FORBIDDEN ZONE (1980)

Pour leurs premiers pas au cinéma, Richard Elfman et son frère Danny transposent à l’écran le grain de folie de leur groupe Oingo Boingo…

FORBIDDEN ZONE

 

1980 – USA

 

Réalisé par Richard Elfman

 

Avec Marie-Pascale Elfman, Susan Tyrrell, Hervé Villechaize, Gisele Lindley, Jan Stuart Schwartz, Virginia Rose, Gene Cunningham, Phil Gordon, Hyman Diamond

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES I DIABLE ET DÉMONS

Fondé en 1972, le groupe Mystic Knights of the Oingo Boingo – rebaptisé plus tard Oingo Boingo – est une troupe de théâtre musical à l’univers surréaliste et expérimental, spécialisé notamment dans la reprise de standards des années 30 et 40. Mais à la fin des seventies, son fondateur Richard Elfman s’intéresse au cinéma et cède la direction du groupe à son jeune frère Danny pour pouvoir se concentrer sur ses projets de films. Il souhaite en effet se lancer dans une comédie délirante composée de douze numéros musicaux reliés entre eux par une intrigue très évasive. L’idée est de tourner en 16 mm et de tout bricoler avec les moyens du bord. Marie-Pascale Elfman, l’épouse de Richard, cumule ainsi les postes, notamment le rôle principal du film, la création des décors et la production. Peu à peu, le projet prend de l’ampleur et passe au format 35 mm, tandis que le premier titre envisagé, The Hercules Family, est remplacé par Forbidden Zone. Lorsque les finances commencent à se tarir, Richard et Marie-Pascale Elfman réunissent tout l’argent qu’ils peuvent grâce à leur activité parallèle – la vente de maisons – jusqu’à ce que le producteur Carl Borack apporte sa propre contribution et permette au film de s’achever, trois ans après sa mise en chantier.

Difficile de résumer l’intrigue de Forbidden Zone, tant le film part dans tous les sens. La famille Hercule, constituée de Frenchy (Marie-Pascale Elfman), de son frère Flash (Phil Gordon), de leurs parents (Virginia Rose et Gene Cunningham) et d’un grand-père lubrique (Hyman Diamond), vit dans une maison ayant jadis appartenu à un souteneur, trafiquant de stupéfiants et marchand de sommeil. En explorant la cave, Frenchy est propulsée dans la sixième dimension. Capturée par une princesse qui se promène systématiquement les seins nus (Gisele Lindley), elle est conduite devant les souverains de ce monde bizarre : le roi nain Fausto (Hervé Villechaize) et l’exubérante reine Doris (Susan Tyrrell). Or le roi s’éprend de la nouvelle-venue, ce qui provoque la terrible jalousie de son épouse. Pendant ce temps, les autres membres de la famille Hercule décident d’emprunter à leur tour le passage secret souterrain pour venir à la rescousse de Frenchy…

Bienvenue dans la sixième dimension

Le côté « fait main » de Forbidden Zone est sans conteste son point le plus fort. Ces décors en papier et en carton, ces costumes qui recyclent tout et n’importe quoi, ces maquillages qui semblent improvisés à l’arrache créent une proximité avec le spectateur, qui devient presque complice de cette pantalonnade absurde. L’inventivité déborde dans chaque plan, y compris dans ces géniales séquences d’animation conçues par John Muto, sorte de croisement contre-nature entre les univers de Terry Gilliam et des frères Fleischer. L’inspiration, elle, semble venir autant du cinéma burlesque muet que des trois Stooges, d’Hellzapoppin et des Monty Pythons. Pour ses premiers pas en tant que compositeur de musique de film, Danny Elfman touche à tous les styles (punk, scat, opérette, rumba, rock, funk, pop, ska, charleston)… Un patchwork dont on retrouvera de lointaines traces dans les chansons des Oompas Lompas qu’il écrira pour Charlie et la chocolaterie. Quant à sa réinterprétation d’un standard de Cab Calloway,  à laquelle il se livre grimé en Satan, elle annonce la chanson d’Oogie Boogie dans L’Étrange Noël de Monsieur Jack. Tout est permis dans Forbidden Zone, y compris des gags qui ne passeraient plus du tout aujourd’hui (des blagues racistes, sexistes, graveleuses) mais qui démontrent la liberté totale dont jouirent Elfman et sa joyeuse bande. Car on trouve de tout dans Forbidden Zone : un danseur à tête de grenouille, des filles topless, un homme suspendu au plafond pour faire office de lustre, une institutrice armée d’une mitraillette, un type en costume de gorille, des boxeurs chanteurs, une poule qui parle, une tête volante, des pistolets laser, Joe Spinell en marin ivre, de la pixillation… Le film deviendra culte et lancera la carrière prometteuse de Danny, sans que son grand frère ne parvienne vraiment, quant à lui, à transformer l’essai.

 

© Gilles Penso

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LA PETITE SŒUR DU DIABLE (1979)

Antita Ekberg, l’héroïne de La Dolce Vita, incarne une religieuse profondément perturbée qui se transforme en tueuse psychopathe…

SUOR OMICIDI

 

1979 – ITALIE

 

Réalisé par Giulio Berruti

 

Avec Anita Ekberg, Joe Dallesandro, Paola Morra, Alida Valli, Massimo Serato, Daniele Dublino, Laura Nucci, Alice Gherardi, Ileana Fraia, Lee De Barriault

 

THEMA TUEURS

« Ce film s’inspire d’événements réels qui se sont déroulés dans un pays d’Europe centrale il y a quelques années à peine », nous annonce le texte introductif de La Petite sœur du diable, aux accents d’un chœur religieux manifestement inspiré par la bande originale de La Malédiction. Mais si le succès du film de Richard Donner est alors dans toutes les mémoires, le diable qui s’immisce ici – et que le titre français reprend à son compte – n’a rien de surnaturel. Du moins pas frontalement. Car il est question de tentation, de névrose et de basculement progressif dans la folie meurtrière. De fait, l’annonce racoleuse qui sert de prologue à La Petite sœur du diable n’est pas un simple argument marketing. Le scénario co-écrit par Giulio Berruti et Alberto Tarallo s’inspire librement de l’histoire sordide mais bien réelle de Cécile Bombeek, une religieuse devenue dépendante à la morphine qui commit plus de trente meurtres dans un hôpital gériatrique de Wetteren, en Belgique, entre 1976 et 1977. Et c’est Anita Ekberg, l’héroïne de La Dolce Vita, qui accepte d’endosser ce rôle ingrat. La Petite sœur du diable est l’un des deux seuls films de fiction réalisés par Berruti, après la comédie Noi siam come le lucciole, l’homme ayant œuvré par ailleurs comme monteur et assistant réalisateur entre 1966 et 1979. Ce Killer Nun (tel qu’il fut baptisé outre-Atlantique) est sans doute son travail le plus connu… et le plus sulfureux.

Ekberg, alors presque quinquagénaire, campe Sœur Gertrude, une religieuse qui a repris son service dans un hôpital catholique pour personnes âgées, après une opération qui permit de lui retirer une tumeur au cerveau. Or depuis son intervention, elle souffre d’une profonde anxiété. Persuadée que son cancer est revenu, malgré les assurances du médecin-chef de l’établissement, le docteur Poirret (Massimo Serato), qui affirme qu’aucun élément ne va dans ce sens, Gertrude se montre de plus en plus instable. La Mère supérieure du couvent (Alida Valli) balaie également ses craintes, les attribuant à de l’hypocondrie. Seule Sœur Mathieu (Paola Morra), qui éprouve pour Gertrude une attirance secrète, estime que son inquiétude est fondée. Irritable, exagérément sévère avec les patients, Gertrude s’inquiète sans cesse pour sa santé physique et mentale. À l’insu du couvent, elle décide de mener une double vie, s’aventurant en ville pour s’adonner aux plaisirs sexuels dans les bras du premier inconnu venu. Elle commence également à consommer de la morphine et de l’héroïne par injection intraveineuse, substances que Sœur Mathieu dérobe pour elle à l’hôpital. Bientôt, un meurtre particulièrement violent frappe l’hôpital. Ce sera le premier d’une longue série…

Péché mortel

Même s’il se révèle moins provocant que les fleurons du genre « nunsploitation » (Le Couvent de la bête sacrée, Intérieur d’un couvent, On l’appelle Sœur Désir), La Petite sœur du diable sacrifie tout de même à un certain nombre de passages obligatoires. Et si Anita Ekberg reste pudique à l’écran, sa collègue Paola Morra n’a pas tant de retenue. Celle-ci apparaît donc régulièrement dans son plus simple appareil, s’efforçant d’aguicher son aînée dès que l’occasion se présente. Plusieurs séquences de débauche (dont l’une assez gratinée avec un paralytique) ponctuent par ailleurs le métrage. Si la brutalité des mises à mort reste la plupart du temps suggérée, nous avons tout de même droit à une scène de cauchemar excessive avec un crâne ouvert et un cerveau à vif, mais aussi à la torture d’une patiente en gros plan avec des épingles et un scalpel. Mais finalement, c’est surtout la descente aux enfers à l’intérieur du crâne de son héroïne qui semble intéresser Giulio Berruti, plus que la démonstration graphique de ses forfaits. Plus complexe qu’il n’y paraît, le film ne manque pas d’humour, notamment à travers le portrait de sa petite galerie de patients sans âge au langage souvent fleuri et à l’extraversion rafraîchissante. Quant au twist final, il ne nous surprend qu’à moitié mais permet de donner au récit tout son sens, en poussant jusqu’au bout le concept d’une schizophrénie devenue incontrôlable.

 

© Gilles Penso

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LA TOUR DE GLACE (2025)

Une jeune orpheline assiste au tournage d’une nouvelle adaptation de La Reine des Neiges et tombe sous le charme vénéneux de l’actrice principale…

LA TOUR DE GLACE

 

2025 – FRANCE

 

Réalisé par Lucile Hadzihalilovic

 

Avec Marion Cotillard, Clara Pacini, August Diehl, Aurélia Petit, Cassandre Louis Urbain, Laurent Lufroy, Valentina Vezzoso, Marine Gesbert, Dounia Sichov

 

THEMA CONTES

Après The Ugly Stepsister de la Norvégienne Emilie Blichfeldt, c’est au tour de la réalisatrice française Lucile Hadzihalilovic de revisiter un conte du 19ème siècle, non pas des frères Grimm mais du danois Hans Christian Andersen, dont la libre adaptation de La Reine des Neiges a valu au studio Walt Disney un de ses plus grands succès commerciaux. Ici, Marion Cotillard fait chavirer le cœur d’une adolescente, qui au contraire d’une jeune Heidi, redescend de sa montagne, pleine de son imaginaire, pour explorer avec envie les artifices du monde d’en bas. Comme un papillon à peine sorti de sa chrysalide, attiré par la lumière d’une flamme, il s’agira pour elle de ne pas rater son envol et de garder ses ailes intactes. Avec ce quatrième film, tourné en partie dans la montagne, Lucile Hadzihalilovic semble avoir fait le tour d’un cycle de saisons hors du monde réel, qui aurait commencé au printemps avec Innocence, aurait continué en été avec Évolution, en automne avec Earwig, pour s’achever en hiver avec La Tour de Glace. Comme une mise en abîme de son propre cinéma intimiste, la réalisatrice met en scène apparences et faux-semblants qui troublent encore plus le difficile passage à l’âge adulte. Celui-ci demanderait une certaine mise à mort impossible de l’enfance, qui ne pourrait s’accomplir que dans une violence froide et passive – des thèmes de prédilection pour la cinéaste, dont l’œuvre convoque aussi bien parfois un surréalisme buñuelien qu’une poésie picturale à la Tarkovski. Un univers où le spectateur se perd ou se laisse porter par ce cinéma de la lenteur aux accents uniques en leur genre. 

La Tour de Glace nous immerge donc dans l’univers cruel des contes pour enfants par la magie de ses images féériques, de ses décors somptueux, de la musique envoutante de Messiaen, aussi bien que par ses silences et ses sons minimalistes. Si une table entourée d’orphelins dans une maison d’accueil dans la montagne enneigée nous évoque le 19ème siècle de Dickens, nous sommes bien ici dans les années 1970, non pas criardes et débridées mais contemplatives et sobres, comme un envers du décor qui tranche avec son époque. Nous y suivons les péripéties de Jeanne (Clara Pacini), une jeune orpheline à la fois timide et intrépide, qui fugue dans la neige pour espérer rejoindre la vie d’autres adolescents de son âge, reflétée, dans son rêve d’émancipation, par la patinoire de Noël. Sans endroit pour dormir, elle échouera dans les coulisses d’un tournage où règne une actrice névrosée et tyrannique, Cristina (Marion Cotillard), qui y incarne la Reine des neiges d’Andersen, le personnage favori de la jeune fille. Sous le charme de cette image féérique, l’enfant, en quête d’une mère de substitution, va devoir en fait affronter une ogresse menaçante et tragique qui apparait comme une mise en garde de ce que le monde pourrait réserver. Si l’univers de la réalisatrice est résolument claustrophobe, ambigu, déroutant, et si la participation d’enfants et adolescents dans des films destinés aux adultes perturbe volontairement, la réalisatrice a le grand mérite d’imposer sa marque film après film, au point de constituer une œuvre unique. Sa cinématographie personnelle envoute encore tout en tranchant avec le reste de sa filmographie, non pas dans sa forme, mais dans le sens où ici Jeanne évolue dans un monde réel qui ne laisse aucune ambigüité. Lorsqu’elle sommeille et qu’on la croit rêver, c’est en fait la réalité du plateau qui apparait sous nos yeux. Peut-être parce que plus adolescente qu’enfant, avec un regard plus lucide, Jeanne ne cesse de s’enfuir devant les dangers qui la menacent.

Un conte pernicieusement enchanté !

La reine Marion Cotillard, actrice accomplie, ensorcèle dans le film la jeune Clara Pacini dont c’est le premier long-métrage. Le duo fascine avec un jeu d’actrices dans la retenue mais dont l’intensité est à son paroxysme. À noter dans des rôles secondaires Gaspar Noé en réalisateur inquiet devant les colères d’une star capricieuse, et August Diehl en complice de la vedette, prêt à satisfaire toutes ses demandes, tout en n’ignorant rien de la noirceur de sa psyché. Le film multiplie les références, notamment à Hitchcock. On reconnait le chignon de Vertigo, l’enjeu scénaristique autour de la double personnalité, le trauma enfoui. De plus, le traitement d’une actrice blessée sur le tournage ne va pas sans évoquer le cauchemar de Tippi Hedren sur Les Oiseaux, comme l’idée d’un « droit de cuissage » pour être actrice. Parmi les autres références, outre le cinéma de Powell et Pressburger notifié par l’apparition d’une splendide affiche des Chaussons rouges, on y reconnait les goûts de l’actrice pour la vampire saphique et sensuelle d’Harry Kümel incarnée par Delphine Seyrig dans Les Lèvres rouges, dont elle reprend la coiffure et l’apparence pour le personnage de Cristina. Et ses plans de neige, vraie ou artificielle, évoquent aussi bien l’époque des grands studios hollywoodiens que le cinéma japonais, dont la cinéaste revendique l’influence poétique. Dans les cristaux magiques de cette Tour de Glace où se crée l’illusion, comme le susurre sensuellement la chanteuse glamour Marie France dans le Barocco de Téchiné : « On se voit se voir… »

 

© Quélou Parente

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LE VERTIGE (2026)

Quentin Dupieux ressuscite l’esthétique des débuts de la 3D et métamorphose Alain Chabat et Jonathan Cohen en curieuses créatures polygonales…

LE VERTIGE

 

2026 – FRANCE

 

Réalisé par Quentin Dupieux

 

Avec Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier, Jean-Marie Winling

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES

Quentin Dupieux est un boulimique. À raison d’au moins un long-métrage par an, l’ex-Monsieur Oizo tourne sans discontinuer depuis le début de sa carrière de cinéaste, moins parce qu’il se sent investi d’une mission que parce que le geste artistique semble chez lui irréfrénable. Ses détracteurs associent forcément cette surproductivité à du bâclage et ses admirateurs à du génie, mais il y a fort à parier que Dupieux lui-même ne place pas sa réflexion aussi loin – ou du moins n’a pas de véritable recul sur l’énergie à laquelle il carbure. Il aime tourner vite et passer sans cesse d’un projet à l’autre, avec une frénésie qu’il appliquait déjà à sa production musicale. Seulement voilà : quand l’envie soudaine de réaliser un film d’animation le saisit, rien ne va plus. Car un film d’animation ne s’improvise pas, nécessite généralement une grosse équipe, des moyens relativement conséquents et des process de travail extrêmement hiérarchisés. Bref, tout le contraire de la « méthode Dupieux ». Bien décidé à prendre le contrepied de la sophistication des films animés traditionnels, notre homme cherche à retrouver l’esthétique des jeux vidéo du milieu des années 90, notamment ceux de la Playstation 1. La démarche semble complètement aberrante, mais le réalisateur de Rubber n’est plus à une folie près, et le fidèle producteur Hugo Sélignac le suit une fois de plus dans le délire, quitte à financer le projet avec ses fonds propres.

Le Vertige est donc réalisé en prises de vues réelles avec une poignée de comédiens habitués au travail du réalisateur, principalement Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier et Jean-Marie Winling. Puis cinq jeunes infographistes, Yann Roussel, Rémy Alleman, Solane Duval et Max Nicolas, tout juste sortis de l’école, prennent le relais et transforment les acteurs en personnages 3D à l’aide du logiciel Blender. Résultat : il nous semble revivre la grande période des Sims (ceux du début des années 2000 bien sûr) ! Et c’est sous cette forme délibérément « low-tech » qu’il nous faut apprécier le film de Quentin Dupieux, qui continue à tourner le dos aux canons du cinéma d’animation en adoptant une mise en scène extrêmement scolaire : champs et contre-champs statiques, lumière banale, décors de cuisines, d’appartements et de rues parisiennes. Bref, de quoi rebuter le plus courageux des spectateurs. Au début, c’est surtout la curiosité qui nous saisit. Jacques (un Alain Chabat en polygones) traverse la rue et se rend chez son ami Bruno (un Jonathan Cohen cubique) pour lui annoncer une nouvelle de la plus grande importance : selon les centaines de preuves qu’il a accumulées, il est persuadé que l’humanité toute entière vit dans une simulation…

Une ode à l’imperfection ?

Nous sommes évidemment piqués aux vifs, désireux de savoir où ce point de départ étrange va nous mener. Mais comme Dupieux a l’habitude de ne pas tenir les promesses de ses pitchs accrocheurs pour se contenter souvent de nourrir son propre goût de l’absurde – avec, dans le meilleur des cas, un plongeon dans une divagation surréaliste presque digne du dessinateur Edika -, difficile de savoir si ce prologue n’est pas un simple prétexte. Or le scénario s’efforce de développer cette idée et de la pousser même assez loin. Consciemment ou pas, le réalisateur s’attaque ici à un sujet dans l’air du temps. Le concept d’entités conscientes simulées alimente en effet les débats les plus sérieux au sein de la Silicon Valley. Bien sûr, la démarche de Dupieux n’est ni scientifique, ni technologique. Rien n’empêche cependant d’y trouver une dimension philosophique, voire métaphysique. Les questionnements liés à la place de l’homme dans l’univers finissent toujours par provoquer le vertige, d’où le titre du film. Bien sûr, le public hermétique à l’austérité gentiment extravagante de Dupieux n’y trouveront pas leur compte. Les autres seront peut-être sensibles à la poésie bizarre que dégage Le Vertige. Nous serions même tentés de lire entre les pixels de ces animations volontairement disgracieuses une ode à l’artisanat et à l’imperfection, à une époque où la quête un peu vaine de l’image parfaite générée par I.A. semble être devenue le graal de tant de « nouveaux artistes ».

 

© Gilles Penso

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DOMINIQUE (1979)

Une femme se donne la mort puis revient hanter son époux dans ce film tortueux où rien ne semble être ce qu’il est vraiment…

DOMINIQUE

 

1979 – GB

 

Réalisé par Michael Anderson

 

Avec Cliff Robertson, Jean Simmons, Jenny Agutter, Simon Ward, Flora Robson, Ron Moody, Michael Jayston

 

THEMA FANTÔMES

Produit par la prestigieuse firme britannique Amicus, Dominique brode une intrigue machiavélique qui accommode à sa sauce les recettes des Diaboliques de Henri-Georges Clouzot, comme le firent avant lui de nombreux thrillers horrifico-psychologiques britanniques tels que Hurler de peur, Maniac ou Fanatic. Le scénario s’inspire d’un roman écrit en 1948 par l’auteur américain Harold Lawlor, What Beckoning Ghost, et fera l’objet d’une novélisation signée Ronald Chetwynd-Hayes. Pour l’anecdote, le roman fut déjà adapté en 1960 pour l’un des épisodes de la série anglaise Thriller, en 1960. Fort de son éclectisme efficace, Michael Anderson (1984, Le Tour du monde en 80 jours, Orca) hérite de la mise en scène et d’un casting de premier ordre. Cliff Robertson (après sa mémorable prestation dans Obsession de Brian de Palma) y donne la réplique à Jean Simmons (vue dans Spartacus, et reprenant un rôle refusé par Lee Remick), à Jennifer Agutter (qu’Anderson dirigea dans L’Âge de cristal) et à Simon Ward (que les fantasticophiles purent apprécier dans Le Retour de Frankenstein et Dracula et ses femmes vampires). Tout ce beau monde se retrouve dans les studios Shepperton en septembre 1977, point de départ d’un tournage qui dure six semaines. Pour Anderson, l’expérience ne sera pas des plus heureuses, dans la mesure où le montage final sera remanié contre sa volonté.

Dominique Ballard (Jean Simmons) serait-elle en train de perdre la tête ? Elle ne se souvient pas avoir congédié son chauffeur ni avoir emprunté la broche d’une de ses amies. Perturbée au milieu de la nuit, elle voit un squelette pendu dans sa verrière, entend des voix inquiétantes dans son sommeil. Pourtant, Dominique jurerait que sa santé mentale n’est pas en cause. Et si son mari David (Cliff Robertson), dont les affaires battent de l’aile, était en train de manigancer tout ça pour s’approprier sa fortune personnelle ? Seule consolation à ses yeux : le piano, sur lequel elle joue en boucle les mêmes morceaux mélancoliques, encore et encore. Mais la névrose l’emporte, et Dominique finit par se suicider. Voilà désormais David seul dans sa grande et luxueuse maison, avec ses domestiques et son nouveau chauffeur (Simon Ward). Bientôt, d’étranges phénomènes surviennent, de manière de plus en plus alarmante. David est-il en train de sombrer à son tour dans la paranoïa, ou le fantôme de Dominique s’apprête-t-il à réclamer vengeance ?

Fantôme ou machination ?

Michael Anderson est un solide professionnel mais pas un grand styliste. Le classicisme élégant mais sans personnalité de sa mise en scène est l’un des points faibles du film. Là où des partis pris forts auraient pu transcender les nombreux rebondissements du scénario, Anderson reste en retrait, s’appuyant sur la magnifique photographie de Ted Moore (chef opérateur de sept James Bond et des derniers films de Ray Harryhausen) sans chercher à apposer sur le récit un vrai point de vue de metteur en scène. Sans forcément jouer dans la même cour qu’Alfred Hitchcock, un peu plus d’audace visuelle n’aurait pas nui. Reconnaissons tout de même au réalisateur sa capacité à bâtir un climat étrange et oppressant. On note même quelques influences puisées du côté du giallo, notamment via cette séquence de meurtre en caméra subjective ou ces éclairages bleus saturés dignes de Mario Bava et Dario Argento. Si Cliff Robertson n’est pas d’une folle expressivité et si Jenny Agutter n’a pas grand-chose à défendre, Simon Ward excelle en chauffeur flegmatique et obséquieux à l’accent anglais à couper au couteau. C’est tout de même un peu court pour subjuguer les spectateurs. Cela dit, le plus gros défaut de Dominique est sans doute son caractère « old school » forcément dépassé à la fin des années 70. Alors que Massacre à la tronçonneuse et Halloween ont radicalement redéfini les codes du slasher, ce « film de couloirs » s’appuyant sur un coup de théâtre capillotracté semble alors d’un autre âge. Dominique a été réévalué avec le temps. Sans atteindre le statut de classique du genre, il est aujourd’hui considéré comme une œuvre tout à fait recommandable pour les amateurs d’épouvante à l’ancienne.

 

© Gilles Penso

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VHS 2 (2013)

Cinq histoires macabres, gore, drôles et mouvementées surgissent au milieu des parasites d’une nouvelle série de cassettes vidéo maudites…

VHS 2

 

2013 – USA

 

Réalisé par Simon Barrett, Jason Eisener, Gareth Evans, Gregg Hale, Eduardo Sanchez, Timo Tjahjanto, Adam Wingard

 

Avec Lawrence Michael Levine, Simon Barrett, Mindy Robinson, Adam Wingard, Hannah Hughes, John T. Woods, Brian Udovich, John Karyus, Casey Adams

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I MÉDECINE EN FOLIE I FANTÔMES I ZOMBIES I DIABLE ET DÉMONS I EXTRA-TERRESTRES I SAGA VHS

L’accueil très chaleureux reçu par le film à sketches VHS appelait une suite, que l’équipe de Bloody Disgusting et les producteurs Brad Miska et Roxanne Benjamin s’empressent de mettre en chantier, en envisageant d’abord le titre de S-VHS avant d’opter pour le plus classique VHS 2. Tourné à toute vitesse pour pouvoir être présenté en avant-première au Library Center Theatre de Park City, dans le cadre du Festival du film de Sundance 2013, VHS 2 sollicite une nouvelle équipe de réalisateurs venus d’horizons divers. Seul Adam Wingard rempile après avoir dirigé le fil conducteur du premier VHS. Fidèle collaborateur de Wingard, Simon Barrett signe le prologue, « Cassette 49 », qui servira de fil rouge à l’ensemble du film. Il nous semble d’abord entrer dans la peau d’un voyeur qui filme au camescope les ébats d’un couple adultère. Mais c’est en réalité le travail de Larry (Lawrence Michael Levine), un détective privé qui monnaye cher ce genre de preuve accablante. Embauché avec sa collègue Ayesha (Kelsy Abbott) pour retrouver la trace d’un étudiant disparu, il entre par effraction dans une maison abandonnée où plusieurs téléviseurs sont allumés et diffusent des parasites. Tandis que Larry inspecte les lieux, Ayesha entreprend de visionner les cassettes VHS qui traînent dans le salon.

Wingard réalise le premier sketch, « Essais cliniques de phase I », dans lequel il joue également le rôle principal, celui d’Herman Middleton. Après avoir perdu son œil droit dans un accident de voiture, ce jeune homme accepte de se faire poser un implant oculaire cybernétique qui filme en continu. La société qui l’a fabriqué enregistre en effet ses données à des fins de recherche. Mais dès qu’il est de retour chez lui, Herman est assailli par des visions furtives de personnages blafards et inquiétants hantant les recoins obscurs de son appartement… Très efficace, ce premier récit délivre son lot de frissons en nous plongeant en continu dans la subjectivité de son personnage déstabilisé. Après cette entrée en matière réussie, Eduardo Sanchez et Gregg Hale (respectivement co-réalisateur et producteur du Projet Blair Witch) signent « A Ride in a Park ». Drôle, gore et même émouvant, ce segment nous raconte une attaque de zombies vue depuis la go-pro d’un cycliste qui, lui aussi, subit la terrible mutation. C’est l’occasion audacieuse de nous faire vivre de l’intérieur la lente contamination qui transforme un être humain en mort-vivant.

Soyez sympa, rembobinez !

Dans « Safe Haven », Timo Tjahjanto (Headshot) et Gareth Huw Evans (The Raid) mettent à contribution leur sens de l’action et du rythme pour raconter la mésaventure d’une équipe de tournage venue enquêter sur Paradise Gates, une secte indonésienne aux activités louches. Le principe des multicaméras permet de faire monter la tension en montage parallèle, tout en volant des instants de confessions intimes qui bouleversent les liens entre les protagonistes. La seconde partie du segment vire à la course-poursuite haletante et au massacre hystérique.  Un petit cran au-dessous malgré son concept amusant – filmer des ados attaqués par des extra-terrestres depuis une caméra embarquée sur le dos d’un chien -, « Slumber Party Alien Abduction » est l’œuvre de Jason Eisener (Hobo With a Shotgun) qui en tirera en 2022 un long-métrage : Kids vs Aliens. Le niveau général des sketches de VHS 2 se révèle très au-dessus de la moyenne, équilibrant parfaitement l’horreur graphique, l’humour, le suspense et l’effet de surprise. Comme dans le premier film, la VHS elle-même n’est qu’un prétexte, puisqu’aucun de ces « found footage » n’est tourné avec ce format. Les vidéos proviennent en effet de camescopes, de caméras de surveillance, de go-pros, ou d’implants high-tech. Mais c’est une concession que le spectateur accepte, et qui portera encore ses fruits sur les opus ultérieurs de la saga.

© Gilles Penso

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SLIPSTREAM, LE SOUFFLE DU FUTUR (1989)

Une curiosité de science-fiction que l’on croyait définitivement oubliée, signée par le réalisateur de Tron, avec Mark Hamill en tête d’affiche…

SLIPSTREAM

 

1989 – GB

 

Réalisé par Steven Lisberger

 

Avec Bob Peck, Mark Hamill, Kitty Aldridge, Bill Paxton, Susan Leong, Alkis Kritikos, Tony Alleff, Ricco Ross, Robbie Coltrane, Ben Kinglsey, F. Murray Abraham

 

THEMA FUTUR

Dans ce qui semble être une Grande-Bretagne post-apocalyptique, nous apprenons qu’une catastrophe appelée « Convergence Harmonique », un changement climatique majeur, a exterminé la presque totalité de la civilisation humaine. Un vaste courant de vent ceinture désormais notre planète où quelques groupes disparates tentent de survivre. La séquence d’ouverture nous montre un petit avion au look futuriste poursuivant un homme en costume sombre dans un paysage de montagnes. À bord, deux chasseurs de primes, Will Tasker (Mark Hamill, qui n’avait plus joué dans un film de cinéma depuis Le Retour du Jedi) et sa comparse Belitski (Kitty Aldridge, future épouse de Mark Knopfler, l’ex-leader de Dire Straits), traquent Byron, un androïde coupable du meurtre d’un vieil homme. Ce dernier est joué par Bob Peck, que l’on retrouvera quelques années plus tard en garde-chasse de Richard Attenborough dans Jurassic Park de Steven Spielberg. Nous apprenons que Tasker et Belitski font partie d’un organisme tentant de faire appliquer la loi dans ce monde en décomposition. Après avoir capturé Byron, qui cite régulièrement l’aviateur et poète John Gillepsie Mac-Gee Jr, le duo se restaure dans le restaurant d’un petit aérodrome et croise la route de Matt Owens, un petit marchand d’armes sans envergure, incarné par le regretté Bill Paxton, qui a ici troqué sa tenue de Marine d’Aliens pour une coiffure mulet. Ce dernier finit par soustraire Byron à ses geôliers pour s’approprier à leur place la récompense.

Dès lors, commence une course-poursuite où vont se succéder des personnages hauts en couleur, notamment des populations troglodytes ou un groupe d’aristocrates et de notables vivant dans un musée fortifié : une ambiance de fin du monde qui embrasse allégrement le surréalisme. Et c’est malheureusement cette dualité qui handicape ce métrage mis en scène par Steven Lisberger (qui réalisa six ans plus tôt le génialissime Tron) et scénarisé par Charles Pogue, qui avait pourtant réussi un coup de maitre avec le scénario de La Mouche de David Cronenberg en 1986. Malgré un budget de 15 millions de dollars (énorme pour l’époque) et une musique d’Elmer Bernstein (qui tombe un peu à plat), Slipstream s’avère donc être un film plutôt ennuyeux au montage parfois approximatif.

Des acteurs pas vraiment à leur avantage

Si le casting est de qualité, les comédiens donnent l’impression de surjouer avec des situations qui ne les mettent pas forcément à leur avantage (le doublage français s’avère également assez catastrophique). À commencer par Mark Hamill qui, teint en blond platine et avec une barbe, joue le méchant de service mais ne donne pas vraiment l’impression d’y croire lui-même. De son côté, Bob Peck évoque plus un Pinocchio adulte qu’un androïde découvrant son humanité et son sentiment amoureux pour la belle Ariel, incarnée par l’actrice britannique Eleanor David (sosie de Gillian Anderson que l’on avait notamment pu voir en épouse délaissée de Bob Geldof dans Pink Floyd The Wall en 1982). Malgré les évidentes maladresses de l’écriture, Bill Paxton est celui qui s’en sort le mieux, de même que certains visages connus dont deux acteurs oscarisés : Ben Kingsley pour Ghandi (1983) et F. Murray Abraham pour Amadeus (1985). Autre point positif : les splendides décors naturels localisés en Irlande ou encore le cirque naturel du Malham Cove dans le Yorkshire. Mais cela ne suffit pas à faire de Slipstream un succès. Il ne bénéficiera que d’une sortie limitée au Royaume-Uni et se soldera par un échec commercial particulièrement cuisant.

 

© Antoine Meunier

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MĀRAMA (2025)

Une histoire de vengeance et de recherche d’identité, sur fond de (dé)colonialisme et de culture māorie dans l’Angleterre victorienne…

MARAMA

 

2025 – NOUVELLE-ZÉLANDE / GB

 

Réalisé par Taratoa Stappard

 

Avec Ariana Osborne, Toby Stephens, Umi Myers, Evelyn Towersey, Erroll Shand, Jordan Mooney, Mihi Te Rauhi Daniels, Turia Schmidt-Peke

 

THEMA FANTÔMES

Avec ce premier long-métrage macabre, le réalisateur Taratoa Stappard marque le cinéma néozélandais avec superbe, tel un tatouage traditionnel. Il s’inscrit ainsi dans la lignée directe de Lee Tamahori qui, en 1994, bouleversait le cinéma mondial avec son puissant et inoubliable L’Âme des guerriers. Au milieu du 19ème siècle, en Nouvelle-Zélande, Mary Stevens, orpheline, ignore tout de ses origines quand elle reçoit une lettre la dépêchant de se rendre dans le nord du Yorkshire pour rencontrer son auteur, un inconnu qui aurait des révélations à lui faire sur ses origines. Lorsqu’elle arrive, l’homme, qui vivait dans un simple cabanon, est décédé. C’est alors qu’elle accepte un poste de nourrice dans le lugubre manoir de Sir Nathaniel Cole (Toby Stephens). Là, toute en robe bouffante et corsetée à la pointe de la mode victorienne, transcendée par la force d’une hérédité guerrière, elle affronte avec bravoure la révélation d’immondes secrets enfouis qui s’apprêtent à éclairer des points obscurs concernant sa généalogie. A mesure que le suspense se resserre dans les méandres du domaine, un voile glaçant se lève sur l’Histoire de la Nouvelle-Zélande, ou plutôt Aotearoa, telle qu’elle est nommée par son peuple autochtone.  

Le film emprunte aux codes de la littérature gothique, notamment à Jane Eyre (1847), mais en changeant la perspective de l’œuvre de Charlotte Brontë, comme l’avait fait Jean Rhys en 1966 dans La Prisonnière des Sargasses. « Le roman de Jean Rhys, qui explore le passé de la première épouse de Rochester en révélant que c’est lui le monstre, a été une influence majeure », nous confie le réalisateur. « Pour la forme, j’ai choisi de travailler avec la directrice de la photographie Gin Loane. Nous avons entièrement reconstruit le manoir en studio, en nous inspirant des Innocents de Jack Clayton et de Get Out de Jordan Peele. Chaque détail compte : la robe rouge de Mārama, conçue avec 27 mètres de soie de Chine, agit comme une armure. Le rouge symbolise les forces de vie dans le drapeau māori. » (1) Porté par un casting exemplaire, Mārama révèle un trafic morbide qui fait remonter à la surface la dérangeante « Affaire des têtes māories » conservées pendant plus d’un siècle dans les collections des musées nationaux, avant d’être restituées à la demande de leur pays d’origine. « La tête est la partie la plus sacrée du corps dans notre tradition », continue le cinéaste. « Voir ces têtes tatouées devenir des objets de curiosité au XIXe siècle est affreux. Je me suis beaucoup documenté, notamment sur la photo coloniale du major H.R. Robley posant devant 36 têtes coupées. Pour incarner le choc de cette mémoire, il fallait une immense actrice. Ariana Osborne a fait un travail extraordinaire, mais le tournage a été éprouvant spirituellement. Nous étions très encadrés par des experts culturels et suivions des rituels de prières quotidiens pour respecter les croyances. » (2)

L’âme des guerrières

Taratoa Stappard remonte aux origines de l’annexion de l’île par l’Empire britannique, et rend hommage à son héritage familial et culturel, à ses tūpuna, ses ancêtres. Tout comme le personnage principal de son film, il a pu ressentir qu’on l’avait amputé d’une part de lui-même en lui faisant majoritairement adopter la culture de son père anglais alors qu’il était bébé. Encore relié à ses origines par les récits de sa mère, il retrouve son pays natal à l’âge adulte et renoue avec des membres de sa famille maternelle. Stappard dédie son film à sa sœur disparue et le termine sur une note bouleversante avec un chant de sa mère, la chanteuse lyrique Hannah Tatana, enregistré en 1965 pour sa naissance. Sous des apparences de film classique d’épouvante gothique, dont l’atmosphère, l’horreur, les décors, les costumes et l’intrigue n’auraient pas dénoté dans le catalogue de la Hammer ou dans la filmographie de Mario Bava, ce premier long-métrage révèle des faits historiques dont le caractère sordide dépasse la fiction. Doté d’une photographie soignée qui sublime le jeu des acteurs et les paysages naturels vertigineux, ce récit horrifique puissant dénonce des vérités dérangeantes, et s’inscrit parmi les films de premier plan d’un cinéma māori rare. Les luttes vibrantes des femmes, aussi bien libératoires pour elles-mêmes que pour les hommes de leurs tribus, transcendent toutes les luttes pour défendre la vie et la liberté et nous toucher en plein cœur par leur résonance universelle.

 

(1) et (2) Propos recueillis par Quélou Parente en septembre 2025.

 

© Quélou Parente

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BARBARIAN QUEEN 2 (1990)

Dans cette fausse suite, la sculpturale Lana Clarkson reprend les armes aux côtés d’une armée de guerrières pour défaire un vil tyran…

BARBARIAN QUEEN II : THE EMPRESS STRIKES BACK

 

1990 – USA / MEXIQUE

 

Réalisé par Joe Finley

 

Avec Lana Clarkson, Greg Wrangler, Rebecca Wood, Elizabeth A. Jaeger, Roger Cudney, Alejandro Bracho, Cecilia Tijerina, Orietta Aguilar, Carolina Valero

 

THEMA HEROIC FANTASY

Contrairement à ce que son titre pourrait logiquement faire penser, Barbarian Queen 2 n’est pas une suite de Barbarian Queen mais une variante autour du même univers et des mêmes figures imposées. Le seul véritable point commun entre les deux films est l’actrice Lana Clarkson, qui reprend son rôle d’émule féminin d’Arnold Schwarzenegger sans qu’il s’agisse du même personnage (la villageoise Amethea du premier film cède ici le pas à la princesse Athalia). Mais la mécanique est la même, les costumes et les scènes de combat quasiment interchangeables, bref Roger Corman et son équipe font comme d’habitude du neuf avec du vieux. Le sous-titre original, The Empress Strikes Back, n’a d’autre raison d’être que son clin d’œil à L’Empire contre-attaque, dans la mesure où le film ne met en scène aucune impératrice. Mais bon, nous ne sommes plus à ça près. Si Howard R. Cohen, homme à tout faire au talent très discutable, reste en charge du scénario, la mise en scène est cette fois-ci confiée à Joe Finely, dont ce sera le seul film – il se spécialisera ensuite dans l’étalonnage, notamment pour des séries comme Battlestar Galactica, Colony, Game of Thrones ou Chucky. Tourné au Mexique en 1988, ce second opus restera plusieurs années dans un tiroir et ne sortira aux États-Unis qu’en 1992, directement en vidéo. Entretemps, l’engouement pour l’heroic fantasy post-Conan le barbare aura eu le temps de s’essouffler.

À la mort présumée du roi Ico, souverain aimé de son peuple, le royaume sombre dans le chaos. Profitant de l’absence du corps du monarque, le stratège mégalomane Ankaris (Alejandro Bracho, dont la perruque et la barbe lui donnent des faux airs de Jésus) s’empare du trône avec l’aide de son redoutable garde du corps Hofrax (Roger Cudney). Mais pour asseoir définitivement son pouvoir, il lui manque un élément essentiel : l’épée magique de l’ancien roi, une relique divine capable de rendre invincible celui qui en maîtrise le secret. Seule la princesse Athalia (Lana Clarkson) connaît le poème sacré permettant de libérer cette puissance. Refusant de trahir l’héritage de son père – qu’elle croit peut-être encore vivant -, la jeune femme défie Ankaris et devient aussitôt sa prisonnière. Tandis que Tamis (Cecilia Tijerina), la fille cruelle et capricieuse du nouveau tyran, tente de l’humilier pour s’emparer elle aussi de l’épée, Athalia échappe de peu à l’esclavage puis à une exécution publique programmée à l’aube. Traquée dans la forêt, la princesse est sauvée par Zieolia, une farouche chasseresse appartenant à une tribu de guerrières rebelles déterminées à renverser le royaume corrompu. D’abord accueillie avec méfiance, Athalia gagne leur respect après avoir affronté leur chef en combat singulier et devient la nouvelle meneuse des rebelles…

L’épée magique qui ne sert à rien

Crédité au générique comme compositeur, Christopher Young s’est probablement contenté de laisser la production utiliser des bouts de musiques qu’il co-écrivit à l’époque du premier Barbarian Queen, l’homme étant depuis passé dans la cour des grands (La Revanche de Freddy, L’Invasion vient de Mars, Hellraiser). Chez Corman, comme chacun sait, le recyclage est roi. Pour satisfaire un public peu regardant, Barbarian Queen 2 offre son lot généreux de séquences topless, mais aussi un combat de catch féminin dans la boue et des scènes de tortures médiévales dans un cachot sinistre (écho direct à l’un des passages les plus mémorables du premier film). Des araignées venimeuses et une épée magique dont le pouvoir nous échappe (et qui ne servira d’ailleurs strictement à rien dans le scénario) viennent se mêler à la fête. Si Greg Wrangler (échappé d’Amour, gloire et beauté) est un héros masculin franchement insipide, Roger Cudney (Remo sans arme et dangereux, Permis de tuer, Total Recall) se révèle très convainquant en vilain inflexible et charismatique. On se délecte aussi de la prestation de la jeune Cecilia Tijerina dans le rôle de l’insupportable gamine qui tyrannise tout le monde à la cour en attendant de devenir reine. Au cours du dernier acte du film, suite à un sortilège venu de nulle part, elle se transforme en femme adulte pour poursuivre discrètement ses exactions. Mal joué, mal écrit, terriblement cheap, Barbarian Queen 2 reste bizarrement sympathique pour qui ne place pas ses attentes trop haut. Dans la foulée, un Barbarian Queen 3 : Revenge of the She-King fut un temps annoncé, mais ce projet resta dans les cartons.

 

© Gilles Penso

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COLONY (2026)

Après Dernier train pour Busan, Seoul Station et Peninsula, les zombies coréens de Yeon Sang-ho sont de retour !

GUNCHE

 

2026 – CORÉE DU SUD

 

Réalisé par Yeon Sang-ho

 

Avec Jun Ji-hyun, Koo Kyo-hwan, Ji Chang-wook, Kim Shin-rock, Shin Hyeon-bin, Go Soo, Kim Hyung-mook

 

THEMA ZOMBIES

Avec Colony, Yeon Sang-ho, fer de lance d’une nouvelle vague sud-coréenne qui réinvente avec brio le film de zombies depuis la sortie de l’excellent et très graphique Dernier train pour Busan en 2016, a une nouvelle fois eu les honneurs de la sélection officielle du 79e Festival de Cannes, dans la catégorie des séances de minuit. Sous la maîtrise du cinéaste, le genre continue de se moderniser, au point de galvaniser une seconde fois le public du Palais des Festivals avant même la sortie française du film. La même année que Last Train to Busan, la préquelle animée Seoul Station était également présentée dans plusieurs festivals internationaux, notamment à Bruxelles, Annecy et Neuchâtel. En 2020, c’est Peninsula qui nous ramenait dans la continuité du même univers mais avec des personnages différents. Ce dernier opus n’était pas tout à fait une suite, malgré les apparences. Colony marque donc le retour attendu du réalisateur aux prises avec une nouvelle invasion de zombies. « On ne peut pas dire que tous les réalisateurs de films de zombies sont influencés par George Romero, car lui-même rebondissait sur des sujets d’actualité de son époque », explique le réalisateur quand on l’interroge sur ses influences. « Comme lui, j’ai donc voulu surtout traiter de la peur latente de la société actuelle et c’est ce à quoi j’ai beaucoup réfléchi pour Colony. » (1)

Cette fois, le film se détache entièrement des précédentes œuvres du cinéaste pour explorer de nouvelles thématiques, notamment celle de la communication entre les êtres vivants – jusqu’au blob, idée aussi fascinante qu’inattendue. Plus sociologique qu’intime, Colony déploie, sur fond de bioterrorisme, de révolution cognitive, de neurosciences et de contamination, une réflexion sur le phénomène du groupe, bénéfique ou délétère selon les circonstances et les points de vue. Dans sa dimension la plus positive, l’humanité « fait groupe » pour le plaisir d’être ensemble, de partager des connaissances, un savoir-faire/être, des valeurs ou une entraide, que ce soit dans un cadre ludique ou dans la poursuite d’un objectif élevé. Mais le groupe peut aussi se constituer pour le pire, parfois même pour résister à une domination oppressante. « Comme vous le savez, la société actuelle se distingue des autres époques par un immense échange d’informations », explique Yeon Sang-ho, « et dans ce contexte qui a vu la naissance de l’intelligence artificielle, l’individualité s’efface. » (2)

Les zombies du 21ème siècle

C’est donc sous l’angle de la métaphore que les zombies de Colony – qui évoquent les envahisseurs de L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel – ravivent l’éternelle nécessité de combattre le conformisme, l’abrutissement de masse et toute forme de déterminisme social. À travers l’alliance de personnages disparates, singuliers, et la revendication de leur individualité, le message porté par Yeon Sang-ho rejoint celui de John Carpenter dans Assaut, Invasion Los Angeles ou Los Angeles 2013. Sa philosophie humaniste rappelle avec sagesse que les droits de l’individu doivent primer pour le respect de sa liberté, de son intégrité et de ses valeurs propres, au risque de les voir absorbées par celles d’un groupe incertain. Surtout qu’ici, et c’est une grande nouveauté, les zombies modernes ne se contentent pas d’errer, décérébrés, voraces. Au contraire, grâce à la communication, ils évoluent rapidement. À l’instar des I.A, ils apprennent et vont très vite…

 

(1) et (2) Propos recueillis par Quélou Parente en mai 2026

 

© Quélou Parente

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