LE LIVRE DE LA JUNGLE (1942)

Longtemps avant Disney, Zoltan Korda signait une splendide adaptation des écrits de Rudyard Kipling avec Sabu dans le rôle de Mowgli

THE JUNGLE BOOK

 

1942 – USA

 

Réalisé par Zoltan Korda

 

Avec Sabu, Joseph Calleia, Patricia O’Rourke, John Qualen, Frank Puglia, Rosemary de Camp, Noble Johnson, Ralph Byrd

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

À l’origine d’un somptueux Voleur de Bagdad qu’ils commencèrent en Grande-Bretagne et terminèrent aux États-Unis, les frères Korda décident de se lancer avec une partie de la même équipe dans une adaptation à grand spectacle du « Livre de la Jungle » et du « Second livre de la jungle » de Rudyard Kipling, sortis respectivement en 1894 et 1895. Comme toujours, le trio se répartit les rôles clés : Zoltan assure la mise en scène, Alexander la production et Vincent la direction artistique. En charge du scénario, Laurence Stallings se concentre sur quatre nouvelles en particulier : « Les frères de Mowgli » et « Au tigre, au tigre ! » (issues du premier livre), et « Comment vint la crainte » et « L’Ankus du roi » (présentes dans le second). La bonne tonalité n’est pas simple à trouver, Zoltan optant pour une approche réaliste et Alexander (qui aura le dernier mot) pour un traitement plus ouvertement fantastique. United Artists leur allouant un budget de 300 000 dollars, Le Livre de la jungle peut entrer en production. Pour le rôle principal, aucune hésitation : Sabu, qui crevait déjà l’écran dans Le Voleur de Bagdad, sera l’interprète idéal du « petit d’homme » décrit par Kipling. Alors âgé de 18 ans, le comédien indien naturalisé américain prête sa silhouette acrobatique et ses traits juvéniles à l’enfant-loup qui ne trouvera jamais de meilleure incarnation en chair et en os. Principalement tourné à Sherwood Forest, près d’Hollywood, le film bénéficie du savoir-faire artistique et technique de Merian C. Cooper (l’homme qui porta à bout de bras le projet de King Kong), mais ce dernier doit quitter la production pour s’enrôler dans l’armée en 1941.

La double influence de Zoltan et Alexander Korda est perceptible au cours des prémisses du Livre de la jungle. Car le prologue, au cours duquel le vieux mendiant Buldeo raconte contre quelques pièces les histoires de la jungle indienne face à une petite assistance fascinée, se pare d’un certain naturalisme. Mais dès les séquences suivantes, nous plongeons en pleine féerie. L’apport de Merian C. Cooper y est d’ailleurs sensible, dans la mesure où cette jungle, où pendent les lianes entre les arbres denses et où le réel et le factice s’entremêlent, ressemble presque à une version Technicolor de celle de King Kong. Dans cette forêt irréelle et magnifique vivent Hathi et sa troupe d’éléphant, l’ours Baloo, Bagheera la panthère noire, le redoutable tigre Shere-Khan, le gigantesque serpent des rochers Kaa ou encore le peuple singe des Bandar Logs. Ces derniers s’ébattent dans les superbes ruines du temple de la cité perdue où la végétation a repris ses droits. C’est là que nous emporte le narrateur. Nous y découvrons un groupe d’autochtones travaillant ardemment dans la jungle pour y aménager un lieu de vie, de commerce et d’activité. Échappant à la surveillance de ses parents, le bébé Nathoo s’échappe de son berceau et se perd dans la nature où il est recueilli par une famille de loup qui l’élève comme l’un des siens et le nomme Mowgli, « la petite grenouille »…

L’enfant sauvage

L’enfant sauvage qu’est devenu Mowgli est ouvertement traité comme un être hybride et surnaturel, capable de parler avec tous les animaux et même de comprendre ce que murmure le vent. Son ennemi juré est le tigre Shere-Khan, qui a déjà tué son père et a depuis juré sa perte. Mais le félin, si redoutable soit-il, reste une force de la nature. Ici, le véritable adversaire est l’homme avide et cupide, qui bafoue les règles de son environnement et fait fi des lois de la jungle pour s’approprier ce qui ne lui appartient pas. Le plus étonnant est que le narrateur lui-même soit le pire des humains du récit, un chasseur autoritaire haïssant et condamnant tout ce qui ne lui ressemble pas. Son affrontement avec Mowgli et avec ses amis de la forêt aurait-il finalement eu raison de ses travers pour l’emmener en vieillissant vers une forme de sagesse ? On n’en finirait pas de citer les morceaux d’anthologie dont se pare Le Livre de la jungle : la chambre du trésor abandonné où se dresse le grand cobra, la traversée de la rivière avec le titanesque python Kaa, le combat contre Shere-Khan, l’homme emporté dans les flots par un immense crocodile, la chevauchée des éléphants, le monstrueux incendie de la forêt… Immense succès à travers le monde, cette version est sans conteste la plus belle des transcriptions à l’écran des écrits de Kipling, malgré tout le bien que nous pensons du sensationnel dessin animé jazzy de Wolfgang Reitherman.

 

© Gilles Penso

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L’OMBRE DU VAMPIRE (2000)

Et si l’acteur embauché pour jouer le rôle principal du Nosferatu de F.W. Murnau avait été un véritable vampire ?

SHADOW OF THE VAMPIRE

 

2000 – USA / GB / LUXEMBOURG

 

Réalisé par E. Elias Merhige

 

Avec John Malkovich, Willem Dafoe, Udo Kier, Catherine McCormack, Eddie Izzard, John Alden Gillett, Cary Elwes, Bicholas Elliott, Ronan Vibert, Sophie Langevin

 

THEMA VAMPIRES I DRACULA

L’idée était folle et personne n’y avait pensé avant : que se serait-il passé si Max Schreck, l’acteur rendu célèbre pour avoir incarné le rôle principal du Nosferatu de 1922, avait été un vrai vampire ? Steven Katz, scénariste des séries Fallen Angels et De la Terre à la Lune, se lance dans l’écriture d’une histoire reposant sur ce concept. Ainsi naît L’Ombre du vampire, premier film produit par Nicolas Cage qui envisage un temps d’incarner Schreck lui-même mais cède finalement la place à Willem Dafoe (Cage avait déjà flirté avec le thème dans Embrasse-moi vampire). Derrière la caméra, on trouve le cinéaste E. Elias Merhige, connu de la scène underground pour ses films expérimentaux et ses clips (avec Marilyn Manson notamment). Aucun des membres clés de la production ne semble finalement dans son élément habituel, et c’est sans doute ce qui explique le caractère inattendu du film, ainsi que sa profonde originalité. Bien sûr, la rumeur selon laquelle le comédien était un suceur de sang ne repose sur rien, Schreck ayant joué dans de nombreux films et pièces de théâtre avant Nosferatu et ayant poursuivi sa carrière jusqu’à sa mort en 1936. Mais L’Ombre du vampire traite cette idée avant tant de sérieux et de minutie qu’on y croirait presque.

Le film commence à Berlin en 1921. John Malkovich (qui fut un effrayant docteur Jekyll dans Mary Reilly) incarne le cinéaste Friedrich Wilhelm Murnau, perfectionniste en diable qui se presse de terminer les prises de vues en studio de Nosferatu pour pouvoir poursuivre le tournage dans des extérieurs réels plus proches de sa vision naturaliste du roman « Dracula » qu’il est en train d’adapter officieusement. À ses côtés, Udo Kier (qui tint lui-même le rôle-titre dans Du sang pour Dracula) veille au grain dans le rôle du producteur et directeur artistique Albin Grau. Catherine McCormack, future héroïne de 27 semaines plus tard, incarne quant à-elle la comédienne Greta Schröder, présentée ici comme beaucoup plus célèbre qu’elle ne le fut en réalité (d’où un comportement proche parfois de celui d’une diva). L’Ombre du vampire ressemble donc de prime abord à un biopic légèrement romancé, une reconstitution relativement fidèle des conditions de tournage du Nosferatu des années 20. Mais dès que l’équipe s’installe dans un village tchèque aux traditions ancestrales et à la superstition tenace, le trouble s’installe et l’œuvre de fiction commence à présenter une inquiétante porosité avec la « réalité »…

Réalité ou fiction ?

Peu à peu, L’Ombre du vampire quitte ses atours de « making of » fictionné pour fusionner avec le film tourné lui-même. Plus l’intrigue avance, plus l’œuvre de Merhige finit par ressembler à un remake de Nosferatu, évoquant du même coup la version de Werner Herzog. Max Schreck lui-même tarde à se montrer. Il faut d’abord le napper d’un voile de mystère, évoquer un comédien étrange dont personne n’a entendu parler, tellement obsédé à l’idée de jouer son rôle avec conviction qu’il refuse de se mêler au reste de l’équipe, ne quitte jamais son maquillage, ne veut tourner que la nuit. Murnau le présente comme un adepte de la méthode d’acteur de Constantin Stanislavski, modèle du futur « Actor’s Studio » qui pousse les comédiens à s’immerger dans la réalité de leur personnage. Mais tout ça n’est qu’un leurre. Max Schreck est un vrai vampire, affaibli, malingre, désespéré et malgré tout redoutable. Sa malédiction est d’être un vieil homme à la vie éternelle, condamné à vivoter du sang des charognes qui s’offrent à lui. C’est une créature désespérée et pathétique que campe Willem Dafoe, méconnaissable sous le maquillage concocté par Julian Murray et Pauline Fowler (qui avaient œuvré quelques années plus tôt sur le Frankenstein de Kenneth Branagh). La mort et la désolation vont donc s’abattre sur ce tournage que Murnau entend bien mener à son terme, quels qu’en soient les dommages collatéraux. Et tandis que le final de L’Ombre du vampire se superpose définitivement avec celui de Nosferatu, la pulsion créatrice atteint son point de non-retour, avec une question perturbante laissée en suspens : quel pacte diabolique un artiste est-il prêt à conclure pour perfectionner l’œuvre de sa vie ?

 

© Gilles Penso

 

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CHARLIE’S ANGELS : LES ANGES SE DÉCHAÎNENT (2003)

Une séquelle audacieuse et spectaculaire à laquelle il manque cependant un élément crucial : la spontanéité

CHARLIE’S ANGELS FULL THROTTLE

 

2003 – USA

 

Réalisé par McG

 

Avec Drew Barrymore, Cameron Diaz, Lucy Liu, Demi Moore, Matt le Blanc, Bruce Willis, John Cleese, Carrie Fisher, Jaclyn Smith

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION

De prime abord, tout ce qui fit le succès du premier Charlie’s Angels est de retour dans cette séquelle au budget surdimensionné (120 millions de dollars, soit 25 millions de plus que le film précédent) : des combats acrobatiques d’influence asiatique, des déguisements tour à tour grotesques ou sexy, une intrigue d’espionnage sommaire qui n’est ouvertement qu’un prétexte, des cascades exagérément spectaculaires, un humour parodique omniprésent… À vrai dire, il ne manque qu’un seul ingrédient, mais de taille : la spontanéité. Car le film précédent était presque un miracle, un postulat et des choix artistiques qui avaient tout de la grosse baudruche hollywoodienne sans âme et qui pourtant transportèrent les spectateurs de joie. L’alchimie prend moins bien ici, car il est clair que l’équipe s’est attachée à reproduire au mieux la recette du Charlie’s Angels original sans parvenir à en retrouver l’esprit et la légèreté. Résultat des courses : même si cette deuxième aventure se laisse regarder sans le moindre déplaisir, l’effet de surprise s’est évaporé, et l’on sent bien que le cœur n’y est plus vraiment.

Le choix du nouveau Bosley est tout à fait à l’image de la frontière qui sépare les deux films. Après un Bill Murray pince sans rire et tout en retenue, nous avons droit à un Bernie Mac surexcité chez qui la demi-mesure semble avoir été à tout jamais évacuée. Les allusions à James Bond et à Mission impossible foisonnent à nouveau, ce second Charlie’s Angels s’avérant encore plus porté que son prédécesseur sur le clin d’œil référentiel. D’où des séquences entières reprises aux Aventuriers de l’arche perdue (le concours de celui qui boira le plus dans le bouge en Mongolie), aux Blues Brothers (la rencontre avec la bonne sœur autoritaire) et aux Nerfs à vif (le méchant tatoué qui se muscle dans sa cellule, musique de Bernard Herrmann à l’appui). Sans compter les clins d’œil à Grease, Flashdance, La Mélodie du bonheur, Chantons sous la pluie, et même aux séries Starsky et Hutch, L’Île fantastique et Les Experts.

L’ange déchu

Ce jeu des influences passe aussi par un nombre impressionnant de guest-stars de luxe. En tête, on trouve un Bruce Willis considérablement vieilli, une Jaclyn Smith à la beauté intacte, un John Cleese toujours savoureux et une Carrie Fisher quasi-méconnaissable. L’intrigue est liée à deux anneaux qui, une fois rassemblés, révèlent la liste cryptée de ceux qui ont contribué à faire arrêter les plus grands criminels. Or quelqu’un a dérobé ces deux anneaux et cherche à les vendre aux gangsters les plus offrants. Nos trois drôles de dames ont donc pour mission de remettre la main dessus. Elles devront faire face à la redoutable Madison Lee (Demi Moore), un « ange déchu », autrement dit une ancienne employée de leur agence passée du côté des méchants. Tout est donc en place pour les bastons et les courses-poursuites outrancières aux relents de déjà-vu. Seule l’ahurissante poursuite en moto-cross relève de l’inédit et parvient réellement à couper le souffle, par l’audace de ses cascades et le dynamisme de sa mise en scène. Rien que pour elle, Charlie’s Angels deuxième du nom mérite tout de même un petit détour.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

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FREAKY (2020)

Un slasher très particulier dans lequel le tueur et l’héroïne subissent un échange de corps…

FREAKY

 

2020 – USA

 

Réalisé par Chris Landon

 

Avec Vince Vaughn, Kathryn Newton, Celeste 0’Connor, Misha Osherovich, Emily Holder, Alan Ruck, Dana Drori

 

THEMA TUEURS I SORCELLERIE ET MAGIE

À la façon des tueurs qu’il met en scène, le slasher est un genre qui ne crève jamais. Si Scream de Wes Craven donna un second souffle au genre, son approche « méta » faillit tout autant l’achever, le second degré et la connivence avec le public  inhérents à tous ses succédanés pouvant créer une distance fatale à l’élément horrifique. Ajoutez à cela une vague de remakes dispensables des classiques du genre au cours des vingt dernières années, et Freaky se positionne instantanément comme le slasher le plus frais et novateur depuis un bail, avec son pitch d’une telle simplicité que l’on se demande pourquoi personne n’y avait songé avant. Mais pas question ici de cultiver la nostalgie de Jason, Michael Myers et consort. De fait, Freaky adopte les préoccupations et la vision du monde de la jeunesse 2.0, ce qui pourra laisser les fans les plus conservateurs sur la touche. Difficile de savoir sur quel pied danser lors de la scène d’ouverture qui, en cinq minutes chrono, s’avère un parfait manuel du « slasher pour les nuls » : un groupe d’ados qui, entre deux bécots et deux bières, parlent de crimes horribles perpétrés dans les environs par un individu masqué que la police et les journaux ont déjà surnommé « le boucher ». Celui-ci s’invite évidemment à la fête avec sa hache et tout le monde y passe. Quiconque a déjà vu au moins deux films du genre peut alors légitimement se demander s’il s’agit d’une parodie, ou peut-être d’un film dans le film ? La date apparaissant à l’écran dans une police de caractère façon comic book ne fait qu’enfoncer le clou, puisque nous sommes le mercredi 11, soit l’avant-veille du jour que vous savez…

Mais les évènements auxquels nous avons assisté sont bien « réels » et font état de note d’intention : il ne s’agit pas de rendre un hommage déférent au slasher, mais d’inventorier ses codes et clichés pour les présenter à travers le prisme des valeurs d’une génération pour laquelle la figure du croque-mitaine/psycho-killer classique incarne des peurs et des angoisses devenues obsolètes. Freaky ne perd donc pas de temps en palabres et expédie le tour de passe-passe qui va mettre l’histoire en route, permettant à son héroïne Millie (Kathryn Newton) d’échanger son corps avec « le boucher » (Vince Vaughn), à savoir la malédiction très générique d’une dague aztèque… La jeune et timide Millie se retrouve donc très vite dans la défroque d’un grand gaillard de deux mètres, l’interprétation de Vince Vaughn constituant bien évidemment l’attraction principale du film et son principal ressort comique. Les quiproquos, le décalage entre le physique de l’acteur, sa voix fluette et ses manières « girly » accouchent d’un humour bon enfant, même lors de l’inévitable découverte des joies de pouvoir uriner debout. Freaky fait partie du haut du panier des productions Blumhouse, une boite capable du meilleur (Invisible Man, Get Out) et du moins bon (Paranormal Activity, Nightmare Island), et pour laquelle Chris Landon a déjà réalisé le dytique Happy Birthdead, qui reprenait le concept d’Un jour sans fin appliqué au slasher. Freaky emprunte d’ailleurs lui-même son pitch à une comédie Disney sortie en 1976, Freaky Friday (Un Vendredi dingue, dingue, dingue en VF), dans laquelle une mère et sa fille échangent leur corps pendant quelques jours, et qui connut un réjouissant remake en 2003 avec Jamie Lee Curtis et Lindsay Lohan.

Le corps de mon ennemi

Loin du mal de vivre de la génération X que décrivait John Hughes dans ses films (Breakfast Club en tête), Freaky opère une mise à jour nécessaire en confrontant la génération Z aux codes du slasher. Imaginez un épisode de la série Glee de Ryan Murphy dans lequel sévirait un tueur et vous aurez une idée du résultat. Chris London ne porte jamais aucun jugement sur cette jeunesse à laquelle il n’appartient évidemment pas. S’amusant d’un air entendu de ses travers (la réaction initiale des élèves lors de l’annonce du premier meurtre n’est pas la peur mais l’empressement de reposter des messages sur les réseaux sociaux pour faire le « buzz »), sans jamais verser dans la critique d’arrière-garde ou moralisatrice. On notera néanmoins l’absence de personnage masculin positif dans le film, la gent masculine étant représenté par un tueur psychopathe et un professeur qui, à sa façon, ne l’est pas moins. Même le traditionnel policier local est une femme (Dana Drori). Le seul hétérosexuel sympathique est le prétendant de Millie, qui se montre assez « ouvert » pour lui déclarer sa flamme alors qu’elle a encore les traits de Vince Vaughn – une scène d’ailleurs savoureuse, pour un numéro réussi d’équilibriste entre premier degré et ridicule assumé. Ce grand écart stylistique résume assez bien un film qui, parce qu’il ne s’embarrasse pas d’une déférence restrictive envers le genre, ne s’offusque pas non plus des codes que la génération #MeToo aurait trop vite fait de condamner sans appel. Mieux vaut en rire ! Et c’est justement la proposition de Chris Landon.

 

© Jérôme Muslewski

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CHARLIE ET SES DRÔLES DE DAMES (2000)

Une adaptation survoltée de la série Drôles de dames dont le cinéaste McG reprend les gimmicks pour nous offrir un spectacle étourdissant

CHARLIE’S ANGELS

 

2000 – USA / ALLEMAGNE

 

Réalisé par McG

 

Avec Cameron Diaz, Drew Barrymore, Lucy Liu, Bill Murray, Tim Curry, John Forsythe, Sam Rockwell, Kelly Lynch, Crispin Glover

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION

Mc G. Derrière ces trois lettres énigmatiques se cache Joseph McGinty Nichol, un réalisateur spécialisé dans le domaine du clip musical et du film publicitaire qui décide en 2000 de s’attaquer à son premier long-métrage : une adaptation sur grand écran de la série télévisée Drôles de dames. La pertinence d’un tel projet ne sautait pas immédiatement aux yeux. D’abord parce qu’à l’époque la plupart des tentatives de passages du petit au grand écran s’étaient soldées par de redoutables échecs artistiques (pour un Fugitif et un Mission impossible réussis, combien comptait-on de médiocres Chapeau melon et bottes de cuir, Wild Wild West, Le Saint ou même Belphégor ?). Ensuite parce que la série originale, pur produit des années 70, avait pris un sacré coup de vieux et avait moins marqué les mémoires pour l’originalité de ses intrigues ou la profusion de ses idées visuelles que pour le charme de ses comédiennes. Or c’est justement là que McG accomplit un véritable miracle.  Dynamitant le show original créé par Ivan Goff et Ben Roberts, il en exploite le concept au maximum de son potentiel, n’hésitant jamais à en faire des tonnes dans le domaine des séquences d’action (le « bullet time » de Matrix est passé par là), des effets spéciaux (avec ce plan-séquence d’ouverture hallucinant s’achevant sur un clin d’œil à Mission impossible), de l’humour au second degré (jamais les protagonistes ne se prennent au sérieux) et du sex-appeal de ses trois actrices principales, Drew Barrymore, Cameron Diaz et Lucy Liu.

L’action se situe plusieurs décennies après les faits narrés dans la série TV originale, dont la diffusion s’était arrêtée en juin 1981. L’agence d’espionnage Townsend, dirigée par le mystérieux Charlie, poursuit inlassablement ses activités, recrutant régulièrement de nouveaux « Anges » pour accomplir des missions secrètes souvent délicates et périlleuses. Le nouveau trio d’espionnes aux talents multiples est désormais constitué de Natalie Cook (Cameron Diaz, révélée à l’époque dans The Mask), Dylan Sanders (Drew Barrymore, qui restera pour beaucoup de spectateurs l’éternelle fillette de E.T.) et Alex Munday (Lucy Liu, célébrée pour son rôle récurrent dans la série Ally McBeal). Si le visage de Bosley a aussi changé (l’irrésistible Bill Murray prenant la relève de David Doyle), c’est toujours John Forsythe qui prête sa voix chaleureuse et énigmatique à Charlie. La nouvelle mission des « Anges de Charlie » consiste à mener l’enquête sur la disparition inexpliquée d’un génie de l’informatique, Eric Knox (Sam Rockwell), fondateur et dirigeant de la compagnie Knox Technologies. Apparemment, notre homme aurait été kidnappé par Roger Corwin (Tim Curry), à la tête d’une société de communication par satellite. Les trois espionnes de choc se lancent donc dans une opération dangereuse et mouvementée au cours de laquelle elles se heurtent à un redoutable assassin campé par l’inimitable Crispin Glover, qui fut le père de Marty McFly dans Retour vers le futur

Le saut des anges

Force est de constater que chacun des 95 millions de dollars investis dans le film est visible à l’écran. Généreux jusqu’à l’outrance, McG sature son film de séquences musclées où l’espionnage, la science-fiction, l’action et la comédie cohabitent avec un rare bonheur, loin de la mise en scène sage et académique de la série d’origine. Pour autant, Drew Barrymore (non seulement comédienne mais aussi et surtout productrice du film) insista pour qu’aucune arme à feu ne soit utilisée par les « Anges », ce qui place Charlie’s Angels à contre-courant de la majorité des blockbusters d’action de l’époque. Soumises à une formation intensive aux arts martiaux pendant les trois mois qui précédèrent le tournage, les trois stars sont épaulées par des seconds rôles masculins de choix. Outre Bill Murray, Tim Curry, Sam Rockwell et Crispin Glover, les amateurs de la série Friends reconnaîtront l’interprète de Joey, Matt le Blanc, dans un registre comique qui lui sied à merveille. Certes, tout n’aura pas été rose pendant le tournage, les défaillances du scénario et la vacuité de certaines répliques ayant même entraîné quelques tensions entre acteurs (Bill Murray et Lucy Liu en tête) que Drew Barrymore et McG s’employèrent à calmer. Crispin Glover lui-même demanda que l’on supprime ses dialogues – jugés ineptes – au profit d’un personnage devenu muet. Réécrit une bonne trentaine de fois par presqu’une vingtaine d’auteurs, ce scénario composite est sans conteste l’un des points faibles du film, et le résultat à l’écran aurait pu frôler l’indigestion. Mais McG parvient à conserver une cohérence parfaite du double point de vue du style et du ton, enthousiasmant un public qui n’en espérait pas tant. Charlie’s Angels sera de fait l’un des champions du box-office américain en l’an 2000.

 

© Gilles Penso

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MUTANT (1982)

De la science-fiction, du gore et des filles nues : le producteur Roger Corman tente le tiercé gagnant pour cette imitation d’Alien décomplexée…

FORBIDDEN WORLD / MUTANT

 

1982 – USA

 

Réalisé par Alan Holzman

 

Avec Jesse Vint, June Chadwick, Dawn Dunlap, Fox Harris, Linden Chiles, Raymond Oliver, Mike Paulin, Michael Bowen

 

THEMA MUTATIONS I FUTUR

Au début des années 80, Roger Corman est dans sa période « spatiale ». Motivé par les succès de La Guerre des étoiles et Alien, il tire tous azimuts. Après Les Mercenaires de l’espace et La Galaxie de la terreur, et juste avant Androïde et Space Raiders, il se lance dans Mutant dont il confie la réalisation à Alan Holzman, monteur familier des productions New World placé pour la première fois sur la chaise du réalisateur. Problème : il n’y a pas encore de scénario et il faut commencer à tourner un prologue. Holzman récupère donc les rushes des Mercenaires de l’espace dont il recycle un certain nombre de séquences d’effets spéciaux pour concevoir une mini-bataille spatiale en début de métrage (assez incompréhensible, il faut bien l’avouer). Pour le reste, il dispose d’un modeste décor de cockpit de vaisseau spatial et des comédiens Jesse Vint et Don Olivera. L’un incarne le fier mercenaire Mike Colby (un énième succédané de Han Solo), l’autre s’engonce dans un costume de robot en plastique et joue l’androïde SAM-104. Entretemps, Tim Curnen s’empare d’une histoire co-écrite par Jim Wynorski et R.J. Robertson pour en tirer le scénario définitif. L’idée de départ (un Lawrence d’Arabie dans l’espace) est rapidement revue à la baisse pour se muer en une nouvelle imitation d’Alien. Et si Wynorski avoue s’être laissé inspirer par L’Attaque des crabes géants pour structurer le récit, on note que de nombreuses composantes du film annoncent The Thing de John Carpenter, qui sera tourné quelques mois après Mutant.

Après la bataille spatiale qui sert d’entrée en matière, nous apprenons que Mike Colby est réquisitionné sur la planète Xarbia pour venir en aide à une équipe de chercheurs. Il pose donc sa soucoupe volante fluorescente au sommet de la station et se retrouve dans des coursives futuristes que le spectateur attentif reconnaîtra sans mal : ce sont celles conçues par James Cameron pour La Galaxie de la terreur, que Corman réutilise tranquillement pour faire des économies. Afin de développer une nouvelle source d’alimentation visant à contrecarrer la faim dans le monde, les scientifiques sur place ont opéré un croisement audacieux entre une bactérie et des cellules humaines. Évidemment, l’expérience tourne mal et le fruit de leurs recherches, baptisé « Sujet 20 », s’échappe en mutant. Semant son chemin de victimes décomposées, la bête passe de l’état de limace visqueuse à celui de mâchoire gigantesque garni de dents acérées, surplombant un corps gélatineux orné de tentacules…

Chair fraîche

Tourné en studio pendant une petite vingtaine de jours, avec quelques extérieurs captés dans le parc naturel californien de Vasquez Rocks, Mutant ne peut pas se contenter de son scénario basique aux répercussions pseudo-scientifiques risibles (avec des dialogues abracadabrants tels que : « il nous transforme en protéine pour nous dévorer ! »). Roger Corman en est bien conscient. Il décide donc de tout miser sur le sexe et l’horreur. D’où le choix de deux comédiennes girondes et pas pudiques pour un sou, Dawn Dunlap et June Chadwick, qui, lorsqu’elles n’essaient pas maladroitement de courir dans les décors en talons hauts, se déshabillent intégralement à la première occasion venue et s’exhibent joyeusement face à la caméra d’Alan Holzman. Côté gore, une belle brochette d’artistes se met à l’œuvre, notamment John Carl Buechler (Re-Animator), Don Olivera (Androïde), Steve Neill (Vampire vous avez dit vampire), Mark Shostrom (Evil Dead 2) et Bart Mixon (Ça). Au-delà des différentes métamorphoses du monstre mutant, cette équipe talentueuse en début de carrière nous offre un certain nombre de visions choc comme un corps décomposé et grimaçant qui remue encore, une victime hurlante au visage à moitié dévoré ou encore l’extraction d’une tumeur sans anesthésie. Visiblement désireux d’apporter lui-même une touche personnelle, le réalisateur/monteur Alan Holzman donne dans l’expérimental le temps d’une poignée de séquences bizarres truffées d’images subliminales qui n’apportent rien mais suscitent la curiosité. Bref, une œuvrette anecdotique dont le directeur de production Aaron Lipstadt passera à son tour à la mise en scène l’année suivante pour les besoins du très sympathique Androïde.

 

© Gilles Penso

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L’HISTOIRE SANS FIN 3 : RETOUR À FANTASIA (1994)

Pouvait-on faire pire que L’Histoire sans fin 2 ? Ce n’était pas simple, mais cette séquelle y parvient sans peine, hélas !

THE NEVERENDING STORY 3

 

1994 – ALLEMAGNE / USA

 

Réalisé par Peter MacDonald

 

Avec Jason James Richter, Melody Kay, Jack Black, Carole Finn, Ryan Bollman, Freddie Jones, Julie Cox, Moya Brady

 

THEMA CONTES I DRAGONS I SAGA L’HISTOIRE SANS FIN

Pour ce troisième opus, dont on n’attendait sincèrement pas grand-chose, George Miller cède le pas à Peter MacDonald, un choix qui peut surprendre dans la mesure où ce dernier, réalisateur de Rambo 3, est à priori plus à l’aise avec les gros bras musclés qu’avec les têtes blondes et les monstres gentils. Mais le plus étrange, c’est probablement que le scénario ait été confié à Jeff Lieberman, dont les titres de gloire sont Le Rayon bleu, La Nuit des vers géants et Survivance ! Ces « contre-emplois » étonnants, au lieu de rehausser le niveau d’une saga en perte de vitesse, l’enfoncent définitivement six pieds sous terre. Bastien, qui a désormais les traits de Jason James Richter (le héros de Sauvez Willy), est maintenant collégien, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours le bouc émissaire de ses petits camarades. Cette fois-ci, c’est la bande des « Nasties » qui lui mène la vie dure. Leur chef, qui répond au doux nom de Slip (!), est interprété par un tout jeune Jack Black (qui tiendra dix ans plus tard le premier rôle du King Kong de Peter Jackson). Pour échapper à ces vauriens – ô surprise – Bastien se réfugie dans la bibliothèque de l’école et retrouve le livre « L’Histoire sans Fin » de son vieil ami Koreander. Mais les Nasties le retrouvent, et Bastien, en désespoir de cause, formule le vœu de leur échapper. Le résultat ne se fait pas attendre : le voilà aussitôt propulsé à Fantasia. Conscient du pouvoir immense de ce livre, Slip le récupère et entend bien l’utiliser à ses propres fins…

Le pari était difficile, mais il a été remporté haut la main : cette troisième Histoire sans fin est encore pire que la seconde ! D’abord, comment croire en des personnages qui changent du tout au tout d’un épisode à l’autre ? Ce Bastien-ci est encore plus insipide que son prédécesseur, l’impératrice est devenue une adolescente inexpressive, et ce n’est pas tant le changement d’acteurs – compréhensible étant donné l’âge des héros – que l’écriture de leurs rôles qui est en cause. Même chose en ce qui concerne le look et le caractère des créatures de Fantasia, conçues ici par un atelier Henson qu’on connut plus inspiré : Falkor s’est mué en caricature rigide en quête de dragonnes et le Mange-Pierre en un bibendum gigotant qui pousse la chansonnette sur sa moto !

La fête du Slip

La majeure partie du film se déroule dans le monde réel, Bastien affrontant des méchants pas crédibles pour un sou (déjà, avec un chef qui s’appelle Slip, difficile pour le public français de prendre tout ça très au sérieux). Ses aléas familiaux avec sa demi-sœur, sa belle-mère et son père semblent se référer directement à la mécanique narrative des sitcoms, dont le public est visiblement ciblé (on y trouve les mêmes choix musicaux, le même humour de bas étage, les mêmes mésaventures collégiennes). Les lutins Engywook et Urgl font de la présence « comique » sans jamais intervenir dans l’histoire, Falkor se mêle à un défilé de dragons chinois (l’une des seules idées intéressantes du film), les créatures passent inaperçues au beau milieu des costumes bigarrées de la soirée d’Halloween (merci E.T.) et au moment du dénouement, Bastien leur fait ses adieux comme Dorothy dans Le Magicien d’Oz (ou plutôt comme Lucy Gutteridge à la fin de Top Secret, même si la référence n’est sans doute pas volontaire). Et Koreander de conclure par « l’histoire n’est pas finie ». Effectivement, l’œuvre de Michael continuera d’être malmenée, d’abord sous forme d’une série animée en 1996, puis d’une série live cinq ans plus tard.

 

© Gilles Penso

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BLACK CHRISTMAS (1974)

L’un des tout premiers slashers de l’histoire du cinéma met en scène les méfaits d’un tueur psychopathe dans une résidence étudiante

BLACK CHRISTMAS

 

1974 – CANADA

 

Réalisé par Bob Clark

 

Avec Olivia Hussey, Keir Dullea, Margot Kidder, John Saxon, Andrea Martin, Marian Wadman, James Edmond, Lynne Griffin, Leslie Carlson, Douglas McGrath

 

THEMA TUEURS

Après le coup d’éclat du Mort-vivant, Bob Clark s’attaque à un film d’horreur d’un genre très différent sur lequel il souhaite apposer une patte personnelle. Lorsqu’il découvre le scénario de Roy Moore titré Stop Me (« Arrête-moi »), le cinéaste entrevoit un fort potentiel mais aussi de nombreux ajustements nécessaires à sa propre vision. Pour son script, Moore s’est laissé inspirer par deux sources principales : la fameuse légende urbaine de la baby-sitter dans la maison et du tueur qui la menace au téléphone (recyclée avec beaucoup de talent dans l’inoubliable prologue de Terreur sur la ligne), mais aussi un fait divers qui ensanglanta la ville de Montréal pendant les fêtes de Noël de l’année 1943. Si Clark aime l’idée de base, il souhaite y injecter de l’humour, mettre en scène des personnages d’étudiants crédibles qui ne se contentent pas de jouer le rôle de « chair à saucisse » et changer le titre. D’où le choix de Black Christmas, la juxtaposition de ces deux mots (« Noël » et « Noir ») sonnant bien à ses oreilles. Les rôles principaux sont confiés respectivement à Olivia Hussey (la Juliette du Roméo et Juliette de Franco Zeffirelli), Keir Dullea (le héros de 2001 l’odyssée de l’espace) et Margot Kidder (révélée dans Sœurs de sang et future Loïs Lane de Superman). John Saxon est aussi de la partie, incarnant le rôle d’un policier qu’il reprendra presque tel quel dans Les Griffes de la nuit. Ce que personne ne sait alors, c’est que Black Christmas, tourné à Toronto pour un budget modeste de 620 000 dollars, s’apprête à faire date dans l’histoire du cinéma de genre.

Comme son titre l’indique, le film se situe pendant la période de Noël. L’action se déroule majoritairement dans une résidence pour étudiantes. La plupart d’entre elles sont parties rejoindre leurs familles respectives pour les fêtes de fin d’année, mais toutes ne sont pas dans ce cas. Certaines s’apprêtent donc à passer quelques jours ensemble sur place. L’ambiance festive est gâchée par une série de coups de fils anonymes de plus en plus sordides. À l’autre bout du fil, un interlocuteur passablement dérangé parle avec des voix différentes, hurle, insulte, pleure, bref crée un climat particulièrement anxiogène. Si certaines des étudiantes, dont la délurée Barb (Margot Kidder), tournent la situation en dérision, d’autres plus impressionnables comme Jess (Olivia Hussey) prennent les choses plus au sérieux. Plus étrange : leur amie Clare (Lynn Griffin), qui vient de faire sa valise et s’apprêtait à quitter les lieux, a disparu sans laisser de trace. Les spectateurs ont un coup d’avance, puisque Bob Clark nous a montré l’agression de la jeune fille par un assassin caché dans sa penderie, mais les étudiantes n’en savent rien et commencent légitimement à s’inquiéter. Épaulé par un assistant d’une désespérante incompétence, le lieutenant de police Ken Fuller (John Saxon) est mis au courant des coups de fil menaçants et de la disparition de Clare. Le téléphone est donc mis sur écoute et une grande battue s’organise dans le voisinage. Déjà peu rassurante, la situation ne va pas tarder à virer au cauchemar…

L’inspiration majeure d’Halloween

Soucieux de la maîtrise visuelle de son film, Bob Clark storyboarde toutes les séquences majeures et dote Black Christmas d’une très belle patine. La photographie sophistiquée de Reg Morris et la musique stressante de Carl Zittrer (construite principalement autour de glissandos dissonants sur des cordes de piano) contribuent grandement à l’atmosphère oppressante du métrage, que le réalisateur contrebalance avec un décalage humoristique permanent : l’exubérante Madame Mac (Marian Waldman) qui cache des bouteilles d’alcool partout dans la résidence, les excès de langage de Margot Kidder, la gêne du très prude Mr Harrison (James Edmond) face aux mœurs dépravées de la maison des étudiantes… Ces touches de légèreté ne sont pas là pour provoquer une lecture au second degré du récit mais bien pour brosser un portrait honnête de la vie étudiante des années 70. Ici, les filles ne sont pas filmées comme des victimes potentielles promptes à se déshabiller pour titiller la libido des spectateurs mâles – un cliché que Clark écarte d’emblée – mais possèdent une personnalité forte et se comportent de manière crédible. De même, si les meurtres sont inventifs et stylisés, le réalisateur ne cherche pas l’impact immédiat du gore mais plutôt l’établissement d’une angoisse durable. D’où l’utilisation de cette image répétitive perturbante : la première victime, figée dans un hurlement muet, le visage recouvert d’un sac plastique transparent, assise dans le grenier de la maison. Par ses audaces et ses partis pris atypiques (y compris un dénouement très ambigu), Clark vient sans le savoir de définir les codes d’un genre qui s’apprête à saturer les écrans quelques années plus tard : le slasher. John Carpenter s’inspirera d’ailleurs très largement de Black Christmas pour La Nuit des masques, réutilisant même l’idée d’un prologue en caméra subjective qui adopte le point de vue du tueur. Black Christmas aura droit à deux remakes officiels, l’un en 2006, l’autre en 2019.

 

© Gilles Penso

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L’HISTOIRE SANS FIN 2 : UN NOUVEAU CHAPITRE (1990)

Loin du charme et de la poésie du premier film, cette séquelle réalisée par « l’autre » George Miller accumule beaucoup de maladresses…

THE NEVERENDING STORY 2 : THE NEXT CHAPTER

 

1990 – ALLEMAGNE / USA

 

Réalisé par George Miller

 

Avec Jonathan Brandis, Kenny Morrison, Clarissa Burt, John Wesley Shipp, Martin Umbach, Alexandra Jones

 

THEMA CONTES I DRAGONS I SAGA L’HISTOIRE SANS FIN

L’Histoire sans fin ayant connu un succès planétaire, les producteurs de ce conte à grand spectacle ne pouvaient en rester là. Ils confièrent donc la réalisation d’un second chapitre à George Miller, homonyme australien du créateur de Mad Max. Depuis la mort prématurée de sa mère, Bastien, douze ans, quête en vain l’affection de son père, trop distant et trop occupé pour dialoguer avec lui. Sa fragilité, son caractère solitaire et son manque d’assurance le mettent fréquemment dans des situations humiliantes et lui font redouter les petites épreuves de la vie quotidienne. Pour surmonter ce handicap, l’enfant retourne un jour dans la librairie du vieux monsieur Koreander, où il redécouvre le livre magique qui l’avait entraîné, deux ans auparavant, dans la plus exaltante des aventures : « l’Histoire sans fin ». Mais aujourd’hui, les pages de ce récit enchanteur sont à demi effacées et porteuses de troublantes visions. Le Pays Fantastique dont elles ouvrent les frontières semble atteint d’un mal mystérieux, et sa jeune et douce souveraine implore urgemment l’aide de Bastien. Une redoutable sorcière, Xayide, tient en effet la Petite Impératrice en otage et a entrepris de faire régner l’ordre au royaume de l’imaginaire, en dépeuplant et privant celui-ci de ses ressources naturelles. Appelant à la rescousse le vaillant chasseur Atreyu et le dragon volant Falkor, Bastien entreprend de délivrer la Petite Impératrice.

Le film de Wolfgang Petersen était simplificateur et enfantin, dans la mesure où il schématisait un peu le texte original pour mieux le conformer aux besoins d’un spectacle universel et tout public. Celui de George Miller est simpliste et infantilisant. La différence est de taille. A partir d’un prétexte invraisemblable, Bastien se retrouve dans Fantasia pour une nouvelle aventure dont les éléments sont puisés au hasard dans la seconde partie du pourtant très riche livre de Michael Ende. Depuis la première Histoire sans fin, tout le casting – à l’exception de ce bon vieux Monsieur Koreander incarné par Thomas Hill –  a été bouleversé. Sans doute les enfants ont-ils trop grandi au cours des six ans qui séparent les deux films. Mais était-ce une raison pour verser à ce point dans l’archétype et la caricature ? Les trois jeunes héros ont été dépouillé de leur fragilité, de leur charisme et de leurs failles au profit d’une tranquille bonhommie de soap opera. Quant au père de Bastien, il s’est mué en beau gosse charmeur et musclé, amateur de dialogues édifiants, notamment le fameux : « je suis ingénieur, et ce que je vois, je le vois ».

Une suite sans âme

Question créatures, nous découvrons en vrac un Falkor tout ridé, un Mange-Pierre doté d’une progéniture au look très discutable, un homme-oiseau qui semble échappé du Muppet Show et des Gardiens dont le look évoque le mutant des Survivants de l’Infini. Cette ménagerie étrange s’agite dans un récit déséquilibré et un peu puéril indigne de la plume de Michael Ende ou du premier long-métrage de Wolfgang Petersen (parti de son côté plonger avec le sous-marin de Das Boot avant de s’attaquer aux rebondissements du thriller Trouble). Restent de très beaux effets visuels et une intéressante partition de Robert Folk, dont les envolées symphoniques contrastent agréablement avec la pop synthétique que Giorgio Moroder composa six ans plus tôt. Dommage que les ambitions de ce second chapitre n’aillent pas plus loin. Il y avait pourtant beaucoup à faire avec la partie du roman non adaptée par Petersen. L’écrivain détestait déjà cordialement le premier film, qu’il qualifiait de « gigantesque mélodrame kitsch et commercial plein de peluche et de plastique ». Il serait intéressant de connaître son sentiment vis-à-vis de cette séquelle. Hélas, le pire restait encore à venir avec un troisième opus battant tous les records de bêtise.

 

© Gilles Penso

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DANGER, PLANÈTE INCONNUE (1969)

Gerry Anderson produit cette aventure futuriste où le héros des Envahisseurs découvre une planète très étrange…

DOPPELGÄNGER / JOURNEY TO THE FAR SIDE OF THE SUN

 

1969 – GB

 

Réalisé par Robert Parrish

 

Avec Roy Thinnes, Ian Hendry, Patrick Wymark, Lynn Loring, Loni von Friedl, Franco De Rosa, George Sewell, Ed Bishop, Philip Madoc, Vladek Sheybal, Herbert Lom

 

THEMA SPACE OPERA I FUTUR

Célèbres grâce à leurs séries télévisées de science-fiction interprétées par des marionnettes (Supercar, Stingray, Les Sentinelles de l’air, Captain Scarlett), Gerry et Sylvia Anderson décident de varier les plaisirs à la fin des années soixante en s’orientant vers un public plus adulte. Les époux scénaristes et producteurs conçoivent donc une histoire futuriste qu’ils baptisent Doppelgänger et qu’ils destinent au petit écran, sous forme d’un téléfilm d’une heure incarné cette fois ci par des acteurs en chair et en os. Mais leur investisseur Lew Grade pense que cette histoire mérite le grand écran. Sollicité pour produire ce film, Jay Kanter d’Universal n’est pas tout à fait convaincu par le script. Il se ravise lorsqu’on lui propose à la mise en scène le vétéran Robert Parrish (qui vient de co-réaliser le James Bond parodique Casino Royale) et donne son feu vert, à condition que le scénario soit révisé. L’auteur Donald James (fort de son expérience sur des séries telles que Le Saint, Les Champions, Chapeau Melon et bottes de cuir, ou Mission impossible) vient donc prêter main forte aux époux Anderson et le tournage est programmé entre juillet et octobre 1968. Il se déroulera aux studios Pinewood, avec quelques extérieurs captés en Angleterre et au Portugal. Le rôle principal est immédiatement attribué à Roy Thinnes, que Gerry Anderson a beaucoup apprécié dans la série Les Envahisseurs. C’est sa propre épouse, Lynn Loring, qui jouera sa femme à l’écran. Ian Hendry et Patrick Wymark, tous deux vus dans le Répulsion de Roman Polanski, donneront la réplique à Thinnes. Bien plus tard, Anderson avouera que le sérieux penchant pour la boisson de ces deux comédiens les rendait très peu efficaces pendant les après-midis de tournage !

L’intrigue se situe en 2069. Une sonde du centre spatial européen Eurosec ayant découvert une planète inconnue située sur la même orbite que la Terre de l’autre côté du soleil, on décide de mettre sur pied une expédition habitée afin d’aller l’explorer. Le scénario s’intéresse d’abord aux problèmes administratifs liés au financement de ce voyage spatial (estimé à 3000 millions de livres sterling de l’époque). Les partenaires européens refusant d’investir autant d’argent, l’opiniâtre Jason Webb (Patrick Wymark) se tourne vers les États-Unis, qui déclinent la proposition à leur tour. Mais le ton change lorsqu’on découvre qu’un espion (Herbert Lom) s’est infiltré dans les locaux d’Eurosec et connaît l’existence de cette planète. Désormais, il devient urgent de partir l’explorer avant les autres. L’identité de ces « autres » n’est jamais révélée, mais en pleine Guerre Froide il n’est pas difficile de savoir de qui l’on parle. L’équipage sera donc anglo-américain : le colonel Glenn Ross (Roy Thinnes) et le professeur John Kane (Ian Hendry). Tous deux sont placés en hibernation pendant trois semaines, ignorant que ce qui les attend de l’autre côté du soleil dépasse l’entendement…

De l’autre côté du soleil

L’un des moindres attraits du film n’est pas son approche « réaliste », les Anderson visant de toute évidence un autre public que celui des Thunderbirds et se laissant inévitablement inspirer par 2001 l’odyssée de l’espace. Ainsi, après avoir abordé en détail les problèmes politiques et financiers liés à ce voyage spatial victime d’espionnage industriel, Danger planète inconnue s’attarde sur l’entraînement éprouvant des astronautes et sur toutes les phases de préparatifs du décollage. Un futurisme amusant – et parfois prophétique – constelle le film à travers une série de technologies qui relevaient encore à l’époque de la pure spéculation : rayons X intégral, visioconférence, appareil photo miniaturisé, visiophone, montre qui contrôle le rythme cardiaque, voitures aérodynamiques… La mode vestimentaire, pour sa part, reste modelée sur celle des années soixante : costumes cintrés pour les hommes, minijupes seyantes pour les femmes. Fidèle au poste, le génial superviseur des effets visuels Derek Meddings se surpasse dans le domaine des modèles réduits. Les avions futuristes, les aérodromes, les bâtiments immenses, les véhicules roulants et les engins spatiaux s’animent sous ses mains expertes, avec un charme fou qui ne cherche jamais l’hyperréalisme au profit d’un émerveillement permanent. Autre collaborateur régulier des Anderson, le compositeur Barry Gray se lance dans une partition épique à mi-chemin entre Les Sentinelles de l’air et Cosmos 1999… avec en prime des passages musicaux quasi-psychédéliques au moment où le voyage prend une tournure kaléidoscopique, une nouvelle fois sous l’influence de 2001. Le concept qui sous-tend le récit s’avère passionnant, digne d’un épisode de La Quatrième dimension, mais Danger planète inconnue sera un échec cuisant, avant d’être réévalué plus tard et considéré comme une date importante dans le cinéma de science-fiction. Gerry Anderson recyclera de nombreux accessoires du film (et même plusieurs membres du casting) pour sa série UFO.

 

© Gilles Penso

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