LA LOCATAIRE (2011)

35 ans après sa fermeture, la compagnie Hammer renait de ses cendres avec ce thriller d’épouvante aux rebondissements multiples…

THE RESIDENT

 

2011 – GB

 

Réalisé par Antti Jokinen

 

Avec Hilary Swank, Jeffrey Dean Morgan, Lee Pace, Christopher Lee, Aunjanue Ellis, Sean Rosales, Deborah Martinez

 

THEMA TUEURS

Christopher Lee avait assisté aux derniers soubresauts de la Hammer, puisqu’il tint le rôle principal de l’avant-dernier film de la célèbre compagnie de production anglaise, Une Fille pour le diable, en 1976. Il semblait logique qu’il participe à sa résurrection 35 ans plus tard, légitimant par sa seule présence l’estampille « Hammer » (qui ouvre le film sous forme d’un logo animé conçu sur le modèle de celui des productions Marvel) et assurant un retour aux sources. Pour autant, La Locataire n’a pas grand-chose à voir avec les œuvres mythiques de Terence Fisher, Don Sharp ou Freddie Francis. Ni l’ambiance, ni le style visuel, ni les personnages, ni même le sujet abordé ne cherchent à marcher sur les traces prestigieuses de la firme britannique. L’intrigue se situe d’ailleurs dans le New York contemporain, en rupture totale avec le classicisme en costume auquel on a tendance à associer les films de la Hammer.

Deux fois oscarisée pour ses prestations dans Boys Don’t Cry et Million Dollar Baby, Hillary Swank endosse ici le rôle de Juliet, médecin urgentiste secouée par une récente rupture. En quête d’un nouvel appartement, elle déniche un vaste loft à Brooklyn, que le propriétaire charmant et attentionné, Max (Jeffrey Dean Morgan, le Comédien des Watchmen), lui loue pour une bouchée de pain. Tout semble presque trop beau. Mais certains soirs, Juliet est troublée par la sensation étrange de ne pas être seule chez elle, d’être épiée par des regards extérieurs, d’être frôlée par des présences fantomatiques. Alors que le mystère s’épaissit et que les relations entre Juliet et Max s’approfondissent, l’intrigue s’interrompt d’un seul coup et se met à rembobiner (au sens propre) pour nous montrer à nouveau certains détails de cette première demi-heure de métrage sous un autre angle. Le principe est audacieux et permet aux spectateurs, désormais armés de nouvelles informations, d’appréhender différemment le récit, support d’efficaces séquences de suspense.

Changement de point de vue

Le réalisateur Antti Jokinen, jusqu’alors spécialisé dans les clips musicaux (Will Smith, Beyoncé ou Céline Dion ont bénéficié tour à tour de son savoir-faire), attaque avec La Locataire son premier long-métrage et prouve ses capacités à construire une atmosphère oppressante, en s’appuyant sur la photogénie des lieux et de sa comédienne principale. Dans le rôle d’August, le grand-père de Max, Christopher Lee irradie l’écran à chacune de ses brèves apparitions, et l’image de son visage sévère serti d’une crinière blanche persiste longtemps, même lorsque l’immense acteur n’est plus présent à l’image. Tous ces atouts, ajoutés au charisme de Jeffrey Dean Morgan et à l’implication sans réserve d’Hillary Swank, ne suffisent pourtant pas à attiser l’intensité du film, laquelle s’amenuise face aux limites du concept initial et aux figures imposées que le scénario finit par accumuler. La quasi homonymie du titre français avec celui du chef d’œuvre de Roman Polanski est d’autant plus trompeuse que c’est surtout du côté de Psychose que La Locataire semble chercher son inspiration. L’intention est louable, mais les lieux communs qui en découlent desservent ce long-métrage qu’on aurait aimé moins anecdotique.

 

© Gilles Penso

 

Partagez cet article

SUICIDE SQUAD (2016)

Un commando top secret de super-vilains s’unit pour lutter contre les dangers surnaturels qui menacent l’humanité…

SUICIDE SQUAD

 

2016 – USA

 

Réalisé par David Ayer

 

Avec Will Smith, Margot Robbie, Jared Leto, Joel Kinnaman, Viola Davis, Jai Courtney, Karen Fukuhara, Jay Hernandez, Cara Delevingne

 

THEMA SUPER-HÉROS I SUPER-VILAINS I CLOWNS I SAGA DC COMICS I BATMAN

C’est en 1959 que la Suicide Squad (L’Escadron Suicide en version française) fait sa première apparition dans les pages des DC Comics. Mais il faudra attendre deux décennies pour que ce commando de parias ait droit à son propre mensuel et possède son nom de code Task Force X. Plusieurs personnages de cette escouade apparaissent de manière épisodique dans des séries ou des films estampillés DC, jusqu’à ce qu’un premier long-métrage d’animation lui soit entièrement consacré en 2014 : Batman : Assaut sur Arkham réalisé par Jay Oliva et Ethan Spaulding. Deux ans plus tard, la Task Force X débarque sur les grands écrans en chair et en os. A la tête de Suicide Squad, on trouve un solide spécialiste du cinéma d’action viril. David Ayer est en effet le réalisateur de Bad Times avec Christian Bale, Au bout de la nuit avec Keanu Reeves, End of Watch avec Jake Gyllenhaal ou encore Fury avec Brad Pitt. C’est aussi le scénariste du premier Fast and Furious. En prenant les commandes de Suicide Squad, Ayer envisage le film comme une version comics des Douze salopards.

Suicide Squad est le troisième long-métrage du « DC Cinematic Universe », amorcé avec Man of Steel dans l’espoir de rivaliser avec le tsunami Marvel. Les événement se déroulent donc juste après ceux narrés dans Batman V. Superman. « L’homme d’acier » n’étant plus de ce monde, les autorités craignent que de nouveaux super-vilains émergent et menacent l’humanité. Pour prévenir un tel danger, la très antipathique Amanda Waller (Viola Davis) met en place la Task Force X, qui consiste à utiliser une équipe de criminels aux pouvoirs surnaturels comme commando secret sous son contrôle. Ce projet se heurte à plusieurs voix contraires (« Vous voulez confier la sécurité nationale à des sorcières, des gangsters et des crocodiles ? » s’entend-elle dire), mais ses arguments font mouche :  « Je combats le feu par le feu ». Les heureux élus de cette escouade suicide sont le tireur d’élite Deadshot (Will Smith), la psychopathe Harley Quinn (Margot Robbie), l’homme-reptile Killer Croc (Adewale Akinnuoye-Agbaje), le voleur Captain Boomerang (Jai Courtney), le gangster pyromane El Diablo (Jay Hernandez) et la redoutable Enchanteresse (Cara Delevingne), qui agiront tous sous le commandement du colonel Rick Flag (Joel Kinnaman). Tandis que leur première mission se profile, le Joker (Jared Leto) sort de l’ombre pour suivre ses propres plans…

Les Freaks, c’est chic

Tous les ingrédients semblaient réunis pour un spectacle drôle, mouvementé et décapant, avec en prime une bonne dose de subversion positionnant le film à contrecourant de la vague croissante de films de super-héros submergeant tout Hollywood. Pourtant, la mayonnaise ne prend pas. David Ayer semble certes y mettre de la bonne volonté, mais à force se concentrer sur la cosmétique et les effets de style, il rate le coche. Dès les vingt premières minutes, on sent bien que quelque chose cloche. Chaque anti-héros nous est présenté à la façon d’un personnage de jeu vidéo, des flash-backs furtifs mettent très brièvement en scène Batman et Flash, une compilation de chansons « cool » sature la bande son, bref le film ressemble plus à un clip ou à une bande-annonce qu’à un long-métrage digne de ce nom. Le scénario s’appuie sur un concept absurde qu’il est très difficile d’avaler, mais une réflexion intéressante sur le manichéisme et la porosité entre les notions de bien et de mal aurait pu s’y greffer. Hélas, Suicide Squad n’a pas cette ambition. En guest-star, Jared Leto incarne un Joker au look étrange qui cherche en vain à nous faire oublier l’interprétation intense de Heath Ledger dans The Dark Night. De fait, le super-vilain au sourire ravageur n’est ici qu’un figurant noyé dans la masse d’un trop-plein de freaks en roue libre. Restent le charisme impeccable de Will Smith et la prestation hallucinante de Margot Robbie, véritable révélation de Suicide Squad qui incitera DC à lui consacrer quatre ans plus tard un film à part entière. Quant à la Task Force X, elle renaîtra de ses cendres en 2021 grâce à une suite/reboot orchestrée par James Gunn.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

NIGHT WATCH (2004)

Une épopée délirante bourrée d’effets spectaculaires qui mêle des vampires, des sorciers et des hommes animaux…

NOTCHNOÏ DOZOR

 

2004 – RUSSIE

 

Réalisé par Timur Bekmambetov

 

Avec Konstantin Khabensky, Vladimir Menshov, Valeri Zolotukhin, Mariya Poroshina, Galina Tyunina, Yuri Kutsenko, Aleksei Chadov

 

THEMA VAMPIRES I SORCELLERIE ET MAGIE

Les États-Unis lancent l’offensive avec Matrix ? La Nouvelle-Zélande explose tous les records avec Le Seigneur des anneaux ? Qu’à cela ne tienne : la Russie contre-attaque avec Night Watch, premier volet d’un diptyque combinant sans complexe fantasy et épouvante. Inspiré d’un roman à succès de Sergeï Lukyanenko, Night Watch démarre en 1342, au beau milieu d’une colossale échauffourée médiévale entre deux armées prêtes à en découdre, les guerriers de la lumière menés par le bienveillant Geser, et ceux de l’ombre dirigés par le terrible Zavulon. Les forces en présence semblant parfaitement équilibrées, l’issue de l’échauffourée est incertaine. Geser propose alors une trêve, mettant fin à ce conflit séculaire. Le respect de cette paix salvatrice passe par l’obéissance à un certain nombre de règles, et une armée secrète est chargée d’y veiller. Ainsi, au fil des âges, tous les êtres dotés de pouvoirs surnaturels, sobrement nommés « Les Autres », s’efforcent d’oublier leurs griefs. Ce sont des sorciers, des magiciens, des humains capables de se métamorphoser en animaux, et surtout des vampires, figure mythique centrale du film et de ses enjeux. Mais à Moscou, de nos jours, l’équilibre précaire de cette trêve est sur le point d’être rompu, d’autant qu’une ancienne prophétie risque de se réaliser de manière imminente. Selon elle, un des « Autres » basculera dans le camp opposé et fera replonger le monde dans le chaos.

Bourré d’audace, d’idées visuelles et d’effets spéciaux hallucinants, Night Watch s’avère d’autant plus surprenant que la Russie ne nous avait pas habitués à de tels spectacles cinématographiques. On n’en finirait plus de citer les images fortes de ce film excessif, du bébé en plastique se déplaçant sur des pattes d’araignée au camion propulsé dans les airs par Zavulon, en passant par la femme qui se mue en panthère, l’épée greffée à la colonne vertébrale, le magnifique flip-book racontant l’origine de la prophétie, la vampire junkie déambulant sous un tunnel autoroutier ou encore le boulon qui tombe d’un avion et traverse le ciel pour atterrir dans une tasse de café.

Des vampires d’un nouveau genre

Le vampirisme est ici traité sous un angle étonnant, les membres des forces de la lumière buvant au goulot des litrons concoctés par des bouchers complices afin d’éviter d’assassiner leurs prochains, tandis que leurs opposants se fournissent plus volontiers à la source. Et à contrario de la légende traditionnelle, les vampires sont ici capables de se rendre invisibles, n’apparaissant du même coup que sous forme de reflets dans les miroirs. D’où une séquence de combat homérique ornant la première partie du film. Hélas, malgré ses excellentes intentions, le film part très vite dans tous les sens. N’ayant ni le temps de s’attacher aux personnages, ni le loisir de s’impliquer réellement dans les enjeux de l’intrigue, le spectateur reste donc désespérément distant, d’autant que toutes ces trouvailles visuelles et narratives s’additionnent au lieu de s’enrichir mutuellement. L’expérience de Night Watch s’avère ainsi plus sensitive qu’émotionnelle. Ce travers ressurgira dans le second volet de cette épopée, Day Watch.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

LA SCIENCE DES RÊVES (2006)

Michel Gondry réunit un casting de premier ordre pour cette fable bizarre gorgée d’effets spéciaux « faits main »…

LA SCIENCE DES RÊVES

 

2006 – FRANCE

 

Réalisé par Michel Gondry

 

Avec Gael Garcìa Bernal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat, Miou-Miou, Emma de Caunes, Aurélia Petit, Pierre Vaneck

 

THEMA RÊVES

Porté par le succès d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Michel Gondry est revenu dans sa France natale pour se lancer dans un nouveau voyage aux tréfonds du cerveau humain. Cette fois-ci, ce n’est pas la mémoire qui est en ligne de mire mais le monde des rêves, comme le titre de cette comédie fantastique l’indique assez clairement. Poussé par sa mère (Miou-Miou), Stéphane Miroux (Gael Garcìa Bernal) vient travailler à Paris dans une entreprise fabriquant des calendriers. Mais au lieu du poste artistique qu’il imaginait, le voilà confiné dans un monotone atelier de photocomposition, avec comme seul ami un collègue de bureau pas franchement finaud (Alain Chabat, qui en fait donc des tonnes). Pour compenser, il se réfugie dans ses rêves et se mue en animateur d’un show télévisé, filmé par des caméras en carton dans un studio bricolé à la main. Un jour, il rencontre sa voisine Stéphanie (Charlotte Gainsbourg) dont il tombe peu à peu amoureux. Mais Stéphane a de plus en plus de mal à dissocier le monde réel de celui de ses rêves…

Assortie d’un casting franchement attrayant, l’idée de départ de ce récit pour le moins atypique était prometteuse. Hélas, la mayonnaise ne prend pas longtemps, confinant bientôt La Science des rêves au statut d’œuvre brouillon incapable d’aller au bout de ses belles intentions. À vrai dire, cette fable loufoque puise beaucoup dans les souvenirs du cinéaste, lequel, assurant ici en solo le poste de scénariste, n’a probablement pas eu le recul nécessaire pour organiser avec rigueurs ces éléments autobiographiques épars. Les mésaventures amoureuses et professionnelles de Stéphane Miroux émeuvent et amusent donc pendant un petit quart d’heure, puis l’intrigue se met à patiner et à tourner en rond sans espoir d’évolution.

Bricolages poétiques

Restent les visions oniriques. À contre-courant des effets spéciaux high-tech et du tout numérique en vogue sur les écrans depuis la fin des années 90, Gondry opte pour des techniques artisanales proches de ses nombreuses expérimentations dans le domaine du film publicitaire. Il concocte ainsi plusieurs saynètes extraordinaires, à partir d’objets de récupération animés image par image à l’ancienne. Les rouleaux de papier toilette se transforment en voitures, le coton en nuages, le cellophane en eau qui coule, et bientôt c’est une immense cité en carton qui se met en mouvement dans les rêves de Stéphane. « C’est de l’artisanat pur », nous explique le producteur Georges Bermann. « Nous avons installé un studio d’animation dans la maison de famille de Michel Gondry, dans les Cévennes, et les animateurs ont travaillé sur les séquences en question pendant deux mois. Pendant le tournage des prises de vues principales, les animateurs sont ensuite venus animer certains éléments dans les décors, comme le petit poney qui court sur le piano et sur le tapis. Ces séquences étaient filmées pendant la nuit, entre deux journées de tournage avec les comédiens. » (1) Poétiques, rafraîchissantes et surréalistes, ces visions sont la vraie réussite de La Science des rêves, une oasis colorée et naïve au beau milieu d’un objet filmique bizarre en quête d’un scénario et d’une direction d’acteurs dignes de ce nom.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en juin 2006

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

TEDDY (2020)

Dans un petit village du sud de la France, un jeune homme est mordu en pleine nuit par un loup et commence à se métamorphoser…

TEDDY

 

2020 – FRANCE

 

Réalisé par Ludovic et Zoran Boukherma

 

Avec Anthony Bajon, Christine Gautier, Ludovic Torrent, Noémie Lvosky, Guillaume Mattera, Jean-Michel Ricart, Alain Boitel

 

THEMA LOUPS-GAROUS

Ludovic et Zoran Boukherma sont frères, jumeaux et passionnés de cinéma depuis toujours. Dans le Lot-et-Garonne où ils grandissent, les opportunités d’entrer dans ce milieu très fermé sont rares. Ils réalisent alors plusieurs courts-métrages en amateurs à partir de 2013. En 2016, ils font le grand saut avec leur premier long, Willy 1er, une comédie dramatique présentée à Cannes et à Deauville et récompensée par plusieurs prix. Deux courts-métrages plus tard, les duettistes s’attaquent à leur second long-métrage, une comédie fantastique qu’ils baptisent Teddy. Si la campagne promotionnelle du film s’axe principalement sur son caractère comique (avec des allusions au jeu pour enfants « Le loup-garou » et des extraits de critiques s’exclamant « Monstrueusement drôle ! »), là n’est pas le seul ressort de Teddy. Certes, l’humour y est très présent, parfois graveleux, parfois absurde, mais il se teinte souvent d’une indubitable tendresse pour ses personnages principaux, et vire au drame au cours d’un dernier acte qui ne prête plus vraiment à rire.

Dans un village tranquille d’Occitanie, un loup se repaît des brebis et des moutons, provoquant la colère et la panique des éleveurs au grand dam de gendarmes à l’efficacité toute relative. C’est là que vit Teddy (Anthony Bajon), un garçon de 19 ans sans diplômes qui habite avec son oncle adoptif Pépin (Ludovic Torrent), travaille à contrecœur dans le salon de massage de Ghislaine (Noémie Lvosky) et fait des projets d’avenir ambitieux avec sa petite amie Rebecca (Christine Gautier). Mais Teddy est un jeune homme impulsif, un peu à l’écart, qui agace souvent les autorités et recueille le mépris des lycéens aux yeux desquels il n’est qu’un raté sans avenir. Un soir de pleine lune, au cœur de l’été, il est attaqué par une bête inconnue. S’agit-il du loup qui rôde dans la montagne ? Toujours est-il qu’il est désormais pris de curieuses pulsions animales…

Le loup-garou de l’ombre

Tourné dans les Pyrénées-Orientales, Teddy sollicite plusieurs comédiens locaux non professionnels, notamment Ludovic Torrent dont le timbre de voix frêle et l’accent à couper au couteau dotent le personnage de Pépin d’une touche insolite du meilleur effet. À ce casting au naturalisme non feint s’adjoignent des acteurs en début de carrière (Anthony Bajon que les réalisateurs ont repéré dans La Prière de Cédric Kahn, Christine Gautier qui jouait dans leur court La Naissance du monstre) et d’autres beaucoup plus confirmés comme Noémie Lvosky (déjà à l’affiche de Willy 1er). Ce mélange s’harmonise miraculeusement au sein d’un récit atypique où les personnages semblent presque réels, comme pris sur le vif par une caméra prompte à capter des tranches de vie de la campagne profonde. C’est dans ce cadre rural anodin que s’installe le fantastique, par petites touches successives. Si le principe de la contamination du héros par un loup-garou est très tôt admis, les réalisateurs mettent la pédale douce sur les effets spéciaux. Aucune séquence de métamorphose, aucune vue d’ensemble du monstre, ce lycanthrope reste sagement caché dans l’ombre. À peine a-t-on droit à quelques anomalies physiques préoccupantes : une langue qui se couvre de pelage, un poil qui pousse dans l’œil, un ongle qui se détache… Ce choix est certes budgétaire (malgré le talent de l’équipe de Christophe Calcus, des maquillages spéciaux dignes de Rick Baker ne sont pas à la portée de cette modeste production) mais aussi et surtout narratif. La transformation d’homme en loup symbolise ici l’apothéose des frustrations d’un jeune homme d’emblée rejeté par les autres et donc relégué au statut de paria – tout comme le loup qui hante la montagne et décime les troupeaux. Nul n’est donc besoin de visualiser de manière trop explicite la bestialité qui s’empare de lui. Le cheminement qui mène à cette monstruosité est bien plus intéressant. Tour à tour drôle, touchant, déroutant et tragique, Teddy renouvelle ainsi modestement mais avec beaucoup de fraîcheur l’un des thèmes séminaux du cinéma d’épouvante.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

LE VOYAGEUR DE L’ESPACE (1960)

Le pilote d’un avion supersonique expérimental franchit la barrière du temps et se retrouve 64 ans dans le futur…

BEYOND THE TIME BARRIER

 

1960 – USA

 

Réalisé par Edgar G. Ulmer

 

Avec Robert Clarke, Darlene Tompkins, Vladimir Sokoloff, Boyd Morgan, Stephen Bekassy, Arianne Arden, John Van Dreelen

 

THEMA VOYAGES DANS LE TEMPS I FUTUR I MUTATIONS

Réalisé dans les dernières années de l’étonnante carrière d’Edgar G. Ulmer, Le Voyageur de l’espace narre les mésaventures du pilote d’essai William Allison, interprété par Robert Clarke qui fut également producteur du film. À bord d’un avion supersonique expérimental, Allison passe au-dessus de la couche atmosphérique et se retrouve dans l’espace. Mais la suite des événements lui échappe complètement. Emporté par son élan, l’avion franchit en effet la barrière du temps et le transporte 64 ans dans le futur. Il atterrit donc dans un aérodrome à l’abandon, et se retrouve bien vite capturé par les habitants d’une cité souterraine. Dans cet avenir guère engageant, les rayons cosmiques ont transformé la quasi-totalité de la population en mutants. Les moins atteints sont sourds-muets, les plus touchés sont retournés à l’état sauvage et se retrouvent parqués dans des geôles. Et tous sont stériles, à l’exception de la jolie Trirene (Darlene Tompkins), la fille du chef suprême de cette triste civilisation, frappée de mutisme mais capable de lire dans les pensées. Allison tombe à pic : tous voient en lui l’avenir de l’humanité, en l’accouplant avec Trirene pour que ces Adam et Eve de l’an 2024 engendrent une nouvelle génération saine et solide. Pas insensible aux charmes de la belle, le pilote ne l’entend pas pour autant de cette oreille, et va s’efforcer de s’évader pour regagner son avion et son époque…

Si l’idée de départ, fruit de l’imagination fertile d’Arthur C. Pierce, ne manque guère de sel, la mise en forme d’Edgar G. Ulmer s’avère hélas ampoulée et quelque peu fastidieuse. Car bien vite, le dialogue explicatif prend sérieusement le pas sur l’action et se répand de scène en scène jusqu’à l’apathie la plus complète. Comme en outre le jeu des comédiens ne convainc guère, Le Voyageur de l’espace suscite progressivement l’ennui, malgré les enjeux conséquents développés par le scénario. Reste la direction artistique, l’un des points forts d’Ulmer, comme le prouvait déjà son Chat noir au formidable design art-déco. Ici, les demoiselles du futur arborent des minijupes tendance Planète interdite et les décors, amples et glaciaux, déclinent à loisir les formes triangulaires.

La révolte des mutants

Étant donnée l’évidente exiguïté du budget, on peut s’étonner de l’ampleur desdits décors. Mais Ulmer est un malin. Incapable de les faire édifier spécialement pour son film, il les « emprunta » à une exposition futuriste qui se tint à Dallas en 1959, et les réutilisa d’ailleurs dans la foulée pour son Amazing Transparent Man. Le statisme de la réalisation se rompt furtivement le temps d’une révolte des mutants assez mouvementée, au cours de laquelle les hommes sont violemment malmenés et les femmes pratiquement violées par les évadés enragés et bestiaux. Quant au final, il énonce sans concession son message antinucléaire et démontre qu’on ne franchit pas impunément la barrière du temps. A vrai dire, la force du propos et le minimalisme de la mise en scène eurent été bien plus efficace au service d’un épisode de La Quatrième dimension ou d’Au-delà du réel, ce long-métrage étant décidément trop languissant pour convaincre totalement.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

SALEM (2004)

Un casting de haut niveau apparaît dans cette seconde adaptation télévisée du roman « Les Vampires de Salem » de Stephen King

SALEM’S LOT

 

2004 – USA

 

Réalisé par Mikael Salomon

 

Avec Rob Lowe, Donald Sutherland, Rutger Hauer, James Cromwell, Andre Braugher, Samantha Mathis

 

THEMA VAMPIRES I SAGA STEPHEN KING

À l’instar d’autres écrits de Stephen King déjà portés à l’écran dans les années 80 (Shining, Maximum Overdrive, Carrie ou Dead Zone), « Les Vampires de Salem » se voit offrir une deuxième vie à la télévision. Cette nouvelle version du roman « Salem », longue de trois heures comme celle réalisée jadis par Tobe Hooper, est confiée aux bons soins de Mikael Salomon, ancien directeur de la photographie de James Cameron (Abyss) et Steven Spielberg (Always) passé à la mise en scène en 1993. Après David Soul, c’est Rob Lowe qui incarne Ben Mears, un écrivain new yorkais revenant dans la petite ville de Jerusalem’s Lot où il a grandi pour écrire sur la vieille maison Marsten, théâtre d’un drame auquel il assista lorsqu’il était enfant. Donald Sutherland reprend avec son charisme habituel le rôle – tenu jadis par James Mason – de Richard Strecker, un antiquaire affable, élégant et beaucoup trop poli pour être honnête. Son collègue Kurt Barlow est incarné par un Rutger Hauer impeccable, dont le jeu plein de duplicité nous rappelle un peu sa prestation flamboyante dans Hitcher.

Si Barlow apparaît plus tard sous une forme plus bestiale, nous sommes bien loin du Nosferatu monstrueux et muet de la version de Tobe Hooper. Plus proche du roman, ce Barlow est une sorte d’émule du Dracula de Bram Stoker, même s’il n’a droit qu’à trois scènes assez courtes. Quant à James Cromwell, il endosse la défroque d’un curé rongé par ses propres péchés – notamment l’alcoolisme – qui sera finalement vampirisé par Barlow. Cherchant de toute évidence à se rapprocher du roman de King, Salem souffre d’une mise en scène tâtonnant entre la fonctionnalité sans style et les effets ratés (voir le flash-back du traumatisme d’enfance de Ben, avec une saturation rouge hideuse et des mouvements stroboscopiques). Le scénario lui-même, pourtant signé Peter Filardi (L’Expérience interdite), abuse de la voix off du narrateur et multiplie les dialogues excessivement littéraires au sein d’une narration un peu brouillonne.

L’attaque des enfants vampires

Quelques moments d’épouvante réussis maintiennent tout de même l’intérêt des téléspectateurs. On se souviendra notamment de cette vision de cauchemar digne de l’épisode « Tooms » des X-Files dans laquelle un vampire se contorsionne pour entrer dans un conduit d’aération et menacer Ben Mears dans sa cellule, de cette morte qui se réveille subitement chez le médecin, ou encore de l’attaque des enfants vampires dans le car scolaire. Mikael Salomon ne recule d’ailleurs pas devant les morts violentes tout au long du métrage. Mais le film hésite sans cesse sur le comportement à faire adopter aux vampires, à mi-chemin entre les fantômes japonais (ils grimpent aux plafonds et se déplacent de manière saccadée et désarticulée) et les zombies (ils marchent lentement dans les rues, le regard vide et la tête penchée). On préfèrera donc largement la version de Tobe Hooper, bien plus efficace et pourtant plus vieille de vingt-cinq ans. Salomon retrouvera l’univers de Stephen King à plusieurs reprises, notamment pour la série Rêves et cauchemars et le téléfilm Grand chauffeur.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

LES YEUX DU MAL (1980)

Une mystérieuse jeune femme enceinte fait un jour irruption dans la vie d’une famille qui, dès lors, va vivre un cauchemar…

THE GODSEND

 

1980 – GB

 

Réalisé par Gabrielle Beaumont

 

Avec Malcolm Stoddard, Cyd Hayman, Angela Pleasence, Patrick Barr, Wilhelmina Green, Joanne Boorman, Angela Deamer, Clarissa Young, Lee Gregory, Piers Eady

 

THEMA ENFANTS

Réalisatrice d’une impressionnante quantité d’épisodes de séries télévisées depuis le milieu des années 70, Gabrielle Beaumont appartient à une famille d’artistes, de comédiens et d’écrivains depuis quatre générations. Bien installée dans un système qui mettra pourtant du temps à accorder aux femmes les mêmes postes que les hommes, elle apposera son savoir-faire sur des shows aussi variés que Vegas, M.A.S.H., Côte Ouest, Dynastie, Shérif fais-moi peur, Pour l’amour du risque, Les Enquêtes de Remington Steele, Hill Street Blues, La Loi de Los Angeles ou Star Trek la nouvelle génération. Au tout début des années 80, elle signe Les Yeux du mal, l’une de ses rares réalisations pour le cinéma. Le scénario est l’œuvre de son époux Olaf Pooley, qui adapte là le premier roman de Bernard Taylor ,« The Godsend », publié en 1976. Produit par la légendaire compagnie Cannon Films, alors fraîchement reprise par Menahem Golan et Yoram Globus, Les Yeux du mal est une variante inattendue sur le thème de l’enfant maléfique. Si quelques classiques du genre nous viennent à l’esprit (La Mauvaise graine, Les Innocents, L’Autre), le film de Gabrielle Beaumont opte pour une tonalité inhabituelle, s’inscrivant dans un cadre volontairement naturaliste pour mieux y faire surgir l’horreur ordinaire.

Les prémisses du film s’appuient en grande partie sur la présence de la comédienne Angela Pleasence. La fille du grand Donald, avec qui elle partage plusieurs traits physiques, incarne une mystérieuse jeune femme enceinte que rencontrent les membres de la famille Marlowe sur le chemin de leur grande maison dans la campagne. Si Kate (Cyd Hayman) accueille l’inconnue avec bonhommie, son époux Alan (Malcolm Stoddard) la trouve bizarre et un brin inquiétante. Il faut dire que tout dans son attitude suscite le malaise : son regard fixe qui semble flotter ailleurs, son ton exagérément calme et paisible, ses manières distraites. Quand Kate lui demande si c’est son premier enfant, elle répond de manière évasive qu’elle en a « quelques autres ». Alors qu’Alan s’apprête à la raccompagner chez elle, trop heureux de se débarrasser de cette présence dérangeante, elle est prise d’un mal de ventre : le travail a commencé. Avec l’aide de Kate, elle accouche d’une petite fille. Mais le lendemain matin, la jeune mère disparaît sans laisser de trace. La famille Marlowe décide d’adopter l’enfant, prénommée Bonnie. « C’est un don du ciel » s’exclame Kate. Mais ce « don » a tout d’un cadeau empoisonné. Car le cauchemar s’installe bientôt de manière insidieuse et durable dans leur quotidien…

Un don du ciel ?

Si Les Yeux du mal met autant mal à l’aise, c’est sans doute parce qu’il adopte cette histoire sous un angle très réaliste, presque banal. De fait, s’il s’agit clairement d’un postulat de film d’horreur, le traitement choisi par Gabrielle Beaumont est avant tout celui du drame humain. Sans effets trop marqués, sans vraiment sacrifier aux codes du genre, l’angoisse s’instille inexorablement. Et si la violence irradie le récit, elle se déroule toujours hors champ, l’imagination du spectateur reconstituant le fil de chaque événement tragique. La nature diabolique de cet enfant demeure inexpliquée, mais elle saute aux yeux d’Hugh Marlowe, qui refuse d’y croire jusqu’à se contraindre à reconnaître l’évidence envers et contre tous. Ce père de famille en plein désarroi est le pôle d’identification immédiat des spectateurs. C’est d’ailleurs à la première personne que ce personnage s’exprimait dans le roman. À travers ses yeux, nous assistons impuissants à l’hécatombe cruelle qui frappe sa famille, face à la fausse impassibilité de cette fillette trop sage, trop mignonne, trop gracieuse pour être honnête. Et tandis que le drame se noue, le regard vide et inquiétant d’Angela Pleasence continue de hanter le métrage de manière subliminale, justifiant le titre choisi par les distributeurs français.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

THE SUICIDE SQUAD (2021)

James Gunn reprend les rênes de la franchise lancée en 2016 qu’il dote d’un grain de folie rafraîchissant…

THE SUICIDE SQUAD

 

2021 – USA

 

Réalisé par James Gunn

 

Avec Idris Elba, Margot Robbie, John Cena, Joel Kinnaman, Daniela Melchior, Viola Davis, David Dastmalchian, Sylvester Stallone

 

THEMA SUPER-VILAINS I SUPER-HÉROS I MONSTRES MARINS I SAGA DC COMICS

Dès son prélude, The Suicide Squad nous convainc sans mal que le concept d’une escouade d’anti-héros déjantés était taillé sur mesure pour James Gunn, bien plus que pour David Ayer qui signa le premier opus de cette franchise en 2016. Ces quelques minutes introductives s’avèrent plus drôles, plus folles, plus irrévérencieuses, plus gore et plus surprenantes que les deux heures du premier Suicide Squad. Il faut cependant un peu de temps pour que le réalisateur des Gardiens de la galaxie puisse s’approprier pleinement le métrage. De fait, malgré son exubérance rafraîchissante et cette insolence impayable que seuls les anciens de chez Troma semblent posséder, The Suicide Squad ne trouve pas tout de suite sa vitesse de croisière. Le scénario nous réexplique d’abord le principe de la Task Force X en empruntant à peu de choses près la même voie que le Suicide Squad d’Ayer. Le personnage incarné par Idris Elba est d’ailleurs fidèlement calqué sur celui que jouait Will Smith cinq ans plus tôt (mêmes capacités, mêmes motivations, même force tranquille). À tel point qu’il nous semble presque assister autant à une suite qu’à un remake. D’où ce titre étrange, quasiment identique à celui du premier opus, qui laisse à penser que DC et Warner envisagent plus ce film comme un reboot que comme un second épisode.

Nous sommes d’abord sur un terrain connu, obéissant à une mécanique familière : le recrutement en prison d’une poignée de super-vilains exubérants pour une mission suicide, sous la supervision de la toujours très antipathique Amanda Waller (Viola Davis). Le colonel Rick Flag (Joel Kinnaman) reprend lui aussi du service. Parallèlement à l’échec cuisant – et hilarant – d’une première équipe, une seconde prend le relais sous la direction du tireur d’élite Bloodsport (Idris Elba). En échange d’une réduction de peine et de clémence juridique vis-à-vis des exactions de sa fille adolescente, le voilà à la tête d’un commando improbable : le sniper Peacemaker (John Cena), Cleo la jeune fille qui contrôle les rats (Daniela Melchior), le « lanceur de pois » Abner Krill (David Dastmalchian) et l’homme-requin Nanaue (une très belle création numérique qui parle avec la voix de Sylvester Stallone !). Leur mission consiste à se rendre à Corto Maltese, à détruire le laboratoire Jötunheim qui abrite l’expérience secrète « Projet Starfish » et à libérer au passage Harley Quinn (Margot Robbie) détenue par le gouvernement local. Bien sûr, rien ne va se passer comme prévu…

Supplément d’âme

De prime abord, James Gunn nous offre exactement ce que nous attendons : une espèce de parodie du premier Suicide Squad – qui ne se prenait déjà pourtant pas au sérieux – avec son lot de clins d’œil, d’impertinence et de blagues. Le spectacle est très réjouissant, porté par le charisme impeccable d’Idris Elba et le délicieux grain de folie de Margot Robbie. Mais il manque encore à The Suicide Squad son supplément d’âme, cette petite touche personnelle qui le transporte au-delà du modèle du film faussement subversif dont raffolent les studios depuis le succès de Deadpool. Fort heureusement, cette carence est rattrapée en cours de route. La sincérité de Gunn s’affirme lorsqu’il interrompt provisoirement la farandole des gags pour s’intéresser aux fêlures et aux états d’âme de ses personnages. En sollicitant des émotions que nous n’étions pas prêts à ressentir, le cinéaste nous prend par surprise. Il ne fait aucun doute qu’il ressent une infinie tendresse pour cette poignée de freaks sociopathes transformés bien malgré eux en ersatz de super-héros. Là, Gunn trouve enfin le parfait équilibre entre la désinvolture potache constellée de violence cartoonesque et une étrange sensibilité à fleur de peau. Lorsque les gerbes de sang provoquées par l’un des affrontements avec Harley Quinn se transforment en fleurs multicolores et en papillons, ce n’est pas un simple effet de style : c’est une manière de nous faire entrer dans l’esprit biscornu de l’ex-petite amie du Joker, de nous montrer le monde à travers ses yeux. Ce feu d’artifice abracadabrant, qui s’achève par un délirant hommage aux films de monstres japonais, aura finalement été une belle revanche pour James Gunn, « passé à l’ennemi » après sa mésentente avec Marvel/Disney à propos du troisième Gardiens de la Galaxie.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

Partagez cet article

FREE GUY (2021)

Personnage secondaire d’un jeu vidéo, Guy s’éveille soudain à la vie et décide de mener une existence indépendante…

FREE GUY

 

2021 – USA

 

Réalisé par Shawn Levy

 

Avec Ryan Reynolds, Jodie Comer, Joe Keery, Lil Rel Howery, Utkarsh Ambudkar, Taika Waititi, Camille Kostek, Channing Tatum 

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET MONDES PARALLÈLES ROBOTS ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Free Guy fait partie de ces scénarios qui enchantent tout Hollywood mais mettent beaucoup de temps à trouver preneur. Matt Lieberman (auteur du film d’animation La Famille Addams) commence à le faire circuler en 2016. Deux ans plus tard, Ryan Reynolds s’emballe en le découvrant et le propose tout de suite à Shawn Levy. Fort de son expérience de producteur et réalisateur sur la trilogie La Nuit au musée, Real Steel ou la série Stranger Things, Levy semble être l’homme de la situation. Il s’entend avec Reynolds qui partage avec lui le poste de producteur, s’impliquant autant dans la conception du long-métrage qu’il le fit sur les deux Deadpool. Le scénario nécessite tout de même un petit coup de « polish ». Zak Penn, qui avait déjà côtoyé l’univers des jeux vidéo en co-écrivant avec Ernest Cline le script de Ready Player One, s’occupe de cette relecture et finit par devenir officiellement coscénariste avec Liebermann. Développé au sein de la compagnie 20th Century Fox avant que Disney n’en fasse l’acquisition, Free Guy est donc un projet presque « miraculé » qui aura survécu au rachat, produit de fait sous le label « 20th Century Studio ».

Nous sommes dans un jeu vidéo qui semble mixer GTA et Fortnite. Ici, tout n’est que missions spéciales, explosions, cascades de voitures, hold-up musclés et bagarres. Ce jeu, « Free City », est l’un des plus gros succès du moment. Comme toujours dans ce type d’univers virtuel, il existe des personnages secondaires qui n’existent que pour « faire partie des meubles ». Ce sont les PNJ, les personnages non joueurs. Guy est l’un d’entre eux. Il évolue joyeusement dans ce monde pétaradant, toujours habillé de la même chemisette, toujours féru du même café chaque matin, toujours fidèle au poste dans la banque où il est guichetier. Ignorant totalement qu’il n’est qu’une ligne de code écrite par les concepteurs du jeu, Guy voit sa vie basculer lorsque son regard croise celui d’une guerrière armée jusqu’aux dents dont il tombe éperdument amoureux…

Ready Player Guy

Au-delà des références vidéoludiques qui émaillent logiquement l’univers de Free Guy, de nombreux longs-métrages traversent l’esprit des spectateurs au fil du déroulement du film. La routine quotidienne de cet anti-héros béat se satisfaisant de la vacuité de sa vie d’apparat évoque irrésistiblement La Grande aventure Lego. La découverte des lunettes qui, dès qu’on les chausse, permettent de voir le monde sous un angle totalement différent, gorgé de messages cachés, rappelle Invasion Los Angeles. Le principe même du personnage vivant dans un monde dont le caractère factice lui échappe fait directement écho au Truman Show. Certains trouveront même des correspondances avec la filmographie passée de Ryan Reynolds : des scènes d’action brutalement interrompues pour passer au ralenti sur des chansons sirupeuses à la manière de Deadpool, l’euphorie tranquille du protagoniste immergé dans un environnement trop parfait pour être vrai comme dans The Voices… S’il assume manifestement toutes ces références, Free Guy les digère pour les réinventer sans chercher l’approche postmoderniste d’un Ready Player One. Ici, il y a bien quelques clins d’œil très appuyés, mais pour le reste la cohérence de l’univers bâti dans le film se suffit amplement à elle-même. Si Free Guy tient aussi bien la route, c’est parce que son approche des jeux vidéo est rationnelle et que son scénario parvient à embrasser des considérations sociologiques qui vont bien plus loin que ce que ses prémices laissaient imaginer. Certes, l’intrigue rebondit sans doute un peu trop, poussant les auteurs à recourir à quelques raccourcis parfois durs à avaler. Mais ce que raconte le film en filigrane de son postulat – la quête vitale de l’individualité, la bêtise primaire mais irrépressible des instincts guerriers, l’évolution inattendue de certaines intelligences artificielles – s’avère passionnant. C’est sans doute ce qui dote cette comédie tout public d’un petit supplément d’âme.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

Partagez cet article