LISA FRANKENSTEIN (2024)

Une adolescente gothique de la fin des années 80 tombe amoureuse d’un jeune homme mort en 1837… qui finit par revenir à la vie !

LISA FRANKENSTEIN

 

2024 – USA

 

Réalisé par Zelda Williams

 

Avec Kathryn Newton, Cole Sprouse, Liza Soberano, Henry Eikenberry, Joe Chrest, Carla Gugino, Jenna Davis, Bryce Romero

 

THEMA FRANKENSTEIN I ZOMBIES

Portée aux nues grâce au scénario de Juno, Diablo Cody s’était essayée une première fois au cinéma fantastique en écrivant Jennifer’s Body en 2009. Quinze ans plus tard, elle renouvelle l’expérience à l’occasion d’une nouvelle comédie teintée d’horreur qui ne s’aventure pas sur le même chemin sulfureux que Jennifer’s Body mais se situe pourtant dans le même univers, selon les propres dires de la scénariste. Cela dit, les deux longs-métrages n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est la volonté de dynamiter les codes du genre fantastique afin d’y injecter de l’humour et un point de vue féminin adolescent. Même si le titre fait directement référence à Mary Shelley, nous n’avons pas ici droit à une relecture à proprement parler du mythe de Frankenstein mais plutôt à un détournement de certains de ses éléments narratifs sous un angle insolite et inattendu. Le prénom Lisa, de son côté, rend hommage à la jeune femme artificielle incarnée par Kelly LeBrock dans Une Créature de rêve. La mise en scène est assurée par Zelda Williams, la fille du célèbre Robin qui se lança elle-même dans le métier d’actrice puis dirigea un certain nombre de clips et de films courts. Lisa Frankenstein étant son premier long-métrage, elle entend bien mettre le paquet pour montrer de quoi elle est capable.

Nous sommes en 1989. Lisa Swallows (Kathryne Newton) est une adolescente solitaire encore ébranlée par le meurtre de sa mère par un tueur psychopathe. Le père de Lisa (Joe Chrest) s’est remarié avec une femme snobe et narcissique incarnée à merveille par Carla Gugino. La demi-sœur de Lisa, Taffy (Liza Soberano), est tout son contraire : populaire, consensuelle, superficielle et très attentive à son image. Dans la droite lignée de nombreuses héroïnes burtoniennes aux penchants poético-morbides, Lisa passe le plus clair de son temps dans un cimetière local où elle déclare sa flamme à un jeune homme victorien mort en 1987 dont elle admire la statue en imaginant une romance impossible. Or un soir d’orage, le trépassé revient miraculeusement à la vie (sous les traits de l’acteur Cole Sprouse) et vient rendre visite à Lisa sous forme d’un zombie boueux, muet et mutilé, en mal d’amour…

Romance macabre

Le générique d’ouverture en dessin animé, qui évoque les silhouettes découpées de Lotte Reiniger, nous plonge d’emblée dans une esthétique rétro-gothique très attrayante. Puis c’est dans une ambiance acidulée pop et colorée que Lisa Frankenstein nous immerge, celle des années 80 telles qu’elles furent visualisées par John Waters et Tim Burton. Le réalisateur de Beetlejuice et Edward aux mains d’argent semble d’ailleurs être la référence principale – et assumée – de Zelda Williams qui n’hésite pas à calquer le look de son « couple vedette » sur ceux incarnés par Helena Bonham Carter et Johnny Depp dans Les Noces funèbres et Sweeney Todd. Le film joue aussi avec l’imagerie récurrente du Voyage dans la Lune de Georges Méliès et nous offre même quelques brefs extraits du Jour des morts-vivants de George Romero. La réalisatrice connaît donc ses classiques. Mais passée la savoureuse entrée en matière, l’émerveillement tourne court dans la mesure où le scénario se met à piétiner sans parvenir à nous attacher à ses personnages ni à leur destin. Ce qui aurait pu donner lieu à un formidable court-métrage référentiel, hommage vibrant aux eighties déclinantes et à une certaine vision fantasmée du romantisme macabre façon Edgar Allan Poe, s’étire donc en longueur jusqu’à provoquer une indifférence polie. Mais Zelda Williams possède un talent indiscutable qui mériterait de se mettre au service d’autre chose qu’un simple exercice de style.

 

© Gilles Penso


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LES YEUX DE LA FORÊT (1980)

Le studio Disney tente une incursion audacieuse dans le cinéma d’épouvante à travers cette fausse histoire de fantômes…

WATCHERS IN THE WOODS

 

1982 – USA

 

Réalisé par John Hough et Vincent McEveety

 

Avec Lynn-Holly Johnson, Bette Davis, Carroll Baker, Kyle Richards, David McCallum, Ian Bannen, Richard Pasco

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET MONDES PARALLÈLES

À la fin des années 70, le studio Walt Disney décide s’encanailler en s’attaquant à un autre public que les enfants. Leur cible ? Les jeunes adultes. Pour satisfaire cette tranche d’âge, une approche plus sérieuse de la science-fiction et du fantastique s’impose avec en prime – pourquoi pas – un peu d’épouvante. Le long-métrage qui essuie les plâtres de cette nouvelle politique est Le Trou noir (surfant sur la vogue de La Guerre des étoiles sous un angle rétro-futuriste emprunté à Jules Verne). Les Yeux de la forêt prend la suite. Le producteur Tom Leetch vend l’idée à Ron Miller, alors tête pensante de Disney, en ces termes : « ce sera notre Exorciste ! » C’est le livre « A Watcher in the Woods » de Florence Engel Randall, publié en 1976, qui sert de source d’inspiration au film. Le premier scénariste chargé d’en tirer un script est Brian Clemens (Chapeau melon et bottes de cuir, Docteur Jekyll et Sister Hyde, Le Voyage fantastique de Sinbad), mais sa proposition est jugée trop sombre. C’est finalement la version écrite par Rosemary Anne Sisson qui est validée, révisée par de nombreux co-auteurs officieux. Si Ron Miller pense à John Hough pour la mise en scène, c’est non seulement parce que le cinéaste est un habitué des productions Disney (La Montagne ensorcelée, Les Visiteurs d’un autre monde) mais aussi parce que son film d’épouvante La Maison des damnés l’a fortement impressionné. C’est le même type d’atmosphère – plus soft bien sûr – qu’il souhaite retrouver dans Les Yeux de la forêt.

Bette David, que Hough avait justement dirigée l’année précédente dans Les Visiteurs d’un autre monde, incarne madame Elwood, une vieille femme excentrique en quête de gens « comme il faut » pour louer son manoir dans les bois. La famille Curtis postule, étonnée par le faible prix du loyer. Il s’agit de Paul (David McCallum), compositeur d’opéras, d’Helen (Carroll Baker), auteur de livres pour enfants, et de leurs deux filles Ellie (Kyle Richards) et Jan (Lynn-Holly Johnson). Tous les ingrédients sont donc en place pour la « ghost story » traditionnelle, et la mise en bouche n’est d’ailleurs pas sans évoquer Trauma de Dan Curtis. Dès l’entame, Liane, l’aînée des Curtis, est témoin de phénomènes étranges tels qu’une lueur bleue dans la forêt, une vitre qui se brise à son contact ou encore un miroir qui ne la reflète pas… Sa sœur cadette Ellie, de son côté, entend parfois une voix qui lui murmure des noms ou lui fredonne des chansons. Ces événements semblent liés à la mystérieuse disparition de Karen, la fille de madame Elwood, survenue plusieurs décennies plus tôt. Les bizarreries ne vont pas tarder à s’intensifier, notamment dans le palais des glaces d’un parc d’attractions où Liane voit l’image démultipliée de Karen, les yeux bandés, appelant au secours…

Derrière les branches…

Habile, la mise en scène de John Hough joue sans cesse avec l’idée que de mystérieux observateurs sont cachés dans les bois (les « watchers in the woods » du titre). La caméra se place donc souvent derrière les branchages, adoptant un point de vue subjectif déstabilisant. Mais Les Yeux de la forêt est un film trompeur. Car si plusieurs éléments rappellent Poltergeist, sorti sur les écrans la même année, nous n’avons pas ici affaire à un film de fantômes mais plutôt à un récit de science-fiction mâtiné d’épouvante, puisqu’il est question de mondes parallèles et de transferts d’énergie à la faveur d’une éclipse. Ce parti pris est loin d’être inintéressant, même si le scénario souffre d’un sérieux manque de crédibilité. Il faut dire que le film fut victime d’une post-production chaotique. Sorti en avant-première dans plusieurs salles, Les Yeux de la forêt a en effet été modifié et adouci après la réaction de spectateurs visiblement trop effrayés par le film. La séquence d’ouverture et tout l’épilogue ont donc été retournés par un autre réalisateur, Vincent McEveety, ce qui explique le caractère un peu hybride et décousu du résultat final. Il n’empêche que ce long-métrage atypique marquait la volonté de faire un peu bouger les lignes au pays de Mickey, ouvrant une brèche dans laquelle s’engouffrèrent ensuite Le Dragon du lac de feu, Tron et La Foire des ténèbres.

 

© Gilles Penso


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LES 1001 NUITS (1990)

Un casting international, mené par Catherine Zeta-Jones, Thierry Lhermitte et Gérard Jugnot, s’agite dans cette relecture bizarre des contes d’Orient…

LES 1001 NUITS

 

1990 – France / ITALIE / ALLEMAGNE

 

Réalisé par Philippe de Broca

 

Avec Thierry Lhermitte, Gérard Jugnot, Catherine Zeta-Jones, Stéphane Freiss, Vittorio Gassman, Roger Carel, Georges Montillier, Alfredo Pea, Eric Métayer

 

THEMA MILLE ET UNE NUITS

Au début des années 90, Philippe de Broca amorce le dernier tournant de sa carrière, après une filmographie spectaculaire orientée vers la comédie et l’aventure. Nous lui devons quelques-uns des rôles les plus mémorables de Jean-Paul Belmondo (Cartouche, L’Homme de Rio, Les Tribulations d’un Chinois en Chine, Le Magnifique, L’Incorrigible). Notre homme a donc du métier et du prestige. Désireux de s’attaquer à une comédie revisitant l’histoire de Shéhérazade, il se tourne d’abord vers les scénaristes Agenore Incrocci et Furio Scarpelli (Les Monstres, Le Bon la brute et le truand, Nous nous sommes tant aimés, Le Bal). Mais le résultat le déçoit tant qu’il décide finalement d’écrire lui-même, avec l’aide de Jérôme Tonnerre. Le film étant une co-production européenne entre la France, l’Italie et l’Allemagne, le casting se doit d’être international. Les deux rôles masculins principaux sont assurés par deux ex-membres du Splendid, Thierry Lhermitte et Gérard Jugnot, et celui de la belle Shéhérazade est destinée à Mathilda May. Mais cette dernière décline la proposition. De Broca se tourne alors vers une inconnue qui n’a alors joué nulle part : Catherine Zeta-Jones. « Je me suis dit : c’est elle ! », raconte-t-il. « Ce fut un coup de foudre, comme ça ! J’ai passé l’hiver à convaincre le producteur qu’elle était le personnage. Et je ne l’ai pas regretté » (1). L’actrice débutante pousse l’implication jusqu’à se déshabiller face à la caméra pour une scène de saut d’hélicoptère homérique.

Le principe du film est de faire du génie (Jugnot) un astrologue qui, à cause d’un blasphème, se retrouve exilé dans l’Angleterre pluvieuse du vingtième siècle. Sa punition prendra fin le jour où quelqu’un mettra la main sur une vieille lampe magique. Parallèlement, en pleine antiquité orientale, Shéhérazade passe la nuit avec le roi (Lhermitte) puis se retrouve condamnée à avoir la tête tranchée. Mais les deux fils du bourreau lui demandent de raconter son histoire, ce qui lui offre un petit sursis. Elle narre ainsi comment, après avoir échappé à un marché d’esclaves, elle rencontra Aladin (Stéphane Freiss), un jeune idéaliste chez qui elle trouva la vieille lampe magique. Le scénario du film repose ainsi sur une étonnante notion de porte spatio-temporelle représentée par cette fameuse lampe. D’un côté se démène ainsi Shéhérazade au temps des contes arabes, de l’autre le génie qui suit ses pérégrinations à travers un téléviseur.

Anachronismes

À l’époque de sa sortie, Les 1001 nuits fit beaucoup parler de lui, pas tant à cause de sa distribution attrayante ou de son budget conséquent, mais parce qu’il se positionnait comme une production d’avant-garde dans le domaine des effets spéciaux, mixant les méthodes traditionnelles avec une technologie numérique encore très rare dans le cinéma européen. De très belles peintures sur verre de Jean-Marie Vives (les plans larges de Bagdad), des effets mécaniques inventifs supervisés par Éric Faivre (la moto invisible), des trucages optiques variés signés Excalibur (les déformations de Jugnot) et des images de synthèse conçues par la société Ex Machina se succèdent donc à l’écran avec panache, sous la supervision éclairée de Christian Guillon. Ces effets ont depuis pris un inévitable coup de vieux, mais ce n’est pas là que le bât blesse. Les 1001 nuits souffre surtout d’un scénario évasif qui s’avère incapable d’exploiter ses nombreuses idées, laissant traîner en longueur des séquences très anecdotiques (le voyage accidentel de Sinbad, les numéros de cirque de Lhermitte et Jugnot) sans parvenir à captiver ses spectateurs. Comme la mise en scène de De Broca ne fait par ailleurs aucun effort pour dynamiser cette maigre intrigue, le film s’essouffle et ne vaut finalement que pour une poignée de saynètes réussies. On note que Les 1001 nuits existe sous deux formats différents : une version cinéma de 108 minutes et une version télévisée de quatre fois 50 minutes.

 

(1) Extrait de l’autobiographie de Philippe de Broca parue en 1990 aux éditions Henri Veyrier.

 

© Gilles Penso


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BOXING HELENA (1993)

La fille de David Lynch fait des débuts fracassants derrière la caméra avec une romance déviante qui bascule dans l’horreur…

BOXING HELENA

 

1993 – USA

 

Réalisé par Jennifer Chamber Lynch

 

Avec Julian Sands, Sherilyn Fenn, Bill Paxton, Kurtwood Smith, Art Garfunkel, Betsy Clark, Nicolette Scorsese, Meg Register, Bryan Smith, Marla Levine

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

C’est à l’âge de 19 ans que Jennifer Lynch écrit la première mouture du scénario de Boxing Helena. On aurait pu penser que la fille de David Lynch n’aurait aucun mal à faire son trou à Hollywood, mais les choses ne sont pas si simples. « J’étais amoureuse de cette histoire, mais il ne s’agissait pas d’un type qui découpait en morceaux une belle femme avec qui il voulait coucher », avoue-t-elle, un peu décontenancée face à des producteurs soucieux de transformer son récit en film d’horreur pur et dur et à le confier à un metteur en scène spécialiste du genre. « Je n’avais pas spécialement envie de me lancer dans la réalisation, parce que je considérais que c’était le terrain de mon père et que j’avais trop de respect pour lui pour suivre sa trace. Mais je ne voulais pas non plus que mon histoire se transforme en festival de gore » (1). C’est donc avant tout pour préserver l’intégrité de son récit que Jennifer Lynch passe elle-même derrière la caméra. Le casting du film n’est pas une affaire facile à régler. Après le refus d’Ed Harris et John Malkovich, c’est Julian Sands qui hérite du rôle masculin principal. Quant à la sulfureuse Helena, celle par qui le scandale arrive, elle est censée être interprétée par Kim Basinger (qui accepte puis se dédit au dernier moment, ce qui fera couler beaucoup d’encre), puis par Madonna (qui passe son tour elle aussi). Ce double refus sera utilisé comme argument marketing sur certains posters du film (annonçant avec fracas « Cette Vénus a effrayé Madonna et Kim Basinger ») et c’est finalement Sherilyn Fenn (transfuge de la série Twin Peaks) qui jouera Helena.

Insolite, malsain et morbide à souhait, Boxing Helena s’intéresse à une femme fatale, séduisante et perverse qui se plaît à manipuler les hommes jusqu’à les rendre fous de désir. La prochaine victime de ses charmes ravageurs sera un jeune chirurgien de renommée internationale, Nick Cavanaugh, qui vient tout juste d’hériter de la maison de sa mère. Un jour, dans un bar, il revoit par hasard Helena, avec qui il avait eu une aventure par le passé et qu’il n’arrive pas à oublier. À nouveau follement amoureux, obsédé, poussé par la passion au-delà des limites du raisonnable, il fait tout pour la revoir et la retenir chez lui. Lorsque notre homme contemple l’objet de ses désirs à sa fenêtre en se juchant sur un arbre, alors que retentit l’envoûtant prologue de la chanson « Woman in Chains » de Tears for Fear, la première scène de voyeurisme de Body Double nous revient à l’esprit. Mais l’influence de Jennifer Lynch ne semble pas venir de Brian de Palma, d’Alfred Hitchcock, ni même de son propre père. Son film flotte en effet dans des eaux troubles qui nous sont inconnues. Peu après ce jeu du chat et de la souris, une voiture renverse Helena. Sautant sur l’occasion, Nick la soigne et la séquestre dans le secret afin de la garder pour lui seul – corps et âme – dans le but d’assouvir ses fantasmes. Cette relation fétichiste déviante va peu à peu sombrer dans la mutilation et le cauchemar…

Je t’aime, moi non plus

Lentement, froidement, l’histoire de Boxing Helena bascule dans l’atroce, sans pour autant que l’horreur visuelle ne s’invite dans le film (selon les souhaits initiaux de la réalisatrice). Le spectateur plonge donc dans un malaise grandissant, au fil d’une longue descente aux enfers dont il se rend complice malgré lui, jusqu’au dénouement qui offre une surprise sous forme de brutal retournement de situation. Aux côtés de Julian Sands et Sherilyn Fenn, on note quelques seconds rôles savoureux comme Kurtwood Smith (le méchant de Robocop, Highlander 2 et Fortress), Bill Paxton (acteur fétiche de James Cameron depuis le premier Terminator) et Art Garfunkel (plus connu comme compère chantant de Paul Simon que comme acteur malgré sa présence dans Catch-22 et Ce plaisir qu’on dit charnel). Fascinant à défaut d’être pleinement convaincant, sans doute un peu trop maniéré et esthétisant mais résolument audacieux et original, Boxing Helena reçoit un accueil glacial au festival du film de Sundance, où il est projeté en janvier 1993, puis lors de sa sortie en salles, où le public le boude. Jennifer Lynch poursuivra pourtant une carrière de réalisatrice foisonnante, enchaînant les films (Surveillance, Hiss, Girls Girls Girls, Chained) et les épisodes de séries TV (The Walking Dead, Teen Wolf, Frankenstein Code, Salem, American Horror Story) quasiment sans discontinuer.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans le Los Angeles Times en 1993.

 

© Gilles Penso


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YOGA HOSERS (2016)

Dans la foulée de Tusk, Kevin Smith met en scène des hommes-saucisses miniatures créés par les nazis pour envahir le Canada !

YOGA HOSERS

 

2016 – USA

 

Réalisé par Kevin Smith

 

Avec Lily-Rose Depp, Harley Quinn Smith, Johnny Depp, Justin Long, Austin Butler, Adam Brody, Ralph Garman, Tony Hale, Natasha Lyonne, Haley Joel Osment

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Yoga Hosers est le deuxième épisode de la « trilogie canadienne » réalisée par Kevin Smith après le très étonnant Tusk, et en attendant un hypothétique Moose Jaws (une parodie des Dents de la mer… avec un élan !). Si Tusk parvenait à équilibrer l’humour noir et l’horreur viscérale avec une justesse de ton étonnante, jouant sans cesse le grand écart entre le rire et le malaise, il s’entachait d’une fausse note embarrassante : la présence caricaturale et grotesque de Johnny Depp sous la défroque d’un détective privé outrageusement grimé au comportement excessif. Le problème, c’est que ce personnage est désormais central dans Yoga Hosers qui, contrairement à son prédécesseur, décide d’assumer pleinement sa tonalité comique. Un tel parti pris allait-il s’avérer payant ? Rien n’était moins sûr. Le titre du film, énigmatique, s’appuie sur une expression canadienne familière, « hosers », qui décrit les personnes stupides ou incultes. On pourrait donc approximativement le traduire par « les idiots du yoga », ce qui ne nous avance pas beaucoup plus. En tête d’affiche, nous découvrons deux actrices adolescentes, Lily-Rose Depp et Harley Quinn Smith, autrement dit la fille de l’acteur principal et celle du réalisateur. Nous sommes donc « en famille ».

Lily-Rose et Harley Quinn interprètent Colleen Collette et Colleen McKenzie, deux jeunes filles qui passent leurs journées à étudier le yoga avec leur gourou Yogi Bayer (Justin Long, endossant donc un rôle différent de celui qu’il jouait dans Tusk), à travailler après l’école dans une supérette et à jouer de la musique dans un groupe spécialisé dans les reprises. Lorsque Bob (Tony Hale), le père d’une des deux ados, décide de partir en week-end avec sa petite amie Tabitha (Natasha Lyonne), nos jeunes héroïnes se retrouvent seules en charge du magasin. Or le lycéen pour lequel l’une d’entre elles a le béguin organise une fête ce soir-là. Pour ne rien manquer, elles décident de faire venir les invités sur leur lieu de travail. À partir de là, les choses dégénèrent et le scénario s’achemine tranquillement vers la révélation de son concept parfaitement délirant : les « Bratzis », des hommes-saucisses miniatures créés jadis par le troisième Reich pour envahir le Canada, viennent d’être réactivés accidentellement !

Sausage Party

Nous étions tout disposés à entrer dans le délire de Kevin Smith. Mais encore eut-il fallu que le réalisateur sache quoi faire d’un tel sujet au lieu de le noyer dans une masse de scènes interminables où les comédiens, en totale roue libre, accumulent les « private jokes », les clins d’œil cinéphiliques éculés (les musiques de Shining et Halloween, l’intervention à côté de la plaque de Stan Lee, l’insupportable festival d’imitations d’acteurs américains) et les gags ratés. Yoga Hosers tombe donc à plat, étirant interminablement chacune de ses séquences prétendument drôles et s’appuyant sur le talent hélas très limité de ses actrices vedettes. Le discours que Kevin Smith tente d’amorcer sur la dépendance de la jeunesse aux téléphones portables et sur leur rapport à la célébrité éphémère se noie dans ce trop-plein d’autosatisfaction qui n’a aucune chance de s’assurer la complicité des spectateurs. Le public ignora d’ailleurs poliment ce film considéré globalement comme l’un des plus faibles de son auteur. Oublions donc cet écart de route anecdotique pour nous rappeler que Smith nous offrit des œuvres de la trempe de Clerks, Dogma et Red State.

 

© Gilles Penso


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UNE CRÉATURE DE RÊVE (1985)

Deux lycéens peu populaires décident de s’inspirer du docteur Frankenstein et de créer une femme parfaite qui saura satisfaire tous leurs désirs…

WEIRD SCIENCE

 

1985 – USA

 

Réalisé par John Hugues

 

Avec Anthony Michael Hall, Ilan Mitchell-Smith, Kelly LeBrock, Bill Paxton, Robert Downey Jr, Robert Rusler, Suzanne Snyder, Judie Aronson, Vernon Wells

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Une Créature de rêve est le troisième long-métrage de John Hugues, réalisé dans la foulée des énormes de succès de Seize bougies pour Sam et Breakfast Club. Si le titre original Weird Science est le même que celui de la série de bandes dessinées de science-fiction publiées dans les années 50 par EC Comics, ce n’est pas tant parce qu’il s’agit d’une adaptation d’un des récits de cette anthologie (même si l’on retrouve plusieurs points communs avec l’histoire « Made of the Future » écrite par Al Feldstein) mais parce que le producteur Joel Silver en a acquis les droits et souhaite capitaliser sur la popularité de son nom. Il produira d’ailleurs quelques années plus tard Les Contes de la crypte tirés eux aussi d’une célèbre publication d’EC Comics. John Hughes écrit le scénario d’Une Créature de rêve en quelques jours seulement et se met en quête du casting idéal. Les deux jeunes héros seront incarnés par Anthony Michael Hall (déjà à l’affiche de ses deux films précédents) et Ilan Mitchell-Smith (qu’on retrouvera dans la série Superboy à partir de 1989). Pour la « créature de rêve », le premier choix se porte sur le mannequin Kelly Emberg. Mais au bout de deux jours de tournage, cette dernière quitte le plateau. La raison officielle ? Des « divergences créatives », un terme bien pratique pour aplanir toutes les controverses. Sa remplaçante sera un autre mannequin, Kelly LeBrock. Personne n’aura à s’en plaindre.

Gary Wallace et Wyatt Donnelly sont des adolescents très peu populaires. Martyrisés par les sportifs du lycée, mal à l’aise avec les filles, peu confiants dans leur avenir, incapables de trouver leur place dans la société, ils cristallisent une grande partie des angoisses que John Hughes ressentait lui-même à leur âge – tout comme la grande majorité des teenagers de l’époque. Seuls pour le week-end, les parents de Wyatt s’étant absentés, ils s’inspirent du Frankenstein de James Whale, qu’ils regardent à la télé, et décident de créer une femme virtuelle parfaite. La méthode qu’ils emploient pour parvenir à leurs fins est tellement improbable qu’on se doute bien que l’aspect science-fictionnel du film est celui qui intéresse le moins John Hugues. Nos lycéens branchent en effet une poupée Barbie sur un ordinateur de bureau, piratent comme par magie le système informatique de l’armée (afin d’avoir un maximum de puissance à leur disposition), scannent des couvertures de Playboy… et le tour est joué !

« Mary Poppins avec des seins »

Le concept d’Une Créature de Rêve est particulièrement attrayant, mais notre suspension d’incrédulité est sérieusement mise à mal par les scories d’un scénario souvent évasif. D’emblée, le spectateur a donc du mal à accepter l’intrusion de cette « femme fatale » dans la chambre des ados, même en tant que vecteur de comédie. D’autant que Kelly Le Brock, pourtant visiblement pleine de bonne volonté, n’a pas grand-chose d’intéressant à défendre dans le rôle de cette créature bizarre. Dotée de super-pouvoirs variés et aléatoires que rien n’explique (elle agit sur les appareils électriques, est capable de changer les tenues de ceux qui l’entourent, peut effacer la mémoire des gens, crée de fausses cartes d’identité), elle se promène nonchalamment au beau milieu d’une intrigue incapable d’exploiter pleinement sa présence décalée. L’idée d’une bombe sexuelle avec laquelle les héros n’assouvissent finalement pas leurs fantasmes dans la mesure où elle se mue en véritable nounou poussant ses créateurs à s’épanouir (une sorte de « Mary Poppins avec des seins » pour reprendre l’expression de l’actrice elle-même) était pourtant intéressante. Tout comme cette volonté récurrente chez Hugues de critiquer la société de consommation de l’époque et le culte de la réussite sociale chère aux années Reagan. Mais nous sommes bien loin de l’authenticité et de la justesse de Seize bougies pour Sam et Breakfast Club. Ce qui n’empêchera pas le film d’être un nouveau succès fracassant (dans lequel apparaissent deux brutes épaisses incarnées en début de carrière par Robert Downey Jr et Bill Paxton). En 1994, Universal adaptera Une Créature de rêve sous forme d’une série TV titrée chez nous Code Lisa.

 

© Gilles Penso


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EXODUS : GODS AND KINGS (2014)

Ridley Scott réinvente Les Dix Commandements en confiant à Christian Bale le rôle d’un Moïse guerrier…

EXODUS : GODS AND KINGS

 

2014 – USA

 

Réalisé par Ridley Scott

 

Avec Christian Bale, Joel Edgerton, John Turturro, Aaron Paul, Ben Mendelsohn, Maria Valverde, Sigourney Weaver, Ben Kingsley, Isaac Andrews, Hiam Abbass

 

THEMA DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Ridley Scott n’était a priori pas le réalisateur le plus approprié pour s’attaquer à un récit basé sur la foi religieuse. Ouvertement agnostique, il a certes souvent laissé Dieu occuper une certaine place dans ses films, mais c’était la plupart du temps pour motiver les agissements de ses personnages – agissements aboutissant plus d’une fois à des conflits, des guerres « sacrées » et des massacres. Lorsque Peter Chernin, ancien directeur de la 20th Century Fox, lui fait passer un scénario d’Adam Cooper et Bill Collage baptisé Moses, sa réaction est mitigée. A-t-il vraiment envie de s’intéresser à un scénario s’appuyant sur l’Ancien Testament ? En lisant le scénario, ses réserves finissent par s’estomper, dans la mesure où le personnage de Moïse est d’abord présenté comme un non-croyant, réticent à l’idée de se muer en meneur de son peuple avant d’accepter finalement son destin. À l’instar du personnage principal, Ridley Scott décide de faire preuve d’ouverture d’esprit et de réaliser le film. Jugé pas assez percutant, le titre Moses est remplacé par Exodus. Mais un célèbre film d’Otto Preminger, dont le studio MGM possède les droits, porte déjà ce titre. Pour éviter la confusion et d’éventuels problèmes juridiques, la 20th Century Fox opte finalement pour Exodus : Gods and Kings.

L’histoire prend place en l’an 1300 avant JC et, comme souvent chez Ridley Scott, commence par une gigantesque bataille. Ici, ce sont les Égyptiens qui s’opposent aux Hittites, menés par Ramsès (Joel Edgerton) et son demi-frère Moïse (Christian Bale) sous l’œil bienveillant du vénérable Seti (John Turturro) dont le règne s’achève bientôt. Lorsque Ramsès se retrouve sur le trône et découvre les origines de Moïse, la situation bascule et nous rappelle, par bien des aspects, l’arc dramatique de Gladiator. Il est en effet question une fois de plus d’un général des armées déchu qui prend la fuite et organise le soulèvement des esclaves contre l’oppresseur. Ce dernier est représenté par un souverain immature et capricieux qui vient d’accéder au pouvoir. Une réplique lie d’ailleurs les deux films. Lorsque Ramsès se tient près de son fils endormi et lui dit « tu dors si bien parce que tu sais que tu es aimé », il répète mot-à-mot la phrase que prononce Commode devant le lit de son neveu.

Foi ou schizophrénie ?

L’histoire de Moïse ayant maintes fois été portée à l’écran, Ridley Scott sait qu’il doit se distinguer en apportant une touche très personnelle. Au-delà de l’accentuation du caractère guerrier du film – Moïse est d’abord décrit comme un général efficace et un combattant aguerri -, le réalisateur laisse transparaître son scepticisme en abordant les nombreux miracles décrits dans l’Ancien testament sous un jour réaliste. C’est notamment le cas des dix plaies qui frappent l’Égypte (chacune ou presque trouvant une explication cartésienne) ou de l’ouverture de la mer Rouge (traitée ici comme un tsunami). Le choix le plus surprenant en ce domaine demeure sa visualisation de Dieu. À l’encontre de la représentation traditionnelle héritée des Dix Commandements de Cecil B. De Mille, autrement dit une voix caverneuse surgie des nuages, le cinéaste choisit de laisser Dieu s’exprimer à travers la présence d’un petit garçon énigmatique. Mais celui-ci existe-t-il réellement ? Il est permis d’en douter. Plusieurs plans larges, montrant Moïse qui parle tout seul en croyant s’adresser au jeune messager, semblent contredire la tangibilité de sa présence. Tout comme ce buisson ardent qui pourrait tout aussi bien être le fruit de son imagination. Ce meneur d’hommes touché par la foi ne serait-il donc qu’un illuminé schizophrénique en proie à des fréquentes hallucinations ? Une porte reste volontairement ouverte vers cette interprétation triviale, et c’est sans conteste l’un des aspects les plus intéressants de cette réinvention du célèbre épisode biblique, portée par la prestation solide, charismatique et habitée d’un Christian Bale comme toujours pleinement investi.

 

© Gilles Penso

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LE MÉDECIN DÉMENT DE L’ÎLE DE SANG (1968)

Frappé d’une étrange maladie, un homme se transforme en monstre assoiffé de sang et attaque les demoiselles dénudées…

THE MAD DOCTOR OF BLOOD ISLAND

 

1968 – PHILIPPINES

 

Réalisé par Eddie Romero et Gerardo de Leon

 

Avec John Ashley, Angelique Pettyjohn, Ronald Remy, Alicia Alonzo, Ronaldo Valdez, Tita Muñoz, Tony Edmunds

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

Ah, les films d’épouvante philippins des années 60/70 ! C’est tout un poème… Avec leur lot généreux de nudité et d’horreur, ces bandes d’exploitation promptes à tous les débordements ont fait les délices des soirées cinéphiles déviantes sur de nombreux continents. Le Médecin dément de l’île de sang est le troisième d’une série de quatre longs-métrages d’horreur regroupés sous le label « Blood Island », succédant à Terror is a Man et Brides of Blood et précédant Beast of Blood. De cette invraisemblable tétralogie réalisée par Eddie Romero et produite par Kane W. Lynn, Le Médecin dément de l’île de sang est le seul qui ait eut droit à une distribution en salles en France. Produit avec des capitaux américains suite au succès inespéré de Brides of Blood (dans lequel apparaissait déjà l’acteur John Ashley), ce troisième opus a coûté dans les 110 000 dollars. Ça n’est pas grand-chose, certes, mais Eddie Romero (épaulé par son co-réalisateur Gerardo de Leon) s’en contente largement. L’entrée en matière du film donne joyeusement le ton : un monstre interprété par un acteur dont le visage est recouvert d’une bouillie en caoutchouc court après une fille nue dans les bois, tandis que la caméra ne cesse de zoomer dans tous les sens avec une frénésie maladive. Nous voilà conditionnés.

Alors que la peu pudique demoiselle se fait occire par son poursuivant bestial au beau milieu de la jungle d’une île sauvage, un navire accoste dans les lieux avec à son bord Bill Foster (John Ashley), un pathologiste américain aux cheveux gominés façon Elvis Presley qui enquête sur une étrange maladie frappant les autochtones, et Sheila Willard (Angelique Pettyjohn), une blonde vaporeuse à la recherche de son père qui disparaît en cours d’intrigue pour ne réapparaître qu’à la toute fin du film. Sur place, ils font la rencontre du docteur Lorca (Ronald Remy), un savant fou aux allures de docteur Folamour, et de son serviteur colossal, muet et stupide. La galerie de personnages improbables qui s’anime dans le film se complète d’un jeune Eurasien complètement dépassé par les événements dont le père est le fameux monstre découvert en début de métrage, ainsi que d’un médecin alcoolique (Tony Edmunds) qui observe occasionnellement les jouvencelles au bain.

Méfiez-vous d’un trop plein de chlorophylle et de libido !

Dans ce film exotique qui ne peut honnêtement s’apprécier qu’au second degré, les psychologies sont obscures, l’intrigue boiteuse et les dialogues d’une indigence qui confine presque à la poésie. Les beautés locales s’y promènent régulièrement en tenue légère, tandis que le zoom de la caméra se remet régulièrement à paniquer dès que le monstre paraît (un artifice qui permet de moins distinguer la maladresse de son maquillage). Celui-ci, nous apprend le scénario, doit son état actuel à un traitement à la chlorophylle et à une libido accrue ! Un zeste de gore bien saignant à défaut d’être crédible (décapitations, éventrements, démembrements) vient agrémenter le tout, en un festival d’exubérances que rien ne semble pouvoir arrêter. Sorti aux États-Unis en 1969 dans le cadre d’un double programme avec le film d’horreur allemand Le Vampire et le sang des vierges, Le Médecin dément de l’île de sang a acquis avec les années un petit statut de film culte que le réalisateur lui-même a toujours eu du mal à comprendre. « Nous pensons que c’est l’un des pires films que nous n’ayons jamais faits », avouait-il dans la presse plusieurs décennies plus tard. « Je ne m’explique pas son impact auprès du public ! » (1). Nous non plus, à vrai dire. Mais les voies du bis sont parfois impénétrables.

 

(1) Extrait d’une interview réalisée par Andrew Leavold en 2006.

 

© Gilles Penso


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LE GARÇON AUX CHEVEUX VERTS (1948)

Un orphelin de guerre élevé par son grand-père se réveille un matin pour découvrir que sa tignasse est devenue verte…

THE BOY WITH GREEN HAIR

 

1948 – USA

 

Réalisé par Joseph Losey

 

Avec Dean Stockwell, Robert Ryan, Pat O’Brien, Barbara Hale, Richard Lyon, Walter Catlett, Samuel S. Hinds, Charles Meredith, Regis Toomey, Dwayne Hickman

 

THEMA ENFANTS

Le Garçon aux cheveux verts est le premier long-métrage de Joseph Losey, jusqu’alors très actif dans le milieu théâtral et signataire d’une demi-douzaine de courts-métrages. Pour ses débuts sur le grand écran, il choisit une nouvelle écrite en 1946 par Betsy Beaton, dont il souhaite doubler le sujet premier (une salve contre la discrimination raciale) d’un message ouvertement antimilitariste. Le projet est initié au sein de la compagnie RKO avec la bénédiction du patron de l’époque, le libéral et pacifiste Dore Schary. Mais entretemps, le studio est racheté par Howard Hughes, beaucoup plus conservateur et très peu sensible au discours du film (il fabrique lui-même des munitions, construit des avions et soutient fièrement l’effort de guerre américain). Autant dire que Hughes déteste Le Garçon aux cheveux verts et fait tout pour saboter le montage du film. Peine perdue : Losey et son scénariste Ben Barzman ont été suffisamment prévoyants pour réduire au maximum les possibilités de changements après le tournage. La RKO sort donc le film en salles de mauvaise grâce, sans véritable soutien publicitaire, et le conduit inévitablement à un échec financier. Le Garçon aux cheveux verts ne gagnera ses galons de classique et d’œuvre majeure que plus tard.

Le film donne la vedette à Peter Fry, un garçon d’une douzaine d’années incarné par Dean Stockwell, appelé à devenir un comédien extrêmement populaire sur le grand et le petit écran (le Al de Code Quantum, c’est lui). Peter débarque un soir dans un commissariat, le crâne entièrement rasé, et reste obstinément muet jusqu’à ce qu’un psychologue pour enfants (Robert Ryan) ne parvienne à lui tirer les vers du nez. Peter est le fils d’un couple de militants pacifistes partis autour du monde pour venir en aide aux orphelins de guerre. Il est donc balloté chez des oncles et des tantes négligents jusqu’à atterrir chez son grand-père (Pat O’Brien), un acteur à la retraite qui s’occupe de lui avec bienveillance. Mais un jour, Peter apprend que ses parents sont morts et qu’il est lui-même orphelin de guerre. Le choc de cette nouvelle s’assortit d’un phénomène inexpliqué : le lendemain matin, il se réveille avec les cheveux verts. Désormais, plus personne ne le regarde de la même manière. C’est justement le regard des autres qui sert la métaphore du film. Si le médecin que consulte Peter s’émerveille dans un premier temps face à ce prodige sans précédent (« Tu vas entrer dans l’histoire de la médecine » lui dit-il), les réactions de son entourage passent rapidement de la surprise à l’hostilité. La peur de la différence est bien sûr le terreau de l’intolérance et de la xénophobie, sujet premier de la nouvelle de Betsy Beaton.

Le vert solitaire

Dans une scène témoignant de son désarroi, Peter comprend qu’un garçon aux cheveux verts n’a sa place nulle part en ce monde. Il s’isole alors dans la forêt, se jette au sol et pleure, la teinte de sa tignasse se mêlant l’espace d’un instant à celle de l’herbe qui couvre le sol. Le Technicolor renforce cette fusion entre l’enfant et la nature. Une de ses larmes perle sur une feuille d’un vert éclatant, puis un tableau surréaliste occupe soudain l’écran : les orphelins de guerre, qui apparaissaient sur les affiches d’appel à la solidarité placardés dans son école, prennent vie et corps face à lui. Peter prend alors conscience du rôle qui lui échoit : porter fièrement cette couleur verte (symbole du printemps, du renouveau, de l’espoir) pour crier à la face du monde le refus de la guerre. Hélas, ce vert accusateur va surtout remuer les mauvaises consciences et attiser les rancœurs. Sorti sur les écrans trois ans seulement après la fin de la deuxième guerre mondiale, Le Garçon aux cheveux verts eut fatalement besoin de temps pour être apprécié à sa juste valeur, le temps que les blessures physiques et morales se cicatrisent. Blacklisté à cause de ses sympathies communistes présumées, Joseph Losey quitta les Etats-Unis dans la foulée pour s’installer au Royaume Uni et y poursuivre sa prestigieuse carrière.

 

© Gilles Penso


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LA PEUR QUI RÔDE (1994)

Un petit groupe hétéroclite fait face à des créatures démoniaques qui se tapissent sous les fondations d’un cimetière et d’une église…

THE LURKING FEAR

 

1994 – USA

 

Réalisé par C. Courtney Joyner

 

Avec Blake Bailey, Jon Finch, Ashley Laurence, Jeffrey Combs, Allison Mackie, Paul Mantee, Joe Leavengood, Vincent Schiavelli

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I LOVECRAFT I SAGA CHARLES BAND

Charles Band doit à H.P. Lovecraft deux de ses productions les plus populaires, Re-Animator et From Beyond. En quête d’un nouveau succès, il puise logiquement une fois de plus dans les écrits du romancier tourmenté de Providence et sollicite le réalisateur Stuart Gordon avec l’idée d’adapter la nouvelle « La Peur qui rôde », publiée en 1923. Mais la compagnie Empire Pictures fait faillite et le projet ne renaît que plus tard sous le label Full Moon Entertainment. Cette fois-ci, c’est C. Courtney Joyner (réalisateur de Future Cop 3 et scénariste de Prison, Class of 1999, Puppet Master III ou encore Doctor Mordrid) qui est chargé d’écrire et de réaliser le film. Suite aux accords qu’il a passé avec les producteurs Vlad et Oana Paunescu, Charles Band délocalise désormais la plupart de ses tournages en Roumanie. La petite équipe menée par Joyner s’installe donc dans les studios Buftea de Bucarest et s’efforce de tirer au mieux parti du minuscule budget mis à sa disposition. Si elle n’a rien de foncièrement marquant, la séquence pré-générique de La Peur qui rôde a le mérite d’attiser la curiosité. Deux sœurs terrifiées tentent d’empêcher des créatures monstrueuses dont nous ne voyons que les griffes de s’emparer d’un bébé. La tension et la nervosité de ce prologue tiennent des promesses qui hélas ne seront pas respectées, le reste du métrage se révélant confondant d’ennui.

Au fil d’un scénario qui ne doit quasiment rien à la nouvelle dont il est censé s’inspirer, plusieurs intrigues s’entremêlent avant de converger. Nous nous intéressons d’abord à un jeune homme qui sort tout juste de prison et se met en quête d’une somme considérable d’argent que son père aurait cachée pour lui dans un cimetière. Ensuite interviennent des gangsters qui eux aussi veulent mettre la main sur le butin. Puis nous découvrons un petit groupe hétéroclite (un médecin, une militaire, une femme enceinte) qui cherche à éliminer des démons dissimulés sous une église. Tout ce petit monde se retrouve à Leffert’s Corner, une petite ville à l’abandon dans laquelle les habitants portent de profondes marques de blessures et où, au détour d’une rue déserte, peuvent surgir un enfant caché sous un masque en plastique transparent ou des restes humains jonchant le sol. L’occasion de mettre en scène un récit d’épouvante original au climat dérangeant était bien là. Mais C. Courtney Joyner rate spectaculairement cette opportunité, nous livrant un film fade et sans attrait.

Les griffes de l’ennui

Il faut dire que La Peur qui rôde force systématiquement le trait, mettant en scène des personnages caricaturaux que leurs interprètes surjouent sans la moindre nuance : le repris de justice aux allures de héros de soap opera (Blake Bailey), l’entrepreneur de pompes funèbres adepte des malversations (Vincent Schiavelli), le médecin dépenaillé et alcoolique (Jeffrey Combs), la militaire sexy qui n’a pas froid aux yeux (Ashley Laurence), la femme fatale échappée d’un film noir des années 40 (Allison Mackie), le mafieux patibulaire (Jon Finch), l’homme de main à la gâchette facile (Joe Leavengood) ou encore le prêtre taciturne (Paul Mantee). C’est d’autant plus regrettable que le talent de la plupart des comédiens sollicités, de Combs (Re-Animator) à Laurence (Hellraiser) en passant par Finch (Macbeth) ou Schiavelli (Ghost), n’est plus à prouver. Mais personne ne semble y croire, pas même les pauvres acteurs déguisés en démons (sous des maquillages pourtant efficaces conçus par Michael S. Deak et Wayne Toth) qui essaient maladroitement d’agripper leurs victimes avec leurs doigts crochus en latex. Statique, répétitif, affublé d’une musique synthétique médiocre de Jim Manzie, La Peur qui rôde n’est donc qu’une série Z facultative à des années lumières des adaptations de Lovecraft signées par Stuart Gordon.

 

© Gilles Penso

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