J’ACCUSE ! (1938)

Abel Gance réalise un remake de son pamphlet antimilitariste de 1919 en laissant l’horreur surnaturelle envahir la réalité…

J’ACCUSE !

 

1938 – FRANCE

 

Réalisé par Abel Gance

 

Avec Victor Francen, Line Noro, Marie Lou, Jean-Max, Paul Amiot, Georges Saillard, Jean-Louis Barrault, Marcel Delaître, Renée Devillers, Romuald Joubé, André Nox

 

THEMA MORT

Abel Gance est un cinéaste perfectionniste, ce que son monumental Napoléon a prouvé au monde entier. Ainsi, après avoir réalisé J’accuse ! en 1919, il décide de refaire le film dans une version parlante pour pouvoir revenir en quelque sorte sur l’ouvrage et le perfectionner. L’ironie veut que la première mouture de cette fable violemment antimilitariste soit sortie sur les écrans au lendemain de la première guerre mondiale, et que son remake ait été réalisé un an avant que n’éclate la seconde. Le générique annonce immédiatement la couleur, positionnant le film comme une « fresque tragique des temps modernes vue et réalisée par Abel Gance », après avoir affirmé son objectif premier : « aider au maintien et à la sauvegarde de la paix. » L’une des premières images est déjà lourde de sens : le sang coule sur le corps d’une colombe morte. La guerre de 14-18 pétarade partout, mêlant les images de fiction et celles de la réalité en un cocktail troublant. Même pendant les moments de trêve, le cinéaste montre que le conflit continue à rugir sa soif de destruction, comme lors de ce montage parallèle surprenant où la chanson joyeuse de l’aubergiste Flo (Marie Lou) est rythmée par les tirs assourdissants des canons. Alors que tout le monde guette l’armistice avec impatience, une patrouille est tirée au sort pour une mission à l’issue de laquelle les chances de survie sont minimes. « Y’aura bientôt plus d’arbre pour faire des croix » se désespère l’un des poilus, aussi désemparé que ses camarades…

Lorsque sonne enfin le cessez le feu, l’euphorie cohabite avec une profonde tristesse. Car le nombre de soldats tombés au champ de bataille est colossal. La dernière patrouille envoyée en mission suicide est revenue les pieds devant, à l’exception de Jean Diaz (Victor Francen) qui s’en sort par miracle et revient à la vie civile. Il peut désormais reprendre ses recherches là où il les avait interrompues et permettre au drame de guerre de basculer dans le fantastique et la science-fiction. Car Jean est persuadé qu’il a trouvé un moyen scientifique imparable pour faire cesser définitivement toute guerre. Dit-il vrai, ou est-ce l’éclat d’obus fiché dans son crâne qui porte atteinte à son raisonnement ? Une nuit d’orage, dans une atmosphère sinistre digne d’un Frankenstein d’Universal, il semble basculer dans la folie en affirmant avec terreur qu’il a réussi. Mais réussi quoi ? Il faudra attendre le climax du film pour le savoir…

La mort de la guerre

Quand Diaz s’exclame, le regard fou, « j’accuse les hommes de ne pas avoir tiré la leçon du gigantesque cataclysme et d’attendre les bras croisés qu’il recommence », cette colère face à l’éternelle absurdité de l’humanité semble bien être celle d’Abel Gance lui-même, qui transpose son utopie, sa hargne et son désespoir chez ce protagoniste tourmenté, que Francen joue avec une emphase étourdissante. L’entendre répéter en hurlant « J’accuse ! » avec dans les yeux un écarquillement digne de celui de Bela Lugosi procure un malaise grandissant. Progressivement, le film se dévêt de son enveloppe hyperréaliste pour tendre vers la politique fiction puis vers l’horreur dans ce qu’elle a de plus surnaturel. Mais pour brouiller les pistes, Gance sollicite de véritables « gueules cassées » qui offrent à la morbide sarabande finale (ancêtre des visions cauchemardesques que concocteront George Romero et Lucio Fulci) une tangibilité extrêmement inconfortable. Malgré cette solution de la dernière chance imaginée par un savant pacifiste au bout du rouleau, le final reste empli de désespoir, laissant augurer que même face à l’abomination l’homme ne retiendra rien et continuera à répéter les mêmes erreurs. La réalité rattrapera d’ailleurs la fiction. Vingt mois après la sortie de J’accuse ! sur les écrans, l’Allemagne envahit la Pologne et déclenche la seconde guerre mondiale…

 

© Gilles Penso


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ON A TUÉ SUR LA LUNE (1989)

Brigitte Nielsen et Julian Sands mènent l’enquête dans ce thriller futuriste situé sur une base lunaire en pleine guerre froide…

MURDER BY THE MOON

 

1989 – GB / USA

 

Réalisé par Michael Lindsay-Hogg

 

Avec Brigitte Nielsen, Julian Sands, Gerald McRaney, Jane Lapotaire, Brian Cox, Alphonsia Emmanuel, Celia Imrie, David Yip, Michael Shannon, Stuart Milligan

 

THEMA FUTUR

Michael Lindsay-Hogg a réalisé de nombreux clips pour les Beatles et les Rolling Stones dans les années 60/70, mais aussi pour The Who, Neil Young, Simon and Garfunkel, Whitney Houston, Paul McCartney, Paul Simon ou Elton John. Notre homme connaît donc la musique, même si ce n’est pas sa mélomanie et ses accointances avec les groupes de pop-rock qui l’ont propulsé derrière la caméra de On a tué sur la Lune. Ce téléfilm produit pour le réseau CBS bénéficie surtout de son savoir-faire dans la fiction, puisqu’entre deux clips Lindsay-Hogg a également dirigé bon nombre d’épisodes de séries TV. Ce thriller de science-fiction aux grandes ambitions mais au budget limité est écrit par Carla Jean Wagner (une poignée de téléfilms à son actif et plus tard un épisode de la série Sheena). Il s’appelle d’abord Murder on the Moon (ce que les Français traduisent plutôt fidèlement par On a tué sur la Lune lors de sa première diffusion dans l’hexagone) avant d’être retitré Murder By the Moon (une nouvelle appellation qui supprime toute allusion science-fictionnelle et laisse plutôt imaginer un polar classique). Le titre alternatif choisi pour la distribution VHS en France est du même acabit : Lune de sang. Toujours est-il que ce petit film s’appuie beaucoup sur son casting qui en devient l’argument marketing majeur : la sculpturale Brigitte Nielsen, qui vient alors tout juste de se séparer de Sylvester Stallone, et le très charismatique Julian Sands, à l’affiche la même année du très sympathique Warlock.

Nous sommes en 2010. Après une guerre nucléaire, les Américains et les Soviétiques ont installé des avant-postes sur la Lune. Or une mort inexpliquée vient de survenir sur une base lunaire commerciale. Pour des raisons de juridiction, des représentants des deux nations vont devoir coopérer : l’agent de la CIA Maggie Bartok (Nielsen) et le major du KGB Stephan Gregorivitj Kirilenko (Sands). L’une carbure au whisky, l’autre à la vodka, et l’on se doute bien que les codes habituels du buddy movie vont pouvoir s’appliquer à cette enquête spatiale puisque ces deux représentants de l’ordre que tout oppose doivent accorder leurs violons malgré des méthodes radicalement opposées. Ce que tous deux découvrent va bien au-delà d’une mort accidentelle. C’est une véritable série de meurtres qu’ils mettent à jour, cachant une vérité que les autorités américaines et soviétiques aimeraient ne jamais voir révélée…

La face cachée

Si l’intrigue policière qui sous-tend ce téléfilm ne manque pas d’intérêt (le suspense est fort bien ficelé et la résolution franchement surprenante), son traitement et son adaptation aux normes de la science-fiction futuriste pâlissent par son manque de moyens. La mise en scène se laisse parfois aller à des embryons de stylisation, comme par exemple les très gros plans pendant les interrogatoires, mais elle reste la plupart du temps très fonctionnelle, autrement dit calibrée selon les standards TV habituels. Pour traiter les aventures d’hommes et de femmes sur une base lunaire futuriste, il fallait des décors et des effets visuels à la hauteur. Là aussi, le bât blesse. Les coursives aux portes hexagonales se répètent sans unité esthétique ou réaliste, la « découverte » de la planète Terre derrière une baie vitrée ressemble trop à une peinture. Quant aux maquettes employées pour simuler les véhicules lunaires et la station elle-même, elles dévoilent si facilement leur véritable échelle qu’elles en deviennent risibles (ce qui n’ôte rien à leur charme suranné, certes, mais édulcore sérieusement la crédibilité du film). Pour couronner le tout, l’idylle entre le major russe et l’agent américain n’a rien de vraiment convaincant. Il faut dire que le manque d’expressivité de Brigitte Nielsen ne joue pas en faveur de cette œuvrette finalement très anecdotique.

 

© Gilles Penso


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LE RENNE BLANC (1952)

Fleuron du cinéma fantastique finlandais, ce conte d’épouvante raconte la transformation d’une femme en créature assoiffée de sang…

VALKOINEN PEURA

 

1952 – FINLANDE

 

Réalisé par Erik Blomberg

 

Avec Mirjami Kuosmanen, Kalervo Nissilä, Åke Lindman, Arvo Lehesmaa, Jouni Tapiola, Tyyne Haarla, Pentti Irjala, Edvin, Kajanne, Kauko Laurikainen

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I VAMPIRES I MAMMIFÈRES

Directeur de la photographie en activité depuis le milieu des années 30, Erik Blomberg est au départ engagé pour signer les images du Renne blanc, un film d’épouvante reposant sur une légende folklorique lapone et nécessitant un savoir-faire technique bien particulier, dans la mesure où la grande majorité des prises de vues sera réalisée en extérieurs naturels finlandais. Mais le premier metteur en scène envisagé, Aarne Tarkas, doit se désister et Blomberg le remplace au pied levé, signant là son premier long-métrage en tant que réalisateur. Pleinement impliqué dans le projet, il en rédige aussi le scénario avec son épouse Mirjami Kuosmanen, qui jouera par ailleurs le rôle principal du film. Les cinq premières minutes du Renne blanc égrènent des panoramas de paysages hivernaux nocturnes tandis qu’un chant opératique envoûtant et un brin inquiétant résume en quelques vers la légende que le film s’apprête à nous raconter. Les paroles s’achèvent alors qu’un enfant vient de naître dans une tente rustique, sous le regard de ses parents. Puis soudain, c’est la rupture de ton : la musique est guillerette, les images éclatantes, le tout dans une ambiance presque disneyenne. Alors qu’ils participent joyeusement à une course de luges tirées par des rennes, Aslak (Kalervo Nissilä) et Pirita (Mirjami Kuosmanen) se déclarent leur flamme en se roulant dans la neige. C’est mignon tout plein, mais nous savons que le drame couve…

De fait, même si le petit nid douillet que se constituent Aslak et Pirita au cœur des neiges finlandaises semble idyllique, la jeune femme n’est pas pleinement satisfaite. Comment s’assurer que la passion conjugale sera complète, intense et sans fin ? Alors que son époux doit s’absenter quelques temps pour s’en aller chasser le renne ailleurs, Pirita est gagnée par la solitude et décide d’aller rendre visite au chamane local, Tsalkku-Nilla (Arvo Lehesmaa), qui prépare une potion et récite un sortilège tout en demandant à sa visiteuse de sacrifier la première créature vivante qu’elle rencontrera. Pirita verse donc le sang d’un jeune renne blanc qu’Aslak avait libéré mais le rituel tourne mal. Le chamane crie soudain le mot « sorcière » avec épouvante, tandis que notre épouse frustrée est désormais victime d’une terrible malédiction. Chaque soir de pleine lune, elle acquiert des pouvoirs surnaturels qui la dotent d’une inextinguible soif de sang humain et lui permettent de se métamorphoser en grand renne blanc sauvage… Malgré les apparences, Le Renne blanc n’est donc pas du tout un conte de Noël !

Le renne des neiges

Loin des codes dictés par les Universal Monsters en général et par Le Loup-garou en particulier, Erik Blomberg ne recourt jamais aux effets spéciaux pour visualiser les transformations de Pirita, utilisant le pouvoir de suggestion du montage, des raccords dans le mouvement ou d’idées visuelles toutes simples comme des traces de pas dans la neige qui changent progressivement de taille et de forme. Le renne lui-même n’a pas besoin de grand-chose pour nous persuader de son caractère surnaturel. La mise en scène se contente de saisir sa beauté altière, courant au ralenti dans la neige immaculée ou se découpant en contre-jour devant le ciel lapon, et l’imagination du spectateur fait le reste. Lorsque l’héroïne nous révèle frontalement son comportement monstrueux, arborant une dentition de vampire et un regard digne de Bela Lugosi, la lumière devient expressionniste, comme pour mieux conformer le film au genre horrifique classique. Pour autant, Le Renne blanc possède une singularité qui fait fi de toute comparaison. D’ailleurs, c’est souvent sans artifice que le fantastique est évoqué, comme dans cette scène d’église où tous les fidèles chantent à l’unisson, sauf Pirita dont le visage figé exhale une inquiétante étrangeté. On imagine sans mal les complexités logistiques d’un tel tournage dans ces vastes panoramas neigeux qui s’étendent à perte de vue, surtout lorsque d’impressionnants troupeaux de centaines d’animaux se déploient à l’écran, ou lorsque les acteurs doivent se déplacer à ski pour dévaler d’immenses dénivelés. Certains décors surréalistes – le cimetière des rennes où des bois desséchés émergent du sol blanc – et le traitement de la bande son – dans laquelle tous les dialogues sont post-synchronisés – accroissent encore le sentiment de bizarrerie que dégage ce film décidément hors norme.

 

 

© Gilles Penso


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ERREMENTARI, LE FORGERON ET LE DIABLE (2017)

En 1841, une jeune orpheline se réfugie dans la grotte sinistre d’un mystérieux forgeron dont on dit qu’il a passé un pacte avec le diable…

ERREMENTARI

 

2017 – ESPAGNE / FRANCE

 

Réalisé par Paul Urkijo

 

Avec Kandido Uranga, Eneko Sagardoy, Uma Bracaglia, Ramon J. Aguirre, Josean Bengoetxea, José Ramón Argoitia, Iñigo De la Iglesia, Gorka Aguinagalde

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Produit par Álex De la Iglesia, réalisateur ibérique de quelques pépites d’humour noir (Le Jour de la bête, Le Crime farpait), Errementari est le premier long métrage de Paul Urkijo, qui a reçu l’année de sa sortie le Prix du Public du 28e Festival du Cinéma Fantastique et de Terreur de Saint Sebastian. Complètement inscrit dans la tradition d’un cinéma fantastique espagnol qui a réussi à s’imposer avec quelques chefs-d’œuvre comme L’Échine du diable, Les Autres, [Rec] ou encore L’Orphelinat, le film offre son lot de créatures excentriques directement inspirées des bestiaires fascinants et parfois grotesques d’un Guillermo del Toro. Errementari partage d’ailleurs avec ses illustres grands frères un goût prononcé pour une colorimétrie affirmée, loin des grisâtres productions américaines aux tons désaturés. Cette signature esthétique parfaitement exécutée inonde chaque plan tout au long du métrage, permettant une immersion totale dans cette proposition si particulière. Très librement inspiré d’une légende folklorique, ce conte en langue basque relate les mésaventures de Usue, une jeune orpheline dont la mère s’est suicidée peu après sa naissance. Recueillie par un prêtre, la petite fille au tempérament bien trempé se heurte régulièrement à l’autorité de l’ecclésiaste en manquant volontairement les messes. Harcelée par les autres enfants du village, Usue n’a pour seul repère que sa poupée. Alors qu’un jour débarque un employé du gouvernement à la recherche de Patxi, le mystérieux forgeron reclus Usue, bousculée une fois de trop par des gamins cruels, va s’enfuir vers la forge maudite et faire une incroyable découverte…

Visuellement très réussi, Errementari épouse totalement son statut de conte macabre en baignant dans une ambiance sombre, à la photographie maîtrisée. Solidement réalisé par Paul Urkijo, le film offre quelques beaux moments, parfois entachés par des facilités scénaristiques et des clichés beaucoup trop récurrents dans ce genre cinématographique pour que le spectateur puisse encore passer outre. Ils ne sont en revanche pas légion et ne nuisent donc pas à l’expérience du film. Oscillant perpétuellement entre plusieurs tonalités, Errementari peine vraiment à trouver son rythme et son genre. De la légende dont il s’inspire, il a gardé le héros, Patxi, mais l’a ostensiblement dénué de ses principales caractéristiques, la perversion et la cruauté. Le forgeron dans cette itération est beaucoup moins sombre et bien plus héroïque. Le récit hésite donc souvent entre épouvante, comédie noire, horreur, sans toutefois réussir à convaincre dans chacun de ses genres, la faute à des partis-pris jamais totalement assumés.

Les diables par la queue

Là où le métrage, a contrario, se démarque, c’est dans sa représentation des démons et de l’Enfer, que l’on découvre mieux dans le dernier tiers. Paul Urkijo a très intelligemment opté pour des effets visuels pratiques et des maquillages extrêmement convaincants. Ses diables ont une apparence que l’on n’attendait pas dans un film de 2017 : rouges, avec des cornes, une longue queue et un trident, quasiment des gravures moyenâgeuses. Sitôt ce contact déroutant avec le démon passé, le récit part donc dans une autre direction que celle initiale : la relation entre le forgeron et la petite fille devient un conte, certes assez cruel, mais qui tranche avec le ton jusqu’ici plutôt réaliste de l’après-guerre civile et du quotidien d’une fillette mal-aimée. À partir de là, Errementari s’offre un peu plus d’humour et de légèreté avec ce démon burlesque, gesticulant et éructant sans cesse. Cependant, la noirceur n’est jamais loin, et le passé de Patxi, sombre et cruel, replonge le film dans un aspect plus sérieux. Jusqu’à l’hallucinante dernière partie en Enfer, certainement la plus réussie du film, qui vire au baroque et à l’outrance, rattrapant la légende, pour offrir un final diablement héroïque à son protagoniste. Émaillé par quelques thématiques intéressantes, comme le choix de Usue de partir en Enfer plutôt que de vivre avec des gens qui la méprisent, ou encore la rédemption du forgeron, Errementari souffre de quelques défauts mais est très généreux dans ses intentions et laisse un agréable sourire juste après le générique.

 

© Christophe Descouzères


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LILIOM (1930)

La romance impossible entre un bateleur de foire et une servante vire au mélodrame et se poursuit dans l’au-delà…

LILIOM

 

1930 – USA

 

Réalisé par Frank Borzage

 

Avec Charles Farrell, Rose Hobart, Estelle Taylor, H.B. Warner, Lee Tracy, Walter Abel, Mildred Van Dorn, Guinn Williams, Lilian Elliott, Anne Shirley, Bert Roach

 

THEMA MORT

« Liliom, ou la vie et la mort d’un vaurien », est une pièce de théâtre écrite par l’auteur hongrois Frenc Molnar qui n’aurait rien de particulièrement remarquable – il s’agit d’un mélodrame très classique situé dans une banlieue déshéritée de Budapest – si son troisième acte ne basculait pas soudainement dans le fantastique pur en transportant le public dans l’au-delà. La pièce fait grand bruit à l’époque et incite rapidement les cinéastes à l’adapter à l’écran. Neuf ans après que Maxwell Karger ait tourné sa propre version en 1921, A Trip to Paradise, Frank Borzage s’y attaque à son tour, profitant de l’avènement alors tout récent du cinéma parlant. Or Borzage s’est illustré avec une série de films muets considérés comme des classiques impérissables, notamment pour le studio Fox (L’Heure suprême, L’Ange de la rue, La Femme au corbeau, L’Isolé). Le passage au parlant s’était fait au prix de concessions avec la Fox, réclamant des films plus commerciaux et moins exigeants artistiquement, tâche à laquelle Borzage accepta de se soumettre afin d’avoir les coudées franches pour un projet plus personnel : ce sera Liliom. Au confluent de deux périodes et de deux courants esthétiques, ce film étrange cherche à réintégrer l’imagerie poétique du cinéma muet tout en se conformant à un certain réalisme dicté par le contexte dans lequel se déroule le récit. Il en résulte une œuvre hybride, imparfaite mais fascinante.

Nous sommes donc dans un quartier modeste de Budapest. Simple domestique, Julie (Rose Hobart) se rend un soir à la fête foraine qui s’est établie dans la forêt en compagnie d’une amie et s’éprend du bonimenteur du carrousel, Liliom (Charles Farrell), un homme plein de gouaille qui séduit les filles à tour de bras. Ce dernier n’est pas insensible à son charme et tous deux ne tardent pas à s’installer sous le même toit. Mais Liliom est un homme passif qui passe ses journées à somnoler tandis que Julie s’affaire aux travaux ménagers. Lorsque celle-ci tombe enceinte, Liliom accepte de participer à un hold-up pour permettre à sa famille de partir vivre en Amérique. Le drame s’apprête alors à se nouer… Le film ne cherche jamais à évacuer les origines théâtrales du matériau original, comme en témoigne par exemple le grand escalier de la maison où vivent Julie et Liliom, du haut duquel chaque personnage entre et sort pour se passer le relais et questionner la jeune femme sur ses choix : une vie passionnée avec un bon à rien égoïste ou une existence confortable mais aseptisée avec un charpentier attentionné ? Par ailleurs, on constate que Borzage ne se soucie guère des règles imposées par la très prude censure de l’époque, osant filmer une première rencontre très charnelle entre Liliom et Julie (leurs corps s’entremêlent sur le cheval en bois d’un manège) ou mettre en scène une grossesse en dehors de liens sacrés du mariage. Mais c’est bien sûr la gestion du fantastique qui reste la composante la plus remarquable du film.

Train de vie…

Le décor de la fête foraine, qui s’illumine au loin dans les bois ou surgit en ombre chinoise derrière les grandes fenêtres de chez la tante de Julie, avec sa grande roue en mouvement et son train qui serpente sur les montagnes russes, se soustrait d’emblée à tout réalisme alors que le film est pourtant encore dans sa partie « naturaliste ». De la même manière, la fumée des cheminées qui jaillit des habitations derrière la voie ferrée dégage un parfum très onirique. Les décors assument leur caractère factice, les chemins de fer sont des modèles réduits qui ne cachent pas leur nature, bref l’irréel s’invite déjà… jusqu’à ce que le fantastique surgisse brutalement dans le cadre au sens propre, via la vision incroyablement surréaliste d’un train qui traverse une fenêtre pour entrer dans un salon et transporter un trépassé dans l’au-delà. La métaphore ferroviaire évoque à la fois les manèges de la foire et le lieu du forfait raté qui fait basculer le destin de nos protagonistes. Dès lors, Borzage ne se réfrène plus dans l’imagerie poétique. Les anges de la mort ressemblent à des soldats au casque orné de petites ailes et l’horizon est un enchevêtrement de ponts flottants dans les nuages. Ces visions fantasmagoriques nous feraient presque oublier le défaut majeur du film : le cruel manque d’alchimie entre les deux acteurs principaux, qui amenuise l’intensité de la romance. Car la voix haut perchée de Charles Farrell et le regard vide de Rose Hobart ne font pas beaucoup d’étincelles. Mélodramatique jusqu’à la caricature, Liliom n’évite d’ailleurs pas les écueils ni les excès. Mais cette féerie permanente et ce dernier acte enchanteur nous restent longtemps en mémoire après le visionnage du film.

 

© Gilles Penso


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GODZILLA MINUS ONE (2023)

Le titan radioactif déploie toute sa rage destructrice dans cet épisode remarquable à mi-chemin entre le drame d’après-guerre et le film catastrophe…

GOJIRA MAINASU WAN

 

2023 – JAPON

 

Réalisé par Takashi Yamazaki

 

Avec Ryunosuke Kamiki, Minami Hamabe, Yuki Yamada, Munetaka Aoki, Hidetaka Yoshioka, Sakura Ando, Kuranosuke Sasaki

 

THEMA DINOSAURES I SAGA GODZILLA

Quel bonheur d’entrer dans une salle de cinéma, de voir les lumières s’éteindre et de contempler le logo Toho qui brille au beau milieu de l’écran, porteur de promesses indicibles pour l’amateur de grands monstres japonais de la première heure ! La dernière fois que les cinéastes nippons avaient ressuscité en live le plus célèbre des dinosaures/dragons atomiques, c’était en 2016 avec Godzilla Résurgence. L’envie ne leur manquait certes pas de poursuivre sur leur lancée, mais le contrat qui liait la Toho au studio américain Legendary Pictures prévoyait d’abord de laisser la place aux variantes hollywoodiennes (en l’occurrence Godzilla II : Roi des monstres et Godzilla vs. Kong). Le créneau étant momentanément libre, un nouveau Godzilla japonais peut enfin revenir sur les écrans, confié cette fois-ci à Takashi Yamazaki, sur la foi de son drame guerrier The Great War of Archimedes sorti en 2019. Fasciné par la deuxième guerre mondiale (comme en témoignent plusieurs de ses films), Yamazaki écrit un scénario qui se situe au lendemain du conflit. « Le Japon de l’après-guerre a tout perdu », raconte-t-il. « Le film dépeint une existence qui suscite un désespoir sans précédent. Le titre Godzilla Minus One a été choisi dans cette optique. Pour illustrer cela, l’équipe et moi-même avons travaillé ensemble pour que lorsque surgit Godzilla, il donne l’impression que la peur elle-même marche vers nous. Je pense que ce film est l’aboutissement de tous les films que j’ai réalisés jusqu’à présent. » (1)

Le héros de Godzilla Minus One est Koichi (Ryunosuke Kamiki), un jeune pilote kamikaze destiné à perdre la vie au combat. Le sujet travaille visiblement le cinéaste, puisqu’il est aussi au cœur de Kamikaze : le dernier assaut sorti en 2013. Sauf que dans le cas présent, notre aviateur refuse d’assumer sa responsabilité, simulant une avarie technique pour éviter de mourir dans le crash de son appareil. Cette décision va désormais le hanter et former le nœud dramatique principal du scénario. De retour dans un Tokyo dévasté où tout est à reconstruire, il n’est plus qu’un étranger qu’on regarde avec suspicion. Comment un kamikaze peut-il rentrer sain et sauf de la guerre ? A-t-il vraiment accompli son devoir ? La culpabilité que traîne désormais Koichi se matérialise à l’écran sous la plus monstrueuse des formes. Car lorsque Godzilla jaillit des eaux pour semer la terreur et la destruction, c’est clairement une métaphore de la mauvaise conscience du héros qui prend corps. Et pour faire la paix avec lui-même, il va lui falloir affronter la bête, quitte à y laisser la vie pour de bon cette fois.

Les sacrifiés

Ce militaire en perdition, la jeune femme qu’il recueille à contrecœur dans un logement de fortune et le bébé qu’ils adoptent pour ne pas l’abandonner forment bientôt une famille dysfonctionnelle et déséquilibrée dont les tourments, au sein d’un Japon en miettes qui panse comme il peut ses blessures physiques et morales, sont palpables, crédibles, terriblement réalistes. Voir surgir Godzilla dans un tel contexte est d’autant plus surprenant. Car une fois n’est pas coutume, les personnages humains nous touchent tant que le film pourrait quasiment se passer de monstre et d’élément fantastique sans cesser pour autant d’intéresser ses spectateurs. Godzilla Minue One joue alors le grand écart entre l’intimisme et le gigantisme, trouvant le juste équilibre qui lui confère toute sa singularité et toute sa saveur. Le monstre lui-même n’a jamais été aussi terrifiant. Véritable machine à détruire, à rugir, à piétiner et à désintégrer (l’allumage progressif de ses plaques dorsales, prélude au redoutable « crachat thermique », provoque à chaque fois des frissons irrépressibles), il s’inscrit dans des séquences de suspense et d’action vertigineuses qui paient à la fois leur tribut au Godzilla original mais aussi aux Dents de la mer et à Godzilla, Mothra et King Ghidorah, l’un des opus préférés de Takashi Yamazaki. Godzilla Minus One célèbre donc avec panache le grand retour du titan radioactif, au moment où la Toho s’apprête justement à célébrer le 70ème anniversaire de sa naissance.

 

(1) Extrait d’un communiqué de presse publié en juillet 2023

 

© Gilles Penso

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LE DERNIER SURVIVANT (1985)

L’un des tout premiers films de science-fiction de l’histoire du cinéma néo-zélandais raconte les errances du rescapé de la fin du monde…

THE QUIET EARTH

 

1985 – NOUVELLE-ZÉLANDE

 

Réalisé par Geoff Murphy

 

Avec Bruno Lawrence, Alison Routledge, Peter Smith, Norman Fletcher, Anzac Wallace, Tom Hyde

 

THEMA FUTUR I CATASTROPHES

Si à partir du milieu des années 70 l’Australie a largement prouvé ses affinités avec le cinéma de science-fiction, sa voisine la Nouvelle-Zélande avait encore du chemin à parcourir pour faire son trou dans ce domaine. En ce sens, Le Dernier survivant de Geoff Murphy fait un peu figure de pionnier. Le scénario de cette fable post-apocalyptique adapte librement le roman du même nom écrit par Craig Harrison et publié en 1981. Mais ça et là, on sent poindre d’autres sources d’inspiration. La plus manifeste est Le Monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall, un classique du genre avec Harry Belafonte, Inger Stevens et Mel Ferrer. De nombreuses correspondances existent entre ces deux films qui semblent presque se répondre l’un l’autre. On pense aussi au pilote de La Quatrième dimension, « Where is everybody ? », un épisode mythique écrit par Rod Serling et réalisé par Robert Stevens dans lequel le monde entier semble s’être volatilisé sans explication à l’exception d’un seul survivant. Il est également difficile de ne pas songer à « Je suis une légende » de Richard Matheson qui, lui aussi, raconte la vie quotidienne du dernier rescapé de la fin du monde. Mais cet entrelacs d’influences n’empêche nullement Le Dernier survivant de posséder une personnalité propre et un style bien à part.

Nous sommes en Nouvelle-Zélande, près de la ville d’Hamilton, et rien ne semble distinguer la matinée du 5 juillet des autres. Mais à 6h12, le soleil s’assombrit un instant et une lumière rouge entourée d’obscurité est brièvement perceptible. En se réveillant ce jour-là, Zac Hobson (Bruno Lawrence), un scientifique employé par la société Delenco, voit bien que quelque chose cloche. Lorsqu’il allume la radio, il ne reçoit aucune transmission. En prenant sa voiture, il découvre que la ville est totalement déserte. Lorsqu’il tombe nez à nez avec l’épave en flammes d’un avion de ligne qui s’est écrasé, c’est pour constater qu’il n’y a aucun corps et que les sièges sont vides. Il lui faut bientôt se rendre à l’évidence : toute vie humaine semble avoir disparu de la planète dont il est peut-être le seul survivant ! Cette catastrophe – « l’effet », comme il l’appelle – est probablement due à l’opération Flashlight, un programme scientifique top secret auquel il a participé. L’objectif consistait à créer un flux énergétique entourant la planète, pour permettre par exemple aux avions de voler sans carburant. « La structure de l’univers a non seulement changé, mais est aussi hautement instable » finit-il par constater. Errant dans les vestiges de la civilisation, Zac développe un sentiment croissant de culpabilité, jusqu’à ce qu’il rencontre un couple d’autres survivants, Joanne (Alison Routledge) et Api (Peter Smith).

Le président de la « Terre tranquille »

L’impact du film repose beaucoup sur l’interprétation de Bruno Lawrence. Lorsqu’il découvre un monde sans humains, ses réactions sont d’abord étranges. Son visage semble en effet traduire l’embarras, plus que la surprise ou l’épouvante. Ces indices avant-coureurs laissent comprendre qu’il est directement lié à l’anéantissement de la race humaine, ce que confirmera la suite du scénario. Le voir errer en nuisette dans un stade de football vide permet de mesurer le degré de sa folie et le désespoir de sa situation. De fait, il passe par plusieurs états au cours de sa « condamnation à survivre » : les envies de suicide, la lucidité méthodique, l’euphorie, l’angoisse, la mégalomanie… En émule du Robert Neville de « Je suis une légende » devenu le dernier représentant d’une espèce désormais légendaire, Zac s’autoproclame même « président de la Terre tranquille » (la « Quiet Earth » du titre original) avant de découvrir qu’il n’est pas seul et que la dynamique du Monde, la chair et le diable (mais aussi du « Huis-clos » de Jean-Paul Sartre) ne se mette en place. Fascinant, Le Dernier survivant s’achève sur une image de science-fiction pure digne de la couverture d’un roman pulp des années 50. Au détour du générique, on note le nom du premier assistant réalisateur du film :  Lee Tamahori, futur réalisateur de L’Âme des guerriers, À couteaux tirés et Meurs un autre jour.

 

© Gilles Penso


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DOCTEUR FRANKEN (1980)

Robert Vaughn incarne une variante moderne du docteur Frankenstein dans ce téléfilm très sérieux conçu comme le pilote d’une série TV…

DOCTOR FRANKEN

 

1980 – USA

 

Réalisé par Marvin J. Chomsky et Jeff Lieberman

 

Avec Robert Vaughn, Robert Perault, David Selby, Teri Garr, Josef Sommer, Cynthia Harris, Addison Powell, Takayo Doran

 

THEMA FRANKENSTEIN I MÉDECINE EN FOLIE

Annoncé d’abord sous le titre de The Franken Project, ce téléfilm de 100 minutes a finalement été diffusé sur NBC avec une autre appellation : Doctor Franken. Derrière la caméra, nous retrouvons deux noms familiers que nous n’avions pas l’habitude de voir ensemble jusqu’à présent, Jeff Lieberman (Le Rayon bleu, La Nuit des vers géants) et le vétéran des séries TV Marvin Chomsky (réalisateur entre autres d’épisodes des Mystères de l’ouest, de Mission impossible et de Star Trek). En s’appuyant sur un scénario co-écrit par Lieberman et Lee Thomas, Docteur Franken se veut une variation moderne et sérieuse du thème de Frankenstein. Le rôle d’Arno Franken, nouveau descendant du vénérable Victor, est tenu par Robert Vaughn, dont la présence en tête de générique assure à cette production télévisée un certain prestige. Car Vaughn est un acteur connu de tous et très versatile, capable d’apparaître dans des classiques (Les Sept mercenaires, Bullit, La Tour infernale), des séries populaires (Poigne de fer et séduction, Des agents très spéciaux) ou des séries B à tout petit budget (L’Invasion des soucoupes volantes, Les Mercenaires de l’espace). Vaughn peut tout jouer avec le même charisme, alors pourquoi pas un Frankenstein des années 80 ?

Brillant chirurgien d’un grand hôpital de New York, Arno Franken se livre secrètement à des expérimentations pas très catholiques. Pour maintenir en vie un homme dans le coma (Robert Perault), il lui greffe régulièrement de nouveaux organes prélevés dans les stocks de l’hôpital. Le malade ayant été victime d’un accident et personne ne connaissant son identité, Franken est libre de ses mouvements. Il finit même par transporter le corps dans une ambulance jusque dans le sous-sol de sa propre maison pour y poursuivre plus tranquillement ses expériences. Les choses se compliquent lorsque l’un des collègues de Franken, le peu recommandable docteur Foster (David Selby) se penche un peu trop sur ses travaux et finit par trépasser en se confrontant à la créature qui revient à la vie avant de partir errer dans les rues de New York…

Frankenstein à New York

L’une des idées intéressantes de Docteur Franken repose sur le principe selon lequel l’homme composite créé par le savant hérite des traits de caractère et des émotions de toutes les personnes dont il a emprunté des parties du corps. Le scénario avance ainsi la théorie étonnante que les souvenirs et les sentiments survivent au trépas et peuvent se loger dans n’importe quel organe. Par ailleurs, cet énième émule de Frankenstein ne cherche pas à créer la vie – une fois n’est pas coutume – mais à développer de nouvelles techniques de transplantation. Le gros point fort du téléfilm est la qualité de son interprétation (Vaughn et Selby excellent en antagonistes, Perault est une créature très convaincante et Teri Garr assure dans le rôle de l’ancienne petite-amie du malade). Tout le monde se prend très au sérieux, mais c’est peut-être paradoxalement le défaut de ce téléfilm, qui aborde au premier degré un concept scientifique parfaitement invraisemblable digne de séries B des années 50 et conserve une tonalité uniformément maussade et sinistre. Docteur Franken ne deviendra donc pas la série TV initialement prévue et restera un pilote sans suite. Du reste, on imagine mal comment un tel postulat aurait pu se décliner de manière viable sur plusieurs épisodes.

 

© Gilles Penso


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ANOTHER EVIL (2016)

Confronté à deux fantômes effrayants, un artiste peintre sollicite un démonologue pour les chasser de sa maison de campagne…

ANOTHER EVIL

 

2016 – USA

 

Réalisé par Carson Mell

 

Avec Steve Zissis, Mark Proksch, Dan Bakkedahl, Beck DeRobertis, Dax Flame, Jennifer Irwin, Steve Little, Mariko Munro

 

THEMA FANTÔMES

S’il n’avait jusqu’alors réalisé qu’une poignée de courts-métrages, Carson Mell s’est taillé assez tôt une réputation de talentueux scénariste de séries TV, notamment sur Out There, Kenny Powers et Silicon Valley. Pour son premier long-métrage en tant que metteur en scène, il bénéficie du soutien du Sundance Institute Feature Film Program et se lance dans un étrange cocktail à mi-chemin entre la comédie et l’horreur. Faisant fi d’un budget minuscule, Mell construit son récit autour d’un décor unique et d’un nombre très restreint de protagonistes. Le manque cruel de moyens devient presque une force, puisqu’elle pousse l’auteur/réalisateur à tout miser sur son huis-clos et sur la construction d’une relation bizarre et complexe entre ses deux personnages principaux. Tout commence lorsque l’artiste peintre Dan Papadakis (Steve Zissis, acteur récurrent de la série Togetherness) s’installe dans sa maison de campagne avec son épouse Mary (Jennifer Irwin) et leur fils de vingt ans Jasper (Dax Flame). C’est pour lui l’occasion de se mettre au travail sur ses peintures loin de l’agitation de la ville. La demeure étant isolée dans les bois et ses larges fenêtres n’étant pas sans évoquer celles de la célèbre maison d’Amityville, le spectateur est rapidement mis en condition pour le surgissement du surnaturel.

Bientôt, la petite famille est confrontée à l’apparition de deux fantômes effrayants : une vieille femme et un homme défiguré. Pris de panique, ils font appel à Joey (Dan Bakkedahl), un médium débonnaire persuadé que ces esprits sont paisibles et qu’il faut les laisser en paix. Selon lui, ces fantômes ne sont pas agressifs et leur apparition n’était qu’une tentative de contact amicale. Mais la famille Papadakis n’a que faire de spectres sympathiques. Ils veulent une cabane dans les bois paisible, pas une maison hantée ! En quête d’un deuxième avis, Dan consulte un exorciste sous les conseils de son ami George (Steve Little). Or selon ce spécialiste des démons qui répond au nom de Os Bijourn (Mark Proksch, connu pour le rôle de Nate dans la version américaine de la série The Office), les choses sont beaucoup plus inquiétantes qu’on pourrait le croire.

L’exorciste de la dernière chance

À partir du moment où le démonologue entre en jeu, les choses dégénèrent, mais pas vraiment dans le sens que le spectateur imagine. Car Carson Mell ne cherche pas à marcher sur les traces de Poltergeist ou de L’Exorciste. Si la thèse surnaturelle est clairement établie, elle sert surtout de prétexte à dresser le portrait d’un personnage complexe, fascinant, pathétique et inquiétant, celui de cet exorciste de la dernière chance qui force un peu l’amitié de son employeur temporaire – interprété avec beaucoup de justesse par Steve Zissis – et noue avec lui des liens qui finissent par susciter l’inconfort. Drôle et inquiétant à la fois, Another Evil réserve un rôle en or à Mark Proksch, hallucinant dans le rôle de ce chasseur de fantômes en pleine dépression depuis que son épouse l’a quitté sous prétexte qu’il n’arrêtait pas d’adopter des chats ! Sans cesse partagé entre le rire et le malaise, avec quelques pointes d’épouvante, le spectateur ne sait plus où donner de la tête, jusqu’à un climax franchement intense. Voilà la démonstration que l’inventivité peut parfois pallier le manque de budget pour donner des résultats vivifiants. S’il est resté un peu confidentiel, Another Evil a fait la tournée des festivals en suscitant un enthousiasme mérité.

 

© Gilles Penso


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LA NUIT DES HORLOGES (2007)

L’avant-dernier film de Jean Rollin, grand amateur de femmes vampires et d’érotisme fantastique, est une sorte d’étrange testament philosophique…

LA NUIT DES HORLOGES

 

2007 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Ovidie, Sabine Lenoël, Natalie Perrey, Jean-Loup Philippe, Françoise Blanchard, Sandrine Thoquet, Maurice Lemaître

 

THEMA FANTÔMES I SAGA JEAN ROLLIN

La Nuit des horloges est un étrange film-testament dont le fil conducteur filiforme sert de prétexte au cinéaste Jean Rollin pour revenir sur l’ensemble de sa carrière en recyclant de nombreux extraits puisés dans sa filmographie fantastique. Ovidie, ex-star du X, y incarne une jeune femme en quête du défunt réalisateur et écrivain Michel Jean (double fictionnel de Rollin) qui fut son cousin et dont elle hérite de la maison de campagne. Elle n’a vu cet homme qu’une seule fois, mais il a laissé une très forte empreinte dans sa mémoire. Très intéressée par son cas, elle visite sa tombe au cimetière du Père-Lachaise puis la maison dont elle est désormais la propriétaire. Or ces deux lieux sont hantés par les personnages et fantasmes de Michel Jean. À partir de là, le film se met à osciller de manière aléatoire entre fantasme et réalité en brouillant volontairement les cartes. Au bout de 50 minutes de métrage, Ovidie nous dévoile son anatomie, fidèle à la longue liste des héroïnes impudiques de Jean Rollin, sans pour autant faire avancer le récit d’un iota ou conférer au film une once de plus-value. Étant donné la filmographie passée de l’actrice, ce déshabillage gentiment gratuit ne nous étonne pas outre mesure.

Tout au long de La Nuit des horloges, Jean Rollin ne cesse de citer sa propre œuvre, d’évoquer ses décors fétiches (« cette plage de Dieppe où il aimait tourner »), de faire apparaître des acteurs de ses films précédents et d’insérer dans son montage des extraits puisés dans sa filmographie. Des morceaux épars du Viol du Vampire, de Fascination, des Deux orphelines vampires, de La Rose de Fer et de La Fiancée de Dracula s’égrènent ainsi au fil de ce long-métrage qui prend clairement les allures d’un legs destiné aux générations suivantes. Marcel Jean – l’alter ego de Jean Rollin – est d’ailleurs mort et enterré dans le film, tandis que toutes les créatures issues de son imagination fertile errent encore aux alentours. Car l’œuvre est destinée à survivre à son créateur. Cette espèce de « best of » des films de Jean Rollin s’avère encore plus surréaliste et moins racontable que ses opus précédents. C’est comme si nous regardions la photocopie d’une photocopie : les traits sont moins précis, l’image d’origine moins nette.

« Ce sont les morts qui rêvent des vivants »

Comme toujours chez l’auteur, nous avons droit à une galerie de personnages insolites joués par des acteurs semi-amateurs et affublés de dialogues improbables versant volontiers dans l’absurde. « Vous voyez bien que je suis réelle, puisque je porte des ailes, alors que les fantômes n’en ont pas, ils n’ont rien », entend-on par exemple au détour d’une scène improbable. Dans un film comme La Nuit des horloges, il faut accepter de se laisser porter dans un univers « autre » déconnecté de tout ce qui se pratique habituellement, sous peine de décrocher en quelques secondes. Le leitmotiv de cette œuvre-somme – dont le titre se réfère bien sûr au temps qui défile inéluctablement – semble être une idée joliment poétique : « ce sont les morts qui rêvent des vivants, pas l’inverse ». Toute cette histoire sens dessus dessous serait donc imaginée par l’esprit posthume du réalisateur. Rétrospectivement, la démarche a quelque chose de touchant. Car Jean Rollin aura encore le temps de réaliser un ultime film en 2010, Le Masque de la Méduse, avant de s’éteindre pour de bon le 15 décembre de la même année. Et force est de constater qu’il avait raison : ses monstres féminins et ses cauchemars surréalistes lui ont survécu.

 

© Gilles Penso


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