SANS UN BRUIT 2 (2020)

Après avoir longtemps hésité, John Krasinski donne une suite à son film post-apocalyptique peuplé de monstres voraces et quasi-indestructibles…

A QUIET PLACE PART II

 

2020 – USA

 

Réalisé par John Krasinski

 

Avec Emily Blunt, Cillian Murphy, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Djimon Hounsou, John Krasinski, Scoot McNairy, Alice Sophie Malyukova, Dean Woodward

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES I SAGA SANS UN BRUIT

Dès sa sortie sur les écrans américains en avril 2018, Sans un bruit s’annonce comme le gros succès surprise du printemps. Il n’en faut pas plus pour que la Paramount réfléchisse aussitôt à un second épisode. Les scénaristes du premier film, Scott Beck et Bryan Woods, préfèrent passer leur tour pour pouvoir se consacrer à d’autres projets. John Krasinski lui-même conseille au studio de se mettre en quête d’un autre réalisateur pour cette suite. « Le film vient à peine de sortir et j’entends déjà des gens dire qu’ils voudraient se replonger dans cet univers », affirme-t-il à l’époque. « Je suis surpris qu’ils ne disent pas plutôt : “c’est bon, nous avons vu ce film, laissons-le tel quel“. Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais pensé qu’on pourrait en tirer d’autres films pendant le tournage. Je l’ai toujours vu comme un œuvre unique » (1). Après avoir rejeté plusieurs scénarios proposés par divers auteurs axant Sans un bruit 2 dans l’optique d’une grande franchise (façon « Cinematic Universe »), Paramount propose tout de même à Krasinski de réfléchir à une histoire possible pour cet hypothétique deuxième opus. L’homme se prête au jeu en imaginant un récit qui rendrait hommage à ses propres enfants. En lisant le premier jet (rédigé en trois semaines et demie), son épouse Emily Blunt accepte aussitôt de reprendre son rôle. Le studio donne aussi son feu vert. Sans un bruit 2 est lancé.

Le prologue du film prend la forme d’une prequel qui raconte en dix minutes le début de l’invasion des monstres tel qu’il fut vécu par la famille Abbott. Virtuose, la mise en scène nous plonge d’emblée au cœur du chaos en suscitant un sentiment d’immersion, d’urgence et de panique. Après une telle entrée en matière, il semble difficile de conserver la même intensité. Effectivement, le soufflé nous donne ensuite le sentiment de retomber. 474 jours plus tard, le récit se raccorde sur la fin des événements décrits dans le premier film. Les créatures ayant détruit une grande partie de la population, Evelyn Abbott, ses deux enfants Regan et Marcus et son bébé errent dans un paysage dévasté, armés d’un fusil et d’une radio dont les fréquences, couplées avec l’appareil auditif de Regan, permettent d’éloigner momentanément les prédateurs. La mine défaite, au bout du rouleau, nus pieds au milieu des ruines du monde, nos rescapés trouvent refuge dans une fonderie d’acier abandonnée. Mais ils n’y sont pas seuls…

Silence radio

Après l’entame, le scénario s’installe dans une certaine routine qui ne parvient pas à réitérer le miracle du premier film. Certains moments de tension restent certes très efficaces, prouvant une fois de plus la versatilité du talent de Krasinski, autant à l’aise avec la comédie qu’avec l’horreur, le suspense et l’action, mais l’effet de surprise s’est fatalement émoussé. Les situations nous sont désormais familières, même si l’intrigue est relancée par le nouveau personnage qu’incarne Cillian Murphy. Un excellent triple montage parallèle à mi-parcours du métrage redynamise les choses, jouant très efficacement sur les nerfs des spectateurs avant de les transporter vers un troisième acte un peu moins convenu. S’il a coûté trois plus cher que son prédécesseur, Sans un bruit 2 nous donne malgré tout l’étrange sentiment d’être plus anecdotique – plus étriqué – que le premier film. Sans doute aurait-il été intéressant d’élargir le scope pour mieux explorer les conséquences de cette situation désormais post-apocalyptique sur les derniers survivants (ce que laissait par ailleurs espérer le prélude). Cette séquelle reste de très haute tenue, mais les réserves initiales du metteur en scène étaient sans doute justifiées : tout semblait déjà avoir été dit en un seul long-métrage. Le troisième opus de la saga, Sans un bruit : jour 1, se fera d’ailleurs sans lui, Michael Sarnoski héritant du scénario et de la mise en scène.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans « Deadline » en mai 2018.

 

© Gilles Penso


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BODY COUNT (1986)

Le réalisateur de Cannibal Holocaust nous emmène faire du camping sauvage dans une forêt où règne un assassin sanguinaire…

CAMPING DEL TERRORE

 

1986 – ITALIE

 

Réalisé par Ruggero Deodato

 

Avec Bruce Penhall, David Hess, Mimsy Farmer, Luisa Maneri, Nicola Farron, Andrew J. Lederer, Stefano Madia, John Steiner, Charles Napier

 

THEMA TUEURS

Toujours précédé de la réputation mi-flatteuse mi-sulfureuse de l’homme qui osa réaliser Cannibal Holocaust, Ruggero Deodato s’attaque à ce slasher après s’être essayé au fait divers sordide et sanglant (La Maison au fond du parc), au film d’aventures post-apocalyptique (Les Prédateurs du futur) et au survival brutal et exotique (Amazonia la jungle blanche). Body Count s’appuie sur une légende selon laquelle un camping est bâti sur un ancien cimetière indien dans lequel un vieux chamane, transformé en monstre par une malédiction, hante encore les lieux. Au début du film, une jeune fille est prise en chasse au milieu des bois, en pleine nuit, par une créature humanoïde velue armée d’un couteau. La malheureuse trouve refuge dans une voiture de police bizarrement abandonnée. Mais une lame de couteau traverse le fauteuil, lui arrachant des hurlements. L’arme transperce la main de la jeune fille, qui prend la fuite et se cache sous une souche d’arbre. Son petit ami, alerté, vient à sa rescousse, mais le couteau du monstre se plante dans sa gorge et le stoppe net dans son élan. « C’était une belle entrée en matière, avec une musique efficace de Claudio Simonetti », nous dit Ruggero Deodato. « Mais pour tout vous avouer, Body Count est sans doute mon film le moins personnel. J’ai eu la chance de pouvoir tout de même diriger de bons comédiens comme David Hess, Mimsy Farmer ou Charles Napier, lequel était connu du grand public pour avoir joué dans Rambo » (1).

Quinze ans après les événements décrits dans ce prologue, cinq jeunes idiots réunis dans un van s’en vont faire du camping sauvage et s’apprêtent à jouer une sorte de remake poussif de Vendredi 13. L’un d’eux fait de l’escalade, voit surgir le chamane tout fripé et chute, pris de panique. Une autre découvre un ancien bâtiment glauque et décrépi, se taillade le visage avec un miroir qui se brise puis est poignardée par un grand couteau (dont la lame reflète son visage hurlant, inspirant le visuel du poster du film). Les morts violentes s’enchaînent donc dans tandis qu’une vague rivalité amoureuse s’installe entre deux seconds couteaux patibulaires, le tenancier du camping (David Hess) et le shérif du coin (Charles Napier) qui se disputent tous deux les faveurs de Julia (Mimsy Farmer).

Camping-car holocaust

Quelques seins nus et une poignée de jump scares grotesques (l’un des jeunes fait peur à une copine avec un masque de loup-garou) tentent d’égayer ce métrage désespérément routinier qui joue aussi la carte du gore chaque fois que possible : corps transpercés, doigts tranchés, hache qui se plante dans un visage, le tout confié aux bons soins du maquilleur Mario di Salvio (Du sang pour Dracula, Flash Gordon). Au milieu de ce fatras de banalités surnagent de trop rares idées visuelles intéressantes. Comme cette scène où la jambe d’une jeune femme bouge langoureusement sous un drap, la nuit, dans le camping-car. Lorsque le drap est soulevé par l’un des personnages, nous découvrons que la jambe est tranchée ! Sans doute s’agit-il d’un clin d’œil à l’un des « gags » des Dents de la mer. On note aussi un cauchemar bizarre avec un serpent et une tête dans un bocal. Bref, Ruggero Deodato part un peu dans tous les sens en soignant tout de même la photogénie de ses décors extérieurs. « Ce qui est drôle, c’est que tout le monde était persuadé que nous avions tourné au Canada, alors qu’en réalité nous sommes restés dans les montagnes près de Rome », se souvient-il (2). Décevante, la révélation finale est à l’image du film entier : anecdotique et conventionnelle. Deodato enchaînera l’année suivante avec Angoisse sur la ligne.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2016

 

 

© Gilles Penso


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WEREWOLF BY NIGHT (2022)

Ce film concocté par Marvel et Disney rend hommage aux Universal Monsters et offre à Michael Giacchino sa première réalisation…

WEREWOLF BY NIGHT

 

2022 – USA

 

Réalisé par Michael Giacchino

 

Avec Gael Garcia Bernal, Laura Donnelly, Harriet Sansom Harris, Kirk R. Thatcher, Eugenie Bondurant, Leonardo Nam, Daniel J. Watts, Al Hamacher

 

THEMA LOUPS-GAROUS I SAGA MARVEL CINEMATIC UNIVERSE

Au début des années 70, la très sévère censure du Comics Code se relâche et permet aux éditeurs d’élargir le champ des possibles. Avec à sa tête un nouveau rédacteur en chef, le jeune Roy Thomas adoubé par Stan Lee, Marvel en profite pour lancer de nouveaux titres ouvertement orientés vers l’horreur comme « The Tomb of Dracula », « Monster of Frankenstein » et « Werewolf By Night ». Ce dernier, écrit par Gerry Conway et dessiné par Mike Ploog, connaît un joli succès auprès du lectorat amateur de frissons. Un projet d’adaptation à l’écran des aventures de cet anti-héros lycanthrope s’esquisse en 2001, mais il faudra attendre la mise en place du Marvel Cinematic Universe pour rendre la chose possible. Il ne s’agira ni d’un long-métrage pour le cinéma, ni d’une série TV, mais d’un téléfilm spécial conçu pour alimenter les grilles de Disney + pendant la période d’Halloween. Le scénario est co-signé Heather Quinn (Hawkeye) et Peter Cameron (Wandavision, Moon Knight) tandis que la réalisation échoit à Michael Giacchino. Le talentueux compositeur (Alias, Les Indestructibles, Mission impossible III, Ratatouille, Speed Racer, Là-haut, Super 8, Jurassic World, Doctor Strange, Rogue One) ajoute ainsi une corde à son arc en occupant pour la première fois le poste de metteur en scène.

Dès les premières secondes, Werewolf By Night assume l’influence des films d’épouvante des années 30 – en particulier les Universal Monsters – auxquels il tient à rendre hommage à travers sa photographie en noir et blanc, ses maquillages volontiers blafards et ses décors expressionnistes. À l’avenant, la bande originale – composée aussi par Giacchino – joue la carte de la référence, dénaturant d’emblée la fameuse fanfare d’introduction de Marvel sous un jour gothique (un peu à la manière de Danny Elfman sur le logo de Walt Disney pour Frankenweenie). Un texte introductif nous apprend qu’après la mort d’Ulysse Bloodstone, cinq chasseurs de monstres expérimentés ont été convoqués par la veuve du défunt dans un sinistre manoir. Pour décider lequel d’entre eux sera le nouveau chef et pourra acquérir la puissante pierre de sang, tous sont invités à participer à une chasse dans un grand labyrinthe. Celui qui parviendra à éliminer le redoutable monstre qui s’y cache sera déclaré vainqueur. Mais certains des chasseurs cachent bien leur jeu…

Old school

Werewolf By Night remplit parfaitement son contrat sans jamais chercher à placer ses ambitions au-delà de celle d’un film concept récréatif qui se suffit à lui-même – indépendamment du reste de l’univers Marvel même s’il en fait officiellement partie – et en alternant équitablement le suspense, l’humour et l’horreur graphique. Certes, il ne s’agit pas de basculer dans le gore (nous sommes chez Disney tout de même) mais le sang coule généreusement tandis que le look du monstre vedette (un maquillage très réussi œuvre de l’atelier KNB) rend visiblement hommage à celui conçu en 1935 par Jack Pierce pour Le Monstre de Londres. Au fil des multiples rebondissements de cette intrigue de train fantôme volontairement excessive surgit une autre créature très iconique issue de l’écurie Marvel – que nous laisserons ici dans l’ombre pour ceux qui n’ont pas encore vu le film. Jouant habilement avec quelques touches de couleurs qui surgissaent au sein de sa photographie noir et blanc (principalement pour visualiser les pouvoirs magiques de la pierre de sang), Werewolf By Night existe aussi dans une version en couleurs qui troque l’influence d’Universal contre celle des films d’épouvante de la Hammer.

 

© Gilles Penso


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AMSTERDAMNED (1988)

Rien ne va plus dans la capitale hollandaise : un tueur sous-marin hante les canaux et multiplie les victimes au grand dam de la police…

AMSTERDAMNED

 

1988 – HOLLANDE

 

Réalisé par Dick Maas

 

Avec Huub Stapel, Monique van de Ven, Serge-Henri Valcke, Tanneke Hartzuiker, Wim Zomer, Hidde Maas, Lou Landré, Tatum Dagelet, Edwin Bakker

 

THEMA TUEURS

Quatre ans après L’Ascenseur, Dick Maas récidive avec un nouveau long-métrage ambitieux aux confins de l’épouvante qui se révèle, une fois de plus, très efficace. « Je voulais exploiter la ville d’Amsterdam pour qu’elle serve de théâtre à une histoire de suspense et d’horreur », raconte le réalisateur. « Je n’avais jamais vu ça avant. Mon idée était de détourner les clichés touristiques et les décors connus pour y mettre en scène des séquences de meurtres et de poursuites » (1). Le titre à lui seul est une vraie trouvaille, puisqu’il combine le nom de la capitale hollandaise avec le mot « maudit ». Empruntant ses codes à la fois aux films policiers et aux films d’horreur, Amsterdamned coûte à peine 98 000 dollars et ne lésine pourtant devant aucune séquence spectaculaire en plaçant souvent ses caméras en extérieurs réels, sur les sites les plus connus de la ville. « La municipalité a été très coopérative », explique Dick Maas. « Ils ont même mis à notre disposition leurs véritables bateaux et hélicoptères de police. Certains employés de la ville apparaissent dans le film en jouant leur propre rôle. Nous avons pu bloquer plusieurs rues et plusieurs parties de canaux pour tourner les scènes de poursuite » (2). Une année en amont du tournage aura été nécessaire pour obtenir toutes les autorisations nécessaires, mais ces démarches laborieuses en valaient largement la peine au vu du résultat.

Tout commence donc au cœur d’Amsterdam, en pleine nuit. Une prostituée prend un taxi pour réintégrer son domicile. Refusant les avances du chauffeur, elle se fait expulser de la voiture. Peu après, quelque chose surgit hors de l’eau des innombrables canaux de la ville, se jette sur elle et l’assassine, sous les yeux d’une clocharde. Le lendemain, dans l’une des scènes les plus mémorables du film, des touristes en bateau découvrent son cadavre ensanglanté suspendu à un des ponts de la ville. L’éventualité d’un monstre marin est assez rapidement écartée par le policier incarné avec détachement par Huub Stapel, ne croyant guère à la théorie du « monstre du Loch Ness ». Malgré tout, le réalisateur sacrifie volontiers aux conventions du genre empruntées aux Dents de la mer, utilisant la caméra subjective sous-marine (avec la fille en maillot sur son bateau pneumatique), faisant surgir un cadavre à l’œil exorbité dans une épave sous l’eau et utilisant souvent la métonymie pour évoquer le tueur, notamment via les bulles qui émergent à la surface (et qui donnent lieu à une excellente séquence de suspense).

Le saigneur des canaux

Les canaux d’Amsterdam constituent un décor insolite, plein d’originalité, et surtout parfaitement adapté à cette histoire de meurtres en série dont l’instigateur demeure énigmatique. Sa véritable nature attendra le dénouement pour être connue du héros et du public, sous la forme évidente d’une grosse surprise. Si Dick Maas évite le gore frontal, la crudité du propos prouve qu’à l’époque Paul Verhoeven n’était pas le seul « Hollandais violent ». La vision d’Amsterdam que propose le film est d’ailleurs loin d’être touristique. Les canaux y sont pollués, la misère et les bas-fonds y sont mis en avant, les personnages attirent peu la sympathie. La musique synthétique, composée par Maas lui-même, semble puiser son inspiration chez John Carpenter, même si notre homme n’assume pas vraiment cette filiation. « Je pense au contraire que mes musiques sont très différentes des siennes », dit-il. « Bien sûr, nous utilisons le même type d’instruments électroniques et des sons synthétiques qui peuvent se ressembler, mais je crois que nos styles ne sont pas les mêmes. Pour la bande originale d’Amsterdamned, j’ai même essayé d’intégrer des sons orchestraux proches de ceux des véritables instruments classiques » (3). Truffé de scènes de poursuite ébouriffantes en voiture, en moto et surtout en hors-bord, Amsterdamned soulève un enthousiasme mérité lors de sa sortie. Pourtant, malgré la sympathie qu’on peut éprouver pour certaines de ses œuvres ultérieures, force est de constater que Dick Mass ne sut jamais réitérer le double coup d’éclat de L’Ascenseur et Amsterdamned, comme ces stars éphémères des années 80 dont seul un tube ou deux subsistent encore dans la mémoire collective.

 

(1), (2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2017

 

© Gilles Penso


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LATE NIGHT WITH THE DEVIL (2023)

Une émission télévisée des années 70 consacrée aux phénomènes paranormaux tourne très mal…

LATE NIGHT WITH THE DEVIL

 

2023 – USA / AUSTRALIE / ÉMIRATS ARABES UNIS

 

Réalisé par Colin Cairnes et Cameron Cairnes

 

Avec David Dastmalchian, Laura Gordon, Ian Bliss, Fayssal Bazzi, Ingrid Torelli, Rhys Auteri, Georgina Haig, Josh Quong Tart

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I DIABLE ET DÉMONS

Late Night With the Devil est le troisième long-métrage des « Cairne Brothers », un duo de réalisateurs australiens spécialisés dans l’horreur, à qui nous devons 100 Bloody Acres (2012) et Scare Campaign (2016). Si leurs deux précédents faits d’arme sont restés relativement confidentiels, celui-ci risque de marquer plus durablement les mémoires grâce à sa mise en forme, sa tonalité et son écriture particulièrement atypiques. En s’inspirant d’un véritable talk-show des années 70, le « Don Lane Show », Colin Cairnes et Cameron Cairnes imaginent une fausse émission télévisée diffusée en direct le soir d’Halloween. « Dans les années 70 et 80, la télévision de fin de soirée avait quelque chose d’un peu dangereux », expliquent-ils. « Les talk-shows, en particulier, étaient une fenêtre sur un étrange monde d’adultes. Nous avons pensé qu’en combinant cette atmosphère chargée, en direct, avec le surnaturel, nous pourrions créer une expérience cinématographique unique et effrayante ». (1) À la fois fausse émission TV live et faux documentaire décrivant l’envers du décor pendant les pauses publicitaires, Late Night With the Devil commence sur un ton très léger pour faire basculer progressivement les spectateurs dans l’inquiétude…

Dans ce pseudo-film d’archive relatant les événements inexpliqués survenus la nuit du 31 octobre 1977, nous découvrons donc « Night Owls with Jack Delroy », une émission à succès qui fait de la concurrence au « Tonight Show » de Johnny Carson sans pour autant parvenir à battre son audience. Pour ne pas rester l’éternel challenger, l’animateur invite des célébrités, crée des happenings, dépasse parfois les bornes, interviewe même sa propre épouse Madeleine alors qu’elle est en phase terminale de son cancer, mais rien n’y fait. « Night Owls » est toujours en seconde position derrière le « Tonight Show ». Après sa période de deuil, Jack Delroy revient en piste avec la ferme intention de créer une soirée télévisée inoubliable. Le soir d’Halloween, il consacre son show à l’occultisme et réunit des invités spéciaux : le médium exubérant Christou, le magicien sceptique Charmichael Craig, la parapsychologue June Ross-Mitchell et Lilly, 13 ans, une fillette qui est prétendument possédée par un esprit démoniaque. L’animateur espère que ce cocktail va créer des étincelles sur son plateau. Il ne croit pas si bien dire…

Talk chaud

La minutie de la reconstitution du style télévisuel de la fin des années 70 est la première qualité de Late Night With the Devil. Même si nous savons pertinemment que tout ce que nous voyons est faux – les deux auteurs/réalisateurs n’hésitant d’ailleurs pas à forcer le trait pour renforcer la complicité des spectateurs -, ce « Night Owls with Jack Delroy » semble plus vrai que nature et David Dastmalchian se révèle parfait en animateur TV de l’époque dont il imite non seulement le look mais aussi le maniérisme. La clé de la réussite du film est son équilibre. L’aspect parodique est sous-jacent sans jamais pour autant passer au premier plan. Le film fait rire, bien sûr, parce que telle est sa vocation première. Mais plus l’émission dure, plus l’étrangeté s’invite face aux caméras et en coulisses, plus l’atmosphère devient étrange et malsaine, comme dans ce fameux court-métrage Too Many Cooks de Casper Kelly qui transformait progressivement un programme télévisé festif en cauchemar absurde. Et lorsque l’épouvante puis l’horreur surgissent brutalement dans l’émission, le mélange des genres suscite un malaise inattendu, jusqu’à un final profondément nihiliste. Voilà donc un remarquable exercice de style qui parvient à se réapproprier plusieurs thèmes classiques du genre pour les accommoder à une sauce totalement inédite.

 

(1) Extrait d’un entretien publié dans « Variety » en février 2022

 

© Gilles Penso


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LE MANOIR DE LA PEUR (1983)

Christopher Lee, Peter Cushing, Vincent Price et John Carradine se réunissent pour ce film d’épouvante très théâtral…

HOUSE OF THE LONG SHADOWS

 

1983 – GB

 

Réalisé par Pete Walker

 

Avec Desi Arnaz Jr., Julie Peasgood, Christopher Lee, Peter Cushing, Vincent Price, John Carradine, Sheila Keith, Richard Todd, Louise English, Richard Hunter

 

THEMA TUEURS

En 1983, Menahem Golan et Yoram Globus, à la tête de la société de production Cannon, ont l’idée de réunir quatre gloires du cinéma d’épouvante pour un film d’horreur à l’ancienne, House of the Long Shadows, dont ils confient la réalisation à Pete Walker. Les monstres sacrés Christopher Lee, Peter Cushing, Vincent Price et John Carradine sont ainsi sollicités. C’est la première fois que tous les quatre participent au même film, et la dernière fois que Lee et Cushing joueront ensemble. Tourné à l’économie (avec un budget d’un million de livres et un planning de cinq semaines de tournage), le film s’appuie sur un principe scénaristique simple inspiré du best-seller « Seven Keys to Baldpate » d’Earl Derr Biggers. L’écrivain Kenneth Magee (Desi Arnaz) parie 20 000 dollars avec son éditeur Sam Allyson (Richard Todd) qu’il sera capable d’écrire en 48 heures un roman d’épouvante en s’isolant dans un manoir perdu dans l’Angleterre rurale. L’endroit est censé être inhabité depuis 1939, mais en réalité c’est un vrai moulin. D’abord, notre romancier rencontre un étrange vieillard, Elijah Grisbane (Carradine), et sa fille Victoria (Sheila Keith), qui se présentent comme les gardiens des lieux. Puis débarque une jeune blonde déguisée en vieille femme (Julie Peasgood) qui le somme de quitter les lieux car un grand danger le menace.

D’autres personnes mystérieuses entrent en scène : un certain Sebastian en quête d’abri (Peter Cushing, très amaigri, mais encore débordant de charme et de charisme), Lionel qui affirme être l’ancien propriétaire des lieux (Vincent Price, exagérément mais délicieusement théâtral), et enfin Corrigan qui prétend être sur le point d’acheter la propriété (Christopher Lee, dont l’entrée en jeu au bout de presque une heure de métrage est filmée en contre plongée et dans l’ombre pour lui donner les mêmes allures que dans Le Cauchemar de Dracula). Bientôt, les véritables identités et intentions de chacun se révèlent, tandis qu’un dangereux psychopathe semble caché parmi eux, prêt à frapper.

Les quatre rois du macabre

Le film s’efforce de marier l’épouvante à l’ancienne avec les codes du slasher en plein essor à l’époque. Les morts sanglantes et spectaculaires commencent ainsi à se succéder, tandis que l’arsenal des « ghost stories » est largement déployé : l’autochtone qui affirme que le lieu est maudit, les coups de tonnerre dans la nuit, le chat qui fait sursauter  la jeune femme (à deux reprises!), les toiles d’araignée, un cadavre pendu qui surgit du plafond, des vers de terre qui grouillent, des rats qui couinent, des poupées inquiétantes, un rire sépulcral, des cris  féminins terrifiés, des portes qui grincent, des passages secrets, des respirations haletantes… Les personnages étant à peine esquissés, les acteurs en roue libre (notamment Julie Peasgood qui passe le plus clair de son temps à écarquiller les yeux et pousser des cris), le scénario incohérent et les clichés omniprésents (avec en prime un twist final un peu ridicule), Le Manoir de la peur ne mérite le détour que pour la réunion de ces vieilles gloires de l’épouvante, que la presse surnomma à l’époque « Les quatre rois du macabre ».

 

© Gilles Penso


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SECRET PULSION (1974)

Dans son rôle le plus improbable, William Shatner incarne un gigolo doublé d’un tueur psychopathe au comportement totalement délirant…

IMPULSE

 

1974 – USA

 

Réalisé par William Grefé

 

Avec William Shatner, Ruth Roman, Jennifer Bishop, Kim Nicholas, James Dobson, Harold Sakata, Marci Knight, Vivian Lester, William Kervin, Marcy Lafferty

 

THEMA TUEURS

Tourné en quinze jours par le futur réalisateur des Mâchoires infernales, Secret Pulsion est un nanar invraisemblable qui aurait sans doute sombré dans l’oubli si William Shatner n’en tenait pas la vedette. Le prologue en noir et blanc nous donne immédiatement le ton. Une femme fait l’amour avec un gros lourdaud couvert de tatouages qui possède un sabre (ne cherchez pas à savoir pourquoi), sans se douter que son fils Matt vient de se réveiller. En surprenant le couple qui fornique, le charmant bambin empoigne le sabre et les tue. Lorsque nous retrouvons Matt à l’âge adulte, il a les traits de William Shatner, habillé comme s’il faisait un show à Las Vegas. Notre homme se fait visiblement entretenir par des petites amies riches et n’hésite pas à collectionner les conquêtes, ce qui occasionne quelques disputes. Lorsque l’une de ses compagnes s’offusque, le flash-back du meurtre au sabre s’immisce dans son cerveau et il l’étrangle aussitôt. Après s’être tranquillement allumé un cigarillo, Matt réalise son geste, sort de sa voiture et pleure de manière caricaturale. Comme il a visiblement vu Psychose, il décide de se débarrasser du corps et de la voiture en les immergeant dans un lac. La vue du cadavre de la victime blonde sous l’eau semble directement inspirée de La Nuit du Chasseur. Voilà pour l’entrée en matière de Secret Pulsion. Prometteur, n’est-ce pas ?

La prochaine victime de « Matt le gigolo » est Ann (Jennifer Bishop), une mère qui vient de perdre son époux et dont la fille Tina (Kim Nicholas) se recueille sur la tombe de son paternel au lieu d’aller à l’école. Ann travaille dans un magasin de vêtements, et lorsque Matt la croise il la séduit aussitôt. Comment résister au regard langoureux du capitaine Kirk et à son look disco ? Alors que Tina regarde cet homme avec beaucoup de suspicion, un ancien « collègue » de Matt, avec qui il faisait de arnaques et des mauvais coups, refait surface. Et c’est l’acteur/catcheur Harold Sakata (le fameux Oddjob de Goldfinger) qui l’incarne. Survient alors la scène la plus abracadabrante du film : Matt tente de pendre par surprise son associé, qui parvient à couper la corde avec un couteau, puis le poursuit avec sa voiture dans un lave-auto, le tout sur une musique funky façon blaxploitation, tandis que Tina assiste à tout assise sur la banquette arrière…

Fous rires (involontaires) garantis

Malgré quelques idées visuelles rarissimes (l’immersion de la voiture en caméra subjective), Grefé se contente d’une facture de téléfilm anonyme : une caméra figée, des champs et contrechamps répétitifs pendant les scènes de dialogues, quelques zooms avant, une photographie sans éclat… Ce qui impressionne le plus, dans Secret Pulsion, c’est à quel point chaque acteur surjoue, comme si le réalisateur les poussait à exagérer la moindre intonation et la moindre expression du visage. En ce domaine, William Shatner est celui qui va le plus loin. À trop vouloir casser l’image proprette à laquelle Star Trek l’a longtemps associé, il fait tout et n’importe quoi sans la moindre retenue. Les dialogues sont globalement catastrophiques (les voix intérieures avec écho valent leur pesant d’or, comme Ann qui se dit à elle-même « il faut que je refasse ma vie ») et pour ceux qui ont le courage de voir le film jusqu’au bout, la version française est une petite merveille. Fous rires garantis ! Les historiens de l’art pusieront quant à eux dans Secret Pulsion la collection des coupes de cheveux, des chemises et des papiers peints les plus hideux de tous les temps.

 

© Gilles Penso


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BLUE & COMPAGNIE (2024)

Que deviennent les amis imaginaires de notre enfance lorsque nous sommes adultes ? Existent-ils encore quelque part, prêts à revenir ?

IF

 

2024 – USA

 

Réalisé par John Krasinski

 

Avec Caitley Fleming, Ryan Reynolds, John Krasinski, Fiona Shaw, Alan Kim et les voix de Steve Carell, Phoebe Waller-Bridge, Louis Gossett Jr., Awkwafina

 

THEMA CONTES I ENFANTS

Si le titre original de ce conte fantastique joue sur le mot « if » (il s’agit à la fois de la traduction de « si », dans le sens « et si ? », et des initiales de « imaginary friends », autrement dit « amis imaginaires »), les distributeurs français ont opté pour une appellation plus traditionnelle qui cligne volontairement de l’œil vers Monstres & Cie. Ce choix n’est pas tout à fait hors-sujet, dans la mesure où John Krasinski définit lui-même son long-métrage comme « un film Pixar avec des prises de vues réelles ». Il est vrai que son concept, bâti sur l’imagination enfantine, n’aurait pas dépareillé aux côtés de Toy Story, Vice-versa ou Élémentaire. C’est pendant la pandémie du Covid 19 que l’auteur/producteur/acteur/réalisateur, confiné avec sa femme et ses deux jeunes enfants, en élabore le scénario. « Tous les jeux imaginaires auxquels mes filles s’adonnaient d’habitude devenaient de moins en moins nombreux », raconte-t-il. « Elles ont commencé à s’inquiéter de l’avenir. Je me suis dit que c’était sans doute ça, grandir : choisir de laisser tomber tout ce qui vient de l’enfance pour entrer dans le monde réel » (1). L’histoire de Blue & compagnie prend alors forme petit à petit, Krasinski se laissant volontairement influencer par quelques œuvres qui lui sont chères, de E.T. l’extra-terrestre aux Goonies en passant par Le Cercle des poètes disparus.

Héroïne récurrente de The Walking Dead (où elle jouait la fille du shérif Rick Grimes), Caitley Fleming incarne Bea, une gamine de 12 ans qui emménage dans l’appartement newyorkais de sa grand-mère (Fiona Shaw, la tante Dursley des Harry Potter) pendant que son père (John Krasinski) attend une opération du cœur dans l’hôpital où sa mère est morte d’un cancer des années plus tôt. Si les pitreries facétieuses de son père continuent à l’amuser, Bea aimerait qu’on la considère comme quelqu’un de responsable et de sérieux. Mais un soir, en traversant la rue, elle aperçoit une énorme créature velue et violette, aux allures de yéti jovial et pataud, puis plus tard une sorte de papillon anthropomorphe qui semble échappé d’un vieux dessin animé des années 30. Ces créatures sont accompagnées par un homme inconnu (Ryan Reynolds) qui adopte avec elles une attitude paternaliste. Bea ne le sait pas encore, mais se vie vient définitivement de basculer…

Une capsule temporelle

Il peut paraître étrange que John Krasinski ait enchaîné Blue & Compagnie après Sans un bruit et sa suite, deux films d’horreur et de science-fiction qui semblent parfaitement aux antipodes de cette fable colorée pétrie de bons sentiments. Mais le cinéaste – que l’on sait par ailleurs éclectique – considère ces œuvres comme les facettes d’une même pièce avec une thématique commune : la préservation de la cellule familiale malgré l’adversité. Pour donner une voix à la multitude de créatures fantasmagoriques qui peuplent le film, Krasinski convoque un impressionnant parterre de stars. Au-delà de sa propre épouse Emily Blunt et de son comparse de The Office Steve Carrell, il sollicite pêle-mêle Louis Gossett Jr. (ce sera son dernier rôle), Phoebe Waller-Bridge (héroïne du cinquième Indiana Jones), Bradley Cooper, Matt Damon, George Clooney, Sam Rockwell… Même Brad Pitt est crédité au générique, mais c’est une blague puisqu’il est censé incarner un personnage invisible et muet ! La morale de cette petite histoire est simple : les adultes n’ont pas besoin de chasser les créations imaginaires qu’ils bâtirent pendant leur enfance. « Ce monde magique que vous avez créé est une capsule temporelle dans laquelle vous pouvez toujours retourner » (2), nous dit Krasinski en guise de conclusion. Pas foncièrement inoubliable, Blue & Compagnie ne pousse pas aussi loin le grain de folie, l’audace et la démesure que les films Pixar dont il s’inspire, mais il sait toucher habilement la corde sensible et prouve une nouvelle fois le talent précoce de la très prometteuse Caitley Fleming.

 

(1) et (2) Extraits d’un entretien paru dans « USA Today Entertainment » en mai 2024

 

© Gilles Penso


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TAKE SHELTER (2011)

Obsédé par l’arrivée hypothétique d’une tempête apocalyptique qui menace de tout détruire, un homme sombre dans la paranoïa…

TAKE SHELTER

 

2011 – USA

 

Réalisé par Jeff Nichols

 

Avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Tova Stewart, Shea Whigham, Katy Mixon Greer, Natasha Randall, Ron Kennard, Scott Knisley, Robert Longstreet

 

THEMA RÊVES I CATASTROPHES

Take Shelter est le second long-métrage de Jeff Nichols après Shotgun Stories, un thriller familial intense et poétique dans lequel il mettait déjà en scène Michael Shannon, appelé à devenir son acteur fétiche. Shannon réapparaîtra en effet dans Midnight Special et dans le clip Long Way Back Home pour le groupe Lucero. Si elle a su conquérir la critique et le public, remportant le Grand Prix du Festival du cinéma américain lors de son passage à Deauville en septembre 2011, cette œuvre étrange à mi-chemin entre le drame intimiste, le film d’horreur et le cinéma catastrophe, ne révèle pas tous ses mystères et demeure inclassable. C’est l’histoire d’une obsession. Celle d’un homme persuadé qu’une terrible tempête approche en menaçant de tout détruire et qui sacrifie tout – son temps, son argent, sa santé mentale et physique, son travail, ses amis, sa famille – pour pouvoir construire un abri souterrain dans son jardin (avec une frénésie qui rappelle celle de Kevin Bacon creusant la terre dans Hypnose). Rien de rationnel ne dicte cette conduite monomaniaque à la lisière de l’hystérie, à l’exception d’une série de cauchemars de plus en plus effrayants au cours desquels s’abat une pluie épaisse tandis que gronde le tonnerre…

Curtis (Shannon) est pourtant un homme simple qui réside dans une zone rurale de l’Ohio avec sa femme Samantha (Jessica Chastain) et leur fille Hannah (Tova Stewart) et qui gagne sa vie comme un conducteur de travaux, apprécié par ses collègues et ses employeurs. Mais dès l’entame, quelque chose semble vouloir enrayer cette tranquille routine. Car notre homme commence à se focaliser de manière insistante sur le ciel dont le comportement lui semble anormal. Les nuages se forment bizarrement, les oiseaux dessinent des figures inhabituelles, la pluie ressemble à de l’huile de moteur. Puis viennent les hallucinations, dans lesquelles son chien devient une bête sauvage, les meubles du salon entrent en lévitation, des inconnus l’agressent… Alors qu’il commence à s’inquiéter pour sa santé mentale, Curtis parvient de plus en plus difficilement à distinguer la réalité de l’illusion. « Ce n’est pas seulement un rêve, c’est une sensation », finira-t-il par avouer à son épouse…

Avis de tempête

Au cœur de cette fable qu’on pourrait qualifier de « pré-apocalyptique », Shannon et Jessica Chastain livrent d’intenses prestations à fleur de peau, le couple très réaliste qu’ils campent en début de film s’effritant progressivement avec à la clé une question lancinante : vont-ils tenir le choc ? Organique, la mise en scène de Jeff Nichols alterne au montage la pluie qui tombe et l’eau d’une douche, les saccades d’un marteau piqueur et celles d’une machine à coudre, bref entremêle la normalité et l’étrangeté pour mieux entretenir le trouble. A l’avenant, un décalage se crée entre la musique au glockenspiel qui ponctue le film, évoquant une certaine innocence enfantine, et la tension croissante qui s’installe. Ouvert à toutes les interprétations, l’épilogue est pourtant limpide pour le cinéaste. « J’avais une idée très précise de la fin de Take Shelter », explique-t-il. « Je sais exactement ce qui se passe, et il est fascinant de voir les gens y réagir à leur manière. Ce qu’il y a de bien dans ce type de narration, c’est que vous ne vous contentez pas de raconter une histoire aux gens. Ils vous disent aussi quelque chose sur eux-mêmes à travers leurs réactions. Vous êtes en conversation avec votre public. C’est actif, cinétique, et c’est une véritable leçon d’humilité » (1). Jeff Nichols poursuivra ses déclinaisons des codes du genre fantastique avec Midnight Special en 2016.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans « Creative Screenwriting » en 2016.

 

© Gilles Penso


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STING (2024)

Non, rien à voir avec le chanteur de Police… Ce « sting » là est le dard d’une araignée géante d’origine extra-terrestre !

STING

 

2024 – USA

 

Réalisé par Kiah Roache-Turner

 

Avec Jermaine Fowler, Ryan Corr, Alyla Browne, Noni Hazlehurst, Robyn Nevin, Penelope Mitchell, Danny Kim, Silvia Colloca, Tony J Black, Rowland Holmes

 

THEMA ARAIGNÉES

Il est intéressant de constater à quel point Vermines et Sting, qui partent pourtant du même postulat – un jeune protagoniste recueille en secret une araignée qui échappe à tout contrôle et sème la mort à tous les étages dans son immeuble -, puissent être aussi dissemblables. Sortis sur les écrans à quelques mois d’écart, les films de Sébastien Vaniček et Kiah Roache-Turner sont en effet aux antipodes malgré leur point de départ quasiment identique. Signant là son premier film américain, l’Australien Roache-Turner assume totalement ses influences. « Parmi mes sources d’inspiration, il y a “Le Hobbit“ qui était mon livre préféré quand j’étais enfant, avec toute cette séquence dans laquelle ils combattent les araignées », raconte-t-il. « Bilbo a une petite épée qui s’appelle Sting et avec laquelle il les tue. C’est de là que vient le nom du film. J’ai aussi été très influencé par “Ça“ de Stephen King, qui est mon auteur favori. Attention spoiler : à la fin ce n’est pas un clown tueur mais une araignée géante venue de l’espace ! » (1). Voilà qui permet de mieux comprendre la nature du monstre de son long-métrage. Écrit pendant la pandémie du Covid, le scénario de Sting porte aussi les stigmates de cette période inédite, confinant ses personnages dans un lieu clos, obligeant les familles et les voisins à cohabiter 24 heures sur 24, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Les deux personnages centraux de Sting sont une fille de 12 ans prénommée Charlotte (sans doute en hommage au roman pour enfants « La Toile de Charlotte » qui met en scène une araignée amicale) et son beau-père Ethan. Le film ne cesse d’alterner leurs points de vue, offrant ainsi aux spectateurs deux pôles d’identification complémentaires – et parfois opposés selon les péripéties. L’intégralité du récit se déroule dans un petit immeuble décrépit de New York. Les différents étages abritent une grand-mère sénile, une grand-tante acariâtre, une mère obnubilée par son travail, une voisine dépressive, un biologiste réservé et un bébé objet de toutes les attentions. Au sein de ce microcosme, Ethan rêve de devenir un dessinateur de bandes-dessinées à succès mais doit jouer les hommes à tout faire dans l’immeuble pour gagner sa vie, tandis que Charlotte se faufile dans les conduits du bâtiment pour tromper son ennui. C’est au fil d’une de ses escapades qu’elle trouve une petite araignée qu’elle surnomme « sting » et qu’elle cache dans un bocal. Ce qu’elle ne sait pas – contrairement aux spectateurs qui ont une longueur d’avance sur elle -, c’est que cette petite bête vient d’arriver de l’espace à bord d’une sorte d’astéroïde lumineux. L’arachnide se met bientôt à grossir à la vitesse grand V et à révéler un appétit insatiable…

« Il ne faut pas se lier d’amitié avec un truc qui a plus de quatre pattes ! »

Cultivant un humour qui semble hérité des films d’horreur des années 80 destinés au public adolescent, Sting offre au personnage de Frank, un exterminateur de nuisibles sous influence manifeste d’Arachnophobie, les répliques les plus absurdes, notamment : « Il ne faut pas se lier d’amitié avec un truc qui a plus de quatre pattes. » Au-delà de ses traits d’humour, le film joue efficacement sur la peur viscérale des araignées, troquant à mi-parcours l’image de synthèse (employée pour montrer la vilaine bête lorsque sa taille est encore raisonnable) contre des marionnettes animatroniques redoutablement efficaces conçues par les petits génies de Weta Workshop, sous la supervision du vétéran Richard Taylor (Le Seigneur des anneaux et Le Hobbit, justement). Pour faire bonne mesure, les effets gore et les excès sanglants sont aussi de la partie. Si l’intrigue elle-même reste très basique, Kiah Roache-Turner s’efforce de creuser certains de ses personnages en décrivant notamment les relations complexes qui peuvent se nouer entre une petite fille rebelle en mal d’affection et un beau-père frustré qui cherche à bien faire malgré ses maladresses. Très soigné dans sa mise en forme, Sting bénéficie aussi d’une jolie photographie signée Brad Shield (directeur photo de seconde équipe sur Avengers, Spider-Man Homecoming, Godzilla vs. Kong et un paquet d’autres blockbusters). Sting n’a rien de bien transcendant, certes, mais s’offre au public comme une série B très honorable et pétrie de bonnes intentions.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans « Film Festival Today » en avril 2024

 

© Gilles Penso


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