LE GÉANT DE LA STEPPE (1956)

Une gigantesque épopée russe dans laquelle un chevalier légendaire rencontre des créatures fantastiques et des barbares assoiffés de sang…

ILYA MUROMETS

 

1956 – RUSSIE

 

Réalisé par Aleksandr Ptushko

 

Avec Boris Andreyev, Shukur Burkhanov, Andrei Abrikosov, Natalya Medvedeva, Ninel Myshkova, Sergey Martinson, Georgi Dyomin, Aleksandr Shvorin

 

THEMA HEROIC FANTASY I CONTES I DRAGONS

Le Géant de la steppe est un film monstre, une superproduction aux proportions colossales réalisée par le célèbre réalisateur russe Aleksandr Ptushko pour le compte de la compagnie Mosfilm, alors très fière de faire la démonstration de son système Cinémascope baptisé Sovscope. Cette grande aventure fantastique s’appuie sur une série de poèmes épiques ancrés depuis des siècles dans la culture populaire soviétique. Son héros est le légendaire guerrier Ilya Muromets. Pour donner corps à cette épopée sur grand écran, Mosfilm met le paquet : de très gros moyens (les chiffres effarants de 100 000 figurants et de 11 000 chevaux circulaient à l’époque), des effets spéciaux à grande échelle, des décors somptueux et des costumes majestueux inspirés du tableau « Bogatyrs » peint en 1898 par Viktos Vasnetsov. Le Géant de la steppe se déroule au cœur d’une terre enchanteresse où la nature est chatoyante et où scintillent les lacs dorés. Cette belle harmonie est menacée par le redoutable Kalin, à la tête d’une horde barbare qui pille et brûle tout sur son passage. Ce sont les terrifiants Kougars. « C’était l’époque des géants et des dragons » nous annonce la voix off, alors que l’action se transporte dans un petit village.

La séquence suivante, superbement surréaliste, montre un chevalier titanesque marcher au milieu des montagnes. Rejoint par des hommes minuscules qui réclament son aide, le géant plante son épée dans le sol, les enjoint à trouver un héros susceptible de les protéger, puis se fond dans le paysage. Notre héros fait alors son apparition. Jusqu’alors paralysé, Ilya Ivanovich Muromets (Boris Andreyev) retrouve sa force et récupère l’épée magique. Capable d’arracher des arbres à mains nues ou de soulever des rochers, Ilya voit son petit poulain se muer en grand destrier, se laisse guider par les oiseaux qui indiquent son chemin et voit son trajet semé de nombreuses embûches et d’un généreux bestiaire fantastique emprunté à la mythologie russe. Avant de devenir le sauveur que chanteront de nombreux poèmes, Ilya trouve une épouse à qui il donne un fils, affronte une première fois Kalin, se heurte au prince Vladimir (Andrei Abrikosov) qui le prend pour un traitre et le fait enfermer avant de comprendre sa méprise puis finit par lever une armée qui se prépare à la plus gigantesque des batailles…

L’ancêtre de Ghidrah

Ce récit folklorique est régulièrement ponctué par l’apparition de créatures imaginaires qui ne peuvent qu’égayer l’amateur de fantasmagories. Outre le chevalier géant des montagnes qui ouvre le bal, on note un démon aux allures d’homme de Neandertal qui souffle de redoutables rafales de vent (via des prothèses mécaniques étonnantes) ou encore un colosse grimaçant aux allures de Bouddha soutenu par une horde de serviteurs (une marionnette grandeur nature actionnée de l’intérieur). Il faut cependant attendre la bataille finale pour que surgisse le clou du spectacle, autrement dit un impressionnant dragon tricéphale qui vaut au film son titre international : The Sword and the Dragon. Cet ancêtre du Ghidrah japonais fend les airs en battant des ailes tandis que ses têtes crachent du feu. Le film abonde alors de visions surréalistes, comme celle de la gigantesque silhouette du monstre qui vole derrière les belligérants, plane au-dessus des décors enfumés ou enflamme champs et drakkars. Conçu tour à tour à l’aide d’une maquette miniature et d’une marionnette grandeur nature, ce monstre reptilien finira triplement décapité à l’issue d’un combat particulièrement mouvementé. Riche en sentiments patriotiques exacerbés (« c’est la terre que j’aime et que défendrai contre les envahisseurs » dit l’un des dialogues), ponctué d’humour et même de quelques chansons, Le Géant de la steppe est un spectacle unique en son genre qui se bonifie à chaque visionnage malgré son idéologie aujourd’hui datée.

 

© Gilles Penso


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METAL MAN (2008)

Une imitation fauchée d’Iron Man dans laquelle un justicier dans une armure en plastique lutte contre des gangsters et un robot…

METAL MAN

 

2008 – USA

 

Réalisé par Ron Karkoska

 

Avec Samuel Nathan Hoffmire, Reggie Bannister, P. David Miller, Jill Shackelford, Leah Grimsson, Katherine Pawlak, Shane Russeck, Jed Rowen, Anthony Antonucci

 

THEMA SUPER-HÉROS

Ron Karkosa fréquente les plateaux de cinéma depuis le début des années 2000. Maquilleur prosthétique sur Faust, 2001 Maniacs, Tamara, D-War, Evil Twins, créateur d’effets spéciaux pour Wishmaster 3, Reeker, Le Pacte et même A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg (tout de même !), il décide de passer à la mise en scène en 2008. On aurait pu penser que son expérience acquise au fil des ans auprès de toutes sortes de réalisateurs aurait porté ses fruits. Or cette première « œuvre » nous abasourdit par son amateurisme. L’image est hideuse, la prise de son catastrophique, les acteurs mauvais comme des cochons, le montage aux fraises… Bref rien ne va ! Le concept du film lui-même laisse perplexe : une imitation dénuée du moindre scrupule d’Iron Man. Si encore le projet avait une vocation parodique, sa mise en chantier aurait pu faire sens. Or Metal Man se prend très au sérieux, ce qui renforce évidemment son énorme potentiel comique au douzième degré. Le héros de ce long-métrage improbable est Kyle Finn, un étudiant incarné sans la moindre conviction par un « acteur » trentenaire pataud. Kyle est secrètement amoureux de sa camarade Julie (Leah Grimson), mais il n’ose lui déclarer sa flamme. Ce qui nous donne droit à une palpitante séquence de discussion sur le chemin de l’école qui se résume à peu près à ça : « Ça va ? », « Oui ça va et toi ? », « Moi ça va », « Okay », (silence) « Tu y vas, là ? », « Oui, j’y vais », « Ah », (silence) « Bon ben je vais y aller alors », « D’accord », (silence) « Allez j’y vais », « Okay ».

Kyle travaille pour un scientifique excentrique, le docteur Arthur Blake (Reggie Bannister, acteur récurrent de la franchise Phantasm). Ce dernier a conçu une armure high-tech mais son ancien associé, le vil Sebastian (P. David Miller), veut utiliser son invention à des fins militaires. Comme il est très méchant, il brutalise Blake qui meurt aussitôt. Les parents de Kyle eux-mêmes sont sauvagement assassinés par les vilains. Les deux acteurs sont donc couverts de ketchup et essaient vaguement de rester immobiles pour sembler morts. Revêtu de sa belle combinaison en plastique imitation métal à mi-chemin entre Iron Man, Robocop et Bio-Man, Kyle va dès lors jouer les redresseurs de tort, guidé par une intelligence artificielle à l’effigie de Blake qui communique avec lui dans son casque (c’est-à-dire une image vidéo pixellisée qui aurait même semblé datée dans les années 1980).

super zéro

Le merveilleux scénario écrit par Carlos Perez, Ted Chalmers et Novin Shakiba (oui, ils s’y sont mis à trois !) nous offre des rebondissements parfaitement inutiles, comme la capacité du héros à changer de visage pour passer inaperçu, ainsi que de longues scènes de dialogue inintéressantes, filmées avec les pieds et quasiment inaudibles (il n’y a visiblement pas de budget pour payer un ingénieur du son). Des combats d’une mollesse impensable opposent le fier « homme métal » à des adeptes des arts martiaux, des petites frappes aux gros bras et un robot, le tout dans les décors les plus banals et les moins photogéniques du monde. En parfait décalage avec l’absurdité générale du film, l’actrice Jill Shackelford (dans le rôle de la fille du savant assassiné) joue ses séquences avec une intensité qui laisse imaginer qu’elle se croit dans une œuvre oscarisable. Elle récite ses répliques avec passion, crie, s’émeut, pleure, bref nous livre une bande-démo presque convaincante qui n’aidera pourtant pas sa carrière future. Qui voudrait d’un Metal Man dans son C.V. ? Fort heureusement, Ron Karkoska abandonnera la réalisation après ce galop d’essai pour revenir plus raisonnablement à ses activités dans les effets spéciaux.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

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DAYLIGHT (1996)

Suite à une monstrueuse explosion, un tunnel s’effondre et la vie d’une poignée de survivants ne tient qu’à un fil… Mais Sylvester Stallone est là !

DAYLIGHT

 

1996 – USA

 

Réalisé par Rob Cohen

 

Avec Sylvester Stallone, Amy Brenneman, Viggo Mortensen, Dan Hedaya, Jay O. Sanders, Karen Young, Claire Bloom, Vanessa Bell Calloway, Renoly Santiago

 

THEMA CATASTROPHES

Les années 1990 auront marqué la renaissance d’un genre cinématographique quasiment disparu depuis le début de la décennie précédente : le film catastrophe. Avec l’arrivée des effets spéciaux numériques et la redéfinition du cinéma d’action par les productions de Joel Silver, de nouveaux désastres à grande échelle recommencent à gagner les écrans. C’est ainsi que naît le projet Daylight, écrit par Leslie Bohem (House 3, Cavale sans issue) et confié au réalisateur Rob Cohen (qui vient de réaliser Dragon : l’histoire de Bruce Lee et Cœur de dragon). Pour tenir le rôle principal de son film, Cohen pense à Nicolas Cage. Mais la star de Leaving Las Vegas n’a pas encore montré son potentiel de héros de film d’action (Michael Bay s’apprête à le faire tourner dans The Rock) et le studio Universal préfère se tourner vers une valeur plus sûre en ce domaine, en l’occurrence Sylvester Stallone. Ce dernier, alors âgé de 49 ans, envisage d’abandonner progressivement les rôles « musclés », mais le scénario de Daylight le séduit et il accepte. « J’ai senti qu’il était temps pour moi de jouer un personnage un peu différent », nous confiait-il au moment de la sortie du film. « Pas un super-héros, mais un homme plus ordinaire, auquel on pourrait s’identifier plus facilement. Je ne rajeunis pas, et ce choix me paraît du coup plus crédible. » (1)

S’il sacrifie aux habitudes du genre qui consistent à nous présenter tous les acteurs du drame avant que survienne la catastrophe, Rob Cohen ne perd pas de temps. Il lui faut moins de dix minutes pour faire découvrir à ses spectateurs les futurs protagonistes de Daylight : une apprentie dramaturge qui vit dans un appartement insalubre (Amy Brenneman), une star des sports extrêmes (Viggo Mortensen), un couple âgé et son chien, un mari infidèle accompagné par son épouse et sa fille, les passagers d’un bus pénitentiaire (parmi lesquels on reconnaît Sage Stallone, le fils de Sylvester), les chauffeurs d’un convoi de camions transportant des déchets toxiques et trois malfrats qui viennent de voler une voiture et une valise pleine de pierres précieuses. Ces derniers zigzaguent à vive allure dans le tunnel qui relie Manhattan et le New Jersey pour échapper à la police, heurtent les camions transportant les fûts toxiques… et c’est la catastrophe.

« Ensemble, on peut tout faire ! »

La séquence de la monstrueuse déflagration dans le tunnel et des destructions qui s’ensuivent est extrêmement spectaculaire, concrétisée en grande partie grâce à un remarquable travail de maquettes et de pyrotechnie miniature. Le souffle de l’explosion et les dégâts titanesques qu’elle entraîne n’ont rien perdu de leur impact aujourd’hui. C’est là que Stallone entre en piste, dans le rôle de Kit Latura. Ancien chef du service médical d’urgence de la ville de New York tombé en disgrâce à cause d’un accident dont il fut jugé responsable, Kit est désormais chauffeur de taxi. Mais face à la catastrophe, ses anciens réflexes prennent le dessus et il se mue en sauveur de l’humanité. Daylight glorifie alors l’héroïsme ordinaire, ce qui est louable en soi, mais les méthodes qu’il emploie pour y parvenir manquent cruellement de subtilité (un défaut souvent imputable à Rob Cohen). D’où les envolées exagérément épiques de la musique de Randy Edelman, les répliques qui enfoncent les portes ouvertes (« Ensemble, on peut tout faire ! »), l’exacerbation du sens du sacrifice et de la rédemption, et même une grande statue de Jésus qui montre symboliquement un chemin vers le salut. Tous ces surlignements judéo-chrétiens, doublés de la séquence obligatoire du chien qu’il faut sauver, sont un peu exaspérants mais ne gâchent pas la qualité du spectacle. Les séquences de suspense originales (la traversée des ventilateurs géants), les destructions à échelle réelle filmées à Cinecitta et le parcours du combattant dans le tunnel immergé (qui évoque beaucoup L’Aventure du Poséidon) parviennent donc à tenir jusqu’au bout les spectateurs en haleine. De ce point de vue, la mission est accomplie. Pour le reste, il faudra attendre que James Cameron réinvente une bonne fois pour toutes le cinéma catastrophe quelques années plus tard.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en novembre 1996

 

© Gilles Penso


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LA CHASSE SANGLANTE (1974)

Trois pères de famille ordinaires s’octroient une fois par an une virée dans la nature où ils se livrent à d’impitoyables chasses à l’homme…

OPEN SEASON / LOS CAZADORES

 

1974 – ESPAGNE / GB / SUISSE / USA / ARGENTINE

 

Réalisé par Peter Collinson

 

Avec Peter Fonda, Cornelia Sharpe, John Philip Law, Richard Lynch, Alberto de Mendoza, William Holden, Helga Liné, Didi Sherman, Concha Cuetos

 

THEMA TUEURS

Auteur du palpitant roman « Open Season », David D. Osborn en tire lui-même un scénario qu’il co-écrit avec son épouse Liz Charles Williams (tous deux avaient signé ensemble les scripts du diptyque Plus féroces que les mâles et Dieu pardonne, elles jamais !) La mise en scène de cette Chasse sanglante (que l’on connaît aussi en France sous le titre La Chasse est ouverte) est confiée à Peter Collinson, réalisateur de nombreux polars, westerns et films d’aventure comme L’Or se barre, Les Baroudeurs, Nid d’espions à Istambul ou Les Colts au soleil. Le premier long-métrage de Collinson, La Nuit des alligators, abordait déjà plusieurs des thématiques sulfureuses traitées dans La Chasse sanglante. Il était donc le candidat idéal pour diriger cette œuvre brutale, tournée sur des sites espagnols et anglais censés représenter l’arrière-pays américain. Trois acteurs de renom se partagent la vedette de La Chasse sanglante : Peter Fonda (Easy Rider), John Philip Law (Barbarella) et Richard Lynch (L’épouvantail). « Qu’est-ce que je me suis amusé sur ce tournage ! », racontait Fonda quinze ans après sa sortie. « C’était la première fois que j’avais l’occasion de jouer un type vraiment méchant. J’aime beaucoup ce film. » (1)

La Chasse sanglante est une chronique de la « violence masculine primaire », celle que décrivaient déjà Sam Peckinpah dans Les Chiens de paille ou Wes Craven dans La Dernière maison sur le gauche, et qu’allaient décliner Serge Leroy et Meir Zarchi dans des films comme La Traque ou I Spit on Your Grave. La cruelle ironie de ce portrait d’une Amérique gangrénée par ses propres déviances saute aux yeux dès le premier plan du film : un drapeau des Etats-Unis qui flotte fièrement au sommet de son mat. Nous sommes dans le bureau d’un district attorney expliquant calmement à une mère qu’il ne peut condamner les trois jeunes hommes qui ont violé sa fille parce qu’ils font partie du club de football local et qu’aucun juré ne voudrait reconnaître coupables ces représentants de « la jeunesse américaine la plus sérieuse » ! Ces trois « modèles » nous sont montrés quelques années plus tard. Ce sont Ken (Peter Fonda), Greg (John Philip Law) et Arthur (Richard Lynch), des pères de famille exemplaires qui, une fois par an, s’offrent un séjour dans la nature où ils s’adonnent à leurs activités préférées : le kidnapping, l’humiliation, la manipulation et la chasse à l’homme dans les bois…

Chasse, nature et tradition

Loin de leurs familles, ces « mâles alpha » redeviennent donc des bêtes mues par les instincts les plus bas. Le pire est peut-être la désinvolture et la légèreté avec lesquelles ils mènent leurs exactions. Tout est prétexte à rire et à échanger des plaisanteries salaces, comme si leurs jeux cruels et meurtriers étaient aussi innocents qu’une partie de Monopoly. C’est pourtant la mort qui se joue au bout de leurs fusils, en une sorte de remake des Chasses du comte Zaroff qui aurait été débarrassé de toute patine gothique ou exotique. Pour accroitre encore le malaise, Peter Collinson et ses scénaristes obligent les spectateurs à s’identifier aux bourreaux, dans la mesure où la caractérisation de leurs victimes (un homme d’âge mûr et sa jeune maîtresse) est volontairement réduite à sa plus simple expression. Plusieurs composantes du film évoquent le Délivrance de John Boorman (notamment la traversée symbolique des eaux et l’emploi d’une musique country en guise de bande originale), si ce n’est qu’ici les citadins en quête d’un retour à la nature et les agresseurs primitifs ont fusionné. Bien plus que la simple série B horrifique annoncée par les jaquettes françaises du film lors de sa distribution vidéo en 1982, La Chasse sanglante est un redoutable pamphlet contre les dérives d’une génération ayant érigé les armes, le phallocentrisme et le patriotisme au sommet de sa chaîne de valeurs.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans le magazine « Psychotronic Video » en 1990.

 

© Gilles Penso


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PHOBIA (1980)

L’immense John Huston dirige la star de Starsky et Hutch dans ce thriller horrifique et psychanalytique où s’enchaînent les morts violentes…

PHOBIA

 

1980 – CANADA

 

Réalisé par John Huston

 

Avec Paul Michael Glaser, John Colicos, Susan Hogan, David Bolt, Patricia Collins, David Eisner, Lisa Langlois, Alexandra Stewart, Robert O’Ree, Neil Vipond

 

THEMA TUEURS

Phobia est une production canadienne combinant un nombre impressionnant de talents. L’histoire est l’œuvre de Ronald Shusett et Gary Sherman (le duo responsable de Réincarnations). Le scénario est co-signé Peter Bellwood (Highlander), Lew Lehman (Killers of the Wild) et le vétéran des productions Hammer Jimmy Sangster (Frankenstein s’est échappé, Le Cauchemar de Dracula). D’autres plumes ont officieusement participé à l’écriture, notamment Dan O’Bannon (Alien) et Gladys Hill (L’homme qui voulut être roi). Quant au réalisateur embauché pour donner corps à cette histoire, c’est tout simplement un géant : John Huston en personne, l’homme qui dirigea Le Faucon maltais, Le Trésor de la Sierra Madre, Quand la ville dort, Moby Dick, Les Désaxés, Reflets dans un œil d’or et tant d’autres classiques impérissables. Lorsqu’on découvre le résultat, on ne peut que déchanter. Non que Phobia soit honteux, mais le film n’est largement pas à la hauteur des artistes cités ci-dessus, ce qui laisse imaginer que leurs participations respectives ne se sont pas additionnées mais plutôt substituées les unes aux autres, chacun essayant de corriger les faiblesses du script sans vraiment y parvenir. Quant à Huston, il est de toute évidence ici en fin de carrière. Et si sa filmographie nous réservera encore quelques perles (À nous la victoire, L’honneur des Prizzi), il nous est difficile d’appréhender Phobia autrement que comme un job alimentaire.

Bravant l’opposition de ses proches et du conseil d’administration de l’hôpital où il travaille, le docteur Peter Ross (Paul Michael Glaser), un jeune psychiatre aux méthodes très controversées, entreprend une expérience avant-gardiste pour tenter de comprendre et de faire admettre le comportement de cinq criminels qui sont tous victimes d’une peur très singulière. L’une (Alexandra Stewart) est agoraphobe, l’autre (Robert O’Ree) craint les serpents, le troisième (David Bolt) a le vertige, le quatrième (David Eisner) est claustrophobe, la dernière (Lisa Langlois) a peur du contact des hommes. Ross parvient à les extraire du système pénitentiaire pour les soumettre à un traitement d’un genre très spécial. Sa méthode : les assoir dans une salle sombre et leur projeter des images violentes directement liées à leurs phobies. Chutes dans le vide, attaques de serpent, viols collectifs et autres joyeusetés s’exposent ainsi sur les écrans face aux patients hurlants. Alors que tout le staff médical et la police s’interrogent légitimement sur l’efficacité d’un tel traitement, les cobayes du docteur Ross commencent à mourir l’un après l’autre de manière très violente…

L’antre de la phobie

Phobia est avant tout traité comme un thriller psychologique doublé d’un film policier, l’enquête liée aux meurtres des patients du docteur Ross se resserrant autour de l’entourage du médecin. Ce n’est qu’au cours de son troisième acte que le film adopte plus frontalement la mécanique du slasher et presque du giallo (le tueur ganté qui se faufile partout, les morts spectaculaires). Au cœur de cette intrigue à rebondissements, Paul Michael Glaser fait preuve d’un charisme impeccable, sans tout-à-fait nous faire oublier le personnage de David Starsky qui l’a rendu célèbre et dont il reprend certaines mimiques (et même certains codes vestimentaires). La mise en scène de John Huston, elle, reste très fonctionnelle, pour ne pas dire télévisuelle. L’immense cinéaste qui avait su aborder la psychanalyse avec tant de finesse dans Freud passions secrètes semble ici traiter le sujet par-dessus la jambe, peu aidé il est vrai par ce scénario rocambolesque écrit par trop de plumes successives. L’impact du film est également amenuisé par une bande originale de soap opéra très datée et fort peu adaptée à sa tonalité. La critique et le public ne seront pas tendre avec Phobia, qui ne parviendra guère à rembourser son budget de six millions de dollars. Sans doute les « grands noms » présents à son générique laissaient-ils espérer mieux que ce cocktail d’épouvante et d’enquête policière certes distrayant mais tout à fait dispensable.

 

© Gilles Penso


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VANILLA SKY (2001)

Tom Cruise, Penelope Cruz et Cameron Diaz tiennent la vedette de ce remake américain du troublant Ouvre les yeux…

VANILLA SKY

 

2001 – USA

 

Réalisé par Cameron Crowe

 

Avec Tom Cruise, Penelope Cruz, Cameron Diaz, Kurt Russell, Jason Lee, Noah Taylor, Timothy Spall, Tilda Swinton, Michael Shannon, Shalom Harlow

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I RÊVES I MONDES PARALLÈLES ET VIRTUELS

C’est au festival de Sundance que Tom Cruise découvre Ouvre les yeux, le second long-métrage d’Alejandro Amenabar. Totalement sous le charme de cette fable insolite et cauchemardesque, l’acteur/producteur prend une option sur les droits d’un remake. Il rêve en effet de mettre en chantier une version américaine du film et de s’octroyer le premier rôle, tenu en 1997 par Eduardo Noriega. Le réalisateur auquel il pense est Cameron Crowe, qui l’a dirigé en 1996 dans Jerry Maguire et qu’il invite chez lui pour visionner le film d’Amenabar. Crowe accepte aussitôt et inscrit ce remake dans son calendrier juste après la finalisation de Presque célèbre. Pour le réalisateur, réinventer Ouvre les yeux sera un exercice identique à celui d’un groupe de rock qui se réapproprie une chanson pour en proposer une reprise. Au terme de « remake », il préfère d’ailleurs celui de « remix ». Sa volonté de se démarquer de son modèle tout en restant respectueux passe par un changement de titre. En traversant l’Atlantique, Ouvre les yeux devient Vanilla Sky. Cette expression énigmatique est empruntée à une réplique que prononcera Tom Cruise dans le film en décrivant les cieux couleur vanille peints par Claude Monet dans ses tableaux, notamment le fameux « Les Cieux à Argenteuil. » Crowe qualifiera d’ailleurs son film d’impressionniste.

Tom Cruise incarne ici David Aames, propriétaire d’une grande maison d’édition héritée de son père. Alors qu’il joue les playboys à Manhattan, les membres du conseil d’administration (qu’il surnomme « les sept nains ») le regardent d’un air sévère et tiennent le business en place avec fermeté. Après avoir gentiment éconduit sa petite-amie du moment, Julie (Cameron Diaz), David organise une fête pour son anniversaire au cours de laquelle son meilleur ami Brian (Jason Lee) lui présente la pétillante Sofia (Penelope Cruz qui, fait surprenant, reprend le rôle qu’elle tenait dans Ouvre les yeux, assurant du même coup un lien solide entre les deux films). C’est le coup de foudre immédiat, et Vanilla Sky pourrait tranquillement prendre les atours d’une sympathique comédie romantique. Mais ceux qui sont familiers avec le film d’Amenabar savent qu’il n’en est rien. Des flash-forwards troublants commencent à s’immiscer dans le récit, nous montrant David incarcéré, le visage dissimulé derrière un masque, se confiant à un psychiatre compréhensif incarné par Kurt Russell. Bientôt, la tangibilité du récit finit par s’étioler, poussant le spectateur à se demander si ce qu’il voit est réel ou non. De nombreuses répliques du film appuient la théorie d’un songe fiévreux. « Tout n’est qu’un cauchemar » dit ainsi David à son psychiatre. « C’est un rêve ? » lui demande plus tard Sofia. « Réveille-toi ! » lui ordonneront dans d’autres scènes Julie puis son avocat. « Faites-vous la différence entre les rêves et la réalité ? » finira par lui demander le psychiatre.

Quand Cruise croise Cruz

À la mise en scène sobre et élégante d’Amenabar, Cameron Crowe préfère une stylisation sophistiquée qu’on ne peut s’empêcher de trouver moins efficace, saturant sa bande son de chansons pop, surdécoupant son montage pour montrer le trouble du héros (et ce dès le fameux cauchemar du prologue où David s’éveille dans une mégapole déserte), s’attardant sans doute trop sur les visages de ses acteurs pour laisser leur charme opérer à l’écran (le sourire ravageur de Tom, le regard de velours de Penelope). Vanilla Sky nous semble de fait moins spontané et plus « maniéré » que son modèle. En revanche, le maquillage défigurant conçu par Michele Burke est moins spectaculaire que celui de Colin Arthur pour Ouvre les yeux, évitant le côté « freak » difforme. Ce choix est sans doute dicté par la production, désireuse de capitaliser sur la présence de Tom Cruise et de le rendre reconnaissable jusqu’au bout. Une réplique du film prononcée par David crée à ce propos un étrange effet de mise en abîme. « Il ne s’agit pas de vanité », dit-il aux chirurgiens esthétiques qui ne peuvent lui rendre son visage d’avant, « il s’agit de fonctionner dans ce monde : je dois être opérationnel ! » Au cours de son dernier acte, Vanilla Sky révèle enfin sa propre personnalité et la sensibilité singulière de son auteur, réinvestissant l’œuvre d’Amenabar pour la faire sienne tout en restant fidèle à sa narration. Les spectateurs les plus attentifs remarqueront la présence de Steven Spielberg dans le rôle d’un invité de la fête d’anniversaire (Tom Cruise et lui étaient alors en train de préparer Minority Report). Les amateurs de commérages savent quant à eux que ce film marque le point de départ d’une relation torride – mais éphémère, comme souvent à Hollywood – entre Cruise et Cruz, dont la quasi-homonymie avait quelque chose d’étrangement poétique.

© Gilles Penso


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BARBIE (2023)

Margot Robbie et Ryan Gosling entrent dans la peau en plastique de Barbie et Ken dans ce blockbuster acidulé plein de bonnes surprises…

BARBIE

 

2023 – USA / GB

 

Réalisé par Greta Gerwig

 

Avec Margot Robbie, Ryan Gosling, Kate McKinnon, Issa Rae, Alexandra Shipp, Hari Nef, Simu Liu, Kingsley Ben-Adir, Scott Evans, Americana Ferrera

 

THEMA JOUETS

Entre 1955 et 1961, l’Allemagne commercialise la poupée-mannequin Bild-Lilli que repère très vite Ruth Handler, la créatrice de Mattel. Lilli est au départ un personnage de comic-strip à la fois sensuel et humoristique, créée pour le quotidien allemand Bild. En tant que mascotte du journal, la poupée est conçue pour être d’abord vendue à un public adulte, mais son succès grandissant, des enfants se mettent à jouer avec, et Lilli voit sa garde-robe s’enrichir de vêtements en vogue. La première poupée Barbie voit donc le jour en tant que copie quasi conforme de Lilli en 1959, non plus en plastique dur, mais en vinyle, fabriquée au Japon dans un contexte de guerre froide, quelques années avant la crise des missiles de Cuba et le discours du Président Kennedy à Berlin en juin 1963. Mais, contrairement à Lilli (adaptée à l’écran en 1958), il faudra attendre 2023 pour qu’elle bénéficie de son film en live-action. Comme souvent à Hollywood, le projet passe dans de multiples mains. Après plusieurs années d’annonces et rétractations d’équipes pressenties de production, de scénaristes et d’actrices, la Warner finit par offrir une carte blanche à Greta Gerwig. Celle-ci choisit de travailler en tandem sur le scénario avec son compagnon Noah Baumbach, avec qui elle s’était déjà distinguée en 2012 grâce à Frances Ha, fleuron du cinéma indépendant américain.

C’est avec beaucoup d’humour que Greta Gerwig aborde son film, via des clins d’œil qui lui vaudront, c’est un comble, une interdiction aux moins de 13 ans aux Etats-Unis. Preuve s’il en est d’un retour en force d’une morale puritaine exagérée, car avec ces mêmes raisons on serait à même d’interdire aujourd’hui les films de Billy Wilder ou de Lubitsch ! Un juron est effectivement prononcé par Barbie, et c’est bien parce qu’étant mal vu dans la bouche d’une jeune femme qu’elle se l’autorise, comme lorsqu’elle balance une gifle au passant qui lui met la main aux fesses. Le sexe faible doit parfois en arriver là pour ne plus l’être. Car Barbie s’inscrit dans la droite ligne de l’empowerment américain nécessaire à toute femme qui entend lutter pour son droit de compter dans les sphères longtemps réservées exclusivement aux hommes. Au pays de Barbie, tout est parfait pour la plus parfaite des poupées. Et à moins d’avoir une aversion particulière pour Margot Robbie et pour la couleur rose, il n’y a aucune raison de bouder ce film qui est à la fois respectueux du jouet tout en le tournant en dérision.  Comme preuve des égards, s’il en faut, avec lesquels Barbie y est traitée, on y admire le travail sur la reconstitution à l’identique de l’univers appelé « Barbie Land ». Les décors réels reprennent le design des maisons de poupées des années 1960-1970 avec un art du bricolage créatif qui évoque les films de Tim Burton, de Wes Anderson mais aussi de Jacques Tati, dont le Playtime est une des inspirations de la réalisatrice.

Le plastique c’est fantastique !

L’une des surprises du film est Ken qui cherche à s’émanciper et qui jubile en découvrant que dans le monde réel où les hommes ont le pouvoir, il peut gagner en indépendance. Mais au lieu de rejoindre ce monde-là, il préfère faire sa propre révolution au pays des jouets. Tandis que Barbie, elle, va paradoxalement choisir de quitter un monde plus si parfait que ça lorsqu’elle se rend compte qu’elle ne fait pas forcément le bonheur de toutes les petites filles. L’ouverture du film rend hommage à 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick en remplaçant l’énigmatique monolithe noir par une Barbie géante, et les singes par des petites filles. Le ton est donné, le film est destiné à nous amuser tout en finesse avec des références et des influences bien choisies. L’enthousiasme à faire ce film est visible et communicatif. Le talent de Margot Robbie et de Greta Gerwig, mêlé à celui de Ryan Gosling, impeccable dans le rôle de Ken, font de ce film joliment artisanal un blockbuster plein de candeur comme un bonbon acidulé. Comme les films de Jacques Demy à la ligne claire et aux couleurs pastel qui exploraient toujours des sujets graves (mères célibataires, tueur psychopathe, départ à la guerre, grèves ouvrières, inceste, etc.), le rose et le monde plastique de Barbie symbolisent à la fois l’enfance et la joie de vivre sans malice qui se perd en même temps que l’insouciance. Il n’y a pas de retour en arrière et Barbie va de l’avant en laissant Ken derrière elle. Ken qui a su tirer son épingle du jeu et qui nous laisse entrevoir son retour dans un prochain film. À suivre…

 

© Quélou Parente


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FINAL CUT (2004)

Dans le futur, les humains portent des implants électroniques qui enregistrent tous leurs souvenirs en prévision de leurs obsèques…

THE FINAL CUT

 

2004 – USA

 

Réalisé par Omar Naïm

 

Avec Robin Williams, Jim Caviezel, Mira Sorvino, Genevieve Buechner, Leanne Adachi, Stephanie Romanov, Thom Bishops

 

THEMA FUTUR I CINÉMA ET TÉLÉVISION

Aussi étrange que ça puisse paraître, l’idée de la fable de science-fiction futuriste Final Cut est née dans l’esprit du réalisateur d’origine libanaise Omar Naïm alors qu’il était en train de travailler sur son film documentaire Grand Theater : A Tale of Beirut consacré à la guerre civile au Liban. En plein processus de montage, il découvre à quel point l’agencement des séquences, leur rallongement ou leur omission peut radicalement changer le sens de son film. Le témoignage des faits passés – et donc leur souvenir – se révèle ainsi forcément subjectif. Petit à petit, le scénario de Final Cut se formule dans la tête du cinéaste. L’intrigue se situe dans un futur indéterminé où il est désormais de mise de se faire poser l’implant Zoé, une puce électronique qui enregistre les moindres faits et gestes. Lorsque les gens meurent, ces puces sont retirées et les images enregistrées tout au long de leur vie peuvent alors être montées (avec une machine surnommée « la guillotine ») puis diffusées lors de leurs obsèques. Mais un jour, Alan Hakman, l’un des « monteurs » les plus demandés, retrouve pendant l’un de ces montages une image issue de son enfance qui le hante depuis toujours. Cette découverte va l’amener à chercher la vérité sur sa propre histoire…

Dans un premier temps, Omar Naïm voit son personnage principal comme un homme froid et distant ne laissant transparaître aucune émotion. Mais lorsque Robin Williams hérite du rôle, la donne change un peu. Même si l’acteur tient à inscrire cette performance dans la lignée « sombre » de sa filmographie, donc dans la continuité des rôles qu’il tenait dans Photo Obsession et Insomnia, ses penchants naturellement comiques lui permettent de doter Alan Hakman d’une humanité et d’une sensibilité non prévues initialement dans le scénario. La vie pathétique de cet homme solitaire n’en est que plus touchante. Car Hakman ne vit que pour son travail. Étant donné que sa mission consiste à reconstituer les souvenirs de ses semblables (filmés en caméra subjective) en prenant bien soin d’effacer tous les éléments indésirables, il se considère comme les « mangeurs de péchés » des tribus primitives. Les questions éthiques que pose le scénario prennent une tournure nouvelle lorsqu’intervient Fletcher (Jim Caviezel), un ancien « monteur » manifestant désormais contre ces pratiques et souhaitant faire éclater au grand jour les souvenirs peu glorieux de l’avocat pédophile à la tête de la toute puissante compagnie Eye Tech.

Les mangeurs de péchés

Le montage jouant un rôle prépondérant dans le film, Omar Naïm tient à être épaulé par un vétéran de la profession et se tourne donc vers la grande Dede Allen (L’Arnaqueur, Bonnie et Clyde, Little Big Man, Abattoir 5, Serpico, Un après-midi de chien, Breakfast Club, La Famille Addams, quelle carrière !). Pour la bande originale de Final Cut, élément clé de son atmosphère glaciale et tendue, le réalisateur sollicite Brian Tyler qui parvient à doter le film d’une patine sonore très distinctive. Final Cut a donc beaucoup d’atouts, le moindre n’étant pas bien sûr son postulat de science-fiction qu’on imagine très plausible et qui sera entre autres décliné dans la série Black Mirror. Mais l’austérité et la lenteur du film finissent par jouer en sa défaveur. Son impact et la force de son récit s’en trouvent fatalement amenuisés. L’autre problème de Final Cut est le manque de clarté de son message. Le film semble vouloir à la fois nous dire qu’il ne faut pas enregistrer ses souvenirs pour pouvoir se les remémorer naturellement, et en même temps qu’il est important d’être capable de les revisionner pour mieux les comprendre. À ces réserves près, l’exercice demeure fascinant et se place surtout à contre-courant des blockbusters de SF traditionnels. Présenté en compétition dans de nombreux festivals, Final Cut a remporté le prix du scénario à Deauville.

 

© Gilles Penso


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AKUMULATOR 1 (1994)

Dans ce film de science-fiction tchèque débridé, la télévision vide les humains de leur énergie vitale et les oblige à recharger leurs batteries…

AKUMULATOR 1

 

1994 – TCHÉCOSLOVAQUIE

 

Réalisé par Jan Sveràk

 

Avec Petr Forman, Edita Brychta, Zdenek Sverak, Bolek Polivka, Marian Labuda, Tereza Pergnerova, Jiri Kodet, Marketa Frossolova, Ladislav Smoljak

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION

Présenté dans un grand nombre de festivals autour du monde au milieu des années 1990, Akumulator 1 était une surprise de taille, d’abord parce que le cinéma fantastique tchèque ne donnait plus signe de vie depuis longtemps, ensuite parce que son sujet fascinant y était traité sur un ton résolument original, et enfin parce qu’il multipliait les audaces visuelles. Akumulator 1 est le deuxième long-métrage de Jan Sveràk, après la comédie dramatique La Communale située à la fin de la seconde guerre mondiale. Le concept de ce film de science-fiction résolument atypique s’appuie sur une idée folle selon laquelle la télévision vide les gens de leur énergie et entraîne leur mort inéluctable s’ils ne rechargent pas leurs batteries ! Interprété par Petr Forman, le protagoniste de ce récit surprenant est Olda, un homme timide et introverti qui s’enferme chez lui après avoir été éconduit par la femme qu’il convoitait, Jitka (Tereza Pergnerova). Désormais totalement léthargique, il s’abrutit devant la télévision pendant une semaine et finit par perdre connaissance.

Lorsque notre héros se réveille à l’hôpital, c’est pour faire la connaissance d’un homme mystérieux, Fišarek (Zdeněk Svěrák), qui parvient miraculeusement à le guérir. Fišarek est familier avec la maladie qui frappe Olda. Tout le problème vient de la télévision. En effet, derrière l’écran cathodique existe un monde parallèle peuplé de copies des humains qui regardent les programmes. Ces doubles drainent la force vitale de leurs homologues habitant le monde réel afin de pouvoir rester en vie. Abasourdi par cette révélation, Olda doit désormais apprendre à puiser son énergie dans toutes les sources naturelles qui l’entourent : les arbres, les peintures, l’exercice physique et même la stimulation sexuelle. Petit à petit, Olda retrouve son énergie vitale et se met à flirter avec Anna (Edita Brychta), la fille d’un vieux patient mort après avoir été lui-même trop exposé à la télévision…

Pas très cathodique

Plaçant la recherche énergétique de l’organisme humain au cœur de son intrigue, le film collectionne les plans étonnants qui n’auraient pas dépareillé dans L’Aventure intérieure : un cœur qui bat en gros plan, une veine dans laquelle se plante l’aiguille d’une seringue, un nerf optique dans lequel circule le liquide lacrymal, une bouche soumise à la roulette d’un dentiste comme dans La Petite boutique des horreurs… Pour donner corps à toutes ces visions microscopiques, le film bénéficie d’effets spéciaux très performants, lesquels sont également déployés pour servir de support à des gags visuels (les sous-titres qui se déplacent avec les personnages), à une imagerie kitsch (l’avion qui flotte dans les nuages) ou à des séquences poétiques (le paysage alpin qui apparaît par couches successives comme dans un livre animé pour enfants). La scène où le héros lutte contre les postes de télévision à coup de télécommande est un des moments forts du film. Akumulator 1 est donc une fable fraîche et joviale dénonçant sans jamais se prendre au sérieux les effets néfastes d’une exposition prolongée à la télévision. Le message n’a rien perdu de sa force aujourd’hui.

 

© Gilles Penso


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L’UNIQUE (1986)

Que se passerait-il si une maison de disques était capable de créer des doubles holographiques de ses chanteurs pour faire plus de profit ?

L’UNIQUE

 

1986 – FRANCE

 

Réalisé par Jérôme Diamant-Berger

 

Avec Julia Migenes, Sami Frey, Charles Denner, Tchéky Karyo, Jezabel Carpi, Thierry Rode, Fabienne Babe, Eric Baudry

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES

Le scénario de L’Unique développe une idée particulièrement intéressante qui se révélait avant-gardiste au milieu des années 1980 : la possibilité de recréer le double holographique d’une chanteuse pour remplacer l’artiste originale. Nous ne sommes pas loin des thématiques développées dans Looker de Michael Crichton et Simone d’Andrew Niccol. Anticipant même sur les dérives de l’intelligence artificielle, l’histoire co-écrite par Olivier Assayas, Jérôme Diamant-Berger, Jean-Claude Carrière et Jacques Dorfmann envisage la possibilité de rendre cet hologramme intelligent en lui permettant d’apprendre et de raisonner. L’Unique est le premier long-métrage de Jérôme Diamant-Berger, signataire jusqu’alors de courts-métrages documentaires. À cette occasion, il fait concevoir des images de synthèse – encore très rares au cinéma, surtout en France – par la société Sogitec, filiale du groupe Dassault. La supervision de ces effets visuels est confiée à Christian Guillon, qui deviendra l’un des plus grands spécialistes français du genre (son nom est au générique de Jean de Florette, Les 1001 nuits, Microcosmos, La Machine, Un amour de sorcière, Les Rivières pourpres, Le Boulet, Astérix aux jeux olympiques et de dizaines d’autres ambitieuses productions hexagonales).

L’Unique s’intéresse d’abord à Michel (Tcheky Karyo), un pirate informatique qui sévit auprès des maisons de disques à succès. Un jour, alors qu’il prépare un nouveau « mauvais coup », il découvre que son ancienne compagne, devenue une chanteuse célèbre (Julia Migenes), est en train de se faire cloner numériquement. Le savant Colewsky (Sami Frey) vient en effet de mettre au point un procédé innovant permettant de reproduire en trois dimensions l’image des êtres humains. Ces recherches top-secrètes, financées par le producteur Vox (Charles Denner), débouchent sur la création du double virtuel de la chanteuse. Suite aux caprices et à la dépression de la chanteuse réelle, Vox souhaite se passer de ses services et lui substituer son clone holographique pour ses apparitions sur scène ou sur les plateaux télévisés.

Star virtuelle

Toutes ces bonnes idées sont hélas réduites à néant par une mise en scène sans éclat et par une direction d’acteurs laxiste. De fait, les comédiens solides du film (Tchéky Karyo, Charles Denner, Sammy Frey) ne réussissent jamais à convaincre les spectateurs, d’autant qu’ils ont l’air très peu convaincus eux-mêmes. Les scènes d’action (poursuites, affrontements) sont expédiées maladroitement et à toute vitesse, alors qu’on nous inflige en intégralité plusieurs chansons de François Valery (pauvre de nous !) interprétées en studio ou en concert par Julia Miguenez. Un autre problème de taille provient des incohérences qui jalonnent le récit : le père et son fils qui piratent les installations informatiques high-tech de la maison de disques avec un ordinateur bricolé, les personnages qui pénètrent sans souci dans des endroits à priori très surveillés (la compagnie de production, la salle de concert), un hologramme luminescent censé ressembler comme deux gouttes d’eau à la vraie chanteuse, les revirements incompréhensibles de certains personnages… En ce qui concerne les effets spéciaux, il faut reconnaître de jolies trouvailles visuelles, même si les images de synthèse ont inévitablement pris un coup de vieux. Didier Grousset, premier assistant et réalisateur de seconde équipe sur L’Unique, signera plus tard Kamikaze, un autre thriller de SF bien plus concluant.

 

© Gilles Penso


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