LA SECTE (1991)

Pour son troisième long-métrage, Michele Soavi confronte une jeune enseignante aux exactions d’un groupe d’adorateurs de Satan…

LA SETTA

 

1991 – ITALIE

 

Réalisé par Michele Soavi

 

Avec Kelly Curtis, Herbert Lom, Mariangela Giordano, Michel Adatte, Carla Cassola, Angelika Maria Boeck, Giovanni Lombardo Radice, Niels Gullov, Tomas Arana

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Satisfaits de leur collaboration sur Le Sanctuaire, les producteurs Mario et Vittorio Gori décident de refaire équipe avec Dario Argento pour accompagner le troisième long-métrage de Michele Soavi, La Secte. Le jeune réalisateur milanais, révélé par Bloody Bird, combine à cette occasion des éléments tirés de deux scénarios qu’il avait écrits (dont l’un avec la complicité de Gianni Romoli) et qui n’avaient pas abouti : l’un nommé Le Puits, l’autre Catacombes. Dario Argento lui-même met la main à la pâte en écrivant le prologue de La Secte, qui se déroule dans les années 70. Deux membres clés de l’équipe artistique se joignent à l’aventure : le créateur des effets spéciaux Sergio Stivaletti (déjà à l’œuvre sur Le Sanctuaire) et le compositeur Pino Donaggio (qui vient alors de collaborer avec Argento sur Deux yeux maléfiques). Pour le rôle féminin principal, Soavi jette son dévolu sur Kelly Curtis, qu’on a alors aperçu dans quelques épisodes de Equalizer, Kojak ou Rick Hunter. Même si elle est la sœur de Jamie Lee Curtis (révélée dans Halloween) et la fille de Janet Leigh (la tête d’affiche de Psychose), la comédienne avoue n’avoir aucune affinité particulière avec les films d’horreur. Mais elle accepte de jouer le jeu, séduite par le travail artistique de Soavi sur Bloody Bird et par les expérimentations horrifo-poétiques d’Argento sur Suspiria. En lisant le scénario de La Secte, elle l’appréhende d’ailleurs avant tout comme une sorte d’Alice au pays des merveilles déviant.

En 1970, dans le sud de la Californie, un groupe de hippies et leurs enfants sont abordés dans un campement situé dans le désert par un voyageur solitaire. Ils l’accueillent chaleureusement et lui offrent un repas. Mais à la tombée de la nuit, l’inconnu les tue tous les uns après les autres avec l’aide de plusieurs complices, en invoquant Lucifer pendant ces meurtres manifestement ritualisés. Vingt ans plus tard, nous voilà à Francfort, où un père de famille tranquille poursuit une jeune femme dans les rues de la ville avant de l’assassiner chez elle. Interpellé par la police, il affirme avoir été contraint de commettre ce crime, puis sort une arme et se suicide. Tous ces événements bizarres et pour le moins inquiétants précèdent l’entrée en scène de notre protagoniste, Miriam Kreisl (Kelly Curtis), une enseignante pour jeunes enfants. Celle-ci manque de renverser avec sa voiture un homme qui erre au beau milieu de la route, Moebius Kelly (Herbert Lom). Ignorant quil sagit du membre actif dune secte sataniste, elle linvite à séjourner chez elle. Sans le savoir, elle vient de faire entrer le loup dans la bergerie et s’apprête à voir sa vie basculer dans l’horreur…

Le diable au corps

D’un bout à l’autre de La Secte, Soavi cultive l’étrangeté et le malaise sans que nous sachions exactement quel mal se trame : le scarabée dans le nez, le liquide bleu dans les canalisations, le « linceul diabolique », le camionneur transformé en tueur, le cadavre qui se ranime dans la salle d’opération, le surgissement d’un grand échassier au bec gigantesque… Tout nous inquiète, même si la menace reste longtemps impalpable. En jouant sur le rythme et les transitions inattendues en cours de montage, le cinéaste joue la surprise en se laissant volontiers influencer par ses maîtres à penser. Le goût d’Argento pour les prises de vues insolites est ainsi convoqué (très gros plan d’un œil dans lequel est versé un collyre rouge, caméra qui se promène à l’intérieur de canalisations, vues subjectives d’un lapin dans une maison, plongées et contre-plongées extrêmes) tandis que la poésie macabre d’un Luicio Fulci surgit parfois à l’écran (le sang qui se mélange au lait versé sur le sol, des vers soudain très envahissants). Fidèle à ses habitudes, Sergio Stivaletti conçoit des créatures volontiers surréalistes, tout en s’adonnant à des effets gore extrêmes lors du rituel final, quelque part à mi-chemin entre Hellraiser et Massacre à la tronçonneuse 2. Pino Donaggio, de son côté, abandonne les envolées mélancoliques qui font habituellement sa signature au profit d’une partition électronique très proche des travaux de Claudio Simonetti. Malgré l’atmosphère anxiogène dont il nimbe son film, Soavi ne peut s’empêcher de multiplier les clins d’œil à l’attention des connaisseurs. L’une des premières victimes s’appelle ainsi Marion Crane (comme l’héroïne de Psychose), son assassin se nomme Martin Romero (en hommage au réalisateur de Zombie), les satanistes citent Shub-Niggurath (référence à l’œuvre de H.P. Lovecraft). Quant au final, il nous renvoie directement à Rosemary’s Baby.

 

© Gilles Penso

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FANTÔME UTILE (2025)

Pour ne pas qu’on les oublie, plusieurs défunts se transforment en fantômes et hantent les appareils électroménagers des vivants…

PEE CHAI DAI KA

 

2025 – THAILANDE / FRANCE / SINGAPOUR / ALLEMAGNE

 

Réalisé par Ratchapoom Boonbunchachoke

 

Avec Danika Hoorne, Wisarut Himmarat, Apasiri Nitibhon, Wanlop Rungkumjad, Wisarut Homhuan, Gandhi Wasuvitchayagit, Ornanong Thaisriwrong

 

THEMA FANTÔMES I OBJETS VIVANTS

Un homme fait l’amour avec un aspirateur, possédé par l’esprit de sa femme décédée… Tel est le postulat de Fantôme utile. Nous n’avons pourtant affaire ni à une comédie burlesque, ni à un nanar parodique, mais à une œuvre inclassable qui mélange les genres de manière totalement imprévisible. Pour son premier long-métrage, le cinéaste Ratchapoom Boonbunchachoke s’autorise tout, brasse de nombreux thèmes et parvient à obtenir de nombreux soutiens venus des quatre coins du monde. En 2021, Fantôme utile est ainsi sélectionné au programme Open Doors du Festival de Locarno, où il remporte le Grand Prix ainsi qu’une aide à la production de 35 000 francs suisses. L’année suivante, il rejoint le line-up de la compagnie de production singapourienne Momo Film Co. Quelques mois plus tard, c’est la société française Haut Les Mains qui entre dans la danse comme coproductrice du film. Des apports budgétaires supplémentaires obtenus au Festival international du film de Rotterdam et via le World Cinema Fund de la Berlinale permettent de finaliser le montage financier de ce projet hors-norme. Sans doute les nombreux participants à la production de Fantôme utile furent-ils séduits par la richesse des sujets que Boonbunchachoke aborde, ainsi que par son intrigue à tiroirs imbriquant les unes dans les autres plusieurs histoires indépendantes qui finissent toutes par s’interpénétrer.

Le premier protagoniste qu’on nous présente est un jeune homme réveillé en pleine nuit par un bruit de toux qui semble provenir de son aspirateur. Le réparateur qu’il appelle le lendemain matin effectue un rapide diagnostic et arrive à une conclusion surprenante : l’appareil est en parfait état mais visiblement hanté par un fantôme. Il y a d’ailleurs d’étranges récits liés à l’usine où il a été fabriqué. Le scénario opère alors un flash-back pour nous raconter l’histoire de Suman, l’héritière de l’usine de son défunt mari, tourmentée par l’esprit vengeur de Tok, un employé mort dans les locaux de l’entreprise après avoir toussé du sang pendant des heures. Reprochant à l’usine d’avoir précipité sa mort, l’ancien ouvrier joue les poltergeists et perturbe le travail de ses ex-collègues en possédant toutes les machines électriques à sa portée. Alors que Suman est obligée de fermer les portes de la compagnie, nous nous intéressons à March, le plus jeune de ses fils. Celui-ci pleure la perte récente de sa femme Nat, emportée par une maladie respiratoire. Celle-ci prend soudain possession d’un aspirateur et le séduit sous cette forme. C’est avec un regard consterné que sa famille constate que le jeune veuf a désormais des relations sexuelles avec un appareil électroménager ! 

Les objets du désir

Le récit foisonnant de Fantôme utile ne cesse de nous surprendre, autant par ses bifurcations imprévisibles que par ses constantes ruptures de ton. Comédie, drame, satire sociale, pamphlet politique et même cinéma d’horreur s’entremêlent au sein d’un récit au rythme souvent lent, parfois contemplatif. L’une des idées les plus originales du scénario consiste à ne jamais remettre en question l’existence des fantômes : leur présence est tenue pour acquise par les vivants, qui cohabitent naturellement avec eux. Pour sa mise en scène, Boonbunchachoke opte pour un format presque carré aux bords arrondis, proche de celui de A Ghost Story, et ponctue les séquences oniriques d’effets de pellicule qui semblent se décrocher. Loin d’être de simples choix esthétiques, ces partis pris ancrent volontairement le film dans le passé. Car Fantôme utile est avant tout une réflexion sur la peur de l’oubli. Dès l’ouverture, un bas-relief historique promis à la destruction au profit d’un projet immobilier donne le ton. L‘aspirateur, invention destinée à faire disparaître la poussière, devient par conséquent la métaphore de l’effacement des traces du passé. « Les fantômes sont là pour deux raisons », explique un moine bouddhiste venu exorciser l’usine hantée. « Soit parce qu’ils se souviennent, soit parce que quelqu’un se souvient d’eux. » En faisant écho à plusieurs traumatismes de l’histoire thaïlandaise, notamment le massacre de l’université Thammasat en 1976 et la répression des manifestations de 2010, tout en alertant sur diverses dérives environnementales, Fantôme utile est décidément plus complexe qu’il n’y paraît, plaçant le devoir de mémoire au cœur de tous ses enjeux narratifs.

 

© Gilles Penso

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MASSACRE AU CAMP D’ÉTÉ (1983)

Dans ce slasher estival motivé par le succès de Vendredi 13 et de ses suites, un tueur sans pitié ensanglante un camp de vacances…

SLEEPAWAY CAMP

 

1983 – USA

 

Réalisé par Robert Hiltzik

 

Avec Felissa Rose, Jonathan Tiersten, Karen Fields, Christopher Collet, Mike Kellin, Katherine Kamhi, Paul DeAngelo, Thomas E. Van Dell, Loris Diran, John E. Dunn

 

THEMA TUEURS

Robert Hiltzik est un cas assez à part dans l’histoire du cinéma d’horreur. Malgré le succès inattendu de son premier long-métrage Massacre au camp d’été, qui coûte 335 000 dollars et en rapporte 11 millions dès sa première exploitation, cet auteur et réalisateur diplômé de la prestigieuse New York University disparaîtra de la circulation juste après la sortie du film en 1983. Notre homme quitte en effet l’industrie cinématographique pour se réorienter vers une carrière d’avocat spécialisé dans l’immobilier à New York. Ce n’est qu’au début des années 2000, sans doute titillé par une fibre nostalgique, qu’il se résout à repasser une seconde et dernière fois derrière la caméra à l’occasion de Blood Camp, une suite tardive de son premier coup d’éclat… qui n’aura pas du tout le même impact et sombrera vite dans l’oubli. L’idée de Massacre au camp d’été lui trotte dans la tête au cours des années 70, avant que le slasher ne devienne un genre à part entière. C’est dans ses propres souvenirs d’enfance, passés au camp de vacances Algonquin, dans l’État de New York, qu’il puise son inspiration. Mais il faut attendre le succès de Vendredi 13 pour que son projet soit jugé financièrement viable. Hiltzik réunit alors lui-même les fonds nécessaires à la production du film, en faisant appel à ses proches, à sa famille et à son réseau de connaissances.

L’entame du film nous fait bien comprendre que, malgré quelques maladresses de mise en scène, Massacre au camp d’été sera un film brutal et sans concession. L’accident qui ouvre le film – un bateau à moteur fonce vers un homme et ses deux enfants qui batifolent dans l’eau en ne laissant qu’un seul survivant – sera le trauma initial sur lequel va se bâtir le reste de l’intrigue. Huit ans plus tard, Angela (Felissa Rose), 13 ans, seule rescapée du drame, vit désormais avec sa tante excentrique et son cousin Ricky (Jonathan Tiersten). Très introvertie, mal dans sa peau, elle est envoyée avec Ricky au camp de vacances Arawak, où elle a beaucoup de mal à se lier avec les autres. Les brimades et les humiliations ne tardent pas. Un premier accident, qui laisse le cuisinier du camp entre la vie et la mort, fait basculer la situation de manière dramatique. Mel (Mike Kellin), le propriétaire des lieux, préfère rester discret pour éviter toute mauvaise publicité. Mais la suite prend une tournure beaucoup plus inquiétante, puisque plusieurs meurtres violents ensanglantent soudain les campeurs. Or les victimes ne semblent pas avoir été choisies au hasard : elles ont toutes causé du tort à Angela…

Les jolies colonies de vacances

La première force de Massacre au camp d’été est son ancrage dans un contexte réaliste. Les blagues idiotes entre gamins, les jeux, les disputes et les bagarres sentent le vécu. Certes, quelques longueurs auraient sans doute pu être évitées, notamment cette partie de base-ball qui ralentit un peu inutilement l’action. Mais ces tranches de vie sur le camp captées de manière naturaliste ont le mérite de renforcer la crédibilité du cadre du film. D’autant que, pour une fois, le casting est principalement composé d’acteurs adolescents et non d’adultes qui essaient de nous faire croire qu’ils ont quinze ans. À ce titre, la prestation de la débutante Felissa Rose est particulièrement intense, notamment lorsqu’on découvre le fin mot de l’histoire à la faveur d’une chute franchement choquante. Robert Hiltzik n’y va pas avec le dos de la cuiller, osant transgresser quelques tabous, mettre en scène un adulte malsain attiré par les gamins ou de très jeunes enfants exposés beaucoup trop tôt à une sexualité frontale. Les effets spéciaux de maquillage eux-mêmes, concoctés par le maestro Ed French (Cauchemars à Daytona Beach, C.H.U.D., Breeders), trouvent le parfait équilibre entre le réalisme clinique et le Grand-Guignol excessif. Les corps brûlent, se boursouflent, se découpent ou se déchirent sans la moindre retenue. Bref, Massacre au camp d’été se détache très agréablement du lot des innombrables slashers initiés dans la mouvance de Vendredi 13. Le public l’accueillera avec enthousiasme, motivant la mise en chantier de quatre suites entre 1988 et 2008.

 

© Gilles Penso

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L’ODYSSÉE (1997)

Cette ambitieuse adaptation du texte d’Homère, conçue pour les petits écrans américains, se pare d’un casting prestigieux et d’effets spéciaux haut de gamme…

THE ODYSSEY

 

1997 – USA

 

Réalisé par Andrei Konchalovsky

 

Avec Armand Assante, Greta Scacchi, Isabella Rossellini, Bernadette Peters, Eric Roberts, Irene Papas, Jeroen Krabbé, Geraldine Chaplin, Christopher Lee, Vanessa Williams

 

THEMA MYTHOLOGIE

Au milieu des années 1990, les chaînes américaines cherchent à produire des événements télévisés capables de rivaliser avec le cinéma. Hallmark Entertainment se spécialise ainsi dans les adaptations ambitieuses de classiques littéraires et bibliques et lance le projet de L’Odyssée avec un budget estimé à 40 millions de dollars, considérable pour une production télévisée de l’époque. American Zoetrope, la compagnie de Francis Ford Coppola, entre dans la danse en tant que coproducteur et confie à Nicholas Meyer (Star Trek 2, C’était demain, Le Jour d’après) le développement du show. L’objectif est clair : offrir une retranscription spectaculaire mais relativement fidèle au texte d’Homère, destinée au prime time américain. Le choix du réalisateur se porte sur Andreï Konchalovsky. Ancien collaborateur d’Andreï Tarkovski en Russie, il s’est imposé à Hollywood avec des films tels que Maria’s Lover, Runaway Train ou Tango & Cash. Jugé candidat idéal pour donner une dimension épique à l’œuvre littéraire originale sans sacrifier l’émotion ni les personnages, Konchalovsky participe lui-même à l’écriture de l’adaptation avec Chris Solimine, privilégiant une narration linéaire et un ton accessible au grand public. Tournée principalement à Malte et en Turquie, L’Odyssée est d’abord diffusée en deux soirées, les 18 et 19 mai 1997, sur le réseau NBC, avant d’être plus largement exploitée sous forme d’un long téléfilm de trois heures.

Le déploiement de moyens est assez impressionnant et la mise en scène affiche son dynamisme dès l’entame, où un accouchement imminent se vit dans une frénésie que le spectateur doit attraper en cours de route. Armand Assante, découvert par beaucoup de spectateurs sous les traits d’un Indien dans Prophecy : le monstre, et qu’on a revu entre autres dans 1492 : Christophe Colomb, Hoffa, Judge Dredd et Striptease, entre dans la peau d’Ulysse, appelé sous les drapeaux par le roi Agamemnon pour participer à la guerre de Troie après la naissance de son fils Télémaque, au grand désarroi de son épouse Pénélope, incarnée par Greta Scacchi (Troubles, Présumé innocent, The Player). Craignant de ne pas revenir, Ulysse exhorte son épouse à se remarier lorsque Télémaque aura atteint l’âge adulte, afin qu’Ithaque dispose d’un roi digne de ce nom pour lui enseigner ses responsabilités. Après la guerre de Troie, dont Ulysse parvient à précipiter l’issue suite à la mort d’Achille grâce à la ruse du fameux cheval géant, notre héros a la mauvaise idée de défier Poséidon, le dieu des océans. Ce dernier, un brin susceptible, va désormais tout mettre en œuvre pour l’empêcher de rentrer chez lui, semant d’embûches spectaculaires son voyage en mer et celui de ses fidèles marins.

20 000 lieues sur les mers

Au fil de cette odyssée éprouvante, Ulysse multiplie les rencontres, ce qui permet à la production d’égrener bon nombre de guest-stars : la séduisante Athena (Isabella Rossellini), le facétieux Eole (Michael J. Collard), le virevoltant Hermès (Frederick Stuart), l’ensorceleuse Circé (Bernadette Peters), le devin aveugle Tiresias (Christopher Lee) ou encore l’envoûtante Calypso (Vanessa Williams). Et puis, bien sûr, il y a les monstres. Les talents conjugués du Jim Henson’s Creature Shop (pour les créations animatroniques) et de la compagnie Framestore (pour les images de synthèse) permettent de donner corps à un bestiaire conforme à l’imagerie traditionnelle de la mythologie gréco-romaine. Nous avons ainsi droit à un serpent de mer géant qui dévore le prêtre Laocoon, aux trois têtes garnies de dents acérées du dragon Scylla, au vorace Charybde (un gouffre aquatique aux allures de mâchoires géantes qui n’est pas sans évoquer le Sarlacc du Retour du Jedi) et bien sûr au cyclope Polyphème. Ce dernier est incarné par un acteur équipé d’un masque mécanisé et interagit avec les humains grâce à de très habiles perspectives forcées, comme à l’époque du Ulysse de Mario Camerini. Les effets numériques servent aussi à dessiner le visage de Poséidon dans les vagues déchaînées. Bref, tout y est ou presque, à l’exception de l’épisode des sirènes, sans doute supprimé du scénario dans la mesure où le rôle des tentatrices est déjà assuré par Circé et Calypso. L’Odyssée de Konchalovsky n’est certes pas exempte de défauts, notamment la théâtralisation artificielle de certaines scènes (comme le sacrifice de la mère d’Ulysse) et l’ajout d’une voix off parfaitement inutile. Mais cette adaptation reste de très haute tenue et semble avoir pavé la voie de la version titanesque conçue trois décennies plus tard par Christopher Nolan. Lors de la 49e cérémonie des Emmy Awards, elle remportera le prix de la meilleure réalisation.

 

© Gilles Penso

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SCARY MOVIE (2026)

Les frères Wayans sont de retour pour ce sixième opus tardif dont les gags poussifs nous navrent plus qu’ils ne nous amusent…

SCARY MOVIE

 

2026 – USA

 

Réalisé par Michael Tiddes

 

Avec Marlon Wayans, Shawn Wayans, Anna Faris, Regina Hall, Teyana Taylor, Kenan Thompson, Dave Sheridan, Lochlyn Munro, Carmen Electra, Kim Wayans

 

THEMA TUEURS I SAGA SCARY MOVIE

Longtemps absents de la saga qu’ils avaient créée, les frères Wayans reprennent finalement les commandes de la saga Scary Movie pour ce sixième opus que personne n’attendait particulièrement. Leur histoire avec la franchise s’était pourtant achevée dans la controverse. Après le succès de Scary Movie 2, Marlon, Shawn et Keenen Ivory Wayans avaient proposé une idée pour un troisième volet, en parallèle du développement de Fausses blondes infiltrées. Si Miramax s’était montré intéressé, les négociations avaient rapidement achoppé sur la question des salaires, poussant le trio à quitter le projet. Leur concept aurait néanmoins servi de base à Scary Movie 3, réalisé sans leur participation. Vingt ans plus tard, la réconciliation est enfin actée et Scary Movie « tout court » (sans doute pour sacrifier à la mode des séquelles de films d’horreur qui suppriment le numéro de leurs titres, comme Halloween, Scream ou Souviens-toi l’été dernier) est lancé. Ce retour des frères Wayans s’explique au moins par deux évènements : la disparition de Bob et Harvey Weinstein de l’équation, ainsi que les encouragements de leur père Howell Wayans avant son décès en 2023. Soutenu par le nouveau dirigeant de Miramax, Jonathan Glickman, le film bénéficie d’un budget de 30 millions de dollars et entend renouer avec l’esprit irrévérencieux des deux premiers opus. Michael Tiddes, qui se voit confier la réalisation, avait déjà collaboré avec Marlon Wyans à l’occasion de Cinquante nuances de black et Naked.

« On a encore fait n’importe quoi » annonce fièrement la phrase d’accroche qui orne l’affiche du film. Pour une fois, le slogan n’est pas mensonger. Mais ce n’est pas une bonne nouvelle : concocter une comédie réussie consiste justement à ne pas faire n’importe quoi et demande au contraire une rigueur et une précision d’écriture qui semblent complètement passer au-dessus de la tête des Wayans. On ne s’étonne donc guère de la lamentable médiocrité du résultat. Pendant le prologue, l’adolescente Mardi Campbell (Savannah Lee Nassif) regarde Horror Movie, un film inspiré des événements qui se déroulent dans Scary Movie, et se retrouve soudain agressée par Ghostface. Sara (Olivia Rose Keegan), sa demi-sœur aînée toxicomane, et son petit-ami Jack (Cameron Scott Roberts), que tout désigne comme le coupable, décident de mener l’enquête. Ils s’en vont donc rencontrer les « personnages legacy », ceux qui sont là depuis les premiers films de la saga, autrement dit l’ex-policier stupide Doofy (Dave Sheridan), Cindy Campbell (Anna Faris), qui est devenue recluse paranoïaque, et Brenda (Regina Hall), qui se fait désormais appeler « Ma ». L’accro au cannabis Shorty (Marlon Wayans) et l’homosexuel refoulé Ray (Shawn Wayans) sont aussi de la fête, pour une intrigue sans queue ni tête qui enchaîne les gags ratés et les références appuyées face à des spectateurs qui finissent par bailler à s’en décrocher la mâchoire…

Parodies artificielles

Le scénario passe bien sûr la saga Scream à la moulinette, mais aussi un maximum de succès des dix dernières années, ce qui condamne fatalement le film à se démoder à la vitesse grand V. Tout y passe donc, de la série Mercredi aux derniers opus en date de Destination finale et Halloween en passant par Terrifier 3, Sinners, Get Out, K-Pop Demon Hunters, Smile, Michael, Longlegs, The Substance, Candyman, Évanouis, Megan, Ballerina, Nosferatu… Conçus comme des sketches autonomes, ces pastiches d’intègrent au forceps dans une intrigue qui, du reste, n’a aucun sens. Les Wayans prennent surtout un malin plaisir à briser le quatrième mur pour multiplier les private jokes sur Scary Movie 4 et 5, sur leur propre carrière et sur leurs guests stars, bref à se regarder béatement le nombril. Dans une démarche qui se veut manifestement impertinente, les dialogues sont plus graveleux que jamais et les blagues osent se moquer du racisme, de l’homosexualité et de la transsexualité. Mais en guise d’humour transgressif, il nous semble plutôt assister aux coups de coude d’un oncle lourdaud et gênant à la fin d’un repas un peu trop arrosé. Cela dit, avouons que la déception reste relative, dans la mesure où les Scary Movie précédents ne nous avaient pas particulièrement habitués à de la parodie de haut vol. Nous constatons simplement – sans beaucoup de surprise – que ce revival tardif se contente de laisser stagner un humour qui nous semblait déjà dépassé au début des années 2000.

 

© Gilles Penso

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SNUFF (1975)

Une secte d’adoratrices du diable, menée par un gourou qui se fait appeler Satan, multiplie les meurtres sanglants en Amérique du Sud…

SNUFF

 

1975 – USA / CANADA / ARGENTINE

 

Réalisé par Michael Findlay, Roberta Findlay, Simon Nuchtern

 

Avec Margarita Amuchastegui, Tina Austin, Ana Carro, Brian Cary, Liliana Fernandez Blanco, Michael Findlay, Roberta Findlay, Alfredo Iglesias, Enrique Larratelli

 

THEMA TUEURS

Certains films nous trompent volontairement sur la marchandise, en nous vendant quelque chose qui n’a que très peu de rapport avec ce qui se passe à l’écran. En ce domaine, Snuff est quasiment un cas d’école. Tout commence en 1971, lorsque le couple de cinéastes Michael et Roberta Findlay décide de se lancer dans Slaughter, un petit thriller horrifique réalisé en Argentine avec un budget ridicule de 30 000 dollars. Le scénario s’inspire vaguement des méfaits de la secte de Charles Manson et le tournage se déroule majoritairement sans prise de son direct, la plupart des acteurs s’avérant incapables de parler correctement en anglais. Tout est donc – très approximativement – post-synchronisé. Le résultat n’est pas fameux et Slaughter sombre très rapidement dans l’oubli après sa sortie express. Mais l’opportunisme d’Allan Shackleton, distributeur et producteur indépendant spécialisé dans les films d’exploitation érotiques à tout petit budget, va changer le destin du film. En 1975, après avoir lu un article dans la presse évoquant la rumeur de snuff movies produits en Amérique du Sud, dans lesquels les gens seraient réellement mis à mort face à la caméra, son imagination s’enflamme. Pourquoi ne pas récupérer Slaughter, y ajouter une séquence de « faux vrai meurtre » la plus choquante possible, supprimer les noms du générique (pour semer le doute sur l’authenticité de ce qui se passe dans le film) et changer le titre ? Adieu Slaughter, place à Snuff.

La stratégie de Shackleton est habile, mais dès que le film commence, il est évident que nous avons affaire à une pure fiction affublée d’une mise en scène très maladroite et d’un jeu d’acteur disons… approximatif. Rien à voir avec un snuff movie, donc. L’histoire s’intéresse à un gang de motardes, membres d’une petite secte exclusivement féminine dont le gourou (Enrique Larratelli) se fait appeler Satan et n’est pas avare en phrases puissantes telles que : « Je suis sur Terre pour changer le sort des hommes ». L’une des leurs ayant subtilisé de la drogue pour son usage personnel, le châtiment ne traîne pas. Elle est prise en chasse, blessée par balle, puis capturée pour se faire taillader les pieds avec un couteau. Le manque de réalisme des effets spéciaux et la prestation de l’actrice (sans doute plus habituée aux films X qu’à l’horreur, si l’on en juge par ses cris orgasmiques censées exprimer la souffrance) ruinent l’efficacité de la scène. Puis l’intrigue se concentre sur le producteur Max Marsh (Aldo Mayo) et son actrice et petite-amie Terry London (Mirtha Massa), qui débarquent à Buenos Aires pour le tournage d’un film. Bientôt, tous deux deviennent les prochaines cibles de la secte de Satan. Or Terry est enceinte… 

Torture porn

On le voit, l’intrigue tisse de vagues liens avec l’affaire Manson, ajoutant quelques meurtres censés choquer le public (une grand-mère et sa petite-fille succombent dans un gunfight hystérique). Mais l’ensemble est bien trop mal-fichu pour convaincre. Les époux Findlay sacrifient alors à toutes les recettes du cinéma d’exploitation de l’époque : plusieurs scènes topless, un abus d’images d’archives pour meubler (d’où une interminable séquence de carnaval) et même un long flash-back parfaitement inutile censé raconter le trauma enfantin d’une des adoratrices de Satan. Il y a certes quelques idées de mise en scène intéressantes – l’assassinat d’un homme à coups de couteau monté en parallèle avec les exultations d’une femme en pleine extase – mais elles sont noyées dans la masse de la médiocrité. La séquence qui a fait couler beaucoup d’encre se situe à la toute fin du film. Lorsqu’il récupère les droits de distribution de Slaughter pour le transformer en Snuff, Allan Shackleton demande au réalisateur Simon Nuchtern de tourner un épilogue complètement déconnecté du reste du film. On y voit une équipe de cinéma en train de tourner une scène de meurtre. Puis le réalisateur, pris d’une soudaine folie meurtrière, s’empare de l’actrice, avec la complicité des autres membres de l’équipe, et commence à la mutiler sauvagement devant la caméra : un coup de couteau dans l’épaule, un doigt coupé à la pince, une main tranchée à la scie sauteuse, puis un éventrement et des viscères extirpées sans ménagement ! Shackleton cherche de toute évidence à nous faire croire à un carnage authentique. Mais la scène est montée comme dans une fiction classique et les effets grand-guignolesques, très proches de ceux qu’utilisait Herschell Gordon Lewis dans Blood Feast, n’ont aucune crédibilité. Personne n’est donc dupe. Le film sera malgré tout auréolé d’un parfum de scandale et ravivera la légende urbaine des snuff movies.

 

© Gilles Penso

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SAMEDI 14 (1981)

Une parodie très modérément drôle dans laquelle une famille tranquille est envahie par une série de monstres improbables issus d’un livre maléfique…

SATURDAY THE 14th

 

1981 – USA

 

Réalisé par Howard R. Cohen

 

Avec Richard Benjamin, Paula Prentiss, Jeffrey Tambor, Severn Darden, Kari Michaelsen, Kevin Brando, Rosemary DeCamp, Stacy Keach Sr., Carole Androsky

 

THEMA VAMPIRES I MONSTRES MARINS I SORCELLERIE ET MAGIE

Scénariste d’une poignée de séries B depuis le début des années 1970, Howard R. Cohen se voit offrir sa première chance derrière la caméra par Julie Corman, l’épouse de Roger, qui finance elle-même Samedi 14. Pensé comme une parodie déjantée du cinéma d’horreur, le film ne vise pourtant pas directement Vendredi 13, malgré ce que son titre pourrait laisser croire. Bizarrement, Cohen puise davantage son inspiration dans la saga des Universal Monsters, les récits de fantômes et les histoires de sorcellerie. Si le scénario, qui s’appuie sur une histoire originale de Jeff Begun, ne manque pas d’ambition, Samedi 14 doit composer avec des moyens très modestes (productions Corman obligent) et un tournage expédié en seulement trois semaines. La fabrication du film est même précipitée vers la fin – pour ne pas dire bâclée – afin de permettre sa sortie avant celle d’une autre comédie horrifique réalisée par Alfred Sole, au titre presque identique : Thursday the 12 (autrement dit « Jeudi 12 »). Pari réussi : Samedi 14 arrive en salles le premier, tandis que son concurrent, rebaptisé entretemps Pandemonium pour éviter toute confusion, ne sort finalement que l’année suivante. Pour l’anecdote, les deux interprètes principaux de Samedi 14, Paula Prentiss (Les Femmes de Stepford) et Richard Benjamin (Mondwest), qui jouent un couple à l’écran, sont alors mariés dans la vraie vie. 

Le générique qui ouvre Samedi 14 est un dessin animé extrêmement sommaire qui annonce déjà les limites du film. Originaires de Transylvanie, le vampire Waldemar (Jeffrey Tambor) et sa femme Yolanda (Nancy Lee Andrews) se rendent en Pennsylvanie dans l’espoir d’acheter un manoir délabré afin de mettre la main sur un grimoire maléfique. Mais il leur faut patienter, car la vieille demeure, dont le propriétaire vient de passer l’arme à gauche, est désormais occupée par les héritiers, autrement dit la famille Hyatt : John (Richard Benjamin), sa femme Mary (Paula Prentiss), leur fille ado Debbie (Kari Michaelsen) et le petit Billy (Kevin Brando). L’endroit est sinistre, mais les parents sont persuadés de pouvoir le transformer en nid douillet. Lorsque Billy découvre le fameux « Livre du Mal » et commence à le feuilleter, les choses se gâtent. Tous les monstres qui apparaissent au fil des pages se volatilisent du vieil ouvrage pour se matérialiser à l’intérieur de la maison : une bestiole simiesque aux oreilles pointues et aux yeux en forme de périscopes, une momie poussiéreuse, une espèce de yéti, un émule de L’Étrange créature du lac noir, des Trolls de toutes sortes… Lorsque Mary découvre que le grenier est envahi par des chauves-souris, John fait appel au professeur Van Helsing (Severn Darden), qui semble être le dernier recours face à cette invasion improbable…

Fourrure et caoutchouc

Samedi 14 fait preuve de générosité, c’est indéniable. Confiées aux bons soins de Steve Neill (Destruction planète Terre, Rayon Laser, Mutant) et Rick Stratton (La Galaxie de la terreur, Les Mercenaires de l’espace, Starfighter), les nombreuses créatures qui viennent hanter les lieux n’ont certes pas une once de réalisme (ça sent le caoutchouc et la fourrure à plein nez) mais savent égayer les péripéties par ailleurs assez mornes de ce pastiche paresseux. Le spécialiste des effets visuels Ernest Farino entre même dans la danse pour une poignée de séquences en stop-motion au cours desquelles notre couple de vampire se transforme en chauves-souris qui volètent dans le grenier. Un rat bizarre dans le frigo, une tête coupée dans la cuisine et des yeux qui flottent dans une tasse à café viennent compléter le tableau. Si le scénario s’efforce de cligner de l’œil vers plusieurs classiques du genre (le monstre aquatique qui imite l’aileron des Dents de la mer, l’allusion à Rosemary’s Baby, la télé qui ne diffuse que des épisodes de La Quatrième dimension, une plante carnivore qui dit « feed me! » comme dans La Petite boutique des horreurs, des céréales Count Chocula), les gags du film tombent la plupart du temps à plat. Pas très drôle, pas bien rythmé, Samedi 14 nous embarrasse plus qu’il ne nous amuse, notamment lors de ce combat de grimaces final. Étrangement, deux éléments de Samedi 14 annoncent Les Griffes de la nuit, qui ne sortira que quatre ans plus tard : l’adresse de la maison (située à Elm Street) et la scène de la fille attaquée dans sa baignoire. Même si le film ne rencontre qu’un succès très modéré au box-office, il donnera tout de même suite à un deuxième épisode, Samedi 14 contre-attaque, tourné et sorti sept ans plus tard.

 

© Gilles Penso

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BLUE DEMON CONTRE LE POUVOIR SATANIQUE (1966)

Le catcheur au masque bleu affronte un super-vilain surgi de son cercueil après 50 ans de repos et capable d’imposer sa volonté par hypnose…

BLUE DEMON VS EL PODER SATANICO

 

1966 – MEXIQUE

 

Réalisé par Chano Urueta

 

Avec Alejandro Moreno, Martha Elena Cervantes, Jaime Fernandez, Queta Garay, Glenda Castro, Fernando Osés, Mario Orea, Guillermo Hernandez, Margarito Luna

 

THEMA SUPER-HÉROS I POUVOIRS PARANORMAUX I SAGA BLUE DEMON I SANTO

Concurrent du célèbre catcheur Santo, dont il finit par envier la carrière au cinéma, Alejandro Moreno, alias Blue Demon (« Le démon bleu »), fait ses débuts sur les écrans en 1965 avec Blue Demon : El Demonio Azul, dans lequel il affronte un loup-garou. Pour son aventure suivante, Blue Demon contre le pouvoir satanique, le producteur Luis Enrique Vergara pense à un coup marketing imparable : demander à Santo de faire équipe avec lui. Le lutteur au masque d’argent participe certes au film, mais en réalité de manière très anecdotique. Il se livre en effet à un combat sur le ring – parfaitement déconnecté du reste de l’intrigue – puis vient saluer son confrère dans sa loge, en lui affirmant solennellement que la lutte contre le mal est noble, même si elle est semée de déconvenues. Pour le reste du métrage, Blue Demon devra se passer de ses services. Ici, notre fier catcheur au masque azur va devoir se frotter à un ennemi particulièrement redoutable : un criminel sadique aux pouvoirs paranormaux répondant au nom de Gustavo Fernandez et interprété avec un indiscutable charisme par l’acteur Jaime Fernandez. Nous le découvrons d’abord en 1914, où il est emprisonné et condamné à mort pour une série de crimes qu’on imagine abominables. Or Fernandez accepte la sentence sans broncher, un étrange sourire aux lèvres.

Ce super-vilain mi-sorcier mi-alchimiste a en effet prévu de se plonger dans un état de transe imitant la mort pour pouvoir s’échapper de la morgue dès que l’occasion se présentera. « La catalepsie se distingue de la mort par une seule chose : il n’y a pas de putréfaction », explique-t-il à son compagnon de cellule. Mais avant qu’il puisse s’évader, on l’enterre vivant. Il va donc lui falloir s’armer de beaucoup de patience. Cinquante ans plus tard, deux pilleurs de tombe découvrent son cercueil et sont naturellement surpris lorsqu’il en surgit, tel un vampire assoiffé de sang, pour les agresser avant de prendre la fuite. Fernandez regagne alors son repaire secret et décide sans plus tarder de recommencer ses actes criminels. En errant dans les bois, il croise un jeune homme et sa fiancée. Ce seront ses premières victimes du vingtième siècle. Par la force de sa pensée, à l’instar des futurs Scanners de David Cronenberg, il tue l’homme (qui s’avère être le cousin de Blue Demon), puis enlève la jeune femme. Hypnotisée, celle-ci satisfait ses appétits sexuels, avant de finir brûlée vive dans une pièce spécialement aménagée dans l’antre du monstre. D’autres demoiselles ne tarderont pas à tomber entre ses griffes, pour connaître le même sort. Entre deux combats de catch, Blue Demon décide de mener l’enquête. Mais comment mettre la main sur un criminel aussi insaisissable ?

Le vrai commencement de l’existence cosmique

Blue Demon contre le pouvoir satanique cultive savamment son atmosphère gothique, très proche d’autres films mexicains de la même époque tels que La Marque de la mort, Les Larmes de la malédiction ou Les Mystères d’outre-tombe. Le réalisateur Chano Urueta lui-même est un coutumier du genre, puisque nous lui devons des titres tels que La Tête vivante, Le Baron de la terreur ou Le Miroir de la sorcière. Notre vilain joue ainsi du piano, seul dans sa vaste demeure tapissée de toiles d’araignée et ornée de chandeliers, cerné par des tableaux d’un autre âge. Son regard hypnotique est filmé comme celui de Bela Lugosi dans Les Morts-vivants, avec une lumière directionnelle laissant émerger de l’obscurité ses yeux écarquillés, tandis que les ombres portées rampent sur les murs sous haute influence du cinéma expressionniste. Beaucoup de scènes sont d’ailleurs muettes, construites uniquement sur les échanges de regards. Ce qui n’empêche pas une voix off de traduire régulièrement les sombres pensées de Fernandez. « Vivre, c’est merveilleux », dit-il à l’une des femmes qu’il s’apprête à sacrifier dans un brasier. « Il est encore plus merveilleux de comprendre que la vie ne sert qu’à mourir. C’est là le vrai commencement de l’existence cosmique. » Comme souvent dans ce genre de film, l’action s’interrompt régulièrement pour céder la place à des combats sur le ring mais aussi à des intermèdes musicaux terriblement datés (les vocalises d’une chanteuse pop affublée d’une perruque invraisemblable, un twist collectif endiablé ou encore un boléro sentimental dans un club huppé). La molle enquête de Blue Demon, elle, avance à pas de fourmis. Notre catcheur massif passe son temps à lire ou à arpenter la forêt avec sa lampe de poche, sans beaucoup de résultats. Puis soudain, à dix minutes de la fin, il trouve le repaire de Fernandez, bloque ses pouvoirs grâce à sa force mentale et le met hors d’état de nuire, le réduisant à l’état de momie desséchée ! Blue Demon tiendra la vedette de 23 autres films, jusqu’en 1979.

 

© Gilles Penso

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L’ODYSSÉE (2026)

Christopher Nolan nous propose une version introspective de L’Odyssée d’Homère…

THE ODYSSEY

 

2026 – USA / GB

 

Réalisé par Christopher Nolan

 

Avec Matt Damon, Tom Holland, Robert Pattinson, Anne Hathaway, Himesh Patel, John Leguizamo, Charlize Theron, Corey Hawkins, Jarreth J. Merz, Niko Nicotera

 

THEMA MYTHOLOGIE

Film évènement de l’année 2026, L’Odyssée a recueilli des critiques dithyrambiques, malgré (ou grâce à ?) des avant-premières dont furent exclus les influenceurs généralement courtisés par les studios, le réalisateur souhaitant officiellement redonner aux critiques professionnels leur place sur l’échiquier médiatique. Le casting prestigieux joue le jeu et inonde de son glamour tous les tapis rouges des capitales du monde pour vanter le génie de Nolan, conter les coulisses d’un tournage dans de nombreux pays (Maroc, Islande, Grèce, Ecosse et Californie pour les scènes en studio) et favorisant les décors naturels et construits « en dur », avec notamment la construction partielle mais grandiose de la cité de Troie, ainsi que son fameux cheval, des bateaux fonctionnels, du vrai sable, de la véritable eau de mer et du vrai vent, le tout filmé pour la première fois intégralement au format IMAX 70mm. Il est vrai qu’après avoir été sevré aux films super-héroïques tournés sur fond vert depuis 20 ans, le public a de quoi s’extasier devant ce qui s’annonce comme une superproduction hollywoodienne épique et spectaculaire… sauf que, tel un cheval de Troie justement, L’Odyssée est tout l’inverse : un film introspectif refusant tout spectacle ostentatoire, jusqu’à sa bande originale signée Ludwig Gorannson, qui s’amuse avec des sonorités ethniques et des nappes sonores, aux antipodes des compositions flamboyantes de Miklos Rosza pour Ben-Hur ou Dimitri Tiomkin pour La Chute de l’empire romain. Visuellement, Nolan privilégie comme à son habitude une approche réaliste, sobre et même ici un brin minimaliste, contrastant avec le discours superlatif des acteurs, dont le temps de présence à l’écran est parfois inversement proportionnel à leur omniprésence médiatique durant le press tour : Zendaya n’apparait ainsi pas plus de cinq minutes, Charlize Theron, Elliot Page ou Lupita N’Goyo guère plus. Tom Holland et Robert Pattinson tiennent certes des (seconds) rôles plus importants mais n’ont pas grand-chose à jouer, les sentiments et les motivations des personnages étant toujours sur-signifiés dans les dialogues ne laissant finalement que peu de place à l’interprétation. Sur le fond bien sûr, la pertinence et la dimension philosophique du texte d’Homère ne sont plus à démontrer.

Christopher Nolan ne souhaitant jamais faire simple, il impose comme à son habitude un montage alterné entre plusieurs temporalités : d’un côté, Télémaque (Tom Holland) et Pénélope (Anne Hathaway), attendant le retour d’Ulysse au présent ; de l’autre, le récit fragmenté de la guerre de Troie, des rencontres avec le cyclope ou la sorcière Circé, compliquant de façon artificielle un récit qui ne perdrait rien de son intérêt s’il avait suivi une structure linéaire. Le style du réalisateur serait-il en passe de devenir une formule ? Le procédé fait en tout cas long feu ici car en cours de métrage, sans doute conscient qu’il ne se passe plus grand-chose à Ithaque, Nolan recentre son récit les voyages d’Ulysse et ses péripéties de façon chronologique (à quelques classiques flashbacks près), peinant cependant à faire ressentir les vingt années qu’elles représentent en raison de leur nature épisodique. Mais en renonçant à intégrer ses obsessions temporelles habituelles et en se détournant de son traditionnel casting de seconds rôles (ou de figurants ?) « cinq étoiles », l’adaptation de L’Odyssée met en exergue une autre thématique récurrente, quoique plus discrète, de la filmographie de l’auteur d’Inception, Interstellar, The Dark Knight, Oppenheimer ou encore Le Prestige : le destin de protagonistes qui se lancent tête baissée dans une quête ou une mission personnelle, qu’ils perçoivent comme vertueuse, au prix du départ et de l’exil, ainsi que les conséquences de leurs actes sur le monde et sur ceux pour qui ils se battent ou pensent se battre , lesquels ne comprennent ni n’acceptent toujours leurs choix, à l’image des habitants de Gotham ou des enfants du personnage incarné par Matthew McConaughey dans Interstellar. Ils n’atteignent jamais leur objectif sans sacrifice, pas plus qu’en faisant l’unanimité. Pour endosser l’armure d’Ulysse défiant les dieux, Matt Damon (re-)sculpte son corps, ajuste son langage corporel et transforme même sa voix, afin de donner à son personnage la présence et la gravité nécessaires. Nolan peut dès lors choisir de raconter son histoire à hauteur d’homme, du strict point de vue de son héros, sans plans d’ensemble spectaculaires ni multi-angularité objective sur l’action, une approche identique à celle choisie par Spielberg pour La Guerre des mondes.

Heureux qui comme Chris

L’Odyssée ne ressemble donc en rien à Jason et les Argonautes, Le Choc des Titans et autres classiques mettant en avant des monstres animés par Ray Harryhausen. Pas plus qu’à un blockbuster de l’âge numérique qui pourrait se permettre de tout montrer. Le cyclope, par exemple, n’est jamais dévoilé en totalité, même dans la version IMAX 70mm, pour signifier sa taille imposante. Fidèle à sa volonté de filmer en direct devant la caméra, les équipes construisent une marionnette géante de près de 30 mètres de haut, maquette qui sera remplacée par l’incrustation d’un acteur maquillé dans la majorité des plans. Le secret le mieux gardé des films de Christopher Nolan est qu’il a bien recours à des images de synthèse sur tous ses films, principalement pour des ajouts ou effacements d’objets, personnages ou décors, ou simplement pour incruster des éléments tournés séparément. Pas de quoi crier à la publicité mensongère, car un effet spécial qui fonctionne est avant tout un effet dont on a du mal à déterminer la nature, ce qui est le cas ici : qu’il s’agisse du cyclope ou de la trombe marine, bien malin celui qui saura deviner comment ont été réalisées ces séquences. Et lorsque Circé transforme les compagnons d’Ulysse en cochons, on applaudit l’économie de moyens et l’efficacité de simples effets de substitutions et de dissimulations à l’ancienne. Mais la volonté de privilégier le « vrai » révèle parfois ses limites. Ainsi, une séquence de tempête en mer ressemble à ce qu’elle est : des acteurs sur un bateau raisonnablement stable s’agitant sous des lances à eau. La mise en scène s’appuie sur l’omniprésence de la musique et un montage très elliptique. Chez Nolan, on voit rarement un personnage entrer ou quitter le cadre, encore moins accomplir des gestes anodins : la moindre réplique est délivrée avec solennité et sans amorce de scène. Une densité et une intensité qui risquerait de se retourner contre le film, car à force pousser tous les curseurs en permanence, son approche pourrait finir par étouffer toute respiration organique en faveur d’une cérébralité empêchant toute émotion directe. L’Odyssée reste une belle proposition de cinéma « adulte », aux parti-pris radicaux mais aussi paradoxaux, notamment le refus un brin snob de céder au grand spectacle frontal et au glamour hollywoodien, ou encore le sous-emploi du casting le plus prestigieux qui soit, tout en dépensant tout de même quelques 250 millions de dollars de budget. Rappelons tout de même à ceux qui s’extasient, à juste titre, devant les défis et la magie d’un tournage dans des décors immenses, les effets spéciaux réalisés physiquement ou encore la précision des coupes irréversibles d’un montage effectué à même le fragile négatif original que, avant le mitan des années 2000, c’est comme ça qu’étaient confectionnés tous les films. Et si on peut remercier Christopher Nolan d’entretenir le prestige de ce savoir-faire et remplir à nouveau les salles de cinéma à l’été 2026 avec un sujet à priori peu vendeur, on ne peut pas non plus lui attribuer l’image du génie créatif absolu qu’il n’est pas. On recommandera aux curieux de voir ou revoir Valhalla Rising de Nicolas Winding Refn, qui emmenait déjà Mads Mikkelsen (et le spectateur) dans une expérience introspective au cœur de paysages naturels froids et humides, pour un budget cinquante fois inférieur à celui de L’Odyssée, sans que le résultat soit pour autant cinquante fois moins intéressant.

 

© Jérôme Muslewski

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MACISTE AUX ENFERS (1925)

Le roi des enfers envoie sur Terre un démon pour tenter de faire sombrer le valeureux Maciste dans le péché et pour pouvoir posséder son âme…

MACISTE ALL’INFERNO

 

1925 – ITALIE

 

Réalisé par Guido Brigone

 

Avec Bartolomeo Pagano, Umberto Guarracino, Mario Saio, Franz Sala, Elena Sango, Lucia Zanussi, Pauline Polaire, Domenico Serra, Sergio Amidei

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I MYTHOLOGIE I DRAGONS

Créé en 1913 par Gabriele d’Annunzio et Giovanni Pastrone, pour les besoins du film Cabiria, Maciste n’est au départ qu’un personnage secondaire. Il s’agit alors d’un esclave carthaginois incarné par un ancien docker bâti comme un catcheur, Bartolomeo Pagano (1 mètre 90, 120 kilos). Or cet Hercule en pagne impressionne tant le public qu’il devient le héros d’une vingtaine de films jusqu’au début des années 1930, toujours incarné par le massif Pagano. Si la plupart de ses aventures se situent dans un cadre antique, d’autres dérogent à cette règle chronologique. C’est le cas de Maciste aux enfers, dont l’action semble se dérouler autour du 16ème siècle. Le Maciste que nous découvrons ici n’est donc pas un Musclor en jupette mais un brave homme qui fume la pipe, cultive son lopin de terre, fait la sieste à l’ombre des arbres fruitiers, bref mène une vie tranquille et sans histoire. Sa voisine Graziella (Pauline Polaire) lui fait les yeux doux et lui offre des fleurs de son jardin pour s’excuser de l’avoir mouillé avec son arrosoir. C’est mignon tout plein, les bons sentiments abondent et nos deux êtres simples se comportent en bons chrétiens : un grand crucifix surplombe le lit de Maciste, tandis que Graziella se signe et prie tous les soirs avant de se coucher.

Mais ce trop-plein de vertu inquiète énormément le roi Pluton (Umberto Guarracino), qui règne sur les enfers aux côtés de son épouse Proserpine (Elena Sangro) et de sa fille Luciferina (Lucia Zanussi). Craignant pour sa couronne, il demande au sinistre Barbariccia (Franz Sala), qu’il avait banni de la salle du trône, de tout mettre en œuvre pour pervertir Maciste et Graziella. Accompagné de cinq démons, le vil lieutenant des enfers prend des traits humains respectables (costume, moustache, barbiche, haut de forme, cape) et tente d’abord auprès de Maciste le pacte classique : en échange de son âme, il aura droit aux richesses et au plaisir charnel. Mais Maciste répond du tac au tac : « Je ne suis pas Faust ! » Le démon provoque alors un accident qui pousse Graziella à porter secours à Giorgio (Domenico Serra), un cavalier blessé. Tous deux tombent aussitôt amoureux, ce qui suscite la jalousie et la colère de Maciste. Ce dernier se retourne alors contre Barbariccia et se retrouve précipité aux enfers, où il doit tenter de résister à toutes les tentations qui s’offrent à lui, sous peine d’être damné à jamais…

« Je ne suis pas Faust ! »

L’incroyable ambition visuelle du film saute aux yeux dès les premières minutes. À mi-chemin entre l’imagerie biblique et le bestiaire mythologique, cette vision des enfers se révèle très impressionnante, avec son vaste décor souterrain enfumé et son immense figuration costumée et maquillée. On y croise le nocher Charon (aux allures de vieillard chenu), des nuées de diablotins volants aux ailes de chauves-souris, des pêcheurs suppliciés à coups de fouets, des âmes tourmentées qui rampent en se tortillant sur le plafond rocheux, un dragon cracheur de feu, le gigantesque roi Minos… Toute cette sarabande démoniaque évoque beaucoup les tableaux concoctés par Francesco Bertolini et Adolfo Podovan pour L’Enfer de 1911. Les deux films montrent d’ailleurs une séquence rigoureusement identique, tout droit sortie des gravures de Gustave Doré : l’immense Lucifer qui dévore un humain en déployant ses ailes tandis que les damnés sont à moitié enterrés dans le sol glacé. D’autres visions saisissantes, comme les démons en contre-jour contemplant le monde des humains du haut de leur promontoire rocheux, annoncent le Faust de Murnau. La partie mélodramatique, qui implique une sorte de triangle amoureux pétri de bons sentiments entre Maciste, Graziella et Giorgio, pèche certes par sa grandiloquence et sa naïveté. Mais elle est sans cesse contrebalancée par le surréalisme macabre qui nimbe le reste du métrage. Nous ne sommes pas près d’oublier cette pieuvre géante qui flotte au-dessus de la ville pour symboliser les « tentacules du vice », Barbariccia qui s’envole dans les cieux nuageux en laissant sa cape flotter au vent, ou encore ce démon dont le visage déchiré se reconstitue en stop-motion. Maciste poursuivra ses exploits jusqu’à ce que l’arrivée du cinéma parlant ne le relègue aux oubliettes. Il faudra attendre le renouveau du péplum, à la fin des années 50, pour que le fier héros renaisse de ses cendres avec panache.

 

© Gilles Penso

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