi jouait le rôle d’Ygor dans le film précédent, et que le cerveau de son personnage habite désormais le corps du monstre. En revanche, rien n’explique que la créature soit à nouveau muette et qu’aucune allusion ne soit faite à la cécité qui la frappait à la fin du Spectre de Frankenstein, même si Lugosi évolue dans le film comme un somnambule, les bras tendus et le regard vide. Certaines séquences furent tournées pour assurer un lien plus étroit entre le film précédent et celui-ci, mais elles furent coupées au montage.

Frankenstein rencontre le loup-garou rachète les gigantesques aberrations de son scénario, signé Curt Siodmak, par une qualité esthétique indiscutable. Malencontreusement ressuscité par deux pilleurs de tombe au début du film, suivant un prétexte narratif des plus évasifs, Larry Talbot s’évade de l’hôpital dans lequel on le soignait après qu’il eut été retrouvé inconscient un lendemain de pleine lune. Il retrouve Maleva (Maria Ouspenkaya), une Bohémienne, mère de l’homme-loup qui mordit autrefois Talbot et le contamina (et que jouait… Bela Lugosi). La première partie du film, qui nous conte cette quête désespérée, s’avère assez convaincante. En revanche, dès que Talbot, accompagné par Maleva, se retrouve dans le village helvétique de Vasaria où vécut Frankenstein, la crédibilité s’effondre. Le monstre, malgré le maquillage de Jack Pierce, est assez pitoyable sous les traits bouffis de Lugosi, d’autant que son rôle est des plus schématiques. Pour couronner le tout, il est découvert prisonnier de la glace, alors qu’il succomba dans les flammes lors du film précédent !

La guerre des monstres

L’homme-loup obtient d’Elsa Frankenstein (Ilona Massey), fille du baron, la révélation de la cachette en laquelle Frankenstein tenait ses notes secrètes. Un médecin, Mannering (Patric Knowles), accepte de guérir Larry Talbot et de détruire le monstre de Frankenstein, mais en dernier ressort il leur rend à tous deux des forces décuplées. Tandis que les deux monstres s’affrontent, les villageois font sauter un barrage tout proche et inondent le château (une très jolie maquette qui finira sous un torrent d’eau déchaînée, sous la supervision de l’as des effets spéciaux John P. Fulton). Dans certaines scènes d’action musclées, Bela Lugosi et Lon Chaney Jr sont doublés par les cascadeurs Eddie Parker et Gil Perkins, méticuleusement maquillés par Jack Pierce. Le résultat sera suffisamment convaincant pour que le studio confie le rôle du monstre à un autre cascadeur, en l’occurrence Glenn Strange, dans le film suivant de la série, La Maison de Frankenstein.

 

© Gilles Penso

Partagez cet article

NOMADS (1985)

Pour son premier film, John McTiernan dirige le débutant Pierce Brosnan dans un thriller surnaturel oppressant

NOMADS

 

1985 – USA

 

Réalisé par John McTiernan

 

Avec Pierce Brosnan, Lesley-Anne Down, Anna-Maria Monticelli, Adam Ant, Mary Woronov, Hector Mercado, Josie Cotton

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Quelques années avant de réaliser Predator, Piège de cristal, À la poursuite d’Octobre Rouge et de devenir l’un des plus grands – le plus grand ? – réalisateurs de films d’action de tous les temps, John McTiernan réalisait Nomads, un premier long-métrage portant déjà en substance une grande partie de son univers et de ses thèmes récurrents. « Je suis issu d’une modeste famille irlandaise et j’ai grandi dans une petite ville industrielle au nord de New York », raconte le réalisateur pour résumer ses débuts. « Les Irlandais-Américains étant obsédés par l’éducation, il était clair que j’allais devoir suivre des études supérieures. Pour éviter un cursus trop classique, je me suis mis à étudier le cinéma à l’American Film Institute de Los Angeles. Là, j’ai commencé à écrire des scénarios, dans l’espoir d’en signer un qui soit suffisamment abouti pour que je puisse le réaliser. Et ce fut le cas avec Nomads. » (1) Le film s’inspire d’un roman de Chelsea Quinn Yarbro, dont les péripéties étranges tournent autour d’un anthropologue canadien francophone. Pour incarner ce personnage central, McTiernan pense logiquement à Gérard Depardieu. Mais le futur Cyrano de Jean-Paul Rappeneau n’est pas tenté par la proposition. La production change alors son fusil d’épaule et se tourne vers un comédien irlandais popularisé par la série TV Les Enquêtes de Remington Steele mais encore novice au cinéma : Pierce Brosnan.

Le futur James Bond de Goldeneye incarne donc Jean-Charles Pommier, un scientifique français passionné par les croyances religieuses et les rituels spirituels des cultures non occidentales. Dès l’entame, McTiernan nous prend par surprise en tuant son héros. Pommier est en effet assassiné violemment et meurt dans les urgences d’un hôpital de Los Angeles. À son chevet, le docteur Eileen Flax (Lesley-Anne Down) est soudain possédée par ses souvenirs et revit la dernière semaine de sa vie. Le temps se rembobine donc et nous retrouvons le fringuant anthropologue et son épouse Niki (Anna-Maria Monticelli) dans leur maison de banlieue. Bientôt, le couple est menacé par une bande de voyous qui rôdent dans leur quartier en adoptant d’étranges comportements tribaux. Fasciné par eux, Pommier découvre qu’il s’agit d’esprits démoniaques d’origine inuit ayant pris une apparence humaine pour mieux perpétrer leurs sanglants forfaits. Maintenant qu’il a percé à jour leur secret, notre homme devient leur cible…

« Ce ne sont pas les mots qui comptent… »

Il n’est pas difficile de comprendre ce qui a pu séduire John McTiernan dans ce récit, lui qui n’aura de cesse au fil de sa filmographie de décliner les thèmes de la tribalité et de la barrière de la langue. « Quand j’étais enfant, je passais beaucoup de temps à l’opéra », nous raconte-t-il. « Je ne comprenais pas les mots, puis je me suis rendu compte que ça n’avait pas d’importance du moment que le ton du chant était juste. A l’université, j’ai vu des centaines de films étrangers, et j’ai arrêté de lire les sous-titres. La plupart du temps, je comprenais ce qui se passait grâce à l’émotion véhiculée par les comédiens. Ce ne sont pas les mots qui comptent, mais leur sonorité. Voilà pourquoi, dans mes films, j’aime placer des dialogues en langage étranger sans les sous-titrer. Une distance se crée alors entre les personnages qui cherchent à se comprendre et vont au-delà de la barrière de la langue. » (2) Ces propos nous rappellent quelques scènes clés d’À la poursuite d’Octobre Rouge et Le Treizième guerrier. Le jeu sur la langue étrangère est ici quelque peu altéré par la non-francophonie de Pierce Brosnan, qui parle notre langue avec un étrange accent. Dans la version française, sa nationalité sera d’ailleurs changée, le Français Jean-Charles Pommier devenant l’Allemand Johnny Baumann. Autres réserves : le coup de vieux qu’ont pris certains aspects du film, notamment le gang des rues tellement typique des années 80 qu’il semble échappé de la comédie musicale Starmania ! Il n’en demeure pas moins que McTiernan fait preuve d’une belle maîtrise pour un premier long-métrage, dirigeant ses comédiens avec beaucoup de justesse, bâtissant une efficace atmosphère oppressante et tournant même une scène de cauchemar qui s’achève par une chute dans le vide filmée exactement comme celle – devenue célèbre – de Hans Gruber dans Piège de cristal. Très impressionné par son travail, Arnold Schwarzenegger sollicitera McTiernan pour diriger Predator deux ans plus tard. Quant à Pierce Brosnan, il retrouvera le metteur en scène entre deux escapades bondiennes le temps d’un très élégant remake de L’Affaire Thomas Crown.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en janvier 2010

 

© Gilles Penso

Partagez cet article