QUAND LA TERRE S’ENTROUVRIRA (1965)

Une expérience visant à atteindre le magma du centre de la terre provoque un monstrueux cataclysme

CRACK IN THE WORLD

 

1965 – USA

 

Réalisé par Andrew Marton

 

Avec Dana Andrews, Alexander Knox, Janette Scott, Kieron Moore, Peter Damon, Jim Gillen, Gary Lasdun, Alfred Brown, Mike Steen

 

THEMA CATASTROPHES

En 1965, Andrew Marton était déjà un vieux de la vieille, un routard ayant réalisé une bonne trentaine de longs-métrages, dont Les Mines du roi Salomon, et ayant participé à bon nombre d’œuvres épiques telles que Ben-Hur, Cléopâtre, Les 55 jours de Pékin ou encore Le Jour le plus long. S’atteler à un film catastrophe n’était donc guère un défi insurmontable pour le cinéaste, lequel eut l’opportunité d’intégrer à son équipe le très talentueux Eugène Lourié, réalisateur du Monstre des temps perdus et officiant ici comme chef décorateur et superviseur des effets spéciaux. Entièrement tourné en Espagne, Quand la Terre s’entrouvrira raconte les expériences pour le moins audacieuses du docteur Stephen Sorenson (Dana Andrews). En quête d’une source d’énergie susceptible d’apporter des ressources inépuisables aux humains et de les mettre à l’abri du besoin, il projette d’utiliser une fusée équipée d’une tête thermonucléaire pour percer la croûte terrestre et atteindre le magma. Le projet n’est pas sans risques, et le principal opposant de Sorenson est Ted Rampion (Kieran Moore), qui conteste sa théorie depuis le début. Démonstration à l’appui, il décrit en miniature les effets dévastateurs que pourrait provoquer une telle explosion.

Il se trouve que Ted est l’ancien élève de Sorenson, mais aussi l’ex-petit ami de sa femme Maggie (Janette Scott). D’où un triangle amoureux conventionnel dont le scénario se serait bien passé, mais qui n’entache guère les qualités générales du film. D’autant que les comédiens sont franchement convaincants. Une fois qu’il a obtenu le feu vert du gouvernement, Sorenson ignore les mises en gardes de  son rival et envoie sa fusée dans les entrailles de la terre, déclenchant bientôt une bombe atomique d’une puissance de dix mégatonnes. Comme on pouvait s’y attendre, l’expérience vire rapidement à la catastrophe, creusant une gigantesque fissure à la surface du globe qui n’en finit plus de progresser et de croître, engloutissant tout sur son passage.

L’apocalypse

Pour visualiser le désastre, le film met à contribution quelques images d’archives d’éruptions volcaniques, mais aussi et surtout de très belles maquettes qui rivalisent avec les meilleurs travaux de Derek Meddings (Les Sentinelles de l’air) et Eiji Tsuburaya (Godzilla). Du coup, les destructions, séismes, éboulements et autres coulées de lave prennent une tournure monstrueusement photogénique. Andrew Marton ne ménage d’ailleurs pas ses efforts pour mettre en place d’efficaces séquences de suspense, notamment la descente dans le cratère qui vise à faire exploser une autre bombe sensée stopper la progression de la fissure, ou la course avec le train sur le pont qui menace de s’écrouler. Les dernières images sont apocalyptiques, dans la mesure où la catastrophe, impossible à enrayer, arrache à la croûte terrestre un gigantesque bloc qui se projette dans l’espace et se mue en nouvelle lune. Et lorsque le couple de survivants, blême, contemple le crépuscule de ce nouveau monde comme de nouveaux Adam et Eve, on réalise que cette variante sur le thème classique de l’apprenti-sorcier a pris une dimension littéralement biblique.

 

© Gilles Penso

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LE VOYEUR (1960)

Michael Powell met en scène un tueur psychopathe qui filme l’agonie de ses victimes

PEEPING TOM

 

1960 – GB

 

Réalisé par Michael Powell

 

Avec Karlheinz Böhm, Moira Shearer, Anna Massey, Maxine Audley, Brenda Bruce, Miles Malleson, Esmond Knight

 

THEMA TUEURS I CINÉMA ET TÉLÉVISION

Mark Lewis, jeune opérateur de cinéma, est un garçon névrosé. Reporter amateur, cinéphile et collectionneur de bouts de films, son œil est toujours à l’affût. Mais son penchant pour le voyeurisme et les images fortes le pousse à provoquer lui-même des mises en scène horribles. A cet effet, il filme les assassinats qu’il commet sur des jeunes femmes en leur perçant la gorge avec le pied acéré de sa caméra 16 mm. Grâce à un miroir parabolique placé au-dessus de l’objectif, les victimes se voient mourir, et c’est leur réaction que Mark cherche à capter. Ce mode opératoire sanglant s’exerce exclusivement envers les femmes dont la profession les amène à s’offrir au regard des autres : une prostituée, une starlette exhibitionniste, un mannequin… Contemporain de Psychose, Le Voyeur est un film d’autant plus troublant que son tueur psychopathe – à l’instar de Norman Bates – s’avère timide et attachant. Michael Powell confie ce rôle délicat à Carl Boehm, que le grand public connaissait alors pour son rôle d’archiduc François-Joseph dans Sissi l’impératrice. Si les meurtres sont montrés crument sans chercher à évacuer leur violence primaire, l’une des scènes les plus fortes est probablement celle de la projection du vieux film dans lequel Mark, enfant, est terrorisé par son père (incarné par Michael Powell lui-même). Ce dernier étudie ses réactions face à la peur, jetant par exemple un gros lézard vivant dans son lit.

L’approche du genre horrifique pour laquelle opte Le Voyeur est de nature principalement psychologique. Pour autant, certains aspects du métrage se rattachent au genre sous une forme plus « récréative ». La caméra de Mark par exemple, dont le pied se transforme en pic acéré et le flash en miroir déformant reflétant le visage de la victime, est une trouvaille diabolique qui n’aurait pas dépareillé dans l’excessif Crime au musée des horreurs de Arthur Crabtree, sorti sur les écrans l’année précédente. Par ailleurs, Michael Powell ne s’interdit pas un certain humour grinçant, en particulier lors des scènes montrant l’envers du décor des prises de vues en studio, traitées volontiers sous le jour caricatural. Témoin ce gag macabre qui survient lorsqu’une comédienne en plein tournage de film découvre le cadavre d’une des victimes de Mark dans une malle.

Plus dure sera la chute

Malgré ces écarts, le climat du Voyeur demeure sans cesse oppressant, l’anxiété augmentant en même temps que le volume sonore des hurlements qu’écoute le psychopathe pendant le climax, ceux qu’il poussait lui-même lorsqu’il était enfant et qu’il a conservés sur des bandes enregistrées. Troublant exercice de mise en abîme, Le Voyeur provoqua une prévisible levée de boucliers du côté de la presse britannique, exhalant dès sa sortie un amer parfum de scandale. Retiré des salles de cinéma anglaises au bout de cinq jours seulement et interdit pendant plusieurs années, Le Voyeur n’eut pas la popularité qu’il méritait et ne fut redécouvert que tardivement. Powell, hélas, ne se remit jamais vraiment de l’accueil glacial réservé à son film. Après avoir été l’un des cinéastes les plus prestigieux d’Hollywood dans les années 40 et 50 (Le Voleur de Bagdad, Le Narcisse noir, Les Chaussons rouges, Les Contes d’Hoffmann sont autant de classiques impérissables), il acheva sa carrière de manière relativement anonyme.

 

© Gilles Penso

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HARRY POTTER ET LES RELIQUES DE LA MORT 1ère PARTIE (2010)

Languissant, erratique, indécis, cet avant-dernier long-métrage consacré au sorcier à lunettes avance à pas de fourmis…

HARRY POTTER AND THE DEATHLY HALLOWS: PART 1

 

2010 – USA / GB

 

Réalisé par David Yates

 

Avec Daniel Radcliffe, Rupert Grint, Emma Watson, Ralph Fiennes, Helena Bonham Carter, Jason Isaacs, David Thewlis, Alan Rickman, Brendan Gleeson, Bill Nighy

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I SAGA HARRY POTTER

Pour clore sur une note flamboyante la saga cinématographique Harry Potter, il aurait fallu la vision d’un cinéaste à la personnalité forte et au style marqué. Après tout, la franchise s’était amorcée avec la volonté affirmée de profiter de la patte de réalisateurs aux univers bien distincts (Chris Columbus, Alfonso Cuaron, Mike Newell). Mais depuis l’épisode 5, David Yates a la main mise sur les aventures du sorcier à lunettes et ne quitte plus le siège du metteur en scène. Par habitude, par confort ou par paresse, le studio Warner ne cherche pas à le remplacer. Il est pourtant manifeste que ce technicien solide mais interchangeable ne parvient pas à se départir d’une réalisation télévisuelle sans âme, malgré les moyens colossaux mis à sa disposition. Il ne faut donc pas s’attendre à beaucoup d’éclat dans cet opus qui, une fois n’est pas coutume, ne mettra jamais les pieds entre les murs de Poudlard. Nos protagonistes sont désormais de jeunes adultes, le Mal s’est insinué partout et la résistance s’organise loin des bancs d’école. C’est en effet un peu partout dans le monde que Harry, Ron et Hermione vont tenter de mettre la main sur les horcruxes, des objets d’apparence banale dans lesquels le redoutable Voldemort a caché des morceaux de son âme tourmentée. Les détruire reviendrait à le mettre hors d’état de nuire pour de bon. Mais comment les trouver ?

Harry Potter et les reliques de la mort 1ère partie prend une forme inattendue. Non seulement le rituel des cours de Poudlard n’a plus lieu, mais en outre nos héros sont poussés par une fuite en avant permanente. En cavale face à une autorité fasciste représentée par les apôtres de Voldemort, ils sont presque devenus les héros d’un road movie sans voiture, leurs déplacements se déroulant par téléportation – ou plutôt par « transplanage » d’une étape à l’autre de leur parcours initiatique. L’entame du film laisse imaginer un spectacle inédit et palpitant. Il y a d’abord la noirceur extrême de ce prologue, où le super-vilain malsain incarné par Ralph Fiennes torture et tue une de ses captives avant de la livrer en pâture à un serpent géant ; puis cette scène d’action teintée d’humour où la plupart des alliés d’Harry Potter imitent ses traits pour mieux tromper l’ennemi ; ou encore cette séquence de suspense habile située dans les locaux du ministère de la magie, mué en administration totalitaire digne de 1984 ou Brazil. Tous ces moments laissent planer beaucoup d’espoirs… lesquels s’évaporent lorsque l’intrigue se met à patiner jusqu’à s’engouffrer dans une langueur d’un ennui mortel. Car à mi-parcours, il ne se passe quasiment plus rien dans ce scénario anémique que Steve Kloves s’efforce de dynamiser artificiellement (Ron et Hermione se disputent, Ron et Hermione se réconcilient) jusqu’à plonger les protagonistes dans des situations embarrassantes (il faut voir Harry qui fait danser Hermione avec autant de grâce que Tobey Maguire dans Spider-Man 3 !).

Une désespérante absence de péripéties

Face à cette désespérante absence de péripéties, on en vient légitimement à se poser la question de la pertinence d’avoir coupé en deux le dernier roman de la saga. Si le pavé de J.K. Rowling pèse son poids (plus de 800 pages tout de même), il y avait clairement moyen de resserrer le récit pour en extraire la substantifique moelle sans s’encombrer de tout ce « gras » superflu. Évidemment, les motivations du studio sont claires : produire deux films au lieu d’un seul permettra de multiplier par deux les bénéfices. Il ne s’agit pas de stopper trop tôt le remplissage des tiroir-caisse ! David Yates n’est donc pas le seul à blâmer pour l’édifiante transparence de cet opus, et le changement de compositeur n’arrange rien. La partition d’Alexandre Desplat a certes plus de finesse et d’élégance que celles de Nicolas Hopper, mais à force de vouloir s’écarter du style de John Williams, l’identité musicale de la saga finit par s’évaporer. Fort heureusement, la seconde partie de ces Reliques de la mort saura redresser la barre de justesse.

 

© Gilles Penso

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HUMONGOUS (1982)

Le réalisateur du Bal de l’horreur lâche sur un groupe de jeunes vacanciers un cannibale psychopathe et bestial

HUMONGOUS

 

1982 – CANADA

 

Réalisé par Paul Lynch

 

Avec Janet Julian, David Wallace, John Wildam, Janet Baldwin, Joy Boushel, Layne Coleman, Shay Garner, Page Fletcher

 

THEMA CANNIBALES

Après avoir surfé sur la vague de La Nuit des masques et de Vendredi 13 avec son Bal de l’horreur en 1980, Paul Lynch se frotte cette fois-ci au survival. Il livre ainsi cet étrange Humongous, dont le titre évoque Anthropophagous et dont le postulat de départ emprunte quelques éléments à La Colline a des yeux, Délivrance et même aux Entrailles de l’enfer, ce qui ne l’empêche pas pour autant de posséder sa propre originalité. Au début du film, une jeune femme fortunée est violée par un des invités d’une réception qu’elle donne dans son manoir, au beau milieu d’une île sauvage. Le viol étant filmé du point de vue de la victime, l’impact de la séquence est assez fort. La jeune femme est laissée dans un état d’hébétude, et tandis que son agresseur passablement éméché s’apprête à prendre la poudre d’escampette, il est attaqué par les chiens de sa victime qui le mettent en pièce et le dévorent. Trente-six ans plus tard, Eric, son frère Nick, leur sœur Clara et deux amies embarquent à bord d’un yacht afin de profiter d’une agréable journée en mer. Nous retrouvons là l’archétype caricatural des adolescents idiots et hilares prompts à se muer en viande hachée dans maints films d’horreur des années 80, à grand renfort d’humour gras et de blagues potaches.

Au milieu du voyage, un épais voile de brume enveloppe les cinq amis. C’est alors que le groupe recueille un homme en détresse sur son bateau en panne. Ce dernier semble intégré dans le film uniquement pour annoncer aux héros et aux spectateurs la nature de la menace qui pèse désormais sur eux. Et comme dans tout slasher qui se respecte l’érotisme soft est de bon aloi, Paul Lynch y va de sa petite séquence topless, au cours de laquelle l’opulente Joy Boushel se met subitement torse nu et presse sa poitrine contre celle du chanceux marin pour le réchauffer. Bientôt, une maladresse de Nick fait échouer le yacht sur une île désolée d’où s’échappent des hurlements de chiens. Là, nos naufragés découvrent la maison d’une vieille femme, mais ils sont agressés un à un par son fils. Celui-ci est né du viol que subit jadis sa mère, et il rôde désormais sur l’île. Moitié homme, moitié bête, difforme et exagérément velu, il dévore sauvagement hommes et animaux sans le moindre scrupule.

Un climat de violence permanent

Le jeu de massacre prend ainsi des allures bien connues, ne s’aventurant jamais non loin des sentiers battus, et il n’est pas bien difficile pour le spectateur de savoir quel protagoniste échappera aux griffes du cannibale meurtrier. Mais le manque de nouveauté du scénario est relevé par un jeu d’acteurs très convaincant (avec en tête la charmante Janet Julian, petite amie de Christopher Walken dans King of New-York) et une mise en scène fort efficace. D’autant que le film baigne en permanence dans un climat de violence très forte mais tout en suggestions. Lynch joue ainsi en virtuose avec les peurs primales, notamment celles de l’obscurité et de l’isolement. Le gore n’est donc pas l’objet principal d’Humongous, et le monstre préfère d’ailleurs user de sa force pour broyer ses victimes humaines plutôt qu’employer des armes tranchantes comme ses collègues Michael Myers et Jason Voorhes.

 

© Gilles Penso

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LES AVENTURES DU BARON DE MUNCHAUSEN (1988)

Interrompant une pièce théâtrale contant son histoire, le vrai Baron Munchausen emmène une petite fille dans de nouvelles aventures fantasmagoriques

THE ADVENTURES OF BARON MUNCHAUSEN

 

1988 – GB/ ALLEMAGNE

 

Réalisé par Terry Gilliam

 

Avec John Neville, Sarah Polley, Jonathan Pryce, Oliver Reed, Eric Idle, Uma Thurman, Charles Mc Keown, Jack Purvis, Winston Dennis, Robin Williams

 

THEMA CONTES

Le statut d’« original » de Terry Gilliam aura été à double tranchant durant toute sa carrière, sa singularité lui valant de se voir confier des projets qui tourneront au vinaigre lorsque les producteurs décideront immanquablement de le brider. Ce qui arriva pour la première fois sur Brazil en1985, dont le combat l’opposant au studio Universal fit couler autant d’encre que le film lui-même. Pas découragé pour autant, Gilliam accepta de signer avec Columbia pour son prochain délire, Les Aventures du Baron de Munchausen, qui peut justement se voir comme une allégorie sur le devoir des artistes de ne pas se soumettre aux doléances de l’intelligentsia. Si le film est librement adapté de la vie du personnage historique homonyme du 18ème siècle connu pour sa mythomanie (et ses précédentes transpositions cinématographiques), Terry Gilliam et Charles McKeown (déjà coscénaristes sur Brazil) en conservent les péripéties les plus iconiques, notamment sa chevauchée sur un boulet de canon, la danse avec Vénus et le périple sur la lune. Pour introduire le spectateur en douceur à cet univers faits d’affabulations et de vérités embellies, Gilliam adopte d’abord judicieusement le point de vue de la petite Sally (Sarah Polley, aux prémices de sa carrière), la fille d’un directeur de théâtre qui a justement monté un spectacle relatant les aventures du baron. Ce divertissement bien inoffensif offre aux habitants de la ville (au nom indéterminé), assiégée par les Turcs, un moyen d’échapper à l’horreur de leur quotidien. Au beau milieu de la représentation, le véritable Baron (John Neville) s’invite sur scène et entreprend de raconter sa version des faits : comment il a lui-même provoqué la guerre avec les Turcs et comment lui seul peut y mettre un terme. Devant un public incrédule, il promet de s’en aller retrouver ses anciens compagnons dont seules les forces conjuguées pourront repousser l’envahisseur : Berthold (Eric Idle), un homme si rapide qu’il est contraint de se déplacer avec des boulets enchaînés aux chevilles ; Adolphus (Charles McKeown), un tireur d’élite myope mais qui ne rate jamais sa cible quelle que soit la distance ; Gustavus (Jack Purvis), un homme de petite taille à l’ouïe hyperfine et au souffle digne d’une tornade ; Albrecht (Winston Dennis), un colosse capable de porter des charges infiniment lourdes.

Sa quête emmènera le Baron sur la Lune pour y rencontrer le Roi (Robin Williams, qui tourna gracieusement le rôle sans même en être crédité), dans un volcan pour y affronter le dieu Vulcain (Oliver Reed) et même dans le ventre d’une baleine. Décrire des personnages et des visions aussi folles est une chose : les représenter à l’écran est un tout autre défi… que Terry Gilliam et ses équipes remportent haut la main, tournant dans les studios d’Alméria en Espagne et Cinecittà en Italie. Le budget initial aura certes doublé (passant de 23 millions de dollars à 46) à cause des ambitions pharaoniques du réalisateur, semble-t-il peu enclin au compromis face aux réalités logistiques et financières de ses projets, mais à l’écran le résultat est rien moins que merveilleux. Il vaudra d’ailleurs au chef décorateur Dante Ferretti (connu auparavant pour son travail avec Pasolini et Fellini, puis Scorsese) une nomination à l’Oscar. Les décors du théâtre et de la ville notamment, d’une taille et d’un degré de finition hallucinants, sont particulièrement convaincants. Les plans avec miniatures s’avèrent tout aussi réussis, et l’alternance entre maquettes et décors grandeur nature offre un rendu à la fois sophistiqué et naïf qui sert parfaitement le propos de Gilliam, brouillant constamment la frontière entre réalité et fiction – ou mensonge. Ainsi, le Baron, pourtant un très vieil homme, se voit rajeunir de quelques dizaines d’années dès qu’il reprend les rênes de la narration. S’agit-il de nier les effets de l’âge et d’échapper à la mort ? Oui, littéralement. Car la Grande Faucheuse vient à plusieurs reprises tenter de lui ôter la vie. Plus largement, elle menace tous les habitants, se repaissant d’avance du carnage annoncé par la prise de la ville. Le Baron se pose donc un véritable trompe-la-mort, lui opposant la force de conviction de ses fantaisies, et construisant sa propre légende pour assurer sa postérité.

Un trop-plein d’idées géniales ?

Bien que visuellement somptueux, avec une trouvaille de mise en scène à la minute, et outre le fait que Columbia ait décidé de ne pas soutenir le film à sa sortie, l’insuccès du Baron de Munchausen peut paradoxalement s’expliquer par un trop-plein d’idées géniales (un comble !) et une certaine incapacité à lier tous ses éléments constituants. En effet, les séquences fantastiques (dans les deux sens du terme) s’enchainent de façon plus mécanique qu’organique : les personnages suivent le mouvement plutôt que de le provoquer, empêchant l’implication totale du spectateur qui doit à chaque nouvelle scène retrouver ses marques. Et si Sally était initialement présentée comme le point d’ancrage du film, Gilliam semble finalement plus s’intéresser au Baron, reléguant la fillette au second plan en la muant en figure passive, voire transparente. Elle incarne pourtant la raison d’être du film : l’innocence de l’enfance au milieu d’une guerre déclenchée par des rivalités entre adultes paradoxalement assez puériles, une vision du monde pleine de fantaisie et d’espoir face à la démission et au cynisme des adultes. Comme dans tout récit initiatique, la jeune héroïne se confronte également à la Mort par le truchement du Baron. Gageons que si le personnage de Sally avait été plus étoffé et identifié plus clairement comme vecteur principal de l’histoire, Les Aventures du Baron de Munchausen aurait pu séduire un plus large public. Néanmoins, en l’état, il s’agit sans aucun doute de la plus flamboyante réussite plastique et technique de son réalisateur, ce qui n’est pas peu dire. Et le fait que rien à l’écran ne trahisse les retards et les problèmes divers de la production constitue un miracle en soi.

 

© Jérôme Muslewski

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ARACHNID (2001)

Le réalisateur de Hidden et le producteur de Re-Animator mettent en scène une araignée mutante grosse comme un éléphant

ARACHNID

 

2001 – ESPAGNE / USA

 

Réalisé par Jack Sholder

 

Avec Chris Potter, Alex Reid, José Sancho, Neus Asensi, Ravil Issyanov, Rocqueford Allen, Robert Vicencio, Jesus Cabrero

 

THEMA ARAIGNÉES

Artisan habile d’un cinéma de genre qu’il sert fidèlement depuis la fin des années 70 (Dément, Hidden, La Revanche de Freddy), Jack Sholder s’est joint au producteur Brian Yuzna et à sa compagnie espagnole Fantastic Factory pour se lancer dans une nouvelle variante autour du thème de l’araignée géante. Ici, les protagonistes sont les membres d’une expédition de secours, dépêchée d’urgence sur une petite île tropicale ayant servi de base secrète aux Japonais pendant la seconde guerre mondiale, afin d’enquêter sur les étranges morsures recouvrant le corps d’un homme qui y a été retrouvé. Leur avion se crashe sur l’île, qui s’avère abriter une araignée mutante grosse comme un éléphant. Pris au dépourvu et armés de simples armes à feu, ils doivent lutter contre le gigantesque monstre mais aussi contre ses rejetons hybrides, notamment des tiques-araignée particulièrement voraces et des serpents-arachnides rapides et féroces. Le postulat, alléchant, laissait envisager une bonne vieille série B vitaminée et allègre. Mais la mayonnaise ne prend guère, d’abord à cause du manque total de finesse dans la construction des personnages.

Qu’on en juge plutôt : la belle pilote d’avion qui court dans la jungle en tenue de Lara Croft pour venger son frère mort sur l’île ; le gentil militaire qui mène avec poigne et bienveillance la petite expédition ; le spécialiste des araignées qui se comporte comme un professeur Tournesol lunaire et distrait ; le médecin arrogant et sûr de lui flanqué d’une infirmière gironde ; les deux marines athlétiques qui n’ont pas froid aux yeux et en ont vu d’autres… Bref, c’est un véritable catalogue de stéréotypes que ne vient jamais rehausser la moindre pointe d’humour ou de légèreté. Ici, on se prend au sérieux, on n’est pas là pour rire. Restent les effets spéciaux de l’équipe du talentueux Steve Johnson (La Mutante, Blade 2), très raisonnablement efficaces. Le monstre vedette, qui rassemble à la fois les attributs d’une araignée, d’un crustacé, d’un scorpion et de la Reine extra-terrestre d’Aliens, est une belle réussite animatronique. La bête procure quelques jolis moments d’action et d’épouvante, même si quelques plans larges de course rapide de l’arachnide titanesque auraient pu dynamiser le montage. Un peu d’image de synthèse habilement distillée n’aurait donc pas fait de mal.

L’araignée a-t-elle mangé le scénario ?

Le film se permet quelques passages d’horreur pure, comme la séquence peu ragoûtante au cours de laquelle le visage d’un des marines est déchiqueté par les tiques qui s’expulsent de l’intérieur de son corps. Un moment qui dépasse en outrance les passages les plus gratinés du Ticks de Tony Randell. Mais cet Arachnid reste fort peu mémorable, car à la transparence caricaturale des héros s’ajoute un scénario d’une désespérante linéarité et des incohérences laissant imaginer que plusieurs pages du script ont été égarées en cours de route. En effet, même si visiblement le mal trouve ici son origine sur une autre planète, rien n’explique clairement la mutation des monstres, ni le phénomène climatique qui fait se crasher les avions sur l’île, ni surtout le petit homme vert qui fait une furtive apparition au début du film. Sorti un an plus tôt, le déjanté Spiders de Gary Jones s’avérait autrement plus enthousiasmant.

 

© Gilles Penso

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LES SORCIÈRES (1990)

Une adaptation mémorable du célèbre roman de Roald Dahl, avec Anjelica Huston en redoutable reine des sorcières

THE WITCHES

 

1990 – GB

 

Réalisé par Nicolas Roeg

 

Avec Anjelica Huston, Mai Zetterling, Jasen Fisher, Jane Horrocks, Rowan Atkinson, Bill Paterson, Brenda Belthyn, Charlie Potter, Angelique Rockas

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Après « James et la grosse pêche », « Charlie et la chocolaterie », « Le Bon Gros Géant » et tant d’autres, Roald Dahl alimenta une fois de plus les bibliothèques des têtes blondes avec « Sacrées sorcières », son treizième roman pour enfants. Publié en 1983 et illustré par le fidèle Quentin Blake, le livre commence ainsi : « Dans les contes de fées, les sorcières portent toujours de ridicules chapeaux et des manteaux noirs, et volent à califourchon sur des balais. Mais ce livre n’est pas un conte de fées ». Ce serait même plutôt un conte d’épouvante, serions-nous tentés d’ajouter, l’écrivain s’amusant à alterner l’humour et la terreur au sein d’un récit bien peu rassurant. Car l’apparence humaine sous laquelle se cachent les sorcières n’est qu’un leurre, dissimulant des monstres chauves et griffus qui ne rêvent que d’une chose : la totale éradication des enfants humains. Elles fomentent donc un plan machiavélique sous la direction de leur souveraine suprême, la Grandissime Sorcière. À la fin des années 80, Jim Henson décide d’en produire une adaptation pour le cinéma. Alors en pleine activité télévisuelle (les séries Monstres et merveilles, Muppet Babies, The Ghost of Faffner Hall), le créateur du Muppet Show confie la réalisation du film à Nicolas Roeg, un choix surprenant dans la mesure où le cinéaste britannique, alors en fin de carrière, avait jusqu’alors abordé le genre fantastique sous un angle conceptuel bien peu compatible avec le public familial. C’est d’ailleurs Allan Scott, le scénariste de Ne vous retournez pas, qui est chargé d’adapter le roman de Dahl.

Comme dans le livre, le film commence en Norvège. Le jeune Luke (Jasen Fisher) passe ses vacances chez sa grand-mère Helga (Mai Zetterling) qui passe son temps à lui raconter des histoires de sorcières. Après un accident de voiture qui provoque la mort de ses parents, Luke est définitivement hébergé par Helga, qui l’emmène passer un séjour au bord de la mer dans un grand hôtel en Angleterre. Là se tient une conférence sur la prévention contre la maltraitance des enfants, tenue par une conférencière prestigieuse et hautaine, Miss Eva Ernst (Anjelica Huston). Mais celle-ci s’avère être la Grandissime Sorcière, ce que nous révèle une séquence délirante où elle retire son masque humain pour révéler un faciès monstrueux. La description qu’en donnait Roald Dahl frappait déjà l’imagination : « Jamais je n’avais vu visage si terrifiant, ni si effrayant ! Le regarder me donnait des frissons de la tête aux pieds. Fané, fripé, ridé, ratatiné. On aurait dit qu’il avait mariné dans du vinaigre. Affreux, abominable spectacle. Face immonde, putride et décatie. Elle pourrissait de partout, dans ses narines, autour de la bouche et des joues. Je voyais la peau pelée, versicotée par les vers, asticotée par les asticots… Et ses yeux qui balayaient l’assistance… Ils avaient un regard de serpent ! » À l’écran, cette vision d’horreur se traduit par un maquillage spectaculaire conçu par Steve Norrington (créateur d’effets spéciaux pour Greystoke, Gremlins ou Aliens avant de devenir le réalisateur de Death Machine, Blade et La Ligue des gentlemen extraordinaires). Posé sur le visage d’Anjelica Huston au terme d’une éprouvante séance de maquillage de huit heures consécutives, ce design monstrueux n’est pas sans évoquer celui de la sorcière des marais conçu par Rob Bottin pour Legend. La peau fripée, le crâne glabre, le nez crochu, les doigts démesurés aux ongles acérés, cette Grandissime Sorcière a décidément beaucoup de caractère.

« Ce n'est pas un conte de fées ! »

Pour un film destiné aux enfants, Les Sorcières s’avère plutôt effrayant, fidèle en ce sens au texte qui l’inspire. Le récit bascule même dans le cauchemar lorsqu’une nuée grimaçante et hystérique de sorcières s’en prend au jeune héros, n’hésitant pas à précipiter un landau dans le vide (en un double hommage au Cuirassé Potemkine et aux Incorruptibles ?) pour lui barrer la route. Lorsque le malheureux Luke et un de ses amis se retrouvent transformés en souris, le film adopte dès lors leur point de vue miniaturisé grâce à une série d’astuces habiles permettant d’alterner l’utilisation de rongeurs réels et de marionnettes conçues par le Jim Henson’s Creature Shop. Dans le rôle de la reine des sorcières, Anjelica Huston est tout simplement parfaite, un an avant d’endosser le rôle de l’altière Morticia dans La Famille Addams de Barry Sonenfeld. L’amateur reconnaîtra également Rowan Atkinson (sur le point de démarrer la série Mr Bean), dans le rôle d’un directeur d’hôtel délicieusement pleutre et hypocrite. Porté par une musique lyrique de Stanley Myers (Voyage au bout de l’enfer, Les Yeux de la forêt, Incubus) qui cligne plusieurs fois de l’œil vers celle de Shining, Les Sorcières s’achève sur une gigantesque métamorphose collective qui cligne furtivement de l’œil vers Dark Crystal, avant un épilogue plus positif que celui écrit par Roald Dahl. L’écrivain s’avouera d’ailleurs très mécontent du résultat final. Ironie du sort, Roald Dahl et Jim Henson s’éteindront tous deux en 1990, année de la sortie du film. Très bien reçu par la presse mais un peu boudé par le public, Les Sorcières sera largement réévalué à la hausse quelques années plus tard.

 

© Gilles Penso

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LE MASQUE DE CIRE (1997)

Robert Hossein incarne un émule de L’Homme au masque de cire dans ce récit horrifique excessif réalisé par un maestro des effets spéciaux

LA MASCHERA DI CERA

 

1997 – France / ITALIE

 

Réalisé par Sergio Stivatelli

 

Avec Robert Hossein, Valery Raymond, Gabriella Girogelli, Riccardo Serventi Longhi, Romina Mondello, Aldo Massasso

 

THEMA SUPER-VILAINS

Prévu à l’origine pour être réalisé par Lucio Fulci, avant que son décès survenu en 1996 ne bouleverse la communauté cinéphilique du monde entier, Le Masque de cire marque le baptême de Sergio Stivaletti à la mise en scène. Grand maître des effets spéciaux (Phenomena, Demons, Dellamorte Dellamore), notre homme met du cœur à l’ouvrage en se laissant visiblement inspirer par le style de Dario Argento, qui produit le film. Le récit commence à Paris, le 31 décembre 1900, où une petite fille assiste à l’assassinat sauvage de ses parents par un mystérieux agresseur. Moustachue comme il se doit, la police est perplexe. Douze ans plus tard, à Rome, le jeune Lucas (Daniel Auber), qui fréquente assidûment la maison close la plus huppée de la ville, accepte le pari que lui lance son ami Giovanni contre 50 lires : passer une nuit entière dans le nouveau musée de cire qui vient d’ouvrir ses portes. Terrorisé par la statue d’une Méduse décapitée par Persée (qui s’anime et dont les yeux s’illuminent comme celle du Choc des Titans), il meurt sur le coup. La police conclue à un infarctus. Mais comment expliquer cette étrange piqûre sur son cou ?

Les doutes commencent à se former autour de l’étrange propriétaire du musée, le sculpteur Boris Volk. Campé par Robert Hossein, il est en quête permanente de la perfection. Peu après le drame, la belle Sonia (Romina Mondello) est engagée en tant que costumière dans le musée. En se confiant au journaliste Andréa (Riccardo Serventi Longhi), qui enquête sur la mort de Lucas, elle livre un secret profondément enfoui… Généreux en effets gore supervisés par le réalisateur lui-même, Le Masque de cire exhibe sans pudeur des mains arrachées, des gorges tranchées, des cœurs extirpés. A défaut d’être toujours subtils, les maquillages s’avèrent impressionnants. On ne peut pas en dire autant, hélas, des effets numériques qui gâchent souvent les scènes qui les sollicitent (notamment les plans larges de l’incendie final). C’est finalement la combinaison des deux techniques qui marche encore le mieux, comme lorsqu’une jeune prostituée se mue en statue de cire. Car ici, contrairement à L’Homme au masque de cire, les statues ne sont pas des cadavres mais des victimes bien vivantes, pétrifiées par un procédé chimique et maintenues en vie grâce à l’électricité.

Dans la peau de Volk…

Loin des grands drames historiques qui lui valurent une grande partie de sa respectabilité, Robert Hossein retrouve ici le type de personnages inquiétants qui jalonnèrent le début de sa filmographie, notamment dans la saga Angélique. « Lorsqu’on m’avait demandé à l’époque de jouer un méchant balafré, je me suis dit que ma carrière était foutue alors qu’elle venait à peine de commencer », avouait-il. « Or c’est le contraire qui s’est produit, et j’ai finalement trouvé mon compte dans les personnages de méchants et de mauvais garçons » (1). Il faut avouer que l’acteur ne manque pas de charisme dans la peau de Volk, même si nous sommes évidemment loin de la prestation tourmentée de Vincent Price dans l’insurpassable Homme au masque de cire. L’un des autres grands atouts du film est la magnifique musique de Maurizio Abeni, qui nimbe le métrage d’une atmosphère lyrique et grandiloquente.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2008

 

© Gilles Penso

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LE MONDE, LA CHAIR ET LE DIABLE (1959)

Un ouvrier bloqué au fond d’une mine découvre que toute vie a disparu à la surface de la terre. Est-il le dernier survivant ?

THE WORLD, THE FLESH AND THE DEVIL

 

1959 – USA

 

Réalisé par Ranald MacDougall

 

Avec Harry Belafonte, Inger Stevens, Mel Ferrer

 

THEMA FUTUR I CATASTROPHE

Au milieu des années cinquante, Harry Belafonte est au sommet de sa popularité. Sacré « Roi du Calypso » grâce au succès planétaire de son troisième album, le chanteur a fait se déhancher de nombreuses générations (Tim Burton s’en souviendra en intégrant quelques-uns de ses tubes dans Beetlejuice). Artiste complet, Belafonte fait aussi l’acteur, notamment dans la série Sugar Hill Times et dans Carmen Jones d’Otto Preminger. Alors qu’il vient de monter sa compagnie HarBel Production, il initie le film Le Monde, la chair et le diable dont la mise en scène est confiée à Ranald MacDougall, alors surtout connu pour ses travaux de scénariste (Le Crime était presque parfait, Le Grand alibi, Quand la Marabunta gronde). S’il emprunte son titre à un essai futuriste de l’écrivain irlandais John Desmond Bernal, qui présente « le monde, la chair et le diable » comme les « trois ennemis de l’âme rationnelle », le film de MacDougall s’inspire principalement de deux autres sources littéraires : « Le Nuage pourpre » de Matthew Phipps Shiel et « End of the World » de Ferdinand Reyher. Malgré cette triple influence, le scénario est une création originale. Engagé pour la cause humanitaire, militant pour les droits civiques, Belafonte profite de l’occasion pour déployer via le prisme de la science-fiction un discours pacifiste, antiraciste et progressiste.

L’acteur/chanteur/producteur incarne Ralph Burton, un ouvrier bloqué au fond d’une mine de Pennsylvanie après un éboulement. Les communications étant coupées, il parvient à se hisser à la surface pour faire un constat incroyable : tout signe de vie a disparu. Un cataclysme nucléaire semble avoir eu lieu. Il se rend alors à New York pour y trouver la Grosse Pomme totalement déserte. Courant comme un dératé dans des rues désespérément vides, jonchées des souvenirs dérisoires d’existences passées (déchets, valises, journaux, véhicules abandonnés), un compteur Geiger à la main, il hurle « je suis vivant ! », klaxonne, tire des coups de feu en direction des buildings qui ne lui renvoient qu’un silence indifférent. L’église déserte où il pénètre n’est d’aucun réconfort. Il prend alors son parti de la situation, se crée un chez-soi confortable et ludique et peuple sa solitude avec des mannequins en plastique qui lui tiennent compagnie. Mais le spectateur a un coup d’avance sur Ralph : il y a une autre survivante prénommée Sarah (Inger Stevens), une jeune femme qui l’observe de loin sans oser aller à sa rencontre. Lorsqu’enfin leurs chemins se croisent, une barrière invisible semble vouloir les séparer : celle des conventions et de la bienséance. Ils sont jeunes, beaux, peut-être les derniers êtres humains de la planète, et pourtant il semble impossible de les envisager comme un couple. « Faut-il la fin du monde pour prouver ce que je vaux ? » dit Ralph en colère à une Sarah qui ne se rend même plus compte des préjugés avec lesquels elle vit. Mais lui-même se réfrène à cause de cette satanée barrière sociale. De fait, sans cette situation inédite, cet ouvrier noir et cette femme blanche n’auraient même pas croisé leurs regards. Et tandis que cette parade s’installe, faite de sous-entendus, de gêne et d’embarras, un troisième larron entre en scène : Ben Thacker (Mel Ferrer), qui débarque en bateau à Manhattan et se joint à eux. « Nous sommes deux et elle est seule, qu’allons-nous faire ? » résume primairement le nouveau-venu. L’inévitable triangle s’installe. Un remake du « Huis-clos » de Jean-Paul Sartre est-il en train de se jouer ? À moins qu’il ne s’agisse d’un avant-goût de Jules et Jim ?

L’enfer, c’est les autres

Serti dans un beau CinemaScope en noir et blanc photographié par Harold J. Marzorati (alors plutôt spécialisé dans le western et le film noir), Le Monde, la chair et le diable nous assène très tôt des visions post-apocalyptiques d’autant plus frappantes qu’elles sont réalistes : des centaines de voitures sans occupant amassées partout dans les rues, les artères habituellement foisonnantes de New York désormais désertes… Pour donner corps à cette fin du monde, Ranald MacDougall tourne très tôt le matin, entre 4 et 6 heures, avec une équipe réduite et un matériel léger, afin de capter des séquences insolites avant que les habitants ne s’éveillent et ne peuplent la cité encore endormie. Quelques efficaces peintures sur verre supervisées par Matthew Yuricich (Planète interdite, La Mort aux trousses, Ben-Hur) complètent l’illusion. Conceptuellement, la manière dont le film aborde l’holocauste nucléaire est surprenante. Toute la population est morte mais aucun corps n’est visible, comme si l’enveloppe charnelle s’était effacée en même temps que la vie. Ce choix, probablement dicté en partie pour des raisons budgétaires, renforce l’abstraction du récit, muant Le Monde, la chair et le diable en une sorte de mise en garde symbolique contre les préjugés, la méfiance et la paranoïa. A l’aube de la crise des missiles de Cuba, cette apologie de la fraternité (qui s’achève par « The Beginning » en lieu et place du traditionnel « The End ») aurait dû faire mouche. Mais le public ne se déplaça guère pour découvrir le film, qui attendra un peu avant d’acquérir son statut de classique du genre.

 

© Gilles Penso

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UNE FILLE POUR LE DIABLE (1976)

Avant de fermer ses portes, le studio Hammer produisait cette étrange fable satanique avec Nastassja Kinski et Christopher Lee

TO THE DEVIL A DAUGHTER

 

1976 – GB

 

Réalisé par Peter Sykes

 

Avec Christopher Lee, Nastassja Kinski, Richard Widmark, Honor Blackman, Denholm Elliott, Michael Goodlliffe, Eva Maria Meineke

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Au milieu des années 70, le studio Hammer est en bout de course. Luttant pour raviver les grands mythes du fantastique qui firent sa renommée, la compagnie britannique s’essouffle. Or coup sur coup, Rosemary’s Baby et L’Exorciste ont su secouer les spectateurs du monde entier, plus sensibles désormais à l’incursion du diable dans le monde moderne qu’aux exactions démodées de Dracula et Frankenstein. Dans l’espoir de surfer sur cette vague, le réalisateur Peter Sykes et le scénariste Christopher Wicking décident alors d’adapter le roman « To the Devil a Daughter » de Dennis Wheatley. Cet écrivain porta chance au studio, puisque Les Vierges de Satan, tiré d’un autre de ses livres, fut l’un des films culte de la Hammer en 1968. Les deux récits possèdent d’ailleurs de nombreux points communs, et Christopher Lee, qui agissait au nom des forces du bien dans Les Vierges de Satan, réintègre ici le camp des « méchants » qui lui sied si bien. L’intrigue d’Une Fille pour le diable se dévoile par bribes, comme les pièces d’un puzzle dont la vue d’ensemble nous échapperait de prime abord. Les motivations des personnages sont confuses et le spectateur peine à relier une série d’événements insolites.

Richard Widmark incarne John Verney, un écrivain spécialisé dans l’occulte. Alors que son dernier ouvrage s’apprête à sortir, il est abordé par un homme étrange, Henry Beddows (Denholm Elliott, futur Marcus Brody des Aventuriers de l’arche perdue). En échange d’un sujet passionnant pour un futur livre, Beddows demande à Verney de prendre soin de sa fille Catherine (Nastassja Kinski). Celle-ci est une nonne appartenant à un ordre mystérieux basé en Bavière, « Les Enfants de Notre Seigneur ». Chaque année, à l’occasion de son anniversaire, la jeune fille a le droit de sortir du couvent pour rencontrer son père. Mais cette année, un événement inquiétant semble se tramer. Nous découvrons bientôt que la communauté religieuse à laquelle appartient Catherine est dirigée par un prêtre sinistre, le père Michael Rayner (Christopher Lee, aussi effrayant en soutane que sous la cape de Dracula). Excommunié deux décennies plus tôt pour ses prises de position hérétiques, il est prêt à tout pour récupérer la jeune religieuse, car à l’aube de ses 18 ans, un rituel va permettre à l’ingénue de devenir l’avatar du démon Astaroth.

Christopher Lee l’hérétique

Satanisme, meurtres rituels, manifestations surnaturelles et nudité frontale (la Belle Nastassja quitte bien vite le voile pour nous révéler son irréprochable anatomie) sont au programme d’Une Fille pour le diable, qui nous livre de furtives visions horrifico-surréalistes (le bébé monstrueux et ensanglanté) et n’hésite pas à appuyer ses effets, musique atonale de Paul Glass à l’appui. La mythique séquence d’orgie au cours de laquelle Christopher Lee (remplacé à l’occasion par sa doublure habituelle Eddie Powell) se dénude et s’accouple avec une de ses paroissiennes tandis que Catherine exulte sous les assauts d’une statue grandeur nature du démon Astaroth vaut tout de même le détour. Une Fille pour le diable sera l’avant dernier film estampillé Hammer, qui produira dans la foulée un remake d’Une Femme disparaît d’Alfred Hitchcock avant de refermer ses portes.

 

© Gilles Penso

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