LA NUIT FANTASTIQUE DES MORTS-VIVANTS (1980)

Une variante « olé olé » sur le mythe du zombie qui n’a rien à voir avec George Romero malgré son titre référentiel

LA NOTTI EROTICHE DEI MORTI VIVENTI

 

1980 – ITALIE

 

Réalisé par Joe d’Amato

 

Avec George Eastman, Laura Gemser, Dirce Funari, Mark Shannon, Lucia Ramirez

 

THEMA ZOMBIES

Spécialisé dans l’horreur qui éclabousse (Anthropophagous, Blue Holocaust) et le cinéma pornographique de bas étage (la série des Black Emanuelle), Joe d’Amato s’est mis en tête de mixer ses deux genres favoris, avec un sens du sensationnalisme et de la promotion hors pair. Le résultat de cet accouplement contre-nature est La Nuit fantastique des morts-vivants, une série Z chaotique qui fleure bon le n’importe quoi. Monté en dépit du bon sens, très mal éclairé, joué avec les pieds, mis en musique façon supermarché, ce monument du mauvais goût n’entretient évidemment aucun rapport avec l’œuvre de George Romero malgré un titre abusivement référentiel. Les protagonistes sont le marin Larry O’Hara (George Eastman, acteur fétiche de d’Amato et scénariste du chef d’œuvre ici présent sous le pseudonyme de Tom Salina), le promoteur américain John Wilson (Mark Shannon) et sa petite amie Luna (Laura Gemser, autre comédienne régulière du cinéaste) qui débarquent sur une île déserte des Caraïbes d’où surgissent bientôt des zombies en quête de chair humaine, encore enveloppés dans leurs suaires…

La première heure du film enchaîne les figures imposées du cinéma porno de la fin des années 70, ne s’interrompant que pour trois dialogues ineptes et deux scènes d’attaques de zombies qui tombent un peu comme des cheveux dans la soupe. Dans la première, un homme se lance dans une petite cérémonie occulte à base de bougies et de statuette, jusqu’à ce qu’un mort-vivant ne se jette sur lui. Dans la seconde, un médecin légiste est attaqué par un cadavre récalcitrant au visage grouillant d’asticots qui lui plante ses crocs dans la gorge. On retrouve là le sens de la finesse de ce bon vieux Joe d’Amato. Le reste du film vaut son pesant d’ennui et de monotonie. Entre deux scènes de fesses, les héros n’en finissent plus de faire des allers-retours en zodiac entre leur voilier et l’île, les zombies en suaire apparaissent timidement au bon vouloir du scénario, un chat noir miaule férocement en gros plan d’une manière lourdement répétitive…

Gâterie sanglante

Vers la fin du métrage, le promoteur est très mollement agressé dans une cabane par les cadavres ambulants. Il en décapite un, dont la tête encore vivace mord avec voracité ses mollets, puis vient se réfugier dans les bras d’une belle inconnue qui lui propose une petite gâterie… et finit par l’émasculer d’un bon coup de dents ! Tout finit par un interminable jeu de cache-cache sur la plage entre le couple survivant et les morts-vivants, jusqu’à ce que l’immolation de la statuette maudite ne mette fin au cauchemar. Pour fêter ça, nos héros copulent béatement au bord de la mer. Mais l’épilogue nous apprend que tout ceci n’était que l’affabulation d’un fou enfermé dans un hôpital psychiatrique… Bref, cette fort dispensable Nuit fantastique des morts-vivants est un joyeux fourre-tout qui n’apporte rien à l’érotisme exotique ni au mythe des zombies. Au hasard des distributions et des ressorties, le film connut des titres aussi variés que Demonia, Le Notti erotiche, Sexy Night of the Living Dead, La Notte Degli Zombies ou encore La Nuit érotique des morts-vivants.

 

© Gilles Penso

AELITA (1924)

Le premier film de science-fiction russe est un space opera extrêmement ambitieux qui nous transporte sur la planète Mars

AELITA

 

1924 – URSS

 

Réalisé par Yakob Protozanov

 

Avec Yuliya Solntseva, Igor Ilynsky, Nikolaï Tsereteli, Nikolaï Batalov, Vera Orlova, Valentina Kuindzhi, Pavel Pol

 

THEMA SPACE OPERA I EXTRA-TERRESTRES

Fort prolifique cinéaste depuis 1909, Yacob Protozanov s’était jusqu’alors illustré dans des dizaines de fresques historiques et autres épopées à grand spectacle. Mais avec Aelita, très libre adaptation d’un texte d’Alexis Tolstoï, il réalisait une double première, cette œuvre atypique étant considérée comme le premier film de science-fiction russe, mais aussi comme la plus grosse production cinématographique jamais mise en place dans une nation encore très marquée par la Révolution d’Octobre. Aelita est le nom de la jeune femme qui règne sur la planète Mars. Très joliment apprêtée dans une robe échancrée qu’on croirait issue du Cléopâtre de 1917, elle ne possède aucun réel pouvoir décisionnel sur son peuple, ses ministres se chargeant de gouverner à sa place. Alors, pour tromper son ennui, elle s’en remet à Gor, le gardien de l’énergie, et à sa machine qui permet d’observer la vie sur les autres planètes. Elle découvre ainsi la Terre et l’ingénieur Los, dont le charme taciturne ne l’indiffère guère. Et au cours d’une savoureuse séquence, elle apprend même ce qu’est un baiser, soucieuse d’expérimenter sur le champ cette découverte avec un Gor moyennement enthousiaste.

Mais en réalité, Aelita et sa planète sont le fruit de l’imagination de Los, qui rêve de construire une fusée pour explorer le cosmos, et vit dans la tourmente d’une Russie mal remise de sa révolution. La précarité est devenue le lot quotidien, le marché noir règne, la misère et l’insécurité menacent tout un chacun. Au sein de cette période trouble, Los est pris d’un accès de fureur et assassine son épouse qu’il soupçonne d’infidélité. Recherché par la police, il se réfugie à nouveau dans ses rêves et quitte la Terre à bord de sa fusée, en compagnie de son co-pilote Gussev et d’un passager clandestin indésirable : Kravtstov, chargé de le mener en prison pour son crime. Sur Mars, Los découvre Aelita et tombe amoureux d’elle, tandis que Gussev se laisse conquérir par les charmes de sa suivante. Mais nos cosmonautes découvrent aussi un monde inégal, où les ouvriers, déshumanisés, vivent dans les sous-sols, leur visage dissimulé sous un casque cubique, tandis que les nantis, répondant au doux nom d’« aînés », se prélassent à la surface, tels les dieux de l’Olympe. Poussée par les humains, Aelita finira par prendre part à la révolte ouvrière et renversera le parti martien. 

Metropolis dans l’espace

Le film de Protozanov annonce ainsi les thématiques de Metropolis et se sert lui aussi du prétexte science-fictionnel pour symboliser la lutte des classes. Le contexte historique bien réel dans lequel se débattent les protagonistes humains contraste singulièrement avec les visions oniriques d’une planète Mars aux designs pour le moins frappants. Les décors vastes et épurés épousent d’élégantes formes géométriques, les costumes sont extrêmement stylisés (avec une mention spéciale pour les gardes aux allures de robots cubistes), la beauté et la pureté s’y étalent avec une arrogante froideur. Et il est tout à fait probable que ces visions futuristes très « années folles » aient largement inspiré le fameux Flash Gordon de 1939. Le succès local d’Aelita fut colossal, à tel point que le prénom féminin de la jeune reine martienne devint rapidement l’un des préférés des parents russes.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

FEAR STREET PARTIE 1: 1994 (2021)

Le premier volet d’une trilogie horrifique inspirée d’une série de romans de R.L. Stine, le créateur de la franchise « Chair de poule »

FEAR STREET PART ONE: 1994

 

2021 – USA

 

Réalisé par Leigh Janiak

 

Avec Kiana Madeira, Olivia Scott Welch, Benjamin Flores Jr, Julia Rehwald, Fred Hechinger, Ashley Zukerman, Darrell Britt-Gibson, Maya Hawke, Jordana Spiro

 

THEMA TUEURS I SORCELLERIE ET MAGIE I SAGA FEAR STREET

Père de la saga littéraire « Chair de poule », l’écrivain R.L. Stine est aussi auteur d’une série de romans d’horreur pour adolescents, « Fear Street », dont le premier tome publié en 1989 lança une saga protéiforme riche d’une cinquantaine de volumes. L’idée de porter cet univers à l’écran germa logiquement à Hollywood jusqu’à ce que le projet atterrisse finalement entre les mains de la scénariste et réalisatrice Leigh Janiak, signataire du thriller d’épouvante Honeymoon et de quelques épisodes de la série Scream. Le principe ne consiste pas à adapter un livre en particulier mais plutôt à capturer l’univers décrit par Stine à travers des intrigues originales réparties sur trois longs-métrages. Fear Street est en effet pensé comme une trilogie, chaque volet se déroulant à une époque différente. Les trois films sont donc tournés dans la foulée, entre mars et septembre 2019, pour une sortie en salles étalée sur trois mois. Covid oblige, c’est Netflix qui aura finalement récupéré les droits de diffusion. À la réflexion, ce n’est pas plus mal. Ce triptyque semble en effet parfaitement formaté pour la politique de cette plateforme de diffusion, tant dans la forme (aucune réelle vision de metteur en scène mais une mise en forme dynamique et immédiatement attrayante) que dans le fond (des personnages exprimant une diversité ostensible à défaut d’être subtile). En définitive, Fear Street se prête bien mieux aux petits écrans qu’aux salles obscures, sa patine cinématographique masquant une réalisation somme toute très télévisuelle.

Comme son titre l’indique, l’action de ce premier volet se situe au milieu des années 90. Nous sommes dans la petite ville de Shadyside, dans l’Ohio, connue pour les nombreux faits divers sordides ayant ensanglanté ses rues depuis le 17ème siècle. La légende raconte qu’une sorcière nommée Sarah Fier jeta une malédiction sur la bourgade, réveillant régulièrement l’instinct meurtrier d’habitants mués subitement en assassins psychopathes. Or un nouveau massacre vient d’être signalé dans une galerie marchande de la ville. Si le jeune Josh est fasciné par cette histoire de malédiction, sa sœur aînée Deena n’y croit pas. Cette dernière est surtout préoccupée par sa rupture récente avec sa petite-amie Samantha, partie se réfugier dans les bras d’un des garçons du lycée. Mais bientôt Deena, Samantha, Josh et deux de leurs amis sont pris en chasse par trois tueurs terrifiants que rien ne semble pouvoir arrêter. La police s’avérant incapable de les stopper, nos adolescents vont devoir compter les uns sur les autres pour survivre…

En équilibre entre l’horreur et la comédie

Dès les premières minutes de Fear Street partie 1, l’influence de Scream saute aux yeux : les situations, les cadrages, les effets sonores et même le costume du tueur nous renvoient au slasher de Wes Craven. Étant donné que ce dernier était lui-même directement influencé par le Halloween de John Carpenter, il nous semble avoir affaire à la photocopie d’une photocopie ! Ce sentiment est accentué par l’accumulation de clins d’œil et de citations destinés aux fans (Poltergeist, Les Dents de la mer, Les Maîtres de l’univers), par des « jump scares » un peu facile (au bout du dixième effet de sursaut, nos sens sont fatalement émoussés) et par des mécanismes narratifs tellement tirés par les cheveux que les scénaristes sont obligés de nous expliquer régulièrement les règles du jeu à travers des tartines de dialogues explicatifs. Pour tempérer un peu ce ressenti, il faut reconnaître que le film est efficace, que les rebondissements inattendus abondent (la scène de l’hôpital en est un bon exemple) et que les séquences de meurtres ne lésinent pas avec la violence graphique. Fear Street s’efforce ainsi de trouver – sans toujours y parvenir – le juste équilibre entre la comédie adolescente et l’horreur brutale. D’où cette bande son un peu maladroite qui enchaîne les bouts de chanson les uns derrière les autres comme si le superviseur musical passait son temps à zapper, ce qui laisse peu de place aux compositeurs Marco Beltrami et Marcus Trumpp pour s’exprimer. L’ombre de Scream finit par s’atténuer progressivement lorsque l’intrigue dépasse le schéma classique du « psycho killer » pour emprunter une voie surnaturelle qui n’est pas sans évoquer l’univers de Stephen King. Le final, très ouvert, invite logiquement les spectateurs à visionner le second opus, situé quant à lui à la fin des années 70.

 

© Gilles Penso

 

Complétez votre collection


Partagez cet article

COMMENT JE SUIS DEVENU SUPER-HÉROS (2020)

Dans un monde où les super-pouvoirs font partie de notre quotidien, un policier enquête sur une étrange drogue aux effets destructeurs…

COMMENT JE SUIS DEVENU SUPER-HÉROS

 

2020 – FRANCE

 

Réalisé par Douglas Attal

 

Avec Pio Marmaï, Leïla Bekhti, Benoît Poelvoorde, Vimala Pons, Swann Arlaud, Clovis Cornillac, Gilles Cohen, Léonie Souchaud, Camille Japy

 

THEMA SUPER-HÉROS

En découvrant le roman « Comment je suis devenu super-héros » de Gérald Bronner, paru en 2007, Douglas Attal a un coup de cœur. Réalisateur de courts-métrages (Santa Closed, Soulwash) et comédien (Radiostars, Fonzy, La prochaine fois je viserai le cœur), le fils du producteur Alain Attal est convaincu que ce récit de justiciers aux pouvoirs surhumains serait le support idéal de son premier long-métrage. L’ambition est forte, d’autant que le genre est phagocyté par les grands studios hollywoodiens. Est-il possible de s’attaquer aux super-héros en France sans pâlir de la comparaison avec la déferlante Marvel et DC ? Attal pense que oui, à condition de ne pas chercher à lutter dans la même catégorie. Avec comme sources d’inspiration majeures Watchmen de Zack Snyder et surtout Incassable de M. Night Shyamalan, le jeune cinéaste entend bien inscrire son récit dans un cadre réaliste et familier. D’où la délocalisation des péripéties du roman, situées aux États-Unis, au profit d’une intrigue se déroulant en plein Paris. D’où aussi le choix étonnant de comédiens hétéroclites ancrés dans un cinéma francophone à priori très éloigné du genre fantastique. Car Douglas Attal souhaite prendre les spectateurs par surprise en laissant jaillir le surnaturel au beau milieu de notre quotidien.

Nous sommes donc dans un monde parallèle où les êtres humains doués de pouvoirs surnaturels n’étonnent plus personne. Certains d’entre eux s’étaient d’ailleurs jadis réunis en équipe pour lutter contre le mal. Mais ce petit groupe de super-héros est désormais dissous, ce qui n’empêche pas les super-pouvoirs de continuer à se déployer un peu partout, souvent de manière héréditaire. Dans cet univers alternatif qui ressemble comme deux gouttes d’eau au nôtre, Pio Marmaï incarne le lieutenant de police Moreau, un homme désabusé qui se traîne d’enquête en enquête et qu’on affuble d’une co-équipière venue tout droit de la brigade financière (Vilama Pons). Tous deux se retrouvent bientôt au milieu d’une affaire liée à un trafic de drogue d’un genre particulier. La substance qui circule illégalement permet en effet à ceux qui l’absorbent de posséder momentanément des super-pouvoirs incendiaires. Pour remonter cette filière, Moreau sollicite l’aide de deux anciens super-héros, Monté Carlo (Benoît Poelvoorde) et Callista (Leïla Bekhti)…

French Heroes

Le pari était risqué. Au mieux, Douglas Attal se lançait dans une parodie franchouillarde héritée du Superdupont de Gotlib et Loeb. Au pire, la tentative ressemblait à une version low-cost d’un film Marvel. Mais Comment je suis devenu super-héros arpente une autre voie en s’appuyant sur un savoir-faire incontestable du cinéma français : le polar urbain. Ce sont donc les codes du film policier qu’emprunte prioritairement le film, l’élément science-fictionnel s’y insérant avec naturalisme sans jamais ôter aux personnages leur caractère simple, banal et terre-à-terre. C’est là que le film fait mouche. D’autant que, malgré ce que pourrait laisser entendre le titre, la tonalité n’est pas du tout postmoderne. Aucun clin d’œil référentiel à l’univers des comic books ne vient s’insérer dans les dialogues, aucun discours méta ne s’impose aux spectateurs. Le sujet est ici assumé au premier degré et le concept est mené jusqu’au bout : nous sommes dans un monde réaliste où une frange de la population a des pouvoirs surnaturels. Bien sûr, Comment je suis devenu super-héros est à des années-lumière de Watchmen ou de la série The Boys, l’autre grande référence en matière d’approche réaliste du mythe des super-héros, et quelques maladresses jalonnent le film (des ellipses abruptes dans la narration, une bande originale balourde qui s’achève sur une chanson finale embarrassante). Mais l’initiative est très réjouissante, Pio Marmaï joue avec beaucoup de justesse (comme toujours), Benoît Poelvoorde nous surprend dans un rôle – une fois n’est pas coutume – en demi-mesure et les effets visuels conçus par l’équipe de Mikros Image sont impeccables. Sans cesse repoussée à cause le crise sanitaire, la sortie du film en salles aura finalement été annulée pour une diffusion directe sur Netflix en juillet 2021. Si le succès est au rendez-vous, une séquelle sera très certainement mise en chantier, ce que laisse imaginer sans ambiguïté la fin très ouverte du film.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

NIGHTMARE CINEMA (2018)

Un film à sketches co-réalisé par cinq cinéastes aux styles, aux univers et aux origines radicalement différents…

NIGHTMARE CINEMA

 

2018 – USA

 

Réalisé par Alejandro Brugués, Joe Dante, Mick Garris, Ryûhei Kitamura, David Slade

 

Avec Mickey Rourke, Sarah Elizabeth Withers, Faly Rakotohavana, Maurice Benard, Elizabeth Reaser, Zarah Mahler, Richard Chamberlain

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I EXTRA-TERRESTRES I MÉDECINE EN FOLIE I TUEURS I ENFANTS I MONDES PARALLÈLES I DIABLE ET DÉMONS I FANTÔMES I ARAIGNÉES

A mi-chemin entre les productions Amicus des années 70, Les Contes de la crypte et Creepshow, Nightmare Cinema s’intéresse à cinq personnes qui ne se connaissent pas et entrent à tour de rôle dans un étrange cinéma apparemment désert. Chacune d’entre elles se retrouve confrontée sur grand écran à sa propre mort. C’est l’occasion pour cinq cinéastes aux personnalités et aux styles bien marqués d’offrir aux spectateurs une anthologie de courts films d’horreur au cours desquels tous les excès sont permis, le sang y coulant à flot sans la moindre retenue. « Il a fallu douze ans pour concrétiser ce film », nous raconte son producteur et initiateur Mick Garris. « Mon idée initiale était de lancer une nouvelle version de Masters of Horror, mais en sollicitant cette fois-ci des réalisateurs venus du monde entier. Je voulais au départ que chaque épisode soit tourné dans un pays différent, en fonction des metteurs en scène sélectionnés. Mais cette idée s’est avérée très compliquée à concrétiser. Je me suis alors rabattu non pas sur une série mais sur plusieurs longs-métrages appartenant à une nouvelle franchise baptisée Nightmare Cinema. Nous en aurions tourné un par an. Mais ce concept s’est lui aussi avéré trop ambitieux. J’ai donc envisagé la solution qui semblait la plus faisable : un film à sketches. » (1) Une des idées premières de Garris est cependant conservée : réunir des réalisateurs de nationalités différentes, en l’occurrence un Japonais (Ryuhei Kitamura), un Cubain (Alejandro Brugués), un Anglais (David Slade) et deux Américains (Joe Dante et Garris lui-même).

Chacun des sketches porte indubitablement l’empreinte de son metteur en scène et explore un sous-genre bien particulier de l’horreur. « The Thing in the Woods », le segment réalisé par Alejandro Brugués (Juan of the Dead, ABC of Death 2), prend ainsi les allures d’une parodie de slasher des années 80 (on se croirait presque dans La Cité de la peur !) pour virer à la science-fiction débridée. Des jeunes gens y sont confrontés en pleine forêt à un tueur redoutable, habillé comme un soudeur, qui les massacre et les réduit en cendres. Mais les apparences sont trompeuses. Dirigé par le légendaire Joe Dante, « Mirare » donne quant à lui la vedette à Richard Chamberlain dans le rôle d’un chirurgien esthétique pratiquant une intervention qui vire au cauchemar organique, au sein d’une sorte d’épisode horrifique de La Quatrième dimension. Le troisième récit, « Mashit », est mis en scène par Ryuhei Kitamura (Versus, Godzilla Final Wars, Midnight Meat Train), qui revisite L’Exorciste dans une institution catholique où tous les enfants sont possédés par une entité diabolique, se transforment en monstres et participent à un délirant massacre gorgé de sang, sous le regard médusé d’un prêtre et d’une nonne épargnés par le fléau. « This Way to Egress », de son côté, conte la plongée progressive dans la folie d’une mère de famille aux yeux de laquelle le monde et ses habitants s’altèrent progressivement, sous la caméra très inspirée de David Slade (Hard Candy, 30 jours de nuit). C’est sans conteste le plus effrayant des cinq sketches, quelque part à mi-chemin entre les récits d’H.P. Lovecraft et les scènes de terreur viscérales de L’Échelle de Jacob.

Mickey Rourke en gardien de la crypte

Quant à Mick Garris, il réalise le dernier segment, « Death », un troublant cocktail de peur et d’émotion qui semble s’inspirer des univers de Stephen King. Ce récit – le plus long des cinq – raconte les tourments d’un adolescent hanté par le fantôme de sa mère et menacé par un tueur impitoyable. Pour unifier tous ces sketches qu’aucun fil conducteur ne relie, Garris a l’idée de séquences de liaisons qu’il réalise lui-même. Le spectateur a la surprise d’y retrouver Mickey Rourke, sorte de « gardien de la crypte » énigmatique et cynique qui hante un sinistre cinéma. « Avoir un acteur de ce calibre dans notre film, nominé aux Oscars et vainqueur du Golden Globe, ça ne pouvait pas faire de mal ! », avoue Garris. « J’étais un peu effrayé à l’idée de diriger Mickey Rourke, je dois bien l’avouer. Mais nous nous sommes entendus à merveille. Il n’est pas le genre de comédien à qui vous donnez beaucoup d’indications. Vous lui expliquez la situation, vous le laissez faire, et ce qu’il vous donne est généralement parfait. » (2) Certes, un tel film à sketches est souvent inégal, mais comment ne pas saluer une aussi réjouissante initiative ? D’autant qu’un amour perceptible du genre transparaît derrière chacun des segments. Nightmare Cinema est d’ailleurs dédié à Tobe Hooper, Wes Craven et George Romero.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2018

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

LES MONSTRES DE L’ÎLE EN FEU (1960)

Un tyrannosaure, un brontosaure et un homme des cavernes se réveillent soudain sur une île isolée des Tropiques…

DINOSAURUS

 

1960 – USA

 

Réalisé par Irwin S. Yeaworth Jr.

 

Avec Ward Ramsey, Paul Lukather, Kristina Hanson, Alan Roberts, Fred Engelberg, Luci Blaine, Jack Younger, Wayne C. Treadway, Howard Dayton, James Logan, Gregg Martell

 

THEMA DINOSAURES

Jack Harris, producteur du fameux Blob avec Steve McQueen, décide de se lancer deux ans plus tard dans une aventure préhistorique. Résultat : Dinosaurus, traduit en France par Les Monstres de l’île en Feu, un titre absurde qui laisse à supposer que certains distributeurs ne voient pas les films dont ils sont censés assurer la promotion (il y aura la variante Monstre de l’île en feu pour la sortie du film en VHS). Le scénario de Dinosaurus laisse perplexe. Qu’on en juge : alors qu’il construit un port dans une île isolée des Tropiques, l’ingénieur américain Bart Thompson fait sauter une couche de terrain antédiluvienne, ramenant des fonds sous-marins un brontosaure, un tyrannosaure et un homme préhistorique dont les corps ont pu se conserver grâce à l’hibernation provoquée par des gaz comprimés. Les trois êtres se raniment au milieu de la nuit de leur découverte. L’homme des cavernes déambule bientôt à travers les habitations de l’île, intrigué par la civilisation. Le brontosaure, pacifique végétarien, est attendri par un petit garçon joueur. Quant au redoutable tyrannosaure, il sème la panique dans la région, écrasant un autobus. Inévitablement, les deux dinosaures finissent par s’affronter…

Dinosaurus s’adresse à un jeune public, ce qui explique en partie – sans l’excuser pour autant – son scénario particulièrement incohérent, frôlant dangereusement la niaiserie. Mais ce sont finalement les dinosaures qui déçoivent le plus. Les deux sauriens géants sont construits par le grand Marcel Delgado, créateur des magnifiques dinosaures de King Kong, mais comme c’était déjà le cas dans The Beast of Hollow Mountain, l’absence du chef animateur Willis O’Brien semble cruellement faire défaut. Du coup, le brontosaure et le tyrannosaure, grossièrement sculptés, s’apparentent plus à des jouets caoutchouteux qu’à des reptiles préhistoriques.

À cheval sur le brontosaure

Parmi les détails anatomiquement étranges, on note par exemple que le T-Rex se sert de ses bras pour porter ses victimes. D’autre part, le responsable de l’animation, Herb Johnson, ne crée que des mouvements très sommaires, sous la supervision de deux vétérans pourtant hautement qualifiés, Wah Chang et Gene Warren (Tom Pouce, Les Amours enchantées, La Machine à explorer le temps). On en vient presque à se demander si des acteurs déguisés n’auraient pas été plus vraisemblables. Malgré tout, certaines séquences clefs de ce Dinosaurus resteront dans les mémoires, et pas seulement par les amateurs de kitsch ou d’humour involontaire. On se souviendra notamment du petit garçon à cheval sur le brontosaure, des réactions de l’homme des cavernes face au mobilier moderne, ou encore de l’affrontement final entre le tyrannosaure et la pelleteuse mécanique qui inspirera le climax de The Crater Lake Monster, de Carnosaur, et peut-être même d’Aliens. Ces images valent surtout le détour si le film est visionné dans son format original, c’est-à-dire en Cinemascope.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

I AM NOT A SERIAL KILLER (2016)

Un adolescent qui travaille dans une morgue avec sa famille se demande s’il n’est pas en train de se transformer en tueur psychopathe…

I AM NOT A SERIAL KILLER

 

2016 – GB / IRLANDE

 

Réalisé par Billy O’Brien

 

Avec Christopher Lloyd, Max Records, Laura Fraser, Tim Russell, Christina Baldwin, Karl Geary, Lucy Lawton

 

THEMA TUEURS I DIABLE ET DÉMONS

Dix ans après Isolation, Billy O’Brien est de retour avec ce très étonnant I am not a Serial Killer adapté d’un roman de Dan Wells. Et force est de reconnaître que notre homme n’a rien perdu de son mordant ni de sa sensibilité. Entretemps, il aura concédé à réaliser un film fantastique pour SyFy Channel, Ferocious Planet, et de remplacer à la dernière minute le metteur en scène du film de science-fiction Scintilla. Ces travaux de commande lui permirent de ne pas perdre la main et surtout de préparer une œuvre plus personnelle, en l’occurrence I am not a Serial Killer. Fasciné par le roman homonyme de Dan Wells que lui soumet un producteur londonien, il contacte l’auteur qui lui avoue lui-même être un grand amateur d’Isolation. Les deux hommes étaient faits pour s’entendre ! Pour autant, O’Brien souhaite faire subir au livre quelques infidélités pour mieux conformer le récit à un traitement cinématographique. Ces changements concernent principalement le point de vue de la narrayion et le dernier acte. Wells n’est pas certain d’apprécier la démarche, et se ravisera finalement en voyant le résultat à l’écran. « Pour un film, ça fonctionne mieux », avouera-t-il au réalisateur.

Cette chronique intimiste s’intéresse à John Cleaver, un jeune homme qui travaille avec sa mère et sa tante dans une maison mortuaire et qui craint d’être saisi de pulsions susceptibles de le transformer en tueur en série. Avec l’aide d’un psychologue, il se fixe une série de règles destinées à entraver un comportement sociopathe. Mais un vrai serial killer sévit bientôt dans la petite ville. Notre héros s’intéresse à lui, le démasque, le suit de près, et finit par découvrir son incroyable secret. La mise en scène d’O’Brien étant extrêmement naturaliste et intuitive, l’intrusion du fantastique dans ce cadre familier et rassurant n’en est que plus surprenante. « Mon directeur de la photographie Robbie Ryan, avec qui j’étais à l’école et qui avait déjà éclairé Isolation, a une approche très naturaliste, ce qui contribue beaucoup à la patine réaliste du film », explique le réalisateur. « Et bien sûr, il y a la performance de Max Records. Il était tout simplement parfait. Il n’a que 17 ans et il porte la plus grande partie du film sur ses épaules. » (1)

Un tueur peut en cacher un autre

La double présence de Max Records et Christopher Lloyd aide en effet beaucoup à l’efficacité du film, le premier en jeune héros tourmenté, le second en vieux voisin qui cache bien son jeu. « La prestation de Christopher Lloyd dans Vol au-dessus d’un nid de coucou reste inégalée », dit O’Brien. « La manière très particulière qu’il a de jouer avec son corps et son visage dote son personnage d’une étrangeté subtile que je trouvais idéale pour le rôle. Dans le film, il joue un homme a priori sobre et taciturne, loin des personnages exubérants qu’on lui connaît, et il a beaucoup apprécié ce contre-emploi. » (2) A la fois attachant, drôle et effrayant, Lloyd s’éloigne en effet du Doc Brown de Retour vers le futur qui lui colle tant à la peau pour nous emmener sur un terrain totalement inattendu. Et c’est justement parce que Lloyd est un comédien naturellement sympathique et familier aux yeux du spectateur que les évolutions du scénario n’en sont que plus surpenantes. Car de manière imprévisible, le film de tueur en série se laisse peu à peu contaminer par le fantastique pur. Il y a en effet une créature dans le film, remettant en perspective tout ce que nous pensions comprendre ou savoir. Sans doute apparaît-elle de manière trop explicite pendant le climax, le maigre budget à la disposition du réalisateur ne lui permettant pas de faire des merveilles, même si l’on apprécie l’emploi d’une marionnette animatronique « à l’ancienne » plutôt que des images de synthèses plus « convenues ». Il faut cependant beaucoup de suspension d’incrédulité pour accepter cet ultime revirement. I Am Not a Serial Killer aurait mérité des effets spéciaux plus performants pour son grand final, et aurait probablement gagné à resserrer un peu sa narration. Mais la spontanéité de la mise en scène d’O’Brien et son refus de sacrifier aux canons hollywoodiens habituels sont franchement appréciables.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2016

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

UNE VIE MOINS ORDINAIRE (1997)

Danny Boyle réunit un casting quatre étoiles pour cette histoire exubérante d’anges venus du ciel pour unir un couple de force

A LIFE LESS ORDINARY

 

1997 – GB / USA

 

Réalisé par Danny Boyle

 

Avec Ewan McGregor, Cameron Diaz, Ian Holm, Holly Hunter, Delroy Lindo, Stanely Tucci, Dan Hedaya, Tony Shalhoub

 

THEMA DIEU, LES ANGES ET LA BIBLE

Après Petits meurtres entre amis et Trainspotting, Danny Boyle et son acteur fétiche Ewan McGregor s’attaquent à un nouveau mélange des genres avec cette Vie moins ordinaire qui s’efforce de mixer comédie romantique, conte fantastique et polar musclé. Tout commence dans le décor surexposé d’une espèce d’administration où chaque employé est tout de blanc vêtu. Nous sommes au Ciel, et Dieu a confié à l’ange Gabriel (Dan Hedaya) la mission d’unir un homme et une femme que tout sépare. O’Reilly et Jackson, deux anges aux méthodes expéditives incarnés par Holly Hunter et Delroy Lindo, sont donc chargés de prendre les choses en main. En cas d’échec, ils seront condamnés à rester en exil sur Terre. Autant dire que la pression est grande, d’autant que l’affaire semble loin d’être gagnée. Robert, l’homme qui est visé (Ewan McGregor) est un agent d’entretien qui rêve de devenir écrivain et qui est renvoyé du jour au lendemain pour être remplacé par un robot. Furieux, il se rend chez son irascible patron (Ian Holm) et, en désespoir de cause, kidnappe sa fille Celine (Cameron Diaz), une oisive exubérante mariée à un dentiste riche et ennuyeux (Stanley Tucci) qui, pour la distraire, accepte de poser une pomme sur sa tête tandis qu’elle joue à Guillaume Tell avec un pistolet.

Bien peu doué pour proférer correctement des menaces téléphoniques et des demandes de rançon, Robert finit par amuser son otage, à tel point que leur relation prend une tournure absurde. « C’est tout ce que je suis pour toi ? Ton dernier kidnappeur en date ? Un accessoire de mode ? » assènera-t-il à une Celine plus prompte à prendre les choses en main que lui. Pour jeter ces deux êtres l’un dans les bras de l’autre, nos deux anges mercenaires vont tester les stratagèmes les plus excentriques, mais rien ne semble fonctionner… L’argument d’Une vie moins ordinaire est donc des plus plaisants, et le ton dérisoire du film, souvent à la limite du cartoon, a tout pour séduire. D’autant que ces deux anges maniant des armes à feu, provoquant des carambolages et effectuant d’aberrantes cascades nous changent des habituels chérubins doucereux et moralisateurs.

Anges ou démons ?

Mais à force de vouloir autant amalgamer les styles, les genres et les influences, Danny Boyle se retrouve avec un film patchwork qui semble ne pas trop savoir où il va et s’emmêle un peu les pinceaux. L’intérêt du public s’émousse donc un peu face à ce spectacle inégal, et c’est d’autant plus dommage que les acteurs sont pétillants et que de nombreuses scènes de comédie pure font souvent mouche. Parmi les trouvailles visuelles du film, on se souviendra de ces visions colorées du cœur de notre héros, ou encore du générique de fin, qui raconte l’épilogue sous forme d’un formidable film d’animation en pâte à modeler signé Mike Mort, le créateur de la burlesque série animée Gogs. Une Vie moins ordinaire ne fut guère le succès escompté par Danny Boyle et son producteur Alex MacDonald, et n’arriva pas à la cheville de leurs deux films précédents en matière de box-office et d’accueil critique. Cinq ans plus tard, le cinéaste s’essaiera à nouveau au genre fantastique avec le remarquable 28 jours plus tard.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

MANHUNT (2008)

Héritier de Tobe Hooper et John Boorman, ce survival norvégien compense ses airs de déjà-vu par une brutalité sans concession…

ROVDYR

 

2008 – NORVÈGE

 

Réalisé par Patrik Syversen

 

Avec Henriette Bruusgaard, JØrn-BjØrn Fuller Gee, Lasse Valdal, Nini Bull Robsahm

 

THEMA TUEURS

Manhunt doit énormément à Délivrance et Massacre à la tronçonneuse. Le réalisateur norvégien Patrik Syversen ne s’en cache pas, situant même son intrigue en 1974 et prenant pour protagonistes quatre amis partis en van pour un week-end de détente dans les bois. A vrai dire, la détente n’est pas exactement à l’ordre du jour, et des tensions commencent même à se faire sentir entre Roger, sa fiancée Camilla, la meilleure amie de cette dernière Mia et son frère Jorgen. Faisant halte dans un petit restoroute miteux perdu dans la cambrousse, ils rencontrent quelques autochtones peu avenants – refrain connu – ainsi qu’une jeune femme terrorisée qu’ils acceptent de prendre en stop pour les prochains kilomètres. Mais au beau milieu d’une route de campagne, le petit groupe tombe dans une embuscade et chacun se retrouve inconscient. Le réveil est rude. Car nos infortunés campeurs découvrent qu’ils sont devenus les proies de chasseurs sanguinaires et armés jusqu’aux dents. La course à travers champ se mue donc rapidement en bain de sang.

Nous voilà prévenus : Manhunt sera un survival dans la pure tradition du genre et cultivera fatalement un sentiment de déjà-vu, dans la droite lignée des classiques de Tobe Hooper et John Boorman. Pour autant, le film ne déçoit guère et son impact n’en est aucunement amenuisé, bien au contraire. Conditionné par ce contexte familier, préparé au pire, le spectateur n’est pas au bout de ses surprises. En grand amateur de films d’horreur, de zombies et de mutants, comme en témoignent ses courts métrages précédents, Syversen, à peine âgé de vingt-cinq ans, met le paquet pour son premier long, témoignant d’une maîtrise technique et artistique de premier ordre.

La course à la mort

La figure récurrente de la victime humaine courant à travers bois, prise en chasse par un agresseur brutal et dénué d’émotion, pourrait être galvaudée et perdre tout son sel depuis tant d’années de survivals. Or le cinéaste parvient à lui redonner toute sa saveur primitive, muant son Manhunt en expérience éprouvante d’un point de vue émotif et sensoriel. La violence y est crue, la souffrance et la peur presque palpables, et les meurtres rivalisent de cruauté. Armes blanches, fusils, arcs et flèches, fils de fer barbelés, tous les moyens sont bons pour transformer la petite bande en viande hachée. Le mutisme des agresseurs et la tendance du cinéaste à ne presque jamais montrer leur visage participe pour beaucoup au sentiment d’épouvante qu’ils génèrent. D’autant que leurs motivations ne nous sont jamais révélées. Les prédateurs n’ont finalement d’humain que le visage, jouant surtout le rôle de révélateurs auprès des héros montrant vite leurs véritables personnalités. Le courage, la lâcheté et l’opiniâtreté sont du coup poussés à leur paroxysme. Quant à la bande son, elle s’orne régulièrement du son du cor de chasse, véritable glas aussi peu engageant que les ronronnements furieux de la tronçonneuse de Leatherface. Au motif classique du « redneck » congénitalement violent s’adjoint ainsi celui du gibier humain, Manhunt s’érigeant du même coup en descendant lointain des fameuses Chasses du comte Zaroff. Rien de bien neuf à l’horizon, certes, mais une chasse à l’homme qui demeure palpitante jusqu’à la dernière minute.

 

© Gilles Penso


Partagez cet article

GHOST IN THE SHELL (2017)

Une adaptation live du célèbre manga de Masamune Shiro dans laquelle Scarlett Johansson incarne une mercenaire au cerveau humain et au corps artificiel

GHOST IN THE SHELL

 

2017 – USA

 

Réalisé par Rupert Sanders

 

Avec Scarlett Johansson, Takeshi Kitano, Michael Pitt, Pilou Asbaek, Chin Han, Juliette Binoche, Peter Ferdinando, Lasarus Ratuere

 

THEMA ROBOTS I FUTUR

Depuis la publication du manga original de Masamune Shirow en 1989, l’univers cyberpunk de « Ghost in the Shell » s’est étendu sur plusieurs formats. Il y eut d’abord le superbe film d’animation de Mamoru Oshii, puis ses trois séquelles, trois séries d’animation et plusieurs jeux vidéo. Une adaptation en live action semblait inévitable. Elle se concrétisa en 2017 sous la direction de Rupert Sanders, réalisateur de Blanche Neige et le chasseur. Margot Robbie, qui devait initialement en tenir la vedette, choisit finalement d’incarner Harley Quinn dans Suicide Squad et cède donc la place à Scarlett Johansson. Nous n’y perdons pas au change. Très convaincante dans le rôle du major Mira Killian, la Natasha Romanoff du Marvel Cinematic Universe fit pourtant grincer beaucoup de dents par sa seule présence. Le fait qu’une comédienne occidentale joue un rôle qui aurait dû logiquement être tenu par une actrice japonaise provoqua quelques levées de boucliers. Il ne s’agissait donc pas d’un jugement de valeur mais de principe, la grande majorité des mécontents n’ayant pas pris la peine de voir le film. Au risque de froisser les adeptes de la controverse, avouons que les attributs physiques du personnage initial, tel qu’il fut dessiné par Shirow puis revisité par Oshii, n’ont rien de fondamentalement asiatique, comme en témoignent par exemple ses grands yeux clairs et sa peau d’albâtre. Donc qu’importe finalement la nationalité ou l’origine de l’interprète, pourvu que son incarnation soit crédible.

Tourné en Nouvelle-Zélande, au cœur d’une vision fantasmée de Hong Kong qui semble s’inspirer en partie de Blade Runner, Ghost in the Shell se situe dans un futur où la recherche en matière de robotique et d’intelligence artificielle a fait des bonds spectaculaires. La majorité des humains sont « augmentés », intégrant à leur anatomie des extensions cybernétiques qui compensent des handicaps ou accroissent des performances. Fruit d’expérimentations de pointe, le major Mira Killian est unique en son genre. Un an plus tôt, sa famille ayant été victime d’une attaque terroriste, elle fut sauvée de justesse par la compagnie Hanka Robotics et son cerveau fut transféré dans un corps entièrement synthétique. Depuis, elle a rejoint une unité d’élite anti-terroriste. Mais en menant l’enquête sur un dangereux criminel capable de pirater et de contrôler les esprits, elle va se mettre à douter de ses propres origines…

L’esprit, l’âme et le corps

Même s’il emprunte quelques chemins de traverse, le scénario co-écrit par Jamie Moss, William Wheeler et Ehren Kruger reste très fidèle à celui du long-métrage animé de Mamoru Oshii. Le film de Sanders se positionne de fait comme un remake du Ghost in the Shell de 1995, dont il reproduit fidèlement plusieurs séquences plan par plan. Voir les dessins que nous connaissions prendre ainsi du volume et entrer dans une nouvelle dimension où la chair des comédiens et les images de synthèse se substituent à l’encre et aux traits est une expérience fascinante. D’autant qu’il est justement question ici de fusion entre l’organique et le digital, entre le simulacre et la réalité. La direction artistique du film et ses effets visuels sont de très haut niveau, la seule ombre au tableau étant probablement la bande originale agressive de Clint Mansell et Lorne Balfe qui ne retrouve jamais le lyrisme envoûtant des partitions de Kenji Kawaï. À travers cette relecture en prises de vues réelles de l’univers étendu conçu par Masamune Shirow, la société d’humains augmentés qui jalonnent le récit fait toujours autant froid dans le dos, certaines visions évoquant même parfois les fulgurances cauchemardesques de Tetsuo 2. Si l’approche de Rupert Sanders n’est pas aussi philosophico-métaphysique que celle de Mamoru Oshii, l’interrogation sur la nature de l’identité humaine demeure intacte. Avec en filigrane cette question sans réponse : qu’est-ce qui, de l’esprit, l’âme ou le corps, définit le mieux les individus que nous sommes ?

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article