ZACK SNYDER’S JUSTICE LEAGUE (2021)

Le réalisateur de Watchmen reprend en main le film qu’il avait dû abandonner au studio Warner pour lui redonner la forme dont il rêvait…

JACK SNYDER’S JUSTICE LEAGUE

 

2021 – USA

 

Réalisé par Zack Snyder

 

Avec Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot, Ezra Miller, Jason Momoa, Ray Fisher, Amy Adams, Jeremy Irons, Diane Lane, Connie Nielsen, J.K. Simmons

 

THEMA SUPER-HÉROS I SAGA DC COMICS I BATMAN I SUPERMAN

Zack Snyder’s Justice League n’est ni une version longue de Justice League, ni un montage alternatif ou un director’s cut. C’est littéralement un autre film. En cours de fabrication du long-métrage choral consacré aux super-héros majeurs de l’écurie DC Comics, Snyder avait dû précipitamment lâcher l’affaire suite à la mort tragique de sa fille Autumn. Laissé en plan, le film inachevé fut confié à Joss Whedon qui fit ce qu’il put pour raccommoder les morceaux et leur donner un minimum de cohérence. Mais Warner refusait un film trop long – Snyder envisageait au moins trois heures de métrage – et poussa Whedon à couper la grande majorité des séquences pour en tourner d’autres. Pas étonnant, du coup, que Justice League soit une sorte de gloubi-boulga indigeste sans queue ni tête. Il y avait pourtant en germe de ce projet un grand film épique, que Snyder décida d’exhumer plusieurs années plus tard pour revenir à sa vision initiale. Avec la bénédiction de la chaîne HBO Max, le réalisateur reprend donc les choses où il les avait laissées, éliminant toutes les nouvelles séquences tournées par Whedon, tournant de nouvelles choses et opérant des choix radicaux. Le premier est de faire durer le film quatre heures. Le second est d’opter pour un format d’image surprenant : le 4/3, favorisant les compositions verticales comme dans le cinéma classique antérieur à l’avènement du Cinémascope. Le troisième est une tonalité sombre et des séquences d’action brutales. Débarrassé des oripeaux artificiels exigés en 2017 par Warner, Justice League renaît ainsi de ses cendres sous une forme totalement nouvelle.

Imaginé un temps sous le format d’une mini-série, Zack Snyder’s Justice League en conserve la structure, ce qui pousse le réalisateur et son scénariste Chris Terrio à diviser le récit en six chapitres distincts. « N’y compte pas Batman » montre les efforts de Bruce Wayne pour monter une équipe de super-justiciers destinés à défendre la Terre suite à la mort de Superman. « L’ère des héros » raconte la bataille gigantesque qui opposa jadis le redoutable Darkseid et les guerriers venus du peuple des humains, des Atlantes et des Amazones. « Mère adorée, fils adoré » s’attarde sur les origines de Cyborg. « Le Métamorphoseur » montre le pouvoir complexe, à la fois destructeur et régénérateur, des trois boîtes-mères que convoitent Darkseid et son âme damnée Steppenwolf. « Avec les meilleures volontés » se consacre à la résurrection incontrôlable de Superman. « Quelque chose de plus sombre » raconte le titanesque combat final. Puis le film s’achève sur un épilogue très étrange et très ouvert baptisé « Un père puissance deux ».

Une épopée mythologique

Cet impressionnant travail de ravalement de façade n’ôte pas au film toutes ses scories. Le personnage d’Aquaman reste un monolithe bougon et alcoolique dénué de finesse, Barry Allen est toujours un agaçant robinet de vannes au second degré et le revirement soudain de Superman après sa résurrection demeure improbable. Le miracle n’opère donc pas à 100%. Pour autant, le travail effectué sur les personnages est sans commune mesure avec le fatras imposé aux spectateurs quatre ans plus tôt. Dans ce domaine, Wonder Woman est l’une des mieux servies, à l’œuvre dans une première séquence de sauvetage ébouriffante. Le super-vilain Steppenwolf, quant à lui, a été entièrement revu et corrigé, tant dans son look agressif que dans son comportement torturé. Complètement laissés pour compte dans le montage cinéma, Flash et Cyborg deviennent ici les personnages centraux de l’intrigue. Tout se réorganise désormais autour de leurs enjeux personnels et du rôle crucial qu’ils jouent dans l’affrontement final. Batman, lui, reste le roi Arthur de cette escouade de chevaliers d’un nouveau genre (une allusion directe à la Table Ronde apparaît d’ailleurs en fin de métrage). Bref, l’ampleur de ce Justice League new-look, qui s’enracine dans les mythes anciens et cherche son inspiration dans des épopées de la trempe des Nibelungen de Fritz Lang, nous permet enfin de retrouver la verve décomplexée sde celui qui osa porter à l’écran 300 et les Watchmen.

 

© Gilles Penso

 

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L’HOMME INVISIBLE APPARAÎT (1949)

Cette variante japonaise autour du roman de H.G. Wells mêle la science-fiction, l’épouvante et le film noir…

TÔMEI NINGEN ARAWARU

 

1949 – JAPON

 

Réalisé par Shinsei Adachi et Shigehiro Fukushima

 

Avec Chizuru Kitagawa, Takiko Mizunoe, Daijirô Natsukawa, Mitsusaburô Ramon, Ryûnosuke Tsukigata, Shôsaku Sugiyama, Kanji Koshiba

 

THEMA HOMMES INVISIBLES

Connu outre-Atlantique sous les titres The Invisible Man Appears ou Enter the Invisible Man, L’Homme invisible apparaît est considéré comme le premier film de science-fiction majeur produit au Japon, quelques années après la fin de la guerre. Les remous du second conflit mondial et sa fin brutale telle qu’elle fut subie sur le sol nippon dictent d’ailleurs le texte d’ouverture du film : « Il n’y a ni bien ni mal dans la science, mais elle peut être utilisée dans un but bénéfique ou maléfique. » L’intrigue prend place à Kobe. Deux jeunes scientifiques ambitieux, le docteur Segi (Daijirô Natsukawa) et le docteur Kurokawa (Kanji Koshiba), s’opposent sur la méthode à adopter pour rendre un objet invisible. Leur mentor, le docteur Nakazato (Ryûnosuke Tsukigata), aimerait les départager. Pour compliquer un peu les choses, tous deux sont amoureux de sa fille Machiko (Chizuru Kitagawa). Or le vieux savant a lui-même trouvé la formule, sur laquelle il travaille depuis dix ans : « l’invisibiliteur atomique ». Il a expérimenté avec succès le fruit de ses recherches sur plusieurs animaux, mais il est kidnappé par des malfaiteurs cupides. Bientôt, une nouvelle incroyable se répand à Kobe : un homme invisible criminel traîne dans la ville. Et tout semble désigner Nakazato.

Comme beaucoup de films de l’époque, L’Homme invisible apparaît mêle la science-fiction aux codes du film noir pour broder une intrigue policière autour de son concept fantaisiste vaguement inspiré du classique d’Herbert George Wells. Car le mystérieux homme invisible qui sévit à Kobe est en quête d’un collier de diamants d’une fortune inestimable et semble prêt à tout pour le récupérer, au grand dam des forces de police locales bien vite désemparées. Reprenant l’une des idées du texte de Wells, le scénario de Nobuo Adachi part du principe que la formule d’invisibilité est irréversible et provoque des effets secondaires indésirables sur le système nerveux, provoquant la violence des cobayes. Pour sacrifier aux classiques du genre et cligner de l’œil vers le célèbre long-métrage de James Whale, l’homme invisible adopte ici le look traditionnel entré dans la culture populaire : le grand manteau, le chapeau, les gants, les bandages et les lunettes de soleil.

Rebondissements en cascade

Le film d’Adachi et Fukushima se distingue par des trouvailles visuelles dignes des expérimentations d’Alfred Hitchcock. La mise en scène joue ainsi habilement sur les miroirs et les reflets pour évoquer la duplicité du vil Ichirô Kawabe incarné par Shôsaku Sugiyama. Quelques plans en caméra subjective adoptent le point de l’homme invisible à travers ses bandages et se concentrent sur la réaction de ceux qu’il croise sur son chemin. Autre image iconique et très suggestive : le gros plan des yeux cupides de Kawabe qui se surimpressionnent sur le collier de diamants tant convoité. L’Homme invisible apparaît porte ainsi l’héritage du cinéma muet dont il conserve ce type de stigmate visuel, ses éclairages très contrastés et ses cadrages obliques n’étant pas sans évoquer les films expressionnistes allemands. Quelques numéros musicaux, de nombreux rebondissements et coups de théâtre, des trahisons, des tromperies, un ménage à trois compliqué, du mélodrame et de faux hommes invisibles viennent agrémenter ce film décidément très divertissant. En charge des effets spéciaux, le très talentueux Eiji Tsuburaya rivalise d’inventivité, alternant les séquences attendues (le déshabillage de l’homme invisible face à un témoin médusé) et les morceaux de bravoure inédits (la moto de police qui fonce seule dans les rues de Suma). Cinq ans plus tard, Tsuburaya passera à la postérité en concevant les effets spéciaux de Godzilla.

 

© Gilles Penso


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JOKER (2019)

Joaquin Phoenix crève l’écran dans le rôle d’un des super-vilains les plus célèbres de tous les temps, réinventé sous un angle hyperréaliste…

JOKER

 

2019 – USA

 

Réalisé par Todd Philips

 

Avec Joaquin Phoenix, Robert de Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Shea Whigham, Bill Camp, Glenn Fleshler, Leigh Gill, Greer Barnes

 

THEMA SUPER-VILAINS I CLOWNS I SAGA DC COMICS I BATMAN

Todd Philips est surtout connu pour ses comédies, en particulier la version cinéma de Starsky et Hutch et la trilogie Very Bad Trip. Après avoir dirigé War Dogs, qui montrait déjà d’autres facettes de sa personnalité et de son style, le voilà qui change radicalement de cap avec Joker. À l’heure où le « DC Cinematic Universe » tente avec maladresse de construire sa propre cohérence pour rivaliser avec la déferlante Marvel, ce projet sonne presque comme une fausse note. Au lieu de s’inscrire dans le grand arc narratif établi par Man of Steel, Batman V. Superman, Suicide Squad, Wonder Woman, Justice League et Aquaman, Joker est en effet conçu comme un film à part, totalement déconnecté des six films précédents et situé dans un univers distinct. Loin du Gotham City baroque et spectaculaire mis en scène par Zack Snyder, celui de Todd Philips est ultra-réaliste, gangréné non pas par des super-vilains excessif mais par des voyous banals, une saleté ordinaire, des grèves d’éboueur et des mouvements sociaux. L’intrigue se situe en 1981, ce qui permet au cinéaste de donner à son film une patine ancienne, sous l’influence des premiers polars de Martin Scorsese. Ce parti pris stylistique est d’ailleurs assumé dès le logo Warner qui s’affiche à l’écran dans sa version 1972-1990. La mise en scène est à l’avenant, captant des scènes de vie brutes sans effet de style voyant, avec un naturalisme rugueux évacuant quasiment toute référence au support dessiné qui sert de référence au scénario.

Après les prestations inoubliables de Jack Nicholson et Heath Ledger – et celle plus controversée de Jared Leto – Joaquin Phoenix entre à son tour dans la peau du super-vilain au large sourire. Sauf que cette fois-ci, le personnage n’a rien d’un anti-héros de bande-dessinée. C’est un paria anonyme, insignifiant et pathétique. Clown de rue qui porte des pancartes publicitaires pour gagner chichement sa vie, Arthur Fleck vit dans un immeuble miteux avec sa mère Penny (Frances Conroy) qui le surnomme « Happy », autrement dit « Joyeux ». Tous deux s’abrutissent devant la télé, notamment face au talk-show de Murray Franklin (Robert de Niro) qu’ils adorent. Derrière ses airs affables et tranquilles, Arthur cache des névroses profondes. Sous surveillance thérapeutique et traitement médical, il sort d’un internement et souffre d’accès de rire nerveux incontrôlables en période de stress ou de contrariété. Pour quitter sa vie minable, il rêverait de faire du stand-up, ce à quoi sa mère lui répond sans moquerie : « Il ne faut pas être drôle pour être humoriste ? » La descente aux enfers commence lorsqu’Arthur est renvoyé de son travail (il a la mauvaise idée d’apporter dans un hôpital pour enfants malades un pistolet que lui a prêté un de ses collègues). Seul dans le métro, il est agressé par trois traders ivres de Wayne Entreprise. Pour se défendre, il les tue froidement et s’échappe. Sans le savoir, il va créer un mouvement de grande ampleur, celui de défavorisés qui se déguisent en clowns pour manifester contre les nantis de Gotham…

Le chaos règne

Ce point de rupture à l’issue duquel Fleck, devenu le Joker, deviendra le symbole du chaos évoque le traitement adopté par Christopher Nolan dans The Dark Knight. Mais l’approche de Todd Philips reste résolument anti-dramatique, bien plus proche d’un Taxi Driver que de n’importe quel film de super-héros. Le scénario jette tout de même plusieurs ponts avec la trajectoire dramatique du futur Batman. Le premier lien s’établit avec Penny Fleck, qui fut employée de Thomas Wayne et lui écrit régulièrement dans l’espoir qu’il l’aide financièrement. S’ensuit cette scène étrange, partagée entre la sensibilité et le malaise, où Arthur se rend devant les grilles du manoir Wayne et croise Bruce, encore enfant, pour lui faire un petit numéro de clown. Quant au climax de Joker, il pose ouvertement les bases des origines de l’homme-chauve-souris en revenant brièvement aux sources du comics original. La prestation à fleur de peau de Joaquin Phoenix est l’atout principal du film. L’ex-Commodus de Gladiator s’avère incroyable dans la peau de ce désaxé à la fois attachant et inquiétant, incapable de réfréner des éclats de rire qu’on imagine douloureux, saupoudrant son environnement d’hallucinations qu’il ne parvient plus à départager du réel, en transe le temps de quelques pas de danse bizarres entre deux actes de violence. Triomphe artistique, critique et commercial, Joker rafla une infinité de prix et prit les atours d’une oasis au milieu de la saga cinématographique chaotique consacrée aux héros DC.

 

© Gilles Penso

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LE LOUP-GAROU DE WASHINGTON (1973)

Dean Stockwell se transforme en lycanthrope dans cette semi-parodie d’épouvante située au sein de la Maison-Blanche…

THE WEREWOLF OF WASHINGTON

 

1973 – USA

 

Réalisé par Milton Moses Ginsberg

 

Avec Dean Stockwell, Clifton James, Biff MacGuire, Jane House, Katalin Kallay, Henry Ferrentino, Despo Diamantidou, Thayer David

 

THEMA LOUPS-GAROUS

Second long-métrage du monteur Milton Moses Ginsberg, Le Loup-garou de Washington s’ouvre sur un prologue très ancré dans l’imagerie classique du thème de la lycanthropie. Ainsi, au cours d’une séquence nocturne elliptique, scandée par des fondus au noir, Jack Whittier, un reporter qui sort d’une liaison avec la fille du Président des États-Unis, tombe en panne en pleine forêt roumaine, non loin de Budapest. Là, il rencontre des Bohémiens superstitieux, est attaqué par un loup, le tue avec une canne au pommeau d’argent, se retrouve avec un pentagramme sur le torse, puis découvre que le cadavre de son agresseur est celui d’un jeune homme, fils d’une vieille Gitane. Mais lorsque l’action se déplace à Washington, en pleine Maison Blanche où notre journaliste accède au poste d’attaché de presse officiel de la présidence, le film assume pleinement son traitement au second degré, servi par le jeu brillant de Dean Stockwell, aussi tourmenté que Lon Chaney Jr dans Le Loup-garou, mais beaucoup plus amusant.

Le scénario lui réserve quelques répliques de grand cru, notamment lorsqu’il déclare à la fille du Président, avec une voix suave et un regard de braise : « Je pense que ton père est un croisement entre Abraham Lincoln et Jésus Christ » ! Le Loup-garou de Washington nous offre en prime une poignée de gags antiracistes du meilleur goût, puisque le procureur général (Clifton James, l’affligeant shérif Pepper de Vivre et laisser mourir et L’Homme au pistolet d’or) attribue sans hésiter les crimes sanglants de Jack Whittier aux « Black Panthers » (nous sommes alors en pleine période blaxploitation). Notre journaliste tente bien de prévenir son entourage qu’il est un monstre et qu’il faut l’enfermer sans plus tarder, mais personne ne le prend au sérieux. Étant donné que le président des États-Unis (Biff McGuire) est une sorte de pantin naïf, cela donne lieu à quelques scènes savoureuses, comme la conférence de presse ratée, le bowling au milieu du bureau ou le climax en plein vol.

Transformations à l’ancienne

Les transformations d’homme en loup s’effectuent progressivement, par de longs fondus enchaînés, comme au temps de Jack Pierce. Le maquillage du lycanthrope, quant à lui, évoque celui du I Was a Teenage Werewolf de Gene Fowley Jr. L’une des scènes les plus spectaculaires est celle où une jeune fille est attaquée par le loup-garou dans une cabine téléphonique qui finit par basculer à l’horizontale. Assez curieusement, le film ne résout pas toutes les énigmes qu’il met en place, notamment ce scientifique nain (Michael Dunn, le super-vilain Miguelito Loveless des Mystères de l’ouest) qui œuvre pour le gouvernement sur des expériences inconnues, impliquant entre autres un corps allongé frankensteinien, ou encore cet homme étrange, chauve, aux lunettes noires, toujours présent aux moments clef. Le dénouement gag se déroule en voix off sur le générique de fin. Tourné pour une bouchée de pain, le Loup-garou de Washington utilise principalement des décors naturels captés à Long Island pour figurer les sites de la capitale américaine alors en pleine période Watergate.

 

© Gilles Penso


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LES AVENTURES DE TOM POUCE (1958)

Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, le génial George Pal adapte l’une des féeries des frères Grimm…

TOM THUMB

 

1958 – USA

 

Réalisé par George Pal

 

Avec Russ Tamblyn, Terry-Thomas, Peter Sellers, Alan Young, Jessie Mathews, June Thorburn, Bernard Miles, Ian Wallace

 

THEMA NAINS ET GÉANTS I JOUETS  CONTES

Après sa mythique série d’animation Puppetoons et la production de nombreux longs-métrages de science-fiction comme Destination Lune, La Guerre des mondes ou La Conquête de l’espace, le prolifique George Pal s’attaque aux Aventures de Tom Pouce en puisant directement son inspiration chez les frères Grimm et en occupant pour la première fois le poste de réalisateur de long-métrage. Une fée apparaît à un pauvre bûcheron pour lui demander de ne pas couper le plus vieil arbre de la forêt. En échange, elle s’engage à exaucer les trois vœux qu’il formulera. Au cours d’une dispute avec sa femme, il les gaspille stupidement. Le vieux couple se lamente alors en exprimant son vrai souhait : celui d’avoir un fils, même s’il n’est pas plus grand qu’un pouce. Or un jour, quelqu’un frappe à leur porte. C’est Tom, un garçon haut de quinze centimètres…

Pour signer les effets visuels de son film, George Pal fait appel à Tom Howard (Le Voleur de Bagdad, Quo Vadis). Celui-ci supervise l’incrustation de Russ Tamblyn, pétillant interprète de Tom, au milieu des autres comédiens et des décors. Mais pour les plus gros morceaux de bravoure du film, Pal souhaite surtout recourir à la magie de l’animation image par image, faisant appel en toute logique à deux vétérans des Puppetoons, Wah Chang et Gene Warren. « J’ai été chargé de concevoir la séquence des jouets qui dansent et de construire toutes les figurines articulées », nous raconte Chang (1). La séquence en question est un véritable morceau d’anthologie. Les jouets de la chambre de Tom s’y réveillent et se lancent dans une chorégraphie haute en couleurs. Le maître de cérémonie de cette réunion surréaliste est Con-Fu-Shun, une poupée chinoise qui explique à Tom que les jouets sont vivants dès que les adultes ont le dos tourné (une idée qui inspira probablement John Lasseter lorsqu’il imagina Toy Story). Aussitôt, cinq petits soldats saluent le minuscule héros, puis mettent en marche un kiosque à musique. Des dizaines de jouets s’agitent alors : un singe habillé en groom, deux personnages sur un wagon, un autre sur un cheval à bascule, un ours en peluche, une girafe, des nains, des lapins, des clowns, un éléphant… C’est un véritable festival !

« L’homme qui baille »

Un peu plus tard, un autre numéro musical laisse libre cours au talent des animateurs : dans une fête foraine, sur le stand d’un Tyrolien, quatre paires de chaussures se mettent à danser et sautiller sous les yeux ébahis de la foule. La dernière grande séquence d’animation du film est celle du « Vieil Endormi ». Comme Tom n’arrive pas à dormir, Cho-Fu-Shun lui propose une méthode infaillible. Un placard s’ouvre alors et révèle une boîte sur laquelle est écrit « Yawning Man », c’est-à-dire « l’homme qui baille ». Il s’agit d’un vieil homme en chemise de nuit qui chante une chanson ponctuée de bâillements, ce qui a pour effet d’endormir tous les jouets et Tom. Truffé de séquences poétiquement fantasmagoriques de cet acabit, Les Aventures de Tom Pouce est donc un vrai petit régal. Russ Tamblyn (futur Riff de West Side Story) ne cesse d’y sautiller avec un enthousiasme communicatif, tandis que Peter Sellers et Terry-Thomas, campent d’hilarants méchants caricaturaux.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en novembre 1998

 

© Gilles Penso

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LA FAMILLE FOLDINGUE (2000)

Dans cette suite du remake de Dr Jerry et Mister Love, Eddie Murphy interprète huit personnages tous plus exubérants les uns que les autres…

THE NUTTY PROFESSOR 2 – THE KLUMPS

 

2000 – USA

 

Réalisé par Peter Segal

 

Avec Eddie Murphy, Janet Jackson, Larry Miller, John Ales, Richard Gant, Anna Maria Horsford, Melinda McGraw, Jamal Mixon

 

THEMA JEKYLL & HYDE

Le Professeur Foldingue ayant triomphé au box-office, ses producteurs se sont aussitôt penchés sur une séquelle, en mettant l’accent sur ce qui avait le plus séduit un public visiblement peu exigeant : l’humour bien gras et les facéties de la famille du docteur Sherman Klump, dont chaque membre est interprété par Eddie Murphy sous un maquillage différent. L’ironie veut qu’à l’origine, la fameuse séquence du dîner de la famille Klump faillit être coupée au montage du Professeur Foldingue, tant elle s’écartait de l’intrigue principale. Ce n’est qu’à la dernière minute qu’on décida de la conserver. Tom Shadyac, réalisateur du film précédent, occupe ici le poste de producteur exécutif, laissant la chaise du metteur en scène à Peter Segal, lequel fit ses premières armes en dirigeant Y’a-t-il un flic pour sauver Hollywood ? Les effets comiques pétomanes s’enchaînent donc dans cette séquelle en bannissant volontairement toute finesse, ce qui laisse peu de place au développement d’un scénario filiforme.

Depuis sa dernière mésaventure, le massif Sherman Klump souffre d’une forme étrange de schizophrénie. Son double facétieux, Buddy Love, le hante de plus en plus fréquemment, et prend même parfois la parole à sa place. Ce qui s’avère forcément gênant, surtout pour draguer la belle scientifique interprétée par Janet Jackson, échouée là pour des raisons qui nous échappent. En désespoir de cause, Klump invente un élixir qui lui permet d’éradiquer définitivement cet encombrant alter ego. Mais les conséquences s’avèrent pour le moins fâcheuses, car désormais Buddy Love a pris corps et vit indépendamment, tandis que Klump perd peu à peu son intelligence… Une fois de plus, le maquilleur Rick Baker s’en donne à cœur joie, couvrant sous des tonnes de mousse de latex un Eddie Murphy déchaîné qui ajoute ici un rôle supplémentaire à son répertoire (le bébé Klump). Les délais de maquillage empêchant le comédien d’interpréter plus d’un personnage par jour, le planning de tournage s’en trouva sérieusement compliqué.

Multiplicity

Au-delà de cette multiplication des performances, art dans lequel Murphy est passé maître depuis quelques années déjà, le fait d’attribuer au même acteur autant de rôles s’inscrit pleinement dans la thématique initiale du récit qui – ne l’oublions pas – prend ses racines chez Robert Louis Stevenson : le dédoublement de personnalité. Cela dit, le récit de La Famille Foldingue semble surtout conçu pour accumuler un maximum de gags triviaux qui fonctionnent comme autant de sketches autonomes. Deux d’entre eux sortent du lot : une parodie onirique d’Armageddon, où Klump s’imagine en sauveur potentiel de la planète (le pastiche cligne aussi de l’œil vers La Guerre des étoiles et 2001 l’odyssée de l’espace), et une expérience ratée qui dote un hamster de proportions gigantesques, lequel s’en va ensuite joyeusement culbuter le doyen de l’université. Le reste du film ne marquera guère les mémoires, malgré un dénouement exubérant au cours duquel Buddy Love rajeunit à la vitesse grand V, se mue en bébé farceur et gigotant, puis carrément en blob rampant que Klump doit ingérer s’il veut retrouver son cerveau de génie !

 

© Gilles Penso


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LE REPAIRE DU VER BLANC (1988)

Ken Russel adapte une nouvelle de Bram Stoker et mêle le gore, l’érotisme et les monstres en caoutchouc…

THE LAIR OF THE WHITE WORM

 

1988 – GB

 

Réalisé par Ken Russell

 

Avec Amanda Donohoe, Hugh Grant, Catherine Oxenberg, Sammi Davis, Peter Capaldi, Stratford Johns, Paul Brooke, Imogen Claire


THEMA VAMPIRES I INSECTES ET INVERTÉBRÉS I DRAGONS I REPTILES ET VOLATILES

Auteur de films sulfureux abordant le genre fantastique de manière plus ou moins frontale (Les Diables, Au-delà du réel, Gothic), Ken Russell s’attaque ici à une nouvelle de Bram Stoker, qui s’avère bien vite n’être qu’un prétexte à la mise en exergue des délires et des fantasmes du cinéaste. Le début du film, il faut bien l’avouer, laisse imaginer la pire des séries Z, tant les dialogues sont grotesques, les situations absurdes et les acteurs catastrophiques. La suite des événements tempère quelque peu cette fâcheuse première impression, sans dissiper tout à fait le côté « bric et broc » de cet inclassable Repaire du ver blanc. Grâce à des fouilles menées dans l’enceinte d’une ferme au fin fond de la Grande-Bretagne, Angus Flint (Peter Capaldi), jeune étudiant, découvre un crâne étrange à mi-chemin entre le dinosaure et la vache. Le soir, il se rend à la demeure de Lord James d’Ampton (incarné par Hugh Grant, et oui !) pour y célébrer la légende du chevalier d’Ampton qui, naguère, extermina un ver géant. Et si ce crâne n’était autre que celui du fameux monstre de la légende ? Cette fantaisiste supposition trouve bientôt écho dans le comportement d’une secte adoratrice du ver géant.

Bram Stoker étant surtout célèbre pour avoir créé le personnage de Dracula, les adorateurs du monstre se comportent ici comme des vampires, arborant de très longues canines et mordant tous ceux qui sont à leur portée en les contaminant. Le scénario nage par ailleurs en pleine confusion zoologique, puisqu’on y parle tour à tour de ver, de dragon, de serpent et de coléoptère ! Du point de vue historique, la rigueur n’est pas non plus de mise, les Romains, les nonnes, les rites païens et les chevaliers médiévaux s’y croisant dans l’anarchie les plus totale. Tout ceci n’est donc qu’une excuse pour que Ken Russell puisse développer ses thématiques fétiches : l’érotisme morbide, l’anticléricalisme, les sacrifices rituels et les hallucinations surréalistes. A ce titre, on se souviendra du Christ attaqué par un serpent géant, des nones dénudées et violées, des victimes féminines empalées, ou encore de cette lutte entre deux femmes en porte-jarretelles à bord d’un Concorde ! Sans compter quelques passages furtivement gores, comme cette femme coupée en deux en plein vol.

Le baiser de la femme-serpent

Mais le film s’avère bizarrement hybride, car cette impertinence provocatrice jouxte des péripéties grotesques qui semblent dictées par un studio soucieux d’attirer tout de même un large public (les grenades pour tuer le ver, la musique pour le charmer), des séquences d’action ratées et un humour de bas étage. De toute évidence, les scènes les plus intéressantes sont celles qui mettent en scène Amanda Donohoe, envoûtante femme-serpent qui séduit les hommes pour mieux enfoncer ses crocs dans leur chair. On n’est pas près d’oublier cette scène étrange où, attirant dans ses filets un jeune boy scout, elle le paralyse dans son jacuzzi puis, interrompue alors qu’elle s’apprêtait à le sacrifier au ver géant, le noie distraitement sous sa botte. Quant au monstre lui-même, il est matérialisé sous forme d’une grosse marionnette moyennement crédible, qui n’est pas sans évoquer la plante carnivore de La Petite boutique des horreurs version Frank Oz.

 

© Gilles Penso


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SPIDER-MAN NO WAY HOME (2021)

Plongé dans les vertiges des multiverses, Spider-Man n’est pas au bout de ses surprises… les spectateurs non plus !

SPIDER-MAN NO WAY HOME

 

2021 – USA

 

Réalisé par Jon Watts

 

Avec Tom Holland, Zendaya, Benedict Cumberbatch, Alfred Molina, Jamie Foxx, Jacob Batalon, Marisa Tomei, Willem Dafoe, J.K. Simmons

 

THEMA SUPER-HÉROS I ARAIGNÉES I MONDES PARALLÈLES ET MONDES VIRTUELS I SAGA MARVEL I AVENGERS I SPIDER-MAN

Savamment orchestrée, la campagne marketing de ce troisième Spider-Man estampillé Marvel/Sony jouait avec beaucoup de méticulosité sur les attentes des fans de l’homme-araignée, distillant de ci de là, comme on jette des miettes aux affamés, une myriade de petits indices laissant imaginer les crossovers les plus impensables. Du coup, on ne savait plus trop à quoi s’attendre. Un festival de « fan service » dont le scénario ne serait que le prétexte à une accumulation de clins d’œil destinés aux amateurs du comics et de ses adaptations à l’écran ? Une œuvre-somme gorgée de nostalgie et d’émotion entremêlant les univers jusqu’au vertige ? Comme souvent, la réponse se situe quelque part entre les deux tendances. Spider-Man No Way Home est un spectacle d’une folle générosité, débordant de morceaux de bravoure et de rebondissements inattendus. Mais tout est visiblement le fruit d’un savant calcul consistant à offrir aux spectateurs exactement ce qu’ils espèrent. Un peu plus de spontanéité, assortie d’une vraie vision de cinéaste, n’aurait pas nui. En l’état, le film ressemble surtout à un gros jouet dont on adore ouvrir l’emballage pour découvrir le contenu, mais qu’on risque de laisser de côté assez rapidement en l’effaçant peu à peu de sa mémoire.

L’effacement de la mémoire est justement le sujet de Spider-Man No Way Home. Les événements se situent directement après Spider-Man Far From Home, au moment précis où Mysterio fait croire qu’il a été assassiné par l’homme-araignée et révèle son identité au monde entier. Devenu l’ennemi public numéro un sous les aboiements du rédacteur en chef J. Jonah Jameson, Peter Parker rase désormais les murs, pris en grippe par la population et harcelé par les journalistes. Sa vie et celle de ses proches étant sur le point de s’effondrer, il prend une décision un peu dingue : demander à Docteur Strange de trouver un sortilège qui fasse oublier à tous son identité secrète. Là, il faut bien avouer que notre suspension d’incrédulité commence à être mise à mal. Voir le « Maître des Arts Mystiques » tenter le diable pour faire plaisir à cet adolescent encore immature, quitte à ouvrir les portes des « multiverses » qu’il maîtrise si mal, est un choix scénaristique audacieux mais très peu crédible. Les conséquences désastreuses de ce sortilège et la manière dont les protagonistes vont tenter de les gérer poussent le bouchon encore plus loin, jusqu’à ce que le scénario finisse quasiment par assumer ses invraisemblances. Percé d’autant de trous que le monde dans lequel s’ouvrent partout des ponts entre les univers parallèles, le récit semble n’avoir pour vocation que le bonheur intense mais éphémère du public.

Le grand 8 émotionnel

En ce domaine, il faut reconnaître que nous sommes servis. Le principe même des multiverses autorise toutes les folies, d’autant que le studio Disney phagocyte désormais le monde du cinéma au point de pouvoir faire fusionner toutes les franchises. L’inimaginable arrive donc, provoquant un grand 8 émotionnel que même les plus cyniques ont du mal à réfréner. Tout au long de ce – très – long-métrage (de près de trois heures tout de même), l’ennui ne s’invite jamais et les surprises jalonnent l’intrigue avec une régularité métronomique qui s’efforce de faire oublier l’absurdité sur laquelle repose le film lui-même. Nous voilà donc ballotés sans cesse entre l’impression perplexe d’assister à une interminable séquence post-générique (truffée de références, de coups de coude complices et d’effets d’annonce) et le sentiment diffus de retrouver nos émotions premières de lecteurs de comic books (bien souvent, le célèbre épisode annual « Sinister Six » écrit par Stan Lee et Steve Ditko nous vient à l’esprit). Le gâteau est donc un peu trop sucré, un peu trop gras, un tantinet indigeste, mais une irrépressible pulsion gourmande nous incite naturellement à nous resservir.

 

© Gilles Penso

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L’HOMME INVISIBLE (1984)

Une variante russe du célèbre mythe qui se réapproprie avec beaucoup de libertés le roman de H.G. Wells…

CHELOVEK-NEVIDIMKA

 

1984 – RUSSIE

 

Réalisé par Aleksandr Zakharov

 

Avec Andrey Kharitonov, Romualdas Ramanauskas, Leonid Kuravlyov, Natalya Danilova, Oleg Golubitsky, Nina Agapova, Viktor Sergachyov, Yuriy Katin-Yartsev

 

THEMA HOMMES INVISIBLES

Passionné de trucages depuis le début de sa carrière, au cours de laquelle il a notamment l’occasion d’assister le cinéaste Aleksandr Ptushko (Le Nouveau Gulliver, Le Géant de la Steppe), Aleksandr Zakharov décide de passer lui-même à la réalisation à l’occasion de cette adaptation libre du célèbre « Homme invisible » d’Herbert George Wells. Après la mort de son père, Jonathan Griffin (Andrey Kharitonov) décide de reprendre ses recherches, basées sur la quête de l’invisibilité. Sa théorie est la suivante : Plus de 80% du corps humain est constitué d’eau, or l’eau est transparente. Il n’est donc pas ilmpensable de rendre transparent ce qui reste pour obtenir un homme entièrement invisible. Lorsqu’un de ses amis lui demande l’intérêt d’une telle expérience, il invoque la curiosité scientifique. Mais Jonathan croule bientôt sous les dettes. Les huissiers emportent tout, le laissant partiellement démuni. À cours d’argent pour poursuivre ses recherches, il décide de réaliser sa seule expérience sur lui-même, dans une chambre de motel miteuse reconvertie en laboratoire. Après avoir bu le sérum, sa peau devient grise et ses cheveux blancs. Les locataires du motel, paniqués et surexcités, se jettent sur sa porte à coup de hache et de rondin de bois pour savoir ce qu’il mijote. Mais il a disparu…

Voilà comment commence L’Homme Invisible d’Aleksandr Zakharov qui, malgré de modestes moyens, se paie une belle reconstitution d’époque avec force costumes, décors, véhicules et figuration. Le film est d’ailleurs partagé entre une approche relativement naturaliste et quelques écarts purement fantaisistes le faisant pencher tour à tour vers la théâtralisation excessive (ces gigantesques volutes de fumées qui débordent depuis la chambre de son motel jusque dans l’escalier et les parties communes), la comédie burlesque (la cravache suspendue dans le vide qui mène un cheval et sa carriole au milieu de la ville et provoque moult carambolages), la poésie surréaliste (les peluches d’un magasin de jouet qui s’animent toutes seules) ou l’anachronisme étrange (le rêve sur une plage tourné comme un clip des années 80 ou cette espèce de rock’n roll qui retentit pendant la scène de la fête foraine). Bref, cet Homme invisible cuvée 1984 s’avère souvent insaisissable.

« Tu as surpassé la magie et la sorcellerie ! »

Au milieu de ses idées éparses, le scénariste/réalisateur tient tout de même à payer son tribut aux classiques, et notamment à l’indétrônable Homme invisible de James Whale. Dans le magasin qu’il visite après s’être soumis lui-même au sérum de l’invisibilité, Griffin emprunte donc les accessoires qui le doteront du look que tout le monde connaît : un grand manteau, une écharpe, des lunettes noires, des gants, du bandage, quelques touffes de cheveux et un faux nez. Une grande partie des trucages du film est réalisée en direct, à l’aide d’astucieux mécanismes, tout en s’efforçant d’émuler ceux du mètre-étalon de 1933, notamment pendant l’incontournable séquence de déshabillage dans le motel. Mais Zakharov nous offre en prime des effets inédits, comme lorsque notre homme invisible en peignoir, sans mains ni tête, recouvre son visage de maquillage blanc pour laisser apparaître partiellement ses traits. Autres visions surprenantes : sa main qui devient visible dans l’eau d’un bocal à poisson, ou son corps qui se devine sous une pluie battante. Contrairement au Griffin de Wells, celui de Zakharov ne devient pas psychopathe et s’offre même une nuit romantique dans une grange enfumée avec sa bien-aimée (Natalya Danilova). Son pire ennemi ne sera donc pas lui-même mais la cupidité d’un confrère affirmant : « Tu es assurément un excellent scientifique, tu as surpassé la magie et la sorcellerie ! » Tombé dans l’oubli, cet Homme invisible échappant aux canons esthétiques hollywoodiens mérite d’être redécouvert, d’autant que certaines de ses trouvailles visuelles préfigurent les effets spectaculaires de L’Homme sans ombre.

 

© Gilles Penso


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L’EMPREINTE DE FRANKENSTEIN (1963)

Dans ce second Frankenstein produit par la Hammer, Peter Cushing ranime un monstre qui semble tout droit échappé du studio Universal…

THE EVIL OF FRANKENSTEIN

 

1963 – GB

 

Réalisé par Freddie Francis

 

Avec Peter Cushing, Peter Woodthorpe, Duncan Lamont, Sandor Eles, Katy Wild, David Hutcheson, James Maxwell, Kiwi Kingston

 

THEMA FRANKENSTEIN

La sortie de La Revanche de Frankenstein divisa l’opinion et ne remporta pas le succès escompté. Pour le second opus de cette relecture en couleurs du roman de Mary Shelley, la Hammer changea son fusil d’épaule en récupérant tout un tas d’éléments des films de la série Universal, ignorés jusqu’alors par la firme britannique : folklore de l’Europe de l’Est, monstre mort précédemment mais retrouvé vivant et intact… D’où le désistement du réalisateur Terence Fisher et du scénariste Jimmy Sangster, visiblement trop anticonformistes pour s’impliquer dans cet élan rétrograde (Fisher, victime d’un accident de voiture, n’aurait de toutes façons pas pu assurer physiquement la direction du film). Le prologue de L’Empreinte de Frankenstein, nerveux à souhait, s’avère pourtant prometteur. Dans un vieux moulin, Frankenstein y réanime le cœur d’un cadavre volé. Un prêtre surgit soudain dans le laboratoire et détruit tout. Découverts, Frankenstein et son assistant Hans (Sandor Eles) s’enfuient. L’aventure peut alors vraiment commencer.

En fuite, le baron décide de se rendre à Karlstadt afin de vendre le mobilier du château familial et se rééquiper. Mais les villageois n’ont pas oublié son monstre, qui mourut dans la montagne. Profitant de la fête du village, les deux parias passent inaperçus. Mais Frankenstein, comprenant qu’il a été dépossédé de ses biens en voyant l’une de ses bagues au doigt du bourgmestre, se fait repérer. Il gagne alors la montagne avec Hans, où une jeune mendiante sourde-muette (Katy Wild) les conduit dans sa grotte. Le baron y retrouve sa créature, prise dans les glaces, que la jeune femme semble vénérer comme une étrange divinité. Frankenstein ramène le monstre au château et tente en vain de le ranimer. Il demande alors l’assistance du magnétiseur Zoltan (Peter Woodthorpe). Ce dernier réussit sans encombre, mais il en profite pour ordonner à la créature de voler de l’or au village, puis de tuer le bourgmestre et un policier…

Hommage à Karloff ?

On le voit, le scénario d’Anthony Hinds (sous le pseudonyme de John Elder) puise largement son inspiration dans Le Fils de Frankenstein (le retour dans un village inhospitalier, la découverte de la créature inanimée, Zoltan se servant du monstre pour sa vengeance personnelle comme le fit jadis Ygor), d’autant que le look de la créature imite sans finesse celui de la franchise Universal. En effet, les savants maquillages de Jack Pierce sont ici remplacés par un masque grossier de Roy Ashton recouvrant l’ancien catcheur Kiwi Kingston dont seule la taille et la carrure s’avèrent impressionnantes. Il fallut tout de même que la compagnie Universal donne officiellement son accord pour que le grimage de Boris Karloff serve de source d’inspiration. Le studio américain distribua d’ailleurs le film et y ajouta des séquences quelque peu superflues – notamment une poignée de flash-back avec la mendiante et le monstre – pour sa diffusion télévisée en 1968. Malgré ses maladresses, L’Empreinte de Frankenstein se distingue par une magnifique photographie (Freddie Francis étant avant tout un chef opérateur de talent) et par le jeu toujours savoureux de Peter Cushing. Cette épisode mineur sera suivi par un opus beaucoup plus original : Frankenstein créa la femme.

 

© Gilles Penso

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