PICNIC À HANGING ROCK (1975)

Dans l’Australie de 1900, trois élèves d’un internat pour jeunes filles partent explorer une formation rocheuse et disparaissent inexplicablement…

PICNIC AT HANGING ROCK

1975 – AUSTRALIE

Réalisé par Peter Weir

Avec Rachel Roberts, Dominic Guard, Helen Morse, Jacki Weaver, Anne-Louise Lambert, Margaret Nelson, John Jarratt, Wyn Roberts, Karen Robson, Christine Schuler

THEMA MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS

En découvrant le roman Picnic à Hanging Rock de Joan Lindsay, publié en 1967, la productrice Patricia Lovell décide d’en tirer une adaptation cinématographique. Si elle jette son dévolu sur le réalisateur Peter Weir, c’est sur la foi de son moyen-métrage Homesdale. Entretemps, Weir réalise Les Voitures qui ont mangé Paris et s’apprête à devenir l’une des figures de proue majeures du cinéma de genre australien, avant de s’installer à Hollywood pour signer quelques merveilles comme Witness, Le Cercle des poètes disparus ou Truman Show. Même si le livre prétend s’inspirer de faits réels, il s’agit en fait d’une pure fiction, l’ambiguïté étant savamment entretenue par la romancière et son éditeur. « Que Picnic at Hanging Rock relève de la réalité ou de la fiction, c’est à mes lecteurs d’en juger », affirme Joan Lindsay au début de sa préface. « Étant donné que ce pique-nique fatidique eut lieu en 1900 et que tous les personnages qui apparaissent dans ce livre sont morts depuis longtemps, cela n’a guère d’importance. » Ce joli coup marketing fera son petit effet. Tourné en six semaines, Picnic à Hanging Rock sollicite beaucoup d’actrices débutantes pour incarner les adolescentes au cœur du récit. La spontanéité obtenue est payante mais oblige Weir à opter pour quelques compromis, comme la suppression de nombreux dialogues ou la post-synchronisation de certains personnages par des comédiennes plus confirmées.

Les premiers mots qu’on entend dans le film installent d’emblée un climat insolite, puisqu’il s’agit d’une réinterprétation d’un célèbre ver d’Edgar Poe: « Ce que nous voyons et ce que nous semblons être ne sont qu’un rêve, un rêve dans un rêve. » L’intrigue se déroule en l’an 1900 dans l’Appleyard College, un internat privé pour jeunes filles situé à Victoria, en Australie, et dirigé avec autorité par la très stricte Madame Appleyard (Rachel Roberts). Le jour de la Saint-Valentin, les élèves partent en pique-nique à Hanging Rock, près du mont Macedon, accompagnées par leurs enseignantes. Un premier phénomène bizarre se manifeste aussitôt lorsque toutes les montres s’arrêtent à midi. « Peut-être quelque chose de magnétique » dit alors le cocher, faute d’une meilleure explication. Pour tromper l’ennui de cette longue journée qui s’étire, quatre jeunes filles demandent l’autorisation d’aller observer le « rocher suspendu » d’un peu plus près. Mais cette petite promenade prend une tournure inattendue. Lorsqu’elles arrivent quasiment au sommet, qu’elles se déchaussent et s’allongent pour une sorte de communion mystique avec la nature, Peter Weir accentue le caractère étrange de la situation : le vent souffle de manière presque surnaturelle, les insectes et les reptiles font irruption dans le décor et l’image elle-même s’altère, comme si une chape de chaleur anormale nimbait les lieux. Soudain, trois des filles entrent dans une sorte de transe, montent jusqu’au sommet… et se volatilisent sans explication.

La faille

Toute en retenue, la mise en scène extrêmement élégante de Peter Weir nous donne  souvent le sentiment de contempler une série de tableau impressionnistes. C’est d’ailleurs l’une des influences majeures du réalisateur et de son chef opérateur Russell Boyd, l’autre étant le travail du photographe David Hamilton. En plaçant un voile de mariée devant l’objectif de la caméra, Boyd obtient un rendu visuel éthéré et onirique qui devient la signature visuelle du film. Cette imagerie inspirera largement le Virgin Suicides de Sofia Coppola. L’atmosphère de Picnic à Hanging Rock doit aussi beaucoup à la flûte de pan de George Zamfir (Le Grand blond avec une chaussure noire, Il était une fois en Amérique, Karate Kid) qui accompagne de nombreuses séquences contemplatives, le reste de la bande originale intégrant des compositions originales de Bruce Smeaton mais aussi des extraits de Bach, Mozart, Tchaikovsky et Beethoven. Comme en écho à la phrase de Poe en exergue du film, le « rocher suspendu » qui donne son titre au film est un décor surréaliste qui semble presque échappé d’un rêve : une masse rocheuse incongrue émergeant de la végétation. Mais Weir n’aborde jamais le fantastique frontalement. En ce domaine, il adopte une démarche « feutrée » et laisse l’imagination du spectateur faire le plus gros du travail. Cette gestion inhabituelle du décollement de la réalité annonce certaines des futures expérimentations de David Lynch. Face à la disparition inexpliquée des élèves de l’internat, toutes les explications semblent envisageables, de la plus triviale (un kidnapping, une chute dans un trou) à la plus fantaisiste (une faille spatio-temporelle, un phénomène paranormal inexpliqué). C’est justement dans la préservation du mystère que le film puise sa force et sa beauté. Énorme succès public et critique, Picnic à Hanging Rock contribuera largement à attirer l’attention internationale sur la Nouvelle Vague australienne, alors en plein essor.

© Gilles Penso

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L’ÎLE DE L’ÉPOUVANTE (1970)

Mario Bava signe sans conviction ce slasher langoureux dans lequel un groupe d’amis réunis sur une île sont massacrés les uns après les autres…

5 BAMBOLE PER LA LUNA D’AGOSTO

1970 – ITALIE

Réalisé par Mario Bava

Avec William Berger, Ira von Fürstenberg, Edwige Fenech, Howard Ross, Helena Ronee, Teodoro Corrà, Ely Galleani, Edith Meloni, Mauro Bosco, Maurice Poli

THEMA TUEURS

En découvrant le scénario de L’île de l’épouvante écrit par Mario di Nardo, les producteurs Mario et Pietro Bregni décident de l’acheter pour pouvoir capitaliser sur la présence de plusieurs actrices prometteuses et peu avares de leurs charmes, notamment Edwige Fenech et Ira von Fürstenberg (cette dernière devenant au passage l’un des principaux investisseurs du film). Le premier réalisateur envisagé semble avoir été Guido Malatesta (Maciste contre les monstres), mais il quitte la production quelques jours à peine avant le début du tournage. C’est donc en désespoir de cause que Mario Bava est appelé à la rescousse. Pas du tout emballé par le scénario, qui lui semble être un plagiat sans saveur des Dix petits nègres d’Agathe Christie, Bava apprend en outre qu’il va devoir composer avec une équipe technique et des acteurs déjà prêts à tourner, et qu’il n’aura que très peu de temps pour retravailler le script. Mais après le succès très modéré de Danger Diabolik, le réalisateur du Masque du démon a besoin de se refaire une santé et accepte un peu à contrecœur, à condition d’être payé d’avance. Il parvient tout de même à imposer la présence de son directeur de la photographie Antonio Rinaldi et à faire quelques  petites retouches sur le scénario. Il regrettera tout de même cette expérience, considérant souvent avec le recul que L’île de l’épouvante est le plus mauvais film de sa carrière.

Tourné en 19 jours, principalement sur la côte de Torre Astura, L’Île de l’épouvante porte un titre original aux connotations torrides (qu’on pourrait traduire par « Cinq jeunes filles dans une nuit chaude d’été »), mais il ne s’y passe rien de bien excitant. L’intrigue se situe sur une petite île, dans la résidence privée du riche industriel George Stark (Teodoro Corrà). Là, un groupe de personnes, dont le scientifique Gerry Farrell (William Berger), s’est réuni pour un week-end. Au lendemain de la première nuit, Farrell est furieux de découvrir que Stark et les autres invités ont organisé ce séjour dans le seul but de le persuader de vendre sa dernière invention, une formule pour une résine industrielle révolutionnaire. Or il refuse de la divulguer en raison du décès de son collègue survenu lors de sa mise au point. Alors que tout le monde ou presque semble coucher avec tout le monde et que les intrigues de soap opéra s’entremêlent entre les protagonistes, un premier meurtre survient : Charles (Mauro Bosco), le domestique des Stark. D’autres s’enchaînent bientôt sur un rythme de plus en plus soutenu, sans qu’il semble possible de deviner l’identité de l’assassin…

« Les assassins tuent ! »

Extrêmement marqué par son époque (les tenues, les décors, la musique, les coups de zoom intempestifs), L’Île de l’épouvante était probablement déjà daté au moment de sa sortie. La séquence de danse psychédélique qui ouvre le film, au milieu d’un groupe d’amis qui nous semblent plus blasés les uns que les autres, donne le ton et traîne tellement en longueur qu’on y décèle déjà un besoin désespéré de combler le vide scénaristique en faisant du remplissage. Le fait qu’aucun des personnages du film ne soit sympathique, appâté soit par l’argent, soit par le sexe, soit par les deux, n’est pas inintéressant. Mais les acteurs jouent de manière si outrancière et leurs réactions sont tellement illogiques qu’il nous est très difficile d’entrer dans ce huis-clos biscornu. Et que dire de ces dialogues d’une platitude vertigineuse (« Les assassins tuent ! ») ou de cette musique « easy listening » qui accompagne l’ensemble du film sans laisser la possibilité à Bava d’installer la moindre tension dramatique ? L’une des répliques de Trudy (Ira von Fürstenberg), « Tout le monde semble attendre quelque chose qui n’arrive jamais », s’applique à merveille à ce que nous ressentons face à L’Île de l’épouvante, tant l’histoire peine à nous captiver. Quelques idées poétiquement macabres surnagent, comme la « danse » des cadavres enveloppés dans du plastique qui sont suspendus dans la chambre froide, aux accents d’une sorte de valse dissonante, mais c’est hélas insuffisant pour maintenir l’intérêt des spectateurs. D’autant que la révélation finale nous laisse gentiment indifférents. Tout au plus verra-t-on dans cette Île de l’épouvante un brouillon de La Baie sanglante, que Mario Bava réalisera l’année suivante.

© Gilles Penso

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L’ÎLE INCONNUE (1948)

Des explorateurs qui ont sans doute trop vu King Kong se rendent sur une île perdue peuplée par des dinosaures en caoutchouc…

UNKNOWN ISLAND

 

1948 – USA / GB

 

Réalisé par Jack Bernhard

 

Avec Richard Denning, Virginia Grey, Barton MacLane, Philip Reed, Richard Wessel, Phil Nazir, Daniel White, Ray Corrigan, Snub Pollard, Harry Wilson

 

THEMA DINOSAURES

L’Île inconnue est un projet porté par la société de production d’Albert Jay Cohen – dont il s’agit à notre connaissance du seul long-métrage – et distribué par Film Classics, Inc. Créée en 1943, cette compagnie de distribution se spécialise d’abord dans la réexploitation de films indépendants et de productions acquises auprès des grands studios, avant de devenir un diffuseur de films à petit budget. L’Île inconnue s’inscrit dans la grande tradition des récits de « continents oubliés », popularisés par Le Monde perdu et King Kong. Comme ses prestigieux modèles, il raconte la découverte d’un territoire isolé où survivent des créatures préhistoriques. Mais le film de Jack Bernhard se distingue par un choix rare pour ce type de production à l’époque : le tournage en couleur. Soucieux d’offrir un spectacle ambitieux, Albert Jay Cohen opte pour le procédé Cinecolor, moins coûteux et plus simple à mettre en œuvre que le Technicolor. Si cette technologie confère aujourd’hui au film un aspect parfois étrange et délavé, elle constituait alors un véritable argument publicitaire. La promotion annonçait une production d’une ampleur exceptionnelle, prétendant qu’il avait fallu une année entière pour la réaliser. En réalité, le tournage débute en mai 1948 sous le titre The Unbelievable et s’achève rapidement, puisque le film sort à peine cinq mois plus tard. Faute de budget suffisant, la plupart des scènes avec les acteurs sont tournées aux General Service Studios d’Hollywood, dans des décors exigus qui imposent de nombreux plans rapprochés. Seule une seconde équipe est envoyée en extérieur, principalement à Palmdale et dans le ranch appartenant à l’acteur Ray Corrigan.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’aviateur Ted Osborne (Philip Reed) aperçoit au cours d’une mission une île inconnue perdue au milieu du Pacifique Sud. Convaincu d’y avoir vu d’étranges créatures préhistoriques, il décide de monter une expédition afin de percer son mystère. Accompagné de sa fiancée Carole (Virginia Grey), du capitaine Tarnowski (Baron MacLane), de son second Sanderson (Dick Wessel) et d’un équipage malais, il met le cap vers ce territoire oublié du monde. Parmi les membres de l’expédition se trouve également John Fairbanks (Richard Denning), un ancien marin alcoolique marqué à jamais par un précédent naufrage sur l’île. Seul survivant de son équipage, il accepte malgré lui d’y retourner pour servir de guide. À bord, la tension ne tarde pas à s’installer. Les marins pressentent qu’un danger les attend et une mutinerie manque d’éclater. À peine arrivés, les explorateurs découvrent que les récits d’Osborne étaient bien réels. L’île est peuplée de créatures disparues depuis des millions d’années. Alors qu’Osborne est obsédé à l’idée de les photographier pour devenir célèbre et que Tarnowski rêve de ramener un spécimen vivant pour faire fortune, les monstres s’apprêtent à faire virer cette expédition au cauchemar…

Caoutchousaures

Après un quart d’heure de mise en bouche situé dans une taverne de Singapour où nous sont présentés les cinq protagonistes, puis dix minutes résumant le voyage en mer (garni de rebondissements conçus pour maintenir l’attention), nos protagonistes approchent enfin de la fameuse île. Les premiers brontosaures que nous distinguons, agitant leur cou en s’immergeant dans l’eau, traduisent immédiatement leur nature de petites marionnettes, mais ils se révèlent assez fidèles aux peintures paléontologiques de l’époque et maintiennent donc un semblant d’illusion. Plus sommaires, les dimétrodons qui surgissent peu après ouvrent et ferment leur mâchoire mécanique puis glissent bizarrement sur le sol de la jungle miniature. Mais quand interviennent les cératosaures – que notre « expert » identifie comme des tyrannosaures -, rien ne va plus. Il s’agit en fait d’hommes montés sur des échasses et affublés de costumes en caoutchouc conçus par Ellis Burman et Howard A. Anderson. Ces bêtes ridicules provoquent aussitôt des fous rires irrépressibles, surtout lorsqu’un paresseux/orang-outang géant (joué par Ray Corrigan dans un costume en fourrure orange) vient se joindre à la fête. Les humains n’étant pas beaucoup plus crédibles que les monstres préhistoriques (notamment Fairbanks qui passe sans transition du statut d’homme traumatisé et alcoolique à celui de fier gaillard beau parleur et sûr de lui), cette piteuse imitation de King Kong n’a pas grand-chose pour retenir l’attention – si ce n’est son énorme potentiel comique involontaire.

 

© Gilles Penso

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SACCHARINE (2026)

Complexée par son physique, une étudiante en médecine expérimente des pilules amaigrissantes au résultat inattendu… et terrifiant !

SACCHARINE

2026 – AUSTRALIE

Réalisé par Natalie Erika James

Avec Midori Francis, Danielle Macdonald, Madeleine Madden, Robert Taylor, Showko Showfukutei, Octavia Barron Martin, Anna Adams, Annie Shapero, Louisa Mignone

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I FANTÔMES

Natalie Erika James carbure au cinéma d’horreur. Après une série de courts-métrages dans les années 2010, elle passe au format long avec le drame surnaturel Relic puis avec L’Appartement 7A, audacieuse prequel de Rosemary’s Baby. Son troisième long-métrage aborde frontalement le mal-être consécutif au rejet de son propre corps et aux canons de beauté physique imposés par la société contemporaine. Ce sujet sensible, déjà abordé par des réalisatrices aux univers aussi radicaux que Coralie Fargeat (The Substance) ou Emilie Blichfeldt (The Ugly Stepsister), prend une nouvelle tournure dans Saccharine, nourrie par des angoisses très intimes. « Je pense que, d’une certaine manière, j’écris ce film depuis de nombreuses années », raconte Natalie Erika James. « Une grande partie s’inspire de mon expérience personnelle : j’ai grandi avec des parents qui se situaient vraiment aux antipodes l’un de l’autre dans leur rapport à la nourriture. Je pense donc que j’ai toujours su que je voulais m’attaquer à ce sujet » (1) Persuadée que l’horreur reste le genre idéal pour transcender le thème du trouble alimentaire, elle y injecte certaines composantes des histoires de possessions diaboliques. « C’est comme faire des choses alors qu’une partie de votre cerveau vous dit “arrête“, tandis que l’autre, la partie primitive, vous dit “continue“ », reprend-elle. « J’ai donc eu l’impression que la meilleure manière d’extérioriser ce sentiment intérieur était de convoquer une figure spectrale. » (2) Et pour enrichir son propos, la réalisatrice détourne un classique du genre qu’elle accommode à sa sauce: Le Portrait de Dorian Gray.

Hana (Midori Francis) est mal dans sa peau. Très attirée physiquement par Alanya (Madeleine Madden), la coach sportive dont elle suit le programme du mieux qu’elle peut, cette jeune étudiante en médecine a un véritable problème dans son rapport à la nourriture et essaie de maigrir, en vain. Lorsqu’un soir elle rencontre Melissa (Annie Shapero), une de ses anciennes amies jadis obèse et désormais taillée comme un mannequin, elle découvre son secret: un régime spécial à base de pilules amaigrissantes non officiellement reconnues par la médecine mais visiblement très efficaces. En les analysant, elle découvre qu’elles sont conçues à base de cendres humaines. Poussée par la curiosité, Hana subtilise un morceau d’os issu d’un cadavre qu’elle et ses camarades étudient en cours de médecine, le réduit en cendres, fabrique à partir du résultat obtenu plusieurs pilules et commence à les ingérer. Le résultat ne se fait pas attendre: elle perd du poids de manière visible. Mais il y a évidemment une contrepartie inattendue.

Mange tes morts !

Le point de départ de Saccharine n’est pas sans évoquer celui de Limitless: le protagoniste au bord du gouffre, la rencontre inopinée avec une vieille connaissance, l’apparition bien commode d’une pilule magique censée régler tous les problèmes, les premiers effets spectaculairement efficaces… et le redoutable revers de la médaille. Sauf qu’ici, on ne cherche pas à décupler l’intelligence mais à modifier le corps pour le conformer aux attentes guidées par un diktat esthétique consensuel. Lorsque la cure amaigrissante commence, c’est surtout à The Ugly Stepsister que l’on pense, notamment via cet effet sonore récurrent accentuant les gargouillements du ventre de notre héroïne, signal de sa fringale croissante. La mise en scène inventive de Natalie Erika James joue avec la confusion des sens: le réel et l’irréel s’emmêlent, les corps que les étudiants dissèquent finissent par ressembler à de la nourriture, l’acte de manger prend des atours à la fois horrifiques et orgasmiques. Mais au-delà du « body horror » féminin, Saccharine ajoute des ingrédients appartenant à un autre sous-genre très codifié: l’histoire de fantômes. Lorsqu’Hana, au cœur de sa diète malsaine (à mi-chemin entre l’anthropophagie et la nécrophagie), est soudain hantée par le cadavre obèse dont elle a récupéré des os pour sa recette miracle, l’intrigue bascule. S’agit-il d’hallucinations, de matérialisations d’une sorte de culpabilité… ou d’une hantise tangible ? L’esprit de la défunte s’est-il attaché spirituellement à celle qui a décidé d’ingérer des parties de son corps ? Ce mélange inhabituel des genres n’est pas le moindre atout de Saccharine, dont l’intrigue finit hélas par patiner un peu mais dont le final intense nous laisse sous le choc.

(1) et (2) Extraits d’une interview publiée sur Scriptmag en mai 2026

© Gilles Penso

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MARSUPILAMI (2025)

13 ans après Alain Chabat, Philippe Lacheau s’empare à son tour de l’animal fantastique imaginé par Franquin pour une nouvelle comédie absurde…

MARSUPILAMI

 

2025 – FRANCE

 

Réalisé par Philippe Lacheau

 

Avec Philippe Lacheau, Jamel Debbouze, Tarek Boudali, Elodie Fontan, Julien Arruti, Alban Ivanov, Corentin Guillot, Reem Kherici, Jean Reno, Gérard Jugnot, Didier Bourdon

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

Pour Philippe Lacheau, écrire et réaliser Marsupilami n’est pas seulement un rêve d’enfant qui se réalise, c’est une revanche inespérée. « En 2011, j’ai fait le casting du film d’Alain Chabat », raconte-t-il. « À l’époque, j’étais vraiment au fond du trou, sans boulot, sans argent, et je comptais vraiment là-dessus. D’autant que j’étais très fan de Chabat et de Jamel Debbouze. J’ai passé le casting avec Max Boublil, je ne sais plus pour quel rôle. Mais on ne nous a pas retenus. Du coup, en me retrouvant quelques années plus tard à co-écrire et à réaliser le Marsupilami, j’avais forcément plus de chances d’avoir le rôle ! » (1) Déjà producteur et distributeur de Sur la piste du Marsupilami en 2012, c’est Pathé qui se tourne vers Lacheau pour cette nouvelle version. Le studio français mise en effet beaucoup sur l’énorme cote de popularité de « la bande à Fifi », toujours vivace depuis leurs premiers succès Babysitting et Alibi.com. Lacheau et sa petite troupe sont à leurs yeux les candidats idéaux pour donner une nouvelle vie à l’animal imaginaire inventé en 1952 par le génial Franquin, à l’époque simple « bouche-trou » (selon les propres termes de son créateur) conçu pour dynamiser une des aventures de Spirou et Fantasio. Si le Marsupilami de 2026 n’est ni une suite, ni un remake de celui de Chabat, un étonnant point commun relie directement les deux films : Jamel Debbouze, qui retrouve le personnage de Pablito Camaraon et partage donc l’affiche du film avec Lacheau et ses comparses habituels : Tarek Boudali, Elodie Fontan et Julien Arruti.

L’ombre de Babysitting plane dès les prémices du film, puisqu’une caméra de surveillance y dévoile – selon les codes du « found footage » – la gaffe de David Ticoule (Lacheau), employé d’un zoo qui détraque par mégarde le système de fermeture centralisée des cages et libère donc dans la ville tous les animaux sauvages. Cette entame amusante, couplée aux vacheries que Ticoule et son ex-femme se font depuis leur séparation (elle fait peindre un homme assis aux toilettes sur la portière de sa voiture côté conducteur, il fait tailler sa haie en forme de doigt d’honneur), nous procure une bonne dose de rires simples et primaires mais efficaces. Le reste du film, hélas, souffre d’une balourdise généralisée qui ne joue pas beaucoup en sa faveur. Les gags y sont souvent poussifs (la bêtise congénitale du collègue de travail joué par Julien Arruti, la susceptibilité à répétition du chanteur has-been qu’interprète Tarek Boudali) et les nombreuses guest-stars sollicitées (Jean Reno, Gérard Jugnot, Didier Bourdon, Vincent Desagnat) assurent le service minimum. Tout le monde a l’air de bien s’amuser, certes, mais l’enthousiasme ne se communique pas si facilement avec les spectateurs en droit d’attendre une écriture un peu plus solide.

Dans le sillage d’E.T.

Ce qui saute aux yeux, en tout cas, c’est le fait que Philippe Lacheau ne se soit visiblement toujours pas remis de son tout premier choc cinématographique : E.T. l’extra-terrestre. Les références et les hommages aux classique de Spielberg abondent en effet dans ce Marsupilami, témoin d’une démarche sincère à défaut d’être pleinement aboutie. C’est d’E.T. que viennent ces parents divorcés qui se déchirent, ce petit garçon perdu en quête d’un ami imaginaire, cette petite créature conçue majoritairement grâce à des marionnettes animatroniques (avec tout de même le renfort des images de synthèse pour les actions les plus dynamiques) et bien sûr cette poursuite à vélo ultra-référentielle au cours de laquelle les compositeurs Maxime Desprez et Michaël Tordjman tentent de tutoyer le lyrisme de John Williams. La « cinéphilie vidéoclub » de Lacheau le pousse à multiplier d’autres clins d’œil, notamment à Gremlins, Jurassic Park, Titanic et Le Grand bleu. A vrai dire, il n’est pas simple de savoir quel est le cœur de cible du film. La mignonnerie véhiculée par la petite bête et par son nouveau confident et complice vise de toute évidence le tout jeune public. Mais Lacheau se lâche aussi côté gags en dessous de la ceinture (l’érection du Marsupilami, l’Ecossais en kilt qui s’exhibe devant un groupe d’enfants, une épilation du maillot qui tourne mal) destinés de toute évidence à la tranche d’âge du dessus. Perplexes face à ce spectacle hybride pas tellement convainquant, on retiendra tout de même quelques idées de mise en scène originales, comme le combat contre les mercenaires filmé depuis le point de vue du Marsupilami, ou les séquences d’action jouées au ralenti par Alban Ivanov après que ce dernier ait été imbibé avec des « gênes de paresseux ».

 

(1) Extrait d’une interview par Sonia Devillers diffusée sur France Inter en janvier 2026.

 

 

© Gilles Penso

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EEGA, LA MOUCHE VENGERESSE (2012)

Un homme brutalement assassiné se réincarne en mouche et met tout en œuvre pour se venger de son meurtrier !

EEGA

 

2012 – INDE

 

Réalisé par S.S. Rajamouli

 

Avec Kiccha Sudeep, Nani, Samantha Ruth Prabhu, Hamsa Nandini, Crazy Mohan, Santhanam, Adithya Menon, Chandra Sekhar, Srinivasa Reddy, Sivannarayana

 

THEMA INSECTES ET INVERTÉBRÉS

C’est K. V. Vijayendra Prasad, scénariste et réalisateur de nombreuses superproductions indiennes, qui commence à développer l’idée folle d’Eega au milieu des années 90. Il envisage alors une comédie déjantée dans laquelle une mouche chercherait à se venger d’un être humain. Plus tard, il tente de réadapter ce concept sur une tonalité plus sombre, dans le contexte d’un récit situé au cœur de l’Amérique des années 1830. Cette fois-ci, il s’agit de l’histoire d’un garçon afro-américain qui meurt en tentant de libérer sa famille de l’esclavage et se réincarne en mouche. Mais le projet n’avance pas beaucoup plus… jusqu’à ce que S.S. Rajamouli, le propre fils de Vijayendra Prasad, s’empare du projet. Sur le point de devenir l’un des cinéastes indiens les plus populaires de sa génération, notamment grâce aux spectaculaires RRR et La Légende de Baahubali, Rajamouli vient alors de terminer la comédie dramatique Maryada Ramena et décide de faire d’Eega son neuvième long-métrage. Et pour donner à ce film un maximum d’ampleur – notamment dans le sud de l’Inde -, il décide de le tourner à la fois en télougou et en tamoul. Toutes les scènes de dialogue sont donc filmées deux fois, une dans chaque langue. Extrêmement ambitieux, le film intègre plus de 2000 plans truqués, notamment des images de synthèse qui à elles seules occupent quasiment 60% du métrage total. Eega s’annonce donc comme une expérience cinématographique inédite.

À Hyderabad, Nani, un fabriquant de feux d’artifice, est follement amoureux de sa voisine Bindu, une artiste spécialisée dans les œuvres miniatures qui consacre son temps à une association à but caritatif. Bindu partage ses sentiments, mais aucun des deux n’ose les avouer. Lorsqu’elle sollicite un don auprès de Sudeep, un puissant industriel qui cache ses nombreuses activités criminelles derrière un masque de respectabilité, celui-ci tombe immédiatement sous son charme. Malgré sa générosité apparente, ses tentatives de séduction restent sans effet : Bindu ne voit en lui qu’un bienfaiteur. Tout bascule lorsque Sudeep découvre l’attirance réciproque entre elle et Nani. Dévoré par la jalousie, habitué à ce qu’aucune femme ne lui résiste, il décide d’éliminer son rival. Il fait donc enlever Nani et l’assassine sauvagement dans la forêt. Mais avant de rendre son dernier souffle, Nani jure de se venger de son meurtrier et de protéger Bindu. Son serment traverse la mort elle-même. Il se réincarne en effet sous la forme d’une mouche et entreprend alors une mission improbable : faire tomber l’homme le plus puissant de la ville.

Mandibules

Eega semble avoir fait de l’outrance son maître mot : le jeu des acteurs, le montage, les mouvements de caméra, la musique, les effets sonores, les chorégraphies, les chansons qui scandent le récit pour traduire les pensées des personnages, tout ici est poussé à l’extrême. Mais c’est aussi ce qui fait le charme du film, l’éloignant définitivement des canons imposés par la cinématographie anglo-saxonne. Nous sommes clairement ici dans une autre représentation de la réalité, plus excessive et plus poétique. Le genre auquel appartient Eega échappe lui-même à toutes les règles, puisque nous voilà face à une œuvre hybride se réclamant à la fois de l’histoire de gangsters, de la comédie burlesque, du film musical, de la romance, du drame… et de la fable surnaturelle. L’entrée du récit dans le fantastique pur se pare d’une imagerie totalement féerique : l’âme de Nani se mue en forme éthérée et lumineuse qui plane au-dessus de son corps, puis plonge dans la terre et entre dans une larve avant de renaître sous forme de mouche. Certes, les images de synthèse ne sont pas d’une grande finesse et manquent souvent de réalisme. Il n’empêche que Rajamouli nous captive dès les premières minutes de son métrage et ne nous lâche plus, rejouant à sa manière l’éternel combat de David contre Goliath. Le film va jusqu’au bout de son concept délirant et en explore un maximum de possibilités. Tout est donc permis, y compris le surréalisme digne des Monty Pythons (la mouche qui porte des lunettes, fait des exercices de musculation, danse, se douche), le comique le plus outrancier (Sudeep nu comme un ver qui essaie de chasser l’insecte, le quiproquo avec le cambrioleur) mais aussi des scènes de suspense et d’action intenses et la convocation des grands sentiments amoureux. Nous sortons de ce spectacle inouï avec le sentiment confus d’avoir assisté à quelque chose d’unique et d’inclassable. Toute la magie et la singularité du cinéma à venir de Rajamouli sont déjà là.

 

© Gilles Penso

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MOONWALKER (1988)

Un « ego-trip » bizarre, bourré d’effets spéciaux ambitieux et construit tout entier à la gloire de Michael Jackson…

MOONWALKER

 

1988 – USA

 

Réalisé par Jerry Kramer, Colin Chilvers, Will Vinton et Jim Blashfield

 

Avec Michael Jackson, Joe Pesci, Sean Lennon, Kelley Parker, Brandon Quintin Adams, Cindera Chen, Bruno Falcon, Joseph Malone, Alif Sankey

 

THEMA ROBOTS

Conçu pour accompagner la tournée de l’album « Bad », Moonwalker est un objet très étrange, à mi-chemin entre le film de science-fiction, la comédie burlesque, le clip, la comédie musicale et la captation de concert. Structuré autour de plusieurs segments qui n’ont pas nécessairement de lien les uns avec les autres, le film est co-réalisé par l’expert en effets spéciaux Colin Chilvers (Sinbad et l’œil du tigre, Superman, Saturn 3), le roi de l’animation en pâte à modeler Will Vinton (Les Aventures de Mark Twain, Oz : un monde extraordinaire) et les spécialistes du clip vidéo Jerry Kramer (ZZ Top, Rod Stewart, Aerosmith) et Jim Blashfield (Talking Heads, Paul Simon, Peter Gabriel). Moonwalker commence par le montage parallèle de plusieurs concerts autour de la chanson « Man in the Mirror ». MJ s’agite sur scène face à une foule en délire. Le public hurle, les bébés sont fascinés, les fans s’évanouissent, les filles pleurent… Bref « l’ego-trip » est déjà poussé à son paroxysme. Des images d’actualités un peu aléatoires s’intercalent dans le montage : dirigeants politiques, faim dans le monde, John Lennon, Gandhi, Martin Luther King… La suite du film est une rétrospective de dix minutes qui résume la carrière de Michael, depuis les Jackson Five jusqu’au milieu des années 80. Cette interminable compilation aux allures de séance de zapping débouche sur « Badder », un remake amusant du clip « Bad » dans lequel tous les personnages sont joués par des enfants. Le petit Brandon Quintin Adam y campe un excellent émule miniature de Michael.

La scène suivante est sans doute la plus intéressante et la plus inventive du film. Au cours de la visite d’un studio de cinéma, une horde de fans animés en argile (par Will Vinton et son équipe) se lance aux trousses de Michael Jackson qui finit lui-même par se transformer en lapin en pâte à modeler et se lance dans une course-poursuite délirante aux accents de la chanson « Speed Demon ». Tandis que le véhicule qu’enfourche notre héros se transforme tour à tour en vélo, en moto, en marteau-piqueur, en panneau « Stop », en ski nautique et en jetpack, lui-même prend furtivement les traits de Sylvester Stallone, Tina Turner et Pee-wee Herman ! Bref, une belle prouesse artistique et technique. « Leave Me Alone », le cinquième segment du film, est un clip musical surréaliste qui met l’accent sur l’intérêt que portent les tabloïds à la vie privée et aux excentricités de Jackson. On retrouve-là le style visuel « patchwork » que le réalisateur Jim Blashfield appliquera l’année suivante au clip « Sowing the Seeds of Love » de Tears for Fears.

Joe Pesci contre Mecha-Jackson

Le dernier tiers de Moonwalker, dirigé par Colin Chilvers, commence comme un film Amblin dont il reprend les gamins en vadrouille, le ciel étoilé et la musique féerique (signée ici Bruce Broughton). Trois orphelins y suivent les mésaventures de leur idole Michael, menacé par le redoutable trafiquant de drogue Mr Big (Joe Pesci) et son commando armé jusqu’aux dents. Entre deux chansons captées dans leur intégralité (« Smooth Criminal » et « Come Together »), le chanteur échappe à ses poursuivants en se transformant en voiture futuriste (qui vole comme la DeLorean de Retour vers le futur), en robot géant (façon Transformers, via une combinaison de maquillages spéciaux signés Rick Baker, de marionnettes mécaniques et d’effets visuels conçus par l’équipe de Dream Quest) puis carrément en vaisseau spatial ! Le concept ne manque pas d’ambition et le rendu visuel général est très réussi (mentions spéciales à la photo de John Hora et aux décors de Michael Ploog), mais comment s’intéresser à des péripéties aussi absurdes ? Ce délire science-fictionnel est finalement à l’image du film tout entier : narcissique, mégalomaniaque et bien peu captivant. Jackson espérait que le film sorte en salles aux États-Unis, mais il ne connaîtra finalement qu’une distribution directe en vidéo sur le territoire américain. Le reste du monde, en revanche, lui ouvrira les portes des cinémas. Ce qui n’empêchera pas une grande partie du public et de la presse de rester perplexe face à ce spectacle souvent plus embarrassant qu’enthousiasmant.

 

© Gilles Penso

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HOKUM (2026)

Un écrivain américain s’installe dans une auberge irlandaise pour terminer son dernier livre et se confronte à des phénomènes très inquiétants…

HOKUM

 

2026 – IRLANDE / USA

 

Réalisé par Damian McCarthy

 

Avec Adam Scott, Peter Coonan, David Wilmot, Florence Ordesh, Michael Patric, Will O’Connell, Brendan Conroy, Austin Amelio, Mallory Adams, Sioux Carroll, Ezra Carlisle

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I FANTÔMES

Pièce par pièce, Damian McCarthy est en train de se construire une filmographie fascinante, bâtie autour d’un univers établi bien avant son premier long-métrage. Car ce cinéaste irlandais au style très personnel s’est longtemps fait les dents sur le format court avant d’entrer dans la cour des grands. L’une des réminiscences de son œuvre est le choix de titres énigmatiques, souvent à double-sens, et de préférence se résumant à un seul mot. Après Caveat (un mot latin qui signifie littéralement « Méfiez-vous ») et Oddity (« bizarrerie » ou « curiosité »), voici donc Hokum, qu’on pourrait traduire par « balivernes » ou « sornettes ». Le choix de ce terme peu commun s’applique au protagoniste incarné par Adam Scott (Krampus, Madame Web, The Monkey). Sous la défroque d’Ohm Bauman, un écrivain tourmenté, alcoolique et fortement antipathique qui aurait parfaitement trouvé sa place dans un roman de Stephen King, le comédien américain campe un homme blasé qui en a vu d’autres. Aussi, lorsqu’il prend ses quartiers dans une auberge irlandaise pour tenter de terminer sa trilogie à succès consacrée à un conquistador, il ne prête que peu d’attention aux histoires de sorcières et de fantômes qu’il y entend. « Hokum » se contente-t-il de dire. Bien sûr, nous nous doutons qu’il a tort de prendre de telles choses à la légère, ce que la suite du film lui prouvera largement.

McCarthy a pour habitude de bâtir dès les premières minutes de ses films un climat fortement anxiogène et de présenter ses personnages succinctement, en ne livrant des indices sur leur passé et leurs tourments qu’au compte-goutte. Hokum ne déroge pas à cette règle. D’Ohm Bauman, nous ne savons au départ pas grand-chose, si ce n’est qu’il s’est rendu dans la campagne irlandaise pour achever un ouvrage mais aussi disperser les cendres de ses parents, qui y passèrent leur lune de miel. Le personnel de l’hôtel est constitué du propriétaire Cob (Brendan Conroy), de son gendre Mal (Peter Coonan), du jardinier Fergal (Michael Patric), de la barmaid Fiona (Florence Ordesh) et du groom Alby (Will O’Connell). Personne ne trouve vraiment grâce à ses yeux, et l’on sent bien qu’un vieux traumatisme le hante depuis fort longtemps. Aussi, s’il accueille avec dédain la légende selon laquelle l’un des chambres serait hantée par la Cailleach, une sorcière locale qui enchaîne ses victimes et les emporte jusqu’aux enfers aux côtés d’autres âmes damnées, son esprit ne semble pas tout à fait fermé au surnaturel. Après tout, le prologue ne nous l’a-t-il pas montré visité par un spectre, chez lui, alors qu’il était au travail en pleine nuit sur son manuscrit ?

Le McCarthy Cinematic Universe

La mécanique narrative s’amorce sans que le spectateur puisse deviner la tournure que s’apprête à prendre le fil du récit, et ce malgré un point de départ familier qui n’est pas sans évoquer Shining. Ce qui frappe le plus dans Hokum, au-delà de sa capacité à nous surprendre sans cesse, à nous angoisser avec des petits riens et à entremêler sans cesse le drame humain terre-à-terre, la machination triviale et les phénomènes spectraux, c’est la manière dont il s’inscrit logiquement dans une sorte d’univers partagé. Car les points communs avec Caveat et Oddity abondent. Même si les histoires, les personnages, les lieux et les enjeux diffèrent, tout se passe comme si ces trois films appartenaient à la même réalité alternative. L’arbalète et le vieil interphone de Caveat sont donc de retour pour jouer un rôle crucial dans le film, tout comme la clochette d’Oddity. Sans oublier cette obsession étrange et récurrente pour les lapins effrayants, que McCarthy tient du roman Les Garennes de Watership Down – lequel lui fit forte impression dans son enfance. Ici aussi, la technologie est réduite à sa plus simple expression, les vieux objets saturent les espaces confinés, la peur du noir et la claustrophobie s’installent durablement et le montage millimétré s’amuse avec les ellipses brutales et les analogies visuelles. En rapportant cinq fois son modeste budget de cinq millions de dollars, Hokum est un nouveau succès à mettre au crédit de Damian McCarthy. Au-delà de sa réussite commerciale, ce troisième long-métrage confirme surtout l’émergence d’une voix singulière au sein du cinéma d’horreur contemporain.

 

© Gilles Penso

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L’EXTRA-TERRESTRE (2000)

Deux des trois « Inconnus » se retrouvent dans cette comédie de science-fiction improbable où un alien échoué sur Terre est traqué par des robots…

L’EXTRA-TERRESTRE

 

2000 – FRANCE

 

Réalisé par Didier Bourdon

 

Avec Didier Bourdon, Bernard Campan, Pascale Arbillot, Danièle Lebrun, Antoine du Merle, Olivier Rabourdin, Olivier Marchal, Jérôme Chappatte, Marina Moncade

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES I ROBOTS

Coincés depuis la fin des années 90 par un conflit qui les oppose à Paul Lederman, Didier Bourdon, Bernard Campan et Pascal Légitimus ne peuvent plus légalement s’appeler « Les Inconnus » ni jouer ensemble sans reverser une part conséquente de leurs bénéfices à leur ancien producteur et manager. Pour contourner ce problème, le trio se divise. C’est ainsi que Bourdon et Campan tournent ensemble dans Le Pari, qu’ils coréalisent avec un certain succès en 1997. Lancé trois ans plus tard, L’Extra-terrestre les réunit à nouveau, même si cette fois-ci Bourdon signe seul la mise en scène en s’appuyant sur un scénario de Valentine Albin (La Vengeance d’une blonde, Hercule et Sherlock). À vrai dire, Campan hésite un peu à s’embarquer dans l’aventure, dans la mesure où il ne se pense pas du tout taillé physiquement pour incarner un androïde destructeur. Mais l’expérience s’annonce amusante. Et si l’acteur doit se soumettre à quelques séances de maquillage spéciaux orchestrées par Reiko Kruk et Dominique Collandant (Nosferatu fantôme de la nuit, Frankenstein 90), il n’a en revanche que peu de répliques à mémoriser. D’autres comédiens familiers des Inconnus s’embarquent dans L’Extra-terrestre, notamment Henri Courseaux (Le Téléphone sonne toujours deux fois) et Antoine Du Merle (Les Trois frères).

Des images de synthèse extrêmement primaires – pourtant conçues par les spécialistes d’une compagnie alors à la pointe des effets numériques, Medialab – alimentent le générique de début et annoncent déjà une certaine pauvreté visuelle. L’espace, des astéroïdes et un vaisseau spatial lancé à vive allure vers la Terre s’y affichent en vrac, dans une nuée de pixels peu convaincants. Et nous voilà face à Zerf (Didier Bourdon), un soldat extraterrestre à forme humaine originaire de la planète Kryptalon. Envoyé en reconnaissance sur la Terre, il a failli à sa mission à la suite d’une fausse manœuvre et se retrouve perdu en plein Massif central. Or Yeb et Xab (Bernard Campan et Olivier Rabourdin), deux androïdes de Praton, une planète avec laquelle Kryptalon est en guerre depuis 130 ans, sont à sa poursuite dans le but de le tuer. Traqué sans répit, Zerf est pris en autostop par Agathe (Pascale Arbillot), une jeune femme qui vient de se séparer de son amant et qui semble être son seul salut pour échapper à ses assaillants et regagner sa planète…

E.T. contre Terminator ?

Ce plongeon pur et dur dans le fantastique, alimenté par la mécanique classique du « poisson hors de l’eau », ressemble à une tentative maladroite de retrouver un peu tardivement les recettes des Visiteurs. Le poster du film reprend d’ailleurs l’imagerie du duo antithétique : Le Jaqcuouille courbé qu’incarnait Christian Clavier devient ici un Didier Bourdon presque bossu au look improbable (engoncé dans un kilt, coiffé comme Desireless), et le fier chevalier Jean Réno s’est transformé en robotique Bernard Campan. Comme on pouvait le craindre, les gags s’avèrent tous plus poussifs et attendus les uns que les autres. Mêmes les séquences prometteuses – la confrontation avec les punks dans le restoroute, le repas familial, l’affrontement au milieu d’une fête de village – tombent à plat. Bourdon nous amuse très peu en E.T. adulte perdu sur Terre, pas plus que Campan et Olivier Rabourdin en Terminators à la coupe iroquoise. Mal écrit, mal mis en scène, mal joué, mal rythmé, L’Extra-terrestre s’encombre en outre d’une musique techno sans finesse reprenant le fameux motif de la « Symphonie du Nouveau Monde » de Dvorak popularisée par la chanson « Initial B.B. » de Gainsbourg. Bref, nous voilà face à un beau ratage. Cela dit le projet lui-même ne s’annonçait pas particulièrement palpitant, donc la déception reste toute relative.

 

© Gilles Penso

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LEPRECHAUN 3 : À LAS VEGAS (1995)

Dans ce qui est sans doute le meilleur opus de cette inégale saga, le farfadet incarné par Warwick Davis poursuit ses méfaits au cœur de "la cité du péché"…

LEPRECHAUN 3

 

1995 – USA

 

Réalisé par Brian Trenchard-Smith

 

Avec Warwick Davis, John Gatins, Lee Armstrong, John DeMita, Michael Callan, Caroline Williams, Marcelo Tubert, Tom Dugan, Leigh-Allyn Baker

 

THEMA PETITS MONSTRES I DIABLE ET DÉMONS I SAGA LEPRECHAUN

Après avoir cédé à la compagnie de production Blue Rider les droits d’un de ses scripts originaux, l’auteur David DuBos se voit offrir l’opportunité d’écrire le scénario de Leprechaun 3. Notre homme n’a pas vu les deux films précédents et n’a qu’une seule consigne à sa disposition : l’histoire doit se dérouler à Las Vegas. Six autres scénaristes sont sur le coup, mais c’est DuBos qui emporte le morceau en livrant son travail en un temps record. Le tournage doit en effet démarrer de manière imminente. Le vétéran Brian Trenchard-Smith, réalisateur de quelques films clés du cinéma de genre australien (Les Traqués de l’an 2000, Le Secret du lac) mais aussi du sympathique Night of the Demons 2, hérite de la mise en scène. Leprechaun 3 étant envisagé comme le dernier épisode de la trilogie consacrée au vilain farfadet qu’incarne Warwick Davis, le budget alloué par le distributeur Trimark Pictures est très restreint. Tout doit être emballé en quatorze jours seulement. Trenchard-Smith et son équipe doivent donc tourner plus de sept pages de scénario par jour. L’autre contrainte est la nécessité de tout tourner en décors réels, à Los Angeles. Les intérieurs sont donc filmés à l’intérieur d’un hôtel abandonné spécialement réaménagé, et les quelques séquences situées sur le strip de Las Vegas sont captées à la volée, sans la moindre autorisation.

C’est donc dans la capitale du jeu que se déroule ce troisième Leprechaun. Pris de panique, un homme n’ayant qu’une main, qu’un œil et qu’une jambe entre dans la boutique d’un prêteur sur gages avec une statue représentant un farfadet à l’allure hideuse. Il s’agit selon lui d’un porte-bonheur qu’il cède contre quelques dollars avant de prendre la poudre d’escampette. Persuadé d’avoir fait là une excellente affaire, le commerçant retire le médaillon que la statue porte autour du cou. Aussitôt, le Leprechaun revient à la vie et s’en prend à lui. Parallèlement, le film s’intéresse à Scott (John Gatins), un jeune homme qui traverse le Nevada en direction de Los Angeles où il doit commencer ses études. En chemin, il rencontre Tammy (Lee Armstrong), une jeune femme tombée en panne de voiture qu’il raccompagne jusqu’au casino où elle travaille comme assistante d’un magicien minable. Sur place, Scott tente sa chance au jeu et finit par croiser à son tour le chemin du Leprechaun…

L’argent fait le malheur

La relocalisation des méfaits du farfadet à Las Vegas apporte une indéniable originalité et permet de varier les plaisirs. Mais c’est surtout l’occasion idéale de mettre en parallèle la cupidité des hommes avec celle du petit monstre. L’argent y fait tourner la tête de tout le monde et ne fait décidément pas le bonheur de ceux qui le possèdent. Une addition inattendue à la mythologie de la créature permet de montrer notre protagoniste qui, après avoir été contaminé par son sang vert, se transforme à son tour progressivement en être démoniaque. Son reflet dans le miroir affiche des traits monstrueux, il se prend d’une passion soudaine pour les pommes de terre, parle en vers, puis voit ses mains s’affubler de griffes crochues et son visage se couvrir de poils. Le maquilleur Gabe Bartalos s’en donne à cœur joie, visualisant au passage les nouveaux sortilèges du Leprechaun, comme le surgissement d’une playmate télévisée qui se mue en robot aux seins hypertrophiés ou le gonflement du corps d’une femme complexée par son physique qui finit par exploser. Entrant totalement en phase avec le caractère burlesque du film, Brian Trenchard-Smith met en scène quelques personnages secondaires absurdes (le mafieux et son gorille en chemise hawaïenne qui débattent sur les vertus des slips et des caleçons) et montre sa propre signature sur un chèque tenu par le jeune héros. Leprechaun 3 est probablement le meilleur opus de cette saga inégale. Son succès sur le marché vidéo poussera Trimark à poursuivre la saga et à confier à Trenchard-Smith un quatrième épisode situé… dans l’espace !

 

© Gilles Penso

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