L’EXORCISTE DU VATICAN (2023)

Russell Crowe affronte un démon redoutable face à la caméra de Julius Avery, le réalisateur d’Overlord…

THE POPE’S EXORCIST

 

2023 – USA

 

Réalisé par Julius Avery

 

Avec Russell Crowe, Daniel Zovatto, Alex Essoe, Franco Nero, Peter DeSouza-Feighoney, Laurel Marsden, Cornell John, Ryan O’Grady, Ralph Ineson

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Le père Gabriele Amorth est un personnage bien réel dont les activités au sein de l’église méritaient bien un film. Exorciste du diocèse de Rome depuis 1990, ce prêtre italien aurait pratiqué entre 50 000 et 70 000 exorcismes ! Auteur de plusieurs livres à succès, Amorth fascine beaucoup de monde, notamment le réalisateur William Friedkin qui décide, comme pour donner suite à son classique L’Exorciste, de lui consacrer en 2016 un documentaire, The Devil and Father Amorth. « J’ai obtenu une autorisation exceptionnelle pour assister à un exorcisme pratiqué par le père Amorth, mais je n’avais pas le droit d’emmener une équipe avec moi », nous racontait Friedkin. « J’ai donc filmé la séance tout seul avec une caméra numérique miniature. » (1) Le prêtre décède hélas en plein tournage, victime de complications pulmonaires. En 2020, Hollywood s’intéresse au personnage et la compagnie Screem Gems commence à développer un projet de fiction s’appuyant sur deux des livres du père Amorth, « An Exorcist Tells His Story » (1990) et « An Exorcist : More Stories » (1992). Le projet passe de mains en mains jusqu’à ce que le scénario définitif soit rédigé par Michael Petroni et Evan Spiliotopoulos. La mise en scène est alors confiée à Julius Avery, à qui nous devons Overlord, un étonnant mixage de film de guerre et de film d’horreur, et Le Samaritain, un film de super-héros avec Sylvester Stallone en tête d’affiche.

L’histoire du film se déroule en 1987 et raconte les démêlées du père Amorth avec un démon particulièrement puissant qui vient de s’emparer de l’âme d’un petit garçon dont la famille, suite à la mort du père dans un accident de la route, vient de s’installer dans une vieille abbaye à retaper. Russell Crowe campe une version très romancée du père Amorth : exubérant, trivial, insolent avec ses supérieurs et même un tantinet orgueilleux (il est notamment très fier de ses livres, qu’il conseille vivement à un autre prêtre). L’acteur néo-zélandais le joue avec un fort accent italien et une bonhommie qui emporte la sympathie, loin de la relative austérité du personnage réel dont il s’inspire (même si le vrai Amorth ne rechignait pas à employer l’humour pour déjouer le Malin). A la question « que fait-on ? » posée par une mère passablement affolée, l’exorciste du film répond stoïquement « du café ! », avant d’ajouter avec un brin de malice : « Les démons sont plus forts la nuit, j’aurai besoin d’énergie. » Russell Crowe lui-même ajoute son propre grain de sel, proposant par exemple de choisir un scooter comme moyen de locomotion du prêtre dans les rues romaines, symbole à la fois de son autonomie et de sa modernité.

L’enfant du diable

Traiter le principal protagoniste sous cet angle procède d’un choix intéressant, qui permet à L’Exorciste du Vatican d’échapper aux archétypes traditionnels du cinéma d’horreur. L’approche réaliste du récit et le jeu convaincant des autres acteurs (adultes, adolescents et enfants) jouent en faveur du film qui possède l’inestimable atout de ne jamais chercher à ressembler à L’Exorciste. Car depuis 1973, il s’avère quasiment impossible d’aborder les sujets de la possession diabolique et de l’exorcisme sans jouer le jeu de la comparaison avec l’œuvre séminale de William Friedkin. On note la présence dans le film de Franco Nero, très charismatique dans le rôle du pape mais très peu comparable avec le vrai Jean-Paul II dont il est censé s’inspirer. Comme on pouvait le craindre, L’Exorciste du Vatican ne parvient pas à conserver sa sobriété et sa retenue bien longtemps. Le dernier tiers du métrage sacrifie donc aux clichés d’usage (blasphèmes, visage scarifié, phénomènes paranormaux en cascade, lit qui remue…), convoque une imagerie religieuse naïve et cède à la tentation d’une profusion d’effets numériques excessifs (avec même une sorte de clin d’œil bizarre à Terminator 2). Le film ne tient donc pas ses promesses et s’achève de manière décevante, ouvrant une porte vers d’éventuelles suites dont Amorth et son assistant le père Esquibel (Daniel Zovatto) seraient les héros.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2017

 

© Gilles Penso

 

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POINT LIMITE (1964)

Un terrifiant thriller de politique-fiction dans lequel un incident technique s’apprête à provoquer la troisième guerre mondiale…

FAIL SAFE

 

1964 – USA

 

Réalisé par Sidney Lumet

 

Avec Henry Fonda, Walter Matthau, Dan O’Herlihy, Nancy Berg, Dom de Luise, Larry Hagman, Fritz Weaver

 

THEMA POLITIQUE-FICTION

Alors que la crise des missiles de Cuba est encore toute récente, le scénariste Walter Bernstein, blacklisté par les maccarthystes, se lance dans l’adaptation de « Fail Safe », un roman d’Eugene Burdick et Harvey Wheeler qui fit beaucoup parler de lui au moment de sa publication en 1962. Sidney Lumet (qui signait quelques années plus tôt le chef d’œuvre 12 hommes en colère) prend les commandes du film. L’intrigue commence à 5h30 du matin, présentant en parallèle les différents protagonistes du drame. Le Strategic Air Command détecte un engin non identifié dans les airs. Aussitôt, six bombardiers Vindicators, armés de bombes nucléaires de vingt mégatonnes, reçoivent l’ordre de se diriger vers l’Union Soviétique pour bombarder Moscou. Fort heureusement, l’engin non identifié n’est qu’un avion en panne. L’alerte est donc levée. Mais suite à une erreur technique, les bombardiers poursuivent leur mission. Or le protocole interdit aux pilotes d’obéir à la moindre instruction orale. Comment les stopper ? La seule solution semble être d’envoyer à leur trousse d’autres avions et de les abattre. A cours de carburant, les chasseurs manquent leur cible et s’écrasent en mer à mi-parcours. La situation semble alors inextricable…

En adoptant une mise en scène clinique, quasi-documentaire, en choisissant un style brut et direct, en jouant sur les silences et en écartant toute musique, Sidney Lumet renforce le réalisme de son film et le sentiment de malaise qu’il suscite auprès des spectateurs. Tout concourt à faire monter la tension : le noir et blanc savamment contrasté, les focales souvent courtes, les jeux sur les avant-plans (téléphone, mains crispées, visages tendus). Impérial dans le rôle du président des Etats-Unis, Henry Fonda comprend vite la gravité de la situation lorsqu’il affirme : « le contrôle de nos machines nous a échappé. » Un tout jeune Larry Hagman joue à ses côtés un interprète fébrile à la conscience professionnelle inaltérable. Le casting se pare aussi de la présence de Fritz Weaver (un colonel qui perd tous ses moyens lorsqu’on lui demande de révéler aux soviétiques comment détruire les missiles et les avions U.S.), Dom De Luise (un sergent qui prend son relais à contrecœur), Dan O’Herlihy (un général aux opinions modérées) ou encore Walter Matthau (un conseiller scientifique aux idées extrêmes). « Ce sont des fanatiques marxistes, pas des gens normaux », affirme ce dernier à propos des Soviétiques. « Ils ne pensent pas comme nous. Les émotions comme la rage et la pitié leur importent peu. Ce sont des machines à calculer. »

 

« Le contrôle de nos machines nous a échappé… »

Au moment où se noue le drame, les actions parallèles se concentrent sur quatre zones topographiques parallèles : la salle de briefing du Pentagone, le QG de l’armée de l’air à Omaha, le bunker où sont isolés le président et son interprète et le cockpit du dernier bombardier. Si Lumet utilise des images d’avions en vol pour plusieurs plans extérieurs, il doit se débrouiller sans l’aide du gouvernement américain, qui refuse de coopérer avec la production et bloque même les banques d’image. Les animateurs John et Faith Hubley sont donc sollicités pour créer en dessin animé les visualisations schématiques des déplacements d’avions sur le grand écran de contrôle. Cette contrainte devient une force : en se muant quasiment en abstractions, les batailles aériennes n’en sont que plus inconfortables. Les dernières scènes de suspense s’avèrent extrêmement éprouvantes, saisies par une épure visuelle d’une redoutable efficacité, tandis que certains hommes du gouvernement préparent déjà l’après holocauste avec la minutie idiote de bureaucrates zélés. Quelque peu effrayés par le résultat final, les cadres de Columbia imposent un carton final annonçant : « Les producteurs de ce film veulent préciser que, selon les dires officiels du Département de la Défense et de l’Armée de l’Air des Etats-Unis, un système rigoureusement en vigueur de sécurité et de contrôle nous assure que de tels événements ne peuvent pas se produire. » Il n’empêche que Point limite fait froid dans le dos et n’a rien perdu de son impact.

 

© Gilles Penso


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EXTRATERRESTRE (2011)

Le réalisateur de Timecrimes raconte une invasion extra-terrestre du point de vue d’un petit groupe de personnages coincés dans un huis-clos absurde…

EXTRATERRESTRE

 

2011 – ESPAGNE

 

Réalisé par Nacho Vigalondo

 

Avec Michelle Jenner, Carlos Areces, Julian Villagran, Raul Cimas, Miguel Noguera

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES

Après son premier long-métrage Timecrimes, qui fait découvrir son nom en 2007, Nacho Vigalondo dirige une poignée de courts-métrages avant d’attaquer son second long : Extraterrestre. Le titre semble annoncer la couleur, mais c’est un leurre. Car s’il est bien question d’un débarquement d’aliens, le scénario ne s’y intéresse qu’en biais pour mieux décortiquer frontalement le comportement de sa poignée de héros humains. La bande son sur laquelle défile le générique de début laisse imaginer une soirée joyeuse et arrosée. Julio (Julián Villagrán) se réveille un matin dans un appartement inconnu, incapable de se souvenir de ce qui s’est passé la nuit précédente. Il est seul dans les draps froissés du grand lit, mais une jeune femme s’agite dans la salle de bains. A-t-il passé la nuit avec elle ? Probablement. Elle non plus ne garde aucun souvenir des heures précédentes. Elle s’appelle Julia (Michelle Jenner) et, passé le moment d’embarras où tous deux échangent quelques banalités, Julio se prépare à quitter les lieux pour rentrer chez lui. Mais en regardant par la fenêtre, tous deux découvrent une gigantesque soucoupe volante qui plane dans les cieux en tournant sur elle-même, juste au-dessus des immeubles.

La science-fiction s’invite ainsi brutalement dans le quotidien. Les rues ayant été désertées, les lignes coupées et la télévision interrompue, aucune information ne circule de l’extérieur. Le récit reste donc centré sur Julio et Julia, peinant à décider comment réagir. En désespoir de cause, ils restent cloitrés dans l’appartement, jusqu’à ce que deux autres personnages entrent en scène : Ángel (Carlos Areces), un voisin curieux et envahissant, et Carlos (Raúl Cimas), le petit-ami de Julia. Les acteurs de ce « petit théâtre » étant réunis, l’histoire peut se développer. Dans ce huis-clos empruntant certains de ses effets à la mécanique du Vaudeville, tout le monde semble avoir quelque chose à cacher, voire à se reprocher. Les regards en disent plus que les mots. Et pendant que les relations humaines se complexifient, cette immense soucoupe qui semble échappée d’Independence Day reste obstinément suspendue dans les cieux.

Paranoïa

Le décalage entre l’invasion extra-terrestre à grande échelle – dont on ne verra quasiment rien et dont on ne saura pas grand-chose – et l’approche intimiste du film fait toute sa singularité. Car les OVNIS ne sont ici qu’un prétexte pour révéler les travers des personnages, exacerber leurs traits de caractères et inciter à la manipulation et au mensonge. À partir du moment où la théorie des body snatchers se développe au fil des conversations entre nos quatre personnages, tout le monde est suspect d’être un extra-terrestre caché derrière une apparence humaine. Une paranoïa autant grandissante qu’absurde s’installe ainsi jusqu’à faire basculer l’intrigue dans des retranchements extrêmes. Nacho Vigalondo nous mène par le bout du nez, laissant son scénario rebondir sans cesse. Même si les comportements des protagonistes ne sont pas toujours très compréhensibles et si certaines séquences traînent un peu sans aller nulle part, on apprécie la finesse du jeu des acteurs et les facéties de mise en scène de Vigalondo qui joue souvent avec les ellipses pour dynamiser son action et créer la surprise. Comme Timecrimes, Extraterrestre fera le tour des festivals du monde où il recueillera un accueil très chaleureux.

 

© Gilles Penso


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DONJONS ET DRAGONS : L’HONNEUR DES VOLEURS (2023)

Malmené au cinéma dans les années 2000, le jeu de rôle « Donjons et Dragons » tente une nouvelle percée spectaculaire sur grand écran…

DUNGEONS & DRAGONS : HONOR AMONG THIEVES

 

2023 – USA

 

Réalisé par Jonathan Goldstein et John Francis Daley

 

Avec Chris Pine, Michelle Rodriguez, Regé-Jean Page, Justice Smith, Sophia Lillis, Hugh Grant, Chloe Coleman, Daisy Head, Jason Wong, Bradley Cooper

 

THEMA DRAGONS I HEROIC FANTASY I SORCELLERIE ET MAGIE

Jusqu’alors, la transposition du jeu de rôle « Donjons et Dragons » au cinéma n’avait rien de particulièrement enthousiasmant. Il faut dire que le long-métrage de Courtney Salomon et ses deux suites, sortis respectivement en 2000, 2005 et 2012, ressemblaient à de mauvaises blagues affublées d’effets spéciaux hideux, d’acteurs en roue libre et de scénarios grotesques. Pas démontés pour autant, le réalisateur Chris McKay et le scénariste Michael Gilio tentent une nouvelle adaptation à l’écran de cet univers d’heroic-fantasy au fort potentiel spectaculaire. Mais le projet n’en finit plus de passer de mains en mains et de studio en studio. C’est finalement Paramount qui aura le dernier mot, confiant la réalisation de Donjons et Dragons : l’honneur des voleurs aux duettistes John Francis Daley et Jonathan Goldstein. Ces derniers en signent aussi le scénario avec Michael Gilio, puisant plusieurs éléments dans le script initial co-écrit avec Chris McKay. L’ambition du film est de mêler le fantastique, l’aventure épique et la comédie en adoptant une approche au second degré. Parmi leurs influences, Daley et Goldstein citent pèle mêle Princess Bride, Sacré Graal, Le Seigneur des Anneaux et Les Aventuriers de l’arche perdue. Belles références, nous en conviendront. L’équipe s’embarque alors pour un tournage de quatre mois qui commence en Islande et s’achève en Irlande du Nord.

Après l’assassinat de son épouse par une horde de sorciers rouges, le ménestrel Edgin (Chris Pine) rompt son serment et devient voleur. Les comparses qui participent à ses larcins sont la barbare Holga (Michelle Rodriguez), le malicieux Forge (Hugh Grant) et la sorcière Sofina (Daisy Head). Pour son dernier grand coup, Edgin rêve de dérober la légendaire amulette de renaissance afin de ramener sa défunte femme d’entre les morts. Mais Holga et lui se font attraper la main dans le sac et sont jetés en prison. Sofina et Forge parviennent quant à eux à prendre la fuite et promettent de veiller sur Kira (Chloe Coleman), la fille d’Edgin. Nos deux captifs finissent par s’évader au bout de deux ans et reprennent leur quête, accompagnés de deux nouveaux complices : le magicien Simon (Justice Smith), dont les pouvoirs se révèlent très approximatifs, et la druidesse Doric (Sophia Lillis), capable de se transformer en toutes sortes d’animaux. Un paladin particulièrement charismatique, Xenk (Regé-Jean Page), accepte de leur prêter main forte momentanément. Sa présence ne sera pas superflue face à l’infinité de dangers et de sortilèges qui les guettent…

Jeux de drôles

Le moyen-âge imaginaire dans lequel se déroule Donjons et Dragons : l’honneur des voleurs est donc un monde fantastique où surgissent çà et là des créatures bizarres, des elfes, des magiciens et des sorcières. Étrangement, les dragons n’y font que de brèves et furtives apparitions, ce qui peut légitimement surprendre étant donné le titre du film. Quelques séquences originales et audacieuses ponctuent le métrage, comme la fuite de Doric qui n’en finit pas de se transformer (en insecte, en rat, en rapace, en chat, en biche) pendant que Sofina se lance à ses trousses. Ce morceau d’anthologie semble s’inspirer du Merlin l’enchanteur de Disney, de Willow… et peut-être même de la série Manimal ! On note aussi des décors très graphiques, notamment ce cimetière embrumé qu’on croirait presque échappé de L’Armée des ténèbres (et où les morts seront d’ailleurs provisoirement ramenés à la vie). Hugh Grant semble prendre beaucoup de plaisir à jouer les fourbes gorgés de duplicité, même s’il en fait un peu trop. Chris Pine et Michelle Rodriguez nous livrent de leur côté les prestations qu’on attend d’eux, respectivement le héros sympathique et la guerrière dure à cuire. On s’amuse au passage de la petite apparition de Bradley Cooper dans le rôle d’un villageois grand comme un Hobbit. L’idée la plus intéressante du scénario est sans doute d’adopter les mécanismes du « film de casse » s’appuyant sur une équipe dysfonctionnelle dont les capacités et l’héroïsme sont bien fragiles. Certes, Donjons et Dragons : l’honneur des voleurs n’a rien d’un chef d’œuvre et s’oublie rapidement après son visionnage. Mais c’est une honorable réhabilitation cinématographique du jeu créé dans les années 1970 par Gary Gygax et Dave Arneson.

 

© Gilles Penso


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LE RETOUR DE FRANKENSTEIN (1969)

Peter Cushing incarne le plus cruel, le plus immoral et le plus pervers des docteurs Frankenstein dans cet épisode très subversif…

FRANKENSTEIN MUST BE DESTROYED

 

1969 – GB

 

Réalisé par Terence Fisher

 

Avec Peter Cushing, Veronica Carlson, Freddie Jones, Simon Ward, Thorley Walters, Maxine Audley, George Pravda

 

THEMA FRANKENSTEIN

Si L’Empreinte de Frankenstein lorgnait du côté des classiques d’Universal, et si Frankenstein créa la femme proposait une étrange variante romantico-vengeresse, Le Retour de Frankenstein revient à la férocité et à la subversion des premiers films de la série initiée par le studio Hammer, nous dévoilant les penchants les plus inavouables d’un docteur obéissant plus que jamais à l’archétype du savant fou. Après la décapitation du docteur Otto Heidecke (Jim Collier) avec une faucille, le baron, caché derrière un masque monstrueux, provoque la fuite d’un cambrioleur, puis gagne Altenburg sous une fausse identité et descend à la pension de famille d’Anna Spengler (Veronica Carlson). Là est interné le docteur Frederick Brandt (George Pravda), spécialiste des transplantations du cerveau. Aidé du fiancé d’Anna, le docteur Karl Holst (Simon Ward) qu’il fait chanter depuis qu’il a découvert son trafic de médicaments, il vole du matériel de laboratoire et enlève Brandt. Les exactions du baron atteignent leur point culminant lorsque, troublé par la beauté d’Anna, il la viole soudain sans le moindre état d’âme ! Véritable terminator de la science impie, Frankenstein kidnappe ensuite le docteur Richter (Freddie Jones) et lui décalotte la boîte crânienne pour lui transplanter le cerveau de Brandt, qui vient de passer l’arme à gauche.

Allons bon ! Qu’est donc devenu le gentil Victor Frankenstein du roman de Mary Shelley, animé de tant de bonnes intentions et victime larmoyante de sa monstrueuse création ? Plus glacial que jamais, Peter Cushing nous propose une vision franchement détestable du personnage. Chez lui, le chantage, le kidnapping, le meurtre et l’agression sexuelle sont devenus désormais monnaie courante. Il devient du coup difficile, pour le spectateur, d’éprouver la moindre sympathie pour ce peu recommandable individu. La fameuse scène du viol, qui embarrassa singulièrement Cushing au point de s’excuser auprès de sa partenaire, fut une idée de dernière minute ajoutée au tournage après que le producteur James Carreras ait déploré un cruel manque de sexe dans le film !

Les flammes de l’enfer

Ici, le monstre ne déborde pas vraiment de panache, puisqu’il s’agit simplement d’un ancien collaborateur de Frankenstein dont le cerveau a été transféré dans un autre corps. Physiquement, il a donc la timide apparence d’un homme au crâne rasé dont la tête est parcourue d’une cicatrice circulaire. L’intérêt de l’intrigue se trouve quelque peu amenuisé par l’insensibilité du savant et l’apathie de sa créature, d’autant qu’aucun personnage positif ne permet au spectateur de s’identifier et donc de participer pleinement au récit. Mais Terence Fisher a de beaux restes, dotant son film d’une atmosphère souvent oppressante et d’un rythme très soutenu. Il faut également reconnaître que Freddie Jones sait se montrer touchant en victime déboussolée ne reconnaissant plus son propre corps. Parmi les séquences marquantes, on retiendra surtout l’opération du cerveau, à base de serre-joint et de perceuse, et l’incendie final, apothéose d’un récit torturé au cours duquel le monstre emporte son créateur dans les flammes de l’enfer, seule issue possible à une telle croisade sanglante.

 

© Gilles Penso


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SEPT JOURS EN MAI (1964)

John Frankenheimer dirige Burt Lancaster et Kirk Douglas dans une Amérique légèrement futuriste où la guerre froide sème la discorde…

SEVEN DAYS IN MAY

 

1964 – USA

 

Réalisé par John Frankenheimer

 

Avec Burt Lancaster, Kirk Douglas, Frederic March, Ava Gardner, Edmond O’Brien, Martin Balsam, Andrew Duggan, Hugh Marlowe, Whit Bissell, Helen Kleeb

 

THEMA POLITIQUE-FICTION

Deux ans après la crise des missiles de Cuba, la guerre froide bat toujours son plein et motive la réalisation de films témoignant de l’inquiétude générale qui frappe alors l’Amérique. Coups sur coup sortent ainsi sur les écrans Docteur Folamour, Point limite et Sept jours en mai qui, chacun à leur manière, anticipent sur la manière dont la situation pourrait facilement dégénérer. « Sept jours en mai » est d’abord un roman écrit au début des années soixante par Fletcher Knebel et Charles W. Bailey II, sous le premier mandat de John Kennedy. Le livre s’inspire notamment de l’opposition entre le président et le général Edwin Walker, farouchement anticommuniste. La transposition du roman à l’écran se fait à l’initiative de John Frankenheimer et de Kirk Douglas, à travers sa compagnie Joel Productions. Le scénariste du film n’est autre que Rod Serling, légendaire créateur de La Quatrième dimension et futur auteur du script de La Planète des singes. Le cadre du récit est légèrement futuriste puisque l’action se déroule au début des années 70. Mais cette anticipation reste volontairement discrète, à travers certaines technologies, armes et décors en avance sur leur temps. Car Frankenheimer cherche avant tout le réalisme et la tangibilité.

En 1970, la guerre froide reste un problème sécuritaire et politique majeur, ce qui conduit le président américain Jordan Lyman (Frederic March) à signer un traité de désarmement nucléaire avec l’Union soviétique. Cependant, la ratification ultérieure du traité par le Sénat américain produit une vague de mécontentement, en particulier parmi l’opposition politique de Lyman ainsi que parmi les militaires, persuadés qu’il est impossible de faire confiance aux Russes. La popularité de Lyman atteint son niveau le plus bas alors que des émeutes éclatent devant la Maison-Blanche. C’est dans ce contexte tendu que Jiggs Casey (Kirk Douglas), un colonel du corps des Marines, découvre par hasard que l’hyper-patriotique général James Mattoon Scott (Burt Lancaster) — idole des foules et des conservateurs — prépare en douce une action visant à destituer Lyman en sept jours. Sa stratégie consiste, sous couvert d’un exercice d’entraînement de routine, à mettre en place une unité secrète pour prendre le contrôle des réseaux de téléphone, de radio et de télévision du pays avec l’appui des généraux et amiraux de l’armée. Comment empêcher un tel coup d’État ?

Paranoïa

Millimétrée, la mise en scène de Frankenheimer laisse souvent les acteurs s’exprimer et se réorganiser dans l’espace au fil de longs plan-séquence habiles mais volontairement non ostentatoires. C’est en creux que se dévoile la virtuosité du cinéaste, s’effaçant volontairement derrière son sujet pour donner toute la latitude de jeu nécessaire à son casting quatre étoiles. Burt Lancaster est parfait en général extrémiste, au point qu’il occulte presque la présence de Kirk Douglas par son incroyable charisme. La présence féminine, quant à elle, se révèle limitée et stéréotypée, comme en témoigne le rôle schématique que tient Ava Gardner. Nous étions alors dans une ère où les hommes étaient souvent les grands décisionnaires et les femmes leurs subordonnées. Telle était l’Amérique des années soixante. On regrette évidemment certains raccourcis scénaristiques faciles et un discours final pacifiste qui enfonce les portes ouvertes, mais étant donnée le contexte dans lequel fut réalisé film et la peur viscérale qui envahissait les consciences de l’époque, une telle séquence fait sens. Comme souvent chez Frankenheimer, les écrans sont omniprésents, qu’il s’agisse des projections d’images dans le bureau du général, des dispositifs avant-gardistes de visioconférence ou des moniteurs de télévision lors de la conférence de presse finale. Cette saturation d’images démultipliées renforce le caractère paranoïaque du film (Big Brother n’est pas loin), tout comme la musique minimaliste de Jerry Goldsmith dont les accords au piano et les roulements de caisse claire rythment nerveusement les moments clés du film.

 

© Gilles Penso


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LES GARDIENS DE LA GALAXIE VOLUME 3 (2023)

Après avoir donné un nouveau souffle à Suicide Squad, James Gunn refait un tour chez Marvel pour clore sa délirante trilogie cosmique…

GUARDIANS OF THE GALAXY VOL. 3

 

2023 – USA

 

Réalisé par James Gunn

 

Avec Chris Pratt, Zoe Saldana, Dave Bautista, Karen Gillan, Pom Klementieff, Vin Diesel, Bradley Cooper, Sean Gunn, Chukwudi Iwuji, Will Poulter, Sylvester Stallone

 

THEMA SUPER-HÉROS I SPACE OPERA I SAGA MARVEL COMICS I MARVEL CINEMATIC UNIVERSE

Les coulisses de la fabrication et de la production des Gardiens de la galaxie volume 3 sont presque aussi riches en rebondissements et en coups de théâtre que le film lui-même. Dès 2014, alors que le premier épisode de la saga vient de sortir sur les écrans, James Gunn annonce qu’il a déjà développé des idées pour deux suites. En 2017, date de la distribution des Gardiens de la galaxie volume 2, il est officiellement chargé d’écrire et de réaliser le troisième opus de la série. Mais un an plus tard, un retournement de situation inattendu bouleverse tout. Après la réapparition d’anciennes déclarations de Gunn sur Twitter, jugées provocatrices et « inappropriées », Marvel décide de le renvoyer sans autre forme de procès. Plusieurs réalisateurs sont envisagés pour le remplacer – notamment Taiki Waititi ou Bradley Cooper – mais tous refusent. Le studio fait finalement machine arrière et décide de réintégrer James Gunn. Mais ce dernier est entretemps « passé à l’ennemi », c’est-à-dire chez Warner, pour diriger The Suicide Squad puis la première saison de sa série dérivée The Peacemaker. Il se retrouve même nommé co-président des studios DC, aux côtés de Peter Safran. Le voir revenir faire un dernier tour de piste chez la concurrence pour réaliser Les Gardiens de la galaxie volume 3 a donc quelque chose de très ironique. Pour autant, Gunn prend sa mission très à cœur et livre un film d’une générosité, d’une intensité et d’une folie inespérées…

Toute l’intrigue de ce troisième épisode tourne autour du personnage de Rocket Racoon. Grièvement blessé suite à l’attaque d’Adam (William Poulter), un être surpuissant qui semble mal maîtriser ses pouvoirs, le raton hargneux est ramené à bord du vaisseau des Gardiens de la galaxie. Alors que ses compagnons bravent tous les dangers pour trouver le moyen de le sauver, une série de flash-backs nous permet de découvrir les origines de Rocket, liées aux expériences d’un savant fou autoproclamé « Maître de l’évolution » (Chukwudi Iwuji). Ces bonds dans le passé se teintent d’une noirceur inattendue, muant quasiment ce bon vieux raton en héros tragique, confronté aux problématiques bien réelles de l’expérimentation animale face à un super-vilain dont les exactions semblent directement héritées du docteur Moreau imaginé par H.G. Wells. Plus que jamais, James Gunn ose les grands écarts émotionnels et les ruptures de ton abruptes, alternant le drame, la comédie, l’action et même l’horreur sans jamais que le film ne perde sa cohérence ni son esprit résolument rock’n roll. Seul le réalisateur d’Horribilis et de Super pouvait opérer un tel miracle.

La quête de Rocket

L’ampleur du film donne le vertige, tant le nombre de péripéties, de personnages, de créatures et de morceaux de bravoure saturent l’écran avec frénésie. Du coup, les 2h30 de métrage défilent à toute allure sans laisser aux spectateurs beaucoup de temps pour reprendre leur souffle. L’apogée de ce bouillonnement d’idées est une bataille mano-a-mano saisie par un plan-séquence virtuose dont la folle énergie nous laisse sans voix. Entretemps, Gunn aura eu l’occasion d’assumer avec exubérance son mauvais goût insolent hérité des productions Troma (notamment lors de l’épisode situé dans la station spatiale organique gluante et visqueuse à souhait), son attrait pour le gore cartoonesque, son sens de l’humour irrésistible mais aussi son attachement sincère pour chacun des protagonistes. Car au-delà de Rocket, chacun des gardiens de la galaxie évolue selon son propre arc dramatique. C’est aussi le cas d’Adam Warlock, que Gunn éloigne volontairement de son modèle dessiné (quitte à faire hurler les fans du personnage créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1967) pour le muer en anti-héros gauche et immature incapable de canaliser sa force prodigieuse. James Gunn semble s’être donné à fond dans le film, comme pour prouver aux dirigeants de Marvel l’énorme erreur qu’ils firent en l’écartant provisoirement, mais aussi pour faire ses adieux aux Gardiens de la galaxie, ce que confirme ce générique de fin en forme d’album photos nostalgique.

 

© Gilles Penso

 

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PETER PAN ET WENDY (2023)

Le réalisateur de Ghost Story se lance dans un remake en chair et en os du classique animé de Disney…

PETER PAN AND WENDY

 

2023 – USA

 

Réalisé par David Lowery

 

Avec Jude Law, Alexander Molony, Ever Anderson, Yara Shahidi, Alyssa Wapanatahk, Joshua Pickering, Jacobi Jupe, Molly Parker, Alan Tudyk

 

THEMA CONTES

Lancée officiellement en 2016 avec Le Livre de la jungle de Jon Favreau (même s’il y eut quelques précédents comme Les 101 Dalmatiens de Stephen Herek), la transformation systématique de tous les classiques animés de Disney en remakes « live » s’accélère à une cadence vertigineuse. Après La Belle et la Bête, Dumbo, Aladdin, La Belle et le clochard, Mulan et Pinocchio, voici donc Peter Pan et Wendy. L’initiative n’avait rien de particulièrement réjouissant, même si le nom du réalisateur choisi pour ce « relifting » laissait planer quelques espoirs. David Lowery est en effet le metteur en scène de plusieurs films indépendants très remarqués, dont l’audacieux A Ghost Story, mais aussi d’un remake original de Peter et Elliott le dragon qui s’éloignait de l’esthétique de son modèle pour offrir aux spectateurs une vision et une sensibilité nouvelles. Il semblait donc être l’homme de la situation pour réinventer le Peter Pan de 1953, d’autant que le conte narré par James Barrie le titille depuis de nombreuses années. Co-auteur du scénario avec Toby Halbrooks (son partenaire d’écriture sur Peter et Elliott), Lowery se met en tête de soigner chaque détail de cette adaptation en opérant au passage quelques retouches afin de mieux coller aux préoccupations sociales de son époque. Nous étions curieux de voir le résultat…

La première déception occasionnée par le film est liée à son casting, loin d’être convaincant. Aucun des comédiens – enfant ou adulte – ne parvient à rivaliser avec ses nombreux prédécesseurs cinématographiques, notamment ceux du Peter Pan de P.J. Hogan qui demeure aujourd’hui encore l’une des adaptations les plus réussies de Barrie, toutes époques confondues. Alexander Molony (pour ses débuts au cinéma) est un bien fade Peter Pan, Ever Anderson campe une Wendy charmante mais transparente. Quant à Jude Law, il endosse la défroque du capitaine Crochet sans parvenir à doter le personnage d’une quelconque aura. L’autre problème de Peter Pan et Wendy est son aliénation au dessin animé de Clyde Geronimi, qui supprime toute possibilité de surprise, à quelques exceptions près. En désespoir de cause, le spectateur tue le temps en comparant les deux œuvres, toujours en défaveur du long-métrage de David Lowery. À ce jeu, même Hook aurait tendance à être réévalué à la hausse. Malgré ses nombreuses maladresses, la version proposée par Steven Spielberg avait au moins le mérite de revisiter le conte sous un angle nouveau. Certes, les effets visuels sont très réussis, la mise en scène efficace et les décors naturels – captés sur les îles Féroé du Danemark – résolument photogéniques. Mais cela suffit-il à rendre le film mémorable ? Non, bien sûr. Rien ne s’avère particulièrement percutant derrière cette patine.

Le progressisme inversé

Les « modernisations » opérées par le cinéaste sont quant à elles dérisoires, pour ne pas dire contre-productives. La fée clochette a désormais la peau noire. Pourquoi pas ? Cette quête de diversité – qui semble bien plus obéir à un cahier des charges établi par le studio Disney qu’à une volonté sincère de valoriser les acteurs noirs – serait intéressante si elle influait si les origines de Clochette, son personnage et son comportement. Or la petite fée est parfaitement insipide. Le caractère pétillant et explosif de la Clochette animée cède ici le pas à une jovialité béate sans saveur. Pire : Lowery a cru bon d’intégrer plusieurs filles dans le clan des garçons perdus. C’est mal connaître les intentions initiales de Barrie, qui spécifiait clairement que les filles étaient plus intelligentes que les garçons, ce qui les empêchait d’être perdues. C’est ce qu’on pourrait appeler du progressisme inversé ! Le seul point véritablement intéressant du film est la relativisation du manichéisme de Peter et Crochet, tous deux ayant été les meilleurs amis du monde avant que le second, banni par le premier pour avoir osé exprimer le besoin de revoir sa mère, ne se transforme en adulte diabolique. Jude Law sort alors de l’archétype caricatural dans lequel il s’était enfermé pour laisser paraître des failles. « Ma joie est perdue à jamais » avoue-t-il à Wendy. Mais ce sursaut est éphémère et se noie aussitôt dans la masse. Diffusé sur la plateforme Disney + à l’occasion du 70ème anniversaire du film original, Peter Pan et Wendy n’aura finalement pas convaincu grand-monde.

 

© Gilles Penso

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13 FANTÔMES (2001)

Un remake de la fameuse « ghost story » de William Castle, dont les qualités cosmétiques ne cachent pas les scories d’un scénario chaotique…

13 GHOSTS

 

2001 – USA

 

Réalisé par Steve Beck

 

Avec Tony Shalhoub, Embeth Davidtz, Matthew Lillard, Shannon Elizabeth, Alec Roberts, JR Bourne, Rah Digga, F. Murray Abraham

 

THEMA FANTÔMES

En 1999, William Malone réalisait La Maison de l’horreur, remake modernisé du petit classique La Nuit de tous les mystères. Trois ans plus tard, la compagnie Dark Castle Entertainment initie la production d’une autre relecture d’un des films d’épouvante culte de William Castle, en l’occurrence 13 fantômes. La mise en scène échoit cette fois-ci à Steve Beck, qui fait ici ses débuts derrière la caméra. L’entrée en matière prend largement ses distances avec l’original. Dans une casse automobile surgit en pleine nuit un convoi de chasseurs de fantômes : le commanditaire richissime Cyrus Kriticos (F. Murray Abraham), un médium fébrile (Matthew Lillard) et tout un commando sur-équipé. Pour capturer le spectre d’un sinistre personnage surnommé « le découpeur », ils sortent la grosse artillerie : camion qui projette du sang, diffusion d’incantations sur des hauts parleurs et prison cubique – l’équivalent de la boîte des Ghostbusters. Bientôt les corps voltigent ou sont pliés en deux, les montagnes de carcasses de voitures s’écroulent, le montage devient frénétique tandis que la bande-son se sature d’explosions et de hurlement… A l’austérité assumée du film de 1960, Steve Beck oppose ainsi une approche ouvertement spectaculaire et excessive.

Après cette entrée en matière pétaradante, le fil du récit reprend plus ou moins celui du film de William Castle. Après un incendie ayant coûté la vie de sa femme (qui nous est raconté de manière audacieuse par un enchaînement de voix off le long d’un plan-séquence circulaire elliptique), Arthur Kriticos (Tony Shalhoub) emménage avec sa fille Kathy (Shannon Elizabeth) et son fils Bobby (Alec Roberts) dans un petit appartement austère, faute de fonds suffisants. Jusqu’au jour où l’avocat Ben Moss (JR Bourne) frappe à sa porte pour lui parler de la maison que leur a légué l’oncle Cyrus. Dans son message vidéo, ce dernier, sinistre à souhait, termine sa petite allocution par : « Peut-être nous reverrons nous… dans un autre monde ». Le père, ses enfants et la babysitter (Rah Digga) emménagent donc dans leur nouvelle demeure, dont l’architecture impressionnante aux allures de cathédrale moderne abrite des murs vitrés emplis d’écritures latines, de nombreux mécanismes complexes, une infinité d’objets de collection… et une bonne douzaine de fantômes revanchards enfermés dans le sous-sol.

Hantez sans frapper

Assez rapidement, la mécanique du récit prend les allures d’un escape game dans un palais des glaces labyrinthique. Le fameux gimmick du film original (les gadgets à filtre bleu et rouge distribués aux spectateurs dans les salles de cinéma pour leur permettre de voir des apparitions spectrales à l’écran) est détourné à travers la présence de paires de lunettes transparentes grâce auxquelles les fantômes sont visibles. C’est l’occasion pour l’équipe de l’atelier KNB de concocter quelques maquillages spéciaux baroques dignes d’un Hellraiser. Mais tout l’édifice que s’efforce de bâtir le film s’effondre face à l’absence de finesse de l’entreprise. La mise en scène de Steve Beck abuse des montages ultra-nerveux truffés de flash lumineux et de déflagrations dès qu’il s’agit d’évoquer les phénomènes paranormaux, les personnages versent dans l’archétype caricatural (l’avocat aux dents longues, le médium hystérique, la parapsychologue activiste), les dialogues sont souvent grotesques. Çà et là, quelques clins d’œil appuyés à Shining surgissent, notamment lorsque Bobby arpente les couloirs de la maison (sa trottinette se substituant au fameux tricycle). Malgré sa cosmétique attrayante, le film peine donc à tenir la route. Échec critique et financier, 13 fantômes stoppera net le projet d’adapter d’autres films d’épouvante de William Castle. Dark Castle enchaînera donc avec un projet original, Le Vaisseau de l’angoisse, toujours confié au réalisateur Steve Beck.

 

© Gilles Penso


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13 FANTÔMES (1960)

Une famille dans le besoin hérite du jour au lendemain d’un grand manoir… Petit problème : il est hanté !

13 GHOSTS

 

1960 – USA

 

Réalisé par William Castle

 

Avec Charles Herbert, Jo Morrow, Martin Milner, Rosemary DeCamp, Donald Woods, Margaret Hamilton, John Van Dreelen

 

THEMA FANTÔMES

Des hurlements, des taches de sang multicolores, l’apparition successive de treize figures spectrales écarlates dessinées et numérotées… Dès l’entame de 13 fantômes, William Castle nous met en condition et nous annonce clairement les ambitions récréatives de son film. Lorsque s’achève le générique, Castle en personne nous accueille dans son bureau, précédé par l’ombre gesticulante d’un squelette, et demande aux spectateurs : « croyez-vous aux fantômes ? » Puis il nous donne quelques règles pour le visionnage du film. Lorsque l’image noir et blanc vire au bleu, chacun est invité à placer devant ses yeux un gadget qui lui a été donné à l’entrée de la salle de cinéma, en forme de filtre moitié bleu et moitié rouge. Ceux qui croient aux fantômes doivent regarder à travers la partie rouge, les autres à travers la partie bleue. Comme toujours, l’habile producteur/réalisateur se mue donc en bonimenteur et sollicite la participation active de son public pour que le long-métrage se mue en attraction interactive. Comment ne pas se laisser séduire par une telle approche ? Bien sûr, ceux qui n’ont pas eu la chance de découvrir le film en salles mais plus tard, privés du coup du gadget bicolore, perdent une partie du sel de son visionnage. Mais son charme naïf et racoleur continue d’opérer malgré tout, assorti désormais d’une patine délicieusement rétro.

Le scénario s’intéresse à Cyrus Zorba (Donald Woods), qui travaille dans le muséum d’histoire naturelle de Los Angeles mais peine à assurer les fins de mois. Tous les meubles de son appartement lui sont donc retirés et c’est par terre dans un salon vide qu’il fête l’anniversaire de son fils Buck (Charles Herbert) aux côtés de son épouse Hilda (Rosemary DeCamp) et de sa fille Medea (Jo Morrow). Soudain, un homme étrange venu de nulle-part lui tend un télégramme. Cyrus apprend qu’il vient d’hériter du vieux manoir de son oncle excentrique Plato. La maison est fournie avec ses meubles et ses fantômes, lui annonce le plus sérieusement du monde Ben Rush (Martin Milner), l’avocat en charge de la transaction. Car Plato étudiait le monde de l’au-delà et collectionnait les spectres du monde entier. Effectivement, dès que la famille Zorba emménage dans la vaste demeure, habitée par la sinistre gouvernante Elaine qui semble y vivre depuis toujours (incarnée par Margaret Hamilton, la sorcière du Magicien d’Oz), les bizarreries commencent…

Red is Dead

Le gimmick imaginé par William Castle n’est honnêtement pas très concluant. Lorsque l’image vire au bleu et que les spectateurs regardent à travers le filtre rouge, de vagues silhouettes fantomatiques écarlates s’agitent en poussant des cris stridents ou en émettant des sons curieux. Il n’empêche que le conditionnement du public fonctionne. Dès que le noir et blanc se teinte de bleu, chacun se prépare à une séquence étonnante, à défaut d’être effrayante. Au-delà de ce gadget dispensable mais amusant surtout conçu pour agrémenter la campagne marketing du film, 13 fantômes est un film soigné malgré ses faibles moyens, bénéficiant d’une mise en forme méticuleuse, de jeux habiles sur les ombres et les lumières, d’acteurs plutôt convaincants et d’effets spéciaux simples mais efficaces (principalement des objets suspendus dans les airs et des effets de maquillage macabres). Une gentillette romance entre la fille aînée et l’avocat et un trésor caché pimentent un peu l’intrigue. On ne pourra pas reprocher à William Castle son manque d’inventivité, y compris dans le choix des fantômes, du cuisinier assassin au dompteur décapité en passant par l’aïeul difforme, la pendue et le squelette ambulant. Les amateurs de La Nuit de tous les mystères et du Désosseur de cadavres devraient apprécier.

 

© Gilles Penso


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