LES MAÎTRESSES DU DOCTEUR JEKYLL (1964)

Un savant fou transforme son frère décédé en mort-vivant et l’envoie assassiner toutes ses anciennes conquêtes…

EL SECRETO DEL DR. ORLOFF

 

1964ESPAGNE / AUTRICHE / FRANCE

 

Réalisé par Jess Franco

 

Avec Hugo Blanco, Agnès Spaak, Perla Cristal, Magda Maldonado, Marcelo Arroita-Jauregui, Pepe Rubio, Pastor Serrador, Marta Reves, Daniel Blumer, Luisa Sala

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I JEKYLL ET HYDE

Si Le Sadique Baron Von Klaus ressemblait à une variante de L’Horrible docteur Orloff, dont il reprenait de nombreux éléments scénaristiques et stylistiques, Les Maîtresses du docteur Jekyll en constitue quasiment une suite officielle. Jess Franco capitalise en effet sur le succès de son premier film d’horreur pour le décliner sous plusieurs formes. D’ailleurs, le docteur Jekyll que nous annonce le titre français n’a rien à voir avec Robert Louis Stevenson. Son nom n’est utilisé que pour son pouvoir évocateur auprès des spectateurs – comme le Necronomicon que Franco réalisera plus tard et qui ne présente aucun lien avec H.P. Lovecraft. Le titre original des Maîtresses du docteur Jekyll étant El Secreto del Dr. Orloff, on comprend mieux la filiation entre les deux films. Dans L’Horrible docteur Orloff, un scientifique incarné par Howard Vernon créait une sorte de robot humain afin d’enlever des jeunes femmes dans l’espoir de pouvoir restaurer le visage défiguré de sa propre fille (en une variante délirante du concept des Yeux dans visage). Ici, nous apprenons que le docteur Orloff (joué par Javier De Rivera) est agonisant. Sur son lit de mort, il livre à son confrère Conrad Jekyll (ou Conrad Fisherman, selon les versions du film), les documents qui lui permettront de prendre le pouvoir à distance sur un être inanimé grâce aux ultra-sons.

Incarné par Marcelo Arroita-Jauregui, Jekyll/Fisherman utilise cette technique secrète pour redonner vie à son frère Andros (Hugo Blanco), qu’il a lui-même assassiné en découvrant sa liaison avec sa femme Inglud (Luisa Sala). Réfugié dans le dernier étage de son manoir, le savant fou manipule Andros, désormais mort-vivant, et l’oblige à tuer ses maîtresses, principalement des danseuses de cabaret sur lesquelles il reporte ses échecs scientifiques. Mais son plan machiavélique est perturbé lorsque sa nièce Melissa (Agnès Spaak), qui vient tout juste d’avoir 17 ans, débarque pour passer Noël avec lui et sa tante. Bien décidée à découvrir les causes de la mort de son père Andros, elle découvre chez les Jekyll une atmosphère lourde et inquiétante et confie ses craintes à son ami Jean-Manuel (Pepe Rubio), un jeune journaliste à qui elle demande de surveiller la demeure. Bientôt, tous deux vont se retrouver nez-à-nez avec l’automate humain aux instincts meurtriers qu’est devenu ce pauvre Andros…

Le docteur et l’assassin

Jess Franco soigne tout particulièrement l’atmosphère du film, qui se réapproprie les codes du cinéma d’épouvante gothique tout en s’inscrivant dans un cadre résolument contemporain. La fille seule en nuisette qui explore les couloirs sombres ne brandit donc pas un chandelier mais une lampe torche, le laboratoire du savant fou n’est pas situé dans une crypte souterraine mais dans une pièce moderne, le jazz se substitue aux partitions classiques et l’érotisme est plus frontal. Mais au fond, l’esprit n’a pas changé. Le tueur, lui, nous rappelle beaucoup Conrad Veidt dans Le Cabinet du docteur Caligari, dont il reprend la grande silhouette sombre, le visage blafard et le regard exorbité. Émule pathétique du monstre de Frankenstein, ce mort-vivant n’assassine que des jolies filles, de préférence lorsque celles-ci sont dénudées. L’acte homicide se lit ici comme la projection des frustrations sexuelles du savant qui tire toutes les ficelles. Ce dédoublement de la personnalité — le médecin respectable d’un côté, l’assassin sanguinaire de l’autre — renvoie naturellement au couple Docteur Jekyll / M. Hyde et finit presque par justifier le titre français du film. Si Hugo Blanco campe avec conviction cette créature qui n’a plus d’humain que l’apparence, Marcelo Arroita-Jauregui ne possède ni la présence physique ni le magnétisme nécessaires pour donner toute son épaisseur à ce médecin pervers et sociopathe. Quoi qu’il en soit, force est de constater que Jess Franco accordait à l’époque un soin bien plus grand à sa mise en scène, à ses cadrages, à ses éclairages et à son montage que durant les décennies suivantes, au cours desquelles la quantité prévalut bien souvent sur la qualité.

 

© Gilles Penso

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TERROR TRAP (2010)

Dans cette imitation de Motel, un couple au bord de la rupture s’apprête à tenir la vedette de « snuff movies » sanglants et mortels…

TERROR TRAP

 

2010 – USA

 

Réalisé par Dan Garcia

 

Avec David James Elliott, Heather Marie Marsden, Jeff Fahey, Michael Madsen, Andrew Sensenig, Dale Beasley, Kimberly Dollar

 

THEMA TUEURS

D’emblée, Terror Trap part avec un énorme handicap, puisqu’il semble avoir été conçu comme un parfait plagiat de Motel. Le point de départ est en effet strictement identique à celui concocté par Nimrod Antal. Le récit s’intéresse à Don et Nancy (David James Elliott et Heather Marie Marsden), un couple dont la relation bat de l’aile. Alors qu’ils traversent une petite ville de Louisiane, leur voiture tombe en panne. Ils croisent alors la route du shérif Cleveland Taylor (Jeff Fahey). Dès sa première apparition, ce personnage inspire un profond malaise. Grossier, autoritaire, lubrique, il abuse immédiatement de son statut de représentant de la loi. Sous prétexte que personne ne pourra réparer le véhicule avant le lendemain, il contraint le couple à passer la nuit dans un motel voisin tenu par un certain Carter (Michael Madsen). Cette entrée en matière constitue sans doute la meilleure partie du film. Car le spectateur partage le sentiment d’impuissance des protagonistes face à une figure d’autorité corrompue, capable d’abuser de son pouvoir en toute impunité, loin de tout témoin. La situation possède un potentiel dramatique évident : que faire lorsqu’un policier, censé protéger les citoyens, devient lui-même le prédateur ? Durant quelques minutes, Terror Trap installe ainsi un climat de tension particulièrement efficace, où l’angoisse naît davantage de la menace psychologique que de l’horreur graphique.

Malheureusement, le film abandonne rapidement cette piste pourtant prometteuse. Une fois le couple installé dans ce motel délabré, le scénario délaisse progressivement le suspense pour basculer dans une mécanique beaucoup plus conventionnelle. Don et Nancy découvrent bientôt que le shérif travaille en réalité pour le propriétaire de l’établissement, qui orchestre avec plusieurs complices une série de tortures filmées en vidéo et destinées à satisfaire les pulsions d’une poignée de riches spectateurs voyeuristes. Dès lors, Terror Trap donne le sentiment de tourner en rond. Les héros fuient dans les couloirs, tentent de rejoindre une voiture sur le parking, sont interceptés par des tueurs masqués armés d’outils tranchants, se réfugient dans une chambre, avant de recommencer exactement la même course poursuite quelques minutes plus tard. Ces chassés-croisés nous offrent certes quelques efficaces moments de tension, mais leur répétition finit rapidement par émousser tout suspense. Là où Motel renouvelait constamment ses situations pour maintenir la pression, Terror Trap recycle inlassablement les mêmes ressorts jusqu’à l’épuisement.

Le commun des motels

Le casting constitue sans doute l’un des principaux atouts du film. Jeff Fahey est incontestablement celui qui tire le mieux son épingle du jeu. L’acteur semble prendre un plaisir évident à composer ce shérif brutal et sadique. À chacune de ses apparitions, il redonne un peu d’énergie à un récit qui peine à maintenir sa tension. Michael Madsen, fidèle à son image de dur à cuire taciturne, déborde comme toujours de charisme. Hélas, son personnage souffre d’un cruel manque d’épaisseur. Son parcours paraît d’ailleurs la plupart du temps déconnecté du reste du récit. Quant à David James Elliott et Heather Marie Marsden, ils s’acquittent correctement de leur rôle sans jamais parvenir à rendre leurs personnages véritablement attachants, ce qui limite forcément l’implication émotionnelle du spectateur. On ne peut pas reprocher à Dan Garcia ses efforts renouvelés pour soigner la plastique de son film et y chercher matière à construire une atmosphère pesante. Les longs plans nocturnes de l’autoroute déserte, filmés depuis l’intérieur du véhicule, traduisent efficacement l’isolement des personnages et renforcent leur vulnérabilité. Mais le château de carte s’écroule dès l’arrivée au motel. Les scènes montrant les clients venus assister aux séances de torture derrière un miroir sans tain tombent rapidement dans une surenchère grotesque qui désamorce le malaise au lieu de l’amplifier. Le film tente bien, dans ses dernières minutes, d’introduire une légère ambiguïté morale en montrant qu’un des participants commence à éprouver des remords face aux atrocités auxquelles il assiste. Mais cette idée arrive beaucoup trop tard pour donner une véritable profondeur à une galerie de personnages finalement réduits à de simples caricatures.

 

© Gilles Penso

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LE SURVIVANT D’UN MONDE PARALLÈLE (1981)

Après avoir survécu inexplicablement à une catastrophe aérienne, un commandant de bord mène une enquête aux conséquences inattendues…

THE SURVIVOR

 

1981 – AUSTRALIE

 

Réalisé par David Hemmings

 

Avec Robert Powell, Jenny Agutter, Joseph Cotten, Angela Punh McGregor, Ralph Cotterill, Peter Summer, Adrian Wright

 

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX I MORT

Au début des années 1980, le cinéma fantastique australien connaît un essor spectaculaire. Portée par une génération de producteurs ambitieux et des financements en hausse, cette période voit éclore des œuvres aussi diverses que Mad Max, Harlequin, Long week-end ou Patrick. C’est dans ce contexte que naît Le Survivant d’un monde parallèle, adaptation du roman de James Herbert que réalise l’acteur britannique David Hemmings (Blow-Up, Les Frissons de l’angoisse). Le projet réunit une équipe déjà rodée. Il s’agit en effet de la deuxième collaboration consécutive entre le producteur Antony I. Ginnane, David Hemmings, l’acteur Robert Powell et le producteur exécutif William Fayman, après Harlequin. Une trentaine de techniciens et collaborateurs passent d’un film à l’autre, parmi lesquels le compositeur Brian May, le scénariste Russell Hagg, la productrice associée Jane Scott ou encore le costumier Terry Ryan. Cette continuité artistique témoigne de la volonté de bâtir un véritable cinéma de genre australien capable de rivaliser avec les productions internationales. Le film s’ouvre sur une séquence spectaculaire : peu après son décollage, un avion de ligne s’écrase aux abords d’une grande ville. Les passagers périssent tous dans l’accident, sauf le commandant Keller (Robert Powell) qui en sort indemne. Victime d’une amnésie partielle, incapable d’expliquer les circonstances du drame, il entreprend sa propre enquête. Son chemin croise bientôt celui d’une femme dotée d’une étrange sensibilité (Jenny Agutter), persuadée d’avoir ressenti la catastrophe avant qu’elle ne survienne…

Le tournage bénéficie d’un budget exceptionnel pour l’époque, puisque Le Survivant d’un monde parallèle devient le premier film du continent océanien à franchir le seuil symbolique du million de dollars australiens. Cet investissement se retrouve notamment dans la séquence inaugurale du crash aérien, à l’époque considérée comme la plus importante démonstration pyrotechnique jamais réalisée par l’industrie cinématographique locale. Cette entrée en matière impressionnante laisse espérer un récit fantastique d’une grande ampleur. Le film prend d’abord les allures d’un épisode de La Quatrième Dimension et semble annoncer, avec près de vingt ans d’avance, deux films clés de M. Night Shyamalan, Incassable et Sixième sens. Hélas, cette promesse ne sera jamais véritablement tenue. Le principal problème provient sans doute des choix d’adaptation. Écrivain réputé davantage pour son efficacité que pour son élégance stylistique, James Herbert excellait surtout dans la description d’une violence graphique particulièrement féroce. Ses intrigues, souvent classiques, trouvaient leur force dans l’accumulation d’épisodes macabres et dans une montée progressive vers l’horreur. Or, David Hemmings et le scénariste Russell Hagg abandonnent complètement cette construction. Le film privilégie une approche psychologique, lente et contemplative, qui peine à installer une véritable tension, les scènes censées provoquer l’inquiétude s’étirant plus que de raison.

L’ancêtre d’Incassable et de Sixième sens ?

Avec le recul, le producteur Antony I. Ginnane reconnaîtra lui-même cette erreur d’orientation. Durant la préparation du film, l’équipe hésitait entre une adaptation horrifique fidèle à Herbert ou un récit plus subtil, avec comme référence Les Innocents de Jack Clayton. Convaincus que le public se détournait alors du cinéma gore frontal, les producteurs choisirent la seconde option. Un pari qu’il qualifiera plus tard de mauvais calcul, estimant que cette approche « cérébrale » avait considérablement affaibli le résultat final. L’auteur du roman partage d’ailleurs ce jugement, même si sa réaction ressemble surtout à de la rancœur. Laissé de côté par David Hemmings alors qu’il propose son aide pour adapter le roman, il annonce publiquement sa déception face au résultat final : « C’est de la foutaise ! Ne me blâmez pas, je n’y suis pour rien ! » Cette déclaration sévère résume le fossé séparant le matériau d’origine de son adaptation. Reste pourtant une distribution solide. Robert Powell compose un personnage énigmatique avec son flegme habituel, même si cette retenue permanente finit par créer une certaine distance émotionnelle. Jenny Agutter apporte une indiscutable sensibilité à son rôle de médium malgré un scénario qui ne lui permet jamais d’exploiter pleinement son personnage. Quant au légendaire Joseph Cotten (Citizen Kane), il livre ici sa dernière apparition au cinéma dans le rôle d’un prêtre, avant une retraite bien méritée. Le Survivant d’un monde parallèle reste une curiosité imparfaite mais recommandable pour qui veut se pencher de plus près sur l’incroyable foisonnement artistique qui secoua le cinéma de genre australien dans les années 70/80.

 

© Gilles Penso

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ATLANTIS, TERRE ENGLOUTIE (1961)

Dans cette fresque antique fantaisiste, un jeune pêcheur grec tente de renverser le régime tyrannique qui sévit en Atlantide…

ATLANTIS, THE LOST CONTINENT

 

1961 – USA

 

Réalisé par George Pal

 

Avec Anthony Hall, Joyce Taylor, John Dall, Edward Platt, Barry Kroeger, Frank de Kova, William Smith, Edgar Stehli

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

Après avoir révolutionné le film de science-fiction avec Destination Lune (1950), La Guerre des mondes (1953) ou encore La Machine à explorer le temps (1960), George Pal nourrit le désir de porter à l’écran le mythe de l’Atlantide. Dès le milieu des années 1950, la lecture de la pièce Atalanta, a Story of Atlantis, écrite en 1949 par Sir Gerald Hargreaves, lui inspire un ambitieux projet. Paramount refuse à l’époque de financer cette aventure. Il faut attendre les succès commerciaux accumulés par Pal, ainsi que la vogue des péplums mythologiques déclenchée aux États-Unis par le triomphe des Travaux d’Hercule de Pietro Francisci, pour que la MGM accepte enfin de produire Atlantis, terre engloutie. Prudent, le studio n’accorde cependant qu’un budget relativement modeste au projet. Cette restriction financière pèsera lourdement sur le résultat final. George Pal doit composer avec de nombreuses économies, multipliant les emprunts à d’anciennes productions de la MGM et d’autres studios. Plusieurs séquences proviennent ainsi directement de Quo Vadis (1951), Quand la marabunta gronde (1954), Le Fils prodigue (1955) ou encore Kismet (1944). Même la partition de Russell Garcia recycle plusieurs thèmes composés pour La Machine à explorer le temps. Peu satisfait du scénario, George Pal espère le retravailler avant le tournage, mais une grève imminente des scénaristes l’oblige à lancer la production prématurément. Lorsque le mouvement social éclate en cours de réalisation, toute réécriture devient impossible. Cette gestation chaotique explique sans doute les faiblesses narratives du film.

L’intrigue nous transporte dans une Antiquité imaginaire où Demetrios (Anthony Hall), un jeune pêcheur grec, sauve la princesse atlante Antillia (Joyce Taylor) d’un naufrage. Les deux jeunes gens tombent amoureux, poussant Demetrios à suivre la belle jusqu’en Atlantide. Il découvre alors une civilisation technologiquement avancée, dirigée d’une main de fer par le tyran Zaren (John Dall), qui a renversé le roi légitime. Grâce à la science, celui-ci transforme ses esclaves en créatures hybrides, dotées de corps humains et de têtes de taureau, d’ours ou de chien. Cette idée évoque irrésistiblement les expérimentations du docteur Moreau imaginé par H. G. Wells, référence qui n’a rien d’étonnant chez George Pal, déjà coutumier d’adaptations du célèbre écrivain. Au-delà de sa dimension fantastique, le film développe un discours étonnamment contemporain. Car Zaren rêve d’imposer la suprématie de l’Atlantide grâce à la maîtrise de l’énergie atomique. « Ce continent n’est pas assez grand pour contenir notre puissance et notre ambition », affirme-t-il avec aplomb. « C’est la destinée d’Atlantis de dominer le monde. Ne sommes-nous pas la race des seigneurs ? » Difficile de ne pas voir dans cette tirade un reflet des angoisses de la Guerre froide. Car au moment de la sortie du film, la menace nucléaire atteint un niveau sans précédent. 

Des hommes-oiseaux coupés au montage

Les effets spéciaux, les décors et la direction artistique demeurent aujourd’hui encore les principaux attraits du film. Certaines ambitions visuelles seront pourtant revues à la baisse. Le montage initial comportait notamment une spectaculaire attaque menée par des hommes-oiseaux. « Dans les gros plans, les comédiens portaient des costumes équipés d’ailes mécaniques grandeur nature, qui avaient un look à la Leonard de Vinci », raconte l’as des effets spéciaux Jim Danforth. « Dans les plans larges, c’étaient des marionnettes. Ils étaient censés être abattus en vol par le rayon à cristal des Atlantes. Les marionnettes mesuraient environ trente centimètres de long et nous y avions installé des explosifs. Je suis allé assister à une projection de presse avec George Pal, et le public s’esclaffait en voyant les hommes-oiseaux. Certains plans ont donc été raccourcis et des plans additionnels ont été filmés quelques semaines plus tard. Mais le public riait toujours, alors ces scènes ont presque toutes été supprimées. » (1) Œuvre mineure dans la filmographie de George Pal, Atlantis, terre engloutie n’atteint jamais la maîtrise de ses grandes réussites. Les personnages restent schématiques, les dialogues manquent de relief et les péripéties accumulent les clichés hérités des romans d’aventures d’Arthur Conan Doyle, H. Rider Haggard ou Pierre Benoit. Comme souvent chez Pal, un sous-texte chrétien traverse discrètement le récit. La civilisation atlante est présentée comme une société païenne, décadente et moralement corrompue, tandis que plusieurs dialogues évoquent la nécessité de revenir au Dieu unique, suggérant que la destruction de l’Atlantide constitue autant un châtiment spirituel que la conséquence de son orgueil scientifique. Malgré tout, le film conserve le charme singulier des grandes aventures exotiques d’une époque où Hollywood croyait encore possible de faire rêver le public avec des cités perdues, des inventions improbables et des civilisations disparues.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1998

 

Gilles Penso

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THE GHOST OF SLUMBER MOUNTAIN (1919)

Le futur créateur des effets spéciaux du Monde perdu et de King Kong se lance dans une aventure préhistorique déjà très ambitieuse…

THE GHOST OF SLUMBER MOUNTAIN

 

1919 – USA

 

Réalisé par Willis O’Brien

 

Avec Alan V. Day, Chauncey A. Day, Herbert M. Dawley, Willis O’Brien

 

THEMA DINOSAURES

Passionné depuis son enfance par la préhistoire, Willis O’Brien profite de ses moments de pause dans le cabinet d’architecte qui l’emploie pour créer des figurines en argile de dinosaures et d’hommes des cavernes qu »il anime ensuite en stop-motion. Ces expériences avant-gardistes donneront naissance dès 1915 à une série de courts-métrages paléontologico-burlesques distribués par Thomas Edison. Très impressionné par ces petits films, le « couteau suisse » Herbert M. Dawley (ancien major militaire, ingénieur, sculpteur, opérateur de prises de vues, paléontologue amateur, producteur) propose à O’Brien un budget de trois mille dollars et un planning de trois mois pour écrire, réaliser et créer les effets spéciaux d’un film particulièrement ambitieux : The Ghost of Slumber Mountain. O’Brien accepte et commence à travailler sans scénario, en construisant son intrigue à l’aide de chapitres successifs. L’histoire tourne autour du vénérable Jack Holmes, à qui deux adolescents demandent une histoire. Jack raconte donc son bivouac dans les profondeurs de la forêt de la montagne du sommeil et de la vallée du rêve, traversée par la rivière de la paix. Dans un flash-back, il passe devant la cabane réputée pour être hantée d’un ermite nommé Mad Dick et y découvre un télescope. En regardant à travers, Jack voit un brontosaure de trente mètres de long qui broute dans la vallée puis disparaît dans une rivière. Puis un grand oiseau coureur, le diatryma, fait son apparition et attrape un serpent géant qui se tortille dans son bec et le dévore. Jack voit ensuite deux tricératops engagés dans un combat furieux. Le vainqueur est attaqué à son tour par un allosaure carnassier qui le tue et entreprend de le dévorer, à l’issue d’un combat qui constitue le morceau de bravoure du film. L’allosaure finit par voir Jack et se rue vers lui, prêt à le dévorer…

D’un point de vue technique, The Ghost of Slumber Mountain va plus loin que toutes les expériences précédentes de O’Brien et marque de vifs progrès. L’éclairage est naturaliste, les compositions extrêmement soignées et l’animation très fluide, préfigurant les tableaux surréalistes du Monde perdu, même si le dynamisme qui caractérisera les créatures de King Kong est encore loin. Nous sommes plus ici dans un registre contemplatif, comme si le principe du film consistait à donner un peu de volume et de vie à un livre pour enfants consacré aux animaux préhistoriques. La caméra se déplace à deux reprises en cours d’animation, une fois pour effectuer un panoramique d’un tricératops vers l’autre et une autre fois pour monter lentement le long du corps de l’allosaure et terminer sur sa tête menaçante, dans un des trop rares gros plans du film. Pour l’un d’entre eux, une tête d’allosaure de grande taille est mise à contribution. On note aussi l’usage astucieux de décors miniatures, de panoramas peints pour les arrière-plans et d’une fausse rivière en gélatine. Bref, l’inventivité d’O’Brien est sans cesse sollicitée.

La guerre des egos

Une célèbre polémique entoure la création de The Ghost of Slumber Mountain. Pendant très longtemps, l’histoire officielle voulut qu’O’Brien soit le réalisateur et animateur principal du film, Dawley se contentant de produire le film pour ensuite s’en attribuer tout le mérite en oubliant consciencieusement de citer son partenaire au générique. Son absence de scrupule aurait en outre poussé Dawley à mutiler le film livré par O’Brien (ramenant sa durée initiale de 45 minutes à 16 minutes, soit deux bobines) afin de récupérer les chutes pour son propre film Along the Moonbeam Trail. Aujourd’hui, grâce au travail minutieux d’historien mené par le paléontologue et créateur d’effets spéciaux Steve Czerkas (à qui nous devons notamment les séquences animées de La Planète des dinosaures), il convient de relire cet épisode de la vie de Willis O’Brien sous un angle moins manichéen. Il semblerait d’abord que le rôle d’Herbert Dawley sur la réalisation et l’animation de The Ghost of Slumber Mountain soit loin d’être négligeable, les deux hommes s’étant visiblement répartis les tâches. Mais le soir de la première, pour une raison qui reste obscure, O’Brien créa un matériel promotionnel oubliant volontairement de mentionner le nom de Dawley. C’est donc dans un élan de revanche que ce dernier retira le nom d’O’Brien du générique. Cette lutte d’ego n’entache pas le succès de The Ghost of Slumber Mountain qui est distribué en juin 1919 par la World Cinema Distributing Company du New Jersey, enchante les paléontologues du Musée Américain d’Histoire Naturelle et finit par rapporter au moins 100 000 dollars, soit plus de trente fois ce qu’il a coûté. Dawley en profite pour breveter le procédé de l’animation image par image et des figurines articulées, une démarche dont O’Brien ne s’était jamais soucié. Ce dernier s’apprête alors à relever le plus gros défi de sa carrière : donner vie à la ménagerie préhistorique du Monde perdu.

 

© Gilles Penso

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MONSTER IN THE CLOSET (1986)

Panique dans la ville : un monstre vorace et indestructible se cache dans les placards des citoyens et les massacre un par un…

MONSTER IN THE CLOSET

 

1986 – USA

 

Réalisé par Bob Dahlin

 

Avec Donald Grant, Denise DuBarry, Claude Akins, Howard Duff, Henry Gibson, Donald Moffat, Paul Dooley, John Carradine, Jesse White, Stella Stevens

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES

Monster in the Closet est le premier et seul film de Bob Dahlin, qui est pourtant loin d’être un débutant puisqu’il fut assistant réalisateur sur plus de quarante longs-métrages et séries TV (Damien : la malédiction 2, Justice pour tous, Popeye et tant d’autres). On le retrouvera aussi au poste de producteur associé sur Donjons et Dragons. Produit indépendamment avec un budget modeste, ce pastiche des films de monstres des années 50 se donne pourtant les moyens de ses ambitions. Plusieurs visages familiers agrémentent même le casting, comme Claude Akins (Tentacules, La Malédiction céleste) en shérif bourru, Henry Gibson (Les Blues Brothers, L’Aventure intérieure) en savant excentrique, Donald Moffat (L’Âge de cristal, The Thing) en général zélé, Howard Duff (Kramer contre Kramer, Sens unique) en curé bigot, Frank Ashmore (Y’a-t-il un pilote dans l’avion ?, la série V) en journaliste arriviste ou John Carradine (La Maison de Dracula, Hurlements) en vieil homme aveugle. Les curieux découvriront même un gamin blond qui joue ici son premier rôle et qui n’est autre que Paul Walker, la future star de Fast and Furious. Quant au monstre, il est incarné par Kevin Peter Hall, habitué à cette discipline puisqu’il entra aussi dans la peau des créatures de Bigfoot et les Henderson, Terreur extraterrestre et Predator. Tourné en 1983, Monster in the Closet ne sortira finalement que trois ans plus tard, via une distribution assurée par les joyeux lurons de la compagnie Troma.

Dans la petite ville de Chestnut Hills, en Californie, trois personnes coup sur coup ont été assassinées par une créatures invisible cachée dans leur placard. Notre héros est Richard Clark (Donald Grant), un journaliste de San Francisco jusqu’alors cantonné aux nécrologies et autres entrefilets sans importance. Son look évoque beaucoup celui de Clark Kent, ce qui n’est sans doute pas un hasard, étant donné le nom de famille du personnage. Par ailleurs, un gag récurrent le montrera retirer ses lunettes et provoquer d’étranges réactions autour de lui. Toujours est-il que ce sympathique gratte-papier apprend l’existence des meurtres mystérieux et décide d’aller mener l’enquête, convaincu qu’il tient enfin le sujet qui pourrait lancer sa carrière. En arrivant à Chestnut Hills, Richard fait la connaissance de Diane Bennett (Denise DuBarry), professeure de biologie, ainsi que de son jeune fils surdoué, surnommé « Professor » (Paul Walker). Bientôt, d’autres meurtres tout aussi spectaculaires et inexpliqués frappent la ville. La police est sur les dents et l’armée débarque avec l’artillerie lourde pour en découdre une bonne fois pour toute. Mais le monstre semble totalement indestructible…

L’étrange créature du placard

Bête et méchant, le film n’épargne personne : ni les petites filles, ni les infirmes, ni les chiens. Pour autant, le gore qui tache et l’humour en-dessous de la ceinture qu’on associe habituellement aux films Troma sont aux abonnés absents. De ce point de vue, Monster in the Closet reste très « sage » et se donne même les allures d’une superproduction, avec des figurants en grand nombre, un déploiement massif d’arsenal militaire et une généreuse dose d’explosions. Fort de sa longue expérience, Bob Dahlin sait visiblement y faire. Le monstre, lui, ressemble à ce qu’il est : un acteur dans un costume en caoutchouc. Son design, œuvre du talentueux William Stout (Conan le barbare, Le Retour des morts-vivants), s’avère surprenant. Bipède, bossu, il affiche une gueule reptilienne énorme aux dents articulées, de laquelle surgit une seconde gueule, façon Alien, pour frapper ses victimes. Monster in the Closet multiplie d’ailleurs les clins d’œil parodiques (la douche de Psychose, la communication en musique de Rencontres du troisième type, le final de King Kong) et s’amuse avec le gag récurrent des textes qui s’affichent régulièrement à l’écran (pour indiquer les dates, les heures, les lieux, ou toutes sortes d’informations facultatives). Toutes ces facéties sont distrayantes, certes, mais pas foncièrement hilarantes. Nous sommes loin de la virtuosité comique du trio Zucker-Abrahams-Zucker. Le film de Dahlin présente tout de même le mérite de nous montrer une créature originale qui présente la singularité de voyager de placard en placard comme s’il s’agissait de portes permettant de se projeter d’un monde parallèle à l’autre. L’équipe de Pixar s’en serait-elle inspiré pour Monstres et compagnie ? Allez savoir…

 

© Gilles Penso

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PIGS, LES MONSTRES SANGLANTS (1973)

Depuis que ses cochons ont goûté accidentellement à la chair humaine, un homme taciturne les nourrit exclusivement avec des cadavres…

PIGS

 

1973 – USA

 

Réalisé par Marc Lawrence

 

Avec Marc Lawrence, Toni Lawrence, Jesse Vint, Catherine Ross, Paul Hickey, Iris Korn, Walter Barnes, Erik Holland, William Michael, Jim Antonio, Bone Adams

 

THEMA MAMMIFÈRES I TUEURS

Spécialisé dans les rôles de gangsters et de malfrats depuis le début des années 30, l’acteur Marc Lawrence finit par diversifier son registre et passe même à la mise en scène pour signer une vingtaine d’épisodes de séries TV. Pigs est son second long-métrage, après le polar Tendre garce en 1965. Moins film d’attaque animale que drame horrifico-psychologique, cette œuvre étrange aura eu du mal à se positionner sur le marché du cinéma d’exploitation, ce qui explique la multitude de titres dont elle fut affublée au fil de ses sorties successives les années suivantes. Lancé sur les écrans américains une première fois en mai 1973 sous le titre Pigs, le film change ensuite de nom pour devenir tour à tour Daddy’s Deadly Darling, Daddy’s Girl, The 13th Pig, Blood Pen, Horror Farm, Roadside Torture Chamber, The Killer, The Killers, Lynn Hart, The Strange Love Exorcist, The Strange Exorcism of Lynn Hart ou encore The Secret of Lynn Hart. Cette infinité d’appellations prouve la difficulté des distributeurs à faire entrer le film dans une case bien spécifique, d’où ces tentatives étranges de surfer tour à tour sur les succès de Massacre à la tronçonneuse, Vendredi 13 ou L’Exorciste. Les copies sont parfois même modifiées ou remontées pour mieux coller aux titres. En France, ce shocker d’un genre inhabituel sera exploité sous le nom de Pigs, les monstres sanglants, ou Les Monstres sanglants tout court.   

Des deux côtés de la caméra, Marc Lawrence incarne Zambrini, un homme taciturne et buriné qui vit dans une région rurale de Californie, où il tient un petit restaurant isolé fréquenté principalement par les ouvriers des champs pétrolifères. Depuis que les douze cochons qu’il garde dans un enclos ont accidentellement dévoré le corps d’un vagabond et y ont pris goût, Zambrini les nourrit désormais avec des cadavres fraîchement déterrés, qu’il semble se procurer en profanant des tombes. C’est du moins ce que pensent ses deux voisines (Catherine Ross et Iris Korn), importunées par les couinements incessants, toujours promptes à colporter les histoires les plus fantaisistes à l’encontre de cet ancien acrobate de cirque. Le shérif du coin, Dan Cole (Jesse Vint), enquête suite à leurs accusations sans jamais parvenir à recueillir le moindre indice suspect. C’est dans cette atmosphère délétère que débarque Lynn Webster (Toni Lawrence), une inconnue qui se présente au restaurant à la recherche d’un travail et d’un endroit où loger. Sans lui poser la moindre question sur son identité ou son passé, Zambrini lui offre immédiatement une chambre et un emploi de serveuse. À partir de là, la situation va dégénérer lentement mais sûrement…

Un petit groin de paradis

Tout le film baigne dans une ambiance bizarre et indéfinissable, et l’on comprend aisément l’embarras des équipes marketing chargées d’en faire la promotion. Nous sommes finalement ici beaucoup plus proches de Psychose que d’un « Cochon des Baskerville » ou d’une variante porcine de Willard. Féru d’expérimentations singulières, Marc Lawrence contamine la bande son avec une berceuse entêtante, tente des effets de montage perturbants (la femme qui s’éveille en sursaut d’un cauchemar et dont les hurlements s’intercalent avec les cris des cochons dans la porcherie) ou abuse des gros plans au grand-angle pour mieux cerner le déséquilibre de ses personnages. Car Lynn, la jeune inconnue dont nous suivons l’arrivée dans ce « petit coin de paradis », semble trimballer un traumatisme profondément enfoui qui ne demande qu’à ressurgir. D’où les voix lugubres et les mugissements obsédants qui viennent régulièrement la hanter. Le taiseux Zambrini a manifestement lui aussi des fêlures à masquer. Ces deux êtres inadaptés vont donc se rapprocher et quasiment nouer les liens fragiles d’une famille recomposée. Le fait que Marc Lawrence incarne Zambrini et donne à sa propre fille le rôle de Lynn accentue évidemment cette sensation. Finalement, les monstres sanglants que nous promet le titre français sont moins les cochons que les humains. Comme dans Le Crocodile de la mort de Tobe Hooper, les bêtes ne sont là que pour masquer les méfaits de leurs gardiens bipèdes et absorber leurs péchés. Les spectateurs amateurs de films de monstres en seront pour leurs frais, mais ceux qui apprécient les portraits de psychopathes et de désaxés y trouveront sans doute leur compte.

 

© Gilles Penso

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OBSESSION (2026)

Bear, un jeune homme introverti, fait le vœu que son amie Nikki tombe follement amoureuse de lui, mais son rêve vire vite au cauchemar…

OBSESSION

 

2026 – USA

 

Réalisé par Curry Barker

 

Avec Michael Johnston, Inde Navarrette, Cooper Tomlinson, Megan Lawless, Andy Richter, Haley Fitzgerald, Darin Tooder

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

En cette année 2026, deux films d’horreur, Backrooms de Kane Parsons et Obsession de Curry Barker, rapidement estampillés « Gen Z » en raison de l’âge de leur réalisateur (respectivement 20 et 26 ans), sortent de leur torpeur post-COVID une industrie hollywoodienne à bout de souffle, dont les grandes franchises ne semblent plus attirer les foules, et un public qui semblait avoir définitivement succombé aux algorithmes des platesformes et leurs contenus addictifs. Les deux titres ont aussi en commun d’avoir été produits pour des budgets dérisoires par des studios indépendants (A24 et Blumhouse Pictures/Focus Features) et d’avoir vu leurs recettes au box-office mondial talonner, voire surpasser, celles d’un blockbuster comme The Mandalorian & Grogu. On avancera qu’une des raisons de ce succès tient à la rupture générationnelle ici enfin consommée : depuis 2000, le cinéma d’horreur a beaucoup et vainement cherché à raviver la flamme et l’énergie des années 70 puis 80, des époques révolues et des thématiques forcément obsolètes. C’est aussi toute une génération de cinéastes cinéphiles sevrés à la vidéo qui a voulu reproduire ce qu’elle a aimé, sans forcément avoir bien digéré ces références ni savoir comment les transposer pertinemment dans le nouveau millénaire. Or, Curry Barker ne se revendique d’aucune paroisse et on pourrait même avancer qu’il ne connaît surement pas encore grand-chose à la Grande Histoire du 7ème art. Paradoxalement, c’est surement sa plus grande force en tant qu’auteur ! Dans une interview donnée à Mad Movies, il avoue que l’idée d’Obsession lui vient de l’épisode d’Halloween de 1991 des Simpsons, dont il a vu une rediffusion quand il était enfant. Cet épisode voyait Bart entrer en possession d’une patte de singe momifiée pouvant exaucer trois vœux qui, bien sûr, auront tous des conséquences catastrophiques. Ce que Curry Barker semble ignorer, c’est que cette histoire est tirée d’un petit classique de la littérature anglaise écrit en 1902 par l’auteur anglais W.W. Jacobs, une nouvelle justement intitulée La Patte de singe. Libre de toute référence et déférence envers un quelconque héritage cinéphile ou littéraire, Barker n’a donc d’autre objectif que de raconter une histoire empreinte de ses préoccupations et celles de sa génération : les relations amoureuses 2.0 et post #Metoo.

L’histoire d’Obession a le mérite d’être linéaire et limpide, sans gras ni sophistication artificielle, mais sans précipiter les choses non plus : Bear (Michael Johnston) est un garçon gentil mais effacé, travaillant dans un magasin de musique et dont les seuls amis sont ses collègues ; parmi ceux-ci, Nikki (Inde Navarrette), pour qui il en pince, sans oser franchir le pas de peur d’être déjà coincé dans la fameuse « friend zone » dont on ne ressort que rarement. Alors quand, dans une boutique évoquant un magasin « Natures & Découvertes » version ésotérique, il tombe sur une sorte de sarbacane dont l’argumentaire de vente promet d’exaucer un vœu, il n’a rien à perdre sinon quelques dollars, et émet le souhait que Nikki tombe follement amoureuse de lui. De cet objet magique prétexte à la fable, on ne saura jamais rien de plus, sinon qu’il fonctionne bel et bien ; un peu comme le Zoltar de Big, auquel un cinéaste plus cinéphile que Barker n’aurait peut-être pas manqué de glisser une référence. Nikki devient ainsi accro à Bear (un revirement survenant au sein d’une même scène et première démonstration du talent de l’actrice Inde Navarrette), et si ce dernier savoure d’abord ces témoignages ininterrompus d’affection, il réalise vite le cauchemar qu’il va vivre : Nikki l’admire pendant qu’il dort (une séquence particulièrement inquiétante), barricade la porte pour qu’il n’aille pas travailler et reste avec elle, devient ultra jalouse et possessive, lui fait une scène au restaurant et chez des amis. À côté d’elle, la Glenn Close de Liaison fatale passerait pour un modèle d’équilibre mental, mais Barker a-t-il même entendu parler du film ? Car si Obsession n’invente finalement rien et aurait pu tout aussi bien faire l’objet d’un épisode des Contes de la crypte ou d’une quelconque anthologie, le premier degré et la foi positivement candide de Barker en l’histoire qu’il raconte lui confèrent toute sa force de conviction. Jamais il ne prend son sujet de haut et aucun second degré déplacé ne vient désamorcer ou parasiter une tension allant crescendo (tout au plus pinaillera-t-on sur le petit « gag » secondaire de la pluie de billets), soutenue par une mise en scène étonnamment ambitieuse et maitrisée pour un premier long-métrage (après Milk and Serial, son moyen-métrage amateur visible sur Youtube).

Le péril jeune

Curry Barker a beau n’avoir que 26 ans, ses partis-pris d’écriture et de mise en scène font preuve d’une maturité formelle que certains faiseurs du genre n’atteindront jamais. Le scénario réussit à se tenir à un point de vue unique, celui de Bear – une rigueur à saluer. Mais le jeune cinéaste use également d’une grammaire cinématographique aboutie en adoptant notamment un format d’image atypique au ratio hauteur/largeur de 1,50 – plus large que le 4:3 académique, plus étriqué que le format natif 1:1,85 du 35mm. Il opte aussi pour des plans fixes expertement composés et éclairés qui, s’ils mettent en valeur le jeu des acteurs, privent néanmoins Barker de nombreuses options pour altérer le rythme des scènes au montage. Cela revient donc à travailler sans filet et rend ce premier film encore plus remarquable. Et quand Barker recourt à des champs/contre-champs pour les dialogues, c’est sur un axe à 180 degrés, une façon de permettre au spectateur de regarder les personnages en face, dans les yeux ; des regards évidemment troubles et troublants, générant un malaise soutenu via une musique atonale et stridente typique des productions contemporaines, celles d’A24 en particulier. Certains ont émis l’hypothèse qu’Obsession traitait de la masculinité toxique. En effet, bien que Barker présente tout d’abord Bear comme un jeune homme introverti et mal dans sa peau, pourtant loin du profil des influenceurs masculinistes qui sévissent en ligne, il n’hésite pas pour autant à dévoiler sa face sombre, à savoir une vanité et un égoïsme tout ce qu’il y a de plus néfaste. Emboitant le pas de L’Elue, Together et Companion qui traient déjà des couples toxiques, Barker ajoute ici (volontairement ou pas) la notion du triangle de Carpman, psychologue ayant observé le jeu de victime, bourreau et sauveur au sein des relations – amoureuses ou amicales – et ici parfaitement illustré dans Obsession par le copain Ian (Cooper Tomlinson). Pour autant, Barker ne cherche jamais à intellectualiser son propos et se focalise sur ses personnages et sa narration, ne relâchant jamais la pression jusqu’à une fin nihiliste et noire tout à fait cohérente qui entérine la réussite de cette première œuvre, appelée à n’en point douter à devenir un classique.

 

© Jérôme Muslewski

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NUS SUR LA LUNE (1961)

Deux astronautes découvrent que notre satellite naturel est habité par une peuplade de jeunes femmes sympathiques et très impudiques…

NUDE ON THE MOON

 

1961 – USA

 

Réalisé par Doris Wishman

 

Avec Marietta, William Mayer, Lester Brown, Pat Reilly, Ira Magee, Lacey Kelly, Shelby Livingston, Robert W. Kyorimee, Joyce M. Geary, Charles Allen

 

THEMA SPACE OPERA

Drôle de destin que celui de la réalisatrice Doris Wishman. En 1958, son époux Jack Abrahms succombe d’une crise cardiaque à l’âge de 31 ans. Ce coup dur la pousse à chercher un travail lucratif dans les plus brefs délais. Passionnée par la production et la réalisation de films, elle suit une formation accélérée de cinéma et découvre que l’un des moyens les plus rapides et les plus rentables de faire des films est d’alimenter le marché des « nudies », ces petites bandes érotiques réservées au public adulte. Qu’à cela ne tienne : elle en fera sa spécialité, quitte à utiliser des pseudonymes masculins pour signer ses films. Après son premier coup d’essai, Hideout in the Sun (1960), un polar situé dans un camp de nudistes, elle enchaîne avec cet improbable Nus sur la Lune, réalisé sous le nom de Anthony Brooks. Elle continuera sur cette lancée en dirigeant une bonne trentaine de films du même acabit jusqu’à son décès en 2002, à l’âge vénérable de 90 ans. Nus sur la Lune s’appuyant sur un prétexte de science-fiction, il faut montrer des séquences spatiales et des paysages extra-terrestres. Mais pas question de dépenser des fortunes. Les effets spéciaux (la fusée qui décolle, la Terre qui tourne, quelques astéroïdes, la Lune dans l’espace, le module qui atterrit) sont donc de jolies petites maquettes, absolument pas réalistes mais dotées d’un charme indiscutable. Quant aux panoramas lunaires, ils sont filmés dans le « Château de Corail » situé au nord de Homestead, en Floride.

Nus sur la Lune commence comme beaucoup de séries B de SF des années 50/60, sans laisser immédiatement paraître ses intentions grivoises. Nous faisons la connaissance du professeur Jeff Huntley (Lester Brown) et de son collègue plus âgé le professeur Nichols (William Mayer). Grâce à un héritage inattendu, Jeff va pouvoir réaliser un vieux rêve : monter une expédition spatiale qui l’emmènera sur la Lune. La mise en scène de ce prologue est alors très sommaire, se limitant principalement à des dialogues statiques captés en plans fixes. En guise de préparatifs pour leur expédition spatiale, les deux savants passent leurs journées dans leur minuscule laboratoire à étudier des cornues et des flacons dans lesquels divers liquides font bloup bloup ! Le jour venu, Huntley et Nichols se rendent près de la rampe de lancement et s’exclament « quel beau spectacle ! ». Mais faute de moyens, le film ne nous montre rien, à part nos deux hommes qui escaladent une échelle, le gros plan d’une porte qui s’ouvre et le décor exigu d’une cabine de pilotage ornée de quelques accessoires aléatoires.

Nudisme interplanétaire

La kitscherie et l’humour involontaire jaillissent à l’écran lorsque nos fiers astronautes atterrissent sur la Lune et exhibent leur belle combinaison spatiale : des casques blancs de moto customisés avec des visières sombres, des justaucorps moulants (l’un vert pomme, l’autre rouge tomate), le tout surmonté d’une armure en plastique blanc imitation chevalier futuriste, avec des épaulettes, un plastron bardé de gros boutons dorés et une ceinture assortie. Sur la Lune, le ciel est bleu, la végétation luxuriante pousse au bord d’un lac, des grosses pépites d’or jonchent le sol… et les habitantes vivent joyeusement dans une sorte de village de vacances, les seins à l’air, tandis que des hommes en slip s’astreignent aux tâches manuelles. Tout ce beau monde communique par télépathie grâce à de jolis serre-têtes en forme d’antennes. À partir de là, le semblant d’intrigue qu’amorçait le film disparait totalement et Doris Wishman se contente alors de champs contre-champs sommaires. D’un côté les explorateurs qui observent, fascinés, l’un en prenant des photos, l’autre en noircissant son carnet de notes. De l’autre une série de vignettes montrant nos donzelles dénudées, filmées presque comme des animaux exotiques dans leur habitat naturel. Nous les regardons donc jouer à la balle, cueillir des fruits, se prélasser au bord de l’eau, se baigner dans les vapeurs d’un hammam artisanal. Au bout d’un temps jugé suffisamment long, il est temps de rentrer sur Terre, même si Jeff s’est amouraché de la reine des extra-terrestres et rechigne à quitter la Lune… Jusqu’à une morale finale nous laissant entendre qu’il ne faut pas chercher l’amour à l’autre bout du monde lorsqu’il est à portée de main. C’est beau !

 

© Gilles Penso

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PHANTASM 3 : LE SEIGNEUR DE LA MORT (1994)

Excessif et débridé, ce troisième opus enrichit la mythologie créée par Don Coscarelli et rallonge la liste de ses protagonistes…

PHANTASM III – LORD OF THE DEAD

 

1994 – USA

 

Réalisé par Don Coscarelli

 

Avec Reggie Bannister, A. Michael Baldwin, Angus Scrimm, Bill Thornbury, Kevin Connors, Gloria Lynne Henry, Cindy Ambuehl, Brooks Gardner, John Davis Chandler

 

THEMA MORT I SAGA PHANTASM

Phantasm 2 n’ayant connu qu’un succès modéré au box-office mondial, Universal décide de ne pas s’engager dans une éventuelle suite en tant que producteur. Nous sommes en effet loin du carton d’autres sagas horrifiques telles qu’Halloween, Vendredi 13 ou Freddy Krueger. Le studio accepte cependant de poursuivre son rôle de distributeur si Don Coscarelli souhaite continuer sur sa lancée. Avec un budget plus modeste mais une plus grande liberté d’action, le scénariste et réalisateur prend le pari d’initier un troisième épisode qui lui permet de solliciter à nouveau A. Michael Baldwin pour jouer Mike – rôle qui avait été attribué à James Le Gros dans Phantasm 2 à la demande d’Universal. Les deux autres piliers de la franchise, Reggie Bannister et Angus Scrimm, répondent eux aussi à l’appel. Restrictions financières obligent, Phantasm 3 n’utilise que très peu de musique originale (quelques minutes à peine) pour recycler majoritairement des extraits des bandes originales des deux films précédents, composées par Fred Myrow et Christopher L. Stone. Pour assurer la continuité, les trois premières minutes de Phantasm 3 compilent des extraits des deux premiers opus, en prenant garde de masquer le visage de James Le Gros pour éviter tout problème de raccord. Nous sommes donc plongés immédiatement au cœur de l’action.

Après sa mort apparente à la fin de Phantasm 2, le Tall Man émerge de sa dimension parallèle, toujours aussi sinistre et grimaçant. Pendant ce temps, Reggie, Mike et Liz Reynolds ont un violent accident à bord du corbillard qu’ils conduisaient. Le véhicule explose, et Reggie a tout juste le temps de sauver Mike, en état de choc. Liz n’a pas autant de chance. Ce personnage ayant été imposé par Universal pour injecter un peu de romance dans le second film, on imagine Coscarelli heureux de pouvoir s’en débarrasser aussitôt, maintenant qu’il a les mains libres. Et pour bien marquer le coup, le Tall Man bat en retraite en brandissant la tête coupée de la jeune femme, promettant de revenir à la charge lorsque Mike sera rétabli. Deux ans plus tard, ce dernier est toujours hospitalisé et dans le coma. Il vit alors une expérience de mort imminente au cours de laquelle son frère décédé, Jody, lui apparaît. À son réveil, Mike est attaqué par une infirmière démoniaque quil parvient à neutraliser, une sphère émergeant de la boîte crânienne de la furie pour s’envoler par la fenêtre. Le Tall Man ne tarde pas alors à débarquer et à emporter Mike avec lui. Reggie va s’efforcer de ramener son ami parmi les vivants, mais comment ?

Les rôdeurs et les sentinelles

Si les effets numériques et les images de synthèse s’invitent pour la première fois dans la saga – principalement pour quelques plans larges dynamiques des sphères volantes ou pour des effets de métamorphoses rapides en morphing – les bons vieux maquillages spéciaux à l’ancienne sont toujours là, conçus par Mark Shostrom (Evil Dead 2) et D. Kerry Prior (Le Blob), et nous gratifient de visions grand-guignolesques inventives : le faciès monstrueux des nains lorsqu’ils retirent leur capuche, des mains coupées qui se transforment en petits monstres voraces, des zombies au sang vert, des têtes arrachées et perforées… Le film nous montre aussi de manière un peu plus détaillée comment le Tall Man transforme les cadavres en petits serviteurs. Si la chair sert de matière première à ces nabots diaboliques (qui sont ici nommés pour la première fois par leur sobriquet de « lurkers », autrement dit « rôdeurs »), les cerveaux alimentent les sphères fatales (que le scénario désigne désormais comme des « sentinelles »). On le voit, la mythologie créée par Don Coscarelli s’enrichit un peu, sans pour autant donner aux spectateurs toutes les clés du mystère. Car Phantasm et ses suites tirent leur charme de leur étrangeté et du refus d’explications rationnelles. L’idée que le croque-mort provienne d’une autre planète est tout de même évoquée au détour d’un dialogue. Pour dynamiser son intrigue, Coscarelli flanque nos héros de deux nouveaux co-équipiers : Tim (Kevin Connors), un gamin as de la gâchette et armé de jouets tranchants (un tomahawk, un frisbee aux bords acérés), et Rocky (Gloria Lynne Henry), une guerrière adepte du nunchaku. Achevé au milieu de l’année 1993, le film reste dans un placard pendant plusieurs mois, Universal ne parvenant pas à se décider sur son sort. Après une sortie en salle très limitée en 1994, il sera finalement distribué directement en vidéo l’année suivante.

 

© Gilles Penso

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