LE CROQUE-MITAINE (2023)

Librement adapté d’une nouvelle de Stephen King, cette énième variation sur le monstre du placard s’en prend aux enfants dont les parents ne s’occupent pas…

THE BOOGEYMAN

 

2023 – USA

 

Réalisé par Rob Savage

 

Avec Sophie Thatcher, Chris Messina,Vivien Lyra Blair, David Dastmalchian, Marin Ireland, Maddie Nichols, Lisa Gay Hamilton

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I FANTÔMES I SAGA STEPHEN KING

Le Croque-Mitaine entend prendre le spectateur à la gorge dès les premières images : dans une chambre d’enfant à la lumière tamisée, un gros plan sur un jeune enfant en pleurs dans son lit, visiblement en proie à des terreurs nocturnes. La caméra balaye la chambre à priori vide en un mouvement circulaire révélant la porte ouverte du placard. Deux yeux apparaissent dans le noir abyssal ; la caméra continue son travelling et une fois le bambin à nouveau hors-champs, une ombre furtive traverse l’image en direction du lit, accompagnée de grognements monstrueux. Les pleurs cessent subitement. Écran noir…  La mort d’un enfant devrait nous donner des sueurs dans le dos (revoyez Simetierre de Mary Lambert ou Ne vous retournez pas de Nicholas Roeg) mais en l’absence totale de contextualisation et avec un réalisateur bien moins subtil qu’il ne l’imagine, la scène tombe à plat pour quiconque a vu plus d’un film d’horreur sorti au cours des quinze dernières années. Si depuis l’avènement des services de streaming on déplore que de nombreux films soient privés de sortie en salles au profit d’une diffusion télévisée (voire sur téléphone pour les hérétiques), c’est l’inverse qui est arrivé à ce Croque-Mitaine, destiné initialement à sortir sur Disney+ avant que des projection-tests ne fassent prendre conscience aux producteurs du potentiel de leur produit. Cette information mise en avant dans le dossier de presse est à priori destinée à rassurer le spectateur, mais devient un cas d’étude édifiant sur les différentes façons d’envisager cinéma et production télévisuelles.

Si en termes de cadrage et découpage, le réalisateur Rob Savage s’applique à faire du cinéma dès qu’il s’agit de susciter la peur, il ne semble pas savoir quoi faire de ses personnages le reste du temps. Alors il recycle les lieux communs du genre, comme ce personnage principal d’adolescente atypique détestée par les filles les plus populaires de son lycée, un portrait peint au pochoir lors d’une séquence cliché voyant la jeune fille arriver au lycée, écouteurs sur les oreilles et marchant seule, vêtue de noir, au milieu des élèves aux tenues colorées, une musique pop/rock en guise de couverture sonore achevant d’illustrer son aliénation dans ce monde décidément trop « conventionnel ». Au rayon des grosses ficelles déjà bien usées chez James Wan (Conjuring et tous ses dérivés, Mama ou encore Smile), les scénaristes ont également recours à l’enquête secondaire sur les traces des précédentes victimes du croque-mitaine, avec l’inévitable moment où l’héroïne prend conscience de la nature de la menace qui pèse sur sa famille et accourt chez elle pour les mettre en garde. Trop tard bien sûr puisque, aussi vrai que le téléphone sonne toujours lorsqu’on est dans son bain, les monstres et les esprits frappent toujours lorsque le héros s’en allé percer ses secrets à la bibliothèque ou dans la vieille maison abandonnée à l’autre bout de la ville. L’écriture et le rythme du Croque-Mitaine peinent à cacher le cahier des charges typique des productions destinées aux plateformes de streaming : une entrée en matière directe digne d’un film pornographique moderne (l’évolution stylistique et thématique de ce « genre » entretient de nombreuses points communs avec le Fantastique), scènes chocs disséminées métronomiquement pour vous dissuader d’appuyer sur le bouton STOP de votre télécommande (ou de votre ordinateur ou… de votre téléphone !!), le tout assaisonné de personnages et situations empruntant les sentiers battus afin de prendre tous les raccourcis dramatiques possibles pour faciliter l’attention et la compréhension immédiate des enjeux pour le spectateur, généralement moins attentif à l’action dans son salon que dans une salle obscure.

« Don’t believe the hype! »

Le Croque-Mitaine est tiré d’une nouvelle de Stephen King parue dans les années 70, écrite à la première personne avec unité de lieu, de temps et d’action, voyant le protagoniste raconter ses mésaventures fantastiques à son thérapeute. En guise de caution artistique, une anecdote du dossier de presse a été reprise dans de nombreuses critiques : Stephen King en personne a déclaré que le film lui avait « collé une sacrée trouille » et « rivalisait avec Shining ». Des commentaires qui interrogent sur la bonne foi de l’auteur à la vision du film mais les bonimenteurs de 20th Century Studios en rajoutent : le montage aurait ainsi dû être revu suite aux projections test, pour ajouter du mou après chaque apparition du monstre, car le public criait tellement qu’il n’entendait plus les dialogues qui suivaient. Et le buzz a fonctionné un temps sur les réseaux sociaux. Preuve que la critique, la vraie, a aujourd’hui fort à faire pour se faire entendre alors que, plus que jamais, les équipes commerciales et de relation publique ont la main mise sur les réseaux sociaux pour étaler leur auto-promo, relayée par l’équivalent critique des influenceurs. Mais point besoin de tirer sur l’ambulance puisqu’il semblerait que Le Croque-mitaine ne casse finalement pas autant la baraque au box-office que prévu. Gageons toutefois que le thème reviendra très prochainement hanter les placards sur écran, petit ou grand !

 

© Jérôme Muslewski

 

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JACK ET LE HARICOT MAGIQUE (1994)

Une relecture modernisée et semi-parodique du célèbre conte britannique produite par le prolifique Charles Band…

BEANSTALK

 

1994 – USA

 

Réalisé par Réalisateur

 

Avec J.D. Daniels, Margot Kidder, Amy Stock-Poynton, Patrick Renna, Stuart Pankin, Cathy McAuley, Richard Moll, Richard Paul, David Naughton

 

THEMA CONTES I NAINS ET GÉANTS I VÉGÉTAUX I SAGA CHARLES BAND

Dès sa création en 1993, le label Moonbeam (dirigé par Charles Band et distribué directement en vidéo par Paramount) s’est révélé prolifique, offrant coup sur coup aux jeunes spectateurs Prehysteria, Le Château du petit dragon, Prehysteria 2 et Remote (une imitation de Maman j’ai raté l’avion ne présentant aucun élément fantastique, contrairement aux autres films de la collection). Début 94, de nouveaux projets se bousculent au portillon, notamment une modernisation du conte classique « Jack et le haricot magique » écrite et réalisée par Michael Davies (auteur des deux premiers Prehysteria). Quelques visages connus apparaissent au détour du casting du film, notamment David Naughton (Le Loup-garou de Londres), Margot Kidder (Superman), Stuart Pankin (Arachnophobie) ou Richard Moll (House). Si tout commence par la formule consacrée « Il était une fois », les images suivantes s’inscrivent dans un contexte très éloigné d’un conte de fées. Nous sommes dans le laboratoire mobile de chercheurs du vingtième siècle. Passionnée par les Ovnis, le monstre du Loch Ness et l’abominable homme des neiges (entre autres), la cryptozoologue Kate Winston (Kidder) découvre sur un site de fouilles des haricots d’une taille très inhabituelle.

Nous faisons alors la connaissance du héros de l’histoire, Jack Taylor (J.D. Daniels), un gamin facétieux qui ne perd jamais son énergie et son enthousiasme malgré une situation familiale préoccupante : sa mère célibataire (Amy Stock-Poynton) n’arrive plus à joindre les deux bouts et le patibulaire Richard Leech (Moll) la harcèle régulièrement pour ses traites impayées. Alors qu’ils sont sur le point de perdre leur maison, Jack croise le camion du professeur Winston duquel tombe une caisse pleine de haricots géants. Le soir-même, un arbre gigantesque pousse subitement dans son jardin et semble monter jusqu’au ciel. Bien sûr, Jack décide de grimper le long de cette « tige de haricot » démesurée pour voir ce qui se trouve tout en haut. Sa curiosité ne sera pas déçue…

Le dessus du panier

L’humour du film repose principalement sur sa manière de détourner les clichés. La brute qui martyrise le jeune Jack, par exemple, est un garçon érudit qui cite Shakespeare et la mythologie grecque, tandis que les clins d’œil cinéphiliques prennent une tournure inattendue (la comparaison des cicatrices des Dents de la mer, le fameux « Do I feel lucky ? » de L’Inspecteur Harry). Le village des géants lui-même n’a rien de médiéval mais semble plutôt s’être arrêté quelque part au début des années soixante, comme si ce monde et celui des humains n’avaient pas évolué à la même vitesse. Chez les géants (dont le visage difforme et caricatural est l’œuvre du maquilleur Michael S. Deak), il y a même des équivalents de Richard Nixon et Elvis Presley ! On voit bien que les moyens sont limités et que les trucages (supervisés par David Allen) sont conçus avec les moyens du bord. Ils tiennent pourtant la route, s’appuyant souvent sur les bons vieux effets de perspectives forcées et de décors surdimensionnés hérités de Darby O’Gill. Certes, nous sommes loin du chef d’œuvre et les gesticulations hystériques de Margot Kidder, qui en fait des tonnes jusqu’à l’épuisement, finissent par se révéler embarrassantes. Mais Jack et le haricot magique fait clairement partie du dessus du panier des productions Moonbeam.

 

© Gilles Penso

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GAMERA L’HÉROÏQUE (2006)

Après la prodigieuse trilogie de Shusuke Kaneko, le mythe de la célèbre tortue géante se réinvente une nouvelle fois pour un public plus jeune…

CHIISAKI YUSHA-TACHI : GAMERA

 

2006 – JAPON

 

Réalisé par Ryuta Tasaki

 

Avec Kaho, kanji Tusda, Susumu Terajima, Kaoru Ukunuki, Shingo Ishikawa, Shogo Narita, Kenjiro Ishimaru, Tomorowo Taguchi

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES I SAGA GAMERA

Démarcation maladroite de Godzilla dans les années 60, la tortue géante Gamera, conçue par le studio nippon Daei, avait connu une résurrection flamboyante par l’entremise d’une prodigieuse trilogie réalisée par Shunsuke Kameko. Le troisième épisode de cette nouvelle saga, Gamera, la revanche d’Iris, s’achevait sur un climax spectaculaire et très ouvert, puisque le téméraire reptile antédiluvien, amputé et furieux, s’apprêtait à affronter une horde de monstres volants, les Gyaos. Or ce quatrième opus nous prend par surprise. Ni tout à fait une séquelle, ni vraiment une préquelle, il revient aux sources du mythe pour mieux le réinventer à nouveau, sous un jour très surprenant. Gamera l’héroïque commence certes par un combat au sommet entre Gamera et les Gyaos, mais les éléments mis en place à la fin de La Revanche d’Iris ne sont pas respectés à la lettre. Car le décor a changé, la tortue n’est plus mutilée, et le ton a visiblement changé.

Surchargée par le nombre de ses adversaires, Gamera se sacrifie, provoquant une explosion qui réduit en cendres tous les agressifs reptiles volants. Mais au moment de mourir, elle dépose un œuf qui sera recueilli bien des années plus tard par un petit garçon. A l’intérieur se trouve une petite tortue que l’enfant baptise Toto. Une forte amitié se noue entre eux, si ce n’est que Toto n’est pas une tortue comme les autres. Elle grandit à vitesse accélérée, s’avère capable de flotter dans les airs, et jouit visiblement d’une intelligence aiguë. Le jour où le Japon est attaqué par un monstrueux dragon aux proportions alarmantes, Zedus, Toto révèle enfin sa vraie nature : il s’agit de Gamera (ou du moins de son digne héritier), et un combat titanesque s’engage bientôt… On le voit, Gamera l’héroïque s’efforce de retourner aux sources en donnant un nouveau départ au monstre « sauveur de l’univers » mais aussi en s’attachant à un public plus jeune que les trois films précédents. La violence est donc moins présente et si le sang vert de la tortue continue à couler lors des échauffourées, c’est de manière moins ostentatoire.

Le dragon des temps perdus

Nous sommes pourtant bien loin des enfantillages de Gamera première époque, et ce quatrième épisode s’avère souvent touchant, jouant avec finesse sur une corde sensible peu sollicitée jusqu’alors. Ainsi, l’une des séquences les plus marquantes du film est probablement ce gigantesque passage de relais entre tous les enfants traversant la ville dévastée à tour de rôle pour confier à Gamera l’objet susceptible de la sauver. Les amateurs d’effets spéciaux ne sont pas en reste pour autant. Non seulement Zedus, le reptile qu’affronte notre héroïque tortue, est l’un des monstres les plus impressionnants que le genre nous ait offert depuis ses origines (une espèce de mixage entre Le Monstre des temps perdus et le Godzilla des débuts, affublé d’une langue de caméléon aussi tranchante qu’un poignard), mais en outre les multiples destructions qui jonchent le récit n’ont rien à envier à celles – pourtant ébouriffantes – des opus précédents. Gamera n’en finit donc plus de ressusciter, pour le plus grand bonheur des amateurs de kaiju eiga que nous sommes.

 

© Gilles Penso

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LE PEUPLE DES ABÎMES (1968)

L’équipage d’un vieux cargo s’échoue dans un cimetière marin où surgissent des conquistadors, des algues vivantes et des monstres géants…

THE LOST CONTINENT

 

1968 – GB

 

Réalisé par Michael Carreras

 

Avec Eric Porter, Hildegarde Knef, Suzanna Leigh, Tony Beckley, Nigel Stock, Dana Gillespie, Neil McCallum, Ben Carruthers

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I INSECTES ET INVERTÉBRÉS

Adaptation du roman « Uncharted Seas » écrit par Dennis Wheatley en 1938, Le Peuple des abîmes s’inscrit dans la vogue exotico-fantastique que le studio britannique Hammer amorça avec des films tels qu’Un million d’années avant JC et La Déesse de feu. Si le métrage revendique ouvertement son modernisme à travers un générique souligné par une chanson pop typique des sixties, c’est pour mieux basculer l’instant d’après dans un univers fantaisiste dénué de repères spatio-temporels. Pour son dernier voyage, le capitaine Lansen (Eric Porter) transporte à bord du Corita, un vieux cargo à moitié rouillé, des passagers clandestins ainsi que des centaines de fûts de phosphate B, un explosif puissant qui s’active au contact de l’eau. En découvrant cette dangereuse cargaison, l’équipage s’affole, d’autant qu’un trou dans la coque fait pénétrer l’eau dans la cale. Une mutinerie éclate, mais Lansen entend rester le seul maître à bord. Alors que le bateau menace d’exploser, il s’enfuit sur un canot de sauvetage avec ses passagers…

Après une courte odyssée où deux des rescapés eux passent l’arme à gauche (l’un d’un coup de feu, l’autre entre les mâchoires d’un requin), tous découvrent avec stupeur qu’ils ont tourné en rond. Désormais, le Corita est entouré d’algues vivantes qui attaquent les humains comme des pieuvres géantes, d’où une impressionnante séquence d’action, démarcation végétale de l’attaque du calamar géant de 20 000 lieues sous les mers. Cette flore menaçante transporte le navire jusque dans un étrange cimetière de navires où sont échouées des épaves de toutes les époques. Là vivent des descendants des conquistadors qui sillonnaient jadis la mer des Sargasses. Pour ne pas s’enfoncer dans l’eau lors de leurs excursions hors des navires, ils marchent sur les algues avec des raquettes gonflables tandis que des ballons sont accrochés à leurs vêtements.

Invertébrés antédiluviens

Prise en chasse par ces fanatiques religieux, la belle Sarah (Dana Gillespie), descendante des colons en fuite, se réfugie à bord du Corita et orne superbement la grande majorité des posters du film, malgré une présence relativement réduite à l’écran. Dans ce décor de cimetière marin photogénique et surréaliste, où règnent brumes et lueurs rougeoyantes, d’autres dangers guettent nos héros, notamment d’improbables monstres antédiluviens. Un crustacé colossal et un scorpion gros comme un éléphant (animés avec conviction par Robert A. Mattey malgré un look qui évoque les inénarrables Crabes géants de Roger Corman) surgissent ainsi avant de se livrer un combat singulier. Un autre roman, « Le Cinquième message » de William Hope Hodgson, nous vient alors à l’esprit. « Sur le pont était étendu un crabe gigantesque, d’une taille si énorme que je n’aurais jamais cru qu’un monstre pareil pût exister » y lit-on. Tout s’achève par un grand combat entre peuplades puis par un traditionnel incendie géant. Tourné aux studios Elstree, Le Peuple des abîmes est réalisé sans grand panache par un Michael Carreras qui fut toujours meilleur producteur que metteur en scène, mais son charme rétro est indéniable, et nombres d’éléments visuels annoncent les films de Kevin Connor inspirés d’E. R. Burroughs.

 

© Gilles Penso

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LA BÊTE DU GÉVAUDAN (2003)

Dans ce téléfilm français soigné, Sagamore Stévenin enquête sur le célèbre monstre qui ravagea la campagne française du 18ème siècle…

LA BÊTE DU GÉVAUDAN

 

2003 – FRANCE

 

Réalisé par Patrick Volson

 

Avec Sagamore Stévenin, Léa Bosco, Jean-François Stévenin, Guillaume Galienne, Vincent Winterhalter, Maryline Even

 

THEMA MAMMIFÈRES

Deux ans après Le Pacte des loups, la télévision française profitait d’un soudain regain d’intérêt pour la légende de la bête du Gévaudan et nous proposait une version beaucoup plus sage et réaliste des fameux événements sanglants qui frappèrent la campagne de la Lozère en plein 18ème siècle. Le scénario de Brigitte Peskine s’efforce ainsi de tirer parti de tous les témoignages dignes de foi recueillis à l’époque afin d’en extraire un thriller en costume à mi-chemin entre l’enquête policière et le conte d’épouvante. Nous sommes en 1767, sous le règne de Louis XV, et la population paysanne d’un petit village du Gévaudan tremble face aux sanglants forfaits d’un monstre qui massacre régulièrement femmes et enfants en pleine forêt. De passage dans la région pour s’équiper en produits pharmaceutiques, le médecin Pierre Rampal décide de prolonger quelque peu son séjour lorsqu’il a l’occasion de voir le corps de la dernière victime en date, un jeune garçon prénommé Jacquou. L’affaire le trouble, car la nature des morts est difficilement attribuable à une bête sauvage commune.

Tandis que les plus pragmatiques sont persuadés que les assassinats en série sont l’œuvre d’un simple loup, et que les villageois, contaminés par la bigoterie du curé et de sa mère, voient là l’œuvre d’un démon venu leur faire expier tous leurs péchés, Pierre Rampal se perd en conjectures. Les gazettes populaires s’en donnent évidemment à cœur joie, et le roi commence à s’agacer. Il dépêche alors un louvetier pour occire une bonne fois pour toutes cette bête, quelle qu’elle soit. Le scénario de ce téléfilm produit par « Le Sabre » et diffusé sur France 3 possède donc un fort potentiel dans le triple domaine du suspense, de l’horreur et de la satire sociale. Au-delà du climat fantastique et mystérieux qu’il génère, il propose en effet un intéressant traitement des dérives de la superstition et des manipulations de l’opinion publique à des fins politiques. Mais il souffre hélas d’une mise en scène d’une terrible platitude, typique de la majeure partie des produits destinés à la télévision française.

Le fin mot de l’histoire…

Les idées visuelles brillent ainsi par leur absence, et la direction d’acteurs laisse sérieusement à désirer, malgré un casting plutôt judicieux. Les comédiens surjouent théâtralement ou sont en totale roue libre, selon les séquences, amenuisant l’impact de leur intervention. Sagamore Stévenin lui-même, s’il ne manque ni de charme ni de charisme, se contente de réciter son texte sans conviction, et l’amourette de son personnage avec la belle Françounette ne recule devant aucun cliché. Le fin mot de l’histoire ne manque pas de sel, et s’il évacue à priori l’explication surnaturelle, il n’en est pas moins horrifique. Hélas, le scénario achemine cette révélation de manière très artificielle, et une fois de plus il manque à la réalisation le panache nécessaire pour soutenir le climax qui en découle. L’affrontement final, conçu comme un summum de tension, sombre ainsi dans le comique involontaire le plus regrettable, annihilant du même coup ses passionnantes répercussions socio-politiques au sein du récit. Tant et si bien que le film ne parvient décemment à s’achever sur cette fausse note, se prolongeant sur un épilogue inutile et loin d’être cohérent.

 

© Gilles Penso


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HERCULE ET LA REINE DE LYDIE (1959)

Le valeureux héros mythologique incarné par Steve Reeves tombe entre les griffes d’une belle sorcière qui pétrifie ses amants…

ERCOLE E LA REGINA DE LA LIDIA

 

1959 – ITALIE

 

Réalisé par Pietro Francisci

 

Avec Steve Reeves, Sylvia Koscina, Sylvia Lopez, Primo Carnera, Gabriele Antonini, Patrizia Della Rovere, Sergio Fantoni

 

THEMA MYTHOLOGIE

Le succès international des Travaux d’Hercule précipita la mise en route de cette suite, dotée d’un confortable budget. Les deux légendes qui servent de base au scénario sont « Les Sept de Thèbes » narrant la lutte fratricide entre les deux fils d’Œdipe, et « Hercule et Omphale » contant les amours complexes entre le demi-dieu et la reine de Lydie. Le film s’amorce comme une suite directe de l’épisode précédent. Hercule et Iole viennent de se marier et rentrent d’un voyage en mer en compagnie du jeune et espiègle Ulysse. Héritant du luth d’Orphée, la jeune épouse nous gratifie d’une chansonnette italienne très drôle au second degré. Sur leur route, nos trois héros croisent Antée, fils de la Terre, qui gagne des forces chaque fois qu’il touche le sol. Une fois de plus, Pietro Francisci évacue prudemment la plupart des composantes fantastiques. Ainsi, si l’Antée de la mythologie est un géant monstrueux, celui du film est un simple lutteur incarné par Primo Carnera. Hercule s’en débarrasse en le jetant dans la mer, puis rencontre Œdipe dans une caverne (magnifiquement reconstituée en studio). Celui-ci est déchiré par la rivalité qui oppose ses deux fils Etéocle et Polynice, chacun convoitant le trône de Thèbes.

Le sculptural barbu décide de ramener la paix sur sa terre natale, mais en buvant l’eau d’une fontaine magique, il perd soudain sa force et sa mémoire. La reine Omphale (Sylvia Lopez) lui a en effet tendu un piège et le kidnappe, le persuadant qu’il est son époux. Ulysse, qui se fait passer pour un serviteur sourd-muet, est fait prisonnier dans les geôles de la souveraine. Il découvre là l’horrible vérité : Omphale est une sorte de mante religieuse qui tue un à un tous ses amants et fait conserver leurs corps pétrifiés grâce à la science d’un savant égyptien. Elle possède ainsi une caverne qui ressemble comme deux gouttes d’eau au musée de L’Homme au masque de cire. La liberté que le scénario prend avec la légende – où Hercule se rendait de son plein gré au service de la reine pour se laver d’un meurtre – s’assortit du même coup d’une analogie surprenante : ici, Omphale rend les héros amnésiques comme la sorcière Circé et pétrifie ses victimes comme la gorgone Méduse, empruntées respectivement aux mythes d’Ulysse et de Persée.

L’Antiquité selon Cinecitta

Chez la reine de Lydie, les décors sont somptueux et tout à fait irréalistes, des dizaines de demoiselles prennent leur bain et courent en riant bêtement, les danseuses nous gratifient de chorégraphies pseudo-orientales et les costumes sont volontiers anachroniques (notamment lors de la première apparition d’Omphale, en collants et talons aiguille !). Bref, les codes esthétiques de Cinecitta prennent largement le pas sur le réalisme antique, au cours de cet Hercule et la reine de Lydie laissant une fois de plus la part belle aux complots politiques et aux combats musclés du vaillant Steve Reeves. La dernière partie du film oublie Omphale pour se concentrer sur la guerre qui menace Thèbes – preuve que la juxtaposition des deux récits est quelque peu artificielle – offrant aux spectateurs un combat d’Hercule contre trois tigres, une lutte à la mort entre les frères rivaux et enfin une colossale bataille militaire devant les murailles de Thèbes.

 

© Gilles Penso


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LES MYSTÈRES D’OUTRE-TOMBE (1959)

Deux scientifiques se sont fixés pour objectif de vaincre la mortalité en découvrant le secret de la vie éternelle…

MISTERIOS DE ULTRATUMBA

 

1959 – MEXIQUE

 

Réalisé par Fernando Mendez

 

Avec Gaston Santos, Rafael Bertrand, Mapita Cortés, Carlos Ancira, Carolina Barret, Luis Aragon, Beatriz Aguirre, Antonio Raxel

 

THEMA MORT I FANTÔMES

« Depuis la nuit des temps, l’humanité n’a cessé de se poser une seule et même question dont personne n’a jamais su trouver la réponse : que trouve-t-on après la mort ? » C’est sur ces propos sentencieux prononcés en voix off que démarre Les Mystères d’outre-tombe, tandis que la caméra balaie d’étranges ruines tapissées de toiles d’araignée. Peu après Les Proies du vampire et Le Retour du vampire, Fernando Mendez renoue ainsi avec l’épouvante gothique qui lui réussit si bien, au sein d’un scénario tortueux qui prend place dans un sanatorium abritant plusieurs malades mentaux. Là, le professeur Jacinto Aldama (Antonio Raxel, que l’on vit dans La Tête vivante) rend son dernier souffle. Son confrère, le docteur Mazali (Rafael Bertrand), lui rappelle alors la promesse mutuelle qu’ils se sont faite : le premier qui meurt doit délivrer un message à l’autre depuis l’au-delà, afin de lui permettre de voyager du monde des vivants vers celui des morts. Vaincre la mortalité, découvrir le secret de la vie éternelle, telles sont les ambitions de nos deux savants. Mais évidemment, comme chaque fois que l’homme joue à défier Dieu en pareil contexte, rien ne se passe comme prévu.

Peu après son trépas, Aldama parvient à communiquer avec Mazali, par l’intermédiaire d’une voyante, et lui promet de lui ouvrir la porte de l’autre monde trois mois plus tard. Entre-temps, le fantôme du défunt, dignement drapé dans une cape noire, apparaît à sa fille Patricia, danseuse de cabaret incarnée par la très photogénique Mapita Cortes. Un triangle amoureux s’installe bientôt, la belle étant à la fois courtisée par Mazali et par le jeune interne Eduardo Jimenez (Gaston Santos) qui arbore fièrement la moustache, comme tous les héros masculins du film d’ailleurs. Bientôt, un drame frappe le sanatorium. Une gitane folle furieuse (Carolina Barret) échappe en effet à la vigilance des médecins et jette une bouteille d’acide au visage de l’infortuné Elmer (Carlos Ancira) l’un des infirmiers. Celui-ci, atrocement défiguré (grâce à un maquillage impressionnant qui semble s’inspirer des créations de Lon Chaney), est désormais ivre de vengeance. Tous ces événements convergent peu à peu vers la date fatidique annoncée par Aldama…

L’ironie du sort

Ainsi, par touches successives, Mendez construit un puzzle étrange qui ne prend sa tournure définitive qu’au moment du dernier acte, via un surprenant retournement de situation laissant la part belle à l’ironie du sort. La camarde semble se jouer des protagonistes avec délectation, et ce n’est pas le moindre attrait du scénario de Ramon Obon, abordant avec beaucoup d’originalité les thèmes de la mort et de l’au-delà. Fidèle à ses habitudes, le cinéaste soigne tout particulièrement la mise en forme de son film, notamment à travers des cadrages ciselés, une partition inquiétante de Gustavo Cesar Carrion et une photographie somptueuse signée Victor Herrera. On n’est pas près d’oublier ce sinistre gibet en contre-jour attendant sa victime, la résurrection effrayante de l’homme défiguré, ou encore ce splendide décor de patio dans lequel dansent les ombres des plantes secouées par le vent, et où se nouent tour à tour les romances et les drames d’un récit fort alambiqué.

 

© Gilles Penso


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OCTOPUS 2 (2002)

Un calamar géant se cache sous les eaux de la baie de Manhattan, frappant de ses tentacules tous ceux qui passent à sa portée…

OCTOPUS 2

 

2002 – USA

 

Réalisé par Yossi Wein

 

Avec Michael Reilly Burke, Meredith Morton, Frederic Lehne, John Thaddeus, Chris Williams, Stovan Angelov, Clement Blake

 

THEMA MONSTRES MARINS

C’était à prévoir, l’Octopus de John Eyres s’est vu doter d’un second épisode, comme le furent avant lui Shark Attack, Spiders et Crocodile (une fois les bébêtes modélisées en 3D, autant les amortir à moindre coût en multipliant les séquelles). Comme dans le cas des films cités ci-dessus, le n°2 du titre n’est pas vraiment justifié dans le cas présent, puisqu’il ne s’agit ni de la suite du premier Octopus, ni des mêmes personnages, ni du même monstre. Ici, nous avons affaire à un calamar géant qui rode dans le port de New York, assassinant un couple de touristes, coulant un bateau, tuant deux policiers, et menaçant de provoquer une belle panique lors de la cérémonie du jour de l’indépendance, le fameux 4 juillet. Le héros est Nick (Michael Reilly Burke), un policier de la patrouille fluviale qui a tout compris depuis le début, mais que personne ne veut croire, et surtout pas le maire de New York. Comme s’il avait vu faire son homologue d’Amity dans Les Dents de la mer, il réagit de la même façon, du genre : « allons voyons, ce monstre n’existe pas, ne gâchons pas les festivités ! »

L’idée d’approcher cette histoire sous l’angle de l’enquête policière et de considérer le monstre comme une sorte de tueur en série tapi dans l’ombre était plutôt prometteuse. Mais le scénario, toujours signé Michael Weiss, ne parvient guère à se développer de manière cohérente, et les comédiens sont tous assez épouvantables, encombrés il est vrai de dialogues franchement ineptes. Le réalisateur Yossi Wein (dont les titres de gloire se nomment Lethal Ninja, Cyborg Cop 3 ou encore Operation Delta Force 5 !) ne fait pas preuve non plus d’une grande inventivité. Quant au monstre, dont le film ne cherche jamais à expliquer le gigantisme ni la présence dans la baie de Manhattan, il ne convainc pas beaucoup plus. Tour à tour image de synthèse passable ou hideuse marionnette en latex, il n’intervient dans aucune scène spectaculaire ou un tant soit peu mémorable. Le Monstre vient de la mer, réalisé près de cinquante ans plus tôt et avec un budget bien moindre, nous proposait des visions autrement plus dantesques que cette pauvre chose rigide agitant mollement ses tentacules caoutchouteux au milieu des hommes-grenouilles.

La Statue de la Liberté décapitée !

Quant à l’attaque de New York sur laquelle repose l’intégralité du « suspense » du film, elle n’a jamais lieu, si l’on excepte un rêve du héros, involontairement comique, au cours duquel le monstre décapite la Statue de la Liberté (J.J. Abrams aurait-il vu Octopus 2 avant de mettre en chantier Cloverfield ?!). Au moment du dénouement, notre calmar est tué à la va vite, d’un bon coup d’explosif, puis le climax du film se transforme en interminable remake de Daylight avec un tunnel sur le point de s’écrouler sur un bus scolaire et sur une insupportable vieille dame qui crie pour qu’on sauve son chien… Qu’on se rassure, il sera sauvé, comme dans tout bon film catastrophe digne de ce nom. Le calamar refait surface une dernière fois – comment a-t-il survécu, on l’ignore – remeurt, fait plouf, puis les feux d’artifice du 4 juillet éclatent dans le ciel de New York, et le mot « fin » apparaît à l’écran. Pourvu que les joyeux drilles de Nu Image nous épargnent un troisième épisode !

 

© Gilles Penso

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BELPHÉGOR, LE FANTÔME DU LOUVRE (2001)

Sophie Marceau nous joue un remake risible de L’Exorciste dans cette adaptation ratée du célèbre feuilleton des années soixante…

BELPHÉGOR, LE FANTÔME DU LOUVRE

 

2001 – FRANCE

 

Réalisé par Jean-Paul Salomé

 

Avec Sophie Marceau, Frédéric Diefenthal, Michel Serrault, Jean-François Balmer, Julie Christie, Patachou, Lionel Abelanski

 

THEMA MOMIES I FANTÔMES

Hollywood ayant décidé à la fin des années 90 de massacrer plusieurs séries TV culte des années 60 via des remakes cinématographiques mêlant l’ineptie à une incompréhension totale de l’état d’esprit de l’œuvre originale (Chapeau melon et bottes de cuir, Wild Wild West), la France crut bon de s’engouffrer à son tour dans cette brèche douteuse. D’où ce long-métrage tape à l’œil, concocté par un Jean-Paul Salomé apparemment mal à l’aise dans le registre fantastique. Le scénario reprend vaguement les éléments du Belphégor original, qui fit les belles heures du petit écran français à partir du 6 mars 1965, et nous raconte la possession progressive de la belle Lisa (Sophie Marceau) par l’esprit d’une momie exposée au musée du Louvre. Tandis que l’inspecteur Verlac (Michel Serrault) fait une entorse à sa retraite pour enquêter sur le vol d’artefacts égyptiens au sein du musée, l’égyptologue Glenda Spencer (Julie Christie) affirme que la momie abrite l’esprit maléfique de Belphégor…

Là où le feuilleton en noir et blanc de Claude Barma laissait planer le mystère et le doute, dans une atmosphère insolite à la « Fantomas », cette adaptation cherche plutôt son inspiration chez La Momie de Stephen Sommers. Voilà qui explique la présence de ce spectre en bandelettes 100% numérique qui vient hanter les protagonistes en ricanant. Il faut croire que les infographistes de Duboi ont passé beaucoup de temps sur ce monstre en images de synthèse et que les producteurs ont tenu à le rentabiliser, car il apparaît pratiquement toutes les cinq minutes, comme pour redynamiser le rythme déficient du film. Mais étant donné que le fantôme en question n’est vu par aucun personnage et qu’il ne joue aucun rôle physique dans le déroulement des événements, il s’agit clairement d’un cache-misère qui pourrait être ôté du film sans modifier d’un millimètre son intrigue. Une intrigue poussive et maladroite, truffée d’incohérences et de rebondissements pas crédibles pour un sou. Comble de tout : Jean-Paul Salomé ne parvient jamais à rendre photogénique le musée du Louvre (il faut le faire quand même !) et ne dirige pas vraiment ses acteurs, notamment Michel Serrault en totale roue libre et Sophie Marceau qui nous joue un remake risible de L’Exorciste.

L’ennui au musée

Quelques années après la sortie du film, le réalisateur reconnaissait humblement son échec et son incapacité à gérer correctement les mécanismes d’épouvante inhérents au mythe initial. « Belphégor s’adressait à un large public car c’était un film populaire français au budget important », nous expliquait-il. « Je ne pouvais tendre ni vers l’horreur codifiée de Wes Craven, ni vers la recherche expérimentale de David Lynch. D’autre part, les producteurs souhaitaient conserver un aspect comédie, notamment à travers les personnages de Michel Serrault et Frédéric Diefenthal. J’ai donc eu beaucoup de mal à trouver le juste équilibre. » (1) Ce Belphégor version 2001 loupe ainsi le coche et ne marquera guère les mémoires. Reste la très belle partition arabisante de Bruno Coulais. « Pour Belphégor, j’ai pu travailler avec des musiciens traditionnels égyptiens et avec des chanteuses orientales », nous raconte le compositeur. « J’adore le fantastique et le merveilleux. Dès qu’il y a une étrangeté, je m’y engouffre avec bonheur. » (2) Un tout petit bonheur au milieu d’un si médiocre film, mais il faut bien s’en contenter.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2004

(2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2001

 

© Gilles Penso

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INDIANA JONES ET LE CADRAN DE LA DESTINÉE (2023)

Harrison Ford revient une dernière fois jouer du fouet et du pistolet, en quête d’un artefact qui pourrait bien changer le cours de l’histoire…

INDIANA JONES AND THE DIAL OF DESTINY

 

2023 – USA

 

Réalisé par James Mangold

 

Avec Harrison Ford, Phoebe Waller-Bridge, Mads Mikkelsen, Antonio Banderas, John Rhys-Davies, Toby Jones, Boyd Holbrook, Ethann Isidore

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I VOYAGES DANS LE TEMPS I SAGA INDIANA JONES

Le monde avait-il besoin d’un cinquième Indiana Jones ? Les réactions mitigées suscitées par Le Royaume du crâne de cristal auraient pu mettre un terme définitif à la saga initiée par George Lucas et Steven Spielberg. Mais les franchises ne meurent jamais, surtout lorsqu’elles sont gérées par l’empire Disney. L’acquisition de Lucasfilm par la maison de Mickey allait forcément entraîner une réactivation des aventures du docteur Jones, quitte à se passer des services du duo à l’origine de son succès. George Lucas jouissant d’une retraite tranquille et Steven Spielberg ayant finalement (après de longues hésitations) renoncé à diriger un nouvel opus de la saga, les cartes se redistribuent naturellement. Le choix du metteur en scène vient d’Harrison Ford lui-même. Heureux de sa collaboration avec James Mangold qui fut le producteur de L’Appel de la forêt, l’acteur glisse son nom à Kathleen Kennedy et Steven Spielberg. C’est ainsi que Mangold, à qui nous devons des œuvres aussi disparates que Copland, Identity, Logan ou Le Mans ’66, se retrouve à la tête d’Indiana Jones et le cadran de la destinée. Encore faut-il que le cinéaste se sente à l’aise avec le scénario. Le premier jet de David Koepp est donc revu de fond en comble par Mangold et ses partenaires Jez et John-Henry Butterworth pour tenter de trouver le délicat équilibre entre les passages obligatoires (ceux que les fans attendent de pied ferme) et la surprise. Pari tenu ? En partie…

L’emblème de la Paramount cohabitant cette-fois ci à l’écran avec ceux de Disney et de Lucasfilm, Mangold se prive de l’un des gimmicks les plus célèbres de la franchise : le fondu enchaîné de la montagne du logo avec un élément du décor réel. Pour autant, le prologue du film sacrifie aux traditions solidement établies depuis Les Aventuriers de l’arche perdue avec un concentré d’action mouvementée qui ne laisse que peu de répit aux spectateurs. Cette entame ramène même sur le devant de la scène les nazis ainsi qu’un Harrison Ford rajeuni de quarante ans grâce aux coups de baguette magique numériques de la compagnie ILM. Si les rebondissements de cette scène d’ouverture ne manquent pas et si le quota de poursuites, de coups de feu et de destructions est amplement respecté, cette ouverture – sans doute trop longue – ne possède ni le grain de folie ni les fulgurances auxquelles Spielberg avait su nous habituer. Lorsque l’intrigue se transporte à la fin des années soixante, les choses prennent une tournure plus intéressante. Le fringuant archéologue a beaucoup perdu de sa superbe. Henry Jones Jr est désormais un vieux professeur sur le point de prendre sa retraite, une relique du passé qui peine à captiver ses étudiants (bien plus passionnés par la conquête de l’espace que par les ruines de l’antiquité) et devient violemment acariâtre lorsque ses jeunes voisins écoutent les Beatles à tue-tête.

Les maîtres du temps

Cette vision désenchantée du personnage et son déracinement (n’est-il pas anachronique dans le monde d’Apollo 11, de John Lennon et de la guerre du Vietnam ?) offrent de belles opportunités dramatiques que Mangold ne saisit qu’en partie, coincé entre son envie d’innover et ses contraintes liées aux codes attendus de la saga. Le rapport des personnages à leur époque est pourtant la thématique centrale du film, celle qui se décline à tous les niveaux. Dans la peau de l’ancien nazi reconverti en ingénieur chouchouté par le gouvernement américain (visiblement très inspiré par Werner Von Braun), Mads Mikkelsen symbolise le Mal d’un autre âge qui ne rêve que de ressurgir dans le futur en réécrivant l’histoire. La jeune femme incarnée par Phoebe Waller-Bridge, de son côté, est directement liée au passé de notre héros tout en assumant fièrement l’indocilité et l’émancipation chères aux révolutions sociétales post-68. Quant à l’objet de toutes les convoitises, ce n’est plus un simple « artefact-prétexte » mais un dispositif scientifique antique qui permettrait, selon la légende, de contrôler le cours du temps. Toutes les facettes du scénario entrent donc en cohérence les unes avec les autres avec une fluidité indiscutable. Mais il manque clairement à cet Indiana Jones quelques morceaux de bravoure dignes de ce nom et surtout une vraie vision de metteur en scène. Pour solide et appliquée qu’elle soit, la réalisation de Mangold se révèle souvent anonyme, sans prise de risque, sans « regard ». La musique de John Williams elle-même, bien peu valorisée au cours des séquences d’action, ne pourra pleinement s’apprécier que pendant le générique de fin. La longueur importante du métrage (2h35) passe certes comme une lettre à la poste, mais que nous restera-t-il du film après son visionnage ? Peu de choses en réalité, si ce n’est le sentiment d’avoir passé un bon moment. Contentons-nous de ça…

 

© Gilles Penso

 

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