EVIL DEAD BURN (2026)

Dans ce 6ème volet de la saga Evil Dead, une jeune Française est confrontée aux «deadites» ainsi qu’à la famille américaine de son défunt mari…

EVIL DEAD BURN

 

2026 – USA

 

Réalisé par Sébastien Vaniček

 

Avec Souheila Yacoub, Tandi Wright, Hunter Doohan, Luciane Buchanan, Erroll Shand, Maude Davey, George Pullar, Alyssa Sutherland

 

THEMA ZOMBIES I DIABLE ET DEMONS I SAGA EVIL DEAD

Sixième film de la saga initiée en 1981, Evil Dead Burn emboite le pas au Evil Dead de Fede Álvarez et Evil Dead Rise de Lee Cronin, délaissant le second degré cartoonesque de la trilogie originale au profit d’une violence plus âpre. Après l’Uruguay et l’Irlande, c’est en France que Sam Raimi a déniché le réalisateur Sébastien Vaniček après avoir été impressionné par son premier film Vermines. D’autres auteurs du fantastique français ont avant lui cédé aux sirènes hollywoodienne, laissant souvent à la douane une partie de leur spécificité culturelle au profit d’une américanisation de leur cinéma (Gothika, Crawl, Piranha 3D par exemple). Or, Ghost Pictures, la boîte de production de Raimi, a donné ici carte blanche à Vaniček pour réaliser SON film, du moment que le canevas relativement souple de la franchise était respecté : un lieu confiné (après la cabane et l’appartement, nous voilà dans une grande maison de famille), le Livre des Morts, les « deadites », le tout assaisonné de violence gore et sadique. On dit que le cinéma américain est avant tout basé sur l’histoire et l’action alors que le cinéma européen se focalise avant tout sur la psychologie des personnages. C’est justement sous cet angle que Vaniček et son co-scénariste Florent Bernard (un transfuge des univers parodiques des séries La Flamme et Le Flambeau et des sketches du Palmashow) parviennent à injecter leur ADN français à l’écran. En coulisse, ils obtiennent également d’effectuer la post-production dans l’hexagone (montage, mixage, musique et SFX inclus) après un tournage maintenu en Nouvelle-Zélande pour des raisons fiscales et logistiques, Sam Raimi ayant délocalisé ses productions au pays des kiwis depuis Hercule et Xena la guerrière.

Après un pré-générique embrayant sur la fin de Evil Dead Rise, Vaniček et Bernard introduisent en 5 minutes chrono leurs protagonistes : Alice (Souheila Yacoub) est française, mariée à Will (George Pullar), un chef cuisiner américain expatrié de retour pour l’anniversaire de son frère Joseph (Hunter Doohan), qui ambitionne de devenir écrivain. Des tensions apparaissent immédiatement, Will se montrant jaloux et directif envers Alice qui, loin de se laisser faire, fume sa cigarette pour signifier qu’elle n’est pas prête d’accepter de lui faire un bébé. Elle a de la personnalité, ce qui la mènera à se heurter à sa belle-famille après le décès de Will, au cours d’un séjour dans leur maison de campagne dont la décrépitude trahit d’emblée la nature réelle des relations familiales derrière les beaux sourires. Ainsi, la belle-mère, Susan (Tandi Wright), ne va cesser d’essayer de conformer l’impie aux règles de bienséance de sa famille « modèle ». Le beau-père (Erroll Shand) ne cache pas son mépris pour sa bru, pas plus que son dédain envers son second fils qui n’arrive pas à la cheville de son ainé selon lui. Et puis, il y a la grand-mère maternelle (Maude Davey), pas assez sénile pour oublier de reprocher à la « pièce rapportée » Alice d’être française, ou soupçonner Thya (Luciane Buchanan), la fiancée de Joseph, de vouloir leur voler leur argent. Dans Evil Dead Burn, les apparences sont trompeuses, les blessures cachées, et les rancunes silencieuses sont étouffées par les convenances. Même Alice finira par craquer et révéler le vrai visage de Will à ses parents. Vaniček dresse un portrait au vitriol d’une certaine Amérique et éclabousse littéralement les clichés de la famille parfaite, filmant à plusieurs reprises des photos aspergées de sang. Chacun membre de la famille se révèle blessé, frustré, vénal, prisonnier de ses propres principes, manipulateur ou violent ; des traits de caractère exacerbés lorsque ceux-ci se transformeront inévitablement en « deadites ». Iconoclaste, Vanicek ne résiste ainsi pas à l’envie de perturber le bon déroulement de l’enterrement de Will, montrant également l’employé des pompes funèbres incinérer des corps avec la même implication que s’il cuisait des steaks dans un fast-food. Les Français ne respectent donc rien, et tout est résumé dans le toast ironique porté par Thya « à votre si parfaite petite famille », qui sonnera le début des véritables hostilités.

Cochon qui s’en « deadite »

On oublierait presque que les spectateurs n’achèteront pas leur billet pour écouter des engueulades familiales dans un trois pièces-cuisine, mais pour voir un nouvel opus de l’opéra de la terreur promis par l’affiche originale d’Evil Dead en 1981. Que l’on se rassure : le sous-texte est un bonus dans lequel un certain public trouvera son compte mais jamais il ne détourne l’attention du « spectacle ». Vaniček avait déjà démontré avec Vermines qu’il savait y faire en termes de mise en scène : il passe au niveau supérieur en utilisant à bon escient tous les moyens techniques à sa disposition, sans jamais tomber dans l’esbroufe ostentatoire. Le découpage et le « blocking » sont limpides, et le plan-séquence dans le salon, qui a du rendre Sam Raimi vert de jalousie, est d’ores et déjà un sommet dans la saga. L’héroïne se fait bien sûr martyriser comme l’exige la tradition sadique de la franchise : on plante, on coupe, on perfore, peu importe l’outil tant qu’il y a du sang, le tout dans la bonne humeur transgressive. Car, derrière le premier degré revendiqué, le spectateur sain d’esprit saisira d’emblée le pacte tacite formulé par le réalisateur : tout va y passer, y compris deux catégories de victimes rares dans le cinéma américain. Un petit bémol toutefois à l’efficacité rageuse de ce Evil Dead Burn, sinon parfait dans son genre : la décision de recourir intégralement à des images de synthèse pour un personnage lors du climax en lieu et place de la combinaison de maquillages et de CGI utilisée jusque là. Cela n’ entache pas l’exploit de Vaniček, qui réussit à faire passer (en douce !) l’esprit satirique à la française dans une production américaine. Et il y a fort à parier que Sam Raimi, également coutumier du fait (Jusqu’en enfer, Le Monde fantastique d’Oz ou Send Help écorchent tous le corporatisme américain), l’a probablement remarqué mais a choisi de fermer les yeux et laisser faire. Grâce lui soit rendue, et souhaitons que Evil Dead Wrath, confié à Francis Galuppi (l’excellent néo-noir Last Stop in Yuma County), dont le tournage s’est achevé en Mai 2026 pour une sortie en 2028, fasse perdurer le sans-faute de ce que l’on peut considérer comme la saga horrifique la plus réussie de tous les temps.

© Jérôme Muslewski

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SLIME CITY (1988)

Après avoir goûté à un vin inconnu que lui proposent ses étranges voisins, un jeune homme se transforme en horrible créature visqueuse…

SLIME CITY

 

1988 – USA

 

Réalisé par Greg Lamberson

 

Avec Craig Sabin, Mary Huner, T.J. Merrick, Dennis Embry, Dick Biel, Jane Doniger Reibel, Bunny Levine, Marilyn Oran, T. Clay Dickinson, Terry Spivey, Eva Lee

 

THEMA MUTATIONS I SORCELLERIE ET MAGIE

Tourné à New York pour la somme dérisoire de 100 000 dollars, Slime City est le premier long-métrage de Greg Lamberson, qui continuera sur sa lancée avec une série de films d’horreur modestes aux budgets minuscules. Véritable couteau suisse ayant fait du système D son mode de fonctionnement, Lamberson cumule ici les postes de réalisateur, scénariste, producteur, co-monteur et directeur de casting. L’intrigue parfaitement absurde qui sert de prétexte à ce festival de viscosités n’aurait du reste jamais pu être prise en charge autrement que via une production fauchée et indépendante. Cherchant manifestement à suivre les pas des excès foutraques et gore de la Troma, le jeune cinéaste s’inscrit aussi dans le sillage de Street Trash. Ce n’est donc pas par hasard qu’il sollicite Jim Muro et Scott Coulter (respectivement réalisateur et créateur d’effets spéciaux de ce fameux film culte peuplé de clochards explosifs) pour lui prêter main-forte. Muro assure sur Slime City le poste d’opérateur steadicam (virtuose en ce domaine, il collabora à plusieurs reprises avec James Cameron et Kathryn Bigelow) et Coulter supervise la création des maquillages spéciaux. Ce dernier est largement habitué aux délires gluants à petit budget, puisqu’il œuvra aussi sur Atomic College, Robot Holocaust, Cellar Dweller, Les Crados ou Ghost Town, avant de participer à des productions plus ambitieuses comme Le Cauchemar de Freddy.

Slime City raconte l’histoire d’Alex Carmichael (Craig Sabin), un étudiant en art qui arrondit ses fins de mois en travaillant dans un vidéoclub. En quête d’autonomie, il emménage dans un appartement newyorkais que lui loue une vieille dame sympathique, Lizzy (Jane Doniger Reibel). Ses voisins sont les excentriques Nicole (Mary Huner) et Roman (Dennis Embry), mi-punks mi-grunge, qu’il considère avec une curiosité amusée. Les choses se corsent lorsque Nicole l’aguiche ouvertement et lorsque Roman l’invite à dîner, lui proposant de goûter à un vin spécial élaboré par un vieil alchimiste qui fut le père de Lizzy. Passablement éméché, il regagne tant bien que mal son appartement, s’estimant bon pour une gueule de bois. Mais au matin, c’est une surprise d’un tout autre genre qu’il attend : il est en train de se transformer en créature gluante et verdâtre dont la peau se décompose horriblement. Pour retrouver sa forme normale, il lui faut commettre des meurtres sanglants. Or plus il tue, plus il semble y prendre goût. Progressivement possédé par l’esprit de l’alchimiste, notre « homme-morve » n’a manifestement qu’un seul salut possible : sa petite-amie Lori (Mary Huner). Mais saura-t-elle le sauver de cette malédiction poisseuse ?

La morve aux trousses

Slime City nous offre en partie ce que nous attendons. Les effets gore surréalistes surgissent donc de manière relativement régulière dans le film : un bras arraché par le ventre visqueux d’Alex soudain transformé en mâchoires, les intestins de notre « héros » qui tombent de son abdomen et qu’il tente de remettre à leur place tant bien que mal, son corps découpé en morceaux qui continue à s’agiter, une espèce de cerveau-limace qui s’extrait de son crâne en rampant… Absolument pas réalistes mais très fun, ces trucages fleurent bon le bricolage et participent beaucoup au caractère distrayant du film, assortis de quelques dialogues improbables tels que « le slime doit être apaisé ! » On apprécie aussi le clin d’œil à L’Homme invisible (Alex qui se cache derrière des bandages et des lunettes noires dans les moments les plus extrêmes de ses dégoulinements) et la double prestation de l’actrice Mary Huner (tour à tour petite-amie très sage et tentatrice explosive au look de dominatrice). Mais Slime City n’atteint jamais le grain de folie d’un Toxic Avenger ou d’un Atomic College, passant beaucoup plus de temps à décrire les états d’âme de ses personnages qu’à montrer les effets de la métamorphose. Les nombreuses maladresses de la mise en scène (notamment en termes de montage) n’arrangent pas les choses. Slime City n’est donc pas devenu le film-culte qu’il ambitionnait d’être. Il mérite tout de même de sortir de l’oubli dans lequel il est tombé, ne serait-ce que pour la poignée de séquences hallucinantes qui agrémentent son climax.

 

© Gilles Penso

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PASSENGER (2026)

Un couple parti faire un road trip est harcelé par une créature démoniaque qui hante les routes nocturnes…

PASSENGER

 

2026 – USA

 

Réalisé par André Øvredal

 

Avec Jacob Scipio, Lou Llobell, Melissa Leo, Joseph Lopez, Miles Fowler, Alan Trong, Devielle Johnson, James William Clark, Tony Doupe, Charles Leggett

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Passionnés de cinéma d’horreur, l’Américain Zachary Donohue et le Britannique T.W. Burgess se suivent depuis quelques années, chacun s’intéressant de près aux travaux de l’autre. Burgess est alors reconnu pour ses bandes dessinées et ses romans graphiques, tandis que Donohue s’est fait remarquer avec The Den (2013), un thriller horrifique qu’il a écrit et réalisé. En découvrant qu’ils travaillent chacun sur un concept de road movie surnaturel, ils décident de fusionner leurs idées pour donner naissance à un scénario commun. « Nous avions tous les deux un penchant pour des films comme Hitcher », raconte Burgess. « Mais nous avons commencé à nous demander pourquoi personne navait encore décliné ce principe sous un angle surnaturel. Nous voulions faire quelque chose de totalement différent. Ce nest pas simplement un fantôme sur la route, mais quelque chose de plus malveillant et de plus envahissant. » (1) Cette idée de route hantée donne naissance à Passenger. Leur scénario en poche, les deux hommes le présentent à des producteurs spécialisés dans le genre : Gary Dauberman (La Nonne, La Malédiction de la dame blanche, Until Dawn) et Walter Hamada (Ça, Joker, Primate). Passenger est produit indépendamment et distribué par le studio Paramount. La réalisation, elle, échoit à un grand habitué de films fantastiques aux concepts forts, en l’occurrence André Øvredal, à qui nous devons The Troll Hunter, The Jane Doe Identity, Scary Stories, Mortal et Le Dernier voyage du Demeter.

Drôle, surprenante et effrayante, l’entrée en matière de Passenger n’est pas sans évoquer celle de La Quatrième dimension – le film. Deux amis roulent en pleine nuit sur une route sombre. Alors quils se sont arrêtés sur le bas-côté pour que l’un d’entre eux puisse soulager sa vessie, l’autre est soudainement massacré par un agresseur invisible… Après ce prologue choc, le rythme ralentit pour prendre le temps de nous présenter les deux protagonistes du film : Maddie (Lou Llobell) et Tyler (Jacob Scipio). Tous deux viennent de quitter leur appartement et leur emploi pour s’embarquer dans un nouveau mode de vie. Ils sillonnent désormais les routes dans leur van aménagé comme une maison roulante, et campent chaque soir au gré de leurs déplacements. Ce changement de rythme s’assortit d’une décision importante. Alors qu’ils fêtent leurs six semaines de voyage, Tyler demande Maddie en mariage, et elle accepte. Tout roule, pourrait-on dire. Mais le soir venu, nos tourtereaux sont témoins d’un accident de la route. Et dès lors, une entité maléfique semble s’être accrochée à eux et ne plus vouloir les lâcher…

Highway to Hell

La première force de Passenger est sa capacité à nous intéresser à ses personnages et à leurs failles. Nous sommes de toute évidence en présence d’un couple amoureux et fusionnel, mais deux envies contraires les séparent. Déçu par la famille dans laquelle il a grandi, Tyler ne rêve plus que de liberté, de route, de camping permanent. Ballotée de foyer en foyer dans son enfance, Maddie désire au contraire une maison où se poser et où construire quelque chose. « La chose que tu fuis, c’est précisément mon rêve depuis toujours », finit-elle par lui dire, consciente de ce fossé qui se creuse peu à peu. Subtilement, sans trop appuyer ses effets, le film développe cette relation complexe et s’appuie sur l’interprétation impeccable de Lou Llobell et Jacob Scipio. Le monstre qui les persécute devient alors un obstacle allégorique, celui qu’il faudra surpasser ensemble pour effacer les divergences et se retrouver. La légende urbaine elle-même est le point le plus faible du film, parce qu’elle s’appuie sur des mécanismes connus, repose sur une imagerie chrétienne convenue et s’énonce au fil des révélations délivrées par un personnage secondaire bien pratique qui connaît les règles régissant son existence. Ces travers mettent à mal notre suspension d’incrédulité et amenuisent considérablement l’efficacité du climax de Passenger. Mais Øvredal connaît son affaire et parvient à concocter des séquences de suspense d’une redoutable efficacité dont trois au moins méritent largement le détour : la scène du parking extérieur nocturne (avec un clin d’œil savoureux à La Féline), de la forêt éclairée par le vidéoprojecteur et du changement de roue. Imparfait mais rudement bien construit, Passenger ne marquera certes pas les mémoires mais remplit parfaitement son contrat de film d’horreur soigné et inventif, serti de surcroît dans une magnifique photographie de Federico Verardi.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans Writing Studio en mai 2026.

 

© Gilles Penso

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LES MAÎTRESSES DU DOCTEUR JEKYLL (1964)

Un savant fou transforme son frère décédé en mort-vivant et l’envoie assassiner toutes ses anciennes conquêtes…

EL SECRETO DEL DR. ORLOFF

 

1964ESPAGNE / AUTRICHE / FRANCE

 

Réalisé par Jess Franco

 

Avec Hugo Blanco, Agnès Spaak, Perla Cristal, Magda Maldonado, Marcelo Arroita-Jauregui, Pepe Rubio, Pastor Serrador, Marta Reves, Daniel Blumer, Luisa Sala

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I JEKYLL ET HYDE

Si Le Sadique Baron Von Klaus ressemblait à une variante de L’Horrible docteur Orloff, dont il reprenait de nombreux éléments scénaristiques et stylistiques, Les Maîtresses du docteur Jekyll en constitue quasiment une suite officielle. Jess Franco capitalise en effet sur le succès de son premier film d’horreur pour le décliner sous plusieurs formes. D’ailleurs, le docteur Jekyll que nous annonce le titre français n’a rien à voir avec Robert Louis Stevenson. Son nom n’est utilisé que pour son pouvoir évocateur auprès des spectateurs – comme le Necronomicon que Franco réalisera plus tard et qui ne présente aucun lien avec H.P. Lovecraft. Le titre original des Maîtresses du docteur Jekyll étant El Secreto del Dr. Orloff, on comprend mieux la filiation entre les deux films. Dans L’Horrible docteur Orloff, un scientifique incarné par Howard Vernon créait une sorte de robot humain afin d’enlever des jeunes femmes dans l’espoir de pouvoir restaurer le visage défiguré de sa propre fille (en une variante délirante du concept des Yeux dans visage). Ici, nous apprenons que le docteur Orloff (joué par Javier De Rivera) est agonisant. Sur son lit de mort, il livre à son confrère Conrad Jekyll (ou Conrad Fisherman, selon les versions du film), les documents qui lui permettront de prendre le pouvoir à distance sur un être inanimé grâce aux ultra-sons.

Incarné par Marcelo Arroita-Jauregui, Jekyll/Fisherman utilise cette technique secrète pour redonner vie à son frère Andros (Hugo Blanco), qu’il a lui-même assassiné en découvrant sa liaison avec sa femme Inglud (Luisa Sala). Réfugié dans le dernier étage de son manoir, le savant fou manipule Andros, désormais mort-vivant, et l’oblige à tuer ses maîtresses, principalement des danseuses de cabaret sur lesquelles il reporte ses échecs scientifiques. Mais son plan machiavélique est perturbé lorsque sa nièce Melissa (Agnès Spaak), qui vient tout juste d’avoir 17 ans, débarque pour passer Noël avec lui et sa tante. Bien décidée à découvrir les causes de la mort de son père Andros, elle découvre chez les Jekyll une atmosphère lourde et inquiétante et confie ses craintes à son ami Jean-Manuel (Pepe Rubio), un jeune journaliste à qui elle demande de surveiller la demeure. Bientôt, tous deux vont se retrouver nez-à-nez avec l’automate humain aux instincts meurtriers qu’est devenu ce pauvre Andros…

Le docteur et l’assassin

Jess Franco soigne tout particulièrement l’atmosphère du film, qui se réapproprie les codes du cinéma d’épouvante gothique tout en s’inscrivant dans un cadre résolument contemporain. La fille seule en nuisette qui explore les couloirs sombres ne brandit donc pas un chandelier mais une lampe torche, le laboratoire du savant fou n’est pas situé dans une crypte souterraine mais dans une pièce moderne, le jazz se substitue aux partitions classiques et l’érotisme est plus frontal. Mais au fond, l’esprit n’a pas changé. Le tueur, lui, nous rappelle beaucoup Conrad Veidt dans Le Cabinet du docteur Caligari, dont il reprend la grande silhouette sombre, le visage blafard et le regard exorbité. Émule pathétique du monstre de Frankenstein, ce mort-vivant n’assassine que des jolies filles, de préférence lorsque celles-ci sont dénudées. L’acte homicide se lit ici comme la projection des frustrations sexuelles du savant qui tire toutes les ficelles. Ce dédoublement de la personnalité — le médecin respectable d’un côté, l’assassin sanguinaire de l’autre — renvoie naturellement au couple Docteur Jekyll / M. Hyde et finit presque par justifier le titre français du film. Si Hugo Blanco campe avec conviction cette créature qui n’a plus d’humain que l’apparence, Marcelo Arroita-Jauregui ne possède ni la présence physique ni le magnétisme nécessaires pour donner toute son épaisseur à ce médecin pervers et sociopathe. Quoi qu’il en soit, force est de constater que Jess Franco accordait à l’époque un soin bien plus grand à sa mise en scène, à ses cadrages, à ses éclairages et à son montage que durant les décennies suivantes, au cours desquelles la quantité prévalut bien souvent sur la qualité.

 

© Gilles Penso

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TERROR TRAP (2010)

Dans cette imitation de Motel, un couple au bord de la rupture s’apprête à tenir la vedette de « snuff movies » sanglants et mortels…

TERROR TRAP

 

2010 – USA

 

Réalisé par Dan Garcia

 

Avec David James Elliott, Heather Marie Marsden, Jeff Fahey, Michael Madsen, Andrew Sensenig, Dale Beasley, Kimberly Dollar

 

THEMA TUEURS

D’emblée, Terror Trap part avec un énorme handicap, puisqu’il semble avoir été conçu comme un parfait plagiat de Motel. Le point de départ est en effet strictement identique à celui concocté par Nimrod Antal. Le récit s’intéresse à Don et Nancy (David James Elliott et Heather Marie Marsden), un couple dont la relation bat de l’aile. Alors qu’ils traversent une petite ville de Louisiane, leur voiture tombe en panne. Ils croisent alors la route du shérif Cleveland Taylor (Jeff Fahey). Dès sa première apparition, ce personnage inspire un profond malaise. Grossier, autoritaire, lubrique, il abuse immédiatement de son statut de représentant de la loi. Sous prétexte que personne ne pourra réparer le véhicule avant le lendemain, il contraint le couple à passer la nuit dans un motel voisin tenu par un certain Carter (Michael Madsen). Cette entrée en matière constitue sans doute la meilleure partie du film. Car le spectateur partage le sentiment d’impuissance des protagonistes face à une figure d’autorité corrompue, capable d’abuser de son pouvoir en toute impunité, loin de tout témoin. La situation possède un potentiel dramatique évident : que faire lorsqu’un policier, censé protéger les citoyens, devient lui-même le prédateur ? Durant quelques minutes, Terror Trap installe ainsi un climat de tension particulièrement efficace, où l’angoisse naît davantage de la menace psychologique que de l’horreur graphique.

Malheureusement, le film abandonne rapidement cette piste pourtant prometteuse. Une fois le couple installé dans ce motel délabré, le scénario délaisse progressivement le suspense pour basculer dans une mécanique beaucoup plus conventionnelle. Don et Nancy découvrent bientôt que le shérif travaille en réalité pour le propriétaire de l’établissement, qui orchestre avec plusieurs complices une série de tortures filmées en vidéo et destinées à satisfaire les pulsions d’une poignée de riches spectateurs voyeuristes. Dès lors, Terror Trap donne le sentiment de tourner en rond. Les héros fuient dans les couloirs, tentent de rejoindre une voiture sur le parking, sont interceptés par des tueurs masqués armés d’outils tranchants, se réfugient dans une chambre, avant de recommencer exactement la même course poursuite quelques minutes plus tard. Ces chassés-croisés nous offrent certes quelques efficaces moments de tension, mais leur répétition finit rapidement par émousser tout suspense. Là où Motel renouvelait constamment ses situations pour maintenir la pression, Terror Trap recycle inlassablement les mêmes ressorts jusqu’à l’épuisement.

Le commun des motels

Le casting constitue sans doute l’un des principaux atouts du film. Jeff Fahey est incontestablement celui qui tire le mieux son épingle du jeu. L’acteur semble prendre un plaisir évident à composer ce shérif brutal et sadique. À chacune de ses apparitions, il redonne un peu d’énergie à un récit qui peine à maintenir sa tension. Michael Madsen, fidèle à son image de dur à cuire taciturne, déborde comme toujours de charisme. Hélas, son personnage souffre d’un cruel manque d’épaisseur. Son parcours paraît d’ailleurs la plupart du temps déconnecté du reste du récit. Quant à David James Elliott et Heather Marie Marsden, ils s’acquittent correctement de leur rôle sans jamais parvenir à rendre leurs personnages véritablement attachants, ce qui limite forcément l’implication émotionnelle du spectateur. On ne peut pas reprocher à Dan Garcia ses efforts renouvelés pour soigner la plastique de son film et y chercher matière à construire une atmosphère pesante. Les longs plans nocturnes de l’autoroute déserte, filmés depuis l’intérieur du véhicule, traduisent efficacement l’isolement des personnages et renforcent leur vulnérabilité. Mais le château de carte s’écroule dès l’arrivée au motel. Les scènes montrant les clients venus assister aux séances de torture derrière un miroir sans tain tombent rapidement dans une surenchère grotesque qui désamorce le malaise au lieu de l’amplifier. Le film tente bien, dans ses dernières minutes, d’introduire une légère ambiguïté morale en montrant qu’un des participants commence à éprouver des remords face aux atrocités auxquelles il assiste. Mais cette idée arrive beaucoup trop tard pour donner une véritable profondeur à une galerie de personnages finalement réduits à de simples caricatures.

 

© Gilles Penso

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LE SURVIVANT D’UN MONDE PARALLÈLE (1981)

Après avoir survécu inexplicablement à une catastrophe aérienne, un commandant de bord mène une enquête aux conséquences inattendues…

THE SURVIVOR

 

1981 – AUSTRALIE

 

Réalisé par David Hemmings

 

Avec Robert Powell, Jenny Agutter, Joseph Cotten, Angela Punh McGregor, Ralph Cotterill, Peter Summer, Adrian Wright

 

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX I MORT

Au début des années 1980, le cinéma fantastique australien connaît un essor spectaculaire. Portée par une génération de producteurs ambitieux et des financements en hausse, cette période voit éclore des œuvres aussi diverses que Mad Max, Harlequin, Long week-end ou Patrick. C’est dans ce contexte que naît Le Survivant d’un monde parallèle, adaptation du roman de James Herbert que réalise l’acteur britannique David Hemmings (Blow-Up, Les Frissons de l’angoisse). Le projet réunit une équipe déjà rodée. Il s’agit en effet de la deuxième collaboration consécutive entre le producteur Antony I. Ginnane, David Hemmings, l’acteur Robert Powell et le producteur exécutif William Fayman, après Harlequin. Une trentaine de techniciens et collaborateurs passent d’un film à l’autre, parmi lesquels le compositeur Brian May, le scénariste Russell Hagg, la productrice associée Jane Scott ou encore le costumier Terry Ryan. Cette continuité artistique témoigne de la volonté de bâtir un véritable cinéma de genre australien capable de rivaliser avec les productions internationales. Le film s’ouvre sur une séquence spectaculaire : peu après son décollage, un avion de ligne s’écrase aux abords d’une grande ville. Les passagers périssent tous dans l’accident, sauf le commandant Keller (Robert Powell) qui en sort indemne. Victime d’une amnésie partielle, incapable d’expliquer les circonstances du drame, il entreprend sa propre enquête. Son chemin croise bientôt celui d’une femme dotée d’une étrange sensibilité (Jenny Agutter), persuadée d’avoir ressenti la catastrophe avant qu’elle ne survienne…

Le tournage bénéficie d’un budget exceptionnel pour l’époque, puisque Le Survivant d’un monde parallèle devient le premier film du continent océanien à franchir le seuil symbolique du million de dollars australiens. Cet investissement se retrouve notamment dans la séquence inaugurale du crash aérien, à l’époque considérée comme la plus importante démonstration pyrotechnique jamais réalisée par l’industrie cinématographique locale. Cette entrée en matière impressionnante laisse espérer un récit fantastique d’une grande ampleur. Le film prend d’abord les allures d’un épisode de La Quatrième Dimension et semble annoncer, avec près de vingt ans d’avance, deux films clés de M. Night Shyamalan, Incassable et Sixième sens. Hélas, cette promesse ne sera jamais véritablement tenue. Le principal problème provient sans doute des choix d’adaptation. Écrivain réputé davantage pour son efficacité que pour son élégance stylistique, James Herbert excellait surtout dans la description d’une violence graphique particulièrement féroce. Ses intrigues, souvent classiques, trouvaient leur force dans l’accumulation d’épisodes macabres et dans une montée progressive vers l’horreur. Or, David Hemmings et le scénariste Russell Hagg abandonnent complètement cette construction. Le film privilégie une approche psychologique, lente et contemplative, qui peine à installer une véritable tension, les scènes censées provoquer l’inquiétude s’étirant plus que de raison.

L’ancêtre d’Incassable et de Sixième sens ?

Avec le recul, le producteur Antony I. Ginnane reconnaîtra lui-même cette erreur d’orientation. Durant la préparation du film, l’équipe hésitait entre une adaptation horrifique fidèle à Herbert ou un récit plus subtil, avec comme référence Les Innocents de Jack Clayton. Convaincus que le public se détournait alors du cinéma gore frontal, les producteurs choisirent la seconde option. Un pari qu’il qualifiera plus tard de mauvais calcul, estimant que cette approche « cérébrale » avait considérablement affaibli le résultat final. L’auteur du roman partage d’ailleurs ce jugement, même si sa réaction ressemble surtout à de la rancœur. Laissé de côté par David Hemmings alors qu’il propose son aide pour adapter le roman, il annonce publiquement sa déception face au résultat final : « C’est de la foutaise ! Ne me blâmez pas, je n’y suis pour rien ! » Cette déclaration sévère résume le fossé séparant le matériau d’origine de son adaptation. Reste pourtant une distribution solide. Robert Powell compose un personnage énigmatique avec son flegme habituel, même si cette retenue permanente finit par créer une certaine distance émotionnelle. Jenny Agutter apporte une indiscutable sensibilité à son rôle de médium malgré un scénario qui ne lui permet jamais d’exploiter pleinement son personnage. Quant au légendaire Joseph Cotten (Citizen Kane), il livre ici sa dernière apparition au cinéma dans le rôle d’un prêtre, avant une retraite bien méritée. Le Survivant d’un monde parallèle reste une curiosité imparfaite mais recommandable pour qui veut se pencher de plus près sur l’incroyable foisonnement artistique qui secoua le cinéma de genre australien dans les années 70/80.

 

© Gilles Penso

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ATLANTIS, TERRE ENGLOUTIE (1961)

Dans cette fresque antique fantaisiste, un jeune pêcheur grec tente de renverser le régime tyrannique qui sévit en Atlantide…

ATLANTIS, THE LOST CONTINENT

 

1961 – USA

 

Réalisé par George Pal

 

Avec Anthony Hall, Joyce Taylor, John Dall, Edward Platt, Barry Kroeger, Frank de Kova, William Smith, Edgar Stehli

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

Après avoir révolutionné le film de science-fiction avec Destination Lune (1950), La Guerre des mondes (1953) ou encore La Machine à explorer le temps (1960), George Pal nourrit le désir de porter à l’écran le mythe de l’Atlantide. Dès le milieu des années 1950, la lecture de la pièce Atalanta, a Story of Atlantis, écrite en 1949 par Sir Gerald Hargreaves, lui inspire un ambitieux projet. Paramount refuse à l’époque de financer cette aventure. Il faut attendre les succès commerciaux accumulés par Pal, ainsi que la vogue des péplums mythologiques déclenchée aux États-Unis par le triomphe des Travaux d’Hercule de Pietro Francisci, pour que la MGM accepte enfin de produire Atlantis, terre engloutie. Prudent, le studio n’accorde cependant qu’un budget relativement modeste au projet. Cette restriction financière pèsera lourdement sur le résultat final. George Pal doit composer avec de nombreuses économies, multipliant les emprunts à d’anciennes productions de la MGM et d’autres studios. Plusieurs séquences proviennent ainsi directement de Quo Vadis (1951), Quand la marabunta gronde (1954), Le Fils prodigue (1955) ou encore Kismet (1944). Même la partition de Russell Garcia recycle plusieurs thèmes composés pour La Machine à explorer le temps. Peu satisfait du scénario, George Pal espère le retravailler avant le tournage, mais une grève imminente des scénaristes l’oblige à lancer la production prématurément. Lorsque le mouvement social éclate en cours de réalisation, toute réécriture devient impossible. Cette gestation chaotique explique sans doute les faiblesses narratives du film.

L’intrigue nous transporte dans une Antiquité imaginaire où Demetrios (Anthony Hall), un jeune pêcheur grec, sauve la princesse atlante Antillia (Joyce Taylor) d’un naufrage. Les deux jeunes gens tombent amoureux, poussant Demetrios à suivre la belle jusqu’en Atlantide. Il découvre alors une civilisation technologiquement avancée, dirigée d’une main de fer par le tyran Zaren (John Dall), qui a renversé le roi légitime. Grâce à la science, celui-ci transforme ses esclaves en créatures hybrides, dotées de corps humains et de têtes de taureau, d’ours ou de chien. Cette idée évoque irrésistiblement les expérimentations du docteur Moreau imaginé par H. G. Wells, référence qui n’a rien d’étonnant chez George Pal, déjà coutumier d’adaptations du célèbre écrivain. Au-delà de sa dimension fantastique, le film développe un discours étonnamment contemporain. Car Zaren rêve d’imposer la suprématie de l’Atlantide grâce à la maîtrise de l’énergie atomique. « Ce continent n’est pas assez grand pour contenir notre puissance et notre ambition », affirme-t-il avec aplomb. « C’est la destinée d’Atlantis de dominer le monde. Ne sommes-nous pas la race des seigneurs ? » Difficile de ne pas voir dans cette tirade un reflet des angoisses de la Guerre froide. Car au moment de la sortie du film, la menace nucléaire atteint un niveau sans précédent. 

Des hommes-oiseaux coupés au montage

Les effets spéciaux, les décors et la direction artistique demeurent aujourd’hui encore les principaux attraits du film. Certaines ambitions visuelles seront pourtant revues à la baisse. Le montage initial comportait notamment une spectaculaire attaque menée par des hommes-oiseaux. « Dans les gros plans, les comédiens portaient des costumes équipés d’ailes mécaniques grandeur nature, qui avaient un look à la Leonard de Vinci », raconte l’as des effets spéciaux Jim Danforth. « Dans les plans larges, c’étaient des marionnettes. Ils étaient censés être abattus en vol par le rayon à cristal des Atlantes. Les marionnettes mesuraient environ trente centimètres de long et nous y avions installé des explosifs. Je suis allé assister à une projection de presse avec George Pal, et le public s’esclaffait en voyant les hommes-oiseaux. Certains plans ont donc été raccourcis et des plans additionnels ont été filmés quelques semaines plus tard. Mais le public riait toujours, alors ces scènes ont presque toutes été supprimées. » (1) Œuvre mineure dans la filmographie de George Pal, Atlantis, terre engloutie n’atteint jamais la maîtrise de ses grandes réussites. Les personnages restent schématiques, les dialogues manquent de relief et les péripéties accumulent les clichés hérités des romans d’aventures d’Arthur Conan Doyle, H. Rider Haggard ou Pierre Benoit. Comme souvent chez Pal, un sous-texte chrétien traverse discrètement le récit. La civilisation atlante est présentée comme une société païenne, décadente et moralement corrompue, tandis que plusieurs dialogues évoquent la nécessité de revenir au Dieu unique, suggérant que la destruction de l’Atlantide constitue autant un châtiment spirituel que la conséquence de son orgueil scientifique. Malgré tout, le film conserve le charme singulier des grandes aventures exotiques d’une époque où Hollywood croyait encore possible de faire rêver le public avec des cités perdues, des inventions improbables et des civilisations disparues.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1998

 

Gilles Penso

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THE GHOST OF SLUMBER MOUNTAIN (1919)

Le futur créateur des effets spéciaux du Monde perdu et de King Kong se lance dans une aventure préhistorique déjà très ambitieuse…

THE GHOST OF SLUMBER MOUNTAIN

 

1919 – USA

 

Réalisé par Willis O’Brien

 

Avec Alan V. Day, Chauncey A. Day, Herbert M. Dawley, Willis O’Brien

 

THEMA DINOSAURES

Passionné depuis son enfance par la préhistoire, Willis O’Brien profite de ses moments de pause dans le cabinet d’architecte qui l’emploie pour créer des figurines en argile de dinosaures et d’hommes des cavernes qu »il anime ensuite en stop-motion. Ces expériences avant-gardistes donneront naissance dès 1915 à une série de courts-métrages paléontologico-burlesques distribués par Thomas Edison. Très impressionné par ces petits films, le « couteau suisse » Herbert M. Dawley (ancien major militaire, ingénieur, sculpteur, opérateur de prises de vues, paléontologue amateur, producteur) propose à O’Brien un budget de trois mille dollars et un planning de trois mois pour écrire, réaliser et créer les effets spéciaux d’un film particulièrement ambitieux : The Ghost of Slumber Mountain. O’Brien accepte et commence à travailler sans scénario, en construisant son intrigue à l’aide de chapitres successifs. L’histoire tourne autour du vénérable Jack Holmes, à qui deux adolescents demandent une histoire. Jack raconte donc son bivouac dans les profondeurs de la forêt de la montagne du sommeil et de la vallée du rêve, traversée par la rivière de la paix. Dans un flash-back, il passe devant la cabane réputée pour être hantée d’un ermite nommé Mad Dick et y découvre un télescope. En regardant à travers, Jack voit un brontosaure de trente mètres de long qui broute dans la vallée puis disparaît dans une rivière. Puis un grand oiseau coureur, le diatryma, fait son apparition et attrape un serpent géant qui se tortille dans son bec et le dévore. Jack voit ensuite deux tricératops engagés dans un combat furieux. Le vainqueur est attaqué à son tour par un allosaure carnassier qui le tue et entreprend de le dévorer, à l’issue d’un combat qui constitue le morceau de bravoure du film. L’allosaure finit par voir Jack et se rue vers lui, prêt à le dévorer…

D’un point de vue technique, The Ghost of Slumber Mountain va plus loin que toutes les expériences précédentes de O’Brien et marque de vifs progrès. L’éclairage est naturaliste, les compositions extrêmement soignées et l’animation très fluide, préfigurant les tableaux surréalistes du Monde perdu, même si le dynamisme qui caractérisera les créatures de King Kong est encore loin. Nous sommes plus ici dans un registre contemplatif, comme si le principe du film consistait à donner un peu de volume et de vie à un livre pour enfants consacré aux animaux préhistoriques. La caméra se déplace à deux reprises en cours d’animation, une fois pour effectuer un panoramique d’un tricératops vers l’autre et une autre fois pour monter lentement le long du corps de l’allosaure et terminer sur sa tête menaçante, dans un des trop rares gros plans du film. Pour l’un d’entre eux, une tête d’allosaure de grande taille est mise à contribution. On note aussi l’usage astucieux de décors miniatures, de panoramas peints pour les arrière-plans et d’une fausse rivière en gélatine. Bref, l’inventivité d’O’Brien est sans cesse sollicitée.

La guerre des egos

Une célèbre polémique entoure la création de The Ghost of Slumber Mountain. Pendant très longtemps, l’histoire officielle voulut qu’O’Brien soit le réalisateur et animateur principal du film, Dawley se contentant de produire le film pour ensuite s’en attribuer tout le mérite en oubliant consciencieusement de citer son partenaire au générique. Son absence de scrupule aurait en outre poussé Dawley à mutiler le film livré par O’Brien (ramenant sa durée initiale de 45 minutes à 16 minutes, soit deux bobines) afin de récupérer les chutes pour son propre film Along the Moonbeam Trail. Aujourd’hui, grâce au travail minutieux d’historien mené par le paléontologue et créateur d’effets spéciaux Steve Czerkas (à qui nous devons notamment les séquences animées de La Planète des dinosaures), il convient de relire cet épisode de la vie de Willis O’Brien sous un angle moins manichéen. Il semblerait d’abord que le rôle d’Herbert Dawley sur la réalisation et l’animation de The Ghost of Slumber Mountain soit loin d’être négligeable, les deux hommes s’étant visiblement répartis les tâches. Mais le soir de la première, pour une raison qui reste obscure, O’Brien créa un matériel promotionnel oubliant volontairement de mentionner le nom de Dawley. C’est donc dans un élan de revanche que ce dernier retira le nom d’O’Brien du générique. Cette lutte d’ego n’entache pas le succès de The Ghost of Slumber Mountain qui est distribué en juin 1919 par la World Cinema Distributing Company du New Jersey, enchante les paléontologues du Musée Américain d’Histoire Naturelle et finit par rapporter au moins 100 000 dollars, soit plus de trente fois ce qu’il a coûté. Dawley en profite pour breveter le procédé de l’animation image par image et des figurines articulées, une démarche dont O’Brien ne s’était jamais soucié. Ce dernier s’apprête alors à relever le plus gros défi de sa carrière : donner vie à la ménagerie préhistorique du Monde perdu.

 

© Gilles Penso

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MONSTER IN THE CLOSET (1986)

Panique dans la ville : un monstre vorace et indestructible se cache dans les placards des citoyens et les massacre un par un…

MONSTER IN THE CLOSET

 

1986 – USA

 

Réalisé par Bob Dahlin

 

Avec Donald Grant, Denise DuBarry, Claude Akins, Howard Duff, Henry Gibson, Donald Moffat, Paul Dooley, John Carradine, Jesse White, Stella Stevens

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES

Monster in the Closet est le premier et seul film de Bob Dahlin, qui est pourtant loin d’être un débutant puisqu’il fut assistant réalisateur sur plus de quarante longs-métrages et séries TV (Damien : la malédiction 2, Justice pour tous, Popeye et tant d’autres). On le retrouvera aussi au poste de producteur associé sur Donjons et Dragons. Produit indépendamment avec un budget modeste, ce pastiche des films de monstres des années 50 se donne pourtant les moyens de ses ambitions. Plusieurs visages familiers agrémentent même le casting, comme Claude Akins (Tentacules, La Malédiction céleste) en shérif bourru, Henry Gibson (Les Blues Brothers, L’Aventure intérieure) en savant excentrique, Donald Moffat (L’Âge de cristal, The Thing) en général zélé, Howard Duff (Kramer contre Kramer, Sens unique) en curé bigot, Frank Ashmore (Y’a-t-il un pilote dans l’avion ?, la série V) en journaliste arriviste ou John Carradine (La Maison de Dracula, Hurlements) en vieil homme aveugle. Les curieux découvriront même un gamin blond qui joue ici son premier rôle et qui n’est autre que Paul Walker, la future star de Fast and Furious. Quant au monstre, il est incarné par Kevin Peter Hall, habitué à cette discipline puisqu’il entra aussi dans la peau des créatures de Bigfoot et les Henderson, Terreur extraterrestre et Predator. Tourné en 1983, Monster in the Closet ne sortira finalement que trois ans plus tard, via une distribution assurée par les joyeux lurons de la compagnie Troma.

Dans la petite ville de Chestnut Hills, en Californie, trois personnes coup sur coup ont été assassinées par une créatures invisible cachée dans leur placard. Notre héros est Richard Clark (Donald Grant), un journaliste de San Francisco jusqu’alors cantonné aux nécrologies et autres entrefilets sans importance. Son look évoque beaucoup celui de Clark Kent, ce qui n’est sans doute pas un hasard, étant donné le nom de famille du personnage. Par ailleurs, un gag récurrent le montrera retirer ses lunettes et provoquer d’étranges réactions autour de lui. Toujours est-il que ce sympathique gratte-papier apprend l’existence des meurtres mystérieux et décide d’aller mener l’enquête, convaincu qu’il tient enfin le sujet qui pourrait lancer sa carrière. En arrivant à Chestnut Hills, Richard fait la connaissance de Diane Bennett (Denise DuBarry), professeure de biologie, ainsi que de son jeune fils surdoué, surnommé « Professor » (Paul Walker). Bientôt, d’autres meurtres tout aussi spectaculaires et inexpliqués frappent la ville. La police est sur les dents et l’armée débarque avec l’artillerie lourde pour en découdre une bonne fois pour toute. Mais le monstre semble totalement indestructible…

L’étrange créature du placard

Bête et méchant, le film n’épargne personne : ni les petites filles, ni les infirmes, ni les chiens. Pour autant, le gore qui tache et l’humour en-dessous de la ceinture qu’on associe habituellement aux films Troma sont aux abonnés absents. De ce point de vue, Monster in the Closet reste très « sage » et se donne même les allures d’une superproduction, avec des figurants en grand nombre, un déploiement massif d’arsenal militaire et une généreuse dose d’explosions. Fort de sa longue expérience, Bob Dahlin sait visiblement y faire. Le monstre, lui, ressemble à ce qu’il est : un acteur dans un costume en caoutchouc. Son design, œuvre du talentueux William Stout (Conan le barbare, Le Retour des morts-vivants), s’avère surprenant. Bipède, bossu, il affiche une gueule reptilienne énorme aux dents articulées, de laquelle surgit une seconde gueule, façon Alien, pour frapper ses victimes. Monster in the Closet multiplie d’ailleurs les clins d’œil parodiques (la douche de Psychose, la communication en musique de Rencontres du troisième type, le final de King Kong) et s’amuse avec le gag récurrent des textes qui s’affichent régulièrement à l’écran (pour indiquer les dates, les heures, les lieux, ou toutes sortes d’informations facultatives). Toutes ces facéties sont distrayantes, certes, mais pas foncièrement hilarantes. Nous sommes loin de la virtuosité comique du trio Zucker-Abrahams-Zucker. Le film de Dahlin présente tout de même le mérite de nous montrer une créature originale qui présente la singularité de voyager de placard en placard comme s’il s’agissait de portes permettant de se projeter d’un monde parallèle à l’autre. L’équipe de Pixar s’en serait-elle inspiré pour Monstres et compagnie ? Allez savoir…

 

© Gilles Penso

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PIGS, LES MONSTRES SANGLANTS (1973)

Depuis que ses cochons ont goûté accidentellement à la chair humaine, un homme taciturne les nourrit exclusivement avec des cadavres…

PIGS

 

1973 – USA

 

Réalisé par Marc Lawrence

 

Avec Marc Lawrence, Toni Lawrence, Jesse Vint, Catherine Ross, Paul Hickey, Iris Korn, Walter Barnes, Erik Holland, William Michael, Jim Antonio, Bone Adams

 

THEMA MAMMIFÈRES I TUEURS

Spécialisé dans les rôles de gangsters et de malfrats depuis le début des années 30, l’acteur Marc Lawrence finit par diversifier son registre et passe même à la mise en scène pour signer une vingtaine d’épisodes de séries TV. Pigs est son second long-métrage, après le polar Tendre garce en 1965. Moins film d’attaque animale que drame horrifico-psychologique, cette œuvre étrange aura eu du mal à se positionner sur le marché du cinéma d’exploitation, ce qui explique la multitude de titres dont elle fut affublée au fil de ses sorties successives les années suivantes. Lancé sur les écrans américains une première fois en mai 1973 sous le titre Pigs, le film change ensuite de nom pour devenir tour à tour Daddy’s Deadly Darling, Daddy’s Girl, The 13th Pig, Blood Pen, Horror Farm, Roadside Torture Chamber, The Killer, The Killers, Lynn Hart, The Strange Love Exorcist, The Strange Exorcism of Lynn Hart ou encore The Secret of Lynn Hart. Cette infinité d’appellations prouve la difficulté des distributeurs à faire entrer le film dans une case bien spécifique, d’où ces tentatives étranges de surfer tour à tour sur les succès de Massacre à la tronçonneuse, Vendredi 13 ou L’Exorciste. Les copies sont parfois même modifiées ou remontées pour mieux coller aux titres. En France, ce shocker d’un genre inhabituel sera exploité sous le nom de Pigs, les monstres sanglants, ou Les Monstres sanglants tout court.   

Des deux côtés de la caméra, Marc Lawrence incarne Zambrini, un homme taciturne et buriné qui vit dans une région rurale de Californie, où il tient un petit restaurant isolé fréquenté principalement par les ouvriers des champs pétrolifères. Depuis que les douze cochons qu’il garde dans un enclos ont accidentellement dévoré le corps d’un vagabond et y ont pris goût, Zambrini les nourrit désormais avec des cadavres fraîchement déterrés, qu’il semble se procurer en profanant des tombes. C’est du moins ce que pensent ses deux voisines (Catherine Ross et Iris Korn), importunées par les couinements incessants, toujours promptes à colporter les histoires les plus fantaisistes à l’encontre de cet ancien acrobate de cirque. Le shérif du coin, Dan Cole (Jesse Vint), enquête suite à leurs accusations sans jamais parvenir à recueillir le moindre indice suspect. C’est dans cette atmosphère délétère que débarque Lynn Webster (Toni Lawrence), une inconnue qui se présente au restaurant à la recherche d’un travail et d’un endroit où loger. Sans lui poser la moindre question sur son identité ou son passé, Zambrini lui offre immédiatement une chambre et un emploi de serveuse. À partir de là, la situation va dégénérer lentement mais sûrement…

Un petit groin de paradis

Tout le film baigne dans une ambiance bizarre et indéfinissable, et l’on comprend aisément l’embarras des équipes marketing chargées d’en faire la promotion. Nous sommes finalement ici beaucoup plus proches de Psychose que d’un « Cochon des Baskerville » ou d’une variante porcine de Willard. Féru d’expérimentations singulières, Marc Lawrence contamine la bande son avec une berceuse entêtante, tente des effets de montage perturbants (la femme qui s’éveille en sursaut d’un cauchemar et dont les hurlements s’intercalent avec les cris des cochons dans la porcherie) ou abuse des gros plans au grand-angle pour mieux cerner le déséquilibre de ses personnages. Car Lynn, la jeune inconnue dont nous suivons l’arrivée dans ce « petit coin de paradis », semble trimballer un traumatisme profondément enfoui qui ne demande qu’à ressurgir. D’où les voix lugubres et les mugissements obsédants qui viennent régulièrement la hanter. Le taiseux Zambrini a manifestement lui aussi des fêlures à masquer. Ces deux êtres inadaptés vont donc se rapprocher et quasiment nouer les liens fragiles d’une famille recomposée. Le fait que Marc Lawrence incarne Zambrini et donne à sa propre fille le rôle de Lynn accentue évidemment cette sensation. Finalement, les monstres sanglants que nous promet le titre français sont moins les cochons que les humains. Comme dans Le Crocodile de la mort de Tobe Hooper, les bêtes ne sont là que pour masquer les méfaits de leurs gardiens bipèdes et absorber leurs péchés. Les spectateurs amateurs de films de monstres en seront pour leurs frais, mais ceux qui apprécient les portraits de psychopathes et de désaxés y trouveront sans doute leur compte.

 

© Gilles Penso

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