DOUCE NUIT SANGLANTE NUIT : L’INITIATION (1990)

Le réalisateur de Society et Re-Animator 2 signe le quatrième épisode de la saga du Père Noël tueur en changeant totalement de registre et de style…

SILENT NIGHT DEADLY NIGHT 4 : INITIATION

 

1990 – USA

 

Réalisé par Brian Yuzna

 

Avec Neith Hunter, Maud Adams, Tommy Hinkley, Clint Howard, Reggie Bannister, Allyce Beasley, Hugh Fink, Richard N. Gladstein, Glen Chin, Jeanne Bates

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I INSECTES I SAGA DOUCE NUIT SANGLANTE NUIT

Contrairement aux précédents opus de la « saga » Douce nuit sanglante nuit, ce quatrième épisode n’a strictement rien à voir avec le tueur psychopathe déguisé en Père Noël qui servait de fil conducteur (avec plus ou moins de cohérence) à la trilogie première. Le script, écrit par Zeph E. Daniel (sous le pseudonyme de Woody Keith), s’inspire d’un premier jet d’Arthur Gorson et S.J. Smith qui aurait dû servir à Douce nuit sanglante nuit : coma dépassé mais qui fut rejeté par le réalisateur Monte Hellman. Daniel ayant déjà collaboré avec Brian Yuzna à l’occasion de Society et Re-Animator II, il propose au cinéaste de s’embarquer dans l’aventure, avec la bénédiction de la compagnie Live Entertainment qui a récupéré les droits de la franchise. Yuzna accepte mais souhaite mettre son grain de sel dans l’histoire, y intégrant notamment le mythe biblique de Lilith, la première femme d’Adam bannie du jardin d’Éden, ainsi que certains éléments scénaristiques liés à l’émancipation des femmes. Les producteurs insistent pour faire participer au film Maud Adams, l’une des rares actrices ayant eu l’honneur de jouer deux rôles différents dans la saga James Bond (elle fut la petite-amie de Christopher Lee dans L’Homme au pistolet d’or et le personnage-titre d’Octopussy). L’équipe étant au complet, le tournage peut commencer… et Yuzna déchaîner son grain de folie horrifico-fantasmagorique sur l’écran.

Kim Levitt (Neith Hunter) rêve de devenir grand reporter mais est cantonnée à classer et rédiger des petites annonces pour le journal Los Angeles Eye. Son rédacteur en chef Eli (Reggie Bannister, transfuge de Phantasm), semble donner du fil à retordre à tous les hommes de son bureau, y compris à son petit ami Hank (Tommy Hinkley). Lorsqu’une femme est découverte morte sur le trottoir après s’être précipitée du haut d’un immeuble, à moitié brûlée dans un cas inexpliqué de combustion humaine spontanée, Kim décide d’enquêter sur cette histoire pour en tirer un reportage, quitte à se passer du feu vert de son patron. Au cours de ses investigations, elle croise le chemin de Fima (Maud Adams), propriétaire d’une librairie d’occasion qui lui fait cadeau d’un livre sur le féminisme et l’occultisme… Cette rencontre sympathique, qui se poursuit par un petit pique-nique champêtre, va progressivement se transformer en l’un de ces cauchemars poisseux et déstabilisants dont Brian Yuzna a le secret…

« L’esprit de tout ce qui rampe… »

Partant du principe que Lilith est « l’esprit de tout ce qui rampe », le cinéaste s’adonne à une série de séquences perturbantes jouant avec la phobie des insectes : appartement infesté de cancrelats, énormes larves visqueuses et gémissantes, cafard géant accroché à un plafond, surgissement d’un invertébré gluant en dehors d’une bouche, mutations organiques à mi-chemin entre La Mouche de David Cronenberg et « La Métamorphose » de Franz Kafka… Le concepteur de ces effets spéciaux inventifs n’est autre que Screaming Mad George, le génial maquilleur déjà à l’œuvre sur les mutations surréalistes de Society. En dehors de ces passages horrifiques démonstratifs, Douce nuit sanglante nuit 4 construit un climat anxiogène efficace, inspiré manifestement en partie par Rosemary’s Baby, et semble même vouloir s’ériger en pamphlet contre le machisme à travers le comportement lourdaud des hommes qui entourent notre héroïne : ses collègues de bureau, son petit-ami, son beau-père… Ce film étrange, qui se suffit à lui-même sans besoin de se rattacher à la saga dont il est censé constituer le quatrième opus, porte donc un titre abusif qui ne se justifie que par l’imagerie de la fête de Noël timidement distillée tout au long du récit. Malgré ses attraits, il s’agit d’une œuvrette très anecdotique dans la carrière de réalisateur de Yuzna, coincée entre le délirant Re-Animator II et le remarquable Le Retour des morts-vivants 3.

 

© Gilles Penso


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JACK FROST (1997)

Exposé à des produits chimiques expérimentaux, un dangereux tueur en série se transforme en bonhomme de neige psychopathe !

JACK FROST

 

1997 – USA

 

Réalisé par Michael Cooney

 

Avec Christopher Alport, Stephen Mendel, F. William Parker, Rob LaBelle, Shannon Elizabeth, Jack Lindine, Zack Egniton, Brian Leckner, Marsha Clark, Eileen Seeley

 

THEMA TUEURS I MUTATIONS

C’est en fabriquant un bonhomme de neige en compagnie d’un groupe d’amis qui partagent avec lui une cabane à Big Bear Lake, en Californie, que le scénariste Michael Cooney pense pour la première fois à l’histoire de Jack Frost. Nous sommes alors en 1989 et son script commence à faire le tour des studios pendant plusieurs années infructueuses, jusqu’à atterrir entre les mains du réalisateur Renny Harlin (Prison, Le Cauchemar de Freddy, 58 minutes pour vivre, Cliffhanger). Le cinéaste n’a pas oublié ses affinités premières avec le genre horrifique et se laisse tenter par cette histoire de bonhomme de neige tueur. Le budget est estimé à une trentaine de millions de dollars et l’on envisage de recourir aux images de synthèse pour la majorité des effets spéciaux. Mais lorsqu’elle découvre le scénario, Geena Davis – alors épouse de Harlin – s’affole : selon elle, c’est la pire chose qu’elle ait jamais lue ! Elle convainc son mari de s’engager plutôt sur L’île aux pirates et Jack Frost revient alors à la case départ. C’est finalement la modeste compagnie Prism Entertainment qui récupère le projet et accepte de le financer à condition que le budget ne dépasse pas le million de dollars, que le tournage soit effectué avec des chutes de pellicule récupérées dans les rebuts des grands studios, que les effets spéciaux soient artisanaux et que Michael Cooney accepte de réaliser le film lui-même, exercice auquel il ne s’était encore jamais prêté. C’est donc dans des conditions très précaires que Jack Frost voit le jour.

Par une nuit enneigée de décembre, un véhicule de transfert pénitenciaire traverse la petite ville tranquille de Snowmonton. À l’intérieur se trouve le tueur en série Jack Frost (Scott MacDonald), qui a échappé à la police pendant des années et laissé derrière lui trente-huit cadavres à travers onze États avant d’être finalement arrêté par Sam Tiler (Christopher Allport), le shérif de la bourgade. Jack doit être exécuté à minuit, mais il parvient à tuer le garde tandis que le véhicule s’écrase contre un camion de recherche génétique. Jack est alors exposé à des produits chimiques, ce qui le dissout et le fait fusionner avec la neige. Les maquillages spéciaux excessifs visualisant la décomposition de son corps (dignes d’un film Troma) et l’emploi du dessin animé pour montrer la mutation de son organisme annoncent la couleur : l’artisanat, l’exubérance et le second degré seront de la partie.  Après ce prologue choc, le film prend le temps de nous présenter la population locale de cette petite ville américaine typique en pleins préparatifs de Noël. Le shérif, sa petite famille, ses collègues, les commerçants, le curé, le docteur, les jeunes du coin… Bref tout un échantillon de futures victimes pour le monstre neigeux !

Complètement givré

Les meurtres qui jalonnent Jack Frost sont inventifs mais le manque de moyens se fait cruellement ressentir. Maladroite, la mise en scène élude en effet beaucoup de choses pour éviter de solliciter des effets spéciaux trop élaborés. Michael Cooney joue donc très souvent la carte de l’ellipse (on devine les choses plus qu’on ne les voit) et recours à une astuce scénaristique qui lui facilite bien la tâche : le bonhomme tueur est capable de fondre et de se recongeler instantanément, se déplaçant à la vitesse de l’éclair d’un endroit à l’autre. Voilà qui est bien pratique pour ne pas avoir à montrer le monstre blanc en train de bouger ou de se déplacer. Les talentueux et inventifs Screaming Mad George (Society) et Michael S. Deak (Re-Animator II) sont pourtant en charge des effets spéciaux de maquillage. Mais manifestement, les moyens à leur disposition ne leur permettent pas de s’épanouir à la hauteur de leurs capacités. Le dernier tiers du film nous offre tout de même quelques passages joyeusement délirants, comme le lancer de stalactites mortelles, la transformation de Frost en boule de neige géante ou encore cette scène folle où une jeune femme prend son bain avant de se rendre compte que l’eau qui l’entoure n’est autre que ce bon vieux Jack Frost qui se resolidifie autour d’elle et n’en fait qu’une bouchée. En parfait émule de Freddy ou de Chucky, le tueur givré ricane à loisir et multiplie les mauvaises blagues chaque fois qu’il occis quelqu’un – donc assez souvent. Ce slasher sans queue ni tête qu’on croirait issu des années 80 est donc complètement stupide mais hautement sympathique.

 

© Gilles Penso


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LE VAMPIRE A SOIF (1968)

Peter Cushing enquête sur une série de morts mystérieuses dont le coupable se révèle être une femme papillon en quête de sang humain…

THE BLOOD BEAST TERROR

 

1968 – GB

 

Réalisé par Vernon Sewell

 

Avec Peter Cushing, Robert Flemyng, Wanda Ventham, Vanessa Howard, David Griffin, Glyn Edwards, William Wilde, Kevin Stoney, John Paul, Russell Napier

 

THEMA INSECTES ET INVERTÉBRÉS

Ce film d’épouvante britannique au budget minuscule et au titre très imagé est réalisé par Vernon Sewell (qui signait la même année le très psychédélique La Maison ensorcelée avec Christopher Lee, Barbara Steele et Boris Karloff) et écrit par l’habitué des productions Hammer Peter Bryan (Le Chien des Baskerville, Les Maîtresses de Dracula, L’Invasion des morts-vivants). À la fin du siècle dernier, dans la banlieue londonienne, plusieurs corps exsangues sont découverts. Parmi les personnes interrogées par la police se trouve le Professeur Mallinger (Robert Flemyng, remplaçant au pied levé Basil Rathbone qui vient de décéder). Ce dernier semble uniquement accaparé par l’état de santé apparemment fragile de sa fille Clare (Wanda Ventham, future mère de l’acteur Benedict Cumberbatch). En effet, celle-ci n’est autre que le fruit de l’une de ses manipulations génétiques et se mue à volonté en immense Sphinx à tête de mort assoiffé de sang humain…  Lorsqu’elle se transforme en femme papillon, son look s’avère tellement ridicule qu’il aurait même fait rire les spectateurs des films de SF des années 50 : un masque en caoutchouc aux yeux globuleux surmontée d’une immense paire d’antennes !

Pour poursuivre tranquillement ses expériences bizarres, Mallinger se réfugie avec sa fille dans un coin de campagne isolé. Mais le policier Quennell (Peter Cushing), qui mène l’enquête avec une opiniâtreté digne de l’inspecteur Colombo, le suit à la trace, emmenant avec lui sa propre fille (Vanessa Howard), qui tombe bientôt sur un jeune chasseur de papillons aussi guilleret que celui de la chanson de Georges Brassens. À partir de là, le scénario se met à traîner en longueur, incapable de tenir la distance à partir d’un argument de base aussi mince. Manifestement inspiré par son collègue Frankenstein, notre savant décide bientôt de créer un mâle de la même espèce que sa fille afin qu’ils puissent convoler ensemble. Mais il finit par réaliser la tournure monstrueuse que prennent les choses. Hélas, il est bien trop tard pour faire machine arrière…

 

« C’est la morte saison ! »

Monté de manière très approximative, truffé d’ellipses bizarres, affublé d’une fin grotesque expédiée à la va-vite, Le Vampire a soif ne peut pleinement s’apprécier qu’au second degré, malgré les tentatives bien maladroites d’intégrer dans le film un personnage comique, en l’occurrence un employé de pompes funèbres qui multiplie les jeux de mots idiots (« c’est la morte saison ! ») en s’esclaffant grassement. Embarrassés par ce scénario stupide et par des conditions de tournage pénibles dues au manque de moyens du film (notamment des décors minuscules où ils peinent à trouver leur place), les acteurs reconnaîtront unanimement à ce film le statut de purge inassumable. Robert Flemyng ne se privera pas pour dire à quel point ce tournage fut détestable. Peter Cushing le classera pour sa part parmi les pires films de sa carrière. Mais à l’époque, ses motivations sont triviales : il accepte tout et n’importe quoi pour pouvoir payer les traitements médicaux coûteux de son épouse malade, la pauvre Helen qui succombera quelques années plus tard. On note que dans une scène du Vampire a soif, des acteurs jouent une représentation théâtrale faisant écho aux exactions des célèbres pilleurs de tombes William Burke et William Hare. Ironiquement, Vernon Sewell réalisera en 1972 Burke & Hare qui, comme son titre l’indique, est consacré à ces deux malfrats de sinistre mémoire.

 

© Gilles Penso


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BIRD BOX (2018)

Sandra Bullock tient la vedette de ce drame post-apocalyptique où les survivants sont poussés au suicide par des entités mystérieuses…

BIRD BOX

 

2018 – USA

 

Réalisé par Susan Bier

 

Avec Sandra Bullock, Trevante Rhodes, John Malkovich, Sarah Paulson, Jacki Weaver, Rosa Salazar, Danielle Macdonald, Lil Ri Howery, Tom Hollander

 

THEMA FUTUR

« Bird Box : n’ouvrez jamais les yeux » est d’abord un roman de science-fiction de Josh Malerman écrit en 2013 et cultivant une atmosphère anxiogène proche de celle du « Jour des Triffides » de John Wyndham ou de « La Route » de Cormac McCarthy. Avant même que le livre soit publié, Universal Pictures met une option pour son adaptation à l’écran. Scott Stuber (Ted) est prévu au poste de producteur et Andres Muschietti (Ça) à celui de réalisateur. Mais en 2017, Stuber prend la direction de la division longs-métrages de Netflix et récupère le projet pour la plateforme de streaming. C’est finalement Susanne Bier (Open Hearts, After the Wedding, Revenge) qui hérite de la mise en scène. Le film démarre sans préambule, laissant aux spectateurs le soin de comprendre en cours de route la situation insolite dans laquelle se trouvent les personnages. Malorie (Sandra Bullock) élève ses jeunes enfants en se barricadant dans sa propre maison. À l’extérieur, un danger terrible les menace. S’ils ont besoin de sortir, il faut absolument qu’ils gardent les yeux bandés. Dans le cas contraire, une force mystérieuse les poussera à se donner la mort de la plus violente des manières. Bientôt, Malorie n’a plus que deux options : rester cachée avec ses enfants, isolée, ou se lancer dans un terrifiant voyage vers la rivière, dans une tentative désespérée, presque vaine, de rejoindre une hypothétique colonie de survivants…

Le concept est loin d’être inintéressant, même si l’on ne peut s’empêcher de l’appréhender comme une variante de tous les films post-apocalyptiques qui saturent les écrans depuis de nombreuses années, des innombrables attaques de zombies en tout genre (The Walking Dead en tête) en passant par les fous (The Crazies), les malades (Infectés), les monstres d’une autre dimension (The Mist) ou les mutants (Je suis une légende). Difficile par exemple de ne pas penser à Sans un bruit dont Bird Box semble vouloir inverser le principe. Au lieu de priver ses protagonistes de la possibilité de s’exprimer vocalement, ici on les empêche de voir. En effet, par le biais d’un postulat peu clair, ceux qui regardent à l’extérieur sont soit frappés de folie suicidaire (un enchaînement de morts qui évoque le M. Night Shyamalan de Phénomènes ou un épisode de X-Files) soit d’illumination bizarroïde. À vrai dire, on ne comprend pas bien pourquoi les symptômes ne sont pas les mêmes selon les individus, pas plus qu’on ne sait pour quelles raisons ceux qui restent enfermés sont protégés.

À l’aveuglette

La nature du mal reste mystérieuse (nous avons manifestement affaire à des créatures invisibles démoniaques) mais le scénario croit bon d’ajouter un personnage improbable, employé de supermarché et geek qui, comme par hasard, a développé une théorie très documentée sur ce phénomène et prépare même un livre sur le sujet (dont il trimballe le manuscrit avec lui !). Des énormités de ce genre, Bird Box en compte plus d’une, la plus grande étant cette résolution facile et peu satisfaisante. Restent d’excellentes séquences de suspense, une mise en scène très inspirée de Susan Bier, la pleine implication physique et émotionnelle de Sandra Bullock, le cabotinage délicieusement agaçant de John Malkovich et quelques rebondissements intéressants. Ça ne fait pas un grand film pour autant, et sans son statut de « superproduction Netflix » avec deux têtes d’affiches, sans doute Bird Box serait-il passé inaperçu. Pour autant, le nombre de visionnages sur la plateforme bat des records dès sa mise en ligne, au point qu’une suite/variante tardive sera mise en chantier en 2023 sous le titre Bird Box Barcelona.

 

© Gilles Penso


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LE MONDE APRÈS NOUS (2023)

Que vaut le thriller apocalyptique produit par Barack et Michelle Obama avec Julia Roberts, Mahershala Ali et Ethan Hawke en tête d’affiche ?

LEAVE THE WORLD BEHIND

 

2023 – USA

 

Réalisé par Sam Esmail

 

Avec Julia Roberts, Mahershala Ali, Ethan Hawke, Myha’la, Farrah Mackenzie, Charlie Evans, Kevin Bacon

 

THEMA CATASTROPHES

« Le Monde après nous » est le troisième roman de Rumaan Alam, un huis-clos oppressant écrit avant la pandémie du Covid-19 et anticipant pourtant avec beaucoup d’acuité la peur panique et la paranoïa exacerbées par le confinement planétaire de 2020. Lorsqu’il découvre ce manuscrit avant sa publication, Sam Esmail tombe sous le charme. Créateur des séries Homecoming et Mr. Robot, notre homme compte passer au long-métrage et voit dans ce livre un énorme potentiel cinématographique. La première actrice qu’il a en tête est Julia Roberts, qu’il connaît bien grâce à Homecoming et qui s’engage immédiatement, non seulement en tant que comédienne mais aussi à la production. Pour soutenir le projet, elle pense à deux personnes de poids qu’elle compte parmi ses amis personnels : Barack et Michelle Obama. L’ex-président des Etats-Unis et son épouse ayant monté une structure de production et déjà initié quelques films politiquement et socialement engagés (Fatherwood, Worth, Rustin), ils donnent à leur tour leur feu vert. Voilà comment cet effet boule de neige permet au Monde après nous de se concrétiser et de réunir son budget de 25 millions de dollars. Prévu pour partager l’affiche avec Julia Roberts, Denzel Washington doit finalement se désister et cède sa place à Mahershala Ali. Ethan Hawke complète ce casting décidément très attrayant. Le sujet du film ne l’est pas moins.

Tout commence de manière simple, presque banale. Amanda et Clay (Roberts et Hawke), un couple newyorkais sans histoire, décide de quitter la ville pour des vacances improvisées dans une luxueuse maison de campagne à Long Island, avec leurs enfants Rose et Archie. Amanda travaille dans la publicité et cette coupure dans son quotidien lui semble vitale. Surtout que, comme elle l’exprime clairement dès l’entame du film, elle déteste les gens ! Cette misanthropie n’est pas partagée par Clay, un professeur plutôt enclin à apprécier son prochain, mais l’idée d’un week-end de dernière minute le séduit. Les voilà donc tous les quatre partis sur la route, prêts à débarquer dans ce havre de paix provisoire que l’annonce du Airbnb présente en ces termes : « Entrez dans notre splendide maison et laissez le monde derrière vous. » Sur place, ni le Wi-fi ni la télévision ne semblent vouloir fonctionner. Ce petit désagrément pourrait être dérisoire. Mais si c’était le début de la fin ? Et qui sont ces étranges George (Mahershala Ali) et Ruth (Myha’la) qui frappent à leur porte en pleine nuit ?

C’était mieux avant ?

Pas à pas, en prenant son temps, Sam Esmail parvient à construire un climat anxiogène fait de petits riens et de détails qui, une fois assemblés, suscitent un malaise tenace. La mise en scène sait se faire virtuose, jouer avec les plans-séquence et les prises de vues aériennes vertigineuses soit pour saisir en continuité une banalité apparente (la découverte de la maison par Amanda), soit pour collecter de spectaculaires morceaux de bravoure qui font brutalement basculer le film dans le genre catastrophe (ravivant le souvenir de quelques séquences mémorables empruntées à la série Lost, à Prédictions ou au cinéma de M. Night Shyamalan de manière plus générale). L’univers de Jordan Peele nous vient aussi à l’esprit. Et tandis que la nature reprend peu à peu ses droits (symbolisée par des cerfs qui s’obstinent à empiéter sur le territoire des humains), Esmail égrène tout ce que la civilisation porte en elle d’angoisses et de travers : dépendance addictive à la technologie, fracture sociale, racisme, crises géopolitiques, guerres, terrorisme, menace d’effondrement global… Sans doute le film aurait-il gagné à resserrer sa narration pour renforcer son efficacité (le sujet n’avait pas nécessairement besoin de se déployer pendant 2h20). Il eut également été préférable d’éviter certains monologues trop écrits pour sonner juste (Amanda qui discours sur sa propre misanthropie, George qui explique en détail les raisons possibles de la catastrophe qui s’abat sur eux) ainsi qu’une ou deux scènes disons embarrassantes (la « danse da la paix »). Il n’empêche que cet exercice de style reste fascinant et s’achève sur un épilogue aigre-doux qui utilise la série Friends à la fois comme vecteur nostalgique d’un passé heureux imaginaire et comme plaidoyer contre la dématérialisation – de la part d’un film Netflix, voilà qui ne manque pas d’ironie !

 

© Gilles Penso

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UN STUPÉFIANT NOËL (2023)

Éric Judor et Ragnar le Breton inversent leurs corps dans cette comédie aux gros sabots qui détourne les codes des contes de Noël…

UN STUPÉFIANT NOËL

 

2023 – FRANCE

 

Réalisé par Arthur Sanigou

 

Avec Eric Judor, Matthias Quiviger, Lison Daniel, Alex Lutz, Paul Deby, Jonas Dinal, Kim Higelin, Théodore Le Blanc, Catherine Hosmalin, François Vincentelli

 

THEMA CONTES

Réalisateur de sketches pour l’émission « Clique » et d’un téléfilm parodique pour Canal + (La Vengeance au triple galop), Arthur Sanigou se lance avec Un stupéfiant Noël dans une comédie déjantée conçue pour égayer les programmes de fin d’année sur la plateforme d’Amazon Prime. Le concept ? Faire partager le haut de l’affiche à un acteur comique populaire (Éric Judor) et à un humoriste/sportif apprenti-comédien (Matthias Quiviger plus connu sous son sobriquet de « Ragnar le Breton ») pour les plonger au cœur d’une aventure fantastique s’appuyant sur un concept saugrenu. Quiviger incarne Greg, un policier spécialisé dans les opérations musclées qui sacrifie sans cesse sa vie de famille à cause de son métier. Ce Noël encore, il va devoir laisser tomber sa petite fille pour une opération d’infiltration dans un gang de trafiquants de drogue. Facétieux, le Père Noël (Guy Lecluyse) décide alors d’intervenir en exauçant le vœu de la fillette : faire ressembler son père à Richard Silestone (Éric Judor), héros d’une série télévisée américaine sirupeuse et bourrée de clichés. Soudain, les deux personnages échangent leurs corps et se retrouvent chacun plongé dans l’univers de l’autre. Leur seul moyen d’entrer en contact est une montre talkie-walkie qui émet le même bruit que les communicateurs de Star Trek

L’effet comique principalement recherché dans ce Stupéfiant Noël est donc le décalage. Son principe même veut que deux protagonistes aux antipodes (le flic brutal dur à cuire et le père de famille gentiment niais) inversent leur rôle et vivent chacun la vie de l’autre. Par conséquent, les situations de « poisson hors de l’eau » s’accumulent abondamment : Judor qui prépare de la drogue en croyant être sollicité pour ses talents de pâtissier, Quiviger qui prend des cours de patinage artistique… Voilà pour le moteur principal du film. À l’unisson, les « vedettes invitées » jouent elles aussi ce jeu permanent du décalage, notamment Monsieur Poulpe en « gros bras » aussi maladroit que Pierre Richard, Alex Lutz en vieux milliardaire américain, Bruno Sanches en ancien militaire passablement dérangé ou Philippe Lacheau en assistant gaffeur du Père Noël.

Vis ma vie

Pour fonctionner pleinement, il aurait déjà fallu que le film puisse s’appuyer sur des performances d’acteur solides. Or si Éric Judor sait nous dérider avec son look improbable (moustache, grosse mèche et bronzage excessif) et son jeu puéril devenu une véritable marque de fabrique, Matthias Quiviger a bien du mal à faire exister son personnage. Car il ne suffit pas d’être un humoriste des réseaux sociaux spécialisé dans les paires de baffes pour être un comédien digne de ce nom. La mise en scène elle-même ne fait pas beaucoup d’éclats, jouant la carte prudente du fonctionnel, sauf peut-être au moment du climax qui, par la grâce d’un montage très habile, alterne une bataille mouvementée contre les trafiquants et une chorégraphie sur glace endiablée aux accents d’un morceau de hard rock. Le problème majeur du film reste son scénario pataud qui ne sait que faire de son postulat absurde et laisse donc traîner en longueur chaque scène supposément comique dans l’espoir d’atteindre le plus vite possible les 90 minutes réglementaires. Les dialogues sont médiocres, la caricature est le mot d’ordre général, bref, voilà clairement une fausse bonne idée qui aurait sans doute pu donner lieu à un sketch amusant mais certainement pas un long-métrage digne de ce nom.

 

© Gilles Penso

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J’ACCUSE ! (1938)

Abel Gance réalise un remake de son pamphlet antimilitariste de 1919 en laissant l’horreur surnaturelle envahir la réalité…

J’ACCUSE !

 

1938 – FRANCE

 

Réalisé par Abel Gance

 

Avec Victor Francen, Line Noro, Marie Lou, Jean-Max, Paul Amiot, Georges Saillard, Jean-Louis Barrault, Marcel Delaître, Renée Devillers, Romuald Joubé, André Nox

 

THEMA MORT

Abel Gance est un cinéaste perfectionniste, ce que son monumental Napoléon a prouvé au monde entier. Ainsi, après avoir réalisé J’accuse ! en 1919, il décide de refaire le film dans une version parlante pour pouvoir revenir en quelque sorte sur l’ouvrage et le perfectionner. L’ironie veut que la première mouture de cette fable violemment antimilitariste soit sortie sur les écrans au lendemain de la première guerre mondiale, et que son remake ait été réalisé un an avant que n’éclate la seconde. Le générique annonce immédiatement la couleur, positionnant le film comme une « fresque tragique des temps modernes vue et réalisée par Abel Gance », après avoir affirmé son objectif premier : « aider au maintien et à la sauvegarde de la paix. » L’une des premières images est déjà lourde de sens : le sang coule sur le corps d’une colombe morte. La guerre de 14-18 pétarade partout, mêlant les images de fiction et celles de la réalité en un cocktail troublant. Même pendant les moments de trêve, le cinéaste montre que le conflit continue à rugir sa soif de destruction, comme lors de ce montage parallèle surprenant où la chanson joyeuse de l’aubergiste Flo (Marie Lou) est rythmée par les tirs assourdissants des canons. Alors que tout le monde guette l’armistice avec impatience, une patrouille est tirée au sort pour une mission à l’issue de laquelle les chances de survie sont minimes. « Y’aura bientôt plus d’arbre pour faire des croix » se désespère l’un des poilus, aussi désemparé que ses camarades…

Lorsque sonne enfin le cessez le feu, l’euphorie cohabite avec une profonde tristesse. Car le nombre de soldats tombés au champ de bataille est colossal. La dernière patrouille envoyée en mission suicide est revenue les pieds devant, à l’exception de Jean Diaz (Victor Francen) qui s’en sort par miracle et revient à la vie civile. Il peut désormais reprendre ses recherches là où il les avait interrompues et permettre au drame de guerre de basculer dans le fantastique et la science-fiction. Car Jean est persuadé qu’il a trouvé un moyen scientifique imparable pour faire cesser définitivement toute guerre. Dit-il vrai, ou est-ce l’éclat d’obus fiché dans son crâne qui porte atteinte à son raisonnement ? Une nuit d’orage, dans une atmosphère sinistre digne d’un Frankenstein d’Universal, il semble basculer dans la folie en affirmant avec terreur qu’il a réussi. Mais réussi quoi ? Il faudra attendre le climax du film pour le savoir…

La mort de la guerre

Quand Diaz s’exclame, le regard fou, « j’accuse les hommes de ne pas avoir tiré la leçon du gigantesque cataclysme et d’attendre les bras croisés qu’il recommence », cette colère face à l’éternelle absurdité de l’humanité semble bien être celle d’Abel Gance lui-même, qui transpose son utopie, sa hargne et son désespoir chez ce protagoniste tourmenté, que Francen joue avec une emphase étourdissante. L’entendre répéter en hurlant « J’accuse ! » avec dans les yeux un écarquillement digne de celui de Bela Lugosi procure un malaise grandissant. Progressivement, le film se dévêt de son enveloppe hyperréaliste pour tendre vers la politique fiction puis vers l’horreur dans ce qu’elle a de plus surnaturel. Mais pour brouiller les pistes, Gance sollicite de véritables « gueules cassées » qui offrent à la morbide sarabande finale (ancêtre des visions cauchemardesques que concocteront George Romero et Lucio Fulci) une tangibilité extrêmement inconfortable. Malgré cette solution de la dernière chance imaginée par un savant pacifiste au bout du rouleau, le final reste empli de désespoir, laissant augurer que même face à l’abomination l’homme ne retiendra rien et continuera à répéter les mêmes erreurs. La réalité rattrapera d’ailleurs la fiction. Vingt mois après la sortie de J’accuse ! sur les écrans, l’Allemagne envahit la Pologne et déclenche la seconde guerre mondiale…

 

© Gilles Penso


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ON A TUÉ SUR LA LUNE (1989)

Brigitte Nielsen et Julian Sands mènent l’enquête dans ce thriller futuriste situé sur une base lunaire en pleine guerre froide…

MURDER BY THE MOON

 

1989 – GB / USA

 

Réalisé par Michael Lindsay-Hogg

 

Avec Brigitte Nielsen, Julian Sands, Gerald McRaney, Jane Lapotaire, Brian Cox, Alphonsia Emmanuel, Celia Imrie, David Yip, Michael Shannon, Stuart Milligan

 

THEMA FUTUR

Michael Lindsay-Hogg a réalisé de nombreux clips pour les Beatles et les Rolling Stones dans les années 60/70, mais aussi pour The Who, Neil Young, Simon and Garfunkel, Whitney Houston, Paul McCartney, Paul Simon ou Elton John. Notre homme connaît donc la musique, même si ce n’est pas sa mélomanie et ses accointances avec les groupes de pop-rock qui l’ont propulsé derrière la caméra de On a tué sur la Lune. Ce téléfilm produit pour le réseau CBS bénéficie surtout de son savoir-faire dans la fiction, puisqu’entre deux clips Lindsay-Hogg a également dirigé bon nombre d’épisodes de séries TV. Ce thriller de science-fiction aux grandes ambitions mais au budget limité est écrit par Carla Jean Wagner (une poignée de téléfilms à son actif et plus tard un épisode de la série Sheena). Il s’appelle d’abord Murder on the Moon (ce que les Français traduisent plutôt fidèlement par On a tué sur la Lune lors de sa première diffusion dans l’hexagone) avant d’être retitré Murder By the Moon (une nouvelle appellation qui supprime toute allusion science-fictionnelle et laisse plutôt imaginer un polar classique). Le titre alternatif choisi pour la distribution VHS en France est du même acabit : Lune de sang. Toujours est-il que ce petit film s’appuie beaucoup sur son casting qui en devient l’argument marketing majeur : la sculpturale Brigitte Nielsen, qui vient alors tout juste de se séparer de Sylvester Stallone, et le très charismatique Julian Sands, à l’affiche la même année du très sympathique Warlock.

Nous sommes en 2010. Après une guerre nucléaire, les Américains et les Soviétiques ont installé des avant-postes sur la Lune. Or une mort inexpliquée vient de survenir sur une base lunaire commerciale. Pour des raisons de juridiction, des représentants des deux nations vont devoir coopérer : l’agent de la CIA Maggie Bartok (Nielsen) et le major du KGB Stephan Gregorivitj Kirilenko (Sands). L’une carbure au whisky, l’autre à la vodka, et l’on se doute bien que les codes habituels du buddy movie vont pouvoir s’appliquer à cette enquête spatiale puisque ces deux représentants de l’ordre que tout oppose doivent accorder leurs violons malgré des méthodes radicalement opposées. Ce que tous deux découvrent va bien au-delà d’une mort accidentelle. C’est une véritable série de meurtres qu’ils mettent à jour, cachant une vérité que les autorités américaines et soviétiques aimeraient ne jamais voir révélée…

La face cachée

Si l’intrigue policière qui sous-tend ce téléfilm ne manque pas d’intérêt (le suspense est fort bien ficelé et la résolution franchement surprenante), son traitement et son adaptation aux normes de la science-fiction futuriste pâlissent par son manque de moyens. La mise en scène se laisse parfois aller à des embryons de stylisation, comme par exemple les très gros plans pendant les interrogatoires, mais elle reste la plupart du temps très fonctionnelle, autrement dit calibrée selon les standards TV habituels. Pour traiter les aventures d’hommes et de femmes sur une base lunaire futuriste, il fallait des décors et des effets visuels à la hauteur. Là aussi, le bât blesse. Les coursives aux portes hexagonales se répètent sans unité esthétique ou réaliste, la « découverte » de la planète Terre derrière une baie vitrée ressemble trop à une peinture. Quant aux maquettes employées pour simuler les véhicules lunaires et la station elle-même, elles dévoilent si facilement leur véritable échelle qu’elles en deviennent risibles (ce qui n’ôte rien à leur charme suranné, certes, mais édulcore sérieusement la crédibilité du film). Pour couronner le tout, l’idylle entre le major russe et l’agent américain n’a rien de vraiment convaincant. Il faut dire que le manque d’expressivité de Brigitte Nielsen ne joue pas en faveur de cette œuvrette finalement très anecdotique.

 

© Gilles Penso


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LE RENNE BLANC (1952)

Fleuron du cinéma fantastique finlandais, ce conte d’épouvante raconte la transformation d’une femme en créature assoiffée de sang…

VALKOINEN PEURA

 

1952 – FINLANDE

 

Réalisé par Erik Blomberg

 

Avec Mirjami Kuosmanen, Kalervo Nissilä, Åke Lindman, Arvo Lehesmaa, Jouni Tapiola, Tyyne Haarla, Pentti Irjala, Edvin, Kajanne, Kauko Laurikainen

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I VAMPIRES I MAMMIFÈRES

Directeur de la photographie en activité depuis le milieu des années 30, Erik Blomberg est au départ engagé pour signer les images du Renne blanc, un film d’épouvante reposant sur une légende folklorique lapone et nécessitant un savoir-faire technique bien particulier, dans la mesure où la grande majorité des prises de vues sera réalisée en extérieurs naturels finlandais. Mais le premier metteur en scène envisagé, Aarne Tarkas, doit se désister et Blomberg le remplace au pied levé, signant là son premier long-métrage en tant que réalisateur. Pleinement impliqué dans le projet, il en rédige aussi le scénario avec son épouse Mirjami Kuosmanen, qui jouera par ailleurs le rôle principal du film. Les cinq premières minutes du Renne blanc égrènent des panoramas de paysages hivernaux nocturnes tandis qu’un chant opératique envoûtant et un brin inquiétant résume en quelques vers la légende que le film s’apprête à nous raconter. Les paroles s’achèvent alors qu’un enfant vient de naître dans une tente rustique, sous le regard de ses parents. Puis soudain, c’est la rupture de ton : la musique est guillerette, les images éclatantes, le tout dans une ambiance presque disneyenne. Alors qu’ils participent joyeusement à une course de luges tirées par des rennes, Aslak (Kalervo Nissilä) et Pirita (Mirjami Kuosmanen) se déclarent leur flamme en se roulant dans la neige. C’est mignon tout plein, mais nous savons que le drame couve…

De fait, même si le petit nid douillet que se constituent Aslak et Pirita au cœur des neiges finlandaises semble idyllique, la jeune femme n’est pas pleinement satisfaite. Comment s’assurer que la passion conjugale sera complète, intense et sans fin ? Alors que son époux doit s’absenter quelques temps pour s’en aller chasser le renne ailleurs, Pirita est gagnée par la solitude et décide d’aller rendre visite au chamane local, Tsalkku-Nilla (Arvo Lehesmaa), qui prépare une potion et récite un sortilège tout en demandant à sa visiteuse de sacrifier la première créature vivante qu’elle rencontrera. Pirita verse donc le sang d’un jeune renne blanc qu’Aslak avait libéré mais le rituel tourne mal. Le chamane crie soudain le mot « sorcière » avec épouvante, tandis que notre épouse frustrée est désormais victime d’une terrible malédiction. Chaque soir de pleine lune, elle acquiert des pouvoirs surnaturels qui la dotent d’une inextinguible soif de sang humain et lui permettent de se métamorphoser en grand renne blanc sauvage… Malgré les apparences, Le Renne blanc n’est donc pas du tout un conte de Noël !

Le renne des neiges

Loin des codes dictés par les Universal Monsters en général et par Le Loup-garou en particulier, Erik Blomberg ne recourt jamais aux effets spéciaux pour visualiser les transformations de Pirita, utilisant le pouvoir de suggestion du montage, des raccords dans le mouvement ou d’idées visuelles toutes simples comme des traces de pas dans la neige qui changent progressivement de taille et de forme. Le renne lui-même n’a pas besoin de grand-chose pour nous persuader de son caractère surnaturel. La mise en scène se contente de saisir sa beauté altière, courant au ralenti dans la neige immaculée ou se découpant en contre-jour devant le ciel lapon, et l’imagination du spectateur fait le reste. Lorsque l’héroïne nous révèle frontalement son comportement monstrueux, arborant une dentition de vampire et un regard digne de Bela Lugosi, la lumière devient expressionniste, comme pour mieux conformer le film au genre horrifique classique. Pour autant, Le Renne blanc possède une singularité qui fait fi de toute comparaison. D’ailleurs, c’est souvent sans artifice que le fantastique est évoqué, comme dans cette scène d’église où tous les fidèles chantent à l’unisson, sauf Pirita dont le visage figé exhale une inquiétante étrangeté. On imagine sans mal les complexités logistiques d’un tel tournage dans ces vastes panoramas neigeux qui s’étendent à perte de vue, surtout lorsque d’impressionnants troupeaux de centaines d’animaux se déploient à l’écran, ou lorsque les acteurs doivent se déplacer à ski pour dévaler d’immenses dénivelés. Certains décors surréalistes – le cimetière des rennes où des bois desséchés émergent du sol blanc – et le traitement de la bande son – dans laquelle tous les dialogues sont post-synchronisés – accroissent encore le sentiment de bizarrerie que dégage ce film décidément hors norme.

 

 

© Gilles Penso


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ERREMENTARI, LE FORGERON ET LE DIABLE (2017)

En 1841, une jeune orpheline se réfugie dans la grotte sinistre d’un mystérieux forgeron dont on dit qu’il a passé un pacte avec le diable…

ERREMENTARI

 

2017 – ESPAGNE / FRANCE

 

Réalisé par Paul Urkijo

 

Avec Kandido Uranga, Eneko Sagardoy, Uma Bracaglia, Ramon J. Aguirre, Josean Bengoetxea, José Ramón Argoitia, Iñigo De la Iglesia, Gorka Aguinagalde

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Produit par Álex De la Iglesia, réalisateur ibérique de quelques pépites d’humour noir (Le Jour de la bête, Le Crime farpait), Errementari est le premier long métrage de Paul Urkijo, qui a reçu l’année de sa sortie le Prix du Public du 28e Festival du Cinéma Fantastique et de Terreur de Saint Sebastian. Complètement inscrit dans la tradition d’un cinéma fantastique espagnol qui a réussi à s’imposer avec quelques chefs-d’œuvre comme L’Échine du diable, Les Autres, [Rec] ou encore L’Orphelinat, le film offre son lot de créatures excentriques directement inspirées des bestiaires fascinants et parfois grotesques d’un Guillermo del Toro. Errementari partage d’ailleurs avec ses illustres grands frères un goût prononcé pour une colorimétrie affirmée, loin des grisâtres productions américaines aux tons désaturés. Cette signature esthétique parfaitement exécutée inonde chaque plan tout au long du métrage, permettant une immersion totale dans cette proposition si particulière. Très librement inspiré d’une légende folklorique, ce conte en langue basque relate les mésaventures de Usue, une jeune orpheline dont la mère s’est suicidée peu après sa naissance. Recueillie par un prêtre, la petite fille au tempérament bien trempé se heurte régulièrement à l’autorité de l’ecclésiaste en manquant volontairement les messes. Harcelée par les autres enfants du village, Usue n’a pour seul repère que sa poupée. Alors qu’un jour débarque un employé du gouvernement à la recherche de Patxi, le mystérieux forgeron reclus Usue, bousculée une fois de trop par des gamins cruels, va s’enfuir vers la forge maudite et faire une incroyable découverte…

Visuellement très réussi, Errementari épouse totalement son statut de conte macabre en baignant dans une ambiance sombre, à la photographie maîtrisée. Solidement réalisé par Paul Urkijo, le film offre quelques beaux moments, parfois entachés par des facilités scénaristiques et des clichés beaucoup trop récurrents dans ce genre cinématographique pour que le spectateur puisse encore passer outre. Ils ne sont en revanche pas légion et ne nuisent donc pas à l’expérience du film. Oscillant perpétuellement entre plusieurs tonalités, Errementari peine vraiment à trouver son rythme et son genre. De la légende dont il s’inspire, il a gardé le héros, Patxi, mais l’a ostensiblement dénué de ses principales caractéristiques, la perversion et la cruauté. Le forgeron dans cette itération est beaucoup moins sombre et bien plus héroïque. Le récit hésite donc souvent entre épouvante, comédie noire, horreur, sans toutefois réussir à convaincre dans chacun de ses genres, la faute à des partis-pris jamais totalement assumés.

Les diables par la queue

Là où le métrage, a contrario, se démarque, c’est dans sa représentation des démons et de l’Enfer, que l’on découvre mieux dans le dernier tiers. Paul Urkijo a très intelligemment opté pour des effets visuels pratiques et des maquillages extrêmement convaincants. Ses diables ont une apparence que l’on n’attendait pas dans un film de 2017 : rouges, avec des cornes, une longue queue et un trident, quasiment des gravures moyenâgeuses. Sitôt ce contact déroutant avec le démon passé, le récit part donc dans une autre direction que celle initiale : la relation entre le forgeron et la petite fille devient un conte, certes assez cruel, mais qui tranche avec le ton jusqu’ici plutôt réaliste de l’après-guerre civile et du quotidien d’une fillette mal-aimée. À partir de là, Errementari s’offre un peu plus d’humour et de légèreté avec ce démon burlesque, gesticulant et éructant sans cesse. Cependant, la noirceur n’est jamais loin, et le passé de Patxi, sombre et cruel, replonge le film dans un aspect plus sérieux. Jusqu’à l’hallucinante dernière partie en Enfer, certainement la plus réussie du film, qui vire au baroque et à l’outrance, rattrapant la légende, pour offrir un final diablement héroïque à son protagoniste. Émaillé par quelques thématiques intéressantes, comme le choix de Usue de partir en Enfer plutôt que de vivre avec des gens qui la méprisent, ou encore la rédemption du forgeron, Errementari souffre de quelques défauts mais est très généreux dans ses intentions et laisse un agréable sourire juste après le générique.

 

© Christophe Descouzères


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