13 SINS (2014)

Un homme qui croule sous les dettes se voit proposer par un interlocuteur mystérieux un jeu étrange qui vire au sordide puis à l’horreur…

13 SINS

 

2014 – USA

 

Réalisé par Daniel Stamm

 

Avec Mark Webber, Devon Graye, Tom Bower, Rutina Wesley, Ron Perlman, Pruitt Taylor Vince, George Coe, Clyde Jones, Deneen Tyler, Tom Lawson Jr, Donny Boaz

 

THEMA TUEURS

Grâce à son faux documentaire A Necessary Death produit avec les moyens du bord, le jeune réalisateur d’origine allemande Daniel Stamm parvient à se frayer un chemin à Hollywood et se voit confier aussitôt le found footage Le Dernier exorcisme. Dans la foulée de ce joli succès, le voilà à la tête de 13 Sins, un projet surprenant à mi-chemin entre la comédie, le drame, le thriller et l’horreur. Remake américain du film thaïlandais 13 jeux de mort, 13 Sins est co-écrit par David Birke, qui rédigera plus tard pour Paul Verhoeven les scénarios de Elle et Benedetta. Le film nous saisit d’emblée par un prologue choc gorgé d’humour noir, précédant un générique très graphique bourré d’indices énigmatiques, aux accents d’une musique nerveuse et agressive de Michael Wandmacher (Piranha 3D). Sans connexion apparente avec ce qui vient de se dérouler en tout début de métrage – une sorte de dîner de gala qui s’achève dans un bain de sang -, l’intrigue de 13 Sins s’installe à la Nouvelle-Orléans. Elliot (Mark Webber), un trentenaire tranquille dont la fiancée Shelby (Rutina Wesley) est enceinte, vient d’être licencié. Motif : il est trop gentil, trop empathique, pas assez agressif. Son frère Michael (Devon Graye), déficient mentalement, a besoin de soins coûteux. Leur père (Tom Bower), un homme aigri, croule lui-même sous les dettes. Bref, l’entame de 13 Sins nous décrit une lente mais inexorable déchéance sociale. Mais ce n’est rien à côté de la descente aux enfers qui est sur le point de s’opérer.

Un soir, alors qu’il est seul dans sa voiture, Elliot reçoit un coup de fil étrange. À l’autre bout du fil, une voix enjouée et sympathique lui propose de participer à un jeu en échange de sommes d’argent virées directement sur son compte. Elliot s’apprête à raccrocher, mais le mystérieux interlocuteur semble tout savoir de lui. La première épreuve est simple : s’il tue la mouche qui est en train de voleter dans sa voiture, il empochera mille dollars. Elliot s’exécute et l’argent est aussitôt accrédité auprès de sa banque. Notre homme n’en croit pas ses yeux. Mais ce défi n’est que le premier d’une série de treize. Et bien sûr, les choses vont bientôt dégénérer. Ce qui commence comme une mauvaise blague finit par prendre une tournure de plus en plus malsaine, jusqu’à atteindre un point de non-retour et basculer dans l’horreur.

Le jeu de la mort

13 Sins tire son efficacité de sa capacité immédiate à nous faire entrer en empathie avec son personnage principal. Ce mécanisme d’identification permet aux spectateurs de partager sa gêne, son malaise, puis son effroi et sa panique. Mark Webber s’avère très convaincant dans la peau de cet homme ordinaire dont le défaut majeur est d’être trop attentionné, d’avoir trop de compassion, et qui va devoir lutter contre sa propre nature pour tenter de sauver la situation. Haletant, cet engrenage infernal pourrait s’appréhender comme une parabole du surendettement, cette spirale infernale qui fait perdre pied et empêche progressivement toute machine arrière, jusqu’à la rupture. A la lisière permanente du surnaturel, cette voix énigmatique qui ne cesse d’inciter Elliott à oublier ses réflexes premiers pour basculer dans le mal pourrait tout aussi bien être celle du diable lui-même. Ce qui nous ramène au Dernier exorcisme, le film précédent de Stamm. « Ce qui me plaît dans les films d’exorcisme, par rapport aux autres films d’horreur, est l’idée que la menace vient de l’intérieur », explique-t-il à ce propos. « Vous ne pouvez pas couper la tête du tueur et vous débarrasser du mal. Le mal est en vous. Or d’une certaine manière, 13 Sins aborde le même thème. Il y a une voix mystérieuse qui s’adresse au héros – en l’occurrence à travers un téléphone – pour le tenter d’agir de manière terrible, de lutter contre ce qu’il est réellement et de révéler ses plus bas instincts. C’est très proche des films de possession. » (1) Et tandis qu’un inspecteur de police opiniâtre campé par Ron Perlman mène l’enquête, cette question entêtante raisonne avec de plus en plus d’insistance tout au long du film : peut-on transformer n’importe qui en monstre ?

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en janvier 2022.

 

© Gilles Penso

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ELYSIUM (2013)

Le réalisateur de District 9 nous plonge dans un monde futur sinistre où les nantis ont quitté la Terre pour une station spatiale paradisiaque…

ELYSIUM

 

2013 – USA

 

Réalisé par Neil Blomkamp

 

Avec Matt Damon, Jodie Foster, Sharlto Copley, William Fichtner, Alice Barga, Diego Luna, Brandon Auret, Carly Pope, Michael Shanks, Christina Cox

 

THEMA FUTUR

District 9 ayant fait l’effet d’une bombe dans le milieu du cinéma de science-fiction, Neil Blomkamp, jusqu’alors parfaitement inconnu, devint soudain un réalisateur à suivre de très près. Deux ans après ce premier long-métrage, le cinéaste d’origine sud-africaine fait le tour des studios hollywoodiens avec un nouveau projet baptisé Elysium. Son scénario, ses nombreux dessins de préproduction et son enthousiasme parviennent sans mal à convaincre Sony Pictures. Avec à sa disposition un budget de 115 millions de dollars et deux superstars (Matt Damon et Jodie Foster), Blomkamp tient malgré tout à conserver son style et sa personnalité. Comme District 9, Elysium est donc un film de science-fiction intégrant un discours social et politique radical et combinant de manière ultra-réaliste des prises de vues souvent accidentées (façon « cinéma-vérité ») et des effets visuels numériques haut de gamme. L’intrigue se situe dans le Los Angeles de 2154. La Terre s’est transformée en une sorte de décharge publique à ciel ouvert où erre la majorité de la population, vivotant comme elle peut, bien en-dessous du seuil de pauvreté. Par souci de réalisme, toutes ces séquences sont tournées dans un quartier pauvre d’Iztapalapa, en périphérie de Mexico. Les nantis, eux, ont élu domicile dans une station spatiale en orbite au-dessus de la Terre, Elysium, que Blomkamp reconstitue en studio à Vancouver et dans la riche banlieue mexicaine de Huixquilucan-Interlomas.

Avec cette Terre-poubelle d’un côté et cette station utopique de l’autre, le Wall-E de Pixar nous vient naturellement à l’esprit. Mais contrairement au remarquable film d’animation d’Andrew Stanton, notre bonne vieille planète n’a pas été désertée. Seuls les plus riches ont droit au paradis artificiel d’Elysium, sous la supervision froide et tyrannique de la secrétaire à la Défense Jessica Delacourt (Jodie Foster). Cette élite ne représente qu’un infime pourcentage de l’humanité. En haut, tout est beau, propre, lisse et bien ordonné. Chaque résidence possède sa propre cabine médicale, un miracle scientifique qui guérit à peu près toutes les maladies et blessures du monde. En bas, c’est le chaos, la misère, la saleté et la surpopulation. Les ouvriers, les gangs, les miséreux et les plus faibles tentent de joindre les deux bouts en observant à travers les nuages ce « Beverly Hills en orbite » hors d’atteinte qui ne cesse de les narguer. Max (Matt Damon) fait partie de cette majorité laissée pour compte. Ancien repris de justice, il travaille comme manutentionnaire dans une des usines de Los Angeles. Suite à un accident du travail, il se retrouve gravement irradié et n’a plus que pour quelques jours à vivre. Sa seule chance de survie est de se rendre illégalement sur Elysium. Mais comment ?

L’héritage de Metropolis

L’héritage de Metropolis est manifeste dans Elysium, Blomkamp se réappropriant la verticalité sociale très symbolique du classique de Fritz Lang pour séparer les classes. Là où le cinéaste apporte indubitablement sa patte, c’est dans l’incursion d’éléments de science-fiction purs et durs dans un cadre ultra-réaliste. Ces robots policiers, ces navettes qui sillonnent le ciel ou cette station lointaine s’intègrent avec un naturel désarmant au beau milieu de bidonvilles insalubres et de ruelles grouillantes. Chez Blomkamp, la SF est crédible parce qu’elle n’est qu’un moyen de pousser un peu loin le curseur d’une réalité très tangible. Cette rupture radicale entre les deux univers, l’un feutré et immaculé, l’autre en ébullition permanente, ces luttes primaires pour la survie, ce déséquilibre entre la répartition des richesses, tous ces éléments sociaux appartiennent au monde réel. Cette situation de base sert de terreau à un thriller futuriste palpitant au sein duquel Neil Blomkamp concocte des séquences d’action ébouriffantes, confiant à son compatriote et ami Sharlto Copley (personnage principal de District 9) le rôle d’un redoutable mercenaire sans foi ni loi et nous offrant des panoramas spatiaux splendides influencés de toute évidence par 2001. Après cette superproduction au succès mitigé, le réalisateur poursuivra dans une veine similaire avec Chappie.

 

© Gilles Penso

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LES FOLLES AVENTURES DE BILL ET TED (1991)

Dans ce second épisode qui ne recule devant rien, Keanu Reeves et Alex Winter rencontrent des robots, des extra-terrestres, le diable et la Mort…

BILL & TED’S BOGUS JOURNEY

 

1991 – USA

 

Réalisé par Peter Hewitt

 

Avec Keanu Reeves, Alex Winter, William Sadler, Joss Ackland, Annette Azcuy, Sarah Trigger, Pam Grier, George Carlin, Hal Landon Jr.

 

THEMA FUTUR I VOYAGES DANS LE TEMPS I MORT I ROBOTS I DIABLE ET DÉMONS I EXTRA-TERRESTRES I SAGA BILL & TED

L’Excellente aventure de Bill et Ted était une espèce d’OVNI qui aurait tout aussi bien passer inaperçu et sombrer dans l’oubli. Or le film de Stephen Herek se mua en objet de culte et généra aussitôt l’envie d’en produire une suite. L’une des premières idées ayant traversé l’esprit des scénaristes Chris Matheson et Ed Solomon, toujours fidèles au poste, est de transporter les deux héros dans l’au-delà. D’où un titre de travail qui va droit au but : Bill & Ted Go to Hell, autrement dit « Bill et Ted vont en enfer ». Le mot « Enfer » faisant un peu grincer des dents les distributeurs, on opte finalement pour Bill & Ted Bogus Journey (qu’on pourrait vaguement traduire par « Le Voyage bidon de Bill et Ted », « bidon » dans le sens de factice ou de prétendu). En toute logique, Stephen Herek se voit proposer la mise en scène, mais la lecture du scénario le refroidit. Peu désireux de s’adonner à ce qu’il qualifie comme « la parodie d’une parodie », le futur réalisateur de Professeur Holland et des 101 dalmatiens jette l’éponge. Remarqué grâce à son court-métrage The Candy Show, le tout jeune Peter Hewitt hérite donc du bébé et réalise ici son premier film pour le grand écran.

Moins spontané que le premier Bill & Ted, ce second épisode est inévitablement plus conscient de lui-même et de son impact, ce qui lui ôte un peu de fraîcheur mais lui permet de pousser le délire plus loin. Tout commence dans le San Dimas du futur. Bill et Ted y sont des idoles, des statues sont érigées à leur effigie et la mode vestimentaire joyeusement ridicule s’inspire de leur style. Mais tout ça n’est pas du goût du terrible Chuck de Nomolos, baptisé ainsi à partir du nom du co-scénariste Ed Solomon épelé à l’envers, et interprété par l’inquiétant Joss Ackland qui campait le redoutable Arjen Rudd de L’Arme fatale 2. Ce dernier envoie dans le passé des doubles robotiques maléfiques de Bill et Ted pour les assassiner et effacer toute trace d’eux dans l’histoire. À partir de là, le scénario part dans tous les sens avec une frénésie qui semble incontrôlable. Bizarrement, malgré la folie ambiante, le récit se tient mieux que celui de L’Excellente aventure de Bill et Ted, qui jouait plus la carte de l’accumulation que de la progression.

La folie des grandeurs

Beaucoup plus ambitieux que son prédécesseur, Les Folles aventures de Bill et Ted bénéficie d’un budget très largement revu à la hausse (20 millions de dollars, soit plus du double). Ces largesses permettent une reconstitution assez ample du San Dimas de l’an 2691 (les décors, les costumes, les accessoires futuristes s’y étalent avec générosité) mais aussi de l’Enfer et du Paradis. Pour concevoir ces environnements fantastiques, la production convoque rien moins que David L. Snyder, le directeur artistique de Blade Runner ! Le compositeur David Newman se laisse gagner par cette folie des grandeurs en se lançant dans quelques belles envolées lyriques. Du côté des effets spéciaux, nous ne sommes pas non plus en reste grâce aux trouvailles du maquilleur Kevin Yagher (pilier des sagas Freddy Krueger et Chucky). Ce dernier se lance dans la fabrication de créatures délirantes, notamment les doubles robotiques (qui révèlent leurs mécanismes sous les peaux en caoutchouc), un diable monstrueux qui semble échappé de La Sorcellerie à travers les âges, un lapin de Pâques ou encore deux Trolls extra-terrestres animatroniques. La scène située dans l’au-delà, qui constitue la partie centrale du récit, déborde d’idées folles et de clins d’œil, notamment au Septième sceau lorsque Bill et Ted défient la Mort avec toutes sortes de jeux de société. Joli succès au box-office – juste derrière Terminator 2 tout de même ! – Les Folles aventures de Bill et Ted n’aura pourtant droit à une suite que très tardivement. En 2020 plus exactement, avec Bill & Ted sauvent l’univers.

 

© Gilles Penso

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REQUIEM (2006)

L’histoire vraie d’une étudiante persuadée d’être possédée par des entités maléfiques et soumise à d’éprouvantes séances d’exorcisme…

REQUIEM

 

2006 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Hans-Christian Schmid

 

Avec Sandra Hüller, Burghart Klaussner, Imogen Kogge, Anna Blomeier, Friederike Adolph, Nicholas Reinke, Jens Harzer

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Par un troublant hasard de calendriers, deux films inspirés du même fait divers sont sortis à quelques mois d’intervalle sur les grands écrans : L’Exorcisme d’Emily Rose et Requiem. Or rarement un point de départ identique aura accouché de deux œuvres aussi radicalement dissemblables. Comme le réalisateur Scott Derrickson et son scénariste Paul Harris Boardman, Hans-Christian Schmid s’intéresse donc au cas réel et troublant d’Annelise Michel, une étudiante allemande de vingt-trois ans morte de malnutrition et d’épuisement après avoir subi de longues séances d’exorcisme en 1976 dans la ville de Miltenberg. Les événements sont ici racontés avec un maximum de fidélité, même si les noms des protagonistes ont été modifiés et leurs actions réadaptées pour les besoins du scénario. Elevée par un père affectueux et soumis et une mère froide et autoritaire, Michaela (Sandra Hüller, dans son premier rôle), vingt-et-un an, souffre d’épilepsie depuis plusieurs années et rêve de reprendre ses études à l’université. Là, elle se lie d’amitié avec Hannah (Anna Blomeier) et tombe amoureuse de Stephan (Nicholas Reinke).

Le décor est ainsi posé, simple et somme toute très banal. Tout semble aller pour le mieux, mais de nouvelles crises, plus violentes que les précédentes font entendre à Michaela des voix insultantes et voir des visages grimaçants. Craignant d’être renvoyée dans sa famille, la jeune fille consulte un prêtre. Bizarrement, celui-ci refuse de croire à ses « apparitions » et lui conseille de consulter un psychiatre. En réalité, la proximité d’une possédée l’effraie viscéralement, et il cherche à s’en éloigner. Au fil des crises éprouvantes qui se multiplient et altèrent sa personnalité, Michaela craque, devient allergique à toute prière, s’avère incapable de toucher un crucifix et implore son entourage de chasser les démons qu’elle abrite malgré elle. Un second prêtre, plus jeune, prône alors le recours à l’exorcisme…

Un réalisme quasi-documentaire

Mis en scène de manière instinctive, une caméra 16 mm à l’épaule, Requiem semble en quête permanente de réalisme et de naturalisme. Le film se prive donc de musique, d’effets de montage et bien sûr d’effets spéciaux. Tout se passe comme si nous assistions à la captation brute, presque documentaire, d’un drame réel. Les crises elles-mêmes sont fugaces, sobres et anti-spectaculaires, à la limite de l’austérité. Ce parti pris est tout à fait intéressant, d’autant que les comédiens sont tous d’une grande justesse (Sandra Hüller a d’ailleurs décroché pour ce rôle intense l’Ours d’Argent de la meilleure actrice au Festival de Berlin). Mais Requiem laisse un peu perplexe, dans la mesure où il s’interdit l’adoption d’un véritable point de vue sur son sujet. C’est d’autant plus étrange que la position d’Hans-Christian Schmid est très claire : il ne croit pas à la possession diabolique et dénonce la pratique de l’exorcisme. Dans ce cas, pourquoi ne pas raconter explicitement l’histoire d’une fille épileptique que les gens d’église croient habitée par des démons ? En restant flou et distant, le cinéaste allemand n’implique pas ses spectateurs et les laisse un peu à l’écart, ce sentiment étant renforcé par son refus de nous montrer l’issue du drame. Un simple carton précédant le générique de fin nous annonce en effet ce qu’il advint de Michaela. Difficile d’être plus sobre.

© Gilles Penso

 

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TIDELAND (2006)

Une fillette s’isole avec son père junky dans une ferme abandonnée au milieu de la forêt et commence à s’inventer un monde fantastique…

TIDELAND

 

2006 – USA

 

Réalisé par Terry Gilliam

 

Avec Jodelle Ferland, Brendan Fletcher, Janet McTeer, Jennifer Tilly, Jeff Bridges, Jennifer Tilly, Dylan Taylor

 

THEMA CONTES

Mis à mal par le désistement de dernière minute du studio MGM et par ses nombreux différends artistiques avec le producteur Bob Weinstein, Terry Gilliam avait connu toutes les peines du monde à accoucher des Frères Grimm, probablement son film le plus coûteux et le moins personnel. Tourné presque dans la foulée et dans des conditions fort différentes, Tideland pourrait donc presque être perçu comme une revanche du cinéaste, un retour sans concessions à ses premières amours. « Je ne cours pas d’un film à l’autre », explique-t-il. « Ce n’est pas un besoin impérieux. J’attends simplement que les idées viennent, et quand elles commencent à se mettre en place dans ma tête jusqu’à l’obsession, il est temps que j’attaque un nouveau projet. » (1) Tideland est né suite à un véritable coup de foudre de Gilliam pour un roman de Mitch Cullin, que l’ex-Monty Python lui-même qualifie de rencontre entre « Alice au Pays des Merveilles » et Psychose. Aussi incongrue qu’elle puisse paraître, cette association contre-nature définit pourtant assez bien l’univers de Tideland.

Le personnage central est une fillette très imaginative prénommée Jeliza-Rose, dont les parents junkies sont à ce point accros à l’héroïne que la gamine fait presque office de chef de famille à leur place. Lorsque sa mère succombe à une overdose, Jeliza-Rose part s’installer avec son père Noah dans une vieille ferme abandonnée en pleine campagne. Là, elle peuple sa solitude en s’inventant un monde merveilleux dans lequel les écureuils parlent, les corps empaillés s’éveillent à la nuit tombée et les lucioles portent des prénoms. Sa rencontre avec Dickens, un jeune homme épileptique dont l’âge mental ne dépasse pas dix ans, et avec Dell, une femme acariâtre allergique aux abeilles, va peu à peu bouleverser sa vie… Dans les rôles névrosés de Jeliza-Rose, Dell et Dickens, la pétillante Jodelle Ferland, la glaciale Janet McTeer et l’étonnant Brendan Fletcher font des merveilles. Tout comme Jeff Bridges et Jennifer Tilly, seuls visages familiers du grand public, délectables en parents héroïnomanes.

Alice au pays des merveilles rencontre Psychose

A Lewis Carroll et Alfred Hitchcock, il faut d’ailleurs ajouter d’autres références propres à l’univers de Gilliam lui-même, notamment Bandits Bandits, Fisher King et Las Vegas Parano. Le cinéaste appose ainsi sa patte sur ce récit étrange, matérialisant sa liberté retrouvée par une signature visuelle familière : les prises de vues au grand-angle et au steadicam, déformant les visages et les accompagnant en un flottement perpétuel. Pour visualiser le monde imaginaire de sa jeune protagoniste, Tideland collectionne quelques séquences d’effets spéciaux surréalistes, comme la tête de poupée qui prend vie, la maison immergée sous les flots ou la longue chute dans le terrier. Et pourtant, Tideland cesse trop tôt de captiver son public pour s’enfermer dans une rythmique erratique et répétitive. On sent bien, ça et là, une certaine apologie de l’imagination comme échappatoire à une réalité trop atroce, mais le discours se noie dans une confusion totale, se permettant même de traiter à la légère des thématiques telles que le meurtre, la nécrophilie et la pédophilie. Tideland pèche donc par laxisme, malgré ses indiscutables bonnes intentions.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en octobre 2009

 

© Gilles Penso

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DEATHSTALKER (1983)

Un guerrier qui se prend pour Conan le barbare affronte un sorcier maléfique et rencontre plusieurs créatures très étranges…

DEATHSTALKER / EL CAZADOR DE LA MUERTE

 

1983 – USA / ARGENTINE

 

Réalisé par John Watson (alias James Sbardellati)

 

Avec Rick Hill, Barbi Benton, Richard Brooker, Lana Clarkson, Victor Bo, Bernard Erhard, Augusto Larreta, Veronica Llinas, Marcos Woinksy, Adrian de Piero

 

THEMA HEROIC-FANTASY I SAGA DEATHSTALKER

Au début des années 80, l’économie de l’Argentine est au plus bas et l’industrie cinématographique locale bat sérieusement de l’aile. Le producteur Héctor Olivera décide alors de contacter Roger Corman pour l’inciter à investir de l’argent sur place en montant financièrement plusieurs films de genre à petit budget. Corman, qui a déjà par le passé tenté des coproductions avec des pays comme les Philippines, le Mexique ou la Yougoslavie, se laisse tenter. Les deux hommes se serrent donc la main et initient une série de dix séries B coproduites par les États-Unis et l’Argentine. Deathstalker, le premier de la « collection », minimise les risques en cherchant à attirer le public qui fit un triomphe à Conan le barbare. Tournée en 37 jours dans la banlieue de Buenos Aires, cette petite épopée d’heroic-fantasy est confiée à James Sbardellati, qui signe ici son premier long-métrage (sous le pseudonyme de John Watson). Formé à la bonne école, il fut notamment premier assistant réalisateur des Monstres de la mer, Les Mercenaires de l’espace et Dar l’invincible. Et c’est Rick Hill, un grand habitué des séries TV (Drôles de dames, Des jours et des vies, Magnum, Shérif fais-moi peur), qui hérite du rôle du grand héros musclé émule d’Arnold Schawrzenegger. Son nom est donc Deathstalker, autrement dit « Le Traqueur de la Mort ». Déjà tout un programme.

Le muscle saillant, l’arc bandé et la perruque blonde approximativement ajustée, notre fier guerrier pourfend en tout début de métrage un barbare peu scrupuleux et une horde d’hommes difformes maquillés à la va vite pour sauver une fille tombée entre leurs griffes, le tout aux accents d’une musique de western spaghetti. Alors qu’il s’apprête à passer un peu de bon temps avec la jouvencelle, on le convoque pour une mission de la plus haute importance. En effet, le vil sorcier Munkar (Bernard Erhard) a kidnappé la princesse Codille (Barbi Benton) et s’est installé dans son château où des dizaines de jeunes femmes transformées en esclaves sexuelles s’ébattent nues dans une piscine ou sont gardées prisonnières dans des cages. Deathstalker n’a pas tellement l’âme du héros désintéressé, mais lorsqu’une sorcière lui apprend que sa victoire contre Munkar lui donnera le pouvoir absolu en réunissant une épée, une amulette et un calice magique, il accepte la mission. Le voilà donc lancé dans une quête semée d’embûches, au cours de laquelle il rencontrera le lutin Salmaron (Augusto Larreta), la guerrière Kaira (Lana Clarkson, qui se promène les seins à l’air sous sa cape) et le sympathique barbare Oghris (Richard Brooker, qui fut Jason dans Meurtres en trois dimensions et qui coordonne toutes les cascades du film). Après quelques ébats nocturnes entre Deathstalker et Kaira, la petite troupe se dirige vers le château de Munkar pour en découdre avec lui…

Des monstres, du gore et des fesses

Comme dans Sorceress, sa première incursion dans l’heroic-fantasy, Roger Corman confie au maquilleur spécial John Buechler toute une galerie de créatures délirantes, notamment un lutin aux allures de gargouille fripée, un ogre joué par un acteur immense affublé d’un grimage exagérant ses oreilles, son nez et ses sourcils, un petit monstre dans une boîte qui se repaît de restes humains et surtout un homme-cochon féroce qu’affronte Deathstalker au cœur d’un sanglant tournoi. Le gore est d’ailleurs de la partie à l’occasion de quelques têtes tranchées, yeux énucléés, bras arrachés, doigts coupés, écartèlements et autres joyeusetés du même acabit. Et pour que la formule soit complète, le film s’avère aussi généreux en séquences de nudité : orgies à la cour de Munkar, combats de catch féminin dans la boue, seins nus et fesses à l’air, tout est bon pour dévoiler l’anatomie du casting féminin. Distrayant à défaut d’être très réussi (la mise en scène est pataude, les faux raccords sont légion), Deathstalker connaît à l’époque un modeste succès, en grande partie grâce aux retombées du triomphe de Conan. Le beau poster peint par Boris Vallejo n’est sans doute pas étranger au bon accueil du film de Sbardellati, qui incitera Roger Corman à poursuivre dans cette voie avec Barbarian Queen et trois autres Deathstalker.

 

© Gilles Penso

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EARTH VS. THE SPIDER (2001)

Une variante trash autour du personnage de Spider-Man dans laquelle un jeune fan de bande-dessinée se transforme en monstre hybride…

EARTH VS. THE SPIDER

 

2001 – USA

 

Réalisé par Scott Ziehl

 

Avec Devon Gummersall, Dan Aykroyd, Amelia Heinle, Christopher Cousins, Theresa Russell, Mark Roccuzzo

 

THEMA ARAIGNÉES I MUTATIONS

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Earth vs. Th Spider n’est pas un remake du film homonyme de Bert I. Gordon mais une variante sur la thématique de l’araignée monstrueuse qui s’inscrit dans la collection « Creature Features ». Initiée et produite par le créateur d’effets spéciaux Stan Winston, cette demi-douzaine de films d’horreurs destinée à la télévision câblée repose sur un concept étrange : récupérer les droits de quelques séries B de SF produites dans les années 50 par le studio A.I.P. (The Day the World Ended, How to Make a Monster, The She Creature, Teenage Caveman) mais n’en conserver que le titre pour broder autour des histoires inédites. Earth vs. The Spider, pour sa part, s’inspire d’une histoire de Mark McCreery, designer en chef de l’atelier Stan Winston, et s’amorce comme un hommage sans détour au personnage de Spider-Man, comme l’annoncent dès les premières minutes une formidable partition jazzy de David Reynolds et les cases d’une bande dessinée imaginaire baptisée : « Arachnid Avenger ».

Grand amateur de bandes dessinées et amoureux de sa voisine Stéphanie (la splendide Amelia Heinle), le sympathique Quentin Kemmer (Devon Gummersall) gagne sa vie comme agent de sécurité dans le laboratoire de recherches BiochemCo. Là, des scientifiques au service du gouvernement expérimentent un sérum extrait du corps de grosses araignées tropicales dans le but de rendre invincibles les cobayes à qui on l’injecterait. Un soir, des cambrioleurs pénètrent dans l’enceinte du laboratoire et tuent le vieux Nick (Mark Roccuzzo), partenaire et ami de Quentin. Dévoré par la culpabilité, ce dernier enrage de ne pas avoir possédé les pouvoirs de ses super-héros favoris. Poussé par une imprudente témérité, il décide de s’injecter lui-même le sérum expérimental de BiochemCo. Les premiers effets ne tardent pas à se faire sentir : une fièvre violente, une ouïe décuplée. Bientôt, Quentin se découvre une force surhumaine qui lui permet d’éliminer le tueur en série sur le point de s’en prendre à Stéphanie. Plus tard, il constate qu’un orifice dans sa poitrine lui permet de tisser des toiles extrêmement résistantes.

Dan Aykroyd contre l’homme araignée

Pour dynamique et réjouissant qu’il soit, Earth vs. The Spider n’aurait été qu’un plagiat des aventures de l’homme-araignée s’il s’en était tenu là. Mais le scénario prend justement le contrepied de ce refrain connu pour nous montrer bientôt une abominable métamorphose digne de La Mouche de David Cronenberg. Car peu à peu, le gentil Quentin se mue en monstre anthropophage. Ses mains deviennent des pinces, sa bouche s’orne de mandibules peu ragoûtantes, son corps se recouvre de pelage, de gigantesques pattes d’arachnides lui poussent dans le dos, le tout via une impressionnante combinaison de maquillages spéciaux et de trucages numériques. Et tandis que l’inspecteur Jack Grillo (Dan Aykroyd sur un registre étonnamment sobre) mène l’enquête, notre monstre hybride commence à collectionner les victimes encoconnées dans sa cave… L’exercice de style est d’autant plus réussi que Earth vs. The Spider alterne avec soin l’horreur, la comédie et même le drame, sous l’égide d’un Scott Ziehl plus inspiré qu’à l’accoutumée.

 

© Gilles Penso

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CAMARADE DRACULA (2019)

Un cocktail étonnant qui ose mélanger le vampirisme et l’espionnage au cœur de la Hongrie des années 70

DRAKULICS ELVTARS

 

2019 – HONGRIE

 

Réalisé par Mark Bodzsar

 

Avec Lili Walters, Ervin Nagy, Zsolt Nagy, Szabolcs Thuroczy, Istvan Znamenak, Nelli Szucs, Alexandra Borbely, Monika Balsai, Roland Raba, Eva Kerekes

 

THEMA VAMPIRES

Avec à son actif plusieurs courts-métrages et épisodes de séries TV, à la fois en tant que metteur en scène et scénariste, le réalisateur hongrois Mark Bodzsar attaque son premier long en 2013. Il s’agit d’Isteni müszak, une comédie noire qui s’intéresse à une équipe de croque-morts de nuit et se déroule au début des années 90. Pour son second long-métrage, Bodzsar cherche à explorer une autre période historique de son pays. « Je ne pouvais pas me lancer dans une grande reconstitution d’époque à cause du modeste budget à ma disposition », explique-t-il. « Je me suis donc concentré sur le 20ème siècle et sur l’implication de la Hongrie dans la seconde guerre mondiale. » (1) En écrivant Camarade Dracula, le jeune cinéaste cherche à inscrire dans un cadre socio-politique tangible un motif purement fantastique, en l’occurrence le vampirisme. Cette idée lui vient en particulier du Bal des vampires, qu’il a visionné à la télévision alors qu’il est encore enfant et dont l’impact sur lui reste très fort. « Ce qui m’intéressait était de faire un pur film de genre en intégrant les vampires dans un contexte réel », confirme-t-il. « Beaucoup des événements, des personnages et des thèmes développés dans le film viennent de la réalité. » (2) Camarade Dracula se déroule dans la Hongrie des années 70. Maria et Laci, un couple d’espions, doivent accompagner – et surveiller – le camarade Fabian, un héros de la révolution cubaine, de retour au pays dans le but de parrainer une collecte de sang pour les enfants du Vietnam, victimes de l’ennemi américain. Étrangement, il n’a pas vieilli depuis trente ans, ce qui intrigue ses supérieurs. Maria et Laci enquêtent : serait-il un vampire ?

Au-delà de la surprise créée par l’incursion inattendue du vampirisme en pleine guerre froide côté hongrois, la nature même du suceur de sang s’avère ici très inhabituelle. Incarné avec beaucoup de charisme par Zsolt Nagy, le « camarade Fabian » ressemble en effet à un acteur américain des années 60, qui ne quitte jamais son blouson en cuir et conduit avec une joie manifeste une Mustang au moteur rugissant. « Notre modèle pour le personnage était Steve McQueen », explique le réalisateur. « La voiture et les vêtements s’inspirent directement de lui. Cette espèce de liberté influencée par la culture américaine entre en rupture totale avec le communisme de l’époque. » (3) C’est donc l’anticonformisme impertinent de Fabian qui attire d’abord l’attention des autorités, plus encore que sa jeunesse éternelle. Le caractère fantastique du film est d’ailleurs retenu le plus longtemps possible. Les manifestations surnaturelles et les effets spéciaux (rares mais très réussis) n’interviennent que tardivement, comme pour mieux semer le trouble. Les restrictions budgétaires poussent le réalisateur à être inventif, jouant sur le hors-champ et les effets sonores. Comme souvent, ces contraintes finissent par devenir des partis pris artistiques et même des atouts.

Guerre froide et sang froid

Camarade Dracula est gorgé d’humour, mais contrairement à ce que son titre pourrait faire penser nous ne sommes pas ici en présence d’une parodie, ni même d’une comédie pure et dure. De fait, malgré l’influence initiale de Mark Bodzsar, il ne s’agit pas d’une sorte de Bal des vampires version guerre froide. Le film cultive finalement une drôlerie assez désespérée. Même Laci, amoureux lourdaud qui exulte en poussant des râles de bête et espion maladroit qui multiplie les bourdes, ne se contente pas de jouer le rôle du comique de service. C’est un personnage plus complexe qu’il n’y paraît, véhiculant plusieurs émotions contraires comme la colère, la tristesse et la frustration. Camarade Dracula exhale donc entre deux passages résolument drôles de l’amertume et du désenchantement, sans évacuer l’aspect romantique généralement attaché au mythe du vampirisme. Car il y a bien une « love story » sur fond de tourmente et de paranoïa politique. Pour assumer pleinement les racines du genre, Bodzsar aurait aimé utiliser des extraits du Dracula de Tod Browning (d’autant que Bela Lugosi était un acteur hongrois). Mais des problèmes de droits le poussèrent à se rabattre sur Blacula, dont des images apparaissent dans une salle de cinéma. La comédie d’épouvante de William Crain étant contemporaine des événements décrits dans le film, ce choix fait sens et brouille d’avantage les pistes sur sa tonalité décidément insaisissable.

 

(1), (2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2021

 

© Gilles Penso


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L’EXCELLENTE AVENTURE DE BILL ET TED (1989)

Deux lycéens idiots interprétés par Keanu Reeves et Alex Winter voyagent dans le temps à bord d’une cabine téléphonique venue du futur…

BILL AND TED EXCELLENT ADVENTURE

 

1989 – USA

 

Réalisé par Stephen Herek

 

Avec Keanu Reeves, Alex Winter, George Carlin, Terry Camilleri, Dan Shor, Tony Steedman, Rod Loomis, Al Leong, Jane Wiedlin

 

THEMA VOYAGES DANS LE TEMPS  I SAGA BILL & TED

Avant de devenir une superstar du cinéma d’action grâce à Point Break, Speed et Matrix, avant même de jouer le Jonathan Harker de Dracula, le prince Siddhartha de Little Buddha ou le Kevin Lomax de L’Associé du diable, Keanu Reeves tenait la vedette de L’Excellente aventure de Bill et Ted aux côtés d’Alex Winter. Ce dernier n’était alors apparu que dans une poignée de films comme Le Justicier de New York de Michael Winner ou Génération perdue de Joel Schumacher. À respectivement 22 et 21 ans, les deux acteurs entrent dans la peau des lycéens sympathiquement idiots imaginés par les scénaristes Ed Solomon et Chris Matheson. Tous deux écrivent les premiers jets du script en 1987 en s’inspirant d’un spectacle de stand-up qu’ils avaient créé lorsqu’ils étaient étudiants à la fac. Ce sont donc au départ des sketches courts, sans lien les uns avec les autres. Le propre père de Chris Matheson, le célèbre écrivain de science-fiction Richard Matheson, leur suggère de lier le tout avec l’histoire de voyages dans le temps qui n’occupait initialement qu’un seul des sketches. Une fois l’histoire structurée, le réalisateur Stephen Herek (qui avait dirigé quelques années plus tôt Critters) s’embarque dans l’aventure sans trop savoir comment faire financer un tel film. Après que Warner ait jeté l’éponge, la compagnie de Dino de Laurentiis accepte de se lancer. Hélas, le mogul italien fait faillite après le tournage, menaçant L’Excellente aventure de Bill et Ted d’échouer sur la télévision câblée. C’est le rachat des droits par Nelson Entertainment qui permet au long-métrage de sortir en salles en 1989.

Keanu Reeves et Alex Winter incarnent donc Ted Logan et Bill Preston, deux adolescents passionnés de musique dont les résultats scolaires sont catastrophiques. S’ils échouent à leur exposé d’histoire, ils devront se séparer, Ted étant promis à un triste avenir dans un lycée militaire. Leur groupe de rock ne se concrétisera donc jamais. Venu du futur à bord d’une cabine téléphonique qui permet de voyager dans le temps, l’énigmatique Rufus (George Carlin) leur vient en aide. En traversant plusieurs grandes époques du passé, nos deux joyeux lurons en apprendront suffisamment sur les grandes figures historiques pour réussir leur exposé. Les voilà donc bringuebalés entre l’Autriche du 19ème siècle, le Nouveau Mexique du Far West, la Grèce antique, l’Angleterre médiévale, Washington, la Mongolie extérieure, Orléans et même la Californie préhistorique. Chacune de leurs escales leur permet de faire des rencontres déterminantes, de Napoléon à Billy le Kid en passant par Socrate, Freud, Beethoven, Jeanne d’Arc, Gengis Khan ou Abraham Lincoln…

Drôle d’histoire

Même si le scénario final de L’Excellente aventure de Bill et Ted s’efforce d’unifier ses idées disparates en un tout cohérent, l’aspect « blagues potaches d’étudiants » subsiste, à travers cette collection de saynètes anecdotiques qui semblent avancer un peu au hasard, au fil d’un récit distendu et erratique. Tout repose sur un comique de situation gentiment anachronique : Napoléon qui s’éclate au bowling et au parc aquatique, Socrate, Billy le Kid et Freud qui draguent les filles dans un centre commercial, Beethoveen qui découvre les synthétiseurs, Jeanne d’arc qui s’essaie à l’aérobic, Gengis Khan qui saccage un magasin de sport, Abraham Lincoln qui se fait tirer le portrait… C’est sympathique, mais il n’y a pas là de quoi se rouler par terre. Keanu Reeves et Alex Winter eux-mêmes forcent délibérément le trait dans le rôle de ces lycéens stupides à la démarche simiesque et aux mimiques excessives, dont chaque réplique se termine quasi-systématiquement par un « dude ! ». Et si l’utilisation d’une cabine téléphonique pour traverser les époques évoque irrésistiblement la série Doctor Who, les scénaristes avouent que c’est un hasard complet : à l’époque de l’écriture du film, ils ignoraient tout du célèbre show télévisé britannique. Sans doute est-ce ce manque de prétention et cette légèreté qui rendent le film finalement si sympathique malgré ses nombreuses faiblesses. Succès surprise de l’année 1989, L’Excellente aventure de Bill et Ted rapporta plus de six fois sa mise de départ (un budget de 6,5 millions de dollars) et entraîna deux suites : Les Folles aventures de Bill et Ted en 1991 et Bill & Ted sauvent l’univers en 2020.

 

© Gilles Penso

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COSMIC SIN (2021)

Un Bruce Willis bien fatigué se retrouve embarqué dans une bataille contre des aliens à l’autre bout de l’univers…

COSMIC SIN

 

2021 – USA

 

Réalisé par Edward Drake

 

Avec Bruce Willis, Frank Grillo, Brandon Thomas Lee, Corey William Large, C.J. Perry, Perrey Reeves, Lochlyn Munro, Costas Mandylor

 

THEMA FUTUR I EXTRA-TERRESTRES

L’inexorable dégénérescence de la carrière de Bruce Willis fait peine à voir, surtout pour ceux – nombreux – qui exultèrent face à ses prestations irrésistibles dans les années 80/90/2000, avec bien sûr comme point d’orgue le Piège de cristal de John McTiernan. Les choses ont commencé à se gâter lentement mais sûrement au milieu des années 2010, les séquelles réchauffées (Die Hard 5, RED 2, Sin City 2) ouvrant la voie à une série de micro-productions conçues directement pour le marché vidéo. Pas plus glorieuse que celle d’un Christophe Lambert, d’un Steven Seagal ou d’un Dolph Lundgren échoués dans moult DTV interchangeables, cette pente descendante filmographique est d’autant plus désarmante que le comédien semble assumer le parfait je-m’en-foutisme de la démarche, comme s’il affirmait haut et fort le caractère alimentaire de la chose. Le voilà donc coup sur coup à l’affiche d’Anti Life, Apex et Cosmic Sin, qui présentent tous trois le point commun d’avoir été écrits par Edward Drake. Si Cosmic Sin a plus fait parler de lui que les deux autres, c’est sans doute parce qu’il fut diffusé en exclusivité sur la plateforme Prime Vidéo, accompagné d’une campagne publicitaire relativement conséquente. Le film n’entrera pas pour autant dans les mémoires.

Nous sommes en 2524. Installés sur une planète lointaine du système Heracles, les employés de l’exploitation minière Vander Mining Corp signalent à la Terre une rencontre extra-terrestre. Lorsque les survivants de cette expédition sont rapatriés dans un aérodrome terrien pour y être débriefés, les choses dégénèrent. Leur démarche raide, leur regard vide et leur manière de pencher la tête tous en même temps comme les zombies du clip Thriller auraient dû pourtant mettre la puce à l’oreille des autorités. Le fait est qu’ils sont possédés par une entité extra-terrestre malveillante, les Sigea, les plaçant sous son contrôle. Une gigantesque fusillade éclate bientôt, à l’issue de laquelle 53 agents humains sont abattus. L’Alliance (équivalent futuriste du gouvernement) considère cet acte comme une déclaration de guerre. Plusieurs militaires bruts de décoffrage, notamment le général Eron Ryle (Frank Grillo) et son homologue James Ford (Bruce Willis), désavoué par sa hiérarchie après une opération ayant très mal tourné, sont réunis pour une mission officieuse qui consiste à se téléporter jusque sur la planète Ellora pour aller casser de l’alien. Nom de l’opération : Péché Cosmique.

Le vide cosmique

Au tout début, on a encore un peu envie d’y croire. Le film est gorgé de testostérone et pas finaud pour un sou, mais cette intrigue militaro-science-fictionnelle se laisse suivre distraitement, pour peu qu’on passe outre la moue désabusée de Bruce Willis qui donne clairement la sensation de n’être présent sur le plateau que pour pouvoir payer ses impôts. On accepte même avec clémence ces dialogues pseudo-scientifiques qui déclinent le mot « quantique » à toutes les sauces. Mais dès que le commando est propulsé dans l’espace et se transforme en escouade de cosmonautes volants, quelque part à mi-chemin entre Moonraker et Flash Gordon, les dernières bribes de notre suspension d’incrédulité volent en éclats. Comment croire à ces soldats engoncés dans des tenues cuirassées en plastique, bientôt perdus dans une forêt américaine automnale censée représenter une flore extra-terrestre ? Ou à ces acteurs dans des imperméables à capuche qui jouent les aliens ? Filmés caméra au poing dans des plans tremblotants qui finissent par donner la nausée, les protagonistes bavardent interminablement en huis-clos pour décider de la bonne stratégie à adopter, la chanteuse/mannequin/actrice/catcheuse C.J. Perry essaie de paraître crédible en guerrière à la cuirasse aux seins hypertrophiés et aux tresses multicolores, Frank Grillo fait de la figuration en laissant pourtant son nom apparaître tout en haut de l’affiche et Bruce Willis continue à bougonner dans son coin. Bref, pas grand-chose à sauver de ce « Péché Cosmique » qui porte finalement très bien son nom.

 

© Gilles Pens


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