MACISTE AUX ENFERS (1925)

Le roi des enfers envoie sur Terre un démon pour tenter de faire sombrer le valeureux Maciste dans le péché et pour pouvoir posséder son âme…

MACISTE ALL’INFERNO

 

1925 – ITALIE

 

Réalisé par Guido Brigone

 

Avec Bartolomeo Pagano, Umberto Guarracino, Mario Saio, Franz Sala, Elena Sango, Lucia Zanussi, Pauline Polaire, Domenico Serra, Sergio Amidei

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I MYTHOLOGIE I DRAGONS

Créé en 1913 par Gabriele d’Annunzio et Giovanni Pastrone, pour les besoins du film Cabiria, Maciste n’est au départ qu’un personnage secondaire. Il s’agit alors d’un esclave carthaginois incarné par un ancien docker bâti comme un catcheur, Bartolomeo Pagano (1 mètre 90, 120 kilos). Or cet Hercule en pagne impressionne tant le public qu’il devient le héros d’une vingtaine de films jusqu’au début des années 1930, toujours incarné par le massif Pagano. Si la plupart de ses aventures se situent dans un cadre antique, d’autres dérogent à cette règle chronologique. C’est le cas de Maciste aux enfers, dont l’action semble se dérouler autour du 16ème siècle. Le Maciste que nous découvrons ici n’est donc pas un Musclor en jupette mais un brave homme qui fume la pipe, cultive son lopin de terre, fait la sieste à l’ombre des arbres fruitiers, bref mène une vie tranquille et sans histoire. Sa voisine Graziella (Pauline Polaire) lui fait les yeux doux et lui offre des fleurs de son jardin pour s’excuser de l’avoir mouillé avec son arrosoir. C’est mignon tout plein, les bons sentiments abondent et nos deux êtres simples se comportent en bons chrétiens : un grand crucifix surplombe le lit de Maciste, tandis que Graziella se signe et prie tous les soirs avant de se coucher.

Mais ce trop-plein de vertu inquiète énormément le roi Pluton (Umberto Guarracino), qui règne sur les enfers aux côtés de son épouse Proserpine (Elena Sangro) et de sa fille Luciferina (Lucia Zanussi). Craignant pour sa couronne, il demande au sinistre Barbariccia (Franz Sala), qu’il avait banni de la salle du trône, de tout mettre en œuvre pour pervertir Maciste et Graziella. Accompagné de cinq démons, le vil lieutenant des enfers prend des traits humains respectables (costume, moustache, barbiche, haut de forme, cape) et tente d’abord auprès de Maciste le pacte classique : en échange de son âme, il aura droit aux richesses et au plaisir charnel. Mais Maciste répond du tac au tac : « Je ne suis pas Faust ! » Le démon provoque alors un accident qui pousse Graziella à porter secours à Giorgio (Domenico Serra), un cavalier blessé. Tous deux tombent aussitôt amoureux, ce qui suscite la jalousie et la colère de Maciste. Ce dernier se retourne alors contre Barbariccia et se retrouve précipité aux enfers, où il doit tenter de résister à toutes les tentations qui s’offrent à lui, sous peine d’être damné à jamais…

« Je ne suis pas Faust ! »

L’incroyable ambition visuelle du film saute aux yeux dès les premières minutes. À mi-chemin entre l’imagerie biblique et le bestiaire mythologique, cette vision des enfers se révèle très impressionnante, avec son vaste décor souterrain enfumé et son immense figuration costumée et maquillée. On y croise le nocher Charon (aux allures de vieillard chenu), des nuées de diablotins volants aux ailes de chauves-souris, des pêcheurs suppliciés à coups de fouets, des âmes tourmentées qui rampent en se tortillant sur le plafond rocheux, un dragon cracheur de feu, le gigantesque roi Minos… Toute cette sarabande démoniaque évoque beaucoup les tableaux concoctés par Francesco Bertolini et Adolfo Podovan pour L’Enfer de 1911. Les deux films montrent d’ailleurs une séquence rigoureusement identique, tout droit sortie des gravures de Gustave Doré : l’immense Lucifer qui dévore un humain en déployant ses ailes tandis que les damnés sont à moitié enterrés dans le sol glacé. D’autres visions saisissantes, comme les démons en contre-jour contemplant le monde des humains du haut de leur promontoire rocheux, annoncent le Faust de Murnau. La partie mélodramatique, qui implique une sorte de triangle amoureux pétri de bons sentiments entre Maciste, Graziella et Giorgio, pèche certes par sa grandiloquence et sa naïveté. Mais elle est sans cesse contrebalancée par le surréalisme macabre qui nimbe le reste du métrage. Nous ne sommes pas près d’oublier cette pieuvre géante qui flotte au-dessus de la ville pour symboliser les « tentacules du vice », Barbariccia qui s’envole dans les cieux nuageux en laissant sa cape flotter au vent, ou encore ce démon dont le visage déchiré se reconstitue en stop-motion. Maciste poursuivra ses exploits jusqu’à ce que l’arrivée du cinéma parlant ne le relègue aux oubliettes. Il faudra attendre le renouveau du péplum, à la fin des années 50, pour que le fier héros renaisse de ses cendres avec panache.

 

© Gilles Penso

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L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS (2013)

De retour d’un voyage d’affaires, un homme constate que sa femme a disparu. C’est le point de départ d’un cauchemar hallucinatoire…

L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS

 

2013 – FRANCE / BELGIQUE / LUXEMBOURG

 

Réalisé par Hélène Cattet et Bruno Forzani

 

Avec Klaus Tange, Ursula Bedenk, Joe Koener, Birgit Yew, Hans De Munter, Anna D’Annunzio, Jean-Michel Vovk, Manon Beuchot, Romain Roll, Lolita Oosterlynck

 

THEMA TUEURS

Dès leur premier long-métrage, Amer, Hélène Cattet et Bruno Forzani affirmaient un style et une personnalité très singuliers, puisant dans l’imagerie et les fantasmes du giallo des années 70 pour tenter d’en extraire la substantifique moelle. En reléguant volontairement la narration et l’intrigue à l’arrière-plan pour mieux laisser les sensations fortes et la confusion des sentiments envahir l’écran, les duettistes inventaient quasiment un sous-genre : le cinéma d’horreur conceptuel et sensitif. Leur univers étant bien établi, ils décident de pousser les expérimentations encore plus loin avec L’Étrange couleur des larmes de ton corps, quitte à désarçonner une partie du public. Véritable labyrinthe émotionnel dont les relations de cause à effet demeurent la plupart du temps incompréhensibles, ce second film mêle à l’influence des films horrifico-policiers italiens des seventies celles des récits étranges de l’écrivain belge Jean Ray et des exercices érotico-surréalistes d’Alain Robbe-Grillet. Le choix des décors induit une source d’inspiration supplémentaire : l’Art nouveau. En plantant leurs caméras dans la villa Majorelle et l’immeuble Bergeret de Nancy, dans les hôtels Hannon et Ciamberlani, dans la Bibliothèque Solvay, dans la Maison Blanche et le Palais de Bruxelles, Cattet et Forzani revendiquent ouvertement l’hommage aux arabesques, aux lignes courbes et aux motifs floraux de ce mouvement pictural né à la fin du 19ème siècle.

Il y a certes une intrigue dans L’Étrange couleur des larmes de ton corps, même si celle-ci vole très rapidement en éclats pour céder la place à un collage de vignettes hypnotiques et déstabilisantes. Revenant d’un voyage d’affaires, un homme (Klaus Tange) retrouve son appartement vide. Sa femme a disparu. Il se lance alors dans une quête désespérée, parasitée par divers personnages soupçonneux pour ne pas dire suspects (son propriétaire, un inspecteur de police, des voisins). Bientôt, ses investigations vont se transformer en plongée introspective kaléidoscopique, dans laquelle les souvenirs troubles et les traumas enfantins vont s’entremêler jusqu’au vertige. Dès lors, les figures humaines disparaissent, fusionnent, voire se dédoublent, comme dans cette séquence hallucinante au cours de laquelle notre protagoniste s’interpelle lui-même par interphone entreposé puis envahit son propre espace vital, un moment d’angoisse pur qui n’aurait pas dénoté dans Lost Highway. Une certaine porosité apparaît ainsi entre les mondes de Cattet & Forzani et ceux de David Lynch, comme dans ce flash-back en noir et blanc et au ralenti qui semble presque annoncer certains des égarements anxiogènes de Twin Peaks The Return.

Une femme disparaît

Radicalisant leurs effets de style, Cattet et Forzani annoncent la couleur dès le générique, fétichiste à outrance. Le cuir, les femmes sensuelles, l’imagerie SM, le détournement des codes du slasher sont tous là, quasiment iconisés jusqu’à la caricature. Le postulat hitchcockien du film étant celui d’une femme qui disparaît, les personnages féminins ne cessent de sortir du champ, de masquer leurs traits, de se dissimuler dans l’ombre, de nous tourner le dos. Nous n’en voyons longtemps que des simulacres, des photos, des peintures, des poupées ou des bouts de corps morcelés. Cultivant la frustration des spectateurs, le montage soustrait les visages à nos regards, interrompt les gestes, entrechoque les dialogues. Parfois même, les réalisateurs opèrent une brisure du quatrième mur, comme lorsqu’un des personnages demande à ce qu’un des effets sonores stridents du film soit coupé. Comme nous ne savons jamais exactement ce que nous voyons et ce que nous entendons, L’Étrange couleur des larmes de ton corps n’en finit pas de tromper nos perceptions et de mêler éros et thanatos (le sexe et la mort se succèdent ou se superposent), notamment lorsqu’une arme blanche agresse l’entrejambe d’une victime, reprenant l’une des images choc de Mais qu’avez-vous fait à Solange ? Après un dénouement abrupt qui ne résout rien, le titre du film apparaît plein écran. Mais même lui est transfiguré, puisqu’il devient L’Étrange « douleur » des larmes de ton corps. Jusqu’au bout, Cattet et Forzani nous aurons ainsi mené en bateau en perturbant nos sens et en bouleversant nos repères.

 

© Gilles Penso

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SANTO CONTRE L’ESPRIT DU MAL (1961)

Pour sa première apparition à l’écran, le célèbre catcheur masqué est kidnappé par un savant fou qui le transforme en zombie décérébré…

EL CEREBRO DEL MAL / SANTO CONTRA EL CEREBRO DEL MAL

 

1961 – Mexique

 

Réalisé par Joselito Rodriguez

 

Avec Joaquin Cordero, Fernando Osés, Santo, Norma Suarez, Enrique Zambrano, Alberto Insu, Juanito Tremble, Enrique Almirante, René Socarras, Mario Texas

 

THEMA SUPER-HÉROS I MÉDECINE EN FOLIE I SAGA SANTO

Star du ring au Mexique depuis les années 1940, le lutteur masqué Santo, autrement dit « Le Saint » (de son vrai nom Rodolfo Guzman Huerta), mettra du temps à débarquer sur les écrans. Après quelques faux départs, il fait ses premiers pas cinématographiques dans El Cerebro del Mal, quoique de manière encore timide. Dans ce film, en effet, il ne joue que les seconds couteaux et ne porte d’ailleurs pas son nom officiel, le scénario le nommant simplement « El Enmascarado », c’est-à-dire « l’homme au masque ». Ce n’est que plus tard, une fois son statut de super-héros vertueux bien établi, que le film sera rebaptisé Santo contra el Cerebro del Mal, et donc Santo contre l’esprit du mal en France. Tourné à la Havane en même temps qu’une autre aventure du même acabit, Cargamento Blanco (Santo contre les hommes infernaux), ce film est donc le premier des 54 dans lesquels le massif catcheur au masque d’argent démontre ses talents de bagarreur et de redresseur de torts. Santo restant ici à l’arrière-plan, le véritable héros du film est un autre lutteur, El Incognito, incarné par Fernando Osés. Celui-ci assure aussi la fonction de scénariste sur El Cerebro del Mal, comme il le fera pour près de quarante autres longs-métrages, parallèlement à ses activités d’acteur.

Une fois n’est pas coutume, le film ne commence pas par un combat de catch sur le ring mais par une bagarre de rue au cours de laquelle trois malfrats s’en prennent à Santo. Malgré sa force et son habile jeu de jambes, l’homme au masque d’argent ploie sous le poids de ses adversaires, qui s’emparent de lui et le transportent dans un repaire secret. Car nos voyous travaillent pour le compte du docteur Campos (Joaquin Cordero), féru d’expérimentations bizarres, qui se délecte déjà de voir ce nouveau cobaye à sa merci. « Avec cette injection et les rayons, je dominerai sa volonté » s’enthousiasme le savant, personne ne pensant au passage à retirer le masque du justicier pour découvrir son identité. Une piqûre dans le bras, quelques décharges électriques, et voilà notre bon Santo transformé en zombie au service de Campos. Ce dernier manipule d’autres hommes influents (un banquier, un scientifique) pour servir ses plans diaboliques, tout en couvant d’un regard concupiscent sa secrétaire Elisa (Norma Suarez), qu’il aimerait bien aussi soumettre à sa volonté. Mais El Incognito, un autre catcheur qui travaille main dans la main avec la police et les services secrets, va s’opposer à lui…

Mauvais esprit

Balbutiante, la mise en scène de Joselito Rodriguez s’encombre de nombreuses longueurs : les panoramas sur la ville n’en finissent plus, les trajets en voiture sont interminables. Plusieurs séquences nous semblent par ailleurs faire office de remplissage pour permettre au film d’atteindre la durée nécessaire, comme ce spectacle de flamenco ou cette chanson entonnée par un trio de guitaristes à la terrasse d’un café. Bref, Santo contre l’esprit du mal souffre de gros problèmes de rythme, peu aidé il est vrai par une musique parfaitement anonyme qui tapisse l’espace sonore de manière uniforme. Santo, ici, fait bien pâle figure. Non content d’avoir basculé malgré lui du côté des vilains, il nous semble toujours plus faible et pataud que ses adversaires, perdant quasiment tous ses combats. Passif la plupart du temps, il ne sort de sa torpeur qu’à dix minutes de la fin du métrage, mais sans beaucoup d’éclat. Le film nous offre tout de même un combat musclé entre lui et El incognito, jusqu’à ce que ce dernier – manifestement grand expert en chimie – ne mélange quelques liquides colorés dans des tubes à essai pour fabriquer un antidote et ramener Santo du côté des bons. Dans une œuvrette de ce genre, l’aspect psychologique est bien sûr ramené à sa plus simple expression. Pour justifier le basculement de son patron dans la mégalomanie diabolique, la trahison et le meurtre, l’assistant du Campos se contente ainsi d’affirmer que « l’excès de travail lui a fait perdre la raison », avant de s’en aller batifoler avec sa fiancée sous le regard béat des policiers. Les deux justiciers masqués, eux, feront leur retour dans Santo contre les hommes infernaux.

 

© Gilles Penso

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APE X MECHA APE : NEW WORLD ORDER (2024)

Un gorille grand comme King Kong et son double robotique unissent leurs forces pour affronter un monstre lovecraftien surgi des océans…

APE X MECHA APE: NEW WORLD ORDER

 

2024 – USA

 

Réalisé par Marc Gottlieb

 

Avec Ashley Ahlquist, Sean Young, Jared Rivet, Eric Rolland, Ashley Dakin, Jessica DeBonville, Bix Krieger, Shan Wang, Steven J. Oliver, Les Mahoney, Sharon Desiree

 

THEMA SINGES I ROBOTS I LOVECRAFT I SAGA APE

On peut toujours faire confiance aux sympathiques « artistes photocopieurs » de la compagnie Asylum pour se tenir aux aguets dès qu’il s’agit de couper l’herbe sous les pieds d’un gros succès sur le point de débarquer sur les écrans. Après Ape vs. Monster (qui anticipait sur Godzilla vs. Kong) et sa suite Ape vs. Mecha Ape (qui tentait une modernisation du concept du Mechanic Kong de King Kong s’est échappé), voici donc Ape x Mecha Ape : New World Order, qui entend bien semer la confusion avec Godzilla x Kong : le nouvel empire. Marc Gottlieb, déjà signataire du film précédent, rempile sur cette suite. Si les personnages humains ne sont plus les mêmes, ce nouvel opus s’affirme clairement comme le troisième épisode d’une trilogie, comme le prouve ce flash-back qui résume les péripéties précédentes juste après le générique de début. Parmi les nouveaux visages qui agrémentent Ape x Mecha Ape, on note la présence de Sean Young. L’ancienne femme fatale de Blade Runner assume pleinement son âge et son nouveau look, campant ici une femme autoritaire, masculine et ouvertement antipathique, Eve Lemuria, conseillère du président des États-Unis.

Connu aussi sous le titre War of Apes – les plus audacieux peuvent tenter de le dénicher sur Amazon Prime -, Ape x Mecha Ape raconte que le gouvernement japonais a décidé de construire un nouveau gorille géant mécanique, le Mark II, et ce malgré le désastre survenu à Chicago – et raconté dans Ape vs Mecha Ape. Son système d’exploitation ayant entièrement été révisé, son pilotage nécessitant obligatoirement une présence humaine et sa carcasse ne possédant aucune arme, il s’agit désormais d’une machine conçue pour sauver des vies, par exemple lors de catastrophes naturelles. Pendant ce temps, le singe géant Abraham continue à vaquer à ses occupations sauvages dans l’île Watkins qui lui a été réservée. Mais l’équipe de la NASA qui s’occupe de l’observer constate que son agressivité augmente bizarrement et qu’il devient accro à une espèce de plante locale. C’est le moment que choisit un monstre marin inconnu pour attaquer un navire de croisière dans le Pacifique, avant de s’en prendre à Abraham et à le blesser gravement. Désormais, le seul espoir de l’humanité semble reposer sur une alliance improbable entre Abraham et son double robotique…

King Kong contre Cthulhu !

Comme si l’association d’un gorille géant et de son sosie robotique ne suffisait pas, Ape x Mecha Ape pousse le délire très loin en convoquant carrément les mythes de l’écrivain H.P. Lovecraft. Car le monstre massif et tentaculaire qui s’en prend à nos titans est Cthulhu en personne – même si les personnages utilisent une prononciation très bizarre pour le nommer, en l’occurrence Kulalu. Le scénario nous apprend en effet qu’une secte d’adorateurs des « Grands Anciens » a décidé de provoquer un sacrifice humain pour réveiller cette entité d’origine extra-terrestre qui dormait sous les océans en attendant son heure. Prometteur n’est-ce pas ? Sauf que bien sûr les effets spéciaux ont beaucoup de mal à rendre justice à ce récit délirant. Les bestioles n’apparaissent donc que furtivement, dans une petite dizaine de plans à peine, générant une frustration bien légitime. Cthulhu/Kulalu est conforme à l’imagerie classique – le corps massif, le faciès reptilien orné de tentacules, les grandes ailes de chauve-souris – et Mecha Ape nous offre quelques passages iconiques intéressants. On ne peut pas en dire autant d’Abraham, un sous-King Kong très passablement modélisé, animé et incrusté. Pour jouer la montre entre les trop brèves séquences de kaijus, le film nous assène d’interminables dialogues jamais avares en jargon technique fantaisiste. Notre préféré ? « Il faut réactiver la pince métacarpe avec le protocole IVD ». Espérons au moins que les acteurs touchent un cachet décent, parce qu’un tel film dans un CV n’est pas forcément très vendeur.

 

© Gilles Penso

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EVIL DEAD BURN (2026)

Dans ce 6ème volet de la saga Evil Dead, une jeune Française est confrontée aux «deadites» ainsi qu’à la famille américaine de son défunt mari…

EVIL DEAD BURN

 

2026 – USA

 

Réalisé par Sébastien Vaniček

 

Avec Souheila Yacoub, Tandi Wright, Hunter Doohan, Luciane Buchanan, Erroll Shand, Maude Davey, George Pullar, Alyssa Sutherland

 

THEMA ZOMBIES I DIABLE ET DEMONS I SAGA EVIL DEAD

Sixième film de la saga initiée en 1981, Evil Dead Burn emboite le pas au Evil Dead de Fede Álvarez et Evil Dead Rise de Lee Cronin, délaissant le second degré cartoonesque de la trilogie originale au profit d’une violence plus âpre. Après l’Uruguay et l’Irlande, c’est en France que Sam Raimi a déniché le réalisateur Sébastien Vaniček après avoir été impressionné par son premier film Vermines. D’autres auteurs du fantastique français ont avant lui cédé aux sirènes hollywoodienne, laissant souvent à la douane une partie de leur spécificité culturelle au profit d’une américanisation de leur cinéma (Gothika, Crawl, Piranha 3D par exemple). Or, Ghost Pictures, la boîte de production de Raimi, a donné ici carte blanche à Vaniček pour réaliser SON film, du moment que le canevas relativement souple de la franchise était respecté : un lieu confiné (après la cabane et l’appartement, nous voilà dans une grande maison de famille), le Livre des Morts, les « deadites », le tout assaisonné de violence gore et sadique. On dit que le cinéma américain est avant tout basé sur l’histoire et l’action alors que le cinéma européen se focalise avant tout sur la psychologie des personnages. C’est justement sous cet angle que Vaniček et son co-scénariste Florent Bernard (un transfuge des univers parodiques des séries La Flamme et Le Flambeau et des sketches du Palmashow) parviennent à injecter leur ADN français à l’écran. En coulisse, ils obtiennent également d’effectuer la post-production dans l’hexagone (montage, mixage, musique et SFX inclus) après un tournage maintenu en Nouvelle-Zélande pour des raisons fiscales et logistiques, Sam Raimi ayant délocalisé ses productions au pays des kiwis depuis Hercule et Xena la guerrière.

Après un pré-générique embrayant sur la fin de Evil Dead Rise, Vaniček et Bernard introduisent en 5 minutes chrono leurs protagonistes : Alice (Souheila Yacoub) est française, mariée à Will (George Pullar), un chef cuisiner américain expatrié de retour pour l’anniversaire de son frère Joseph (Hunter Doohan), qui ambitionne de devenir écrivain. Des tensions apparaissent immédiatement, Will se montrant jaloux et directif envers Alice qui, loin de se laisser faire, fume sa cigarette pour signifier qu’elle n’est pas prête d’accepter de lui faire un bébé. Elle a de la personnalité, ce qui la mènera à se heurter à sa belle-famille après le décès de Will, au cours d’un séjour dans leur maison de campagne dont la décrépitude trahit d’emblée la nature réelle des relations familiales derrière les beaux sourires. Ainsi, la belle-mère, Susan (Tandi Wright), ne va cesser d’essayer de conformer l’impie aux règles de bienséance de sa famille « modèle ». Le beau-père (Erroll Shand) ne cache pas son mépris pour sa bru, pas plus que son dédain envers son second fils qui n’arrive pas à la cheville de son ainé selon lui. Et puis, il y a la grand-mère maternelle (Maude Davey), pas assez sénile pour oublier de reprocher à la « pièce rapportée » Alice d’être française, ou soupçonner Thya (Luciane Buchanan), la fiancée de Joseph, de vouloir leur voler leur argent. Dans Evil Dead Burn, les apparences sont trompeuses, les blessures cachées, et les rancunes silencieuses sont étouffées par les convenances. Même Alice finira par craquer et révéler le vrai visage de Will à ses parents. Vaniček dresse un portrait au vitriol d’une certaine Amérique et éclabousse littéralement les clichés de la famille parfaite, filmant à plusieurs reprises des photos aspergées de sang. Chacun membre de la famille se révèle blessé, frustré, vénal, prisonnier de ses propres principes, manipulateur ou violent ; des traits de caractère exacerbés lorsque ceux-ci se transformeront inévitablement en « deadites ». Iconoclaste, Vanicek ne résiste ainsi pas à l’envie de perturber le bon déroulement de l’enterrement de Will, montrant également l’employé des pompes funèbres incinérer des corps avec la même implication que s’il cuisait des steaks dans un fast-food. Les Français ne respectent donc rien, et tout est résumé dans le toast ironique porté par Thya « à votre si parfaite petite famille », qui sonnera le début des véritables hostilités.

Cochon qui s’en « deadite »

On oublierait presque que les spectateurs n’achèteront pas leur billet pour écouter des engueulades familiales dans un trois pièces-cuisine, mais pour voir un nouvel opus de l’opéra de la terreur promis par l’affiche originale d’Evil Dead en 1981. Que l’on se rassure : le sous-texte est un bonus dans lequel un certain public trouvera son compte mais jamais il ne détourne l’attention du « spectacle ». Vaniček avait déjà démontré avec Vermines qu’il savait y faire en termes de mise en scène : il passe au niveau supérieur en utilisant à bon escient tous les moyens techniques à sa disposition, sans jamais tomber dans l’esbroufe ostentatoire. Le découpage et le « blocking » sont limpides, et le plan-séquence dans le salon, qui a du rendre Sam Raimi vert de jalousie, est d’ores et déjà un sommet dans la saga. L’héroïne se fait bien sûr martyriser comme l’exige la tradition sadique de la franchise : on plante, on coupe, on perfore, peu importe l’outil tant qu’il y a du sang, le tout dans la bonne humeur transgressive. Car, derrière le premier degré revendiqué, le spectateur sain d’esprit saisira d’emblée le pacte tacite formulé par le réalisateur : tout va y passer, y compris deux catégories de victimes rares dans le cinéma américain. Un petit bémol toutefois à l’efficacité rageuse de ce Evil Dead Burn, sinon parfait dans son genre : la décision de recourir intégralement à des images de synthèse pour un personnage lors du climax en lieu et place de la combinaison de maquillages et de CGI utilisée jusque là. Cela n’ entache pas l’exploit de Vaniček, qui réussit à faire passer (en douce !) l’esprit satirique à la française dans une production américaine. Et il y a fort à parier que Sam Raimi, également coutumier du fait (Jusqu’en enfer, Le Monde fantastique d’Oz ou Send Help écorchent tous le corporatisme américain), l’a probablement remarqué mais a choisi de fermer les yeux et laisser faire. Grâce lui soit rendue, et souhaitons que Evil Dead Wrath, confié à Francis Galuppi (l’excellent néo-noir Last Stop in Yuma County), dont le tournage s’est achevé en Mai 2026 pour une sortie en 2028, fasse perdurer le sans-faute de ce que l’on peut considérer comme la saga horrifique la plus réussie de tous les temps.

© Jérôme Muslewski

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SLIME CITY (1988)

Après avoir goûté à un vin inconnu que lui proposent ses étranges voisins, un jeune homme se transforme en horrible créature visqueuse…

SLIME CITY

 

1988 – USA

 

Réalisé par Greg Lamberson

 

Avec Craig Sabin, Mary Huner, T.J. Merrick, Dennis Embry, Dick Biel, Jane Doniger Reibel, Bunny Levine, Marilyn Oran, T. Clay Dickinson, Terry Spivey, Eva Lee

 

THEMA MUTATIONS I SORCELLERIE ET MAGIE

Tourné à New York pour la somme dérisoire de 100 000 dollars, Slime City est le premier long-métrage de Greg Lamberson, qui continuera sur sa lancée avec une série de films d’horreur modestes aux budgets minuscules. Véritable couteau suisse ayant fait du système D son mode de fonctionnement, Lamberson cumule ici les postes de réalisateur, scénariste, producteur, co-monteur et directeur de casting. L’intrigue parfaitement absurde qui sert de prétexte à ce festival de viscosités n’aurait du reste jamais pu être prise en charge autrement que via une production fauchée et indépendante. Cherchant manifestement à suivre les pas des excès foutraques et gore de la Troma, le jeune cinéaste s’inscrit aussi dans le sillage de Street Trash. Ce n’est donc pas par hasard qu’il sollicite Jim Muro et Scott Coulter (respectivement réalisateur et créateur d’effets spéciaux de ce fameux film culte peuplé de clochards explosifs) pour lui prêter main-forte. Muro assure sur Slime City le poste d’opérateur steadicam (virtuose en ce domaine, il collabora à plusieurs reprises avec James Cameron et Kathryn Bigelow) et Coulter supervise la création des maquillages spéciaux. Ce dernier est largement habitué aux délires gluants à petit budget, puisqu’il œuvra aussi sur Atomic College, Robot Holocaust, Cellar Dweller, Les Crados ou Ghost Town, avant de participer à des productions plus ambitieuses comme Le Cauchemar de Freddy.

Slime City raconte l’histoire d’Alex Carmichael (Craig Sabin), un étudiant en art qui arrondit ses fins de mois en travaillant dans un vidéoclub. En quête d’autonomie, il emménage dans un appartement newyorkais que lui loue une vieille dame sympathique, Lizzy (Jane Doniger Reibel). Ses voisins sont les excentriques Nicole (Mary Huner) et Roman (Dennis Embry), mi-punks mi-grunge, qu’il considère avec une curiosité amusée. Les choses se corsent lorsque Nicole l’aguiche ouvertement et lorsque Roman l’invite à dîner, lui proposant de goûter à un vin spécial élaboré par un vieil alchimiste qui fut le père de Lizzy. Passablement éméché, il regagne tant bien que mal son appartement, s’estimant bon pour une gueule de bois. Mais au matin, c’est une surprise d’un tout autre genre qu’il attend : il est en train de se transformer en créature gluante et verdâtre dont la peau se décompose horriblement. Pour retrouver sa forme normale, il lui faut commettre des meurtres sanglants. Or plus il tue, plus il semble y prendre goût. Progressivement possédé par l’esprit de l’alchimiste, notre « homme-morve » n’a manifestement qu’un seul salut possible : sa petite-amie Lori (Mary Huner). Mais saura-t-elle le sauver de cette malédiction poisseuse ?

La morve aux trousses

Slime City nous offre en partie ce que nous attendons. Les effets gore surréalistes surgissent donc de manière relativement régulière dans le film : un bras arraché par le ventre visqueux d’Alex soudain transformé en mâchoires, les intestins de notre « héros » qui tombent de son abdomen et qu’il tente de remettre à leur place tant bien que mal, son corps découpé en morceaux qui continue à s’agiter, une espèce de cerveau-limace qui s’extrait de son crâne en rampant… Absolument pas réalistes mais très fun, ces trucages fleurent bon le bricolage et participent beaucoup au caractère distrayant du film, assortis de quelques dialogues improbables tels que « le slime doit être apaisé ! » On apprécie aussi le clin d’œil à L’Homme invisible (Alex qui se cache derrière des bandages et des lunettes noires dans les moments les plus extrêmes de ses dégoulinements) et la double prestation de l’actrice Mary Huner (tour à tour petite-amie très sage et tentatrice explosive au look de dominatrice). Mais Slime City n’atteint jamais le grain de folie d’un Toxic Avenger ou d’un Atomic College, passant beaucoup plus de temps à décrire les états d’âme de ses personnages qu’à montrer les effets de la métamorphose. Les nombreuses maladresses de la mise en scène (notamment en termes de montage) n’arrangent pas les choses. Slime City n’est donc pas devenu le film-culte qu’il ambitionnait d’être. Il mérite tout de même de sortir de l’oubli dans lequel il est tombé, ne serait-ce que pour la poignée de séquences hallucinantes qui agrémentent son climax.

 

© Gilles Penso

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PASSENGER (2026)

Un couple parti faire un road trip est harcelé par une créature démoniaque qui hante les routes nocturnes…

PASSENGER

 

2026 – USA

 

Réalisé par André Øvredal

 

Avec Jacob Scipio, Lou Llobell, Melissa Leo, Joseph Lopez, Miles Fowler, Alan Trong, Devielle Johnson, James William Clark, Tony Doupe, Charles Leggett

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Passionnés de cinéma d’horreur, l’Américain Zachary Donohue et le Britannique T.W. Burgess se suivent depuis quelques années, chacun s’intéressant de près aux travaux de l’autre. Burgess est alors reconnu pour ses bandes dessinées et ses romans graphiques, tandis que Donohue s’est fait remarquer avec The Den (2013), un thriller horrifique qu’il a écrit et réalisé. En découvrant qu’ils travaillent chacun sur un concept de road movie surnaturel, ils décident de fusionner leurs idées pour donner naissance à un scénario commun. « Nous avions tous les deux un penchant pour des films comme Hitcher », raconte Burgess. « Mais nous avons commencé à nous demander pourquoi personne navait encore décliné ce principe sous un angle surnaturel. Nous voulions faire quelque chose de totalement différent. Ce nest pas simplement un fantôme sur la route, mais quelque chose de plus malveillant et de plus envahissant. » (1) Cette idée de route hantée donne naissance à Passenger. Leur scénario en poche, les deux hommes le présentent à des producteurs spécialisés dans le genre : Gary Dauberman (La Nonne, La Malédiction de la dame blanche, Until Dawn) et Walter Hamada (Ça, Joker, Primate). Passenger est produit indépendamment et distribué par le studio Paramount. La réalisation, elle, échoit à un grand habitué de films fantastiques aux concepts forts, en l’occurrence André Øvredal, à qui nous devons The Troll Hunter, The Jane Doe Identity, Scary Stories, Mortal et Le Dernier voyage du Demeter.

Drôle, surprenante et effrayante, l’entrée en matière de Passenger n’est pas sans évoquer celle de La Quatrième dimension – le film. Deux amis roulent en pleine nuit sur une route sombre. Alors quils se sont arrêtés sur le bas-côté pour que l’un d’entre eux puisse soulager sa vessie, l’autre est soudainement massacré par un agresseur invisible… Après ce prologue choc, le rythme ralentit pour prendre le temps de nous présenter les deux protagonistes du film : Maddie (Lou Llobell) et Tyler (Jacob Scipio). Tous deux viennent de quitter leur appartement et leur emploi pour s’embarquer dans un nouveau mode de vie. Ils sillonnent désormais les routes dans leur van aménagé comme une maison roulante, et campent chaque soir au gré de leurs déplacements. Ce changement de rythme s’assortit d’une décision importante. Alors qu’ils fêtent leurs six semaines de voyage, Tyler demande Maddie en mariage, et elle accepte. Tout roule, pourrait-on dire. Mais le soir venu, nos tourtereaux sont témoins d’un accident de la route. Et dès lors, une entité maléfique semble s’être accrochée à eux et ne plus vouloir les lâcher…

Highway to Hell

La première force de Passenger est sa capacité à nous intéresser à ses personnages et à leurs failles. Nous sommes de toute évidence en présence d’un couple amoureux et fusionnel, mais deux envies contraires les séparent. Déçu par la famille dans laquelle il a grandi, Tyler ne rêve plus que de liberté, de route, de camping permanent. Ballotée de foyer en foyer dans son enfance, Maddie désire au contraire une maison où se poser et où construire quelque chose. « La chose que tu fuis, c’est précisément mon rêve depuis toujours », finit-elle par lui dire, consciente de ce fossé qui se creuse peu à peu. Subtilement, sans trop appuyer ses effets, le film développe cette relation complexe et s’appuie sur l’interprétation impeccable de Lou Llobell et Jacob Scipio. Le monstre qui les persécute devient alors un obstacle allégorique, celui qu’il faudra surpasser ensemble pour effacer les divergences et se retrouver. La légende urbaine elle-même est le point le plus faible du film, parce qu’elle s’appuie sur des mécanismes connus, repose sur une imagerie chrétienne convenue et s’énonce au fil des révélations délivrées par un personnage secondaire bien pratique qui connaît les règles régissant son existence. Ces travers mettent à mal notre suspension d’incrédulité et amenuisent considérablement l’efficacité du climax de Passenger. Mais Øvredal connaît son affaire et parvient à concocter des séquences de suspense d’une redoutable efficacité dont trois au moins méritent largement le détour : la scène du parking extérieur nocturne (avec un clin d’œil savoureux à La Féline), de la forêt éclairée par le vidéoprojecteur et du changement de roue. Imparfait mais rudement bien construit, Passenger ne marquera certes pas les mémoires mais remplit parfaitement son contrat de film d’horreur soigné et inventif, serti de surcroît dans une magnifique photographie de Federico Verardi.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans Writing Studio en mai 2026.

 

© Gilles Penso

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LES MAÎTRESSES DU DOCTEUR JEKYLL (1964)

Un savant fou transforme son frère décédé en mort-vivant et l’envoie assassiner toutes ses anciennes conquêtes…

EL SECRETO DEL DR. ORLOFF

 

1964ESPAGNE / AUTRICHE / FRANCE

 

Réalisé par Jess Franco

 

Avec Hugo Blanco, Agnès Spaak, Perla Cristal, Magda Maldonado, Marcelo Arroita-Jauregui, Pepe Rubio, Pastor Serrador, Marta Reves, Daniel Blumer, Luisa Sala

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I JEKYLL ET HYDE

Si Le Sadique Baron Von Klaus ressemblait à une variante de L’Horrible docteur Orloff, dont il reprenait de nombreux éléments scénaristiques et stylistiques, Les Maîtresses du docteur Jekyll en constitue quasiment une suite officielle. Jess Franco capitalise en effet sur le succès de son premier film d’horreur pour le décliner sous plusieurs formes. D’ailleurs, le docteur Jekyll que nous annonce le titre français n’a rien à voir avec Robert Louis Stevenson. Son nom n’est utilisé que pour son pouvoir évocateur auprès des spectateurs – comme le Necronomicon que Franco réalisera plus tard et qui ne présente aucun lien avec H.P. Lovecraft. Le titre original des Maîtresses du docteur Jekyll étant El Secreto del Dr. Orloff, on comprend mieux la filiation entre les deux films. Dans L’Horrible docteur Orloff, un scientifique incarné par Howard Vernon créait une sorte de robot humain afin d’enlever des jeunes femmes dans l’espoir de pouvoir restaurer le visage défiguré de sa propre fille (en une variante délirante du concept des Yeux dans visage). Ici, nous apprenons que le docteur Orloff (joué par Javier De Rivera) est agonisant. Sur son lit de mort, il livre à son confrère Conrad Jekyll (ou Conrad Fisherman, selon les versions du film), les documents qui lui permettront de prendre le pouvoir à distance sur un être inanimé grâce aux ultra-sons.

Incarné par Marcelo Arroita-Jauregui, Jekyll/Fisherman utilise cette technique secrète pour redonner vie à son frère Andros (Hugo Blanco), qu’il a lui-même assassiné en découvrant sa liaison avec sa femme Inglud (Luisa Sala). Réfugié dans le dernier étage de son manoir, le savant fou manipule Andros, désormais mort-vivant, et l’oblige à tuer ses maîtresses, principalement des danseuses de cabaret sur lesquelles il reporte ses échecs scientifiques. Mais son plan machiavélique est perturbé lorsque sa nièce Melissa (Agnès Spaak), qui vient tout juste d’avoir 17 ans, débarque pour passer Noël avec lui et sa tante. Bien décidée à découvrir les causes de la mort de son père Andros, elle découvre chez les Jekyll une atmosphère lourde et inquiétante et confie ses craintes à son ami Jean-Manuel (Pepe Rubio), un jeune journaliste à qui elle demande de surveiller la demeure. Bientôt, tous deux vont se retrouver nez-à-nez avec l’automate humain aux instincts meurtriers qu’est devenu ce pauvre Andros…

Le docteur et l’assassin

Jess Franco soigne tout particulièrement l’atmosphère du film, qui se réapproprie les codes du cinéma d’épouvante gothique tout en s’inscrivant dans un cadre résolument contemporain. La fille seule en nuisette qui explore les couloirs sombres ne brandit donc pas un chandelier mais une lampe torche, le laboratoire du savant fou n’est pas situé dans une crypte souterraine mais dans une pièce moderne, le jazz se substitue aux partitions classiques et l’érotisme est plus frontal. Mais au fond, l’esprit n’a pas changé. Le tueur, lui, nous rappelle beaucoup Conrad Veidt dans Le Cabinet du docteur Caligari, dont il reprend la grande silhouette sombre, le visage blafard et le regard exorbité. Émule pathétique du monstre de Frankenstein, ce mort-vivant n’assassine que des jolies filles, de préférence lorsque celles-ci sont dénudées. L’acte homicide se lit ici comme la projection des frustrations sexuelles du savant qui tire toutes les ficelles. Ce dédoublement de la personnalité — le médecin respectable d’un côté, l’assassin sanguinaire de l’autre — renvoie naturellement au couple Docteur Jekyll / M. Hyde et finit presque par justifier le titre français du film. Si Hugo Blanco campe avec conviction cette créature qui n’a plus d’humain que l’apparence, Marcelo Arroita-Jauregui ne possède ni la présence physique ni le magnétisme nécessaires pour donner toute son épaisseur à ce médecin pervers et sociopathe. Quoi qu’il en soit, force est de constater que Jess Franco accordait à l’époque un soin bien plus grand à sa mise en scène, à ses cadrages, à ses éclairages et à son montage que durant les décennies suivantes, au cours desquelles la quantité prévalut bien souvent sur la qualité.

 

© Gilles Penso

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TERROR TRAP (2010)

Dans cette imitation de Motel, un couple au bord de la rupture s’apprête à tenir la vedette de « snuff movies » sanglants et mortels…

TERROR TRAP

 

2010 – USA

 

Réalisé par Dan Garcia

 

Avec David James Elliott, Heather Marie Marsden, Jeff Fahey, Michael Madsen, Andrew Sensenig, Dale Beasley, Kimberly Dollar

 

THEMA TUEURS

D’emblée, Terror Trap part avec un énorme handicap, puisqu’il semble avoir été conçu comme un parfait plagiat de Motel. Le point de départ est en effet strictement identique à celui concocté par Nimrod Antal. Le récit s’intéresse à Don et Nancy (David James Elliott et Heather Marie Marsden), un couple dont la relation bat de l’aile. Alors qu’ils traversent une petite ville de Louisiane, leur voiture tombe en panne. Ils croisent alors la route du shérif Cleveland Taylor (Jeff Fahey). Dès sa première apparition, ce personnage inspire un profond malaise. Grossier, autoritaire, lubrique, il abuse immédiatement de son statut de représentant de la loi. Sous prétexte que personne ne pourra réparer le véhicule avant le lendemain, il contraint le couple à passer la nuit dans un motel voisin tenu par un certain Carter (Michael Madsen). Cette entrée en matière constitue sans doute la meilleure partie du film. Car le spectateur partage le sentiment d’impuissance des protagonistes face à une figure d’autorité corrompue, capable d’abuser de son pouvoir en toute impunité, loin de tout témoin. La situation possède un potentiel dramatique évident : que faire lorsqu’un policier, censé protéger les citoyens, devient lui-même le prédateur ? Durant quelques minutes, Terror Trap installe ainsi un climat de tension particulièrement efficace, où l’angoisse naît davantage de la menace psychologique que de l’horreur graphique.

Malheureusement, le film abandonne rapidement cette piste pourtant prometteuse. Une fois le couple installé dans ce motel délabré, le scénario délaisse progressivement le suspense pour basculer dans une mécanique beaucoup plus conventionnelle. Don et Nancy découvrent bientôt que le shérif travaille en réalité pour le propriétaire de l’établissement, qui orchestre avec plusieurs complices une série de tortures filmées en vidéo et destinées à satisfaire les pulsions d’une poignée de riches spectateurs voyeuristes. Dès lors, Terror Trap donne le sentiment de tourner en rond. Les héros fuient dans les couloirs, tentent de rejoindre une voiture sur le parking, sont interceptés par des tueurs masqués armés d’outils tranchants, se réfugient dans une chambre, avant de recommencer exactement la même course poursuite quelques minutes plus tard. Ces chassés-croisés nous offrent certes quelques efficaces moments de tension, mais leur répétition finit rapidement par émousser tout suspense. Là où Motel renouvelait constamment ses situations pour maintenir la pression, Terror Trap recycle inlassablement les mêmes ressorts jusqu’à l’épuisement.

Le commun des motels

Le casting constitue sans doute l’un des principaux atouts du film. Jeff Fahey est incontestablement celui qui tire le mieux son épingle du jeu. L’acteur semble prendre un plaisir évident à composer ce shérif brutal et sadique. À chacune de ses apparitions, il redonne un peu d’énergie à un récit qui peine à maintenir sa tension. Michael Madsen, fidèle à son image de dur à cuire taciturne, déborde comme toujours de charisme. Hélas, son personnage souffre d’un cruel manque d’épaisseur. Son parcours paraît d’ailleurs la plupart du temps déconnecté du reste du récit. Quant à David James Elliott et Heather Marie Marsden, ils s’acquittent correctement de leur rôle sans jamais parvenir à rendre leurs personnages véritablement attachants, ce qui limite forcément l’implication émotionnelle du spectateur. On ne peut pas reprocher à Dan Garcia ses efforts renouvelés pour soigner la plastique de son film et y chercher matière à construire une atmosphère pesante. Les longs plans nocturnes de l’autoroute déserte, filmés depuis l’intérieur du véhicule, traduisent efficacement l’isolement des personnages et renforcent leur vulnérabilité. Mais le château de carte s’écroule dès l’arrivée au motel. Les scènes montrant les clients venus assister aux séances de torture derrière un miroir sans tain tombent rapidement dans une surenchère grotesque qui désamorce le malaise au lieu de l’amplifier. Le film tente bien, dans ses dernières minutes, d’introduire une légère ambiguïté morale en montrant qu’un des participants commence à éprouver des remords face aux atrocités auxquelles il assiste. Mais cette idée arrive beaucoup trop tard pour donner une véritable profondeur à une galerie de personnages finalement réduits à de simples caricatures.

 

© Gilles Penso

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LE SURVIVANT D’UN MONDE PARALLÈLE (1981)

Après avoir survécu inexplicablement à une catastrophe aérienne, un commandant de bord mène une enquête aux conséquences inattendues…

THE SURVIVOR

 

1981 – AUSTRALIE

 

Réalisé par David Hemmings

 

Avec Robert Powell, Jenny Agutter, Joseph Cotten, Angela Punh McGregor, Ralph Cotterill, Peter Summer, Adrian Wright

 

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX I MORT

Au début des années 1980, le cinéma fantastique australien connaît un essor spectaculaire. Portée par une génération de producteurs ambitieux et des financements en hausse, cette période voit éclore des œuvres aussi diverses que Mad Max, Harlequin, Long week-end ou Patrick. C’est dans ce contexte que naît Le Survivant d’un monde parallèle, adaptation du roman de James Herbert que réalise l’acteur britannique David Hemmings (Blow-Up, Les Frissons de l’angoisse). Le projet réunit une équipe déjà rodée. Il s’agit en effet de la deuxième collaboration consécutive entre le producteur Antony I. Ginnane, David Hemmings, l’acteur Robert Powell et le producteur exécutif William Fayman, après Harlequin. Une trentaine de techniciens et collaborateurs passent d’un film à l’autre, parmi lesquels le compositeur Brian May, le scénariste Russell Hagg, la productrice associée Jane Scott ou encore le costumier Terry Ryan. Cette continuité artistique témoigne de la volonté de bâtir un véritable cinéma de genre australien capable de rivaliser avec les productions internationales. Le film s’ouvre sur une séquence spectaculaire : peu après son décollage, un avion de ligne s’écrase aux abords d’une grande ville. Les passagers périssent tous dans l’accident, sauf le commandant Keller (Robert Powell) qui en sort indemne. Victime d’une amnésie partielle, incapable d’expliquer les circonstances du drame, il entreprend sa propre enquête. Son chemin croise bientôt celui d’une femme dotée d’une étrange sensibilité (Jenny Agutter), persuadée d’avoir ressenti la catastrophe avant qu’elle ne survienne…

Le tournage bénéficie d’un budget exceptionnel pour l’époque, puisque Le Survivant d’un monde parallèle devient le premier film du continent océanien à franchir le seuil symbolique du million de dollars australiens. Cet investissement se retrouve notamment dans la séquence inaugurale du crash aérien, à l’époque considérée comme la plus importante démonstration pyrotechnique jamais réalisée par l’industrie cinématographique locale. Cette entrée en matière impressionnante laisse espérer un récit fantastique d’une grande ampleur. Le film prend d’abord les allures d’un épisode de La Quatrième Dimension et semble annoncer, avec près de vingt ans d’avance, deux films clés de M. Night Shyamalan, Incassable et Sixième sens. Hélas, cette promesse ne sera jamais véritablement tenue. Le principal problème provient sans doute des choix d’adaptation. Écrivain réputé davantage pour son efficacité que pour son élégance stylistique, James Herbert excellait surtout dans la description d’une violence graphique particulièrement féroce. Ses intrigues, souvent classiques, trouvaient leur force dans l’accumulation d’épisodes macabres et dans une montée progressive vers l’horreur. Or, David Hemmings et le scénariste Russell Hagg abandonnent complètement cette construction. Le film privilégie une approche psychologique, lente et contemplative, qui peine à installer une véritable tension, les scènes censées provoquer l’inquiétude s’étirant plus que de raison.

L’ancêtre d’Incassable et de Sixième sens ?

Avec le recul, le producteur Antony I. Ginnane reconnaîtra lui-même cette erreur d’orientation. Durant la préparation du film, l’équipe hésitait entre une adaptation horrifique fidèle à Herbert ou un récit plus subtil, avec comme référence Les Innocents de Jack Clayton. Convaincus que le public se détournait alors du cinéma gore frontal, les producteurs choisirent la seconde option. Un pari qu’il qualifiera plus tard de mauvais calcul, estimant que cette approche « cérébrale » avait considérablement affaibli le résultat final. L’auteur du roman partage d’ailleurs ce jugement, même si sa réaction ressemble surtout à de la rancœur. Laissé de côté par David Hemmings alors qu’il propose son aide pour adapter le roman, il annonce publiquement sa déception face au résultat final : « C’est de la foutaise ! Ne me blâmez pas, je n’y suis pour rien ! » Cette déclaration sévère résume le fossé séparant le matériau d’origine de son adaptation. Reste pourtant une distribution solide. Robert Powell compose un personnage énigmatique avec son flegme habituel, même si cette retenue permanente finit par créer une certaine distance émotionnelle. Jenny Agutter apporte une indiscutable sensibilité à son rôle de médium malgré un scénario qui ne lui permet jamais d’exploiter pleinement son personnage. Quant au légendaire Joseph Cotten (Citizen Kane), il livre ici sa dernière apparition au cinéma dans le rôle d’un prêtre, avant une retraite bien méritée. Le Survivant d’un monde parallèle reste une curiosité imparfaite mais recommandable pour qui veut se pencher de plus près sur l’incroyable foisonnement artistique qui secoua le cinéma de genre australien dans les années 70/80.

 

© Gilles Penso

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