L’ODYSSÉE DU HINDENBURG (1975)

Avec la virtuosité qui le caractérise, Robert Wise raconte le voyage sans retour du plus célèbre ballon dirigeable du monde

THE HINDENBURG

 

1975 – USA

 

Réalisé par Robert Wise

 

Avec George C. Scott, Anne Bancroft, William Atherton, Roy Thinnes, Gig Young, Burgess Meredith, Charles Durning

 

THEMA CATASTROPHES

Quatre ans après Le Mystère Andromède, Robert Wise se lance dans un film catastrophe inspiré du drame qui survint lorsque s’embrasa en 1937 un ballon dirigeable allemand au-dessus des Etats-Unis. L’Odyssée du Hindenburg commence sous la forme d’un journal d’actualités relatant l’histoire des ballons dirigeables, des frères Montgolfier jusqu’à Zeppelin, pour aboutir à la description du titanesque Hindenburg, long comme trois terrains de football, lourd de deux-cent quarante-deux tonnes et équipé de quinze étages. D’emblée, nous comprenons que nous avons affaire à un Titanic des airs, et son destin semble déjà scellé. Puis l’image du film passe au format Cinémascope, exhibant le dirigeable sur toute son arrogante longueur, tandis que le noir et blanc cède progressivement la place à la couleur, une astuce de mise en scène dont se souviendra George Miller pour le légendaire prologue de Mad Max 2. Fierté du gouvernement allemand, outil de propagande très efficace, le Hindenburg doit décoller au printemps de l’année 1937, mais les rumeurs d’une menace d’attentat commencent à circuler. On demande donc au colonel Ritter (George C. Scott) de s’embarquer à bord pour veiller à la sécurité du vol et des passagers.

Fidèle à la tradition du film catastrophe, le casting se pare de nombreuses têtes d’affiches qui s’embarquent pour un voyage que nous savons sans retour. Grâce au savoir-faire du superviseur des effets spéciaux Albert Whitlock (Les Oiseaux, Tremblement de terre), aux magnifiques peintures sur verre de Bill Taylor, aux très belles maquettes du ballon dirigeable et aux remarquables effets photographiques signés Clifford Stinne (L’Homme qui rétrécit), le Hindenburg fend les airs avec une grâce et un réalisme qui, aujourd’hui encore, laissent bouche bée. Les visions magnifiques du zeppelin survolant les icebergs ou voguant face au soleil couchant ont durablement marqué les esprits, accompagnées d’une bande originale ample et emphatique signée David Shire.

Le Titanic des cieux

Plus le film approche de son climax, plus le suspense s’accroît, depuis la séquence des deux réparateurs s’efforçant de raccommoder en plein vol la toile qui se déchire jusqu’au compte à rebours précédant la déflagration fatale. Pour visualiser l’incendie final du zeppelin, Robert Wise opte pour un choix surprenant qui consiste à passer son image en noir et blanc afin de pouvoir alterner au montage de véritables images d’actualité et des effets pyrotechniques miniature très impressionnants. Le drame réel et la fiction entrent ainsi en collision au cours de cette scène clef résumant à elle seul tout le parcours, le savoir-faire et l’idéologie du cinéaste. En une poignée de plans, Wise affirme en effet son sens inné du montage (ce fut son premier métier), sa volonté de traiter les faits extraordinaires sous l’angle le plus réaliste possible (en accord avec la dimension fantastique que prennent généralement les films catastrophes) et son antimilitarisme viscéral (déjà perceptible dans Le Jour où la terre s’arrêta). Car l’explosion du Hindenburg s’appréhende ici comme la métaphore des conséquences désastreuses d’une course à l’armement, le zeppelin nous étant présenté à la fois comme une bombe à retardement et une arme médiatique développée pour renforcer l’image du parti nazi.

 

© Gilles Penso

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LA BÊTE DE LA CAVERNE HANTÉE (1959)

Des gangsters voient l’organisation de leur cambriolage bouleversée par le surgissement d’un monstre antédiluvien…

BEAST FROM HAUNTED CAVE

 

1959 – USA

 

Réalisé par Monte Hellman

 

Avec Michael Forrest, Frank Wolff, Sheila Carol, Wally Campo, Richard Sinatra, Linné Ahlstrand, Kay Jennings, Chris Robinson

 

THEMA ARAIGNÉES

Trente-six ans avant Une nuit en enfer, le film de gangsters et le film de monstres s’entrechoquaient déjà dans La Bête de la caverne hantée, un pur produit Roger Corman des années 50. Monte Hellman, qui dirigeait là son premier long-métrage, allait d’ailleurs être le producteur exécutif de Reservoir Dogs après que Quentin Tarantino ait un temps envisagé de lui en confier la réalisation. Dans une station de ski du Dakota, l’autoritaire chef de gang Alexander Ward (Frank Wolff), sa secrétaire/maîtresse portée sur la bouteille Gypsy Boulet (Sheila Carol) et ses deux hommes de main, le séducteur Marty Jones et le jovial Byron Smith (Richard Sinatra et Wally Campo), préparent le cambriolage d’une banque dont les coffres sont emplis de lingots d’or. Afin d’agir en toute tranquillité, ils ont prévu de détourner l’attention de la population et des autorités en dynamitant une vieille mine désaffectée à quelques kilomètres de leur forfait. Il ne leur restera plus alors qu’à atteindre un chalet isolé en pleine montagne, guidés par le moniteur de ski Gil Jackson (Michael Forest) auprès duquel ils se font passer pour des touristes, puis à attendre l’avion qui les transportera au Canada. A l’exception de la mort imprévue d’un ouvrier qui se trouvait sur les lieux de l’explosion, le plan semble marcher comme sur des roulettes. Mais en faisant sauter la mine, nos gangsters ont déclenché la fureur d’un monstre antédiluvien qui y sommeillait et qui les traque désormais jusque dans leur repaire.

Soucieux d’échapper un peu aux conventions du genre, Monte Hellman s’efforce de donner une épaisseur inattendue aux protagonistes, notamment à travers une série de saynètes dialoguées indépendantes de l’intrigue principale. Les héros y discourent innocemment de leurs rêves, de leurs ambitions, de leurs états d’âme. Un personnage tout à fait inutile au récit, la sœur de Gil, a même droit à une séquence entière au cours de laquelle Marty s’efforce de la séduire. Les intentions du réalisateur et de son scénariste Charles B. Griffiths sont bonnes (ce dernier recyclant au passage beaucoup d’éléments du script qu’il écrivit pour Naked Paradise), mais les personnages demeurent désespérément archétypaux et leurs relations pour le moins basiques. C’est d’autant plus dommage que, pour une fois, nous échappons aux lieux communs habituels en pareil contexte, tel le brave soldat face auquel se pâme la jolie fille d’un vénérable savant.

Une araignée géante bipède

Le monstre lui-même, conçu et interprété par Chris Robinson, est une curiosité insaisissable, qu’on pourrait définir comme une sorte d’araignée géante couverte d’un pelage simiesque et qui n’aurait que deux pattes au lieu de huit ! S’agitant maladroitement en surimpression le temps d’une poignée de plans furtifs, elle nous apparaît enfin dans toute sa « splendeur » au cours d’un climax qui évoque celui de L’Attaque des crabes géants. Tous nos protagonistes se retrouvent ainsi dans une grande caverne sinistre où le monstre emprisonne ses victimes humaines dans des cocons de toile visqueuse et entreprend tranquillement de leur sucer le sang. L’incontournable mise à mort de la bête et le réglage à la dernière minute de toutes les intrigues et sous-intrigues sont expédiés en trois coups de cuiller à pot par un scénario refusant définitivement de faire dans la finesse. Producteur malin et avisé, Roger Corman profita des décors et d’une partie du casting pour tourner dans la foulée le film de guerre Ski Troop Attack. En revanche, la séquelle de La Bête de la caverne hantée, qui était sérieusement envisagée, ne vit jamais le jour.

 

© Gilles Penso

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LES DIX COMMANDEMENTS (1956)

Sous la direction de Cecil B. De Mille, Charlton Heston mène le peuple hébreu hors de la servitude égyptienne vers la terre promise…

THE TEN COMMANDMENTS

 

1956 – USA

 

Réalisé par Cecil B. De Mille

 

Avec Charlton Heston, Yul Brunner, Anne Baxter, Edward G. Robinson, Yvonne de Carlo, Vincent Price, John Derek, John Carradine

 

THEMA DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Le nom de Cecil B. De Mille incarne à lui seul une certaine idée du cinéma hollywoodien que Les Dix commandements cristallise avec sa flopée de stars, un budget pharaonique, une figuration imposante, et bien sûr des décors grandioses et des costumes luxueux. Plusieurs générations ont grandi avec les multiples rediffusions télévisées de ce spectacle familial superlatif, à une époque où la religion avait une place plus prépondérante dans l’éducation. Cecil B. De Mille ne cachait d’ailleurs pas ses intentions prosélytes, lui qui avait déjà porté cette histoire à l’écran en 1923 : « Les gens m’écrivaient du monde entier pour me dire qu’il fallait refaire Les Dix commandements », affirmait-il. « Il était évident que la terrible expérience que le monde venait d’avoir du totalitarisme fasciste et communiste avait fait comprendre à beaucoup que la loi de Dieu est le fondement de la liberté humaine. » (1) Un propos repris dans le prologue introductif du film au cours duquel le réalisateur s’adresse au public comme s’il était devant lui sur scène. Dans la première version, l’exode du peuple hébreu ne durait que 50 minutes sur 2h15, le reste du métrage transposant l’histoire à l’époque contemporaine et narrant la rivalité entre deux frères pour illustrer l’importance des commandements dispensés par le Tout Puissant quelques millénaires plus tôt. De Mille envisagea une approche similaire pour son « auto-remake » mais décida finalement de ne se concentrer sur la partie biblique et la développer.

Petite révision pour ceux qui auraient séché leurs cours de catéchisme ou de Talmud Thora : Les Dix commandements relate donc un épisode de l’Ancien Testament dans lequel un fils d’esclave hébreu, Moïse (Charlton Heston), recueilli et élevé comme le fils du pharaon, découvre ses origines et s’oppose à son frère d’adoption, Ramsès (Yul Brunner), pour affranchir son peuple et le mener vers la terre promise. Cecil B. De Mille et ses scénaristes accouchent évidemment d’une version romancée de l’histoire, la représentation à l’écran de quelques miracles excluant de toutes façons une approche strictement réaliste. En faisant la part belle aux dialogues jusqu’à ses deux dernières bobines plus riches en « action », De Mille confère à son film un côté théâtral, presque shakespearien même lorsqu’il se focalise sur des intrigues de cour et plusieurs arcs narratifs convergents. Confiant en sa dramaturgie et ses (nombreux) acteurs, De Mille n’attire jamais l’attention sur le travail de la caméra, favorisant un point de vue objectif, sans pour autant oublier de mette en valeur le luxe de la production. De nombreux plans sont dignes d’une toile de maître de par leur composition et leur emploi des couleurs. Une ambition artistique bien servie par le procédé d’écran large fraichement inauguré par Paramount : le Vistavision qui, en termes de définition et de format, provoquait à l’époque un choc comparable la découverte de l’IMAX aujourd’hui. L’hyper-sobriété de la réalisation permet donc de ne jamais détourner l’attention des acteurs et de l’histoire, De Mille se mettant humblement au service de celle-ci. Ce qui n’empêche pourtant pas Les Dix commandements de comporter une des séquences spectaculaires les plus emblématiques du 7ème Art : la fameuse traversée de la mer Rouge qui s’ouvre pour laisser passer les Hébreux. Une réussite visuelle que l’on doit au responsable des effets spéciaux de la Paramount, John Fulton, qui avait débuté sa carrière sur L’Homme invisible et La Fiancée de Frankenstein. La scène reprend dans les grandes lignes le découpage déjà établi par De Mille dans la version de 1923, mais l’apport de la couleur et les progrès techniques offrent un résultat qui fonctionne encore à merveille près de 70 ans plus tard.

De Mille en chiffres

Nanti d’un budget de 13 millions de dollars (le plus important de tous les temps en cette année 1956), Les Dix commandements en rapporta 50 lors de sa première exploitation, qui s’acheva en 1960 – oui, 4 ans d’exploitation ! Chose inconcevable aujourd’hui où les plus gros succès au box-office restent rarement au-delà de 3 mois à l’affiche. D’une durée de 3h40, avec rien moins que 12000 figurants et 15000 animaux pour les scènes d’exode tournées dans le désert égyptien, les plus jeunes cinéphiles auront peut-être du mal à imaginer la popularité et l’impact du film en son temps. Ajustées en tenant compte de l’inflation, ses recettes dépasseraient 2 milliards de dollars, le plaçant parmi les plus grands succès commerciaux de tous les temps aux côtés de La Guerre des étoiles, Titanic, Avatar et Avengers : Endgame. Et à ceux qui se disent qu’un film si pieux ne pourrait plus connaitre le même engouement aujourd’hui, rappelons que, malgré leur progressisme social et moral, les films cités ci-dessus intègrent tous d’une façon plus ou moins directe et à différents niveaux une dialectique empruntant à la morale et aux archétypes judéo-chrétiens. Les Dix commandements concourut aux Oscars dans 7 catégories dont « Meilleur Film » mais n’en récolta qu’un pour ses effets spéciaux. Cecil B. De Mille fut très déçu de ne même pas être nommé dans celle du « Meilleur réalisateur ». Âgé de 75 ans, il semblait se douter qu’il s’agissait de sa dernière œuvre et donna tout  pour mener le projet à son terme. Il décéda 3 ans plus tard. Finissons avec une petite anecdote de casting : saviez-vous que bébé Moïse était incarné par Fraser Heston, le fils de Charlton, qui réalisera en 1993 le sympathique Bazaar de l’épouvante d’après Stephen King ? Entre Dieu et le diable, c’est malheureusement chez ce dernier que finira sa carrière après ce petit coup d’éclat !

  

(1) propos tiré de la biographie « Empire of Dreams – The epic Life of Cecil B. De Mille » de Scott Eyman 

 

© Jérôme Muslewski

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LE DERNIER MONDE CANNIBALE (1978)

Avant Cannibal Holocaust, Ruggero Deodato abordait déjà l’anthropophagie primitive sous un angle ultra-réaliste

ULTIMO MONDO CANNIBALE

 

1978 – ITALIE

 

Réalisé par Ruggero Deodato

 

Avec Me Me Lay, Massimo Foschi, Ivan Rassimov, Sheik Razak Shikur, Judy Rosly, Suleiman, Shamsi

 

THEMA CANNIBALES

Lorsqu’il décide de s’attaquer pour la première fois à la thématique du cannibalisme et de la sauvagerie, le cinéaste Ruggero Deodato opte pour une approche brute, sans concession, loin des canons hollywoodiens. Dès l’entrée en matière, un texte nous annonce que tout ce qui suit est véridique dans ses moindres détails. « Bien avant le tournage, j’ai étudié minutieusement toutes les tribus véritables de la Malaisie, des Philippines et d’ailleurs, en me plongeant dans les reportages de National Geographic », raconte le cinéaste. « Les images que j’y ai vues étaient incroyables. On aurait dit qu’elles avaient été prises en pleine préhistoire. J’ai analysé tous leurs rituels pour pouvoir en reproduire certains à l’écran. » (1) Pourtant, lorsque Le Dernier monde cannibale commence, ses allures de série Z d’aventure pétrie de clichés et de dialogues improbables lui donnent un sérieux handicap. A bord d’un avion de tourisme survolant l’île de Mindanao, quelque part dans les Philippines, nous faisons la connaissance du géologue Robert Harper, de son associé Rolf, du pilote Charlie et de sa petite amie Swan. Une équipe les attend sur place, car un gisement de pétrole semble avoir été mis à jour dans la jungle. Mais leurs collègues restent introuvables, et la découverte d’une tête humaine en pleine décomposition les refroidit quelque peu. C’est alors qu’ils se souviennent (comme par enchantement, et au mépris de toute logique) que cette partie de la forêt est habitée par les Tajados, une peuplade cannibale qui vit encore à l’âge de pierre. Ils décident alors de passer la nuit dans l’avion et de repartir au petit matin.

La courte scène de suspense qui s’ensuit fonctionne plutôt bien, mais la réaction des personnages s’avère tellement incohérente que la suspension d’incrédulité en prend un sacré coup. Alors que Swan se fait en effet enlever sous leurs yeux, ils ne partent pas à son secours, préférant attendre le lever du jour pour se lancer à sa recherche. Bien mal leur prend, car à l’aube Swan est devenue le menu d’un festin des Tajados. Dans la panique qui s’ensuit, l’un de nos héros meurt éventré par un piège hérissé de pointes, deux de ses compagnons construisent un radeau (au son d’une musique folk à la guitare et à la flûte parfaitement hors sujet), puis jouent un remake de Délivrance dans les rapides. L’ultime survivant se fait kidnapper par les indigènes. Au lieu de le dévorer sur place, les Tajados déchirent ses vêtements, jouent avec son sexe (en gros plan s’il vous plaît !), puis l’enferment dans une geôle où, affamé, il assiste à leurs curieux rituels. Le plus folklorique d’entre eux ? La punition d’un homme dont les poignets sont tailladés puis plongés dans un nid de fourmis carnivores, jusqu’à ce que son bras ne soit plus qu’un os ensanglanté ! « Cette punition est réelle », nous affirme Deodato. « Nous l’avons reproduite avec le plus d’exactitude possible, à l’aide d’effets spéciaux rudimentaires mais efficaces. Un faux bras habilement disposé et suffisamment ensanglanté faisait l’affaire. J’avoue que l’effet fonctionne plutôt bien à l’écran, surtout parce qu’il n’est pas filmé comme un trucage. La caméra emprunte ici les effets de style du reportage ou du documentaire. La plupart des rites de ces tribus sont tellement extrêmes qu’ils semblent échappés de l’imagination d’un scénariste de films d’horreur, mais ils sont bien réels. » (2)

Malaise en Malaisie

Hélas, aucun trucage ne vient au secours des animaux qui se font scandaleusement massacrer devant la caméra avec une atroce complaisance. Ces horreurs ultra-réalistes (et pour cause !) semblent vouloir flatter les instincts les plus primaires des spectateurs derrière le refuge de l’histoire vraie, mais l’approche de Deodato est résolument ethnologique. De fait, les maladresses du film et certains de ses choix douteux cherchent toujours à se justifier par la quête du vérisme le plus brut. « Je voulais aborder cette histoire sous un angle très réaliste » confirme le réalisateur. « Les producteurs m’avaient conseillé de partir installer mon équipe dans le parc naturel de Kuala Lumpur, où beaucoup de films avaient été déjà été tournés. Mais j’ai refusé. J’ai préféré prendre un petit avion et m’en aller dans la jungle pluviale avec mon équipe. Là, j’ai découvert une tribu de gens orientaux dont les cheveux étaient étrangement crépus. Nous avons utilisé des perruques pendant le tournage pour changer leur apparence. Il faut savoir que le tournage du Dernier monde cannibale fut beaucoup plus difficile que celui de Cannibal Holocaust, qui a été filmé en Amazonie. Rien à voir avec l’enfer de la jungle pluviale Malaisienne. » (3) Les autorités locales n’apprécièrent pas beaucoup le résultat final. L’ambassade de Malaisie menaça même Deodato de brûler toutes les copies du film, Le Dernier monde cannibale échappant de peu à ce brasier purificateur.

 

(1), (2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2016

 

© Gilles Penso

 

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JUMANJI – NEXT LEVEL (2019)

La suite du reboot de Jumanji sorti en 2017, avec de nouveaux joueurs et de nouvelles péripéties

JUMANJI – THE NEXT LEVEL

 

2019 – USA

 

Réalisé par Jake Kasdan

 

Avec Dwayne Johnson, Kevin Hart, Jack Black, Karen Gillan, Alex Wolff, Danny De Vito, Danny Glover, Awkafina,

 

THEMA JOUETS I MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES I SAGA JUMANJI

Fort du succèssurprise, tant au niveau critique que commercial, de Jumanji – Bienvenue dans la jungle en 2017, Sony bat le fer tant qu’il est chaud et met immédiatement une suite en chantier. De quoi craindre le pire car privé de l’effet de surprise, le risque d’essoufflement est grand. Citons pour exemple de suite hâtive tournant à vide le poussif Men in Black II… Et pourtant, à notre plus grande surprise, Jumanji – Next Level s’avère être à nouveau un divertissement familial de bonne tenue : tous les acteurs sont de retour, leur complicité à l’écran n’étant pas étrangère au succès du premier film. Mieux, la production a réussi à débaucher Danny De Vito et Danny Glover – des visages que les parents ont plaisir à retrouver. Le réalisateur Jake Kasdan est toujours aux commandes lui aussi, avec la même équipe de scénaristes, directeur-photo, monteurs et compositeur. Certes, Sony a dépensé sans compter pour que cette suite puisse se faire rapidement, mais avec un tournage entamé en février 2019 pour une sortie au mois de décembre, le résultat n’est rien moins que miraculeux dans le contexte d’une production de studio où le nombre de chefs en cuisine rend souvent les plats indigestes.

Une des qualités de Jumanji – Bienvenue dans la jungle était de réussir à emballer ses scènes d’exposition de façon aussi concise qu’efficace, pour démarrer l’aventure après une petite vingtaine de minutes. Jake Kasdan ne perd donc pas de temps et nous offre un rapide point sur la situation de chacun de nos jeunes héros, en particulier Spencer (Alex Wolff), parti étudier à New-York et qui revient chez lui pour les vacances. Son grand-père Eddie (Danny de Vito) vit désormais chez eux en raison de ses problèmes de santé, ce qui ne l’empêche nullement de râler à longueur de journée et de se chamailler avec son ex-associé Milo (Danny Glover). Spencer ne semble ni heureux à New-York ni totalement épanoui chez lui. Alors qu’il travaille en secret à réparer la console de jeu Jumanji, il se retrouve à nouveau happé par accident dans son monde virtuel. Ses amis décident de partir à son secours mais emmenent malgré eux Eddie et Milo. Les deux vieux grincheux vont devoir affronter les dangers de la jungle, du désert et des montagnes enneigées aux côtés des adolescents.

Deuxième service… gagnant

Le concept des avatars aux attributs physiques à l’opposé de ceux des joueurs reste évidemment de mise mais Jake Kasdan l’exploite habilement en attribuant respectivement à Danny De Vito et Danny Glover l’apparence de Dwayne Johnson et James Hart. Ceux-ci se livrent à un numéro d’imitation, ou plutôt de « motion capture sans trucage », qui fait souvent mouche. Ne reculant pas devant l’absurde, un des personnages incarnera même un avatar non-humain, avec à la clé une scène finale qui marche sur la corde raide, entre ridicule assumé et un (faux) premier degré habilement mis en scène. On notera aussi un échange d’avatar de sexe différent en cours de route. À l’heure où la question de l’identité sexuelle préoccupe pas mal de monde, les jeux vidéo (et les films qui en traitent) pourraient soulever quelques points de discussion intéressants sur l’aspect normatif des différentes orientations sexuelles. Ready Player One évoquait déjà brièvement le sujet. Jumanji – Next Level laissera le soin à d’autres de traiter cette question pourtant dans l’air du temps car sa seule ambition est de divertir. Et de ce point de vue, le contrat est rempli. Certes, cette suite ne cherche pas réinventer la roue, mais portée par un casting toujours aussi sympathique et une réalisation efficace nantie d’effets spéciaux irréprochables, on peut y trouver un plaisir similaire à celui éprouvé lorsque l’on réchauffe les restes d’un bon petit plat cuisiné la veille.

 

 © Jérôme Muslewski

 

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MANDY (2018)

Nicolas Cage affronte une secte satanique et des motards démoniaques dans ce film d’horreur psychédélique inclassable

MANDY

 

2018 – USA / BELGIQUE

 

Réalisé par Panos Cosmatos

 

Avec Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache, Bill Duke, Richard Brake, Ned Dennehy, Olwen Fouéré, Line Pillet, Clément Baronnet

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I TUEURS

Panos Cosmatos est le fils du réalisateur George Pan Cosmatos, à qui nous devons notamment Le Pont de Cassandra, Terreur à domicile, Rambo 2, Cobra et Leviathan. Après avoir été assistant de son père sur le western Tombstone, Cosmatos Jr fait ses débuts de metteur en scène en 2010 avec le film de science-fiction Beyond the Black Rainbow. Huit ans plus tard, il revient à la charge avec Mandy, un film d’horreur psychédélique dont il aimerait confier le premier rôle à Nicolas Cage. Alors que beaucoup considèrent que sa prestation dans Embrasse-moi vampire est embarrassante et excessive, Panos Cosmatos avoue pour sa part que c’est le rôle de Cage qu’il préfère. Et c’est dans cet état d’esprit qu’il aborde le comédien. Il l’envisage pour incarner Jeremiah, gourou d’une dangereuse secte mystique. Mais Cage préfèrerait interpréter l’anti-héros de cette histoire, celui qui se dresse justement contre les forces du mal. Les deux hommes tergiversent, arbitrés par Elijah Wood qui a accepté entretemps de produire le film. L’acteur a finalement gain de cause et Cosmatos revoit sa copie pour adapter le personnage à sa personnalité. À l’instar de Beyond the Black Rainbow, Mandy est situé au milieu des années 80, une période que le réalisateur aime tant (celle de son enfance et du début de son adolescence) qu’il en reproduit le style visuel, les ambiances musicales et la patine avec un soin tout particulier.

Nous sommes donc en 1983, quelque part dans le Nord-Ouest Pacifique. Isolés dans une maison au milieu des bois, Red (Nicolas Cage) et Mandy (Andrea Riseborough) mènent une existence simple et paisible, loin du tumulte et de la civilisation. Elle est artiste, lui bûcheron, et tous deux flottent dans un bonheur tranquille. Bien sûr, c’est l’accalmie avant la tempête. Car un jour funeste, Mandy croise dans la forêt un camping-car abritant les membres d’un groupe d’adorateurs du mal menés par un chef spirituel mystique, Jeremiah (Linus Roache), dont le profil psychotique est visiblement calqué sur celui de Charles Manson. Chanteur raté reconverti en gourou hippie, Jeremiah jette son dévolu sur Mandy dont il veut faire sa compagne. Il sollicite donc ses fidèles adeptes mais aussi les « Black Skulls », quatre motards démoniaques tout de cuir vêtus dont le look n’est pas sans rappeler celui des Cénobites d’Hellraiser. Dès lors, le petit paradis de Red et Mandy se transforme en enfer incandescent, et notre bûcheron doux comme un agneau se mue en ange exterminateur animé par une soif de vengeance inextinguible.

Cage se déchaîne !

L’univers quasi-hypnotique dans lequel nous plonge Panos Cosmatos n’a pas vraiment d’élément de comparaison, le cinéaste évitant les références geek de mise en matière de nostalgie des années 80 (à l’exception peut-être d’une allusion à un certain Crystal Lake, lieu de villégiature du Jason de la saga Vendredi 13). Il s’agit presque d’un « trip » new age, baigné dans une esthétique sublime se souciant bien peu d’une quelconque approche réaliste au profit d’une série de tableaux extrêmement graphiques mis en lumière par Benjamin Loeb. Une musique synthétique envoûtante envahit la bande-son, œuvre du compositeur attitré de Denis Villeneuve, Johan Johannsson, dont ce sera l’une des dernières bandes originales (Mandy lui est dédié). Les choix visuels du film passent aussi par quelques courtes séquences oniriques en dessin animé dans lesquelles l’influence de Métal Hurlant est manifeste, ainsi que par l’intégration de titres animés qui chapitrent le récit. Dans ce film où les téléviseurs diffusent des programmes improbables (le film de science-fiction Nightbeast de Don Dohler, une fausse pub dans laquelle un gobelin vomit des macarons au fromage sur des enfants hilares), où le gore surgit entre deux moments de grâce, où l’on se bat à coup de haches médiévales ou de tronçonneuses, le spectateur ne sait plus trop où donner de la tête… comme si David Lynch, Rob Zombie, Russell Mulcahy et Richard Stanley s’étaient donnés rendez-vous pour accoucher ensemble d’une œuvre contre-nature. Quant à Nicolas Cage, il a bien sûr droit à SA scène d’anthologie, le temps d’un plan-séquence de deux minutes dans une salle de bains où il craque, hurle, pleure et vide une bouteille d’alcool. Au milieu de tant d’exubérances, le fil de l’intrigue, ramené à sa plus simple expression, passe inévitablement au second plan. Cette histoire de secte démoniaque et de vengeance sanglante semble n’être que le prétexte d’une expérience sensorielle inédite qui sera vécue – au choix – comme merveilleusement fascinante ou désespérément vide de sens.

 

© Gilles Penso

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MANNEQUIN (1987)

Un jeune homme tombe amoureux d’un mannequin de vitrine qu’il a sculpté… et qui devient soudain vivant !

MANNEQUIN

 

1987 – USA

 

Réalisé par Michael Gottlieb

 

Avec Andrew McCarthy, Kim Cattrall, James Spader, G.W. Bailey, Carole Davis, Stephen Vinovich, Christopher Maher, Meschach Taylor

 

THEMA OBJETS VIVANTS

C’est en se promenant un jour devant la vitrine d’un grand magasin que le réalisateur et scénariste Michael Gottlieb a l’idée de Mannequin. Un effet d’éclairage et un reflet dans la vitre créent sous ses yeux une illusion d’optique furtive qui lui donnent la sensation de voir l’un des modèles exposés devant lui se mettre à bouger. Pourquoi ne pas faire reposer un film entier sur ce principe ? Consciemment ou non, Gottlieb se lance ainsi dans une relecture de la comédie musicale Un caprice de Vénus de William A. Seiter, elle-même directement inspirée du célèbre mythe de Pygmalion. Le principe est simple : une comédie romantique fantastique dans laquelle un sculpteur s’éprend d’une de ses créations qui soudain prend vie. Une autre source d’inspiration affleure alors : l’épisode « After Hours » de La Quatrième dimension. Si la 20th Century Fox accepte de s’embarquer dans l’aventure, c’est à conditions de packager correctement le film pour qu’il puisse plaire au plus grand nombre. Au lieu de superstars, le studio mise sur des visages charmants qui attireront autant les filles que les garçons. Andrew McCarthy (St Elmo’s Fire, Pretty in Pink) hérite donc du rôle du jeune Pygmalion et Kim Cattrall (Police Academy, Les Aventures de Jack Burton) de sa création. En amont du tournage, la future Samantha de Sex and the City pose pendant plusieurs semaines dans un atelier de Santa Monica pour qu’un artiste puisse sculpter un mannequin en plastique qui lui ressemble. Six modèles seront finalement créés, chacun affichant une expression légèrement différente.

Le prologue burlesque se situe dans l’Égypte antique. Refusant un mariage arrangé, Emma Hesire (Kim Cattrall) se déguise en momie et part se cacher dans une pyramide. Malgré l’insistance de sa mère, elle implore les dieux de lui offrir l’amour véritable… puis se volatilise aussitôt. Et nous voilà dans la ville de Philadelphie en 1987, face aux difficultés quotidiennes de Jonathan Switcher (Andrew McCarthy), un jeune artiste incapable de garder un travail plus d’une journée à cause d’une maladresse digne de Pierre Richard ou du Peter Sellers de La Party. Un jour, il découvre dans la vitrine du grand magasin Prince and Company l’un des mannequins qu’il avait sculptés : une très belle jeune femme en plastique sur laquelle il s’était particulièrement appliqué. Suite à un concours de circonstance qui lui permet de sauver la vie de Madame Timkin (Estelle Getty), propriétaire des lieux, il se retrouve embauché dans le magasin et découvre avec stupeur que son mannequin est capable de se transformer en femme bien vivante. Jonathan s’apprête à vivre une étrange idylle avec Emmy, cette créature visiblement habitée par l’esprit de la princesse égyptienne du prologue. Mais lui seul est capable de la voir autrement que comme un pantin figé…

Les limites de la beauté plastique

Paresseux, le scénario de Michael Gottlieb et Edward Rugoff s’appuie beaucoup trop sur le capital sympathie d’Andrew McCarthy et sur le charme de Kim Cattrall sans chercher à transcender leurs personnages par une écriture solide. Les ressorts comiques de cette situation insolite s’épuisent donc très rapidement et les gags poussifs que le réalisateur enchaîne mécaniquement atteignent rarement leur objectif, faute d’un timing adéquat. Certes, quelques répliques font mouche (« tu crois qu’on devrait appeler notre premier enfant Pinocchio ? ») mais c’est tout de même un peu léger. La musique éléphantesque de Sylvester Levay (Supercopter, Cobra) n’arrange évidemment pas les choses. C’est lorsqu’intervient cet interminable clip musical au cours duquel les deux héros passent la nuit dans le grand magasin à essayer toutes sortes de tenues que le concept de Mannequin atteint définitivement ses limites. Et nous ne sommes alors pas même à la moitié du métrage ! Même les personnages secondaires peinent à exister tant le trait est forcé (le décorateur exubérant, le vigile hargneux, la petite amie fourbe), même si l’on s’amuse à découvrir James Spader en début de carrière dans le rôle d’un jeune arriviste aux dents longues. Bien sûr, le scénario permet une seconde lecture dans laquelle l’éveil à la vie d’Emmy ne serait que le fantasme immature d’un jeune homme incapable de se confronter au monde réel. Après tout, n’est-il pas longtemps le seul à voir la jeune femme s’animer ? Mais si tel est le cas, cette belle histoire d’amour fantastique prendrait des atours malsains et glauques, le mannequin jouant rien moins que le rôle d’une poupée gonflable ! Gros succès malgré des critiques assassines, Mannequin aura droit à une suite en 1991, réalisée par Stewart Raffill et incarnée par un nouveau casting.

 

© Gilles Penso

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MIDSOMMAR (2019)

Pendant le solstice d’été, les célébrations païennes qui battent leur plein dans la campagne suédoise virent progressivement au cauchemar…

MIDSOMMAR

 

2019 – USA / SUÈDE

 

Réalisé par Ari Aster

 

Avec Florence Pugh, Jack Reynor, William Jackson Harper, Will Poulter, Julia Ragnarsson, Anna Åström, Liv Mjönes, Isabelle Grill

 

THEMA DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Le succès-surprise d’Hérédité a soudain placé l’auteur/réalisateur Ari Aster sous le feu des projecteurs. S’apprête-t-il à devenir l’un des fers de lance de la nouvelle vague du cinéma d’horreur ? C’est en tout cas ce que pense la compagnie de production suédoise B-Reel Films, qui lui propose de se lancer dans un slasher situé en Scandinavie. Pas très attiré par cette idée qui lui semble éloignée de sa sensibilité, il se ravise en envisageant un récit dont le moteur serait un jeune couple au bord de la rupture. Une fois ses personnages centraux définis, Aster construit l’enveloppe « horrifique » de ce qui finit par devenir Midsommar, un nom générique qu’on pourrait traduire par « mi-été » et qui englobe un ensemble de fêtes ancestrales célébrées en Europe du Nord pendant le solstice d’été. Mais si cette tradition tenace – à base de feux de joie, de banquets, de chants et de danses – est effectivement ancrée dans la culture scandinave, les rituels qu’imagine Aster s’éloignent volontairement de la réalité pour lui permettre de bâtir une fable moderne virant progressivement au cauchemar. Contrairement à Hérédité, Midsommar se passe de visages connus du public. Aster opte pour une poignée de jeunes comédiens expérimentés et solides, avec en tête Florence Pugh (The Young Lady, Passenger) et Jack Reynor (Transformers 4, HHhH). Une fois son casting complet, il s’installe avec son équipe pendant tout l’été 2018 dans des extérieurs naturels hongrois censés représenter la campagne suédoise ensoleillée.

Dani est inquiète. Sa sœur, à l’équilibre mental très fragile, est injoignable après lui avoir envoyé plusieurs messages alarmants. Pour partager ses craintes, elle appelle Christian. Celui-ci lui prête une oreille attentive, mais on le sent assez distant. À vrai dire, ce couple semble battre de l’aile, lié par une relation qui n’est visiblement plus qu’un simulacre. Ari Aster dépeint ses personnages avec beaucoup de justesse et les dirige à la perfection. Cette qualité, déjà parfaitement identifiable dans Hérédité, est toujours très prégnante. Entre Dani, Christian et les amis de celui-ci, tout se joue dans les regards et le jeu corporel, beaucoup plus qu’à travers les mots. Les non-dits dissimulent les tensions, les rancœurs et les angoisses indicibles. Puis survient le drame, tournant décisif qui permet à l’intrigue de démarrer vraiment. Au bout de douze minutes, le générique s’affiche donc et Midsommar prend son envol. En quête d’un sujet pour leur thèse, Christian, Mark et Josh décident de suivre leur ami suédois Pelle pour assister à un festival ancestral qui ne se déroule que tous les 90 ans dans un village isolé de la campagne scandinave. Dani se joint à eux. Mais les vacances insouciantes qui s’annoncent, supposées changer les idées de la jeune fille et renforcer sa relation branlante avec Christian, prennent une tournure très étrange…

Le malheur est dans le pré

Si le cadre choisi par Ari Aster n’a a priori rien à voir avec celui d’Hérédité, son personnage féminin principal souffre lui aussi d’un deuil inconsolable mordant son âme. Une fois de plus, l’horreur s’est invitée dans le quotidien de la cellule familiale. Le cinéaste n’a rien perdu de sa minutie esthétique, ni de ses effets de style percutants, bâtis souvent sur de lents mouvements de caméra isolant les personnages dans la multitude, des nappes musicales dissonantes montant crescendo et des ruptures brutales au sein de son montage ou de sa bande son. Lorsque l’horreur graphique s’invite, c’est avec fulgurance, l’impact étant d’autant plus fort que le cadre reste faussement idyllique, paisible et serein. Car dès l’entrée dans cette communauté tout de blanc vêtu, on sent bien que ces sourires et cette communion avec la nature cachent des choses innommables. Et si Aster cite parmi ses influences Le Narcisse noir de Powell & Pressburger et le Macbeth de Polanski, nous serions tentés d’en ajouter deux autres : Wicker Man de Robert Hardy et la nouvelle « Les Démons du maïs » de Stephen King. Il est en effet difficile de ne pas penser à ces deux classiques de « l’épouvante folklorique » face aux rites païens de plus en plus extravagants auxquels se livrent les joyeux Suédois de Midsommar. L’un des aspects les plus intéressants du film est son glissement progressif dans l’anormalité, les croyances ici en présence s’éloignant tant du modèle judéo-chrétien qu’il devient difficile de déterminer à partir de quand le seuil de tolérance doit sonner le signal d’alarme. D’autant que les perceptions des protagonistes sont altérées par les substances qu’ils ingèrent, le spectateur ayant souvent lui-même le sentiment de regarder le film dans un état second. Mais Midsommar est sans doute trop long (plus de 2h30), son intrigue trop distendue et son dénouement trop attendu (une fois de plus, Wicker Man est déjà passé par là). Aster serait-il devenu trop confiant ? Probablement, même si sa virtuosité reste impressionnante. De fait, Midsommar connaîtra un énorme succès critique et public.

 

© Gilles Penso

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LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS (1986)

L’adaptation de la comédie musicale elle-même tirée du film éponyme de Roger Corman, dans laquelle une plante carnivore se nourrit de sang humain…

LITTLE SHOP OF HORRORS

 

1986 – USA

 

Réalisé par Frank Oz

 

Avec Rick Moranis, Ellen Greene, Steve Martin, John Candy, Bill Murray, Vincent Gardenia, Jim Belushi

 

THEMA VÉGÉTAUX

Une petite précision pour commencer : La Petite boutique des horreurs de Frank Oz n’est pas simplement le remake du film fauché aujourd’hui légendaire de Roger Corman mais l’adaptation de la comédie musicale qu’en tirèrent Howard Ashman et Alan Menken en 1982. Dans le sillage de The Rocky Horror Picture Show, le duo s’empare de son postulat de série Z pour en tirer un spectacle écrit et orchestré avec toute la rigueur requise pour un show de Broadway – bien qu’il s’agisse d’une production indépendante. Suite au succès sur les planches, David Geffen propose à son ami Steven Spielberg (ils seront plus tard associés à la tête de Dreamworks) de co-produire une adaptation pour le grand écran réalisée par Martin Scorsese. L’idée fait long feu et c’est Frank Oz qui hérite du projet. Son expérience avec les marionnettes n’est plus à prouver (Le Muppet Show, Dark Crystal ou Yoda dans L’Empire contre-attaque), d’autant que les Muppets de Jim Henson passaient la moitié de leur temps à chanter et danser. Si le show reste fidèle au film original, l’inclusion de chansons et sa réécriture pour la scène en approfondissent et améliorent très nettement ses thématiques. De choix dictés uniquement par un souci d’économie et de pragmatisme, le scénario de Howard Ashman évolue en une peinture désabusée des quartiers populaires de New-York. La chanson « Skidrow » évoque un quotidien morne et sans perspective où chacun exprime (en chantant donc) son envie d’échapper à sa condition. Et si Frank Oz se permet de sortir sa caméra de la boutique qui constituait l’unique décor de la pièce, il n’abuse pas de la liberté offerte par le cinéma, confinant son petit monde dans un impressionnant décor de rue érigé dans les studios Pinewood en Angleterre. Il filme les murs délabrés, les détritus et les flaques nauséabondes sur les pavés accidentés.

Bien qu’il ne s’agisse pas pour autant d’une chronique sociale à la Ken Loach, Ashman fait de Seymour Krelborn (Rick Moranis) un anti-héros du petit peuple, mal dans sa peau, hébergé par son patron M. Mushnik (Vincent Gardenia) dans le sous-sol de leur boutique de fleurs. Les affaires sont justement loin d’être florissantes, jusqu’à ce que Seymour découvre une espèce inconnue de plante carnivore qui va attirer de plus en plus de curieux. Amoureux sans l’avouer d’Audrey (Ellen Greene, l’unique transfuge du show), il baptise sa trouvaille « Audrey II ». Mais la plante lui fait comprendre qu’elle a besoin de sang humain pour grandir. La Petite boutique des horreurs propose une dizaine de chansons, que Frank Oz filme avec une maestria et une fluidité rares, dosant parfaitement ses effets de mise en scène. Les chansons, dans un style rock 60’s imparable (avec Bob Gaudio à la production, connu pour son travail avec les Four Seasons entre autres) ne jouent jamais la carte de la parodie, laissant les personnages exprimer leurs joies et leurs peines. Au-delà des frissons de bonheur et d’excitation que provoquent la plupart des numéros face à tant de talent à l’œuvre, on retiendra aussi la très émouvante séquence (car d’une tristesse dont le personnage n’a pas conscience) durant laquelle Audrey chante son envie d’une vie « parfaite » de ménagère dans une ville de banlieue américaine, avec ses réunions Tupperware, ses robots-ménagers et ses plateaux-repas pour les soirées télé en famille.

La fleur du mâle

Alors que Roger Corman se contentait de meubler sa petite heure de métrage avec une galerie de personnages pittoresques, Howard Ashman (principal maitre d’œuvre sur le scénario et les paroles alors qu’Alan Menken se focalise sur la musique) présente Seymour comme un jeune homme emprunté et gauche, dont l’obsession pour Audrey et la pulsion meurtrière qu’elle entrainera sont symbolisées par Audrey II, qu’il nourrit d’abord de son propre sang avant de lui offrir en pâture le petit ami violent de la première : le dentiste sadique Orin, rôle incarné par Jack Nicholson dans l’original et repris ici par Steve Martin dans une séquence tout bonnement anthologique. Si certains ont perçu dans les échanges de sang une allusion au virus du SIDA auquel Howard Ashman succombera en 1991, on peut surtout voir en Audrey II (un orifice denté) une illustration Freudienne des peurs refoulées de Seymour à l’encontre du beau sexe. Apparaissant tout d’abord comme un brave type inoffensif, sa caractérisation évoque tout autant le parfait psychopathe, de ceux à qui les voisins donneraient le bon dieu sans confession. La tonalité noire, satirique et limite dépressive du film amena d’ailleurs Geffen et la Warner à faire remplacer la fin initialement tournée, suite au résultat des projections-test au cours desquels les spectateurs décrochaient durant la dernière bobine : Audrey et Seymour y finissaient mangés par Audrey II qui, atteignant une quarantaine de mètre de haut, s’en allait semer la destruction et la mort dans New-York tel Godzilla. Oz dut ainsi jeter aux orties une magnifique séquence d’effets miniatures pour offrir un « happy-end » plus réconfortant. Sauf que la nouvelle conclusion écrite par Ashman, à priori un sérieux compromis artistique, a le gout d’un bonbon au poivre : voir Audrey et Seymour emménager dans la maison de banlieue dont elle rêvait tient-il du conte du fée ou du cauchemar ? La fin originale correspond bien mieux à la personnalité d’Howard Ashman, dont les thèmes de la réussite par le mensonge et de la corruption de l’âme par la popularité resurgiront dans les productions Disney dont il fut l’une des influences créatives majeures : La Petite sirène, La Belle et la Bête et Aladdin.

 

© Jérôme Muslewski

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LE PEUPLE DES TÉNÈBRES (2003)

Un groupe de jeunes gens est hanté par des créatures terrifiantes qui se cachent dans les recoins sombres…

THEY

 

2003 – USA

 

Réalisé par Robert Harmon

 

Avec Laura Regan, Marc Blucas, Ethan Embry, Dagmara Dominczyk, Jon Abrahams, Alexander Gould

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

En 1986, Robert Harmon nous avait asséné un violent Hitcher resté dans toutes les mémoires, et depuis nous l’avions un peu perdu de vue. C’est donc avec joie que nous le retrouvions 17 ans plus tard à la tête d’un film d’horreur. Et si ce Peuple des ténèbres, reconnaissons-le, n’arrive guère à la cheville de son éprouvant road-movie sanglant, il vaut toujours mieux que les Cavale sans issue (avec Jean-Claude Van Damme) et autres Eyes of an Angel (avec John Travolta) dans lesquels Harmon se fourvoya dans les années 90. Le Peuple des ténèbres s’efforce de retranscrire à l’écran les terreurs nocturnes que tout enfant a connu lorsqu’il était plongé dans l’obscurité de sa chambre. Y’a-t-il un monstre sous le lit ou dans le placard, prêt à surgir à tout moment ? Oui, répond sans hésiter une scène pré-générique plutôt bien troussée dans laquelle le petit Billy est agressé dans son lit par une créature cachée dans les ténèbres. Le petit garçon devient adulte et développe d’inquiétantes névroses, noircissant les pages d’un carnet intime, se référant à Edgar Poe, et se méfiant terriblement du noir… Jusqu’à ce que dans un accès de panique incontrôlable, il ne se suicide en plein restaurant sous les yeux de son ancienne camarade de classe Julia. Horrifiée, celle-ci retrouve d’autres amis de Billy et se découvre des points communs avec eux : tous sont confrontés avec les peurs nocturnes de leur enfance, et croient apercevoir des monstres menaçants dans les recoins sombres de leurs appartements…

Voilà un scénario au potentiel des plus prometteurs, au sein duquel émergent plusieurs réminiscences de l’univers de Stephen King (« Ça » en tête). L’efficacité du film est hélas entravée par une intrigue excessivement linéaire et des personnages franchement schématiques. Les comédiens font pourtant ce qu’ils peuvent pour nous impliquer, notamment Laura Regan qui s’ébat avec pas mal de conviction dans le rôle de Julia. La vraie bonne surprise du film, ce sont les monstres eux-mêmes, des démons vivant dans une dimension parallèle qui entraînent leurs victimes au fin fond de leur monde sinistre et ne craignent rien d’autre que la lumière. Conçues par Patrick Tatopoulos, ces affreuses bestioles en 3D ne sont jamais aperçues autrement que dans la pénombre, de manière furtive, ce qui permet à l’imagination du spectateur de s’emballer et décuple l’impact des scènes où elles apparaissent.

Les monstres du placard

La plus réussie de ces séquences est probablement celle où Julia s’égare dans les couloirs du métro la nuit venue. Quant à savoir si ces monstres sont le fruit de l’imagination d’une poignée de jeunes gens impressionnables ou s’ils existent réellement, le dénouement y répond ouvertement, à l’occasion d’une chute à l’indiscutable efficacité. Pour l’anecdote, le nom de Wes Craven apparaît en grosses lettres sur le matériel promotionnel du Peuple des ténèbres (dont le titre original complet est rien moins que Wes Craven Presents : They) mais le créateur de Freddy Krueger n’a pas grand-chose à voir avec le film, si ce n’est un poste de producteur exécutif principalement honorifique. Le scénariste Brendan Hood, de son côté, vécut assez mal cette expérience, son script ayant été remanié par une bonne dizaine de personnes pour aboutir au résultat que nous connaissons. Reste à savoir à quoi ressemblait son premier jet avant ces réécritures intempestives.

 

© Gilles Penso

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