APE VS MECHA APE (2023)

Un gorille grand comme King Kong affronte un robot simiesque gigantesque dans ce petit film Asylum qui se prend pour une superproduction…

APE VS. MECHA APE

 

2023 – USA

 

Réalisé par Marc Gottlieb

 

Avec Tom Arnold, Anna Telfer, Lisa Lee, Jack Pearson, Corbin Timbrook, Xander Bailey, Iris Svis, Lindsey Marie Wilson, Sady Diallo, Eugenia Kuzmina, Jeff Rector

 

THEMA SINGES I ROBOTS

Bien sûr, le poster de Ape vs. Mecha Ape nous fait rêver et nous rappelle les grandes heures de King Kong s’est échappé, à l’époque un peu naïve où la version japonaise du plus grand des gorilles affrontait son double robotique au sein d’une aventure joyeusement délirante. Mecha-Kong avait même damé le pion à Mecha-Godzilla qui n’était apparu sur les écrans que six ans plus tard dans Godzilla contre Mecanick Monster. Ape vs. Mecha Ape allait-il raviver la flamme de ces kaijus décomplexés ? Nous aurions voulu y croire. Mais le studio Asylum nous avait déjà fait le coup avec Ape vs. Monster, qui s’annonçait comme un émule réjouissant de Godzilla vs. Kong mais n’était en réalité qu’une inutile série Z n’exhibant que très furtivement ses créatures numériques ratées. Notre niveau d’exigence était donc très faible. Or l’entrée en matière de Ape vs. Mecha Kong nous surprend agréablement. Dès les premières secondes, un gorille géant se déchaîne contre des militaires qui le mitraillent, révélant sous ses poils et sa peau qui se déchiquètent sa nature réelle de robot géant. Le monstre se débarrasse des soldats puis se frappe la poitrine en rugissant. Les effets spéciaux sont tout juste passables mais le dynamisme de cette intro a quelque chose de très rafraîchissant.

Le scénario de Ape vs. Mecha Ape prend directement la suite de celui de Ape vs. Monster. Abe, le singe géant ramené de l’espace et devenu grand comme King Kong, vit désormais dans un grand parc naturel sous surveillance d’une équipe de la NASA (pour une raison inexpliquée, le chimpanzé du film précédent est désormais un gorille, sans doute jugé plus photogénique). En s’inspirant de la force de ce grand primate, l’armée en a fait construire une réplique cybernétique, le Mechanical Apex Peacekeeper, ou Mecha-Ape, dont la première mission consiste à détruire une usine d’armes chimiques dans un pays d’Europe de l’Est imaginaire (d’où la scène pré-générique). Maintenant qu’Abe a pu être étudié sous toutes ses coutures, il est destiné à poursuivre le reste de son existence en captivité dans une gigantesque geôle. Mais un groupe de mercenaires anti-américains prend à distance le contrôle du Mecha-Ape et le dote d’un missile nucléaire. L’armée US n’a alors qu’une seule alternative : libérer Abe pour arrêter le robot colossal avant qu’il ne détruise la ville de Chicago…

Gorille contre Robogorille

Même si les images de synthèse se sont un peu améliorées depuis l’opus précédent, nous sommes encore loin d’un résultat un tant soit peu réaliste. Il faut donc au spectateur beaucoup de suspension d’incrédulité pour croire à ce grand singe numérique au faciès figé et au regard vide. La version robotique s’en sort mieux, sa morphologie mécanique et sa texture métallique se révélant plus soignées et plus convaincantes. L’affrontement invraisemblable entre les deux monstres nous rappelle au passage une autre production Asylum au titre d’ailleurs très similaire : Mega Shark vs. Mecha Shark. Mais pour respecter son budget ridicule, le film laisse beaucoup plus de place à ses longs dialogues (d’un intérêt très relatif) qu’aux scènes montrant les grosses bêtes. Comme on pouvait le craindre, le film ne respecte donc pas ses promesses en s’affublant des mêmes travers qu’Ape vs. Monster. Mieux vaut éviter de cligner des yeux si on veut avoir une chance d’apercevoir les mastodontes en action. Pour tromper son ennui, le spectateur s’amusera à relever les nombreux clins d’œil à travers des dialogues référentiels mentionnant la compagnie RKO Contractors, le Rambaldi Army Airfield, l’officier Peter Elliott ou encore le Honda Square. C’est un maigre lot de consolation, mais il faut bien se raccrocher à quelque chose…

 

© Gilles Penso

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PAUVRES CRÉATURES (2023)

Et si le Prométhée moderne donnait naissance à une merveilleuse femme libre, joyeuse et aimée ?

POOR THINGS

 

2023 – IRLANDE / GB / USA

 

Réalisé par Yórgos Lánthimos

 

Avec Emma Stone, Willem Dafoe, Mark Ruffalo, Ramy Youssef, Jerrod Carmichael, Christopher Abbott, Margaret Qualley, Kathryn Hunter, Hubert Benhamdine

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Lorsqu’il découvre le remarquable livre « Pauvres créatures » de l’artiste peintre et romancier écossais Alasdair Gray, sorti en 1992, Yórgos Lánthimos part à la rencontre de l’auteur pour obtenir les droits d’exploitation de cette version alternative du « Frankenstein » de Mary Shelley. Gray connaît son film Canine et l’a apprécié. L’accord est donc passé entre les deux artistes férus d’humour et de surréalisme. Malgré le potentiel de l’ouvrage, le film met du temps à se monter. Gray, décédé entretemps, n’aura pas eu le bonheur de découvrir ce splendide monument, déjà couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise, et qui offre un rôle de rêve à son actrice principale. En effet, si le roman éponyme explorait de nombreux thèmes tout en conservant son ton et son humour, le réalisateur a choisi avec son scénariste de prédilection, Tony McNamara, de se focaliser sur le personnage de Bella Baxter. Envisager son histoire par le prisme de la créature est aussi une façon de se rapprocher de l’idée novatrice en son temps de Mary Shelley. Non seulement les correspondances entre les narrations y sont multiples mais elles font aussi écho avec la propre vie de l’écrivaine dont la mère, Mary Wollstonecraft, femme de lettres pionnière engagée pour la cause des femmes, est décédée quelques jours après sa naissance. Dans le film, Bella possède le corps d’une femme enceinte qui vient de se jeter volontairement d’un pont. Tout en respectant son choix d’en finir, le docteur Godwin Baxter (William Dafoe) veut lui donner une chance de transcender l’irréparable en lui implantant le cerveau de son propre bébé encore en vie. 

A contrario du monstre de Frankenstein, Bella Baxter est une expérimentation réussie qui dépasse les espérances du chirurgien, dont les pratiques évoquent également celles du docteur Moreau. Devenu à la fois tuteur et créateur, celui que Bella appelle God/Dad s’est attaché à elle au point que lorsqu’elle souhaite quitter le nid protecteur pour parcourir le monde avec un avocat coureur de jupons (Mark Ruffalo), il s’oblige à respecter encore sa volonté et son libre-arbitre. A noter qu’au-delà du jeu de mot, Godwin est aussi le prénom du père de Mary Shelley. « Je m’appelle Bella Baxter, je suis imparfaite et avide d’expérience (…) Il y a un monde à explorer, à sillonner. C’est notre but à tous de progresser, de grandir ». En s’attachant à définir sa perception si singulière d’un monde pour lequel elle n’est pas conformée, mais qu’elle tente de comprendre et d’appréhender au-delà de ses pulsions imprévisibles et de sa spontanéité, le réalisateur avoue être tombé amoureux du personnage, de son enthousiasme, de son appétence pour la vie, de sa liberté. A l’instar de la créature de l’abominable docteur Frankenstein, dont elle est une version joyeuse et aimée, elle a soif d’évoluer, d’apprendre, par la lecture et par l’observation des hommes. Imperméable aux jugements que l’on peut porter sur elle, elle ne connaît aucune honte, aucun tabou, et l’on suit son émancipation au milieu de ceux qui voudraient la contrôler, voire de la posséder, ou simplement lui imposer des règles fussent-elles bien intentionnées, sans toutefois avoir d’emprise sur sa détermination à grandir, apprendre et rester libre.

« Je m’appelle Bella Baxter… »

Tout se joue à Londres, berceau de l’intrigue : sa naissance artificielle, son éducation hors du monde dans un milieu fermé avec un bestiaire fantastique, ses fiançailles, la révélation de son histoire, et finalement son mariage que l’on prédit heureux, tandis qu’elle deviendra elle-même chirurgien, comme son drôle de père. Le scénario de ce conte pour adultes promet de nombreux rebondissements tout en offrant un rôle à sa (dé)mesure à Emma Stone qui, après La La Land, aura probablement la chance de remporter son second Oscar (avec mention !). Bella Baxter, mi-créature, mi-femme-enfant, nous y entraine dans sa folle course émerveillée à la découverte du monde et d’elle-même, dans une époque victorienne qui convoque tous les Beaux-Arts pour mieux se réinventer.  À noter que ce film résolument littéraire est également touchant dans son rappel d’un temps où la lecture était émancipatrice, particulièrement pour les femmes alors en quête de leurs droits civiques. L’œuvre de Mary Shelley semble s’entre-chasser avec sa propre vie comme les vers d’un poème, et résonne ici de façon bouleversante, comme un écho à sa propre enfance, à son éducation dans un foyer intellectuel hanté par les écrits de sa mère, et à son émancipation douloureuse en tant que femme, mère et écrivaine. Tandis que le récit bafoue les codes de son époque pour mieux en révéler les inégalités, comme il est dit dans la préface de son chef-d’œuvre : « L’invention, nous devons l’admettre humblement, ne consiste pas à créer à partir du vide, mais à partir du chaos. » C’est sans aucun doute le pari réussi de Yórgos Lánthimos !

 

© Quélou Parente

 

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THANKSGIVING : LA SEMAINE DE L’HORREUR (2023)

Eli Roth détourne le faux teaser qu’il avait réalisé pour le programme Grindhouse et en tire un slasher conventionnel malgré quelques fulgurances…

THANKSGIVING

 

2023 – USA

 

Réalisé par Eli Roth

 

Avec Patrick Dempsey, Neil Verlaque, Addison Rae, Jalen Thomas Brooks, Milo Manheim, Rick Hofman, Gina Gershon, Tomaso Sanello, Gabriel Davenport

 

THEMA TUEURS

Au départ, les teasers de faux films projetés en guise d’entractes pendant le double programme « Grindhouse » de Quentin Tarantino et Robert Rodriguez, Boulevard de la mort et Planète terreur, n’étaient que des blagues potaches censées raviver brièvement l’imagerie du cinéma d’exploitation des années 70. Mais en 2010, Rodriguez transforme la bande-annonce de Machete en vrai film et remporte un certain succès (il le dotera même d’une suite, Machete Kills). Dans la foulée, Jason Eisener se prête au jeu à son tour en tirant un long-métrage complet du trailer de Hobo with a Shotgun. Pourquoi ne pas continuer à prolonger le plaisir ? C’est dans cet état d’esprit qu’Eli Roth s’attaque à la version longue de Thanksgiving, dont il co-écrit le scénario avec Jeff Rendell. Le trailer réalisé en 2007 mettait en scène un tueur masqué semant la terreur dans une petite ville américaine, assassinant une ménagère, décapitant un homme déguisé en dinde et massacrant les jeunes couples en pleine extase, avec en prime des extraits de la bande originale de Creepshow, un flic incarné par Michael Biehn, une voix off exagérément grave, une patine de vieux film couvert de rayures et beaucoup d’humour noir. Ce réjouissant exercice de style allait-il passer sans heurt le cap du court au long format ?

L’entrée en matière de Thanksgiving est pour le moins surprenante : une émeute dans un supermarché local de la petite ville de Plymouth, dans le Massachusetts. La folie furieuse des clients transformés en bêtes sauvages, appâtés par la bonne affaire au point de tout piétiner sur leur passage, provoque un massacre dont Michael Myers ou Jason Voorhes eux-mêmes seraient jaloux. Endeuillée par ce bain de sang incontrôlable, la bourgade panse ses blessures. Un an plus tard, personne n’a oublié le drame. Alors que la période de Thanksgiving approche à grands pas, un tueur mystérieux habillé en noir et portant le masque de John Carver (le fameux « père pèlerin » qui organisa le voyage du Mayflower en 1620) commence à éliminer violemment plusieurs personnes présentes un an plus tôt dans le magasin. Tout le monde finit par se sentir menacé et à émettre des doutes sur l’identité de ce serial killer adepte des réseaux sociaux qui s’amuse à narguer la police en postant des photos de ses exactions…

« Il n’y aura pas de restes »

Le démarrage du film laissait espérer un peu de sang neuf, mais force est de constater que la mécanique classique des slashers post-Scream et Souviens-toi l’été dernier est très sagement appliquée par Eli Roth, comme si son film arrivait avec près de trente ans de retard. Les étudiants qui se chamaillent dans les couloirs du lycée, le tueur masqué qui se faufile dans l’ombre, la police qui cherche des pistes, les relations orageuses entre enfants et parents, rien ne nous est épargné. Tous les clichés brocardés par Roth dans la bande-annonce de 2007 sont ici méthodiquement appliqués au premier degré. Certes, quelques répliques jouent la carte de la dérision (« bientôt ce ne seront pas les prix qui seront coupés en deux mais nous »), mais elles sonnent faux dans la bouche de personnages désespérément monolithiques. Même la scène du massacre de la cheerleader sur le trampoline – reprise du teaser – a perdu son caractère parodique. Sans chercher à suivre la voix des Scary Movie, Thanksgiving aurait tout de même pu nous offrir autre chose que ce film d’horreur sympathique, certes, mais bien peu novateur, malgré quelques scènes de suspense inventives et une poignée de meurtres franchement gratinés. Dommage par exemple qu’Eli Roth n’ait pas cherché à retrouver la saveur rétro décomplexée qu’avait adoptée son camarade Robert Rodriguez dans Planète terreur. Le résultat aurait sans doute été plus réjouissant et moins convenu.

 

© Gilles Penso

 

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LA TÊTE VIVANTE (1963)

Dans cette variante mexicaine du mythe de la momie ressuscitée, la tête tranchée d’un guerrier aztèque revient à la vie…

LA CABEZA VIVIENTE

 

1963 – MEXIQUE

 

Réalisé par Chano Urueta

 

Avec Abel Salazar, German Robles, Mauricio Garces, Ana Luisa Peluffo, Guillermo Cramer, Antonio Raxel, Eric de Castillo

 

THEMA MOMIES

Si La Tête vivante semble être la réponse mexicaine à La Momie d’Universal et à ses suites, il faut reconnaître que le scénario de Federico Curiel et Adolfo Lopez Portillo n’emprunte pas le schéma classique de l’ancien prince tombant amoureux de la réincarnation de sa belle. Le folklore Sud-Américain permet en effet d’écarter le film des clichés pseudo-égyptiens véhiculés par Hollywood (puis les studios anglais Hammer) sans se départir pour autant de l’inévitable vengeance d’outre-tombe frappant les imprudents profanateurs de sépulture. Par le biais de quelques stock-shots savamment disséminés, le prologue situé en 1525 se paie le luxe de nombreux figurants costumés et de panoramas aztèques grandioses. Nous y assistons à une cérémonie sacrificielle au cours de laquelle la tête du grand guerrier aztèque Acatl est enterrée en compagnie du grand-prêtre Xihu et de la princesse Zochiquati. Le flash-forward jusqu’aux années 60 emprunte le même procédé que Le Baron de la terreur : les années s’affichent à l’écran tandis que les images d’arrière-plan symbolisent le temps qui passe. Par cette simple signature visuelle, le réalisateur Chano Urueta inscrit ainsi les deux films dans une certaine continuité, comme faisant partie intégrante d’une « collection ».

En 1963, une expédition scientifique exhume donc les précieuses reliques. Le temps d’un plan surprenant, le corps parfaitement préservé de la belle Zochiquati part littéralement en fumée, comme si l’appel d’air provoqué par l’intrusion des archéologues avait brisé net sa conservation. Nos hommes se rabattent donc sur la tête d’Acatl et le corps vigoureux de Xihu, dans un excellent état d’embaumement. Après son entrée en matière emphatique, La Tête vivante joue la carte de l’économie, répartissant la quasi-totalité de son action dans deux appartements. Véritables équivalents latinos des Christopher Lee et Peter Cushing du cinéma anglais, German Robles et Abel Salazar se donnent une fois de plus la réplique, l’un dans le rôle d’un archéologue cartésien, l’autre sous la défroque d’un policier sceptique. Ensemble, ils s’efforcent d’élucider les meurtres rituels qui frappent un à un les membres de l’expédition.

« Personne n’a le droit de violer la paix des morts… »

L’archéologue se place en bute aux superstitions locales, incompatibles selon lui avec la science moderne. « Nous avons des fusées, nous préparons des voyages sur la Lune, Mars et Vénus » clame-t-il pour étayer sa thèse. Mais lorsque le cœur arraché des victimes est retrouvé près de la tête naturalisée d’Acatl, et lorsque le couteau brandi par la momie de Xihu dégouline de sang, le doute s’immisce peu à peu. Bientôt, le vénérable scientifique découvre que sa propre fille, envoûtée par l’anneau aztèque qu’elle porte au doigt (et qui clignote régulièrement à la manière d’un feu de détresse), n’est pas étrangère aux assassinats qui s’abattent sur son entourage. Le film s’achève sur une séquence de suspense assez efficace, au cours de laquelle tous les protagonistes sont sous influence hypnotique et menacent de se tuer les uns les autres, jusqu’à une révélation finale plutôt habile. Et notre héros de conclure révérencieusement : « personne n’a le droit de violer la paix des morts ».

 

© Gilles Penso


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LE BARON DE LA TERREUR (1962)

Trois siècles après son exécution, un sorcier maléfique revient sur Terre sous la forme d’un monstre improbable…

EL BARON DEL TERROR

 

1961 – MEXIQUE

 

Réalisé par Chano Urveta

 

Avec Abel Salazar, German Robles, Rosa Maria Gallardo, Ariadna Welter, David Silva, Luis Aragon, Mauricio Garces, Rene Cardona

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Après trois films consacrés aux suceurs de sang (Les Proies du vampire, Le Retour du vampire et Le Monde des vampires), le fort prolifique producteur Abel Salazar persévère dans la voie du folklore fantastique, les amateurs d’hémoglobine aux dents longues cédant cette fois le pas aux malédictions ancestrales en tout genre. Premier de cette nouvelle série, Le Baron de la terreur met en scène le maléfique Bertélius, brûlé vif par l’inquisition mexicaine en 1661 pour ses nombreuses exactions, blasphèmes et perversions. 300 ans plus tard, le sinistre baron revient sur Terre pendant le passage d’une comète. Respectable aristocrate aux yeux de la société, il se mue régulièrement en monstre hideux pour tuer les descendants de ceux qui le condamnèrent jadis. Le Baron de la terreur est entré dans la légende pour son monstre au design franchement improbable. Qu’on en juge : une peau velue, un nez exagérément crochu, des canines proéminentes, des oreilles pointues, des ventouses à la place des mains et une langue de serpent démesurée qui lui sert à perforer le crâne de ses victimes pour leur aspirer le cerveau !

Sous son apparence humaine, le baron est incarné par Abel Salazar en personne, qui fut acteur de la plupart des films qu’il produisit, et qui s’octroie ici l’un de ses meilleurs rôles. Loin des faire-valoir comiques ou des silhouettes dispensables dont il se contenta souvent, Salazar déploie toute l’étendue de son talent, magnétisant l’écran avec presque autant de charisme que son confrère German Robles (héros sanglant des Proies du vampire), lequel est ici relégué au petit rôle de victime impuissante. Doté d’un redoutable pouvoir d’hypnotiseur, le baron Bertelius paralyse les hommes, séduit les femmes et conserve les cerveaux de ses proies dans une urne pour venir régulièrement s’y délecter avec une petite cuiller, histoire de se requinquer entre deux attaques ! Le Baron de la terreur ne recule ainsi devant aucun excès et contourne la faiblesse de ses moyens par de nombreuses astuces de mise en scène.

Sorbets de cerveaux à la petite cuiller !

Ainsi, les forêts sont reconstituées en studio avec une poignée de branchages tremblants, le grand bûcher du prologue fait appel à une maquette et à une dizaine de figurants, la météorite qui s’écrase est un gros morceau de carton, le panorama de l’observatoire est obtenu à l’aide d’une photo projetée derrière les acteurs… À ces bricolages ingénieux, le film ajoute quelques effets visuels simples mais très efficaces, notamment lorsque le visage des bourreaux apparaît furtivement sous leur cagoule d’inquisiteurs en fondu enchaîné, un procédé repris plus tard dans le récit pour montrer le visage des descendants devenir celui de leurs ancêtres. Le scénario se permet même quelques incartades potaches, comme lorsque les deux inspecteurs de police discutent de l’affaire dans un restaurant et déchantent quelque peu au moment où le serveur leur apporte des tacos de cervelle ! Les policiers surgiront au final telle la cavalerie pour occire le monstre à coup de lance-flammes. Bref, Le Baron de la terreur est une œuvre diablement distrayante, qui connut aux États-Unis les honneurs d’une distribution en salles sous le titre fort imagé de The Brainiac.

 

© Gilles Penso


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THE MARVELS (2023)

Trois super-héroïnes issues de périodes distinctes de l’univers Marvel unissent leurs forces dans ce long-métrage choral boudé lors de sa sortie…

THE MARVELS

 

2023 – USA

 

Réalisé par Nia DaCosta

 

Avec Brie Larson, Teyonah Parris, Iman Vellani, Samuel L. Jackson, Zawe Ashton, Gary Lewis, Park Seo-joon, Zenobia Shroff, Mohan Kapur, Saagar Shaikh

 

THEMA SUPER-HÉROS I SAGA MARVEL COMICS I MARVEL CINEMATIC UNIVERSE

Avec une écurie de super-héros vedettes plus que remplie, Marvel a mis du temps à porter à l’écran une super-héroïne de la stature de Wonder Woman, mais Brie Larson confirme dans ce second opus qu’elle a indéniablement la carrure et le profil de l’emploi. A ses côtés, Monica Rambeau (Teyonah Parris, aka Captain Marvel dans une autre vie, mais ne nous embrouillons pas), et Kamala Khan (Iman Vellani, aka Miss Marvel dans la série TV du même nom), s’invitent dans cette suite de Captain Marvel pour former un trio qui doit coordonner ses actions afin de fusionner leurs super-pouvoirs et multiplier leur force de frappe. Si l’idée que « l’union fait la force », que « trois valent mieux qu’une » ou qu’« on a toujours besoin d’un plus petit que soi », semble aller de soi, elle n’est pas forcément évidente à concrétiser, surtout lorsque les super-pouvoirs en question ne sont accompagnés d’aucun mode d’emploi, ou lorsqu’il s’agit de se trouver une nouvelle identité secrète. C’est ainsi que nous retrouvons nos trois héroïnes s’empêtrer dans des questions très terre à terre (si on peut dire), avant d’être à même de sauver l’univers dans une ultime bataille contre les Krees en passe d’asservir le peuple Skrull et de mettre en péril l’équilibre de l’univers. Sur la question de l’identité du groupe, les scénaristes ont réussi, non pas à démêler l’embrouillamini qui perdure à la seule évocation du nom de Captain Marvel, mais à prendre un virage intéressant tout en puisant respectueusement dans les origines d’un des tout premiers super-héros de l’histoire. Dans sa version costume rouge orné d’un éclair jaune, le Capitaine Marvel est apparu au départ dans Whiz Comics au début des années 40, dans l’idée de concurrencer le succès de Superman. 

Effectivement, le héros de papier Bill Batson, un adolescent orphelin qui se transforme en super-héros adulte, a immédiatement conquis le jeune public de l’époque, donnant naissance à un serial et à un comic book éponymes. Pour des questions de droits, les seuls films du 21°siècle à afficher la volonté de célébrer fidèlement ces origines portent le nom de la formule que l’adolescent doit prononcer pour se transformer en Captain Marvel : Shazam ! et sa suite Shazam ! La Rage des dieux. Ici, les personnages de Kamala Khan, jeune américaine d’origine pakistanaise, née dans le New Jersey, et Monica Rambeau (lorsqu’elle évoque son drame familial), viennent brièvement nous rappeler les lieutenants adolescents du héros originel : Captain Marvel Junior et Mary Marvel qui formaient eux aussi un trio avec Bill. Si ces aventures n’ont jamais cessé d’inspirer auteurs et dessinateurs au cours des décennies suivantes sous différentes appellations, c’est au cours de nouvelles aventures créées chez Marvel Comics que les noms de Monica Rambeau et Carol Danvers, apparaissent pour la première fois. Si les amateurs trouveront de quoi s’amuser dans l’imbroglio des diverses publications, pour retrouver les correspondances avec les héroïnes de papier, dont la valse des adaptations a de quoi donner le vertige, le film n’exige pas d’être spécialement familier avec l’univers Marvel pour l’apprécier.  A contrario, la réussite du film peut donner envie de retrouver Kamala Khan sous les traits d’Iman Vellani dans la mini-série TV Miss Marvel (2022), Teyonah Parris en Monica Rambeau dans une autre mini-série TV, WandaVision (2021), ou encore Nick Fury sous les traits de Samuel Jackson dans tout l’univers Marvel.

Drôles de dames

Boudé à sa sortie en France, le film est pourtant dirigé avec brio par Nia DaCosta, réalisatrice, scénariste et productrice multi-primée, qui s’est déjà distinguée dans le fantastique avec sa suite du Candyman de 1992, répondant ainsi aux autres films de la série par un reboot. The Marvels s’inscrit au contraire dans la continuité du premier épisode tout en en rebattant le plus habilement possible les cartes. Cette idée de trio féminin à la Charlie est ses drôles de dames, non pas autour de Charlie mais de Nick Fury, nous donne le plaisir de retrouver Samuel L. Jackson dans son rôle de prédilection. A noter une séquence bollywoodienne rafraichissante, des immersions dans la théorie quantique, ou la confrontation à un trou de ver, autant d’idées qui participent à une action divertissante et somme toute originale, qui laissent espérer la suite, à présent que la team The Marvels est nommée et composée, capitaine Carol Danvers – ex-pilote de l’US Air Force – en tête.  En effet, il serait dommage de changer une équipe qui gagne. Enfin, l’absence de Stan Lee nous rappelle que son dernier caméo aura été dans Captain Marvel. Ce sera son au revoir puisqu’il décédera lors du montage et ne verra jamais le film fini. Son sourire adressé à Brie Larson est une sorte de consécration en soi, qui nous assure de son affection pour l’héroïne qui porte le nom de ses studios et son interprète.

 

© Quélou Parente

 

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SIDONIE AU JAPON (2023)

Une histoire intimiste et poétique entre Le Fantôme de Madame Muir et Lost in Translation…

SIDONIE AU JAPON

 

2023 – FRANCE

 

Réalisé par Élise Girard

 

Avec Isabelle Huppert, August Diehl, Tsuyoshi Ihara

 

THEMA FANTÖMES

Sidonie Perceval est écrivaine. A-t-elle un mauvais pressentiment, une appréhension, un simple vertige à l’idée de quitter la terre ferme pendant de trop longues heures de vol pour se rendre au Japon ? Nous n’en savons encore rien au moment où nous la découvrons à l’aéroport de Roissy hésiter à laisser sa valise décider de son destin et suivre son chemin sur le tapis roulant du guichet d’enregistrement. Contre toute attente, l’histoire nous apprendra que, malgré les apparences, Sidonie ne voyage pas seule. Elle est en fait accompagnée partout et tout le temps par le fantôme de son défunt mari, mais elle-même ne le sait pas encore. Car Sidonie est visiblement une personne de bon sens, qui a les pieds sur terre et n’est pas en proie à des lubies. Nous le voyons à sa façon de vivre, de s’organiser, de réagir, mais aussi à sa manière de s’habiller impeccablement, au pli près. Cette rigueur semble maintenir la vie intérieure riche et prolifique qui nourrit ses romans. Car à l’instar de la réalisatrice, en puisant dans son intimité, Sidonie parle aussi des autres, des émotions qu’elle partage avec ses lecteurs, ce qui lui vaut son franc succès. Aussi, son éditeur nippon qui l’espérait avec impatience, pour provoquer des rencontres avec son public, l’attend en personne à sa descente d’avion, pour assurer la promotion de son dernier roman.

Là, au rythme d’une nature sans cesse évoquée avec poésie, le temps semble interrompre sa course pour nous laisser le temps d’observer la douceur du pays du soleil levant et nous promener dans ses lieux iconiques. C’est donc dans une atmosphère propice à l’introspection et au rêve que son fantôme – puisque seule Sidonie peut le voir – se matérialise sous ses yeux effarés. Effrayée au plus haut point, puis résignée à accepter l’impensable tandis que son nouvel ami la rassure : au Japon, les morts ne le sont pas vraiment. Ce phénomène est banal et fait partie de la religion shintoïste la plus répandue dans le pays. Sidonie se laisse donc porter par cette situation singulière qui la conduit à faire son deuil et à découvrir une nouvelle vie où l’attend un bonheur inespéré et radieux. Le spectateur est convié lui aussi à prendre le message très au sérieux, à se l’approprier et à aller à la rencontre de lui-même et de ses propres fantômes, dans ce pays aux cerisiers en fleurs et aux mille merveilles qui sont mises en relief tout au long du film.

Sidonie Perceval en quête de son graal !

Sidonie nous offre ce voyage sous le regard d’une occidentale solitaire qui peu à peu s’abandonne au charme son pays d’accueil. L’Aventure de Mme Muir de Joseph L. Mankiewicz y côtoie la douceur des films sur le couple de Mikio Naruse. Après Valérie Donzelli et Lolita Chammah, pour son troisième long-métrage, Elise Girard (véritable cinéphile qui a également signé deux documentaires sur les exploitants des cinémas Action et St André des Arts) met en scène la mère de cette dernière : Isabelle Huppert qui, contrairement à la réalisatrice avant ce film, comptait déjà des films fantastiques dans sa filmographie (Au bonheur des ogres de Nicolas Bary ou Madame Hyde de Serge Bozon). La protégée de Claude Chabrol se glisse dans la peau de Sidonie comme dans un fourreau de haute-couture et illumine l’écran dans chaque plan, entre situations comiques pince-sans rire et romantisme, face à son partenaire, Tsuyoshi Ihara (acteur vu entre autres dans Letters from Iwo Jima de Clint Eastwood), qui incarne le personnage de Kenzo Mizoguchi, nom banal au Japon mais pas pour autant choisi par hasard dans le film ! La photo et les cadrages rendent une image épurée à l’extrême avec des couleurs qui, sans pour autant bénéficier des techniques du technicolor ou du cinémascope, nous font penser à la ligne claire du Godard des bons jours, celui du Mépris ou de Pierrot le fou. Bien que ce film d’auteur aux allures de série B fantastique, non exempt d’humour, se regarde indépendamment des deux autres, on peut dire qu’Elise Girard a signé avec Belleville Tokyo, Drôles d’oiseaux, et Sidonie au Japon, une trilogie rare et personnelle qui parle de solitude, d’amour, du fil des saisons, et qui résonne en nous comme les trois lignes d’un haïku.

 

© Quélou Parente

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APOCALYPSE 2024 (1975)

Un jeune homme incarné par Don Johnson et un chien télépathe tentent de survivre dans un monde futuriste réduit à l’état sauvage…

A BOY AND HIS DOG

 

1975 – USA

 

Réalisé par L.Q. Jones

 

Avec Don Johnson, Susanne Benton, Jason Robards, Alvy Moore, Helene Winston, Charles McGraw, Hal Baylor, Ron Feinberg et la voix de Tim McIntire

 

THEMA FUTUR I MAMMIFÈRES

Après avoir écrit la nouvelle post-apocalyptique « A Boy and his dog » en 1969, l’auteur de science-fiction Harlan Ellison envisage d’en tirer un scénario pour le cinéma mais se heurte au syndrome de la page blanche. C’est finalement L.Q. Jones qui lui propose de se charger lui-même du scénario et de la réalisation. Jones est surtout connu comme acteur mais il a déjà signé un film, le western The Devil’s Bedroom en 1964 (sous le pseudonyme de Justus McQueen), et parvient à convaincre Ellison qu’il est l’homme de la situation. Trouver des financements et une structure de production est une autre paire de manches. Face aux refus répétés qu’il essuie, Jones décide de produire A Boy and His Dog de manière indépendante, réunissant 400 000 dollars auprès d’investisseurs privés. Voilà comment le film entre en production. « La quatrième guerre mondiale dura cinq jours », nous annonce un texte en début de métrage, avant de poursuivre par : « Les politiciens ont finalement trouvé une solution pour régler les problèmes urbains. » L’ironie pointe donc le bout de son nez dès l’entame et annonce la tonalité du film. Après l’apocalypse nucléaire, le monde n’est plus qu’un désert jonché de détritus et l’humanité a basculé dans une sauvagerie primitive. Ici et là traînent les « rovers », des pillards adeptes du viol, et les « hurleurs », des mutants contaminés par les radiations (dont nous entendons les cris mais que nous ne voyons jamais).

Les protagonistes auxquels il nous faut nous attacher ne sont pas particulièrement héroïques ni vertueux, mais ce sont les seuls qui s’offrent à nous. Il s’agit d’un jeune homme, Vic, et de son chien Blood. Petite particularité insolite : tous deux sont télépathes et communiquent donc sans se parler, via des dialogues en voix-off qui prennent la plupart du temps la tournure de joutes verbales acerbes. La répartition des rôles est simple dans ce duo improbable : Vic cherche des denrées alimentaires et Blood rabat des femmes pour satisfaire les besoins sexuels de son maître (grâce à son flair exceptionnel). Nous comprenons vite que le plus intelligent, le plus cultivé et le plus fin des deux n’est pas l’humain mais le canin. C’est Don Johnson, alors en tout début de carrière, qui incarne Vic. La future star de Deux flics à Miami donne ainsi la réplique à un toutou hirsute à qui Tim McIntrire prête sa voix lasse. James Cagney était initialement envisagé pour prononcer les dialogues de Blood, mais Jones craignait que son timbre très reconnaissable ne détourne l’attention des spectateurs. Choisi après une longue session de casting, McIntire est aussi le compositeur de la musique du film et l’interprète de la chanson du générique de fin.

Ruptures de ton

À mi-parcours, Apocalypse 2024 change radicalement de cap, de style et d’environnement en nous laissant découvrir à quoi ressemble le monde souterrain de ce futur dévasté : une communauté rurale bigote, conformiste, fardée et étriquée qui jouit de nombreux privilèges dont sont privés ceux de la surface. La société bien-pensante américaine en prend pour son grade, moquée dans cette portion ouvertement satirique du film dont le caractère absurde n’est pas sans évoquer la série Le Prisonnier. Déstabilisant par son approche souvent anti-dramatique, ses emprunts aux figures de style du western et ses fréquentes ruptures de ton, Apocalypse 2024 s’achève sur une note d’humour très noir qui participera grandement à son statut d’œuvre culte auprès d’une petite communauté de fans de science-fiction (mais qui, de notoriété publique, ne sera pas du tout du goût d’Harlan Ellison). Le film aura une influence durable, notamment sur la saga Mad Max de George Miller mais aussi sur la série de jeux « Fallout ». Après Apocalypse 2024, L.Q. Jones ne réalisera plus rien, à part un épisode de L’Incroyable Hulk, avant de revenir à sa prolifique carrière d’acteur.

 

© Gilles Penso


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DREAM SCENARIO (2023)

Nicolas Cage incarne un banal professeur de biologie dont la vie bascule lorsqu’il découvre que tout le monde rêve de lui…

DREAM SCENARIO

 

2023 – USA

 

Réalisé par Kristoffer Borgli

 

Avec Nicolas Cage, Lily Bird, Julianne Nicholson, Jessica Clement, Star Slade, David Klein, Kaleb Horn, Liz Adjei, Paula Boudreau, Marnie McPhail, Noah Lamanna

 

THEMA RÊVES

Ari Aster ne pouvait qu’être attiré par le concept de Dream Scenario. Ce récit troublant à la lisière de la comédie noire et de l’épouvante paranoïaque semblait taillé sur mesure pour le réalisateur d’Hérédité, Midsommar et Beau is Afraid. Séduit par le scénario de Kristoffer Borgli (inspiré par les théories de Carl Jung sur l’inconscient), Aster envisage de le porter à l’écran en donnant le rôle principal à Adam Sandler. Mais entretemps, Borgli réalise le long-métrage Sick of Myself qui reçoit un excellent accueil et démontre son savoir-faire derrière la caméra. Aster lui conseille alors de mettre lui-même en scène Dream Scenario sous la houlette de sa compagnie de production A24. L’auteur/réalisateur franchit donc le pas et change de tête d’affiche, jetant son dévolu sur Nicolas Cage. Ça tombe bien : la star de Sailor et Lula admire les films du label A24 et accepte immédiatement de se lancer dans l’aventure. Selon lui, Dream Scenario constituera un troisième volet idéal à la trilogie insolite entamée avec Pig de Michael Sarnovski et poursuivie avec Un talent en or massif de Tom Gormican. Cage s’implique dans le film au point d’imaginer le look du personnage très ordinaire qu’il y joue : un professeur mal fagoté dans un blouson trop ample, affublé d’une barbe broussailleuse, d’une grande paire de lunettes et d’un crâne largement dégarni.

Cage incarne Paul Matthews, un professeur de biologie qui peine à passionner ses étudiants et ambitionne d’écrire un livre sur le comportement des fourmis. Paul est sympathique mais un peu insipide, survolant sa vie plus qu’il ne semble la vivre pleinement, menant une existence sans éclat auprès de son épouse et de ses deux filles adolescentes. Un jour, la bizarrerie s’invite dans son quotidien : plusieurs personnes de son entourage affirment avoir rêvé de lui. Le phénomène s’étend bientôt un peu partout dans le monde. Il semblerait que les rêves de la grande majorité de la population soient hantés par la présence de Paul, qui se contente la plupart du temps d’apparaître de manière passive, comme un simple figurant dénué d’émotion. Alors que chacun se perd en conjectures sur cet événement inexplicable et récurrent, Paul cherche à gérer cette célébrité soudaine et inattendue. Peu à peu, cette situation prend une tournure inquiétante et vire au cauchemar…

Le poids de la célébrité

Drôle, effrayant, triste, déstabilisant, Dream Scenario aborde frontalement le caractère incontrôlable de la célébrité, le dictat de la popularité et le phénomène de la « cancel culture », sans pour autant chercher à délivrer un quelconque message ni même une réflexion claire sur ces sujets. Certains pourront reprocher au film de ne pas discourir de manière plus approfondie sur de telles thématiques, mais telle n’est pas l’intention de Kristoffer Borgli. Sa démarche semble être d’en cerner les aspects les plus absurdes et de forcer le trait. Dans le rôle de cet homme transparent devenu soudain le centre de toutes les attentions, Nicolas Cage est parfait, jouant pour une fois sur le registre de la demi-mesure. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas été aussi juste et aussi touchant. Ce film conceptuel et insaisissable nous rappelle d’ailleurs une autre de ses prestations : celle de Charlie et Donald Kaufman dans Adaptation de Spike Jonze. Dream Scenario est donc un exercice de style fascinant, même s’il peine à offrir à ses spectateurs une résolution digne de ce nom, comme si son postulat était trop singulier pour pouvoir s’acheminer vers une fin convaincante. Borgli nous délivre alors un épilogue en demi-teinte, nous abandonnant sur une note frustrante et douce-amère.

 

© Gilles Penso

 

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RÉVEILLON SANGLANT (1987)

Six jeunes adultes s’échouent sur une île mystérieuse dans laquelle le temps semble s’être arrêté le soir du réveillon de l’année 1959…

BLOODY NEW YEAR

 

1987 – GB

 

Réalisé par Norman J. Warren

 

Avec Suzy Aitchison, Nikki Brooks, Colin Heywood, Mark Powley, Catherine Roman, Julian Ronnie, Steve Emerson, Steve Wilsher, Jon Glentoran, Val Graham

 

THEMA FANTÔMES

Norman J. Warren est un grand spécialiste du cinéma d’épouvante. Même si ses films ne brillent jamais par leur finesse, notre homme continue de creuser le même sillon avec opiniâtreté, gorgeant sa filmographie de sorcières sanglantes, de créatures extra-terrestres anthropophages et de mutants agressifs. Après L’Esclave de Satan, Le Zombie venu d’ailleurs, La Terreur des morts-vivants et Inseminoïd, le voilà à l’œuvre sur Réveillon sanglant, aussi connu chez nous sous le titre Les Mutants de la Saint-Sylvestre. C’est la productrice Maxine Julius qui est à l’initiative du film. Après avoir collaboré avec Warren sur la comédie d’espionnage Gunpowder, elle lui demande de réfléchir à un nouveau film d’horreur. En sept jours seulement, avec l’aide du producteur délégué Hayden Pearce, le réalisateur écrit le script improbable de ce Réveillon sanglant conçu comme un hommage aux films d’épouvante et de science-fiction des années 50, ce que confirmera l’emploi d’extraits de la sympathique série B Monstres invisibles (Fiend Without a Face) qui sont fournis gratuitement à Warren par le producteur Richard Gordon. L’une des sources d’inspiration avouées de Réveillon sanglant est la série La Quatrième dimension. Au fil du film, on décèle aussi l’influence de Shining et Evil Dead.

Le prologue, tourné en noir et blanc, se situe dans la salle de bal de l’hôtel Grand Island, le soir du réveillon du Nouvel An, le 31 décembre 1959. Les jeunes fêtards festoient aux accents d’un rock’n roll endiablé, mais un événement mystérieux semble tout interrompre subitement… et nous voilà dans les années 80. Avec la mise en scène brute et maladroite qui le caractérise, la caméra souvent portée, Norman J. Warren filme des acteurs manifestement semi-amateurs dans des décors naturalistes qu’il s’efforce de rendre inquiétants. Ses protagonistes sont trois couples de jeunes gens qui échappent aux griffes de trois voyous agressifs dans une fête foraine et prennent la fuite à bord d’un petit bateau. Au large, l’embarcation heurte des récifs et se met à couler, poussant nos six naufragés à trouver refuge sur l’île de Grand Island. L’hôtel local semble désert, décoré pour les fêtes de fin d’année alors que nous sommes au mois de juillet. Bientôt, nos héros découvrent que les voyous les ont suivis jusque sur l’île. Mais un danger encore plus grand les menace sur place…

Le monstre en tissu et les zombies fripés

Le scénario basique et très évasif de Réveillon sanglant s’affuble de dialogues un peu idiots constellés de répliques au second degré (« on se croirait dans un film d’horreur », « on dirait que tu as vu un fantôme »). Le comportement souvent absurde de ces jeunes écervelés n’aide évidemment pas les spectateurs à s’intéresser à leur sort. Les bizarreries n’arrivent qu’au compte-goutte, sur la pointe des pieds : une femme de chambre venue de nulle part, un reflet étrange dans un miroir, des boules de billard qui bougent seules, un groupe de rock qui apparaît et disparaît dans la salle de bal, un feu d’artifice qui se déclenche dans la cave, un aspirateur qui n’en fait qu’à sa tête… Quand le surnaturel s’invite enfin plus frontalement, les effets spéciaux sont si primitifs, la mise en scène si maladroite et les acteurs tellement peu concernés que l’on ne peut s’empêcher de rire là où Warren aurait visiblement voulu que l’on frissonne. Mais comment garder son sérieux face à ce monstre en tissu, ces zombies au visage fripé, ce mobilier qui mord les gens ou cet ascenseur qui attaque ses occupants ? Tout ça finit par ressembler à un mauvais train fantôme – comme celui que Warren montrait en tout début de métrage dans la fête foraine. Mettant la pédale douce sur le gore et l’érotisme – deux de ses ingrédients favoris – pour toucher un plus large public, le cinéaste nous livre un petit film mal-fichu qui sera directement exploité sur le marché vidéo en septembre 1987 en Angleterre puis dans le reste du monde.

 

© Gilles Penso


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