LES TROIS VISAGES DE LA PEUR (1963)

L’esthète Mario Bava s’essaie à l’exercice du film à sketches avec trois récits d’épouvante abordant le vampirisme, les fantômes et la mort

I TRE VOLTI DELLA PAURA

 

1963 – ITALIE

 

Réalisé par Mario Bava

 

Avec Boris Karloff, Michèle Mercier, Lidia Alfonsi, Mark Damon, Susy Andersen, Massimo Righi, Glauco Onorato, Rika Dialina

 

THEMA VAMPIRES I TUEURS I MORT I FANTÔMES

En s’attaquant à l’exercice du film à sketches, Mario Bava s’est efforcé d’aborder trois récits aussi différents que possible, leur seul véritable point commun étant l’épouvante, comme le suggère assez bien un titre poétique et évocateur. Tout commence avec Boris Karloff qui, pince sans rire, se présente au spectateur (ce qui n’est pas superflu, vu sa tendance habituelle à recouvrir son visage de latex) et annonce les thématiques du film en évoquant le mythe des vampires, alors brusquement éclairé de rouge. Le spectateur, conditionné, se cale dans son fauteuil, tandis que s’amorce le premier récit, « Le Téléphone », inspiré d’une nouvelle d’Howard Snyder. Son héroïne, Rosy, reçoit des messages téléphoniques menaçants de la part de Frank, qu’elle a trahi et qui vient de s’évader de prison. Elle supplie alors Mary, une ancienne amie délaissée, de lui tenir compagnie. Ce sketch puise surtout son intérêt dans la photogénie de Michèle Mercier et dans les effets de mise en scène de Bava, qui rachètent en partie l’extrême classicisme d’une intrigue un tant soit peu vaudevillesque.

Le second récit, le plus connu du triptyque, se nomme « Les Wurdalaks » et s’inspire du roman « La Famille du Vourdalak » de Tolstoï. Boris Karloff y interprète Gorka, un chasseur balkan qui devient vampire après avoir tué le brigand Alibek. De retour chez les siens, qui le soupçonnent d’être passé du côté des non-morts, il déclare gravement : « Je suis mort… de faim ! » Tolstoï pointait dans son œuvre la terrible spécificité des vampires slaves qui « sucent de préférence le sang de leurs parents les plus proches et de leurs amis les plus intimes qui, une fois morts, deviennent vampires à leur tour, de sorte qu’on prétend avoir vu en Bosnie et en Hongrie des villages entiers transformés en vourdalaks. » La première victime de Gorka est Ivan, son petit-fils, qui revient d’entre les morts et pleure pour attirer les membres de sa famille, y compris la belle Sdenka dont s’est épris le comte Vladimir d’Urfe. Cynique et angoissant, Karloff contrebalance par son charisme la fadeur des deux tourtereaux incarnés par Mark Damon et Suzy Anderson.

« Je suis mort… de faim ! »

Respectant la règle du crescendo, « La Goutte d’eau », dernier sketch de la trilogie, est probablement le plus réussi. Il puise son inspiration chez Tchekov, et raconte la mésaventure d’Hélène Chester, une infirmière qui fait la toilette des morts. Cédant à la tentation, elle dérobe une bague avec un diamant de la main de Miss Perkins, une voyante décédée en pleine séance de spiritisme. De retour chez elle, l’inquiétude commence à la gagner…. Un cadavre terriblement grimaçant, une grosse mouche, et une lancinante goutte d’eau réussissent à provoquer une angoisse terriblement palpable au sein de cet ultime segment, le tout s’achevant sur un savoureux dénouement « gag ». Bava soigne autant l’image de sa trilogie (comme toujours) que la bande son (la sonnerie du téléphone, le vent chez les Wurdalak, l’eau qui tombe goutte à goutte). Dommage en revanche qu’aucun fil conducteur ne relie ces trois épisodes disparates, entraînant un manque d’unité qui nuit quelque peu à la cohésion du film.

 

© Gilles Penso



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PLANE DEAD (2007)

Une invasion de morts-vivants provoque une panique en plein ciel à bord d’un avion reliant Los Angeles à Paris

FLIGHT OF THE LIVING DEAD

 

2007 – USA

 

Réalisé par Scott Thomas

 

Avec David Chisum, Kristen Kerr, Kevin J. O’Connor, Richard Tyson, Erick Avari, Derek Webster, Todd Babcock, Siena Goines

 

THEMA ZOMBIES

Plane Dead, c’est un peu comme Des Serpents dans l’avion : tout est dans le titre. Nous voici donc face à un croisement audacieux entre 747 en péril et Zombie, efficacement mis en boîte par un réalisateur peu complexé par les faibles moyens mis à sa disposition. Le premier quart d’heure du film sacrifie aux présentations incontournables des passagers et de l’équipe du vol Concord Air 239 qui relie Los Angeles à Paris. Tout y est : les chamailleries de couples, les hôtesses qui rêvent déjà aux Champs-Élysées, le commandant de bord aguerri dont c’est le dernier vol, la star de golf dont l’épouse jalouse la notoriété, l’agent fédéral et son prisonnier, et même la bonne sœur, au ravissement de tous les amateurs de Y’a-t-il un pilote dans l’avion ? Seul petit ajout, mais de taille : une mystérieuse cargaison surveillée par un homme armé en tenue de décontamination. Son contenu ? Le cobaye d’une expérience des laboratoires Medcom. Son fondateur, Leo Bennett, ambitionne de faire ressusciter les morts grâce au virus prélevé sur un moustique asiatique, qui a l’incroyable capacité de détruire puis de régénérer ses propres organes. Selon lui, « ce virus aurait servi d’arme biologique pour permettre aux soldats de combattre après leur mort, pour envoyer un captif ennemi contaminé par le virus afin que les troupes finissent par s’entretuer. »

Bientôt, les incontournables turbulences ne tardent pas à perturber le vol. Il n’en faut pas plus pour que le container ne bascule, et ne s’ouvre. Kelly, la jeune femme qui y était maintenue en sommeil artificiel, s’éveille soudain, en proie à une violente crise. Peu porté sur la finesse, le garde vide aussitôt le chargeur de son fusil mitrailleur sur elle. L’imprudent amateur de gâchette ne se rend pas compte qu’il vient de déclencher le drame. Dès lors, le succédané d’Airport vire au Re-Animator. Assez proches des infectés de 28 Jours plus tard, les zombies ont la bouche ensanglantée, des yeux jaunes, une peau blafarde et des mouvements saccadés ultra-rapides.

Y’a-t-il un zombie dans l’avion ?

La mise en scène regorge d’idées visuelles étonnantes, comme ce meurtre vu à travers le verre des lunettes de la victime, cette balle de pistolet qui traverse en gros plan le plafond de la soute pour venir frapper une jeune femme de plein fouet ou ces mains crispées qui déchirent le sol de la cabine comme s’il s’agissait de la terre d’un cimetière pour venir happer leur gibier humain. Si le sang coule généreusement dans Plane Dead, Scott Thomas ne sacrifie pas aux excès gore d’usage (même si les amateurs apprécieront une amputation de jambes gratinée ou cette morte-vivante qui rampe en emportant un bout de bras dans sa gueule), préférant miser sur le suspense et l’action, sans se priver de temps à autre d’un peu de second degré décalé. Comme lorsque le champion de golf décapite les zombies à grands coups de club ! Ou lorsque le prisonnier évadé, que l’équipage soupçonnait d’être à l’origine des agressions multiples, répond : « je suis végétarien ! » Le film réussit l’exploit de se renouveler sans cesse malgré l’unicité de son décor et la simplicité de son argument. Bref, un sympathique « direct to video » qui a tout pour emporter l’adhésion des inconditionnels fans de zombies que nous sommes.

 

© Gilles Penso



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RÉALITÉ (2014)

Un apprenti-réalisateur part en quête du gémissement ultime pour son projet de film de science-fiction

RÉALITÉ

 

2014 – FRANCE / BELGIQUE

 

Réalisé par Quentin Dupieux

 

Avec Alain Chabat, Jonathan Lambert, Élodie Bouchez, Kyla Kenedy, John Glover, Eric Wareheim, Erik Passoja, Matt Battaglia, Susan Diol, Patrick Bristow

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION

Au début, l’histoire est assez simple. Insolite mais simple. Une petite fille prénommée Réalité (Kyla Kenedy), vit dans la forêt avec ses parents. Un jour, son père chasse un sanglier et le dépèce. Or au milieu des entrailles de l’animal, la fillette voit une cassette vidéo. Comment a-t-elle pu se retrouver dans le corps de la bête ? Et que contient-elle ? Le mystère ne se résout pas tout de suite, car tous ces personnages sont ceux d’un film dont les images sont projetées au puissant producteur Bob Marshall (Jonathan Lambert). Ce dernier a rendez-vous avec Jason Tantra (Alain Chabat), un cameraman de télévision qui souhaite réaliser son premier long-métrage. Il s’agit d’un film de science-fiction dans lequel les postes de télévision envoient des ondes dans le cerveau des humains et les détruisent. Marshall est prêt à financer le projet, à condition que Jason trouve le gémissement idéal. Notre homme se met donc à enregistrer toutes sortes de cris sur son dictaphone, au grand dam de sa compagne psychologue (Elodie Bouchez). Les frontières entre le monde réel (celui de l’apprenti-réalisateur) et le monde de la fiction (celui de la fillette) sont donc clairement balisées. Mais ces univers distincts ne vont pas tarder à s’interpénétrer. Les personnages réels et fictifs finissent par se croiser, voire à interagir au milieu d’un rêve. Plus le film avance, plus les niveaux de réalité s’emmêlent. Le temps s’altère, les événements se répètent, les personnages se dédoublent, les lieux se modifient en cours de scène… Et pourtant, bizarrement, presque miraculeusement, la double ligne narrative reste limpide, comme si tous ces artefacts typiquement cinématographiques (l’altération de l’espace et du temps) n’entravaient pas le bon déroulement de l’intrigue principale.

En ce sens, la démarche de Quentin Dupieux se rapprocherait presque de celle d’un Alain Resnais, ou plus encore d’un David Lynch dont le cinéaste semble parfois s’affirmer comme le pendant burlesque. A l’instar du réalisateur de Lost Highway, Dupieux est rétif à toute explication logique. Bien sûr, il est toujours possible d’essayer de justifier les événements du film, de remettre les choses dans l’ordre, de trouver une raison rationnelle à tout ça. Mais ce serait oublier le fameux monologue d’introduction de Rubber, qui prônait justement le surgissement de l’illogisme dans la plupart des grands films. L’histoire du pneu psychopathe que Dupieux réalisa quatre ans plus tôt s’achevait d’ailleurs aux portes d’Hollywood, siège de l’action de Réalité et parfait symbole du miroir aux illusions. Pour enfoncer le clou, une des scènes de Réalité montre Chabat sortir d’un cinéma qui affiche Rubber 2. Mais ce qui lie ces deux films est encore plus profond. La première version du scénario de Réalité, écrite avant Rubber, racontait en effet l’histoire d’un réalisateur qui rêvait de faire un film sur un pneu assassin. Dans l’attente de pouvoir financer Réalité, Dupieux tourna finalement Rubber. Le film dans le film est devenu un film à part entière. Vertigineux, non ?

Une boucle sans fin

On sent bien que le motif de la boucle fascine le cinéaste. Boucle temporelle, boucle spatiale, et donc naturellement boucle sonore. D’où l’utilisation d’une seule musique pendant toute la durée du métrage : les entêtantes cinq premières minutes de « Music with changing parts » de Philip Glass qui finissent par entrer dans le cerveau des spectateurs comme des ondes invasives… celles que le cinéaste Jason Tantra imagine pour son film de science-fiction. Dans le rôle de deux français expatriés à Los Angeles, Alain Chabat et Elodie Bouchez excellent, apposant un jeu naturaliste sur une intrigue pourtant absurde. On ne peut pas en dire autant de Jonathan Lambert. Un peu à côté, surjouant trop, ne sonnant pas toujours aussi juste qu’il le faudrait, il peine visiblement à trouver le ton approprié. C’est le seul bémol de ce film labyrinthique, nouvelle pierre surréaliste ajoutée à l’édifice biscornu de la filmographie de Mr. Oizo.

 

© Gilles Penso

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ANACONDA, LE PRÉDATEUR (1997)

Une petite expédition menée par Jennifer Lopez se retrouve confrontée au serpent le plus grand et le plus vorace du monde

ANACONDA

 

1997 – USA / BRÉSIL / PÉROU

 

Réalisé par Luis Llosa

 

Avec Jennifer Lopez, Ice Cube, Jon Voight, Eric Stoltz, Jonathan Hyde, Kari Wuhrer, Vincent Castellanos, Danny Trejo

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES

Avant que les effets spéciaux numériques se démocratisent et permettent à de minuscules sociétés de production de se spécialiser dans les « creature features » à petit budget (Nu Image et The Asylum en tête), les longs-métrages mettant en scène des grands monstres étaient plutôt l’apanage des grands studios, comme le démontre cet Anaconda produit par Columbia Pictures. Un vertigineux jeu de chaises musicales s’amorça à l’annonce du projet, tout Hollywood étant pressenti pour jouer dans le film. La production envisagea ainsi de confier le rôle de la réalisatrice de documentaires Terri Porter, personnage central de l’intrigue, tour à tour à Jennifer Aniston, Kate Beckinsale, Juliette Binoche, Nicole Kidman, Kim Basinger ou encore Sandra Bullock. Les deux finalistes, Gillian Anderson et Julianna Marguiles, durent passer leur tour elles aussi, respectivement occupées par les séries X-Files et Urgences. C’est finalement la chanteuse Jennifer Lopez, devenue star du grand écran avec des films tels que Money Train ou Selena, qui hérita du rôle. Terri Porter fut donc rebaptisée Terri Flores. Tourné au Brésil et à Los Angeles, dans des décors qui évoquent ceux de L’Étrange créature du lac noir, Anaconda est dirigé par Lluis Losa, dont la filmographie est relativement anecdotique malgré les superstars qu’il eut l’occasion de diriger (Tom Berenger dans Sniper, Sylvester Stallone et Sharon Stone dans L’Expert). Anaconda marquera d’ailleurs la fin de sa carrière hollywoodienne, notre homme se concentrant par la suite sur des projets plus confidentiels.

Terri Flores/Jennifer Lopez part donc tourner un documentaire sur la tribu indienne des Shirishamas au cœur de la jungle amazonienne. L’expédition qu’elle mène comprend le scientifique Steven Cale (Eric Stoltz), le caméraman Danny Rich (Ice Cube), la chargée de production Denise Kalberg (Kari Wuhrer), l’ingénieur du son Gary Dixon (Owen Wilson), le présentateur Warren Westridge (Jonathan Hyde) et le capitaine Mateo (Vincent Castellanos). Cette petite équipe hétérogène, au sein de laquelle les caractères sont bien trempés (à la lisière de l’archétype) et où quelques couples se forment, remonte le fleuve et se serre les coudes dans cette nature hostile… jusqu’à tomber sur un homme en détresse (Jon Voight, reprenant un rôle prévu initialement pour Jean Réno). Seul sur son bateau coincé dans la végétation, il les rejoint à bord et se propose de les guider pour les remercier. Mais ce chasseur de reptiles aux manières déconcertantes semble cacher son jeu et provoque un certain malaise parmi les membres soudés de l’expédition. Bientôt, une série d’incidents de plus en plus préoccupants ponctue leur trajet. Alors que le voyage prend une tournure préoccupante, nos aventuriers se retrouvent sur le terrain de chasse d’un redoutable anaconda de douze mètres de long dont l’appétit semble insatiable…

Le huitième passager

Dominant le casting disparate du film par son charisme imperturbable et sa présence physique toujours imposante, Jon Voight en fait sans doute trop dans le rôle du « huitième passager » imprévu de cette expédition en déroute, mais sa prestation à la frontière du cabotinage demeure l’une des deux attractions principales du film. La seconde est bien sûr le serpent, qui surgit dans une poignée de séquences d’attaque assez spectaculaires (notamment le premier assaut de l’embarcation en pleine nuit). Hélas, cet anaconda hautement fantaisiste (deux fois plus long que la normale, presque aussi rapide qu’un avion supersonique et capable d’avaler un humain toutes les cinq minutes) n’est pas toujours convainquant. Si les marionnettes animatroniques conçues par l’équipe de Walt Conti (créateur des orques mécaniques de Sauvez Willy) fonctionnent plutôt bien à l’écran, on ne peut pas en dire autant de leurs contreparties en images de synthèse, qui défient les lois de la physique avec une totale absence de réalisme. Anaconda souffre fatalement d’un tel handicap, et se termine sur un climax accumulant les rebondissements grotesques. L’équipe du film n’est sans doute pas dupe, comme semble le confirmer l’improbable clin d’œil final de Jon Voight. Le film se pare pourtant d’atouts formels indéniables, comme la bande originale efficace de Randy Edelman et la photographie soignée de Bill Butler (Les Dents de la mer). Et si les réactions de la critique s’avèrent glaciales, le public réserve à Anaconda un accueil suffisamment enthousiaste pour que plusieurs séquelles soient mises en chantier dans la foulée.

 

© Gilles Penso

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20 000 LIEUES SOUS LES MERS (1954)

L’adaptation somptueuse d’un des plus célèbres romans de Jules Verne, portée par la vision commune de Richard Fleischer et Walt Disney

20 000 LEAGUES UNDER THE SEA

 

1954 – USA

 

Réalisé par Richard Fleischer

 

Avec Kirk Douglas, James Mason, Paul Lukas, Peter Lorre, Robert J. Wilke, Ted de Corsia

 

THEMA MONSTRES MARINS

Au début des années 50, Walt Disney est déjà au sommet de sa gloire. Coup sur coup Blanche Neige et les sept nains, Pinocchio, Fantasia, Dumbo, Bambi, Cendrillon, Alice au pays des merveilles et Peter Pan l’ont propulsé dans la stratosphère du cinéma d’animation, à des années lumières de ses concurrents. Tout en continuant activement à creuser ce sillon, le père de Mickey cherche désormais à se diversifier. L’une des activités parallèles dont il rêve est la création d’un parc de loisirs, ce qui donnera naissance à Disneyland. L’autre est la production de films « live » à grand spectacle. Pour le premier de cette série qu’il espère fructueuse, il opte pour une adaptation du classique de Jules Verne « 20 000 Lieues sous les mers », publié en 1869, et souhaite convaincre Richard Fleischer de passer derrière la caméra. Ce choix semble a priori surprenant. A l’époque, le réalisateur s’est surtout spécialisé dans les films noirs, à quelques encablures donc du cinéma d’aventure à grand spectacle. D’autre part, son père Max Fleischer est le seul homme qui ait véritablement fait de l’ombre à Walt Disney. Vétéran de l’animation, il porta à l’écran Betty Boop, Popeye, Superman et Gulliver avec beaucoup de succès, avant la faillite de son studio en 1942. Disney a-t-il contacté Richard Fleischer pour offrir une sorte de seconde chance à la famille de l’homme qui fut son « ennemi » le plus tenace ? A moins qu’il ait été impressionné par l’habileté du cinéaste à filmer des scènes d’action dans les couloirs exigus du train de L’Énigme du Chicago-Express ? Ou, comme il le déclara lui-même sous forme de boutade, parce qu’il fut agréablement surpris de voir la capacité de Fleischer à diriger un comédien aussi ingérable que Bobby Driscoll (qui prêtait sa voix au héros de Peter Pan) dans Sacré printemps ? Toujours est-il que le réalisateur et le producteur se serrèrent la main, avec la bénédiction de Max Fleischer, et accouchèrent ensemble de l’un des plus beaux films d’aventures de tous les temps.

Dès son générique, 20 000 lieues sous les mers nous invite au voyage. Les crédits s’affichent sur un grand rideau éclairé par des reflets aquatiques, puis le film s’étend sur toute la largeur du Cinemascope, un format que Fleischer expérimente pour la première fois. L’Océan Pacifique, apprend-on, abrite un monstre mystérieux qui s’attaque aux navires. Le gouvernement britannique délègue alors une mission pour enquêter en mer. Le professeur Arronax (Paul Lukas) est chargé de cette opération. Accompagné de son conseiller (Peter Lorre) et d’un vaillant harponneur (Kirk Douglas), Arronax découvre que le monstre est en réalité un sous-marin, le « Nautilus », dirigé par le capitaine Nemo (James Mason), un misanthrope mégalomane qui dirige une expédition punitive dans les profondeurs sous-marines. C’est le début d’une odyssée spectaculaire à laquelle le studio Disney alloue un confortable budget de cinq millions de dollars.

La lutte des monstres marins

Jules Verne n’aurait pu rêver plus somptueuse transcription de l’un de ses écrits sur grand écran. Le casting, prestigieux, s’attache autant au protagoniste incarné par Kirk Douglas qu’à son opposant qu’interprète James Mason. De fait, le manichéisme n’est pas vraiment de mise dans le film, chaque spectateur étant libre de d’opter pour le camp qu’il préfère. L’altier capitaine Nemo est-il un super-vilain ou un sauveur de l’environnement ? Le paillard Ned Land est-il une figure héroïque admirable ou un rustre dénué de finesse ? Fleischer ne se prononce pas, les notions de bien et de mal ayant toujours volontairement été brouillées au fil de sa filmographie éclectique. Le Nautilus, que la populace prend pour un monstre marin au début du film, est une création magnifique de soixante mètres de long, conçue grandeur nature par le directeur artistique John Meehan. Sa décoration rétro-futuriste est dominée par un orgue splendide et sa carapace extérieure évoque les dragons des légendes. Du coup, l’attaque du calamar géant, époustouflant climax de cette aventure de haute tenue, prend les allures de l’affrontement titanesque de deux monstres antédiluviens. Pour l’anecdote, une première version de cette séquence fut tournée au coucher du soleil. Son absence totale de crédibilité poussa Disney à financer un second tournage, dans un environnement cette fois-ci orageux et nocturne, le vétéran Ub Iwerks dirigeant l’animation du céphalopode géant. Le succès de 20 000 lieues sous les mers est colossal, incitant d’autres producteurs à s’intéresser de près à Jules Verne (comme en témoigne par exemple le Voyage au centre de la terre de Henry Levin) et propulsant la carrière de Richard Fleischer, lequel quittera définitivement le « ghetto » de la série B dans lequel l’avait enfermé le studio RKO pour s’épanouir dans des genres de plus en plus variés. 20 000 lieues sous les mers aura aussi permis la première rencontre physique de Walt Disney et de Max Fleischer, point de départ d’une amitié inattendue qui durera plusieurs longues années.

 

© Gilles Penso

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ÇA: CHAPITRE 2 (2019)

Le second volet des aventures du « club des ratés » confronte nos héros devenus adultes à un Pennywise plus déchaîné que jamais

IT : CHAPTER TWO

 

2019 – USA / CANADA

 

Réalisé par Andrés Muschietti

 

Avec Jessica Chastain, James McAvoy, Bill Hader, James Ransone, Bill Skarsgård, Jack Ryan, Isaiah Mustafa, Andy Bean, Xavier Dolan, Taylor Frey

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I CLOWNS I SAGA STEPHEN KING

Dès son entrée en production, le Ça d’Andrés Muschietti est envisagé comme le premier volet d’un diptyque, conformément au roman en deux parties de Stephen King dont il s’inspire. Le second chapitre est donc prévu depuis le début du projet, et n’aurait été abandonné que si le premier film s’était avéré être un échec commercial retentissant. Or Ça est un triomphe, dépassant toutes les espérances les plus optimistes de ses producteurs. Deux semaines après son arrivée sur les écrans, la date de sortie américaine de la seconde partie est donc annoncée par des distributeurs enthousiastes. La bride sur le cou, le réalisateur est libre de ses choix. Non content de s’intéresser cette fois-ci à ses protagonistes devenus adultes (suivant à la fois la voie du roman et celle de l’adaptation télévisée de 1990), il en profite pour truffer sa narration de flash-backs mettant en scène les enfants du premier film. Pour y parvenir, il exploite un grand nombre de séquences coupées de Ça et convoque à nouveau ses jeunes comédiens. Petit problème : entretemps, les graines de star en pleine croissance ont gagné quelques centimètres et même de la pilosité ! Qu’à cela ne tienne, leur corps sera rasé pour les scènes de baignade et leur visage sera rajeuni numériquement. Ces retouches coûteuses, généralement réservées aux blockbusters façon Marvel, ne freinent pas les producteurs de Ça : Chapitre 2. On ne refuse rien au réalisateur qui sut emplir à ras-bord les tiroir-caisse de billets verts !

Vingt-sept ans se sont écoulés depuis les événements relatés dans le premier chapitre de Ça et les enfants devenus adultes ont tous quitté Derry et ont peu à peu effacé de leur mémoire leur éprouvant affrontement avec la créature métamorphe aux allures de clown monstrueux. Tous sauf un. Mike est en effet resté sur place et collectionne depuis toutes les informations qui pourraient être nécessaires à l’organisation d’une lutte au cas où la Bête ressurgirait de son antre. Or le sinistre Pennywise semble bien sur le point de repasser à l’attaque après sa longue absence. A l’appel de Mike, le « club des ratés » se reconstitue donc mais le cœur n’y est plus vraiment. En revenant à Derry, les souvenirs reviennent peu à peu, certains empreints de nostalgie, d’autres franchement terrifiants. Les liens entre les membres du groupe sont plus lâches que jadis, mais lorsque le monstre revient les hanter, seul l’effort collectif saura lui opposer une résistance digne de ce nom…

Un film trop généreux ?

Le casting adulte de ce second chapitre fit couler beaucoup d’encre jadis et toutes les conjectures étaient envisageables. Si Jessica Chastain était pressentie dès le début pour incarner la contrepartie quadragénaire de Sophia Lillis dans le rôle de Beverly (la comédienne avait déjà travaillé avec Muschietti sur Mama et fut envisagée par le réalisateur alors que le premier film était encore en tournage), le choix des autres comédiens était moins évident. Or tous rivalisent de conviction et de crédibilité dans la peau de ces « ratés » de retour sur les lieux du drame. C’est l’un des points forts du films, l’autre étant la mise en forme toujours aussi élégante d’un cinéaste au talent indiscutable. Mais, porté par le succès inespéré du film précédent, Muschietti est sans doute trop confiant, étirant son récit sur presque trois heures de métrage. Désireux d’être le plus fidèle possible au livre, il surcharge son film de séquences qui finissent par se répéter, comme s’il oubliait que la dramaturgie filmique n’obéit pas aux mêmes règles que celle d’un livre. D’où une certaine théâtralisation mécanique des événements : une collection de scènes choc qui se juxtaposent, et des retrouvailles quasi systématiques de tout le monde dans le hall de la chambre d’hôtel pour faire le point sur la situation. L’autre défaut majeur de ce second Ça est son recours trop appuyé aux effets spectaculaires, de la statue géante qui s’anime dans le parc à la titanesque araignée-clown du climax en passant par ce clin d’œil parfaitement gratuit à The Thing. Plus de suggestion n’aurait pas nui. Emporté par son élan, Andrés Muschietti livre un premier montage de quatre heures, avant d’arriver aux 2h49 finales du métrage. Toutes ces scènes coupées pourraient être selon lui réutilisées dans un éventuel troisième film rattaché à la franchise. Décidément, rien ne se perd, tout se transforme…

 

© Gilles Penso

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ÇA (2017)

Le réalisateur de Mama nous offre une relecture très réussie d’un des romans les plus populaires de Stephen King

IT

 

2017 – USA

 

Réalisé par Andres Muschietti

 

Avec Bill Skarsgard, Jaeden Lieberher, Jeremy Ray Taylor, Sophia Lillis, Finn Wolfhard, Wyatt Oleff, Chosen Jacobs, Nicholas Hamilton, Jack Dylan Glazer

 

THEMA DIABLE ET DEMONS I CLOWNS I SAGA STEPHEN KING

Sorti en librairies en 1986 et propulsé dès sa publication au sommet de la liste des best-sellers de la décennie, “Ça“ est l’un des romans les plus appréciés de Stephen King. Toutes les obsessions de l’écrivain, toutes les thématiques qui lui sont chères et bon nombre d’éléments autobiographiques s’y croisent au sein d’un récit complexe déployé sur plus de mille pages. Quatre ans après sa publication, le réalisateur Tommy Lee Wallace en tire un long téléfilm en deux parties donnant la vedette à Tim Curry dans le rôle du clown Pennywise. Le public dans sa grande majorité apprécie cette adaptation et la cite aujourd’hui encore comme une référence. Gagner une nouvelle fois la cause des spectateurs à travers une autre version filmée de “Ça“ n’était donc pas acquis. Le réalisateur Andres Muschietti, dont nous étions sans nouvelles depuis Mama, s’est pourtant emparé du roman fleuve de Stephen King pour en livrer sa propre interprétation. Or non content de réinventer le texte de King dont il bouleverse le contexte temporel, ce nouveau Ça parvient à surpasser son modèle télévisé dont il prend la relève exactement 27 ans plus tard.

Or c’est justement tous les 27 ans que le monstrueux clown Pennywise, figure centrale du récit, sort de son « hibernation » pour revenir semer la terreur dans la petite ville de Derry, ravivant les cauchemars les plus intimes des enfants pour mieux se nourrir de leur peur… puis de leur chair. Ce qui ressemble à une judicieuse opération marketing est en réalité le fruit du hasard. Ce nouveau Ça était en effet censé sortir plus tôt mais le réalisateur initialement prévu, Cary Fukunaga, par ailleurs auteur du scénario du film, quitta le fauteuil du metteur en scène, incapable de s’entendre artistiquement avec la production. Ce phénomène de désistement de dernière minute – fréquent à Hollywood – est rarement bon signe. Appelé à la rescousse par les producteurs, Muschietti saute sur l’occasion. C’est pour lui la possibilité de sortir enfin de quatre années de mutisme cinématographique et de rendre hommage à l’un de ses écrivains favoris. Mais il fixe ses conditions : même s’il s’agit d’un film de studio, Ça bénéficiera de sa vision personnelle, de son perfectionnisme extrême et de ses goûts artistiques très affirmés. En bref, ce sera quasiment un film d’auteur. Ses exigences étant satisfaites, sa liberté d’action étant assurée, Muschietti retourne aux sources du texte initial, tourne volontairement le dos au téléfilm de Tommy Lee Wallace pour éviter toute comparaison et nous offre ce qu’il n’est pas exagéré de considérer comme l’un des meilleurs films d’horreur de son époque. D’ailleurs, le terme de « film d’horreur » est sans doute réducteur, car Ça, à l’instar du livre dont il s’inspire, sollicite de très nombreuses émotions, la peur se mêlant aux rires et aux larmes… Bien sûr, le long-métrage réserve à ses spectateurs son lot de séquences éprouvantes et de frissons glacés. Mais ses mécanismes de terreur s’appuient bien moins sur les « jump scares » que sur l’établissement progressif d’un climat oppressant. Les frayeurs des jeunes protagonistes contaminent celles des spectateurs, d’autant que les exactions surnaturelles du clown Pennywise se mêlent à celles – beaucoup plus tangibles – de certains habitants de Derry.

Le clown de la terreur

Motif récurrent de l’œuvre de Stephen King, la monstruosité se masque souvent derrière une apparence de normalité. Chez plusieurs habitants bien-pensants de Derry se cachent ainsi des pulsions fort peu avouables : la violence, le goût du sang, le racisme, la pédophilie… Le parcours du combattant des jeunes protagonistes de Ça, auto-proclammés « club des ratés », se mue ainsi en voyage initiatique qui n’est pas sans évoquer une autre adaptation de Stephen King, le remarquable Stand By Me de Rob Reiner. La relocalisation de l’intrigue dans les années 80 – au lieu des années 50 du roman – n’y est pas pour rien. Muschietti aurait pu tomber dans les travers d’un hommage appuyé à la pop culture de cette époque, riche en clins d’œil adressés aux cinéphiles bercés par les productions Amblin. Mais il n’en est rien. Certes, la chambre du jeune Billy s’orne des posters de Gremlins et Beetlejuice, le cinéma du coin projette L’Arme fatale, Batman et Freddy 5, mais il s’agit avant tout d’une toile de fond permettant de crédibiliser le contexte de l’intrigue. Tous les choix artistiques ayant présidé à la création de ce nouveau Ça font mouche. La photographie de Chung Chung-hoon (Old Boy) est superbe, la musique de Benjamin Wallfisch (A Cure for Life) magnifique et les jeunes comédiens rivalisent de charme et de naturel. Bill Skarsgard, quant à lui, nous offre une prestation extrêmement impressionnante de Pennywise : immense, dégingandé, le regard faussement candide, les dents proéminentes, le maquillage outrancier, il s’éloigne volontairement de la prestation de Tim Curry pour mieux désarçonner les spectateurs. Le gigantesque succès au box-office de ce prodigieux « premier acte » a logiquement enclenché la mise en production d’un second épisode centré sur la suite de l’affrontement du clown Pennywise avec les membres du « club des ratés » devenus adultes.

 

© Gilles Penso

 

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STAR WARS ÉPISODE IX – L’ASCENSION DE SKYWALKER (2019)

Le troisième film de la troisième trilogie Star Wars clôt sur un feu d’artifice visuel et émotionnel la saga créée par George Lucas

STAR WARS EPISODE IX – THE RISE OF SKYWALKER

 

2019 – USA

 

Réalisé par J.J. Abrams

 

Avec Daisy Ridley, Adam Driver, John Boyega, Oscar Isaac, Carrie Fisher, Mark Hamill, Ian McDiarmid, Kelly Marie Tran, Billy Dee Williams, Joonas Suotamo, Anthony Daniels

 

THEMA SPACE OPERA I ROBOTS I SAGA STAR WARS

Le challenge était vertigineux. En un seul long-métrage, J.J. Abrams devait mettre un point final à la saga cinématographique la plus adulée de l’histoire du cinéma, mais aussi faire entrer en cohérence deux visions quasiment opposées de la franchise créée par George Lucas : la sienne propre, déployée dans Le Réveil de la Force et empreinte d’une aliénation quasi-religieuse à la trilogie initiale, et celle de Rian Johnson, exprimée dans Les Derniers Jedi, plus impertinente et souvent déstabilisante pour les fans de la première heure. On imagine à peine la pression qu’a dû subir l’homme qui raviva sur grand écran les séries Mission impossible et Star Trek, rappelé à la rescousse par Lucasfilm après le désistement de Colin Trevorrow (Jurassic World). Comme si l’exercice n’était déjà pas assez compliqué, un autre défi est venu s’ajouter au cahier des charges : offrir à la princesse Leïa l’importance qu’elle mérite. Car les volets de ce troisième diptyque sont aussi conçus comme des hommages respectifs aux trois « stars » de la saga originelle. Si Harrison Ford occupait une place centrale dans le récit du Réveil de la Force et si Mark Hamill jouait un rôle crucial dans Les Derniers Jedi, Carrie Fisher aurait dû logiquement tenir le haut du pavé dans L’Ascension de Skywalker. Mais un problème de taille entrava ce parti pris : le décès tragique de la comédienne en décembre 2016. Refusant de reconstituer digitalement la princesse Leïa à la manière du Peter Cushing de Rogue One, Abrams s’adonne à un délicat exercice de réécriture, détournant des séquences non utilisées des deux films précédents, détourant l’image de l’actrice pour l’incruster dans d’autres arrière-plans, retouchant sa coiffure et sa garde-robe. Ces coups de baguette magique discrets permettent d’offrir à Leïa un rôle à la hauteur de son personnage, fût-il posthume.

D’autres rescapés de la première trilogie viennent nous offrir une ultime apparition dans cet épisode IX, notamment Billy Dee Williams reprenant le rôle du sympathique Lando Carlissian et Ian McDiarmid réendossant la sinistre bure du tout-puissant Empereur. Car le vil Palpatine, que l’on croyait mort à la fin du Retour du Jedi, a survécu à ses blessures et se ligue contre la Résistance en levant une armée de Sith. Ce rebondissement scénaristique digne d’un sérial des années trente a fait grincer bien des dents. Mais ce serait oublier que les intentions premières de George Lucas, à l’époque où il élaborait sa toute première Guerre des étoiles, étaient principalement de rendre hommage aux Buck Rogers et aux Flash Gordon de son enfance qui n’étaient pas avares en coups de théâtre excessifs de cet acabit. D’autant que la résurrection inopinée de l’Empereur n’est finalement qu’un « McGuffin », un prétexte permettant à Rey, qui a poursuivi sa formation auprès de Leïa, et à Kylo Ren, qui va devoir choisir une bonne fois pour toutes de quel côté de la Force il se positionne, de s’affronter et de décider du sort de la galaxie.

Une page se tourne

Fidèle à son sens de l’emphase et de l’esthétisme, J.J. Abrams concocte quelques séquences iconiques qui détournent l’imagerie classique de l’univers Star Wars pour mieux surprendre son public, notamment un duel acrobatique en plein désert (filmé dans la région jordanienne de Wadi Rum qui accueillait la même année l’équipe d’une autre production Disney, en l’occurrence celle d’Aladdin) ou cet affrontement homérique entre Rey et Kylo Ren dans l’épave échouée de l’Étoile Noire. Les comédiens Daisy Ridley et Adam Driver mouillent d’ailleurs la chemise, se soumettant à un entraînement physique intense et effectuant eux-mêmes une partie des cascades nécessitées par ces combats. Bien entendu, il était impossible de clore la saga sans la musique de John Williams. A 88 ans, le vénérable compositeur s’acquitte de la tâche avec un enthousiasme euphorisant. Véritable condensé de tous les moments forts de la saga, la bande originale de cet épisode renoue avec les influences de Holst, Stravinsky et Bernard Herrmann. On y retrouve les motifs pittoresques de La Guerre des étoiles, la martialité de L’Empire contre-attaque, le grain de folie du Retour du Jedi, les accents tragiques de La Revanche des Siths, et une réorganisation des nouveaux thèmes créés pour Le Réveil de la Force et Les Derniers Jedi. Comment espérer meilleur bouquet final ? Ce film-somme, mi audacieux-mi respectueux, s’apprécie donc comme l’ultime escale d’un voyage commencé 42 ans plus tôt. Et tandis que résonnent pendant le climax les voix de tous les Jedi de la saga, il nous semble entendre aussi le souffle de George Lucas, Irwin Kershner, Richard Marquand et Rian Johnson. Une page se tourne, une ère s’achève. Elle commença il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine, très lointaine…

 

© Gilles Penso

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LEATHERFACE (2017)

Les talentueux Alexandre Bustillo et Julien Maury se lancent dans une prequel de Massacre à la tronçonneuse, mais c’était une fausse bonne idée…

LEATHERFACE

 

2017 – USA

 

Réalisé par Julien Maury et Alexandre Bustillo

 

Avec Stephen Dorff, Lili Taylor, Sam Strike, Vanessa Grasse, James Bloor, Jessica Madsen, Sam Coleman, Christophe Adamson

 

THEMA CANNIBALES I TUEURS I SAGA MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE I BUSTILLO & MAURY

Depuis le coup d’éclat d’À l’intérieur, Julien Maury et Alexandre Bustillo n’ont cessé d’être approchés par les studios américains pour apposer leur patte sur plusieurs franchises du cinéma d’horreur (Halloween, Hellraiser, etc…). De rendez-vous manqué en rendez-vous manqué, ils ont donc enchaîné plusieurs films français aux sujets plus personnels (Livide, Aux yeux des vivants) avant de céder aux sirènes hollywoodiennes et de se retrouver à la tête d’un nouvel opus de la saga multiforme initiée en 1974 avec Massacre à la tronçonneuse. Donner une prequel au chef d’œuvre de Tobe Hooper était en soi une idée curieuse, dans la mesure où plusieurs films de la série s’y sont déjà essayé – sans beaucoup de succès d’ailleurs. Le duo Maury/Bustillo tente pourtant d’apporter sa pierre à l’édifice bâti par Tobe Hooper, et malgré toute l’affection que nous portons à ces duettistes talentueux, force est de constater qu’ils se sont ici cassés les dents en beauté.

Personnages caricaturaux sans une once de réalisme, acteurs visiblement peu convaincus par leurs rôles (Stephen Dorff a rarement été si peu investi dans un personnage), rebondissements invraisemblables s’enchaînant au dépit de toute logique, scènes de mise à mort préférant l’effet choc à la surprise et n’évitant pas du coup l’effet de déjà vu (avec le détournement bizarre d’une scène mémorable d’American History X), rien ne fonctionne vraiment dans le film, même si on s’efforce d’oublier avec bienveillance le classique dont il s’inspire. La quête de la provocation, du mauvais goût et du crasseux pousse les cinéastes à concevoir des scènes absurdes au mépris de la logique la plus élémentaire, comme cette scène de sexe dans une caravane où git un cadavre gluant (on croirait se retrouver dans Nekromantik) ou ces trois fugitifs qui se cachent de la police à l’intérieur d’une immonde carcasse de vache en décomposition grouillante de vers – pour finalement partir quêter le secours des policiers locaux deux minutes plus tard !

Un exercice un peu vain

La mise en scène reste efficace, la photographie soignée, les effets gore (œuvre de l’atelier 69 dirigé par Olivier Afonso) de très haute tenue, mais cela suffit-il pour justifier l’existence même du film ? Pas vraiment. À vrai dire, les dés sont jetés dès l’entame. La famille Sawyer accumule les tares sans crédibilité, et cette mère attentionnée qui offre à son jeune fils une tronçonneuse pour qu’il prouve sa virilité en découpant un intrus accusé de vol a un comportement grotesque. Le film vire ensuite au huis-clos confiné dans un institut psychiatrique (qui ne sait pas éviter les lieux communs), puis à la cavale sauvage en pleine Amérique profonde (sous l’influence manifeste du Rob Zombie de The Devil’s Rejects). Aucun personnage ne sert hélas de point d’identification aux spectateurs. Les évadés de l’asile sont instables ou psychopathes, les policiers sont corrompus, et la gentille infirmière embarquée malgré elle dans cette malheureuse aventure réagit bizarrement tout au long du métrage. À cause de son absence de parti pris thématique, de ses tendances à emprunter son inspiration un peu partout, de son manque manifeste de point de vue (relayé par une bande originale anonyme qui confond musique et bruit), Leatherface rate du coup le coche et s’oublie bien vite.

 

© Gilles Penso

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CHÉRIE, J’AI RÉTRÉCI LES GOSSES ! (1989)

Joe Johnston fait son baptême de metteur en scène avec cette relecture délirante de L’Homme qui rétrécit

HONEY I SHRUNK THE KIDS

 

1989 – USA

 

Réalisé par Joe Johnston

 

Avec Rick Moranis, Matt Frewer, Marcia Strassman, Kristine Sutherland, Thomas Brown, Jared B. Rushton, Amy O’Neill

 

THEMA NAINS ET GÉANTS

Comme bien des films, Chérie j’ai rétréci les gosses est né d’une seule image, celle d’un enfant à cheval sur une fourmi géante. Cette vision étrange trotte dans la tête du producteur Brian Yuzna depuis quelques années jusqu’au jour où il décide d’en faire part au réalisateur Stuart Gordon, avec qui il avait travaillé sur Re-Animator, From Beyond et Dolls. Séduit par cette idée, Gordon se lance dans les préparatifs du projet, baptisé dans un premier temps « The Teenie Weenies », et Walt Disney accepte de le produire. Il aurait été fascinant de découvrir ce qu’aurait pu donner un tel film familial orchestré par deux spécialistes du cinéma d’horreur. Mais ce projet restera un fantasme inassouvi. Après l’épuisant tournage de Robot Jox, Stuart Gordon est en effet hospitalisé pour cause de surmenage et doit abandonner provisoirement le travail de mise en scène. C’est finalement Joe Johnston, ex-directeur artistique chez ILM (et notamment designer des Walkers de L’Empire contre-attaque), qui prend sa relève, occupant pour la première fois le poste de réalisateur.

Le scénario définitif de Chérie j’ai rétréci les gosses, rédigé par Ed Naha et Tom Schulman, met en scène Wayne Slazinski, un savant excentrique dont la dernière invention est une machine qui permettrait de rétrécir tout ce qui se trouve dans son rayon d’action, mais qui pour l’instant ne semble guère fonctionner. Un jour où il laisse sa machine sans surveillance, elle se met en marche accidentellement et rétrécit ses enfants et ceux du voisin, qui ne mesurent plus que six millimètres et pour qui le jardin se transforme en jungle mortelle. Désormais, les abeilles, fourmis et scorpions sont pour eux aussi dangereux que des dinosaures, et tandis qu’ils tentent d’échapper aux mille dangers d’un monde qu’ils n’avaient encore jamais vu sous cet angle, les parents passent le jardin au peigne fin… en faisant très attention à l’endroit où ils mettent leurs pieds !

Petits moyens mais grosses ambitions

Fort de cette idée délirante, version burlesque de L’Homme qui rétrécit, le film de Joe Johnston déborde d’inventivité et enchaîne avec une générosité sans borne les séquences tour à tour spectaculaires, effrayantes, cocasses ou hilarantes. La réussite de Chérie j’ai rétréci les gosses repose également beaucoup sur son comédien principal, un Rick Moranis en très grande forme propulsé en tête d’affiche après ses prestations remarquées dans S.O.S. fantômes, La Petite boutique des horreurs et La Folle histoire de l’espace, ainsi que sur des effets spéciaux extraordinaires mixant toutes sortes de techniques. « Ce film n’était pas doté d’un très gros budget, et les scènes prévues dans le scénario étaient complexes », explique Phil Tippett, responsable de l’animation du scorpion agressif. « Il fallait donc faire beaucoup avec peu d’argent » L’inventivité supplanta donc largement l’étroitesse des moyens, notamment pour visualiser la fameuse séquence au cours de laquelle les bambins miniatures chevauchent une fourmi géante. « A l’origine, il devait y avoir toute une colonie de fourmis dans le film, et nous avons donc fabriqué vingt figurines », raconte l’animateur David Allen. « Mais les ambitions du film ont ensuite été un peu revues à la baisse ». Ramené à de plus justes proportions, Chérie j’ai rétréci les gosses est un vrai petit régal, accompagné d’une partition très enjouée de James Horner qui accompagne notamment son excellent générique de début en dessin animé. Le film inspirera une attraction de Disneyland, mais aussi deux longs-métrages et une série télévisée. Comme quoi, chez Disney, rien ne se perd, tout se recycle.

 

© Gilles Penso

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