THE HOUSE OF THE DEVIL (2009)

Dans ce faux film des années 80 conçu par un Ti West au sommet de son art, la soirée d’une jeune babysitter bascule dans le cauchemar…

THE HOUSE OF THE DEVIL

 

209 – USA

 

Réalisé par Ti West

 

Avec Jocelin Donahue, Tom Noonan, Mary Woronov, Greta Gerwig, A. J. Bowen, Dee Wallace, Danielle Noe

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

« Dans les années 1980, plus de 70% des Américains croyaient en l’existence de cultes sataniques. 30% pensaient que les preuves étaient étouffées par le gouvernement. Cette histoire est basée sur des faits réels inexpliqués. » C’est sur ce texte d’introduction que commence House of the Devil. En réalité, aucun « fait réel » ne sous-tend le scénario écrit par Ti West, et il y a fort à parier que les pourcentages énoncés soient purement imaginaires. Le principe de ce texte d’ouverture exploitant l’argument de « l’histoire vraie » est avant tout un gimmick que le cinéaste emprunte aux films de genre des années 70/80 comme Massacre à la tronçonneuse ou Amityville, la maison du diable. A vrai dire, la seule information importante de ce texte introductif est d’ordre temporel. The House of the Devil se déroule en effet au début des années 80, ce qui permet à West d’imiter les films d’exploitation de cette époque. Tourné sur pellicule 16mm, préférant les effets de zoom aux mouvements de travelling, affichant son générique de début en caractères jaune vif sur des plans en freeze-frame tandis que retentit une musique vintage électro-rock composée par Jeff Grace, The House of the Devil ressemble tant à un long-métrage de l’aube des eighties qu’on pourrait facilement s’y tromper. La démarche du réalisateur n’est pourtant pas comparable aux effets de style nostalgiques d’un Super 8 ou d’un Stranger Things. S’il connaît bien ses classiques, Ti West ne cherche pas à les imiter servilement ou à leur rendre hommage à coup de clins d’œil appuyés, mais surtout à retrouver une atmosphère, un esprit et une coloration qui semblaient ne pouvoir appartenir qu’au passé.

Samantha Hughes (Jocelin Donahue) est à court d’argent. Maintenant qu’elle vient d’emménager dans un petit appartement, cette jeune étudiante cherche le moyen de pouvoir rapidement payer son premier loyer. Sur le campus, une petite annonce attire son attention : un certain monsieur Ullman est à la recherche urgente d’une babysitter. Au téléphone, l’homme semble affable, alors pourquoi pas ? La grande maison où Samantha doit passer la soirée étant isolée et à l’écart de la ville, sa meilleure amie Megan (Greta Gerwig, la future réalisatrice de Barbie) décide de l’accompagner en voiture en lui donnant une consigne simple : si les potentiels employeurs semblent bizarres, toutes deux décampent aussitôt et rebroussent chemin. La maison est certes un peu sinistre, bâtie non loin d’un cimetière, mais les occupants sont plutôt chaleureux et accueillants. Mais il faut évidemment se méfier des apparences, et Samantha s’apprête à vivre la nuit la plus éprouvante de son existence…

Voyage dans le temps

Bien sûr, choisir d’offrir des seconds rôles à Tom Noonan (Le Sixième sens, Robocop 2) et Dee Wallace (Hurlements, E.T., Cujo) n’est pas innocent et ravive volontairement les souvenirs cinéphiliques des spectateurs amateurs du cinéma de genre des années 80. Il n’est pas non plus impossible de deviner l’influence des synthétiseurs de John Carpenter ou des violons de Vendredi 13 et Evil Dead dans la bande originale. Mais encore une fois, Ti West ne cherche pas le post-modernisme. Le voyage dans le temps auquel il nous convie est avant tout sensoriel. Dans l’époque où se situe le film, dénuée de smartphones et d’Internet, la perception du temps n’est pas la même, les minutes s’allongent, il faut trouver le moyen de tromper son ennui, l’esprit est aux aguets car l’attention n’est pas détournée par un écran déversant un flot ininterrompu d’informations. Voilà pourquoi West prend le pari de faire durer très longtemps l’attente de son héroïne dans cette maison de moins en moins rassurante. Le film ne cède pas à la tentation de l’effet choc toutes les cinq minutes. Sans se précipiter, en étirant plus que de raison des situations à priori banales, The House of the Devil rend bientôt angoissante chaque touche d’étrangeté. Le moindre zoom avant sur un lavabo ou sur une poignée de porte, le moindre grincement, la moindre variation lumineuse devient support d’un effroi insidieux. Et lorsque la violence éclate soudain et que la retenue n’est plus de mise, son impact en est décuplé, jusqu’à un climax ébouriffant et un épilogue d’une noirceur vertigineuse.

 

© Gilles Penso

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INFINITY POOL (2023)

Le fils de David Cronenberg nous emmène dans un hôtel touristique situé au cœur d’un cadre idyllique dont les apparences sont trompeuses…

INFINITY POOL

 

2023 – CANADA / CROATIE / HONGRIE

 

Réalisé par Brandon Cronenberg

 

Avec Alexander Skarsgård, Mia Goth, Cleopatra Coleman, Jalil Lespert, Thomas Kretschmann, John Ralston, Amanda Brugel, Caroline Boulton, Jeff Ricketts

 

THEMA DOUBLES

Après Antiviral et Possessor, ce troisième long-métrage permet de cerner de mieux en mieux la personnalité de Brandon Cronenberg qui, s’il partage plusieurs obsessions thématiques et visuelles avec son père, s’efforce de développer un univers qui lui soit propre. Infinity Pool est d’ailleurs sorti sur les écrans américains sept mois après Les Crimes du futur, nous offrant la possibilité d’apprécier les partis pris artistiques qui distinguent David Cronenberg de son fils. Le point de départ d’Infinity Pool est né d’une expérience personnelle. « Je n’arrêtais pas de repenser à des vacances que j’ai passées il y a une vingtaine d’années sur un site “all-inclusive“ en République dominicaine », raconte Brandon Cronenberg. « C’était surréaliste, parce qu’ils vous emmenaient en bus au milieu de la nuit, de sorte que vous ne pouviez pas voir le pays. Ils vous déposaient simplement dans l’enceinte du complexe hôtelier, qui était protégé par une clôture avec des barbelés. Il était impossible d’en sortir, et il y avait une sorte de fausse ville où vous pouviez faire du shopping. Et puis, à la fin de la semaine, ils vous ramenaient en bus pendant la journée, et vous pouviez découvrir alors la campagne environnante, qui était très pauvre. Des gens vivaient dans des cabanes. Ce contraste était évidemment horrible » (1). Pour pouvoir restituer ce sentiment étrange et y développer une intrigue cauchemardesque, le réalisateur s’installe avec son équipe en Croatie, plus particulièrement à Šibenik.

Le malaise s’installe dès les premières minutes, dans un cadre pourtant joyeux et rassurant : un hôtel de luxe situé dans une destination de rêve où lézarde un couple avant d’aller prendre son petit déjeuner. Mais les dialogues bizarres, les angles de prise de vue désaxés, les masques hideux et difformes que portent les autochtones, tout annonce d’emblée que quelque chose ne tourne pas rond. « C’est quoi cet endroit ? » finit par demander James Foster (Alexander Skarsgård) à son épouse Em (Cleopatra Coleman). C’est pourtant lui qui a souhaité ce dépaysement dans l’espoir d’y trouver l’inspiration pour son nouveau roman. Les choses commencent à prendre une tournure inattendue lorsque nos protagonistes font la rencontre d’un couple sympathique incarné par Mia Goth et Jalil Lespert. Ces derniers leur proposent une virée en voiture en dehors du complexe touristique pour s’aventurer sur une plage tranquille, loin de la foule. Pourquoi pas ? Sauf que l’excursion improvisée ne va pas tarder à tourner très mal…

Vacances, j’oublie tout…

La petite chronique se transforme ainsi en drame puis bascule dans la science-fiction et dans l’horreur sans pour autant en emprunter les codes classiques. Brandon Cronenberg tient à imprimer son propre style, loin des conventions connues. Sans cesse, le film joue sur l’incongruité que peut prendre l’industrie touristique, jusqu’au faux restaurant chinois tenu par des occidentaux en tenue asiatique, aux démonstrations de danses de Bollywood ridiculement réductrices, au portail de l’hôtel gardé comme une prison, au fossé immense qui se dresse entre les nantis en vacances et la population locale qui vit dans la misère. Ici, le pays étranger économiquement défavorisé se mue en terrain de jeu pour de riches oisifs en mal de sensations fortes, un peu à la manière de ce que raconte maladroitement Eli Roth dans Hostel. Féru d’expériences sensorielles déstabilisantes, Cronenberg Jr. n’hésite pas devant les gros plans anatomiques les plus suggestifs, à la lisière de la pornographie, et se permet quelques brèves envolées gore. Le postulat d’Infinity Pool est captivant et la démonstration fait mouche. Mais l’intrigue finit par s’étioler dans une sorte de nébulosité auto-contemplative qui amoindrit progressivement l’implication du spectateur. Dommage, car le concept reste fort, le malaise savamment instillé perdurant longtemps après le générique de fin.

 

(1) Extrait d’un entretien publié dans « Fangoria » en 2023

 

© Gilles Penso

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IMMACULÉE (2024)

Une jeune religieuse américaine s’installe dans un couvent italien pour y prononcer ses vœux, mais de terribles secrets hantent les lieux…

IMMACULATE

 

2024 – USA

 

Réalisé par Michael Mohan

 

Avec Sydney Sweeney, Álvaro Morte, Benedetta Porcaroli, Dora Romano, Giorgio Colangeli, Simona Tabasco

 

THEMA DIEU, LA BIBLE, LES ANGES

D’un bout à l’autre, Immaculée aura été porté à bout de bras par Sydney Sweeney. En 2014, alors qu’elle n’a que 17 ans, la jeune actrice auditionne pour ce film écrit par Andrew Lobel mais le projet ne parvient pas à se concrétiser, faute de financements et de l’engagement d’une compagnie de production. Une décennie plus tard, Sweeney ne lâche pas l’affaire et décide de redonner une chance à ce scénario pour lequel elle a eu un véritable coup de cœur. Grâce à la notoriété que lui a apportée la série lycéenne Euphoria et à son nouveau statut de productrice, elle achète les droits du script, le fait réviser, trouve le budget nécessaire et cède l’exploitation du long-métrage à la société de distribution Neon. Pour la mise en scène, la comédienne sollicite Michael Mohan, qui l’avait déjà dirigée dans le film The Voyeurs et dans la série Everything Sucks. Le réalisateur est emballé par le projet, qui va lui permettre de régler ses propres comptes avec une éducation religieuse rigide. « En grandissant dans un environnement très fervent, j’ai pu constater que tous les catholiques éprouvent de la culpabilité et des traumatismes », déclare-t-il. « J’étais même le chef de notre groupe de jeunes. Ça va vous paraître fou, mais au cours d’un week-end nous avons tous apporté des cassettes et des disques qui, selon nous, contenaient des messages sataniques, et nous les avons brûlés dans un grand bûcher ! » (1) À n’en pas douter, Michael Mohan est bien l’homme de la situation.

En découvrant Immaculée, il est difficile de ne pas immédiatement penser à La Malédiction : l’origine. Les deux films présentent en effet un incalculable nombre de points communs qui finissent par provoquer un certain trouble. Le point de départ est le même (une jeune novice américaine débarque dans un couvent italien austère, est accueillie avec une certaine froideur, y découvre une copine de chambrée aux mœurs un peu plus légères que la normale, se rend bientôt compte qu’un terrible secret hante les lieux), de nombreuses séquences sont similaires et le concept fou qui sous-tend les deux intrigues est rigoureusement identique. C’est bien simple : Immaculée et La Malédiction : l’origine ressemblent à deux facettes d’un même scénario, l’un explorant l’angle satanique et l’autre le point de vue divin. Le fait que les deux films soient sortis sur les écrans américains à quinze jours d’écart accroit évidemment la tentation de les comparer. Pourtant, il n’y a sans doute pas de plagiat, juste une de ces coïncidences qui, jadis, accouchèrent des diptyques Le Pic de Dante & Volcano ou Deep Impact & Armageddon.

Le fruit de vos entrailles

La pleine implication de Sydney Sweeney est l’un des atouts majeurs d’Immaculée, l’actrice laissant évoluer son personnage d’un extrême à l’autre : l’ingénue candide, chaste et pieuse se mue ainsi progressivement en survivante prête à tout pour sauver sa peau et à échapper à la monstruosité qui menace de s’emparer d’elle. Le carcan rigide de la religion, qu’elle était prête à épouser corps et âme malgré plusieurs alertes et mises en garde en début de métrage, prend en effet la forme la plus abominable – ce que nous laisse explicitement comprendre une séquence d’introduction sans concession. S’il cède volontiers à l’influence incontournable de Rosemary’s Baby, Michael Mohan tient aussi à rendre hommage à tout un pan du cinéma italien gothique dont il détourne l’imagerie (l’héroïne en chemise de nuit qui arpente les couloirs nocturnes du couvent, éclairée par un chandelier), mais aussi à plusieurs films anticléricaux des années 70 comme Les Diables de Ken Russell ou La Marque du diable de Michael Armstrong (dont il reprend une séquence à l’identique). Très efficace dans son établissement d’une atmosphère anxiogène, le film s’achève sur un climax éprouvant et résolument nihiliste.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans « Indiewire » en mars 2024.

 

© Gilles Penso

 

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SANS UN BRUIT : JOUR 1 (2024)

Ce troisième épisode nous raconte les origines de l’invasion des monstres en pleine ville de New York…

A QUIET PLACE : DAY ONE

 

2024 – USA

 

Réalisé par Michael Sarnoski

 

Avec Lupita Nyong’o, Joseph Quinn, Alex Wolff, Djimon Hounsou, Eliane Umuhire, Takunda Khumalo, Alfie Todd, Avy-Berry Worrall, Ronnie Le Drew, Benjamin Wong

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES I SAGA SANS UN BRUIT

Au départ, c’est Jeff Nichols qui devait réaliser cet épisode « prequel », troisième opus de la franchise initiée en 2018. Dès 2020, l’auteur de Take Shelter et Midnight Special se met au travail sur une histoire développée par John Krasinski. Mais Nichols préfère finalement se désister pour s’impliquer dans un autre projet du studio Paramount. Après avoir envisagé plusieurs réalisateurs prestigieux, Krasinski et ses co-producteurs arrêtent leur choix sur un cinéaste indépendant, Michael Sarnoski, séduits par son étonnant Pig avec Nicholas Cage. « J’ai souhaité m’orienter vers une histoire très intime, et John Krasinski m’a beaucoup soutenu dans cette voie », raconte Sarnoski. « Il m’a laissé énormément de liberté. Il n’essayait pas de faire un autre épisode de Sans un bruit “à la façon de John“. Il voulait vraiment ouvrir ce monde et y laisser s’exprimer d’autres voix » (1). Sarnoski écrit et réalise donc le film lui-même en s’entourant de plusieurs de ses collaborateurs réguliers, comme le directeur de la photographie Pat Scola, le compositeur Alexis Grapsas et l’acteur Alex Wolff. Si le prologue de Sans un bruit 2 nous donnait déjà un aperçu du début de l’invasion des monstres au milieu de la population, Sans un bruit : jour 1 prend le même parti mais change de cadre. Après la petite ville américaine, place à l’une des cités les plus denses et les plus bruyantes du monde : New York.

Un texte en ouverture nous dit d’ailleurs que le niveau sonore moyen de New York est de 90 décibels, soit l’équivalent d’un hurlement continu, ce qui ne manque pas d’ironie lorsqu’on sait que la clef de la survie des personnages sera le silence. La protagoniste de cet opus est Samira (Lupita Nyong’o, héroïne de Us et Black Panther : Wakanda Forever), une femme atteinte d’un cancer en phase terminale qui vit dans une maison de repos avec son chat et d’autres patients. Même si c’est à contrecœur, elle accepte de participer à une sortie de groupe pour assister à un spectacle à Manhattan. Là, le drame ne tarde pas à survenir sous forme d’une multitude d’objets lumineux tombés du ciel. En un clin d’œil, une nuée de créatures voraces et indestructibles envahit les rues et attaque tout ce qui fait du bruit. Alors que le chaos s’empare de la population, le titre du film apparaît enfin, après treize minutes d’exposition. La ferme rurale de Sans un bruit et l’usine abandonnée de Sans un bruit 2 cèdent désormais la place à la « Grosse Pomme », siège de visions impressionnantes et quasi-surréalistes comme ces panoramas de la cité entièrement dévastée ou le gigantesque exode de la population errant comme une horde de zombies au milieu des carcasses fumantes de véhicules réduits en bouillie.

Après la chute de New York

Ironiquement, presqu’aucune séquence du film n’a réellement été tournée à New York, les rues de la ville, ses bâtiments et son métro ayant été reconstitués avec beaucoup de minutie à Londres. Si le cadre de l’action s’est considérablement élargi par rapport aux deux premiers films, l’intrigue se révèle paradoxalement plus minimaliste. À la préservation de la cellule familiale, cœur des enjeux des deux films précédents, Michael Sarnoski préfère la faible étincelle qui naît entre deux parfaits inconnus : Samira, celle qui n’attend plus rien de l’existence et se raccroche pourtant désespérément à son instinct de survie, et Eric (Joseph Quinn, alias Eddie Munson dans Stranger Things), l’homme qui assume pleinement son manque de courage et son incapacité à affronter seul la menace. Cette dynamique nouvelle induit une approche mélancolique. Face à la fin du monde, on s’agrippe faute de mieux à des souvenirs d’enfance, à une pizzeria de quartier désormais dévastée, aux touches d’un piano qu’on ne peut plus qu’effleurer en silence… Là réside le renouveau d’une franchise qui aurait pu se contenter d’exploiter tranquillement des recettes éprouvées – travers dans lequel tombait un peu Krasinsiki lui-même dans Sans un bruit 2. Pour autant, Sarnoski ne fait pas l’économie de séquences de suspense éprouvantes, de destructions spectaculaires et de mises à mort brutales. Djimon Hounsou vient même compléter le casting pour assurer un lien avec le film précédent. Rafraîchissant, ce troisième épisode possède un supplément d’âme particulièrement appréciable.

 

(1) Extrait d’un entretien paru dans « The Hollywood News » en juin 2024

 

© Gilles Penso

 

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UNCLE SAM (1996)

Le plus patriotique des tueurs psychopathes se déchaîne face à la caméra de William Lustig, l’homme qui réalisa Maniac et Maniac Cop

UNCLE SAM

 

1996 – USA

 

Réalisé par William Lustig

 

Avec David Fralick, Christopher Ogden, Leslie Neale, Anne Tremko, Bo Hopkins, Timothy Bottoms, Robert Forster, P.J. Soles, Isaac Hayes, Tim Grimm

 

THEMA TUEURS

William Lustig à la réalisation, Larry Cohen au scénario : l’équipe gagnante de Maniac Cop se remet en selle pour lâcher sur les écrans un nouveau tueur psychopathe à forte tendance surnaturelle. Le prégénérique d’Uncle Sam permet un démarrage sans temps morts. Dans le désert d’Irak, des militaires américains trouvent la carcasse d’un hélicoptère victime d’un « tir ami » qui l’a abattu par erreur. Sam Harper (David Fralick), le seul survivant du crash, a le visage et le corps passablement brûlés. Soudain, il s’empare d’une arme et abat tous les hommes venus le secourir. Le générique enchaîne alors les images d’Épinal patriotiques : un drapeau américain, des archives militaires et diverses représentations d’Oncle Sam au fil du temps… Ce décalage volontairement appuyé n’est qu’une mise en bouche. Nous voilà transportés dans la petite ville tranquille et résidentielle de Twin Rivers, quelques jours avant la fête nationale du 4 juillet. Sam s’apprête à revenir d’entre les morts par le biais d’une alchimie paranormale. Son neveu Jody (Christopher Ogden) est en effet très admiratif de ce « héros de guerre ». Or un cadre avec la photo du cher tonton tombe soudain par terre. Lorsque l’ado marche sur le verre brisé et se coupe, le sang touche la photo, des chœurs mystérieux s’invitent dans la bande originale et le miracle opère…

Le 4 juillet, à minuit, Sam s’éveille donc et sort de son cercueil en émettant un râle d’outre-tombe. C’est un zombie au visage brûlé, proche de celui de Freddy Krueger. Notre soldat revenu d’entre les morts récupère les médailles que Jody gardait précieusement, les accroche à son uniforme puis s’en va occire tous les antipatriotes qui auront le malheur de croiser son chemin ! Une scène comique montre un voyeur déguisé en Oncle Sam et monté sur échasses qui reluque une fille nue à l’étage de sa maison puis prend la fuite une fois qu’il a été repéré. Notre zombie patriote n’apprécie évidemment pas ce détournement d’un symbole américain. Armé d’un sécateur, il réduit en charpie l’insolent et se revêt du costume et du masque d’Oncle Sam. Ce sera sa tenue de croquemitaine. Ainsi, Uncle Sam ne se contente pas de décliner une nouvelle variante sur le thème du psycho-killer indestructible en uniforme dans la droite lignée de Maniac Cop. Il propose à travers une seconde grille de lecture une réflexion politique sur le sens de la guerre, sur la nécessité de l’armée et des soldats, sur l’absurdité de certains combats, sur l’antimilitarisme et le patriotisme.

« Il n’y a pas de héros, seulement des cinglés ! »

Un dialogue situé pendant la veillée mortuaire de Sam est en ce sens révélateur. Face à Jody qui rêve de faire carrière dans l’armée, un ancien collègue du défunt affublé d’une jambe de bois (qu’interprète Isaac Hayes) contre-argumente. « Deviens médecin, sauve des vies ! » lui dit-il, avant d’ajouter : « Il n’y a pas de héros, seulement des cinglés qui perdent les pédales au milieu d’une bataille ! » Le scénario nous fait d’ailleurs découvrir en cours de route que Sam était loin d’être le héros modèle que son neveu imaginait, mais plutôt un homme violent qui frappait sa sœur et sa femme et combattait sur le terrain moins pour la patrie que par goût du sang. Uncle Sam bénéficie d’une mise en scène élégante, d’acteurs convaincants, de dialogues percutants, d’une série de meurtres inventifs, mais son réalisateur n’en est qu’à moitié satisfait. « Je sais que ç’aurait pu être un meilleur film », confesse-t-il. « Je savais déjà, au moment du tournage, comment l’améliorer. Mais cela aurait nécessité d’innombrables bras de fer avec la production, et j’avais vécu assez de conflits de ce type par le passé. Alors j’ai fait du mieux que j’ai pu avec les moyens mis à ma disposition » (1). Lustig évoque notamment les déconvenues survenues pendant le tournage de Maniac Cop 3. « Au final, je trouve que le film n’est pas si mal », ajoute-t-il. « Il y a des choses que j’aime, d’autres que je n’aime pas, d’autres que j’aurais aimé ajouter si le budget nous l’avait permis. Je ne le renie pas du tout, je l’assume et mon nom est au générique. Mais il marque la fin d’une époque pour moi. » Lustig arrêtera donc là ses activités de réalisateur pour se concentrer sur la production et sur un label vidéo dédié à la restauration et la distribution de classiques du cinéma de genre.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2016

 

© Gilles Penso

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SANS UN BRUIT 2 (2020)

Après avoir longtemps hésité, John Krasinski donne une suite à son film post-apocalyptique peuplé de monstres voraces et quasi-indestructibles…

A QUIET PLACE PART II

 

2020 – USA

 

Réalisé par John Krasinski

 

Avec Emily Blunt, Cillian Murphy, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Djimon Hounsou, John Krasinski, Scoot McNairy, Alice Sophie Malyukova, Dean Woodward

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES I SAGA SANS UN BRUIT

Dès sa sortie sur les écrans américains en avril 2018, Sans un bruit s’annonce comme le gros succès surprise du printemps. Il n’en faut pas plus pour que la Paramount réfléchisse aussitôt à un second épisode. Les scénaristes du premier film, Scott Beck et Bryan Woods, préfèrent passer leur tour pour pouvoir se consacrer à d’autres projets. John Krasinski lui-même conseille au studio de se mettre en quête d’un autre réalisateur pour cette suite. « Le film vient à peine de sortir et j’entends déjà des gens dire qu’ils voudraient se replonger dans cet univers », affirme-t-il à l’époque. « Je suis surpris qu’ils ne disent pas plutôt : “c’est bon, nous avons vu ce film, laissons-le tel quel“. Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais pensé qu’on pourrait en tirer d’autres films pendant le tournage. Je l’ai toujours vu comme un œuvre unique » (1). Après avoir rejeté plusieurs scénarios proposés par divers auteurs axant Sans un bruit 2 dans l’optique d’une grande franchise (façon « Cinematic Universe »), Paramount propose tout de même à Krasinski de réfléchir à une histoire possible pour cet hypothétique deuxième opus. L’homme se prête au jeu en imaginant un récit qui rendrait hommage à ses propres enfants. En lisant le premier jet (rédigé en trois semaines et demie), son épouse Emily Blunt accepte aussitôt de reprendre son rôle. Le studio donne aussi son feu vert. Sans un bruit 2 est lancé.

Le prologue du film prend la forme d’une prequel qui raconte en dix minutes le début de l’invasion des monstres tel qu’il fut vécu par la famille Abbott. Virtuose, la mise en scène nous plonge d’emblée au cœur du chaos en suscitant un sentiment d’immersion, d’urgence et de panique. Après une telle entrée en matière, il semble difficile de conserver la même intensité. Effectivement, le soufflé nous donne ensuite le sentiment de retomber. 474 jours plus tard, le récit se raccorde sur la fin des événements décrits dans le premier film. Les créatures ayant détruit une grande partie de la population, Evelyn Abbott, ses deux enfants Regan et Marcus et son bébé errent dans un paysage dévasté, armés d’un fusil et d’une radio dont les fréquences, couplées avec l’appareil auditif de Regan, permettent d’éloigner momentanément les prédateurs. La mine défaite, au bout du rouleau, nus pieds au milieu des ruines du monde, nos rescapés trouvent refuge dans une fonderie d’acier abandonnée. Mais ils n’y sont pas seuls…

Silence radio

Après l’entame, le scénario s’installe dans une certaine routine qui ne parvient pas à réitérer le miracle du premier film. Certains moments de tension restent certes très efficaces, prouvant une fois de plus la versatilité du talent de Krasinski, autant à l’aise avec la comédie qu’avec l’horreur, le suspense et l’action, mais l’effet de surprise s’est fatalement émoussé. Les situations nous sont désormais familières, même si l’intrigue est relancée par le nouveau personnage qu’incarne Cillian Murphy. Un excellent triple montage parallèle à mi-parcours du métrage redynamise les choses, jouant très efficacement sur les nerfs des spectateurs avant de les transporter vers un troisième acte un peu moins convenu. S’il a coûté trois plus cher que son prédécesseur, Sans un bruit 2 nous donne malgré tout l’étrange sentiment d’être plus anecdotique – plus étriqué – que le premier film. Sans doute aurait-il été intéressant d’élargir le scope pour mieux explorer les conséquences de cette situation désormais post-apocalyptique sur les derniers survivants (ce que laissait par ailleurs espérer le prélude). Cette séquelle reste de très haute tenue, mais les réserves initiales du metteur en scène étaient sans doute justifiées : tout semblait déjà avoir été dit en un seul long-métrage. Le troisième opus de la saga, Sans un bruit : jour 1, se fera d’ailleurs sans lui, Michael Sarnoski héritant du scénario et de la mise en scène.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans « Deadline » en mai 2018.

 

© Gilles Penso

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BODY COUNT (1986)

Le réalisateur de Cannibal Holocaust nous emmène faire du camping sauvage dans une forêt où règne un assassin sanguinaire…

CAMPING DEL TERRORE

 

1986 – ITALIE

 

Réalisé par Ruggero Deodato

 

Avec Bruce Penhall, David Hess, Mimsy Farmer, Luisa Maneri, Nicola Farron, Andrew J. Lederer, Stefano Madia, John Steiner, Charles Napier

 

THEMA TUEURS

Toujours précédé de la réputation mi-flatteuse mi-sulfureuse de l’homme qui osa réaliser Cannibal Holocaust, Ruggero Deodato s’attaque à ce slasher après s’être essayé au fait divers sordide et sanglant (La Maison au fond du parc), au film d’aventures post-apocalyptique (Les Prédateurs du futur) et au survival brutal et exotique (Amazonia la jungle blanche). Body Count s’appuie sur une légende selon laquelle un camping est bâti sur un ancien cimetière indien dans lequel un vieux chamane, transformé en monstre par une malédiction, hante encore les lieux. Au début du film, une jeune fille est prise en chasse au milieu des bois, en pleine nuit, par une créature humanoïde velue armée d’un couteau. La malheureuse trouve refuge dans une voiture de police bizarrement abandonnée. Mais une lame de couteau traverse le fauteuil, lui arrachant des hurlements. L’arme transperce la main de la jeune fille, qui prend la fuite et se cache sous une souche d’arbre. Son petit ami, alerté, vient à sa rescousse, mais le couteau du monstre se plante dans sa gorge et le stoppe net dans son élan. « C’était une belle entrée en matière, avec une musique efficace de Claudio Simonetti », nous dit Ruggero Deodato. « Mais pour tout vous avouer, Body Count est sans doute mon film le moins personnel. J’ai eu la chance de pouvoir tout de même diriger de bons comédiens comme David Hess, Mimsy Farmer ou Charles Napier, lequel était connu du grand public pour avoir joué dans Rambo » (1).

Quinze ans après les événements décrits dans ce prologue, cinq jeunes idiots réunis dans un van s’en vont faire du camping sauvage et s’apprêtent à jouer une sorte de remake poussif de Vendredi 13. L’un d’eux fait de l’escalade, voit surgir le chamane tout fripé et chute, pris de panique. Une autre découvre un ancien bâtiment glauque et décrépi, se taillade le visage avec un miroir qui se brise puis est poignardée par un grand couteau (dont la lame reflète son visage hurlant, inspirant le visuel du poster du film). Les morts violentes s’enchaînent donc dans tandis qu’une vague rivalité amoureuse s’installe entre deux seconds couteaux patibulaires, le tenancier du camping (David Hess) et le shérif du coin (Charles Napier) qui se disputent tous deux les faveurs de Julia (Mimsy Farmer).

Camping-car holocaust

Quelques seins nus et une poignée de jump scares grotesques (l’un des jeunes fait peur à une copine avec un masque de loup-garou) tentent d’égayer ce métrage désespérément routinier qui joue aussi la carte du gore chaque fois que possible : corps transpercés, doigts tranchés, hache qui se plante dans un visage, le tout confié aux bons soins du maquilleur Mario di Salvio (Du sang pour Dracula, Flash Gordon). Au milieu de ce fatras de banalités surnagent de trop rares idées visuelles intéressantes. Comme cette scène où la jambe d’une jeune femme bouge langoureusement sous un drap, la nuit, dans le camping-car. Lorsque le drap est soulevé par l’un des personnages, nous découvrons que la jambe est tranchée ! Sans doute s’agit-il d’un clin d’œil à l’un des « gags » des Dents de la mer. On note aussi un cauchemar bizarre avec un serpent et une tête dans un bocal. Bref, Ruggero Deodato part un peu dans tous les sens en soignant tout de même la photogénie de ses décors extérieurs. « Ce qui est drôle, c’est que tout le monde était persuadé que nous avions tourné au Canada, alors qu’en réalité nous sommes restés dans les montagnes près de Rome », se souvient-il (2). Décevante, la révélation finale est à l’image du film entier : anecdotique et conventionnelle. Deodato enchaînera l’année suivante avec Angoisse sur la ligne.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2016

 

 

© Gilles Penso


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WEREWOLF BY NIGHT (2022)

Ce film concocté par Marvel et Disney rend hommage aux Universal Monsters et offre à Michael Giacchino sa première réalisation…

WEREWOLF BY NIGHT

 

2022 – USA

 

Réalisé par Michael Giacchino

 

Avec Gael Garcia Bernal, Laura Donnelly, Harriet Sansom Harris, Kirk R. Thatcher, Eugenie Bondurant, Leonardo Nam, Daniel J. Watts, Al Hamacher

 

THEMA LOUPS-GAROUS I SAGA MARVEL CINEMATIC UNIVERSE

Au début des années 70, la très sévère censure du Comics Code se relâche et permet aux éditeurs d’élargir le champ des possibles. Avec à sa tête un nouveau rédacteur en chef, le jeune Roy Thomas adoubé par Stan Lee, Marvel en profite pour lancer de nouveaux titres ouvertement orientés vers l’horreur comme « The Tomb of Dracula », « Monster of Frankenstein » et « Werewolf By Night ». Ce dernier, écrit par Gerry Conway et dessiné par Mike Ploog, connaît un joli succès auprès du lectorat amateur de frissons. Un projet d’adaptation à l’écran des aventures de cet anti-héros lycanthrope s’esquisse en 2001, mais il faudra attendre la mise en place du Marvel Cinematic Universe pour rendre la chose possible. Il ne s’agira ni d’un long-métrage pour le cinéma, ni d’une série TV, mais d’un téléfilm spécial conçu pour alimenter les grilles de Disney + pendant la période d’Halloween. Le scénario est co-signé Heather Quinn (Hawkeye) et Peter Cameron (Wandavision, Moon Knight) tandis que la réalisation échoit à Michael Giacchino. Le talentueux compositeur (Alias, Les Indestructibles, Mission impossible III, Ratatouille, Speed Racer, Là-haut, Super 8, Jurassic World, Doctor Strange, Rogue One) ajoute ainsi une corde à son arc en occupant pour la première fois le poste de metteur en scène.

Dès les premières secondes, Werewolf By Night assume l’influence des films d’épouvante des années 30 – en particulier les Universal Monsters – auxquels il tient à rendre hommage à travers sa photographie en noir et blanc, ses maquillages volontiers blafards et ses décors expressionnistes. À l’avenant, la bande originale – composée aussi par Giacchino – joue la carte de la référence, dénaturant d’emblée la fameuse fanfare d’introduction de Marvel sous un jour gothique (un peu à la manière de Danny Elfman sur le logo de Walt Disney pour Frankenweenie). Un texte introductif nous apprend qu’après la mort d’Ulysse Bloodstone, cinq chasseurs de monstres expérimentés ont été convoqués par la veuve du défunt dans un sinistre manoir. Pour décider lequel d’entre eux sera le nouveau chef et pourra acquérir la puissante pierre de sang, tous sont invités à participer à une chasse dans un grand labyrinthe. Celui qui parviendra à éliminer le redoutable monstre qui s’y cache sera déclaré vainqueur. Mais certains des chasseurs cachent bien leur jeu…

Old school

Werewolf By Night remplit parfaitement son contrat sans jamais chercher à placer ses ambitions au-delà de celle d’un film concept récréatif qui se suffit à lui-même – indépendamment du reste de l’univers Marvel même s’il en fait officiellement partie – et en alternant équitablement le suspense, l’humour et l’horreur graphique. Certes, il ne s’agit pas de basculer dans le gore (nous sommes chez Disney tout de même) mais le sang coule généreusement tandis que le look du monstre vedette (un maquillage très réussi œuvre de l’atelier KNB) rend visiblement hommage à celui conçu en 1935 par Jack Pierce pour Le Monstre de Londres. Au fil des multiples rebondissements de cette intrigue de train fantôme volontairement excessive surgit une autre créature très iconique issue de l’écurie Marvel – que nous laisserons ici dans l’ombre pour ceux qui n’ont pas encore vu le film. Jouant habilement avec quelques touches de couleurs qui surgissaent au sein de sa photographie noir et blanc (principalement pour visualiser les pouvoirs magiques de la pierre de sang), Werewolf By Night existe aussi dans une version en couleurs qui troque l’influence d’Universal contre celle des films d’épouvante de la Hammer.

 

© Gilles Penso


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AMSTERDAMNED (1988)

Rien ne va plus dans la capitale hollandaise : un tueur sous-marin hante les canaux et multiplie les victimes au grand dam de la police…

AMSTERDAMNED

 

1988 – HOLLANDE

 

Réalisé par Dick Maas

 

Avec Huub Stapel, Monique van de Ven, Serge-Henri Valcke, Tanneke Hartzuiker, Wim Zomer, Hidde Maas, Lou Landré, Tatum Dagelet, Edwin Bakker

 

THEMA TUEURS

Quatre ans après L’Ascenseur, Dick Maas récidive avec un nouveau long-métrage ambitieux aux confins de l’épouvante qui se révèle, une fois de plus, très efficace. « Je voulais exploiter la ville d’Amsterdam pour qu’elle serve de théâtre à une histoire de suspense et d’horreur », raconte le réalisateur. « Je n’avais jamais vu ça avant. Mon idée était de détourner les clichés touristiques et les décors connus pour y mettre en scène des séquences de meurtres et de poursuites » (1). Le titre à lui seul est une vraie trouvaille, puisqu’il combine le nom de la capitale hollandaise avec le mot « maudit ». Empruntant ses codes à la fois aux films policiers et aux films d’horreur, Amsterdamned coûte à peine 98 000 dollars et ne lésine pourtant devant aucune séquence spectaculaire en plaçant souvent ses caméras en extérieurs réels, sur les sites les plus connus de la ville. « La municipalité a été très coopérative », explique Dick Maas. « Ils ont même mis à notre disposition leurs véritables bateaux et hélicoptères de police. Certains employés de la ville apparaissent dans le film en jouant leur propre rôle. Nous avons pu bloquer plusieurs rues et plusieurs parties de canaux pour tourner les scènes de poursuite » (2). Une année en amont du tournage aura été nécessaire pour obtenir toutes les autorisations nécessaires, mais ces démarches laborieuses en valaient largement la peine au vu du résultat.

Tout commence donc au cœur d’Amsterdam, en pleine nuit. Une prostituée prend un taxi pour réintégrer son domicile. Refusant les avances du chauffeur, elle se fait expulser de la voiture. Peu après, quelque chose surgit hors de l’eau des innombrables canaux de la ville, se jette sur elle et l’assassine, sous les yeux d’une clocharde. Le lendemain, dans l’une des scènes les plus mémorables du film, des touristes en bateau découvrent son cadavre ensanglanté suspendu à un des ponts de la ville. L’éventualité d’un monstre marin est assez rapidement écartée par le policier incarné avec détachement par Huub Stapel, ne croyant guère à la théorie du « monstre du Loch Ness ». Malgré tout, le réalisateur sacrifie volontiers aux conventions du genre empruntées aux Dents de la mer, utilisant la caméra subjective sous-marine (avec la fille en maillot sur son bateau pneumatique), faisant surgir un cadavre à l’œil exorbité dans une épave sous l’eau et utilisant souvent la métonymie pour évoquer le tueur, notamment via les bulles qui émergent à la surface (et qui donnent lieu à une excellente séquence de suspense).

Le saigneur des canaux

Les canaux d’Amsterdam constituent un décor insolite, plein d’originalité, et surtout parfaitement adapté à cette histoire de meurtres en série dont l’instigateur demeure énigmatique. Sa véritable nature attendra le dénouement pour être connue du héros et du public, sous la forme évidente d’une grosse surprise. Si Dick Maas évite le gore frontal, la crudité du propos prouve qu’à l’époque Paul Verhoeven n’était pas le seul « Hollandais violent ». La vision d’Amsterdam que propose le film est d’ailleurs loin d’être touristique. Les canaux y sont pollués, la misère et les bas-fonds y sont mis en avant, les personnages attirent peu la sympathie. La musique synthétique, composée par Maas lui-même, semble puiser son inspiration chez John Carpenter, même si notre homme n’assume pas vraiment cette filiation. « Je pense au contraire que mes musiques sont très différentes des siennes », dit-il. « Bien sûr, nous utilisons le même type d’instruments électroniques et des sons synthétiques qui peuvent se ressembler, mais je crois que nos styles ne sont pas les mêmes. Pour la bande originale d’Amsterdamned, j’ai même essayé d’intégrer des sons orchestraux proches de ceux des véritables instruments classiques » (3). Truffé de scènes de poursuite ébouriffantes en voiture, en moto et surtout en hors-bord, Amsterdamned soulève un enthousiasme mérité lors de sa sortie. Pourtant, malgré la sympathie qu’on peut éprouver pour certaines de ses œuvres ultérieures, force est de constater que Dick Mass ne sut jamais réitérer le double coup d’éclat de L’Ascenseur et Amsterdamned, comme ces stars éphémères des années 80 dont seul un tube ou deux subsistent encore dans la mémoire collective.

 

(1), (2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2017

 

© Gilles Penso

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LATE NIGHT WITH THE DEVIL (2023)

Une émission télévisée des années 70 consacrée aux phénomènes paranormaux tourne très mal…

LATE NIGHT WITH THE DEVIL

 

2023 – USA / AUSTRALIE / ÉMIRATS ARABES UNIS

 

Réalisé par Colin Cairnes et Cameron Cairnes

 

Avec David Dastmalchian, Laura Gordon, Ian Bliss, Fayssal Bazzi, Ingrid Torelli, Rhys Auteri, Georgina Haig, Josh Quong Tart

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I DIABLE ET DÉMONS

Late Night With the Devil est le troisième long-métrage des « Cairne Brothers », un duo de réalisateurs australiens spécialisés dans l’horreur, à qui nous devons 100 Bloody Acres (2012) et Scare Campaign (2016). Si leurs deux précédents faits d’arme sont restés relativement confidentiels, celui-ci risque de marquer plus durablement les mémoires grâce à sa mise en forme, sa tonalité et son écriture particulièrement atypiques. En s’inspirant d’un véritable talk-show des années 70, le « Don Lane Show », Colin Cairnes et Cameron Cairnes imaginent une fausse émission télévisée diffusée en direct le soir d’Halloween. « Dans les années 70 et 80, la télévision de fin de soirée avait quelque chose d’un peu dangereux », expliquent-ils. « Les talk-shows, en particulier, étaient une fenêtre sur un étrange monde d’adultes. Nous avons pensé qu’en combinant cette atmosphère chargée, en direct, avec le surnaturel, nous pourrions créer une expérience cinématographique unique et effrayante ». (1) À la fois fausse émission TV live et faux documentaire décrivant l’envers du décor pendant les pauses publicitaires, Late Night With the Devil commence sur un ton très léger pour faire basculer progressivement les spectateurs dans l’inquiétude…

Dans ce pseudo-film d’archive relatant les événements inexpliqués survenus la nuit du 31 octobre 1977, nous découvrons donc « Night Owls with Jack Delroy », une émission à succès qui fait de la concurrence au « Tonight Show » de Johnny Carson sans pour autant parvenir à battre son audience. Pour ne pas rester l’éternel challenger, l’animateur invite des célébrités, crée des happenings, dépasse parfois les bornes, interviewe même sa propre épouse Madeleine alors qu’elle est en phase terminale de son cancer, mais rien n’y fait. « Night Owls » est toujours en seconde position derrière le « Tonight Show ». Après sa période de deuil, Jack Delroy revient en piste avec la ferme intention de créer une soirée télévisée inoubliable. Le soir d’Halloween, il consacre son show à l’occultisme et réunit des invités spéciaux : le médium exubérant Christou, le magicien sceptique Charmichael Craig, la parapsychologue June Ross-Mitchell et Lilly, 13 ans, une fillette qui est prétendument possédée par un esprit démoniaque. L’animateur espère que ce cocktail va créer des étincelles sur son plateau. Il ne croit pas si bien dire…

Talk chaud

La minutie de la reconstitution du style télévisuel de la fin des années 70 est la première qualité de Late Night With the Devil. Même si nous savons pertinemment que tout ce que nous voyons est faux – les deux auteurs/réalisateurs n’hésitant d’ailleurs pas à forcer le trait pour renforcer la complicité des spectateurs -, ce « Night Owls with Jack Delroy » semble plus vrai que nature et David Dastmalchian se révèle parfait en animateur TV de l’époque dont il imite non seulement le look mais aussi le maniérisme. La clé de la réussite du film est son équilibre. L’aspect parodique est sous-jacent sans jamais pour autant passer au premier plan. Le film fait rire, bien sûr, parce que telle est sa vocation première. Mais plus l’émission dure, plus l’étrangeté s’invite face aux caméras et en coulisses, plus l’atmosphère devient étrange et malsaine, comme dans ce fameux court-métrage Too Many Cooks de Casper Kelly qui transformait progressivement un programme télévisé festif en cauchemar absurde. Et lorsque l’épouvante puis l’horreur surgissent brutalement dans l’émission, le mélange des genres suscite un malaise inattendu, jusqu’à un final profondément nihiliste. Voilà donc un remarquable exercice de style qui parvient à se réapproprier plusieurs thèmes classiques du genre pour les accommoder à une sauce totalement inédite.

 

(1) Extrait d’un entretien publié dans « Variety » en février 2022

 

© Gilles Penso

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