LES TUEURS DE LA LUNE DE MIEL (1969)

Ce « slasher » atypique détourne les codes du film documentaire pour conter la croisade bien réelle d’un couple d’assassins sanguinaires…

THE HONEYMOON KILLERS

 

1969 – USA

 

Réalisé par Leonard Kastle

 

Avec Shirley Stoler, Tony Lo Bianco, Mary Jane Higby, Doris Roberts, Kip McArdle, Marilyn Chris

 

THEMA TUEURS

Inspiré de l’histoire vraie de Martha Beck et Ray Fernandez, un couple se rencontra par l’intermédiaire d’un courrier de « cœurs solitaires » et qui se rendit responsables de la mort violente de trois femmes et d’une petite fille, ce film rompt avec tous les principes connus du psycho-killer, lesquels furent édictés neuf ans plus tôt par le magistral Psychose d’Alfred Hitchcock. Avec son image noir et blanc très brute, ses cadrages un peu tremblotants, son éclairage entièrement naturel (même en intérieur où les sources de lumière ont tendance à surexposer la pellicule), ses mises au point parfois approximatives, Les Tueurs de la lune de miel a des atours de film documentaire, un caractère pris sur le vif qui renforce son atmosphère plus que malsaine, et qui rend les scènes de violence verbales ou physiques presque insoutenables. Le texte du prologue joue d’ailleurs la carte de la véracité, précisant notamment que « les faits monstrueux décrits ici sont basés sur des reportages et des comptes rendus d’audience ».

Le malaise est d’autant plus grand pour le spectateur qu’il ne peut s’identifier à aucun des personnages du drame, car pas un seul n’inspire la sympathie ou ne suscite l’attachement. Les comédiens y sont pour beaucoup. Très convaincants, ils apportent au film une crédibilité précieuse, et enrichissent leurs personnages de complexité et d’ambiguïtés. Ainsi, il nous est difficile de savoir si Ray, avec ses allures de gigolo latino sur le retour qui n’hésite pas à esquisser quelques pas de rumba pour séduire Martha, s’est vraiment amouraché de cette femme boulimique, possessive, jalouse, autoritaire et presque obèse. Ses intentions nous échappent quelque peu tout au long du film. Mais il est indiscutable que cette histoire vraie d’horreur est aussi une histoire d’amour, glauque, sordide, très noire, certes, mais une histoire d’amour tout de même, qui s’affirme ouvertement comme telle au moment d’un dénouement étrangement émouvant.

Les histoires d’amour finissent mal…

En attendant que cette fin ne vienne libérer le spectateur, le film baigne dans une angoisse sourde qui croît lentement et qui fait basculer d’un coup le fait divers dans l’horreur crue très réaliste et donc difficilement supportable. C’est notamment vrai au cours des séquences de meurtres dont l’atrocité est accentuée par le fait qu’ils sont filmés par une caméra neutre ne s’impliquant volontairement pas dans l’action. Au titre des réserves, on peut regretter un usage un peu maladroit des extraits musicaux de Gustav Mahler. Judicieusement pathétiques mais quelque peu grandiloquents, ils ne s’accordent pas toujours avec la sobriété visuelle du film, d’autant qu’ils ne durent souvent que quelques secondes, s’éteignant alors qu’ils commençaient à peine leurs complaintes déchirantes. Ces maladresses étonnent d’autant plus de la part d’un réalisateur qui fut d’abord compositeur, et dont Les Tueurs de la lune de miel constitua une expérience unique, puisqu’il fut son premier et unique film. Cette œuvre d’exception fut interdite dans de nombreux pays au moment de sa sortie, notamment en Australie où elle resta invisible pendant une bonne quinzaine d’années.

 

© Gilles Penso


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LES DÉCIMALES DU FUTUR (1973)

Un film de science-fiction inclassable et psychédélique dans lequel une technologie futuriste est sollicitée pour créer un nouveau messie…

THE FINAL PROGRAMME

 

1973 – GB

 

Réalisé par Robert Fuest

 

Avec Jon Finch, Jenny Runacre, Hugh Griffith, Patrick Magee, Sterling Hayden, Harry Andrews, Julie Ege, Graham Crowden

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I FUTUR

Robert Fuest restera dans les mémoires comme l’homme qui réalisa L’Abominable docteur Phibes et sa séquelle. Mais juste après les exploits du grandiloquent super-vilain incarné par Vincent Price, Fuest décida de mettre son exubérance au service d’un autre film fou, empruntant cette fois-ci les voies d’une science-fiction atypique. D’où cet inclassable Les Décimales du futur, inspiré d’un roman de Michael Morcook, sur lequel Fuest assura également le rôle de directeur artistique. Lorsque le récit commence, l’éminent biophysicien Alexandre Cornélius vient de mourir en Laponie, où il vivait depuis neuf ans. Ses recherches en cinétique avancée ayant été laissées en plan, le monde tourne désormais ses yeux vers Jerry (John Finch), son fils aîné, lauréat du prix Nobel. Ce dernier, un dandy oisif et dilettante, commence par traîner sa silhouette dégingandée chez un ami major excentrique (Sterling Hayden) dans le but de récupérer un jet, puis se renseigne sur l’achat éventuel d’une certaine quantité de napalm.

Nous voici donc dans un univers absurde proche de l’atmosphère décalée de Chapeau melon et bottes de cuir, impression renforcée par les décors proprement hallucinants qui s’étalent tout au long du film : salle de jeu en forme de flipper géant, grand hall de la maison Cornélius équipé d’un échiquier mural, restaurant au milieu duquel trône un ring dédié aux combats de catch dans la boue… La mode vestimentaire, quant à elle, n’a rien à envier à celle d’Orange mécanique, les deux films se déroulant dans le même type de futur indéterminé. Ici, les personnages s’affrontent avec des pistolets-seringues translucides, tandis que certains prophètes annoncent une fin du monde imminente. Un cynisme permanent s’exhale notamment via les dialogues, comme lorsqu’une infirmière explique à notre héros : « il est plus facile de diriger un hôpital quand tous les patients dorment », ce à quoi Cornélius rétorque : « ça serait aussi la meilleure façon de diriger le monde. »

« L’être humain parfait »

A vrai dire, l’intrigue des Décimales du futur s’avère rapidement confuse, tout le monde courant après un microfilm qui appartenait au père Cornélius. Pour qui n’est pas familier avec le roman initial, l’ensemble manque sérieusement de clarté et de cohérence. Et tout s’achève face au gigantesque ordinateur DUEL, alimenté par les cerveaux les plus brillants d’Europe. Cette machine possède ainsi la somme de toutes les connaissances humaines. Le but de l’opération est de la mettre à contribution pour créer un être humain parfait, hermaphrodite, auto-fertilisant, auto-régénérateur et immortel. En ces temps troublés, un tel être serait accueilli comme rien moins que le nouveau messie. Et pour lui donner naissance, il suffit de placer dans un grand incubateur solaire un homme et une femme triés sur le volet. Or le choix s’est porté sur Jerry Cornélius et la sémillante Miss Bruner (Jenny Runacre). Film OVNI échappant aux classifications, Les Décimales du futur s’apprécie surtout comme un témoignage du cinéma british le plus déjanté qu’aient pu engendrer les seventies psychédéliques. Au détour du casting, on retrouve avec plaisir cette bonne trogne de Patrick Magee, dans son rôle favori de vieil excentrique misanthrope.

 

© Gilles Penso


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LES QUATRE CRÂNES DE JONATHAN DRAKE (1959)

Une malédiction ancestrale, des décapitations, des crânes flottants, des têtes réduites et un Indien à la bouche cousue hantent ce film déroutant…

THE FOUR SKULLS OF JONATHAN DRAKE

 

1959 – USA

 

Réalisé par Edward L. Cahn

 

Avec Edward Franz, Valerie French, Grant Richards, Henry Daniell, Paul Wexler, Paul Cavanagh, Lumsden Hare

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Incroyablement prolifique dans les années cinquante et soixante, Edward L. Cahn s’est principalement illustré dans le western et la science-fiction à petit budget. Quelques nanars d’anthologie parsèment sa filmographie, notamment The She Creature avec sa femme-poisson à la morphologie improbable, ou Invasion extraterrestre et ses mémorables extra-terrestres à tête de choux. Mais de temps en temps – hasard heureux ou inspiration soudaine ? – Cahn sort miraculeusement du lot, en particulier avec La Fusée de l’épouvante, souvent considéré comme l’une des sources d’inspiration principales d’Alien, Invisible Invaders, qui semble annoncer La Nuit des morts-vivants avec presque dix ans d’avance, ou encore ces Quatre crânes de Jonathan Drake qui savent distiller une épouvante très originale. Le Jonathan Drake du titre, incarné par Eduard Franz, est un professeur d’université spécialisé dans les sciences occultes. Mandé d’urgence au chevet de son frère Kenneth (Paul Cavanagh), il arrive trop tard, découvrant avec stupeur que celui-ci a succombé à une mort violente et que sa tête, décapitée, a disparu. Les conclusions d’un tel drame sont sans appel : une malédiction ancestrale plane de toute évidence sur la famille Drake et Jonathan est le prochain sur la liste des victimes…

Très prenant, construit autour d’une ambiance qui évoque les classiques d’Universal, Les Quatre crânes de Jonathan Drake met en scène un monstre au physique inoubliable : Zutaï (Paul Wexler), un Indien à la bouche cousue qui hante le film de son inquiétante présence et orne son poster avec beaucoup de panache. Côté horreur, Cahn n’y va pas avec le dos de la cuiller, montrant des décapitations en gros plans mais aussi les détails du processus de fabrication d’une tête réduite (la peau arrachée et recousue puis plongée dans un bain bouillonnant) à l’aide d’effets spéciaux basiques mais extrêmement efficaces. Le surréalisme a aussi droit de cité, notamment lorsque Jonathan Drake voit apparaître des crânes volants qui se dirigent vers lui en grimaçant.

Un conte macabre à redécouvrir

Plus l’intrigue se développe, plus il devient évident que le sinistre Zutaï n’est qu’un subalterne, le grand méchant de l’histoire étant un mort-vivant dont l’anatomie singulière combine la tête d’un homme blanc, celle du professeur Emil Zurich (Henry Daniel), greffée sur le corps d’un Indien. Survivants d’un massacre survenu dans la jungle sud-américaine quelque deux cents ans plus tôt, Zurich et Zutaï ont dans leur ligne de mire la famille Drake, dont le lointain ancêtre fut responsable de la mort de leur peuple. D’où cette série de meurtres rituels qui semble ne devoir finir qu’avec le pauvre Jonathan. Les Quatre crânes de Jonathan Drake aurait pu devenir un classique du genre, mais le statisme de sa mise en scène joue beaucoup en sa défaveur. La scène de la poursuite dans les bois, notamment, dénote d’une absence de dynamisme assez confondante. Tombé dans un semi-oubli, ce conte macabre mérite sans conteste d’être exhumé et redécouvert.

 

© Gilles Penso


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UFO SWEDEN (2022)

Un petit groupe de chasseurs d’OVNIS part à la recherche de l’un des leurs, disparu depuis plusieurs années…

UFO SWEDEN

 

2022 – SUÈDE

 

Réalisé par Victor Danell

 

Avec Inez Dahl Torhaug, Jesper Barkselius, Eva Melander, Sara Shirpkey, Oscar Töringe, Håkan Ehn, Isabelle Kyed, Niklas Kvarnbo Jöhnsson, Mathias Lithner

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES  I MONDES VIRTUELS ET MONDES PARALLÈLES I VOYAGES DANS LE TEMPS

Le collectif suédois « Crazy Pictures » avait frappé très fort en 2018 avec The Unthinkable, un film catastrophe particulièrement audacieux qui fit grand bruit non seulement dans leur pays natal mais aussi un peu partout dans le monde. Gonflée à bloc, la petite équipe se lance quelques années plus tard dans une nouvelle aventure ambitieuse. Comme toujours, les cinq joyeux drilles, amis depuis le lycée et praticiens du court-métrage de longue date, font à peu près tout ensemble : la production, l’écriture, la réalisation, la photographie, les effets spéciaux, le sound design, le montage. « Nous nous considérons comme un groupe de rock qui joue en direct », explique le producteur Alvin Pettersson. « Nous faisons tout de manière collective, et nous changeons parfois d’instrument. » (1) Ainsi, même si Victor Danell est généralement crédité à la réalisation, tout le monde met la main à la pâte. Avec un budget très raisonnable (équivalent à environ 3,4 millions d’euros), les voilà cette fois-ci à la tête d’UFO Sweden, que l’on pourrait décrire un peu rapidement comme un croisement entre les X-Files et Stranger Things. Certes, l’époque à laquelle se situe l’action (les années 90) et les tonalités électroniques de la bande originale accentuent les similitudes avec ces deux séries emblématiques, au-delà des thèmes traités dans le scénario. Mais UFO Sweden possède indubitablement sa propre personnalité et un style unique.

Depuis que son père Uno (Oscar Töringe), obsédé par les OVNIS, a disparu un soir sans laisser de trace, Denise (Inez Dahl Torhaug) voyage de famille d’accueil en famille d’accueil, poursuivant les recherches scientifiques de celui qu’elle admirait malgré ses excentricités. Désormais adolescente, elle continue donc d’étudier les phénomènes climatiques étranges et les anomalies météorologiques. Un soir, une voiture qui semble tomber du ciel s’écrase dans la grange d’un fermier terrorisé. Or ce véhicule est exactement le même que celui que conduisait Uno le soir de sa disparition. Même couleur, même modèle, même année… et même cassette dans l’autoradio ! Envers et contre tous, Denise mène sa propre enquête et finit par solliciter une petite association de chercheurs qui ont bien connu son père et tentent d’étudier le phénomène des OVNIS de la manière la plus objective possible. Leur nom : UFO Sweden.

La vérité est-elle ailleurs ?

Vendu comme une comédie, UFO Sweden révèle une tessiture plus complexe, abordant frontalement son sujet sans jamais le tourner en dérision, et laissant les spectateurs s’interroger jusqu’au bout sur la possibilité ou non d’une explication extra-terrestre derrière les mystères qu’égrène le scénario. Il y a certes de l’humour dans le film, mais jamais au détriment de cette poignée d’hurluberlus que les comparses de « Crazy Pictures » filment avec une certaine tendresse. L’équipe de « UFO Sweden » s’inspire d’ailleurs d’un véritable groupe de chercheurs suédois qui passent leur temps libre à étudier le phénomène des objets volants non identifiés. « J’ai passé ma vie à chercher une réponse, et maintenant j’ai peur de la trouver », confie ainsi Lennart (Jesper Barkselius), le chef du petit groupe, alors que leur investigation s’apprête à prendre une tournure décisive. Cette quête de l’OVNI, c’est avant tout celle du père chez la jeune héroïne, en manque de cette figure paternelle extravagante dont elle retrouve quelques facettes éparses auprès des membres de l’association. Mais son obsession n’est-elle pas en train d’altérer son jugement et son sens des valeurs ? Ne risque-t-elle pas de mettre tout son entourage en danger pour prouver qu’elle a raison ? Le scénario prend plusieurs risques intéressants, notamment celui de rendre son personnage principal antipathique pour mieux décrire ses failles. Dommage que de nombreuses incohérences altèrent la crédibilité de l’intrigue, notamment au cours d’un dernier acte qui en fait sans doute trop. Mais voilà au moins une œuvre qui sait sortir des sentiers battus pour affirmer une singularité franchement rafraichissante.

 

(1) Propos extraits d’une interview parue dans « Nordisk Film & TV Fond »

 

© Gilles Penso


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LE CROQUE-MITAINE (2023)

Librement adapté d’une nouvelle de Stephen King, cette énième variation sur le monstre du placard s’en prend aux enfants dont les parents ne s’occupent pas…

THE BOOGEYMAN

 

2023 – USA

 

Réalisé par Rob Savage

 

Avec Sophie Thatcher, Chris Messina,Vivien Lyra Blair, David Dastmalchian, Marin Ireland, Maddie Nichols, Lisa Gay Hamilton

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I FANTÔMES I SAGA STEPHEN KING

Le Croque-Mitaine entend prendre le spectateur à la gorge dès les premières images : dans une chambre d’enfant à la lumière tamisée, un gros plan sur un jeune enfant en pleurs dans son lit, visiblement en proie à des terreurs nocturnes. La caméra balaye la chambre à priori vide en un mouvement circulaire révélant la porte ouverte du placard. Deux yeux apparaissent dans le noir abyssal ; la caméra continue son travelling et une fois le bambin à nouveau hors-champs, une ombre furtive traverse l’image en direction du lit, accompagnée de grognements monstrueux. Les pleurs cessent subitement. Écran noir…  La mort d’un enfant devrait nous donner des sueurs dans le dos (revoyez Simetierre de Mary Lambert ou Ne vous retournez pas de Nicholas Roeg) mais en l’absence totale de contextualisation et avec un réalisateur bien moins subtil qu’il ne l’imagine, la scène tombe à plat pour quiconque a vu plus d’un film d’horreur sorti au cours des quinze dernières années. Si depuis l’avènement des services de streaming on déplore que de nombreux films soient privés de sortie en salles au profit d’une diffusion télévisée (voire sur téléphone pour les hérétiques), c’est l’inverse qui est arrivé à ce Croque-Mitaine, destiné initialement à sortir sur Disney+ avant que des projection-tests ne fassent prendre conscience aux producteurs du potentiel de leur produit. Cette information mise en avant dans le dossier de presse est à priori destinée à rassurer le spectateur, mais devient un cas d’étude édifiant sur les différentes façons d’envisager cinéma et production télévisuelles.

Si en termes de cadrage et découpage, le réalisateur Rob Savage s’applique à faire du cinéma dès qu’il s’agit de susciter la peur, il ne semble pas savoir quoi faire de ses personnages le reste du temps. Alors il recycle les lieux communs du genre, comme ce personnage principal d’adolescente atypique détestée par les filles les plus populaires de son lycée, un portrait peint au pochoir lors d’une séquence cliché voyant la jeune fille arriver au lycée, écouteurs sur les oreilles et marchant seule, vêtue de noir, au milieu des élèves aux tenues colorées, une musique pop/rock en guise de couverture sonore achevant d’illustrer son aliénation dans ce monde décidément trop « conventionnel ». Au rayon des grosses ficelles déjà bien usées chez James Wan (Conjuring et tous ses dérivés, Mama ou encore Smile), les scénaristes ont également recours à l’enquête secondaire sur les traces des précédentes victimes du croque-mitaine, avec l’inévitable moment où l’héroïne prend conscience de la nature de la menace qui pèse sur sa famille et accourt chez elle pour les mettre en garde. Trop tard bien sûr puisque, aussi vrai que le téléphone sonne toujours lorsqu’on est dans son bain, les monstres et les esprits frappent toujours lorsque le héros s’en allé percer ses secrets à la bibliothèque ou dans la vieille maison abandonnée à l’autre bout de la ville. L’écriture et le rythme du Croque-Mitaine peinent à cacher le cahier des charges typique des productions destinées aux plateformes de streaming : une entrée en matière directe digne d’un film pornographique moderne (l’évolution stylistique et thématique de ce « genre » entretient de nombreuses points communs avec le Fantastique), scènes chocs disséminées métronomiquement pour vous dissuader d’appuyer sur le bouton STOP de votre télécommande (ou de votre ordinateur ou… de votre téléphone !!), le tout assaisonné de personnages et situations empruntant les sentiers battus afin de prendre tous les raccourcis dramatiques possibles pour faciliter l’attention et la compréhension immédiate des enjeux pour le spectateur, généralement moins attentif à l’action dans son salon que dans une salle obscure.

« Don’t believe the hype! »

Le Croque-Mitaine est tiré d’une nouvelle de Stephen King parue dans les années 70, écrite à la première personne avec unité de lieu, de temps et d’action, voyant le protagoniste raconter ses mésaventures fantastiques à son thérapeute. En guise de caution artistique, une anecdote du dossier de presse a été reprise dans de nombreuses critiques : Stephen King en personne a déclaré que le film lui avait « collé une sacrée trouille » et « rivalisait avec Shining ». Des commentaires qui interrogent sur la bonne foi de l’auteur à la vision du film mais les bonimenteurs de 20th Century Studios en rajoutent : le montage aurait ainsi dû être revu suite aux projections test, pour ajouter du mou après chaque apparition du monstre, car le public criait tellement qu’il n’entendait plus les dialogues qui suivaient. Et le buzz a fonctionné un temps sur les réseaux sociaux. Preuve que la critique, la vraie, a aujourd’hui fort à faire pour se faire entendre alors que, plus que jamais, les équipes commerciales et de relation publique ont la main mise sur les réseaux sociaux pour étaler leur auto-promo, relayée par l’équivalent critique des influenceurs. Mais point besoin de tirer sur l’ambulance puisqu’il semblerait que Le Croque-mitaine ne casse finalement pas autant la baraque au box-office que prévu. Gageons toutefois que le thème reviendra très prochainement hanter les placards sur écran, petit ou grand !

 

© Jérôme Muslewski


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JACK ET LE HARICOT MAGIQUE (1994)

Une relecture modernisée et semi-parodique du célèbre conte britannique produite par le prolifique Charles Band…

BEANSTALK

 

1994 – USA

 

Réalisé par Réalisateur

 

Avec J.D. Daniels, Margot Kidder, Amy Stock-Poynton, Patrick Renna, Stuart Pankin, Cathy McAuley, Richard Moll, Richard Paul, David Naughton

 

THEMA CONTES I NAINS ET GÉANTS I VÉGÉTAUX I SAGA CHARLES BAND

Dès sa création en 1993, le label Moonbeam (dirigé par Charles Band et distribué directement en vidéo par Paramount) s’est révélé prolifique, offrant coup sur coup aux jeunes spectateurs Prehysteria, Le Château du petit dragon, Prehysteria 2 et Remote (une imitation de Maman j’ai raté l’avion ne présentant aucun élément fantastique, contrairement aux autres films de la collection). Début 94, de nouveaux projets se bousculent au portillon, notamment une modernisation du conte classique « Jack et le haricot magique » écrite et réalisée par Michael Davies (auteur des deux premiers Prehysteria). Quelques visages connus apparaissent au détour du casting du film, notamment David Naughton (Le Loup-garou de Londres), Margot Kidder (Superman), Stuart Pankin (Arachnophobie) ou Richard Moll (House). Si tout commence par la formule consacrée « Il était une fois », les images suivantes s’inscrivent dans un contexte très éloigné d’un conte de fées. Nous sommes dans le laboratoire mobile de chercheurs du vingtième siècle. Passionnée par les Ovnis, le monstre du Loch Ness et l’abominable homme des neiges (entre autres), la cryptozoologue Kate Winston (Kidder) découvre sur un site de fouilles des haricots d’une taille très inhabituelle.

Nous faisons alors la connaissance du héros de l’histoire, Jack Taylor (J.D. Daniels), un gamin facétieux qui ne perd jamais son énergie et son enthousiasme malgré une situation familiale préoccupante : sa mère célibataire (Amy Stock-Poynton) n’arrive plus à joindre les deux bouts et le patibulaire Richard Leech (Moll) la harcèle régulièrement pour ses traites impayées. Alors qu’ils sont sur le point de perdre leur maison, Jack croise le camion du professeur Winston duquel tombe une caisse pleine de haricots géants. Le soir-même, un arbre gigantesque pousse subitement dans son jardin et semble grimper jusqu’au ciel. Bien sûr, Jack décide de grimper le long de cette « tige de haricot » démesurée pour voir ce qui se trouve tout en haut. Sa curiosité ne sera pas déçue…

Le dessus du panier

L’humour du film repose principalement sur sa manière de détourner les clichés. La brute qui martyrise le jeune Jack, par exemple, est un garçon érudit qui cite Shakespeare et la mythologie grecque, tandis que les clins d’œil cinéphiliques prennent une tournure inattendue (la comparaison des cicatrices des Dents de la mer, le fameux « Do I feel lucky ? » de L’Inspecteur Harry). Le village des géants lui-même n’a rien de médiéval mais semble plutôt s’être arrêté quelque part au début des années soixante, comme si ce monde et celui des humains n’avaient pas évolué à la même vitesse. Chez les géants (dont le visage difforme et caricatural est l’œuvre du maquilleur Michael S. Deak), il y a même des équivalents de Richard Nixon et Elvis Presley ! On voit bien que les moyens sont limités et que les trucages (supervisés par David Allen) sont conçus avec les moyens du bord. Ils tiennent pourtant la route, s’appuyant souvent sur les bons vieux effets de perspectives forcées et de décors surdimensionnés hérités de Darby O’Gill. Certes, nous sommes loin du chef d’œuvre et les gesticulations hystériques de Margot Kidder, qui en fait des tonnes jusqu’à l’épuisement, finissent par se révéler embarrassantes. Mais Jack et le haricot magique fait clairement partie du dessus du panier des productions Moonbeam.

 

© Gilles Penso

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GAMERA L’HÉROÏQUE (2006)

Après la prodigieuse trilogie de Shusuke Kaneko, le mythe de la célèbre tortue géante se réinvente une nouvelle fois pour un public plus jeune…

CHIISAKI YUSHA-TACHI : GAMERA

 

2006 – JAPON

 

Réalisé par Ryuta Tasaki

 

Avec Kaho, kanji Tusda, Susumu Terajima, Kaoru Ukunuki, Shingo Ishikawa, Shogo Narita, Kenjiro Ishimaru, Tomorowo Taguchi

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES I SAGA GAMERA

Démarcation maladroite de Godzilla dans les années 60, la tortue géante Gamera, conçue par le studio nippon Daei, avait connu une résurrection flamboyante par l’entremise d’une prodigieuse trilogie réalisée par Shunsuke Kameko. Le troisième épisode de cette nouvelle saga, Gamera, la revanche d’Iris, s’achevait sur un climax spectaculaire et très ouvert, puisque le téméraire reptile antédiluvien, amputé et furieux, s’apprêtait à affronter une horde de monstres volants, les Gyaos. Or ce quatrième opus nous prend par surprise. Ni tout à fait une séquelle, ni vraiment une préquelle, il revient aux sources du mythe pour mieux le réinventer à nouveau, sous un jour très surprenant. Gamera l’héroïque commence certes par un combat au sommet entre Gamera et les Gyaos, mais les éléments mis en place à la fin de La Revanche d’Iris ne sont pas respectés à la lettre. Car le décor a changé, la tortue n’est plus mutilée, et le ton a visiblement changé.

Surchargée par le nombre de ses adversaires, Gamera se sacrifie, provoquant une explosion qui réduit en cendres tous les agressifs reptiles volants. Mais au moment de mourir, elle dépose un œuf qui sera recueilli bien des années plus tard par un petit garçon. A l’intérieur se trouve une petite tortue que l’enfant baptise Toto. Une forte amitié se noue entre eux, si ce n’est que Toto n’est pas une tortue comme les autres. Elle grandit à vitesse accélérée, s’avère capable de flotter dans les airs, et jouit visiblement d’une intelligence aiguë. Le jour où le Japon est attaqué par un monstrueux dragon aux proportions alarmantes, Zedus, Toto révèle enfin sa vraie nature : il s’agit de Gamera (ou du moins de son digne héritier), et un combat titanesque s’engage bientôt… On le voit, Gamera l’héroïque s’efforce de retourner aux sources en donnant un nouveau départ au monstre « sauveur de l’univers » mais aussi en s’attachant à un public plus jeune que les trois films précédents. La violence est donc moins présente et si le sang vert de la tortue continue à couler lors des échauffourées, c’est de manière moins ostentatoire.

Le dragon des temps perdus

Nous sommes pourtant bien loin des enfantillages de Gamera première époque, et ce quatrième épisode s’avère souvent touchant, jouant avec finesse sur une corde sensible peu sollicitée jusqu’alors. Ainsi, l’une des séquences les plus marquantes du film est probablement ce gigantesque passage de relais entre tous les enfants traversant la ville dévastée à tour de rôle pour confier à Gamera l’objet susceptible de la sauver. Les amateurs d’effets spéciaux ne sont pas en reste pour autant. Non seulement Zedus, le reptile qu’affronte notre héroïque tortue, est l’un des monstres les plus impressionnants que le genre nous ait offert depuis ses origines (une espèce de mixage entre Le Monstre des temps perdus et le Godzilla des débuts, affublé d’une langue de caméléon aussi tranchante qu’un poignard), mais en outre les multiples destructions qui jonchent le récit n’ont rien à envier à celles – pourtant ébouriffantes – des opus précédents. Gamera n’en finit donc plus de ressusciter, pour le plus grand bonheur des amateurs de kaiju eiga que nous sommes.

 

© Gilles Penso

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LE PEUPLE DES ABÎMES (1968)

L’équipage d’un vieux cargo s’échoue dans un cimetière marin où surgissent des conquistadors, des algues vivantes et des monstres géants…

THE LOST CONTINENT

 

1968 – GB

 

Réalisé par Michael Carreras

 

Avec Eric Porter, Hildegarde Knef, Suzanna Leigh, Tony Beckley, Nigel Stock, Dana Gillespie, Neil McCallum, Ben Carruthers

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I INSECTES ET INVERTÉBRÉS

Adaptation du roman « Uncharted Seas » écrit par Dennis Wheatley en 1938, Le Peuple des abîmes s’inscrit dans la vogue exotico-fantastique que le studio britannique Hammer amorça avec des films tels qu’Un million d’années avant JC et La Déesse de feu. Si le métrage revendique ouvertement son modernisme à travers un générique souligné par une chanson pop typique des sixties, c’est pour mieux basculer l’instant d’après dans un univers fantaisiste dénué de repères spatio-temporels. Pour son dernier voyage, le capitaine Lansen (Eric Porter) transporte à bord du Corita, un vieux cargo à moitié rouillé, des passagers clandestins ainsi que des centaines de fûts de phosphate B, un explosif puissant qui s’active au contact de l’eau. En découvrant cette dangereuse cargaison, l’équipage s’affole, d’autant qu’un trou dans la coque fait pénétrer l’eau dans la cale. Une mutinerie éclate, mais Lansen entend rester le seul maître à bord. Alors que le bateau menace d’exploser, il s’enfuit sur un canot de sauvetage avec ses passagers…

Après une courte odyssée où deux des rescapés eux passent l’arme à gauche (l’un d’un coup de feu, l’autre entre les mâchoires d’un requin), tous découvrent avec stupeur qu’ils ont tourné en rond. Désormais, le Corita est entouré d’algues vivantes qui attaquent les humains comme des pieuvres géantes, d’où une impressionnante séquence d’action, démarcation végétale de l’attaque du calamar géant de 20 000 lieues sous les mers. Cette flore menaçante transporte le navire jusque dans un étrange cimetière de navires où sont échouées des épaves de toutes les époques. Là vivent des descendants des conquistadors qui sillonnaient jadis la mer des Sargasses. Pour ne pas s’enfoncer dans l’eau lors de leurs excursions hors des navires, ils marchent sur les algues avec des raquettes gonflables tandis que des ballons sont accrochés à leurs vêtements.

Invertébrés antédiluviens

Prise en chasse par ces fanatiques religieux, la belle Sarah (Dana Gillespie), descendante des colons en fuite, se réfugie à bord du Corita et orne superbement la grande majorité des posters du film, malgré une présence relativement réduite à l’écran. Dans ce décor de cimetière marin photogénique et surréaliste, où règnent brumes et lueurs rougeoyantes, d’autres dangers guettent nos héros, notamment d’improbables monstres antédiluviens. Un crustacé colossal et un scorpion gros comme un éléphant (animés avec conviction par Robert A. Mattey malgré un look qui évoque les inénarrables Crabes géants de Roger Corman) surgissent ainsi avant de se livrer un combat singulier. Un autre roman, « Le Cinquième message » de William Hope Hodgson, nous vient alors à l’esprit. « Sur le pont était étendu un crabe gigantesque, d’une taille si énorme que je n’aurais jamais cru qu’un monstre pareil pût exister » y lit-on. Tout s’achève par un grand combat entre peuplades puis par un traditionnel incendie géant. Tourné aux studios Elstree, Le Peuple des abîmes est réalisé sans grand panache par un Michael Carreras qui fut toujours meilleur producteur que metteur en scène, mais son charme rétro est indéniable, et nombres d’éléments visuels annoncent les films de Kevin Connor inspirés d’E. R. Burroughs.

 

© Gilles Penso

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LA BÊTE DU GÉVAUDAN (2003)

Dans ce téléfilm français soigné, Sagamore Stévenin enquête sur le célèbre monstre qui ravagea la campagne française du 18ème siècle…

LA BÊTE DU GÉVAUDAN

 

2003 – FRANCE

 

Réalisé par Patrick Volson

 

Avec Sagamore Stévenin, Léa Bosco, Jean-François Stévenin, Guillaume Galienne, Vincent Winterhalter, Maryline Even

 

THEMA MAMMIFÈRES

Deux ans après Le Pacte des loups, la télévision française profitait d’un soudain regain d’intérêt pour la légende de la bête du Gévaudan et nous proposait une version beaucoup plus sage et réaliste des fameux événements sanglants qui frappèrent la campagne de la Lozère en plein 18ème siècle. Le scénario de Brigitte Peskine s’efforce ainsi de tirer parti de tous les témoignages dignes de foi recueillis à l’époque afin d’en extraire un thriller en costume à mi-chemin entre l’enquête policière et le conte d’épouvante. Nous sommes en 1767, sous le règne de Louis XV, et la population paysanne d’un petit village du Gévaudan tremble face aux sanglants forfaits d’un monstre qui massacre régulièrement femmes et enfants en pleine forêt. De passage dans la région pour s’équiper en produits pharmaceutiques, le médecin Pierre Rampal décide de prolonger quelque peu son séjour lorsqu’il a l’occasion de voir le corps de la dernière victime en date, un jeune garçon prénommé Jacquou. L’affaire le trouble, car la nature des morts est difficilement attribuable à une bête sauvage commune.

Tandis que les plus pragmatiques sont persuadés que les assassinats en série sont l’œuvre d’un simple loup, et que les villageois, contaminés par la bigoterie du curé et de sa mère, voient là l’œuvre d’un démon venu leur faire expier tous leurs péchés, Pierre Rampal se perd en conjectures. Les gazettes populaires s’en donnent évidemment à cœur joie, et le roi commence à s’agacer. Il dépêche alors un louvetier pour occire une bonne fois pour toutes cette bête, quelle qu’elle soit. Le scénario de ce téléfilm produit par « Le Sabre » et diffusé sur France 3 possède donc un fort potentiel dans le triple domaine du suspense, de l’horreur et de la satire sociale. Au-delà du climat fantastique et mystérieux qu’il génère, il propose en effet un intéressant traitement des dérives de la superstition et des manipulations de l’opinion publique à des fins politiques. Mais il souffre hélas d’une mise en scène d’une terrible platitude, typique de la majeure partie des produits destinés à la télévision française.

Le fin mot de l’histoire…

Les idées visuelles brillent ainsi par leur absence, et la direction d’acteurs laisse sérieusement à désirer, malgré un casting plutôt judicieux. Les comédiens surjouent théâtralement ou sont en totale roue libre, selon les séquences, amenuisant l’impact de leur intervention. Sagamore Stévenin lui-même, s’il ne manque ni de charme ni de charisme, se contente de réciter son texte sans conviction, et l’amourette de son personnage avec la belle Françounette ne recule devant aucun cliché. Le fin mot de l’histoire ne manque pas de sel, et s’il évacue à priori l’explication surnaturelle, il n’en est pas moins horrifique. Hélas, le scénario achemine cette révélation de manière très artificielle, et une fois de plus il manque à la réalisation le panache nécessaire pour soutenir le climax qui en découle. L’affrontement final, conçu comme un summum de tension, sombre ainsi dans le comique involontaire le plus regrettable, annihilant du même coup ses passionnantes répercussions socio-politiques au sein du récit. Tant et si bien que le film ne parvient décemment à s’achever sur cette fausse note, se prolongeant sur un épilogue inutile et loin d’être cohérent.

 

© Gilles Penso


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HERCULE ET LA REINE DE LYDIE (1959)

Le valeureux héros mythologique incarné par Steve Reeves tombe entre les griffes d’une belle sorcière qui pétrifie ses amants…

ERCOLE E LA REGINA DE LA LIDIA

 

1959 – ITALIE

 

Réalisé par Pietro Francisci

 

Avec Steve Reeves, Sylvia Koscina, Sylvia Lopez, Primo Carnera, Gabriele Antonini, Patrizia Della Rovere, Sergio Fantoni

 

THEMA MYTHOLOGIE

Le succès international des Travaux d’Hercule précipita la mise en route de cette suite, dotée d’un confortable budget. Les deux légendes qui servent de base au scénario sont « Les Sept de Thèbes » narrant la lutte fratricide entre les deux fils d’Œdipe, et « Hercule et Omphale » contant les amours complexes entre le demi-dieu et la reine de Lydie. Le film s’amorce comme une suite directe de l’épisode précédent. Hercule et Iole viennent de se marier et rentrent d’un voyage en mer en compagnie du jeune et espiègle Ulysse. Héritant du luth d’Orphée, la jeune épouse nous gratifie d’une chansonnette italienne très drôle au second degré. Sur leur route, nos trois héros croisent Antée, fils de la Terre, qui gagne des forces chaque fois qu’il touche le sol. Une fois de plus, Pietro Francisci évacue prudemment la plupart des composantes fantastiques. Ainsi, si l’Antée de la mythologie est un géant monstrueux, celui du film est un simple lutteur incarné par Primo Carnera. Hercule s’en débarrasse en le jetant dans la mer, puis rencontre Œdipe dans une caverne (magnifiquement reconstituée en studio). Celui-ci est déchiré par la rivalité qui oppose ses deux fils Etéocle et Polynice, chacun convoitant le trône de Thèbes.

Le sculptural barbu décide de ramener la paix sur sa terre natale, mais en buvant l’eau d’une fontaine magique, il perd soudain sa force et sa mémoire. La reine Omphale (Sylvia Lopez) lui a en effet tendu un piège et le kidnappe, le persuadant qu’il est son époux. Ulysse, qui se fait passer pour un serviteur sourd-muet, est fait prisonnier dans les geôles de la souveraine. Il découvre là l’horrible vérité : Omphale est une sorte de mante religieuse qui tue un à un tous ses amants et fait conserver leurs corps pétrifiés grâce à la science d’un savant égyptien. Elle possède ainsi une caverne qui ressemble comme deux gouttes d’eau au musée de L’Homme au masque de cire. La liberté que le scénario prend avec la légende – où Hercule se rendait de son plein gré au service de la reine pour se laver d’un meurtre – s’assortit du même coup d’une analogie surprenante : ici, Omphale rend les héros amnésiques comme la sorcière Circé et pétrifie ses victimes comme la gorgone Méduse, empruntées respectivement aux mythes d’Ulysse et de Persée.

L’Antiquité selon Cinecitta

Chez la reine de Lydie, les décors sont somptueux et tout à fait irréalistes, des dizaines de demoiselles prennent leur bain et courent en riant bêtement, les danseuses nous gratifient de chorégraphies pseudo-orientales et les costumes sont volontiers anachroniques (notamment lors de la première apparition d’Omphale, en collants et talons aiguille !). Bref, les codes esthétiques de Cinecitta prennent largement le pas sur le réalisme antique, au cours de cet Hercule et la reine de Lydie laissant une fois de plus la part belle aux complots politiques et aux combats musclés du vaillant Steve Reeves. La dernière partie du film oublie Omphale pour se concentrer sur la guerre qui menace Thèbes – preuve que la juxtaposition des deux récits est quelque peu artificielle – offrant aux spectateurs un combat d’Hercule contre trois tigres, une lutte à la mort entre les frères rivaux et enfin une colossale bataille militaire devant les murailles de Thèbes.

 

© Gilles Penso


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