PROPHECY (1995)

Christopher Walken incarne un ange déchu qui décide de descendre sur Terre pour anéantir l’humanité…

THE PROPHECY / GOD’S ARMY

 

1995 – USA

 

Réalisé par Gregory Widen

 

Avec Christopher Walken, Elias Koteas, Virginia Madsen, Eric Stoltz, Viggo Mortensen, Amanda Plummer, Moriah Shining Dove Snyder, Adam Goldberg

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Gregory Widen était sorti de l’anonymat en écrivant le scénario d’Highlander. Après avoir transformé cet essai magistral avec le script de Backdraft, il décide de passer lui-même à la mise en scène. Il effectue son baptême derrière la caméra grâce à la série Les Contes de la crypte puis prépare son premier long-métrage, une histoire d’anges déchus inspirée par le poème « Le Paradis perdu » de John Milton. Le producteur Joel Soisson a le coup de foudre pour le scénario atypique que lui fait lire Widen et lui donne aussitôt son feu vert. Provisoirement titré God’s Army pendant son tournage, Prophecy donne à Christopher Walken le rôle du maléfique ange Gabriel, bien décidé à anéantir l’humanité en s’opposant à son bénéfique alter-ego Simon, incarné par Eric Stoltz. Cette lutte surnaturelle est arbitrée par le policier Thomas Dagget (Elias Koteas), puis par Lucifer en personne, à qui Viggo Mortensen prête ses traits longtemps avant de passer à la postérité avec Le Seigneur des Anneaux. À ce casting de choix s’ajoute la présence toujours réjouissante de Virginia Madsen (Candyman), enseignante devenue malgré elle témoin de cet affrontement dantesque entre le Bien et le Mal. Amanda Plummer et Adam Goldberg complètent le tableau dans le rôle de suppôts de Gabriel.

Prophecy ne manque pas d’atouts : un casting de premier ordre, une mise en scène solide, des décors naturels réalistes captés en Arizona, quelques maquillages spéciaux impressionnants (notamment plusieurs corps mutilés ou brûlés) et une poignée d’effets visuels intéressants. Certains d’entre eux seront coupés en partie au montage, mais plusieurs visions étonnantes demeurent, comme la mémorable scène de la grotte, l’image marquante de centaines d’anges empalés, l’apparition furtive d’êtres angéliques volant dans un ciel tourmenté ou la destruction finale d’un démon spectral. Hélas, malgré ses nombreuses qualités, le film de Widen ne passionne guère. L’intrigue reste assez basique, l’enquête policière multiplie les clichés et les incohérences (tous ces policiers qui mettent leurs mains partout sur les scènes de crimes sans porter le moindre gant) et les « méchants » ont tendance à se laisser aller au cabotinage, entachant du coup leur crédibilité.

Anges déchus

Pourtant Prophecy possède ce petit supplément qui le détache du lot. Sans doute est-ce dû à cette propension qu’a le scénario de Gregory Widen à déstabiliser les spectateurs en inversant les rôles habituellement établis. Voir un ange se muer en instrument de destruction et Satan lui-même prendre fait et cause pour les humains n’est pas banal ! D’autant que le personnage central de l’intrigue, un ancien homme d’église qui a perdu la foi et a embrassé la carrière de policier, trimballe avec lui d’intéressants traumatismes qui ne sont pas sans évoquer les tourments du jeune prêtre de L’Exorciste. Prophecy chasse donc d’un revers de main l’imagerie d’Épinal des doux messagers célestes aux ailes de colombe que l’imagerie populaire véhicule à tour de bras. Ses anges sont complexes, animés de passions contraires et finalement pas si manichéens. Tourné en 1993, Prophecy ne sortira en salles que deux ans plus tard et ne fera pas d’éclat au box-office. Il fonctionnera cependant suffisamment bien pour initier la mise en chantier de deux suites destinées directement au marché vidéo, bénéficiant chacune de la présence de Christopher Walken.

 

© Gilles Penso

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THE GREEN KNIGHT (2021)

Le réalisateur de A Ghost Story s’empare d’une légende arthurienne pour conter l’aventure fantastique d’un chevalier en quête d’honneur…

THE GREEN KNIGHT

 

2021 – USA / IRLANDE

 

Réalisé par David Lowery

 

Avec Dev Patel, Alicia Vikander, Ralph Ineson, Joel Edgerton, Barry Keoghan, Sean Harris, Kate Dickie, Erin Kellyman, Youssef Quinn

 

THEMA HEROIC FANTASY I FANTÔMES I NAINS ET GÉANTS I SORCELLERIE ET MAGIE

Certains projets de film naissent de manière singulière. C’est en installant dans son jardin un diorama avec des figurines de Willow que David Lowery se laisse tenter par l’envie d’adapter un conte médiéval du 14ème siècle. Cet enchaînement d’idées est d’autant plus surprenant que l’approche du réalisateur de A Ghost Story semble aux antipodes de celle de Ron Howard. Si l’on excepte un squelette dans une cage qui semble tout droit échappé de Willow, le traitement des légendes du moyen-âge dans The Green Knight n’a pas grand-chose à voir avec la grande épopée d’heroic-fantasy concoctée par le réalisateur de Splash. Dev Patel, qui a pris pas mal de bouteille depuis Skins et Slumdog Millionaire, incarne ici Sir Gauvain, un chevalier de la Table Ronde qui n’a guère d’exploit à mettre à l’actif de sa vie tranquille et débonnaire. Mais un soir de Noël, alors qu’il est assis aux côtés de son oncle le roi Arthur, les choses s’apprêtent à changer radicalement. Au milieu du banquet surgit brusquement le Chevalier Vert, un être sinistre dont le corps semble fait de bois pétrifié. Juché sur un sombre destrier, armé d’une énorme hache, il défie l’un des hommes réunis autour d’Arthur de se mesurer à lui. Gauvain voit là l’occasion d’inscrire enfin son nom dans la grande Histoire. Il emprunte l’épée de son oncle et affronte le Chevalier Vert. Mais la victoire est trop facile. L’adversaire baisse les armes et se laisse volontairement décapiter. Cet « incident » pourrait s’arrêter là et les festivités reprendre. Mais la créature se redresse soudain, empoigne sa tête coupée et prend la fuite en promettant à Gauvain des retrouvailles dans exactement un an.

Ce point de départ pour le moins intrigant, inspiré d’un récit écrit autour de 1375-1400 selon les historiens, déclenche une quête dont Gauvain devient le principal protagoniste malgré lui. Car là réside toute la singularité de ce héros délibérément « non-héroïque ». Si l’on excepte cet élan aussi soudain qu’éphémère de courage au cours duquel il affronte le Chevalier Vert, Gauvain se laisse balloter par les événements sans faire montre des qualités habituellement associés à un chevalier de légende. Il démarre sa quête à contrecœur, se perd très rapidement en chemin, est incapable de se défendre face à une poignée de voleurs misérables, ne sait pas subsister seul dans la nature, a bien du mal à résister aux tentations de la chair… Même sa victoire contre le monstre initial ressemble à une blague. Pourtant, sous cette carapace terriblement ordinaire se cache un bon cœur, un code d’honneur, des principes et une certaine forme de bravoure. Cette dernière sera durement éprouvée à l’issue d’une quête aussi absurde qu’effrayante…

La légende du cavalier sans tête

David Lowery joue donc avec les codes du film de chevalerie, du conte de fées et de l’aventure d’heroic fantasy pour tisser un récit lent et contemplatif, dont le rythme pesant se nimbe de poésie. L’esthétique somptueuse de The Green Knight évoque parfois le travail graphique de Tarsem Singh. Les cadres, les lumières, les couleurs, les décors, rien n’est laissé au hasard. C’est au sein de ces enluminures vivantes que surgit le Fantastique sous sa forme la plus pure. Nous serions tentés d’interpréter les phénomènes et les créatures fantasmagoriques que croise Gauvain sur sa route comme les fruits d’une imagination enfiévrée par l’épuisement. Mais le postulat même du film ne repose-t-il pas sur une confrontation avec un être surnaturel ? La mère du héros n’est-elle pas la fée Morgane elle-même ? S’il s’en remet souvent à l’expertise des artistes numériques de Weta Digital pour son film, le réalisateur s’appuie chaque fois qu’il le peut sur des effets spéciaux physiques, fidèles à sa passion pour le cinéma des années 80 (au-delà de Willow, l’une de ses influences majeures est ici Excalibur). Le Chevalier Vert est donc incarné par un acteur bien réel, Ralph Ineson, sous des prothèses impressionnantes conçues par Barry Gower (Game of Thrones, Mourir peut attendre). Volontairement ouverte et ambiguë, la chute de The Green Knight interroge les notions de destin, d’héroïsme et d’intégrité, et flotte dans les airs longtemps après le visionnage du film.

 

© Gilles Penso

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BLINK (1994)

Une musicienne aveugle recouvre progressivement la vue grâce à une expérience révolutionnaire et devient la cible d’un tueur psychopathe…

BLINK

 

1994 – USA

 

Réalisé par Michael Apted

 

Avec Madeleine Stowe, Aidan Quinn, James Remar, Peter Friedman, Bruce A. Young, Laurie Metcalf, Matt Roth

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I TUEURS

Blink marque les retrouvailles de Madeleine Stowe et Aidan Quinn, qui campaient un couple pour le moins conflictuel dans la savoureuse comédie policière Étroite Surveillance de John Badham. Ici, ils tiennent la vedette d’un thriller fantastique solidement dirigé par le metteur en scène de Gorilles dans la brume. Né sous la plume imaginative de Danna Stevens, le scénario de Blink repose sur une idée passionnante. À l’âge de huit ans, Emma Brody subit les violences d’une mère abusive. Un jour, la situation vire au drame et le visage de la fillette heurte de plein fouet le miroir de la salle de bains, la frappant dès lors de cécité. Vingt ans plus tard, Emma est devenue la séduisante violoniste d’un groupe de musique celtique. Lorsque le chirurgien Ryan Pearce (Peter Friedman) lui annonce qu’une greffe de cornée pourrait lui faire recouvrer la vue, elle décide de tenter sa chance. À l’issue de cette intervention chirurgicale révolutionnaire (purement fictive, mais inspirée de données scientifiques réelles), elle découvre un monde aux contours flous et incertains, par la grâce d’élégants trucages numériques. Une nuit, Emma entend des bruits suspects chez sa voisine Valérie et entrevoit la silhouette d’un homme qui s’éclipse. La police, alertée dès le lendemain, ne cache pas son scepticisme, mais finit par se rendre chez Valérie, dont elle découvre le corps. La jeune femme, violée et assassinée selon un rituel précis, est selon toute apparence la deuxième victime d’un tueur en série. Chargé de l’enquête, l’inspecteur John Hallstrom (Aidan Quinn) se laisse peu à peu séduire par Emma…

L’idée forte du script est que la vue de son infortunée héroïne va en s’améliorant progressivement, et que certaines visions nettes lui parviennent avec un temps de retard plus ou moins long (une « vision rétroactive » pour reprendre les termes du scénario de Danna Stevens). Le décalage s’étend parfois sur plusieurs heures, voire sur des jours entiers. Ces éléments apportent des indices dans la recherche de l’assassin, mais constituent surtout d’énormes handicaps qui trompent l’héroïne – et le spectateur. Blink propose ainsi une variante inédite sur le thème connu de la victime féminine aveugle prise en chasse par un assassin psychopathe (les fleurons du genre étant Seule dans la nuit de Terence Young et Terreur aveugle de Richard Fleischer) dans la mesure où ici la cécité se décale dans le temps.

Seule dans la nuit

Si le phénomène visuel dont est frappée l’héroïne suscite des chocs assez forts au sein de scènes tendues (en particulier au cours d’une poursuite dans le métro qui rappelle Pulsions et L’Impasse), on peut regretter qu’il n’ait pas vraiment d’autres objectifs. De telles visions à retardement auraient pu susciter de nombreux faux-semblants, surprises, indices déformés, éléments d’un puzzle difficile à reconstituer. On imagine ce qu’un Dario Argento ou un Brian de Palma auraient pu tirer d’un tel argument. Avouons également que les motivations du tueur, même si elles s’avèrent pour le moins tordues, sont trop tôt prévisibles, malgré une tentative peu concluante d’attirer l’attention vers un autre suspect possible. Le climax lui-même, affrontement obligatoire entre l’héroïne et l’assassin, manque de surprise. C’est toujours le même problème : comment un tueur aussi implacable, minutieux et astucieux se laisse-t-il si stupidement avoir ? Mais ces réserves n’empêchent pas cette intrigue policière, aux confins de l’épouvante et de la science-fiction, de s’affirmer comme une réussite, qui repose à vrai dire plus sur le jeu solide de ses acteurs, échappant habilement à tous les stéréotypes, que sur son scénario un brin limité.

 

© Gilles Penso


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DOOM (2005)

Cette adaptation du célèbre jeu vidéo met en vedette The Rock en chef de commando musclé luttant contre des mutants monstrueux…

DOOM

 

2005 – USA

 

Réalisé par Andrzej Barthoviak

 

Avec The Rock, Karl Urban, Rosamund Pike, Ben Daniels, Deobia Oparej, Razaaq Adoti, Richard Brake, Dexter Fletcher

 

THEMA MUTATIONS

Doom s’engouffre la tête la première dans le piège généralement tendu aux adaptations de jeux vidéo : les aficionados de la console crient à la trahison en ne retrouvant aucune des émotions fortes véhiculées par ce classique du FPS (« tir à la première personne »), et les néophytes ne comprennent guère l’intérêt d’un film de SF aussi décérébré. Dès les premières minutes, le film affiche – volontairement ? – sa référence principale, en l’occurrence Aliens de James Cameron. Un commando de marines est en effet sollicité d’urgence pour une mission de sauvetage. La station de recherche scientifique Olduvai, basée sur la planète Mars, vient de subir une mise en quarantaine suite à l’attaque de créatures monstrueuses non identifiées. Sarge (l’ex-catcheur The Rock, qui ne se faisait pas encore appeler Dwayne Johnson) et son équipe de gros bras quittent la Terre à l’aide d’une arche spatio-temporelle tout droit échappée de Stargate et sont accueillis sur Mars par Samantha Grimm (Rosamund Pike), membre de l’équipe scientifique qui a mis à jour les dépouilles d’une race humanoïde modifiée génétiquement à l’aide d’un chromosome supplémentaire. Ce que Samantha ignore, c’est que ses employeurs ont ordonné des tests sur des condamnés à mort, leur injectant le 24ème chromosome. D’horribles mutations suivies de la contamination des scientifiques sont les conséquences de ces expériences contre-nature.

D’où la présence de monstres hideux (mixage étrange entre l’homme, le requin et le dinosaure) crachant des parasites qui pénètrent sous la peau des hôtes humains, lesquels se comportent comme des zombies assoiffés de chair fraîche avant la métamorphose définitive. Concepteur des créatures d’Aliens et Predator, Stan Winston est sollicité en toute logique pour donner vie à ces bestioles plutôt impressionnantes. The Rock tente pour sa part de s’imposer en digne successeur d’Arnold Schwarzenegger. Mais son inexpressivité joue sérieusement en sa défaveur, même si son personnage révèle en cours de route une facette inattendue qui complique un peu les enjeux de la mission. Le colosse s’était d’ailleurs vu initialement proposer le rôle plus positif de John Grimm, le frère de Samantha (incarné finalement par Karl Urban), et c’est sa lecture du scénario qui l’incita à opter finalement pour l’ambigu Sarge.

Les gentils et les méchants

Mais le manichéisme du film demeure atterrant. En effet, les méchants à qui on injecte le C-24 se muent invariablement en monstres voraces tandis que les gentils, en revanche, deviennent des surhommes ! Le jugement dernier ne se joue donc plus sur le seuil de l’au-delà  mais à la pointe d’une seringue. Un quart d’heure avant la fin, le metteur en scène nous offre enfin le gimmick tant attendu : une vue subjective en plan-séquence du héros qui, l’arme à l’avant-plan, dégomme du monstre à tour de bras le long des coursives. Mais l’effet – dont John Woo avait savamment exploité le potentiel dramatique dans le climax hallucinant d’À toute épreuve – se limite ici à un gadget visuel sans conséquence. Andrzej Barthoviak semble d’ailleurs tellement embarrassé par ce « passage obligatoire » qu’il n’utilise cet axe de prise de vue que pendant cinq minutes, préférant achever son film par un ridicule combat à mains nues. Sur un registre voisin, même le médiocre Resident Evil parvenait à nous captiver davantage.

 

© Gilles Penso


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L’ÎLE DU DOCTEUR MOREAU (1977)

Cette seconde adaptation du classique de H.G. Wells met en scène Burt Lancaster en savant fou et Barbara Carrera en troublante beauté exotique…

THE ISLAND OF DR. MOREAU

 

1977 – USA

 

Réalisé par Don Taylor

 

Avec Burt Lancaster, Michael York, Barbara Carrera, Richard Basehart, Nigel Davenport, Nick Cravat, Bob Ozman

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Ancien acteur chez Jules Dassin et Otto Preminger, Don Taylor s’est forgé au fil des ans une réputation de solide technicien spécialisé dans le film d’aventure des années 70 (Les Évadés de la planète des singes, Damien, Nimitz retour vers l’enfer) n’imprimant pas toujours à ses films l’empreinte d’une forte personnalité. Il en aurait pourtant fallu pour succéder à L’île du docteur Moreau d’Erle C. Kenton, véritable chef d’œuvre d’effroi et de malaise. Sans doute le casting décalé de cette deuxième adaptation officielle du roman de H.G. Wells ne facilite-t-il guère l’implication des spectateurs. L’immense Burt Lancaster manque étrangement de panache sous la blouse du docteur Moreau (après que de nombreux comédiens britanniques aient décliné le rôle). Michael York lui-même (héros de L’Âge de cristal un an plus tôt) n’a pas beaucoup de charisme sous la défroque de l’aventurier Andrew Braddock, échoué sur cette fameuse île mystérieuse après un naufrage et la mort de ses deux compagnons. Même le vénérable Richard Basehart (Ishmael dans le Moby Dick de John Huston), dans la peau de l’homme-loup qui récite la loi des « humanimaux », a toutes les peines du monde à nous faire oublier l’hallucinante prestation de Bela Lugosi.

Seule Barbara Carrera (déjà troublante dans Embryo) se détache du lot dans le rôle de Maria. Sa beauté exotique et quelque peu sauvage est une véritable oasis dans cette œuvrette dont l’un des principaux mérites aura été de faire découvrir le roman de Wells à toute une génération n’ayant pas connu l’adaptation de 1933. Il est tout de même dommage que le scénariste John Herman Shaner n’ait pas cède à la tentation de muer Maria en femme-panthère comme la Lota d’Erle C. Kenton, malgré une légère ambiguïté laissée en suspens. Le dénouement lui aussi dénonce une étrange faute de goût. Car le héros s’y enfuit en mer en se transformant en bête à son tour avant de redevenir humain, un rebondissement gratuit et incohérent. À l’origine, une autre chute, tournée mais non montée dans le film, montrait Maria retrouver sa bestialité première et égorger l’infortuné naufragé. Voilà qui aurait certes eu plus d’impact que la version édulcorée que nous connaissons.

Dieu a horreur de la concurrence

L’une des qualités indiscutables de cette version 1977, tournée dans l’archipel des îles Vierges, réside sans doute dans la beauté des maquillages spéciaux, œuvre de Tom Burman et Dan Striepeke. Leurs travaux cosmétiques inventifs mixent habilement les morphologies de l’homme avec celles des taureaux, des tigres ou des loups. Il faut aussi reconnaître que l’approche tempérée du caractère docteur Moreau, si elle accuse une certaine « fadeur », permet tout de même d’approfondir les tourments d’un personnage qu’on a connu plus malsain et moins réfléchi. Le savant incarné par Lancaster se rapproche d’une certaine manière de celui imaginé originellement par Wells. Car ses expériences, plus liées à la génétique qu’à la chirurgie (signe des temps), sont censées, à terme, éviter les malformations et autres drames physiologiques générés par la nature. Mais la fin justifie-t-elle toujours les moyens ? Quelles que soient les adaptations – officielles ou officieuses – du roman, la réponse demeure invariablement négative. L’apprenti-sorcier jouant avec Mère Nature est rarement bien loti en pareil contexte, d’autant que, comme l’affirmera avec cynisme l’un des slogans de Re-Animator, « Dieu a horreur de la concurrence ». Pour enfoncer le clou, Montgomery (Nigel Davenport), le cynique compagnon de Moreau, surnomme d’ailleurs son île « le jardin d’Eden ».

 

© Gilles Penso

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DUNE WORLD (2021)

Pour surfer sur la sortie de Dune, Anthony et Mark Polonia concoctent cette micro-production de science-fiction d’une désarmante maladresse…

DUNE WORLD

 

2021 – USA

 

Réalisé par Anthony et Mark Polonia

 

Avec Samantha Coolidge, Houston Baker, Ryan Dalton, Cassandra Hayes, Jeff Kirkendall, Drew Patrick

 

THEMA SPACE OPERA

Anthony et Mark Polonia se sont spécialisés dans les films d’horreur et de science-fiction aux grandes ambitions malgré des budgets indécents leur permettant à peine d’acheter des sandwiches pour leur équipe. Avec toute la bonne volonté du monde, ils ne peuvent pas faire de miracles. Bigfoot Vs. Zombies, Ghost of Camp Blood, Amityville Island, Shark Encounters of the Third Kind ou Invasion of the Empire of the Apes (pour n’en citer qu’une poignée) rivalisent donc de maladresse et d’amateurisme. Leur confrère et ami Brett Piper leur prête souvent main-forte pour créer des monstres pittoresques permettant d’égayer un peu le spectacle, mais rien n’y fait : ces films tournés à la va vite sont souvent laids et indigestes. Désireux de suivre la voie de Roger Corman ou de la compagnie Asylum, les frères Polonia se laissent volontiers inspirer par la sortie médiatisée des superproductions du moment pour mettre en chantier des imitations « low cost ». Le Dune de Denis Villeneuve motive ainsi la réalisation de cet effroyable Dune World qui, à l’exception d’une planète désertique et de quelques pseudo-vers de sables, n’entretient aucun rapport avec le classique de Frank Herbert.

Dès les premières secondes, rien ne fonctionne : ni cette musique pompeuse jouée par un synthétiseur qui essaie de se faire passer pour un orchestre symphonique, ni ces images spatiales nébuleuses et répétitives, ni ce visage flottant sur fond d’images parasites qui déclame des phrases incompréhensibles philosophico-lyriques. Mais c’est la mise en scène des héros dans leur vaisseau spatial qui permet vraiment de mesurer l’ampleur des dégâts. Ce tableau de bord bricolé avec le clavier d’une régie vidéo, ces murs en papier aluminium, ces costumes de la NASA qui semblent avoir été chinés aux puces ou encore ce robot interprété par un acteur affublé d’une capuche argentée et d’un masque informe en disent long sur le soin apporté à la « direction artistique » du film. Frappé par un rayon venu d’on ne sait où, le vaisseau atterrit en catastrophe sur Caliban, une planète recouverte de sable où une précédente expédition semble s’être déjà rendue vingt ans plus tôt. Les cinq membres de l’équipage explorent les lieux et ne sont pas au bout de leurs surprises… Les spectateurs non plus !

Des effets très « spéciaux »

Entre deux interminables dialogues pseudo-techniques dénués du moindre intérêt, les cinq comédiens évoluent mollement devant un fond bleu où s’incrustent des décors de désert avec une telle maladresse que le résultat en devient presque surréaliste. La production n’ayant visiblement pas eu le temps ou les moyens de fabriquer des casques d’astronautes, nos héros se contentent de masques chirurgicaux et de lunettes de soleil, brandissant des armes en plastique qui ressemblent fortement à des pistolets à eau. De temps en temps, un ver des sables géant surgit pour les faire hurler puis s’éloigne quelques secondes plus tard. Il s’agit d’une petite marionnette en latex fabriquée à la va vite par Brett Piper (visiblement inspiré par les « Veaux Lunaires » des Premiers hommes dans la Lune) et agitée vaguement devant la caméra. Le reste des effets spéciaux (vues spatiales, panoramas désertiques, explosions, fumées, poussière en suspension, images de synthèse psychédéliques) proviennent de banques d’image tout public et sont réutilisés inlassablement tout au long du montage. La majeure partie du métrage se déroule cependant dans une sorte d’abri souterrain qui n’a rien de dépaysant puisque l’équipe s’est contentée de filmer dans des salles de réunion, des bureaux et des locaux techniques. Les « décorateurs » n’ont même pas pris la peine de déplacer les chaises, les écrans de vidéoprojection, les pots de crayon et les rouleaux d’essuie-tout ! Bref, un grand moment de n’importe quoi.

 

© Gilles Penso


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SPIDER-MAN FAR FROM HOME (2019)

Peter Parker nous invite à un grand tour d’Europe où il tente de faire les yeux doux à MJ et rencontre l’énigmatique Mysterio…

SPIDER-MAN FAR FROM HOME

 

2019 – USA

 

Réalisé par Jon Watts

 

Avec Tom Holland, Samuel L. Jackson, Zendaya, Jake Gyllenhaal, Jacob Batalon, Cobie Smulders, Jon Favreau, J.B. Smoove, Martin Starr, Marisa Tomei, Numan Acar

 

THEMA SUPER-HÉROS I ARAIGNÉES I SAGA MARVEL I SPIDER-MAN I AVENGERS

Vingt-troisième épisode de la saga Marvel et dernier opus de la « phase III » de ce vaste univers cinématique, Spider-Man Far From Home cherche à inscrire son intrigue dans le traumatisme lié à la disparition de Tony Stark à la fin de Avengers Endgame. Tom Holland campe donc un Peter Parker meurtri par la mort de son mentor. L’idée de la perte d’un modèle masculin adulte comme moteur d’une prise de responsabilité aurait pu ramener dans la vie du « tisseur de toile » les enjeux dramatiques initialement imaginés par Stan Lee, ceux qui avaient été oubliés dans Spider-Man Homecoming. Mais la mort de Tony Stark n’a pas du tout le même effet que celle de l’oncle Ben. Certes, Peter craint de devoir supporter le poids des responsabilités qui lui incombent depuis la dissolution des Avengers, mais les mêmes travers que le film précédent affleurent : les décisions du jeune héros continuent de dépendre de celles des aînés, l’empêchant d’acquérir la moindre autonomie. Les seuls véritables conflits vécus par ce personnage désespérément dénué d’aspérités sont ses envies de séduire MJ (Zendaya) au cours d’un voyage scolaire organisé en Europe par son lycée. On conviendra que c’est un peu maigre. Partant de ce postulat, Spider-Man Far From Home est un épisode globe-trotter qui nous emmène de New York à Londres en passant par Venise, l’Autriche, Prague, Berlin et la Hollande.

Les péripéties imaginées par les scénaristes Chris McKenna et Erik Sommers permettent de créer quelques dilemmes intéressants – reflets pour le coup assez fidèles des pages du comic book original – où Peter est obligé de choisir entre son devoir de super-héros et sa romance naissante. Car à peine arrivé à Venise, le petit groupe de lycéens assiste au surgissement d’un monstre aquatique monumental (visiblement inspiré du Hydro-Man créé par le scénariste Dennis O’Neil et le dessinateur John Romita en 1981) et d’un surhomme énigmatique seul capable visiblement de l’affronter : Mysterio (Jake Gyllenhaal). Contre son gré, Spider-Man est sollicité par Nick Fury pour prêter main forte à Mysterio et éviter que d’autres monstres du même acabit ne viennent mettre en péril la planète toute entière. Peter est donc contraint de s’éclipser régulièrement pour endosser son costume de super-héros. Ces situations embarrassante compliquent logiquement sa vie privée. Mais le parti pris de révéler l’identité de Spidey à un maximum de protagonistes (sa tante, son entourage proche, toute l’équipe de Nick Fury, Mysterio) annule tout bonnement l’un des ressorts dramatiques les plus prometteurs de l’intrigue. C’est une flagrante erreur d’écriture qui achève de faire de Parker un héros lisse et sans faille.

Petites intrigues anecdotiques

D’ailleurs, le traitement de la plupart des personnages de l’intrigue finit par poser problème. Tante May (Marisa Tomei) n’ayant plus aucune faiblesse (elle a une santé de fer et un moral d’acier), on se demande légitimement à quoi elle sert, si ce n’est à gêner son neveu avec la romance improbable qui la lie au balourd Happy (Jon Favreau). Mysterio n’est pas beaucoup mieux loti. Que l’on connaisse ou non le personnage réel de la BD, on ne peut qu’être perplexe face à la prestation de Jake Gyllenhaal qui ne rend pas du tout justice au personnage, malgré son costume exubérant fidèlement calqué sur celui dessiné jadis par Steve Ditko. Le côté grand frère amical et confident venu d’un monde parallèle est un peu difficile à avaler. Certes, il y a ce coup de théâtre à mi-parcours du métrage qui remet les choses en perspective, mais il est amené avec tant de maladresses – un long monologue qui explique tout à des gens qui sont déjà au courant – qu’il ne passe pas du tout. Finalement, la seule chose un peu réjouissante dans Spider-Man Far From Home, ce sont ces petite intrigues toutes bêtes entre adolescents, le jeu du chat et de la souris entre Peter et MJ, le couple désespérément mièvre de Ned (Jacob Batalon) et Betty (Angourie Rice), la maladresse pathétique des professeurs… Cet aspect comique, pour anecdotique qu’il soit, est plutôt bien géré. Tout le reste ressemble à un enchaînement de passages obligatoires auxquels personne – ni le réalisateur, ni les scénaristes, ni les comédiens – ne semble croire. Même Michael Giacchino ne sait visiblement pas où donner de la tête, composant une musique pompeuse indigne de son talent.

 

© Gilles Penso

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BODY SNATCHERS (1993)

Abel Ferrara propose sa propre version d’un classique de la science-fiction déjà mis en scène par Don Siegel et Philip Kaufman…

BODY SNATCHERS

 

1993 – USA

 

Réalisé par Abel Ferrara

 

Avec Terry Kinney, Meg Tilly, Gabrielle Anwar, Reilly Murphy, Billy Wirth, Christine Elise, Forest Whitaker, R. Lee Ermey, Meg Tilly

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES

Le roman « Invasion of the Body Snatchers » de Jack Finney avait déjà fait l’objet de deux remarquables adaptations complémentaires considérées toutes deux comme des classiques du genre : L’Invasion des profanateurs de sépulture de Don Siegel et L’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman. Une nouvelle version était-elle utile ? Le film de Siegel s’inscrivant dans une paranoïa liée à la guerre froide et celui de Kaufman dans un désenchantement successif à la guerre du Vietnam, une relecture du même thème au lendemain de la Guerre du Golfe pouvait s’avérer intéressante. De fait, l’intrigue change de cadre, s’éloignant des maisons de banlieue ou des appartements pour se transporter sur une base militaire. Stuart Gordon et Dennis Paoli, qui écrivirent à quatre mains Re-Animator et From Beyond, sont en charge du scénario, s’appuyant sur une histoire de Raymond Cistheri et Larry Cohen. Charge à ces quatre auteurs d’inventer de nouveaux personnages pour les adapter à un cadre différent de celui décrit dans le roman original. Au départ, Gordon est censé réaliser le film. Mais plusieurs changements dans la production bouleversent les plans initiaux et c’est finalement Abel Ferrara qui hérite de la mise en scène. Un choix qui peut sembler singulier, puisque ce réalisateur résolument indépendant, qui vient alors de signer le sulfureux Bad Lieutenant, ne semble en phase ni avec la science-fiction, ni avec les contraintes d’un film de studio. Le voilà pourtant à la tête de Body Snatchers, ce qui entraîne l’ajout d’un scénariste additionnel avec lequel il a l’habitude de collaborer : Nicholas St John.

Accompagné de sa fille Marty (Gabrielle Anwar), de sa seconde femme Carol (Meg Tilly) et de leur fils Andy (Reilly Murphy), le scientifique Steve Malone (Terry Kinney), qui travaille pour l’agence pour la protection de l’environnement, débarque dans une base militaire d’Alabama pour contrôler un dépôt de produits toxiques. L’isolement dans le camp ne facilite pas la consolidation de cette cellule familiale déjà fragile. Pendant que Steve se livre aux analyses, le major Collins (Forest Whitaker) lui fait part de ses inquiétudes envers le comportement étrange de quelques soldats. Marti elle aussi doute de la lucidité de plusieurs militaires. La première journée de maternelle d’Andy se terminant par une séance de dessin traumatisante, la tension monte d’un cran. Que se passe-t-il vraiment dans les coulisses de cette base où le secret militaire semble être un prétexte bien pratique pour masquer des activités très inquiétantes ?

La nuit de la métamorphose

Quand on sait quelle conjonction de talents s’est réunie pour écrire le scénario de Body Snatchers, on est surpris par le manque de rigueur, d’ambition et de cohérence du résultat final. Le choix d’un site militaire comme cadre du récit atténue déjà largement le propos. Faire surgir cette invasion extraterrestre insidieuse en pleine ville, au milieu de personnages ordinaires, avait bien plus d’impact que dans un lieux auquel il est logiquement plus difficile de s’identifier. D’autant que la différence de comportements des militaires avant ou après leur remplacement par des entités venues d’ailleurs n’est pas flagrante. Leurs gestes robotiques et leur inexpressivité restent quasiment identiques. Pour contrer ce script qui patine et se développe avec difficulté, Abel Ferrara sort le grand jeu : cadres minutieusement composés en Cinemascope, superbe photographie privilégiant les crépuscules et les contre-jours, décadrages et bascules de la caméra renforçant le sentiment d’anormalité et de malaise… Mais cette mise en scène reste distante, tournant autour des personnages sans totalement s’en approcher, creusant de fait un fossé entre les spectateurs et l’action. La réalisation et le scénario souffrent finalement du même syndrome : une absence de point de vue. Restent quelques moments forts, qu’il faut principalement attribuer au créateur d’effets spéciaux Tom Burman (déjà en charge des effets de la version de Kaufman). Pour la première fois, nous assistons de manière détaillée au phénomène qui précède la duplication des humains, à travers cette vision perturbante d’embryons se formant à l’intérieur d’une cosse végétale. La scène où surviennent ces effets pour la première fois semble faire écho aux Griffes de la nuit, puisque le jeune héroïne s’endort dans son bain, un casque sur les oreilles, tandis que la menace surgit de l’eau pour l’entraîner dans le cauchemar. Wes Craven s’étant lui-même inspiré de L’Invasion des profanateurs de sépultures pour le leitmotiv « Ne dormez pas ! », la boucle est bouclée. Quelques autres passages mémorables ponctuent le film (la scène de la garderie, le craquage de Forest Whitaker, l’évanescence troublante de Meg Tilly), mais Body Snatchers ne décolle jamais et s’achève sur un climax frustrant expédié avec quelques explosions, trois fondus enchaînés et un morceau de voix off.

 

© Gilles Penso

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LA GUERRE DES MONSTRES (1966)

Deux monstres géants et velus s’affrontent dans cette suite de Frankenstein conquiert le monde qui ne recule devant aucun excès…

FURAKENSHUTAÏN NO KAIJU / SANDA TAÏ GAILAH

 

1966 – JAPON

 

Réalisé par Inoshiro Honda

 

Avec Russ Tamblyn, Kumi Mizuno, Kenji Sahara, Kipp Hamilton, Jun Tazaki, Nobuo Nakamara, Hisaya Ito, Yoshifumi Tajima

 

THEMA FRANKENSTEIN

Un an après Frankenstein conquiert le monde, Inoshiro Honda en réalise une suite directe, sous l’impulsion de la Toho et du producteur Henry G. Saperstein. Le film met cette fois en scène deux sortes de monstres de Frankenstein. Le premier, Sanda, est le « héros » du film précédent, couvert ici d’un pelage brun. Le second, Gailah, verdâtre, s’est généré à partir d’une main coupée de Sanda dans le premier film. Sa mutation, combinée avec de la prolifération de plancton, lui donne les allures étranges d’une créature amphibie couverte d’algues. Le film démarre avec l’arrivée du docteur Paul Stewart (Russ Tamblyn) et de son assistante au Japon pour enquêter sur les décès inexpliqués survenus sur la côte de Kyoto. Peu après, le spectateur fan de films de grands monstres nippons peut admirer Gailah en train de détruire un navire, des trains et des buildings le long de la côte japonaise et à Tokyo. Le colosse est invulnérable face aux tirs de l’armée. Stewart préconise de cesser le feu, car d’après lui d’autres monstres pourraient se régénérer à partir des restes de celui-ci. Gailah est finalement endormi par un rayon laser. Sanda, plus pacifique que son frère, traverse les montagnes pour l’aider et le ramener sur le droit chemin. Mais Gailah refuse, et les deux monstres s’affrontent, histoire de justifier le titre du film.

Sous la décision du producteur américain Henry Saperstein, la version américaine de ce Furakenshutaïn no Kaiju, et donc celle qui nous parvint en France, efface tous les liens avec le premier film et toutes les références à Frankenstein. Le remontage de La Guerre des monstres ne présente donc plus aucun rapport avec la créature de Mary Shelley et se rapproche bien plus de King Kong. D’autant qu’ici, pour des raisons inexplicables, le colosse du film précédent et son jumeau sont affublés de longs poils, ce qui leur donne des allures de gorilles géants. Le flash-back entretient la confusion, présentant Sanda sous l’apparence d’une sorte de petit singe, alors qu’il ressemblait jadis à un enfant au visage karloffien. Russ Tamblyn remplace au pied levé Nick Adams, reprenant son rôle et se promenant sans conviction entre deux scènes de monstres.

Le combat des Gargantuas

Au cours d’une séquence mémorable, un groupe de joyeux randonneurs chante une ode à leur pays natal avant de s’enfuir à toutes jambes face à Gailah. Les effets spéciaux d’Eiji Tsuburaya oscillent entre la réussite (l’attaque de la pieuvre récupérée du film précédent, les décors miniatures, quelques plans composites) et le ratage (le look des monstres, les maquettes d’hélicoptères suspendues par des fils visibles, les incrustations catastrophiques sur fond bleu). La musique d’Akira Ifukube, quant à elle, évoque Bernard Herrmann pendant la belle scène d’ouverture, puis nous refait le coup classique de la marche militaire enjouée à chaque intervention de l’armée. En très grande forme, Gailah balance des tanks sur des maisons et attrape les hélicoptères au vol, puis les colosses disparaissent finalement dans un volcan monumental, certes improbable d’un point de vue géologique mais indéniablement très graphique. Aux États-Unis, le film sortira sous le titre War of the Gargantuas. Inoshiro Honda associé à Rabelais, qui l’eut cru ?

 

© Gilles Penso


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LONG WEEK-END (1978)

Un couple en pleine crise s’isole dans la nature pour tenter de reconstruire, mais la nature accepte mal cette intrusion…

LONG WEEK-END

 

1978 – AUSTRALIE

 

Réalisé par Colin Eggleston

 

Avec Briony Behets, John Hardgreaves, Michael MacEwen, Michael Altkins, Roy Day, Sue Kiss Von Soly

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES I MAMMIFÈRES I VÉGÉTAUX

Entre le milieu des années 70 et celui des années 80, le cinéma fantastique australien connut un véritable âge d’or, porté par des cinéastes tels que Peter Weir, George Miller ou Russel Mulcahy. C’est au sein de cette période riche en créativité que s’épanouit le talent d’Everett de Roche, déjà scénariste de l’étonnant Patrick de Richard Franklin. Avec Long Week-End, il aborde sous un angle insolite les rapports complexes que l’homme entretient avec son environnement naturel, un thème en prise avec les préoccupations quotidiennes des habitants du continent océanien. S’emparant du script de De Roche, le réalisateur Colin Eggleston oppose nature et civilisation dès les premières images du film, via un montage parallèle habile qui instille déjà un malaise indicible. Les éléments naturels y font obstacle à la vision du spectateur, arbres, pluie ou feuillages s’interposant entre la caméra et les acteurs. Ce ne sont apparemment que des effets de style, mais tout le sujet de Long Week-End est déjà là. Briony Behets et John Hardgreaves incarnent Marcia et Peter, un couple au bord de la rupture qui part s’isoler sur une plage déserte d’Australie pour tenter de se reconstruire après un traumatisme récent qui ne nous sera révélé que tardivement.

La tension est forte, les oppositions sont de plus en plus fréquentes, et le sentiment d’inconfort du spectateur est renforcé par la difficulté de s’attacher à des personnages franchement antipathiques. Une série d’hostilités à l’encontre de l’environnement sont déclenchées par le couple : une cigarette jetée sur le bas-côté qui embrase une touffe d’herbe et semble brûler l’objectif de la caméra, un marsupial heurté sur la route par l’arrogant 4×4 de Peter, des bouteilles abandonnées sur la plage, des coups de fusil tirés dans l’eau, des flèches plantées dans un arbre… Lorsque Marcia, dans un élan de colère, brise l’œuf d’un aigle, la guerre est officiellement déclarée. Dès lors, la nature réagit, même si cette « révolte » reste insidieuse.

La faune et la flore se révoltent

C’est un aigle qui attaque soudain Peter, un opossum qui devient très agressif, des branches d’arbre qui tombent. Les choses empirent lorsqu’un énorme dugong s’échoue sur le sable et agonise lentement en poussant d’atroces gémissements trop proches des cris d’un bébé pour que les nerfs de Marcia soient épargnés. Volontairement, la lisière entre le réel et le surnaturel demeure floue. Tout semble bizarre dans le comportement de la faune et de la flore, mais cette bizarrerie n’est-elle pas exacerbée par l’attitude des humains ? Lorsque Peter se retrouve prisonnier dans le labyrinthe noueux d’une forêt dans laquelle les arbres forment une barrière infranchissable où même la lumière du soleil refuse de pénétrer, les notions de temps et d’espace s’effacent et le film bascule dans un cauchemar à l’issue cruellement ironique. Long Week-End déstabilise ouvertement ses spectateurs et n’entre dans aucune case, ce qui explique probablement son échec retentissant au moment de sa sortie en salles en Australie. Nul n’étant prophète en son pays, le film de Colin Eggleston fut très remarqué à l’étranger où il devint culte, et remporta même plusieurs prix, notamment aux festivals du film fantastique de Paris, Avoriaz et Sitges.

 

© Gilles Penso

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