CRIMES AU CIMETIÈRE ÉTRUSQUE (1982)

La femme d’un archéologue enquête sur un site antique autour duquel s’enchaînent les assassinats mystérieux

ASSASSINIO AL CIMITERO ETRUSCO

 

1982 – ITALIE

 

Réalisé par Sergio Martino

 

Avec Elvire Audray, Paolo Malco, Claudio Cassinelli, Marilu Tolo, John Saxon, Van Johnson, Wandisa Guida, Gianfranco Barra, Franco Garofalo

 

THEMA TUEURS I POUVOIRS PARANORMAUX I MORT

Dissipons tout de suite un malentendu : la superbe affiche de Crimes au cimetière étrusque, qui ornait jadis les boîtiers VHS du film et fit pâlir d’envie moult amateurs de vidéoclubs, n’a pas grand-chose à voir avec le spectacle que propose le film. Aucun zombie pétrifié au regard luisant ne vient hélas occire de victime féminine en brandissant un couteau à la lame tranchante. Tout ceci n’est que le délire d’un talentueux affichiste qui, une fois n’est pas coutume en cette époque bénie des jaquettes fantaisistes, nous vendit du rêve. Situé dans la prolifique filmographie de Sergio Martino quelque part entre Le Grand alligator et 2019 après la chute de New York, Crimes au cimetière étrusque (le mot « crime » s’orthographiant parfois au singulier au gré des distributions et rééditions du film) est d’abord conçu comme une série télévisée en huit parties, les titres pressentis étant Il Misterio degli Estruchi (« Le Mystère des Étrusques ») ou Lo Scorpione a due code (« Le Scorpion à deux queues »). Tournée en 16 mm pendant quatre mois, en extérieurs italiens et en studio à Rome (avec quelques séquences additionnelles filmées à New York pour assurer le caractère international de la chose), cette aventure fantastico-horrifico-exotico-policière se transformera finalement en long-métrage cinéma. Scénaristes de cette œuvre improbable, Ernesto Gastaldi (Mon nom est personne) et Dardano Sacchetti (L’Enfer des zombies) écrivirent probablement le script sous l’influence de substances hallucinogènes. Comment expliquer autrement cet enchaînement incompréhensible de péripéties invraisemblables ?

Le personnage principal est incarné par Elvire Audrey, qui apparaît là pour la première fois sur un grand écran (on la retrouvera peu après en co-tête d’affiche de Ironmaster… et aussi aux côtés d’Aldo Maccione dans Plus beau que moi tu meurs !). La belle joue avec autant de conviction que possible Joan Barnard, l’épouse d’un éminent archéologue joué par ce bon vieux routard de John Saxon (dans un rôle qu’on aurait aimé plus consistant). Alors que ce dernier explore les sites archéologiques italiens en quête d’un tombeau étrusque, elle est en proie à d’inquiétantes hallucinations où des asticots grouillants viennent envahir son quotidien (une idée que rien ne justifie dans le film mais qui permet de cligner de l’œil vers Lucio Fulci) et où se déroulent d’étranges sacrifices humains. Guidée par une voix mystérieuse qu’elle est seule à entendre, elle décide de quitter New York pour partir sur les traces de son époux. C’est alors qu’un tueur se met à multiplier les cadavres en suivant un mode opératoire très particulier : il saisit ses victimes par la tête qu’il fait tourner à 180 degrés ! Comme si les choses n’étaient déjà pas assez compliquées, Joan découvre que les recherches de son époux sont liées à un trafic de drogue et qu’elle est elle-même la réincarnation d’une déesse antique.

Le temple maudit

Tout n’est pas à jeter dans cet improbable mélange de giallo, de film d’aventure, de polar et de conte fantastique. La musique de Fabio Frizzi est diablement envoûtante, comme toujours, et dote le métrage d’une dimension onirique qu’il n’aurait sans doute pas tout seul. Les décors eux-mêmes – du moins ceux édifiés en studio – nimbent parfois le film d’une belle étrangeté, notamment cette grotte factice noyée dans les fumigènes (dans laquelle l’héroïne est attaquée par des rats et des chauve-souris) ou ce temple orné de quatre visages sculptés gigantesques au-dessus desquels flotte une sorte de concentré d’antimatière. Mais il s’avère très difficile de s’intéresser à des personnages dont les motivations nous échappent totalement. Car le scénario semble s’improviser au fur et à mesure, donnant une importance capitale à certains éléments (le bijou en forme de scorpion à double queue) pour les abandonner aussitôt. Du coup, les comédiens donnent l’irrépressible impression de n’avoir aucune idée de ce qu’ils sont censés jouer, y compris John Saxon qui cachetonne visiblement sans état d’âme. Si on ajoute au cocktail quelques bagarres et fusillades filmées par-dessus la jambe et une poignée de rebondissements impensables (l’homme qui surgit dans le temple avec une fausse tête inversée sur les épaules), on comprend que ce Crimes au cimetière étrusque n’est pas loin de mériter le statut de nanar. Très peu fier de ce film hybride, Martino le signera sous le pseudonyme de Christian Plummer.

 

© Gilles Penso

 

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DANS LA PEAU D’UNE BLONDE (1991)

Assassiné par trois de ses anciennes conquêtes, un macho de la pire espèce revient d’entre les morts… dans la peau d’une femme plantureuse

SWITCH

 

1991 – USA

 

Réalisé par Blake Edwards

 

Avec Ellen Barkin, Lorraine Bracco, JoBeth Williams, Jimmy Smits, Tony Roberts, Perry King, Bruce Payne, Lysette Anthony

 

THEMA MORT

Nous serons éternellement reconnaissants à Blake Edwards pour nous avoir gratifié d’inestimables éclats de rire avec des morceaux de choix comme La Party ou La Panthère rose. Il était alors au faîte de son talent, au beau milieu des chatoyantes sixties. S’il a depuis persévéré coûte que coûte dans le domaine de la comédie, l’impact de ses œuvres s’est quelque peu émoussé avec les ans. D’où des films aux concepts souvent extraordinaires s’essoufflant en cours de route faute d’un développement suffisamment rigoureux, tels que Victor Victoria, Boires et déboires ou L’Amour est une grande aventure. Réalisé au tout début des années 90, Dans la peau d’une blonde s’inscrit dans cette lignée, bénéficiant d’un point de départ extrêmement prometteur. Héros du fameux Class 1984, Perry King interprète Steve Brooks, un impénitent séducteur doublé d’un odieux macho. Un soir, il part tout guilleret participer à une fête organisée par trois de ses anciennes conquêtes, Margo (JoBeth Williams, agressée par des fantômes dans Poltergeist), Liz (Lysette Anthony, la princesse de Krull) et Felicia (Victoria Mahoney, reine Antinéa dans L’Atlantide de 1992).

En réalité, le trio de charme a décidé de mettre un terme définitif aux agissements haïssables de leur ex. Elles le convient donc à une ultime orgie, le gratifient d’un langoureux strip-tease, puis le noient dans une piscine à bulles. Plus coriace que prévu, Steve a survécu, et c’est d’un coup de feu tiré par Margo qu’il meurt pour de bon. Parvenu dans l’au-delà, il se voit accorder une deuxième chance : s’il trouve une femme susceptible de l’aimer vraiment, il gagnera son ticket pour le Paradis. Mais le Diable décide de corser un peu l’épreuve. Ainsi, lorsque Steve revient à la vie dans son appartement, il constate avec horreur qu’il s’est transformé en femme. Passée la surprise, il décide de se faire passer pour sa propre sœur et tente de retourner au bureau, où il occupe un poste de créatif dans une agence de publicité.

L'inversion des sexes

Comment cet indécrottable sexiste va-t-il parvenir à vivre dans la peau d’une belle blonde et à se faire aimer d’une autre femme, tout en résistant aux assauts de son meilleur ami Walter (Jimmy Smits) ? Tel est le passionnant point de départ de cette fable au riche potentiel en matière de situations comiques. Blake Edwards décuple ainsi le jeu de l’inversion des sexes de Victor Victoria, multipliant à outrance les dilemmes et les quiproquos. A vrai dire, l’impact du film repose énormément sur les épaules d’Ellen Barkin, absolument hallucinante dans le rôle de cet homme prisonnier dans le corps d’une femme. Ses attitudes exagérément masculines, ses impayables mimiques et son incapacité à marcher correctement sur des hauts talons sont proprement hilarantes. Sans elle, il y a fort à parier que Dans la peau d’une blonde eut disparu dans les limbes de l’oubli. Car en dehors de son génial postulat et de son prodigieux casting, cette comédie fantastique peine à exploiter son concept jusqu’au bout. Le scénario finit donc par tourner en rond, s’achevant même sur un épilogue mélo et convenu indigne de son illustre auteur.

 

© Gilles Penso

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HAPPY BIRTHDAY (1980)

À l’approche de son anniversaire, une jeune étudiante voit tous ses camarades mourir un à un dans d’horribles circonstances…

HAPPY BIRTHDAY TO ME

 

1980 – CANADA

 

Réalisé par Jack Lee Thompson

 

Avec Melissa Sue Anderson, Glenn Ford, Lawrence Dane, Sharon Acker, Frances Hyland, Tracey E. Bregman, Jack Blum, Matt Craven, Lenore Zann

 

THEMA TUEURS

Ce sont les duettistes John Dunning et André Link, responsables de Meurtres à la Saint-Valentin, qui sont à l’origine de Happy Birthday, produit par la compagnie canadienne Cinepix (à qui nous devons les premiers films d’horreur de David Cronenberg). Nous sommes donc entre gens spécialistes du genre. Ce qui surprend plus, c’est le nom du metteur en scène. Car Jack Lee Thompson n’est à priori pas le genre de metteur en scène à se lancer dans un slasher post-Vendredi 13. Signataire de plusieurs chefs d’œuvre du thriller et du film de guerre (Les Nerfs à vif, Les Canons de Navarone), solide artisan s’étant parfois essayé à la science-fiction de qualité (La Conquête de la planète des singes) ou au western ample mâtiné de film-catastrophe (Le Bison blanc), le vénérable Jack (ou John selon les génériques) a progressivement revu ses ambitions artistiques à la baisse à l’aube des années 80. A l’instar d’un Richard Fleischer boulimique préférant réaliser Amityville 3D plutôt que se mettre à la retraite, J.L. Thompson met ses décennies d’expérience au service d’un petit film d’horreur qui lui permet de rester dans le coup et dans l’air du temps, avant que sa fin de carrière ne soit placée à partir de 1983 sous la houlette de Menahem Golan et Yoram Globus. Autre nom surprenant au générique de Happy Birthday : Melissa Sue Anderson. Sans doute la douce Mary Ingalls de La Petite maison dans la prairie, héroïne récurrente de l’une des séries familiales les plus populaires – et les plus sirupeuses – de tous les temps, eut-elle envie de s’encanailler un peu en marchant sur les plates-bandes de la Jamie Lee Curtis de La Nuit des masques. Au détour du casting, on s’étonnera aussi de trouver le vétéran Glenn Ford (Gilda, 3h10 pour Yuma, Paris brûle-t-il ?, Superman), en dehors de son élément habituel dans le rôle d’un psychiatre s’interrogeant sur les meurtres en série qui ensanglantent son entourage.

Tourné principalement à Montréal, Happy Birthday s’intéresse à Virginia Wainwright, une étudiante de la Crawford Academy dont le cercle d’amis est constitué des universitaires les plus populaires, les plus riches et les plus élitistes de la ville. Adeptes de sport extrême et de blagues stupides, les membres de ce petit groupe sont bientôt décimés un à un par un mystérieux tueur, alors qu’approche la date d’anniversaire de Virginia. Celle-ci, dont le prénom semble vouloir l’absoudre de tout péché et la nimber de pureté, trimballe un traumatisme qui s’est logé quelque part dans son inconscient et ne demande qu’à ressurgir. En proie à d’inquiétantes hallucinations, elle devient à son tour la cible du meurtrier… Ce scénario écrit à quatre mains sert de prétexte à une succession de meurtres qui, à défaut d’être crédibles, s’avèrent excessifs et imaginatifs, chaque arme du crime étant plus improbable que la précédente (de la roue de moto à la paire d’altères en passant par la fameuse brochette qui apparaît sur tous les posters du film). Et si Happy Birthday semble vouloir gentiment surfer sur le succès d’Halloween et Vendredi 13, le lancement du projet précéda ces deux immenses succès, ce que laisse comprendre le gimmick des gants en cuir du tueur dont l’imagerie convoque plus volontiers le giallo italien que le slasher américain.

L’ultime souper

Formellement, Happy Birthday est très soigné. Miklos Lente (Les Espions dans la ville) signe une belle photographie principalement nocturne, Lance Rubin (Motel Hell, la série Dallas) compose un thème principal envoûtant qui sera repris sous forme de chanson pendant le générique de fin et Jack Lee Thompson semble se prêter au jeu avec bonne humeur, même si sa mise en scène assure le service minimum. S’amusant comme un petit fou sur le plateau, le sexagénaire balance volontiers des seaux pleins de faux sang pendant le tournage des meurtres. Du coup, même un coup de tisonnier sur le crâne d’une victime provoque des avalanches d’hémoglobine à l’écran. Abondant dans ce sens, le maquilleur spécial Tiom Burman concocte une cohorte de cadavres spectaculaires pour une scène de banquet final horriblement baroque. Mais le film ne tient guère la route à cause de protagonistes très peu attachants (des gosses de riches idiots au comportement souvent incohérent) et d’un scénario sans finesse. Malgré tous les efforts déployés pour brouiller les pistes, l’identité de l’assassin est facile à deviner, au point qu’elle nous est révélée à mi-parcours du métrage, le « whodunit » se muant dès lors en thriller horrifico-psychologique jusqu’à un climax intense qui boucle la boucle et justifie le titre du film. Mais les producteurs, visiblement conscients du manque de surprise de ce dénouement, décident à la dernière minute d’intégrer un double coup de théâtre invraisemblable en fin de film. Cette chute est certes inattendue, mais elle bascule d’un revers de main tout ce que le scénario essayait de construire et n’a pas une once de crédibilité, laissant le film s’achever de bien étrange manière.

 

© Gilles Penso

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LA ROSE POURPRE DU CAIRE (1985)

Le personnage d’un film d’aventures des années 30 crève l’écran pour déclarer sa flamme à une spectatrice

THE PURPLE ROSE OF CAIRO

 

1985 – USA

 

Réalisé par Woody Allen

 

Avec Mia Farrow, Jeff Daniels, Danny Aiello, Irving Metzman, Dianne Wiest, Van Johnson, Zoe Caldwell, John Wood, Deborah Rush, Edward Herrmann

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION

L’idée de La Rose pourpre du Caire est venue assez rapidement à Woody Allen, qui reconnaît parmi ses sources d’inspiration le Sherlock Jr de Buster Keaton et surtout la pièce « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello. Mais alors qu’il s’isole pour écrire le scénario, il bute à mi-parcours. Le concept initial d’un personnage de cinéma surgissant de l’écran pour déclarer sa flamme à une spectatrice est séduisant, mais comment faire progresser l’intrigue ? Allen ne tient la clé de son scénario que bien plus tard, lorsqu’il comprend qu’il faut faire intervenir l’acteur qui joue le personnage sorti du film. Pour le double rôle du comédien et de son alter-ego fictif, le cinéaste envisage Michael Keaton et commence d’ailleurs le tournage avec lui. Mais si le futur Batman de Tim Burton tire habilement son épingle du jeu, il ne colle pas à l’époque dans laquelle se déroule le film. Visiblement trop « moderne » dans son jeu, il est remercié et remplacé par Jeff Daniels. Le comédien qui s’illustrera plus tard dans Dumb et Dumber, Arachnophie et Pleasantville est de toute évidence le choix idéal, même s’il est alors très peu connu du public, malgré ses prestations dans Ragtime et Tendres passions. Pour le rôle féminin principal, pas d’hésitation : Allen choisit son actrice fétiche Mia Farrow, qu’il a déjà dirigée à trois reprises et qu’il fera tourner encore une dizaine de fois. Il confie même à sa jeune sœur Stephanie Farrow le rôle… de sa sœur à l’écran. Le temps d’une scène conçue comme un clin d’œil, les deux comédiennes évoquent le film Okay America dont le rôle principal est tenu par Maureen O’Sullivan, autrement dit leur propre mère.

Nous sommes en 1935, dans une Amérique frappée par la Dépression. Cecilia (Mia Farrow) gagne modestement sa vie dans un snack tandis que son mari chômeur Monk (Danny Aiello) se complait dans l’oisiveté, quand il ne court pas effrontément les jupons. Pour échapper à ce quotidien morose, Cecilia passe tout son temps libre au cinéma Jewel. C’est ainsi qu’elle regarde pour la cinquième fois consécutive La Rose pourpre du Caire, une aventure romantico-exotique joyeusement dépaysante. Mais au beau milieu de la cinquième séance, Tom Baxter, le héros explorateur de ce long-métrage désuet, la remarque parmi les autres spectateurs. Fasciné, il surgit de l’écran et lui déclare sa flamme. C’est donc à une traversée du miroir que nous convie Woody Allen. Sauf que dans le cas présent, c’est le « Pays des merveilles » qui s’invite dans le monde de l’héroïne, le temps d’un déchirement du voile de la réalité d’autant plus surprenant qu’il est traité avec naturalisme et sobriété, loin de tout effet spectaculaire. Dès lors, le film décrit en parallèle la romance impossible qui se tisse entre Cecilia et Tom Baxter et le désarroi de ses partenaires à l’écran. Coincés au milieu d’un scénario qui n’avance plus, ces derniers s’ennuient et désespèrent, au grand dam des spectateurs qui leur reprochent leur manque d’action. Et tandis que l’on s’affole du côté du studio qui a produit La Rose pourpre du Caire, Gil Shepherd, l’acteur qui incarne Tom à l’écran, intervient pour tenter de raisonner son clone fictif…

L’illusion ou la réalité ?

Particulièrement inspiré, Woody Allen explore toutes les possibilités offertes par ce scénario en perpétuel rebond, promenant sa caméra des deux côtés de ce miroir aux alouettes qu’est l’écran de cinéma. Le jeu du « poisson hors de l’eau » fonctionne à plein régime. Délicieusement candide, Tom Baxter croit que ses billets de banque sont réels, que les voitures roulent sans clé, que chaque baiser doit se terminer par un fondu au noir… Mais Cecilia a-t-elle raison de s’attacher à une illusion ? Ne devrait-elle pas choisir son âme sœur dans la réalité : revenir sagement auprès de son propre époux, voire s’envoler à Hollywood avec le séduisant acteur qui incarne Tom et qui vient lui conter fleurette ? Le symbole de l’illusion perdue prend à l’écran la forme de ce parc d’attraction abandonné où errent les amants impossibles (des séquences tournées dans le Parc Bertrand Island qui venait alors de fermer ses portes). Lorsque Tom est assis dans un train de Grand huit désespérément immobile, on sent bien que cette histoire est sans issue, que ce rêve n’appartient plus à notre monde. Guère optimiste face aux vicissitudes du quotidien, Woody Allen semble pourtant vouloir nous dire que c’est le seul monde possible, et qu’il faut l’accepter tel quel. En ce sens, chacun sera libre d’interpréter le final comme un dénouement triste ou heureux… Baignant son film dans cette ambiance jazz rétro qu’il affectionne tant, justifiée ici par le contexte historique et mise en musique par Dick Hyman, Woody Allen cite souvent La Rose pourpre du Caire comme son film le plus réussi. Nous serions tentés de lui donner raison. Il remportera le BAFTA du meilleur film et du meilleur scénario en 1985, puis le César du meilleur film étranger l’année suivante. Son trio d’acteurs vedettes se retrouvera en 1987 dans Radio Days.

 

© Gilles Penso

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REMO, SANS ARME ET DANGEREUX (1985)

Laissé pour mort, un policier coriace se transforme en agent secret doué de capacités surhumaines

REMO WILLIAMS : THE ADVENTURE BEGINS

 

1985 – USA

 

Réalisé par Guy Hamilton

 

Avec Fred Ward, Joel Grey, Wilford Brimley, J.A. Preston, Kate Mulgrew, Charles Cioffi

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION I POUVOIRS PARANORMAUX

Un an après le succès-surprise de Karaté Kid, Orion Pictures, firme comprenant des cadres dirigeants de United Artists (distributeur mythique de James Bond), surfe opportunément sur la vague en s’intéressant à l’adaptation de la série de romans « The Destroyer » (publiés en France sous le titre « L’Implacable »), qui voient un Maître coréen former des assassins et les fournir à une association secrète. Passif oblige, les membres du studio désirent créer une franchise d’espionnage mettant en scène un 007 prolétaire, anti-héros mal embouché. Ils recrutent logiquement Christopher Wood, l’un des plus généreux scénaristes Bondiens (L’Espion qui m’aimait, Moonraker) et le réalisateur de Goldfinger et Vivre et laisser mourir, Guy Hamilton. Wood gomme les aspects fantasques des livres qui voyaient s’agiter androïdes et savants fous, se concentrant sur le recrutement du héros, flic de choc que l’on fait passer pour mort, puis sur son entraînement à la dure avec Chiun, expert dans l’art ancestral du Sinanju, suivi de sa toute première mission.

Les auditions pour le rôle-titre débutent, voyant débarquer de nombreux spécialistes autoproclamés du Sinanju, ne sachant visiblement pas que la discipline est purement fictive. Le jeune Bruce Willis, alors au début de la série Clair de Lune, passe le casting, puis Ed Harris est pressenti, mais les producteurs lui préfèrent le côté malicieux de Fred Ward, son collègue astronaute de L’étoffe des héros, qui signe un contrat pour trois films et s’impliquera énormément dans les cascades. La tâche est plus ardue lorsqu’il s’agit de trouver celui qui incarnera son mentor : devant l’incapacité de recruter un comédien coréen et malgré la polémique qui en découle, les regards se tournent vers le yiddish Joel Grey, père de Jennifer, oscarisé pour sa prestation dans Cabaret. Ce dernier refuse, se sentant trop éloigné du personnage et n’ayant aucune aptitude martiale. Il changera d’avis face aux compétences de Carl Fullerton, maquilleur émérite ayant œuvré sur la saga Vendredi 13, qui parvient, à l’issue de 4h30 quotidiennes de travail acharné, à le transformer en asiatique de 80 ans (Fullerton récoltera une nomination aux Oscars mais perdra face à l’enfant monstrueux de Mask).

« Tu conduis comme un macaque en rut ! »

Fidèle à la décomplexion des années 80 (on passe sans sourciller du polar urbain à un esprit BD) et propulsé par le score galvanisant de Craig Safan, le film enchaîne des morceaux de bravoure que n’aurait pas reniés Roger Moore : une empoignade vertigineuse sur une Statue de la Liberté en rénovation (séquence imaginée par Hamilton lui-même), une folle poursuite avec des dobermans tenaces, une évasion permise par le diamant dentaire d’un homme de main, l’invention du « bullet time » bien avant Matrix, une marche sur l’eau qui flirte avec le fantastique et une escapade forestière aux allures guerrières magnifiée par la photographie granuleuse d’Andrew Laszlo, le chef opérateur de Rambo et Sans retour (déjà avec Ward). L’action trépidante n’empêche pas un humour omniprésent, à travers la décontraction de Remo (loués soient la VF et Yves Rénier, qui rendra tout aussi cool par la suite Crocodile Dundee ou le James Woods de Vampires) et ses rapports aussi houleux qu’hilarants avec Chiun, tueur impitoyable fan de soap opera. Ces chien et chat au grand cœur ne cessent de s’éreinter à coup de punchlines dévastatrices (« Tu bouges comme une guenon enceinte », « Tu conduis comme un macaque en rut »), et leur relation ambiguë se teinte progressivement d’une émotion palpable, élevant quasiment ce rapport père/fils à la hauteur de l’amitié respectueuse de Mickey Goldmill et Rocky Balboa. Ce coup d’éclat ne rencontrera pas son public, tuant dans l’œuf les épisodes prévus et une série dérivée dont seul subsiste un pilote réalisé par Christian I. Niby II (fils du metteur en scène de La Chose d’un autre monde), avec Jeffrey Meek et Roddy McDowall. Une injustice de taille, quelque peu rattrapée avec le temps, Remo étant devenu culte en vidéo et à la télévision. On attend cependant toujours une édition française de cette perle rare, proche dans son ton iconoclaste, son métissage d’influences et son héros dépassé par les mystères orientaux, d’un autre triste échec au box-office, Les Aventures de Jack Burton dans Les griffes du Mandarin.

 

© Julien Cassarino

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NEKROMANTIK (1987)

Le réalisateur allemand Jörg Buttgereit utilise le prétexte de la nécrophilie pour composer un film d’horreur poisseux au parfum de scandale

NEKROMANTIK

 

1987 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Jörg Buttgereit

 

Avec Bernd Daktari Lorenz, Beatrice Manowski, Harald Lundt, Colloseo Schulzendorf, Henri Boeck, Clemens Schwender

 

THEMA MORT

En s’attaquant frontalement au thème complexe de la nécrophilie, le réalisateur allemand Jörg Buttgereit n’avait pas pour objectif la moindre étude psychologique, pas plus qu’il ne se souciait d’en saisir les implications morales ou pathologiques. Si Nekromantik peut être appréhendé comme une chronique du mal-être et de l’exclusion, le cinéaste avance ses arguments sans la moindre quête de subtilité. Son but principal est manifeste dès les premières minutes du métrage : choquer les spectateurs. D’ailleurs, le texte qui ouvre le film fait plus office d’accroche publicitaire que de véritable avertissement. « Attention », y lit-on, « ce film peut être considéré comme très offensant et ne doit pas être montré à des mineurs !!! » (avec trois points d’exclamation). En quelques minutes, le ton est donné : une femme urine en très gros plan dans la campagne, puis rejoint son compagnon en voiture, juste avant un accident brutal qui les laisse dans un piteux état, lui énucléé, elle coupée en deux et les viscères à l’air. Le choc que pourrait susciter une telle entrée en matière est considérablement amenuisé par l’amateurisme de la mise en forme : un tournage au format super-8, des cadrages hésitants, une lumière déficiente, un montage approximatif, une musique synthétique affreuse…

Les « héros » de Nekromantik sont Rob et Betty, un couple amoureux des cadavres… au sens propre. Rob (incarné par Daktari Lorenz, également co-compositeur de la bande originale et co-créateur des effets spéciaux) travaille dans une entreprise chargée de nettoyer les scènes d’accidents, ce qui lui permet de ramener chez lui des morceaux d’organes pour les immerger dans le formol et les collectionner. Un jour, il rapporte un cadavre décomposé et gluant à souhait, à la grande joie de Betty qui se met à palper langoureusement sa peau flétrie et son œil saillant. Bientôt, elle fait l’amour avec lui, un tuyau coiffé d’un préservatif remplaçant son pénis défaillant ! Conscient qu’il tient là l’une des scènes emblématiques de son film, Buttgereit ne nous épargne aucun détail sordide (tout le monde se lèche, l’œil décomposé est gobé puis replacé dans son orbite d’un coup de langue) et croit en décupler l’impact en utilisant une ritournelle romantique au piano et des effets de ralenti particulièrement hideux.

Onirisme macabre et gore grand-guignolesque

Le jour où Rob est renvoyé, Betty le quitte et son équilibre mental, déjà très vacillant, s’effondre définitivement. Pour déranger son public, le cinéaste s’en donne à cœur joie : l’onirisme macabre (un cadavre semi-décomposé sort d’un sac plastique et s’amuse à envoyer une tête coupée à une jeune femme comme s’il s’agissait d’un ballon), le gore grand-guignolesque (un homme décapité d’un coup de pelle en pleine mâchoire), les délires horrifiques en tout genre (Rob massacre son chat, l’éventre et se frotte le corps avec ses entrailles) et même le snuff (les flash-backs du lapin égorgé et écorché). Le summum est atteint avec un climax sans retenue où la semence et le sang éclaboussent l’écran sans la moindre retenue, Eros et Thanatos s’accouplant en une excessive orgie finale. Buttgereit aura finalement atteint son but : créer l’événement et muer son délire en œuvre culte auprès d’une petite communauté de fans hardcore. Projeté au cinéma de manière relativement confidentielle pendant deux ans, à une époque où le mur de Berlin est encore debout, Nekromantik aura maille à partir avec la censure, ce qui n’empêchera pas son réalisateur d’en initier dans la foulée une suite encore plus provocante.

 

© Gilles Penso

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GODZILLA CONTRE SPACE GODZILLA (1994)

Godzilla affronte une version mutante de lui-même née d’une de ses propres cellules irradiée par des rayons cosmiques

GOJIRA TAÏ SUPESUGODZILLA

 

1994 – JAPON

 

Réalisé par Kensho Yamashita

 

Avec Megumi Odaka, Jun Hashizume, Zenkichi Yoneyama, Akira Emoto, Towako Yoshikawa, Yosuke Saito, Kenji Sahara

 

THEMA DINOSAURES I ROBOT I SAGA GODZILLA

Redoublant d’imagination et d’inventivité, les scénaristes de la Toho s’amusent, depuis la résurrection de Godzilla en 1984, à lui opposer des ennemis mixant les monstres de la première série (Ghidrah, Mothra, Mecha-Godzilla) et de toutes nouvelles créations, comme c’est le cas ici. Au début du film, scientifiques et militaires se sont mis en tête de régler le « problème Godzilla », mais en optant pour deux solutions incompatibles. La première consiste à prendre le contrôle du dinosaure par télépathie. La seconde vise son élimination pure et simple, à l’aide d’une invention prodigieuse baptisée Mogera. Héritée des dessins animés Transformers, cette machine prend tour à tour les allures d’un vaisseau spatial ou d’un robot bipède empruntant sa morphologie à celui de Prisonnières des Martiens. Elle peut aussi se diviser en deux, une moitié se muant en bombardier futuriste, l’autre en tank-foreuse. Godzilla, lui, ne fait son apparition qu’au bout de vingt minutes de film, surgissant de l’océan de fort majestueuse manière, sa queue ondulant comme un serpent de mer, sa petite gueule carnassière hurlant au sommet de sa colossale stature.

Quarante ans après sa naissance, le saurien nippon n’a rien perdu de sa superbe, aidé par un relookage accentuant sa bestialité. On ne peut pas en dire autant, hélas, de son fils, un baby Godzilla rondouillard et anthropomorphe à peu près aussi grotesque que celui de La Planète des monstres, qui fait ici de la figuration en sautillant joyeusement. Le scénario prend une nouvelle tournure lorsqu’une jeune médium a une vision de Mothra, le papillon géant, et des Alienas, les deux jumelles miniatures qui l’accompagnent. Celles-ci lui révèlent qu’il faut protéger Godzilla, car lui seul pourra sauver la Terre du péril qui la menace. Effectivement, un nouveau monstre surgit cosmos et sème la terreur. Sorte de sosie agressif de Godzilla, il a le dos hérissé de cristaux spatiaux et possède un gigantesque pouvoir de destruction. Son origine est des plus curieuses : il serait en effet né d’une cellule de Godzilla, envoyée dans l’espace lors d’un combat précédent, absorbée par un trou noir et irradiée par une explosion d’étoiles. Il s’agit donc d’un clone cosmique de notre bon vieux dinosaure, qui répond en toute logique au nom de Space-Godzilla.

L’art de la démesure

Au cours du premier combat opposant le Roi des Monstres et son alter-ego maléfique, baby Godzilla est sérieusement blessé. Godzilla n’a dès lors plus qu’une idée en tête : éliminer cette menace spatiale. D’où un titanesque pugilat final, au beau milieu des buildings d’une île japonaise vouée au carnage massif. Mogera prête main forte à Godzilla pour éradiquer ce monstre tenace, qui s’abrite derrière un champ de force en forme de cristaux. Comme toujours, le scénario n’exclut ni la naïveté extrême, ni les incohérences. Mais le charme opère toujours, grâce à une mise en scène ne reculant devant aucune démesure et à des effets spéciaux volontiers spectaculaires. Quant à la partition emphatique de Takayuki Hattori, elle dramatise à outrance chaque séquence en empruntant ses accents symphoniques aux plus grands : John Williams, John Barry et Jerry Goldsmith, rien que ça !

 

© Gilles Penso

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LA VAMPIRE NUE (1969)

Un faux film de vampires dans lequel Jean Rollin ne recule devant aucune situation absurde pour assouvir son goût conjoint de l’épouvante et de l’érotisme

LA VAMPIRE NUE

 

1969 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Caroline Cartier, Maurice Lemaitre, Olivier Martin, Ly Lestrong, Bernard Musson, Jean Aron, Ursule Pauly

 

THEMA MUTATIONS I SAGA JEAN ROLLIN

La Vampire nue figure indiscutablement parmi les films les plus incohérents, les plus mal fichus et les plus involontairement drôles de toute la carrière de Jean Rollin, ce qui n’est pas peu dire. En résumer le scénario relève déjà de la gageure. Le héros est un jeune fils à papa du nom de Pierre Radamante. Alors qu’il se promène une nuit sur l’île Saint-Louis, en plein Paris, il tombe nez à nez avec une magnifique jeune fille, nue sous sa toge rouge transparente, et traquée par des individus affublés de masques d’animaux (un clin d’œil au Judex de Georges Franju ?) qui finissent par lui tirer dessus. De retour chez lui, où il se prélasse auprès de deux sœurs jumelles qui semblent jouer le rôle de domestiques sexuelles dans la maison (!), Pierre finit par découvrir que son père, Georges Radamante, est directement concerné par les étranges événements de la nuit précédente. En effet, celui-ci a constitué une secte d’adorateurs de la jeune femme en rouge, qui s’avère immortelle et est donc considérée comme une déesse. Ça commence donc assez fort. Et ce n’est que le début…

Au cours de cérémonies étranges, les membres de la secte se suicident et la belle se repaît de leur sang. Car Radamante senior est persuadé qu’il s’agit d’une femme vampire et entend bien percer le secret de son immortalité. Pour y parvenir, il analyse régulièrement son sang, espérant pouvoir l’accoupler avec un autre vampire. Il s’est donc adjoint les services de deux savants qui, comme le spectateur, ne comprennent pas grand-chose à ce qui se passe. Transférant ses activités depuis son hôtel particulier jusqu’à un grand château en pleine campagne, Radamante doit bientôt faire face à des dizaines d’individus bizarres, vêtus de capes blanches ou torse nu selon la fantaisie du costumier. Ils réclament la jeune fille car elle est l’une des leurs. Et effectivement, eux aussi sont insensibles aux balles. Il s’avère finalement (coup de théâtre incroyable, roulement de tambour) que tous ces immortels ne sont pas des vampires mais des mutants, censés représenter le prochain stade de l’évolution de l’humanité.

Les mutants sont parmi nous

L’absurdité du scénario le dispute à l’indigence des dialogues et l’amateurisme de l’ensemble des comédiens, incapables de prononcer une seule réplique sans jouer faux. Le film contient son quota de filles dénudées, qui se trémoussent régulièrement sans faire avancer l’intrigue d’un pouce. Le scénario est d’ailleurs tellement succinct que Jean Rollin est obligé d’accumuler les séquences interminables de traversées des corridors ou des descentes et montées d’escaliers en temps réel pour combler les vides. Parmi les moments les plus grotesques de cette Vampire nue, on gardera en mémoire ces suicides où les comédiens collent un pistolet en plastique sur leur tempe puis s’écroulent en mimant la mort, ou encore la « cascade » des jumelles qui dévalent lamentablement un grand escalier. Mais la palme revient sans conteste au plan final, où le chef des mutants regarde la caméra, dans sa belle cape blanche, et récite sans conviction un texte annonçant l’ère future des mutants sur la Terre. Ceux qui considèrent Plan 9 From Outer Space ou Robot Monster comme des candidats possibles à l’élection du plus mauvais film de tous les temps devraient tout de même jeter un coup d’œil à cette Vampire nue, qui a toutes les chances de figurer au palmarès.

 

© Gilles Penso

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SCHLOCK (1973)

John Landis met en scène – et interprète – un monstre velu qui sème la panique pour assouvir son appétit insatiable de bananes

SCHLOCK

 

1973 – USA

 

Réalisé par John Landis

 

Avec John Landis, Saul Kahan, Eliza Garrett, Joseph Piantadosi, Eric Allison, Enrica Blankey, Charles Villiers, Forrest J. Ackerman, John CHambers

 

THEMA YÉTIS ET CHAÎNONS MANQUANTS

Bien avant Les Blues Brothers, Le Loup-garou de Londres et Un Fauteuil pour deux qui lui vaudront la célébrité, John Landis, à peine âgé de 21 ans, écrivait et réalisait cette parodie simiesque témoignant déjà de sa cinéphilie sans borne. Très motivé, le jeune touche à tout (cumulant à l’époque les postes de coursier, assistant réalisateur, cascadeur ou assistant de production) réunit un très modeste budget de 60 000 dollars en sollicitant sa famille et ses amis. Le schlock qui donne son nom au film est un chaînon manquant entre l’homme et le singe, que Landis lui-même interprète sous un costume signé Rick Baker, futur génie des effets spéciaux de maquillage. La bête surgit un beau jour de sa caverne et sème la panique dans son entourage, tellement avide de bananes qu’elle ne recule devant aucun meurtre pour s’en procurer. Le film commence d’ailleurs par un long travelling révélant des centaines de corps de jeunes gens gisant sur le sol d’un quartier pavillonnaire. La presse appelle cette hécatombe les « banana murders » (les victimes sont en effet couvertes de peaux de banane). Aussitôt, la télévision locale organise un jeu télévisé baptisé « body count contest ». Après avoir occis 799 personnes en trois semaines, le schlock tombe amoureux de Mindy, une belle adolescente aveugle qui le prend de prime abord pour un grand chien velu. Il l’emmène bientôt jusque sur les toits de la ville d’où l’armée, très motivée, s’efforce de le déloger.

John Landis connaissant ses classiques, Schlock se moque allègrement – mais non sans un respect touchant – de King Kong (dont une photo se glisse parmi les portraits robots établis par la police) et de Monsieur Joe (qui apparaît sur un cliché chez un spécialiste des singes), tout en rendant hommage à d’autres classiques du fantastique, notamment les trois premiers Frankenstein d’Universal (la petite fille au bord de l’eau, l’aveugle), 2001 l’odyssée de l’espace (le schlock qui brandit un os pour briser une vitre de magasin) ou encore Danger planétaire et Les Monstres de l’île en feu (qui jouent en double-programme dans un cinéma où se réfugie le monstre). Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, le jeune réalisateur passe également à la moulinette bon nombre de ses concitoyens (lorsque le schlock se faufile parmi les curieux, une femme outrée lui dit au sévèrement : « allez chez le coiffeur, trouvez-vous du travail ! »). Landis règle aussi leurs comptes aux programmes télévisés américains, qui seront la cible de son second long-métrage, le fameux Hamburger Film Sandwich (où un autre primate sèmera une belle panique). Toute l’action du film est d’ailleurs commentée par un animateur télé souriant et bien peigné.

Délires tous azimuts

Au détour du casting, le fan reconnaît deux figures incontournables du cinéma fantastique : Forrest J. Ackerman, éditeur de la revue « Famous Monsters », dans le rôle d’un spectateur avide de pop-corn, et John Chambers, créateur des maquillages de La Planète des singes, incarnant le capitaine de la Garde Nationale. Film aux inspirations multiples, Schlock accumule les gags nonsensiques, quelque part à mi-chemin entre le trio Zucker/Abrahams/Zucker (les dialogues absurdes débités avec un sérieux imperturbable), les Monty Pythons, Tex Avery et même un soupçon du Louis de Funès de Fantomas (le commissaire qui donne des instructions à ses hommes avec des coups de sifflet stridents). Quelques situations traînent certes en longueur (la scène un peu interminable dans le cinéma) et  l’on sent que le rythme mériterait de temps en temps d’être resserré. Mais le film est frais, drôle, impertinent, et témoigne d’une folle liberté non encore entravée par le système des studios hollywoodiens. Du coup, on en vient à regretter que l’imaginaire Son of Schlock, annoncé « prochainement » à la fin du film, n’ait jamais été réalisé.

 

© Gilles Penso

 

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IT FOLLOWS (2014)

Après avoir couché avec son petit ami, la jeune Jay est poursuivie par une entité maléfique pouvant changer d’apparence…

IT FOLLOWS

 

2014 – USA

 

Réalisé par David Robert Mitchell

 

Avec Maika Monroe, Lili Sepe, Jake Weary, Keir Gilchrist, Greg Hannigan, Olivia Luccardi, Daniel Zovatto

 

THEMA MORT

Depuis la sortie de Scream et son approche « méta », les néo-slashers se sont sentis obligés de jouer avec les codes du genre pour lui prouver leur allégeance et flatter un public supposé connaisseur. Il est ainsi de bon ton pour les réalisateurs de citer à tour de bras Halloween, La Dernière maison sur la gauche et ou Les Griffes de la nuit. Malgré ces bonnes intentions, le 21ème siècle n’avait pas encore accouché d’une nouvelle œuvre digne de figurer au rang de classique du slasher jusqu’à la sortie de It Follows en 2014. Rien ne semble pourtant le distinguer des formules dérivatives habituelles, sur le fond comme sur la forme : Eros et Thanatos sont toujours au rendez-vous, mais contrairement aux nombreuses itérations de Halloween ou Vendredi 13, leur fatale alliance ne fait pas ici partie du sous-texte mais constitue la trame principale. Un peu comme si David Robert Mitchell revenait aux fondements de nos peurs existentielles plutôt que d’en reprendre les formes métaphoriques utilisées habituellement dans l’horreur. Bien qu’il ne s’agisse que de son second film, le réalisateur n’est pourtant pas un jeunot, puisqu’il est âgé de 40 ans au moment de la sortie de It Follows. Le recul lié à sa maturité lui permet de dresser une peinture réaliste de l’adolescence, loin des clichés des pom-pom girls et des joueurs de football du teen-cinéma. Il teinte aussi son film d’une mélancolie ne pouvant que provenir des réflexions d’un quadragénaire puisant dans ses propres souvenirs. De ce fait, l’influence du cinéma de John Carpenter (Cinemascope et musique synthétique de rigueur) tient plus de la filiation assumée que de la simple émulation servile d’un fan-boy.

David Robert Mitchell ouvre le film par un effet de mise en scène qui ponctuera le film : un lent panoramique circulaire à 360 degrés dans un lieu anodin, provoquant une insécurité sourde pour le spectateur qui guette la moindre anomalie sous le calme apparent. La première séquence est aussi sobre qu’efficace : respectant le cahier des charges du slasher classique, l’action démarre sans aucune forme d’introduction avec une jeune fille fuyant un poursuivant invisible. Nous la retrouverons morte une minute plus tard, dans une posture défiant les règles élémentaires de l’anatomie. La véritable héroïne, Jay (Maike Monroe), est introduite dans la scène suivante comme la parfaite innocente victime. Classique. Sauf que Jay et ses amis ne sont pas des adolescents « cool ». Mitchell montre l’oisiveté érigée en mode de vie dans ce quartier résidentiel de la banlieue de Détroit ou tout parait immuable, hors du temps. D’ailleurs, nous ne savons pas en quelle année le film se passe, la direction artistique brouillant habilement les pistes en mêlant des éléments des années 70 jusqu’aux années 2000. Jay a un petit ami avec qui elle se rend au cinéma le soir même. Pendant la séance, celui-ci aperçoit une fille que Jay jure ne pas voir et lui demande de quitter la salle. Le lendemain, après avoir couché avec Jay, il lui avoue lui avoir transmis une malédiction : Elle sera désormais poursuivie par une « chose » pouvant prendre l’apparence de n’importe qui pour la tuer. Le seul moyen de s’en débarrasser est de la transmettre à son tour en couchant avec quelqu’un d’autre. Si elle ne le fait pas, la chose la poursuivra sans relâche… Tout le talent de Mitchell est de ne jamais chercher à faire plus compliqué que nécesssaire. Si ses personnages sont décrits avec un réel souci d’économie, ils n’en sont que d’autant plus crédibles. Quant au récit, il avance au même rythme que la Mort qui marche à la poursuite de Jay – lentement mais surement ! Il se dégage une certaine forme de langueur tout au long du film, qui préfère à l’habituel tour de montagne russe l’installation d’une ambiance délayée dans le temps.

La Mort aux trousses

La mise en scène semble avoir été pensée dans son entièreté : Mitchell cadre toujours Jay en plein centre de l’image, dégageant les côtés du cadre pour créer un sentiment anxiogène.  Car si cette « distance de sécurité » devrait nous permettre d’anticiper toute intrusion de la Mort dans le cadre, elle développe aussi une forme de paranoïa chez le spectateur, qui participe de façon presque interactive au récit en scrutant en permanence les arrière-plans. Le moindre figurant traversant la rue devient suspect. L’usage systématique du grand angle en extérieur ne fait qu’augmenter la taille de l’espace à surveiller. Il écrase aussi nos héros dans un environnement trop grand pour eux, une métaphore visuelle d’un monde dans lequel ils n’ont pas encore pris leurs marques. Cette opposition constitue d’ailleurs le thème central de It Follows. La relation sexuelle, rite de passage symbolique à l’âge adulte, est associée à la prise de conscience de sa propre mortalité et déclenche le compte-à-rebours inéluctable de la vie/mort. Car l’entité qui poursuit Jay, même si elle n’est jamais désignée comme telle, symbolise la Grande Faucheuse. Touchant à l’œdipe, elle prendra même l’apparence de la mère d’un voisin qui en sera temporairement la cible. Les dialogues sont aussi riches de sens : lors de leur sortie au cinéma, le petit ami de Jay, se sachant poursuivi avant d’avoir pu coucher avec elle, observe un petit garçon avec ses parents et explique qu’il aimerait « être à sa place car il a encore toute la vie devant lui ». C’est cette angoisse de mort et son inéluctabilité qui constituent la véritable menace d’It Follows. Autre image édifiante : après avoir échappé une première fois à ce Terminator freudien, Jay trouve refuge dans un parc pour enfants où elle reprend ses esprits, assise sur une balançoire. Mais elle doit continuer d’avancer avec – littéralement – la Mort aux trousses. Et lorsque ses amis décident de fuir en voiture pour gagner du temps, ils traversent des quartiers de Détroit désolés, délabrés, peuplés de sans-abris. Une ville fantôme, vision horrifique du monde réel – le monde adulte – hors de la bulle que constituait leur banlieue pour classe moyenne. David Robert Mitchell réussit son pari d’instaurer un malaise sur la longueur plutôt que de jouer sur les effets-chocs. Cerise sur le gâteau, il parvient à clore son histoire de façon cohérente et satisfaisante, là où la résolution de nombreux films d’horreur les fait dégringoler avant d’atteindre leur pinacle.

 

© Jérôme Muslewski

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