LA REVANCHE DE LA CRÉATURE (1955)

Un an après L’Étrange créature du lac noir, la même équipe en réalise une séquelle sympathique mais anecdotique

REVENGE OF THE CREATURE

 

1955 – USA

 

Réalisé par Jack Arnold

 

Avec John Agar, Lori Nelson, Robert B. Williams, John Bromfield, Nestor Paiva, Grandon Rhodes, Dave Willock, Charles Cane, Clint Eastwood

 

THEMA MONSTRES MARINS I SAGA LA CRÉATURE DU LAC NOIR

Le succès de L’Étrange créature du lac noir ne pouvait décemment pas laisser indifférents les cadres d’Universal. Persuadés qu’ils tenaient là un nouveau monstre classique digne de Dracula, Frankenstein et le Loup-Garou, ils se dépêchèrent donc d’en initier une séquelle, qui fut confiée une fois de plus à Jack Arnold. Celui-ci s’acquitte de sa tâche fort honorablement, mais il faut bien reconnaître que le scénario de La Revanche de la créature, œuvre de Martin Berkeley, n’atteint pas les sommets de l’originalité. Pour des raisons non précisées, ce bon vieux « Gill Man », abattu à la fin de L’Étrange créature du lac noir, a survécu à ses blessures sans en conserver la moindre égratignure. Errant à nouveau dans les eaux troubles de l’Amazonie, il est capturé par une petite expédition et ramené dans un parc national de Floride. Sujet de diverses études scientifiques menées par l’ichtyologiste Helen Dobson (la toute belle Lori Nelson) et le professeur Clete Ferguson (John Agar, héros la même année de Tarantula), il est exhibé au grand public du Marinland. Le monstre nous est donc cette fois montré sous toutes ses coutures, perdant du coup une grande partie de son aura mystérieuse, et ce malgré la combinaison toujours aussi efficace conçue par l’équipe du maquilleur Bud Westmore.

En revanche, les observations menées sur son comportement soulèvent d’intéressantes interrogations sur ses origines et sa filiation avec l’être humain. Refrain connu, la créature finit par s’échapper et semer la panique aux alentours, se laissant séduire par la belle Helen. Nous retrouvons donc les motifs majeurs de King Kong, avec en prime une séquence directement inspirée du classique de Schoedsack et Cooper : la bête contemple la belle en pleine nuit à travers la fenêtre de son hôtel, avant de l’enlever dans sa belle robe blanche. Autour de cette intrigue basique, le scénario brode une vague querelle amoureuse entre deux prétendants courtisant la jolie demoiselle, mais de manière plus futile et plus artificielle que dans L’Étrange créature du lac noir.

Un débutant nommé Clint Eastwood

Les dialogues sont d’ailleurs souvent sans saveur, tout comme les héros eux-mêmes, qui semblent plus se chagriner pour la disparition mystérieuse d’un chien que pour la mort violente d’un de leurs amis. Sans compter des réactions et des attitudes pour le moins bizarres. Ainsi, lorsque le monstre s’enfuit de son bassin pour battre la campagne, notre couple de scientifiques se dit : « bah, il a dû rentrer chez lui en Amazonie ! » Et de fêter ça en partant tranquillement faire une petite croisière en mer… Le final, empruntant lui aussi les chemins les plus balisés, nous montre la battue nocturne organisée par les policiers, sous la direction du vigoureux héros. Tourné en relief comme son prédécesseur, La Revanche de la créature est donc une suite très facultative, en même temps qu’un des films les plus anecdotiques de Jack Arnold. Il gardera tout de même une petite place dans les manuels d’histoire du cinéma, ne serait-ce que parce qu’il met pour la première fois en scène le jeune Clint Eastwood, dans le rôle minuscule d’un scientifique maladroit.

 

© Gilles Penso

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JIGSAW (2017)

La franchise sanglante ressuscite après sept ans d’absence, sous la direction des réalisateurs de Daybreakers et Prédestination

JIGSAW

 

2017 – USA

 

Réalisé par Michael et Peter Spierig

 

Avec Matt Passmore, Callum Keith Rennie, Clé Bennett, Hannah Emily Anderson, Laura Vandervoort, Paul Braunstein, Mandela Van Peebles, Britanny Allen

 

THEMA TUEURS I SAGA SAW

Après Saw 3D chapitre final, la franchise initiée par James Wan et Leigh Whannell était censée être définitivement morte et enterrée. Mais allez expliquer ça à des producteurs et des distributeurs en mal de juteux bénéfices. Et puis les spectateurs n’étaient pas vraiment dupes : depuis le quatrième opus de la saga Vendredi 13, chacun sait que le sous-titre « chapitre final » n’est pas à prendre au pied de la lettre. Convaincu par une idée développée par les scénaristes Josh Stolberg et Peter Goldfinger (Piranhas 3D), le studio Lionsgate lance donc la production d’un huitième épisode. Pour ce nouveau départ, deux réalisateurs jusqu’alors étrangers à l’univers de Saw se lancent dans l’aventure : les frères Michael et Peter Spierig, dont l’inventivité avait donné naissance à des œuvres telles que Undead, Daybreakers ou Prédestination. Plus attirés par le suspense que par l’horreur pure, les duettistes décident de mettre un peu la pédale douce sur les tortures et le gore pour se concentrer sur le sentiment de claustrophobie, revenant du même coup aux sources du tout premier Saw qui, contrairement à ses séquelles, n’était pas conçu comme un festival de sévices et de maquillages spéciaux. Tourné à Toronto, cet opus est d’abord titré Saw Legacy avant s’être rebaptisé Jigsaw.

En rupture avec les épisodes précédents, Jigsaw commence comme un film d’action. Au cours d’une poursuite musclée entre des policiers et un malfaiteur qui fracasse sa voiture contre un barrage puis s’enfuit sur les toits, ce dernier finit sous le tir nourri des agents, non sans avoir – visiblement contre son gré – actionné une télécommande qui lance un nouveau jeu macabre. La scène suivante nous transporte sur un terrain plus familier. Cinq personnes se réveillent enchaînées dans un lieu clos, la tête enserrée dans une sorte de seau qui ne laisse de place que pour leurs yeux. Sur le mur en face, des scies circulaires s’activent. Le sanglant parcours du combattant s’amorce. Le calvaire de ces prisonniers – et la mort brutale de plusieurs d’entre eux en cours de route – est monté parallèlement à l’enquête policière. L’inspecteur Halloran (Callum Keith Rennie) ramasse à la petite cuiller des cadavres de plus en plus amochés, tandis que les légistes Logan Nelson (Matt Passmore) et Eleanor Bonneville (Hannah Emily Anderson) analysent les corps et y collectent des indices. Tout désigne le mode opératoire de « Jigsaw », alias John Kramer (Tobin Bell). Mais celui-ci est mort depuis Saw 3. S’agirait-il d’un copycat ? À moins que le décès du « tueur au puzzle » n’ait été qu’une mascarade ?

Le tueur omniscient

Soucieux de doter ce Saw nouvelle génération d’une patine un peu plus luxueuse que les précédents, les frères Spierig soignent tout particulièrement sa mise en forme, confiant à leur directeur de la photographie attitré Ben Nott la lumière du film. S’il est moins mis en avant, le gore est toujours de la partie pour pouvoir s’accorder avec les attentes du public. D’où ce visage à moitié déchiqueté sur une table d’autopsie, cette femme qui se vide de son sang et qu’on retrouve à moitié rongée chez les médecins légistes, ces membres sectionnés en gros plan ou cet homme au corps passé à la moulinette… L’expert en prothèses et en maquillages spéciaux François Dagenais (à l’œuvre sur la saga depuis le second épisode) fait toujours des merveilles en ce domaine, son expérience s’étant enrichie entretemps avec la série Hannibal. Certains pièges sont parfaitement absurdes (ce silo à grain où les captifs se font balancer à la figure tous les objets contondants possibles et imaginables, on se croirait dans un film des ZAZ !) mais c’est surtout la caractérisation caricaturale des protagonistes qui pèche. Sans compter l’éternel problème de crédibilité de cet « escape game » mortel tellement bien minuté que tous ses rebondissements et ses gimmicks semblent plus conçus pour les spectateurs que pour les prisonniers. Comment le tueur peut-il prévoir à tout moment qui va faire quoi, qui va s’en sortir, qui va mourir, qui va se déplacer où, et anticiper chaque action avec autant de clairvoyance ? Sans compter ces rebondissements abracadabrants en fin de métrage qui cherchent tant à surprendre qu’ils en oublient toute quête de vraisemblance, fut-elle minime. Mal accueilli par la critique mais champion du box-office (où il rapporte dix fois sa mise), Jigsaw relance officiellement la saga et la mise en chantier de nouvelles séquelles.

 

© Gilles Penso

 

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OXYGÈNE (2021)

Un exercice de style périlleux dans lequel Alexandre Aja filme en temps réel le calvaire claustrophobique de Mélanie Laurent…

OXYGÈNE / OXYGEN

 

2021 – USA / FRANCE

 

Réalisé par Alexandre Aja

 

Avec Mélanie Laurent, Malik Zidi, Mathieu Amalric, Lyah Valade, Annie Balestra, Éric Herson-Macarel, Laura Boujenah, Cathy Cerda, Marc Saez

 

THEMA FUTUR ROBOTS ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE I SAGA ALEXANDRE AJA

Tout est parti d’un scénario de Christie LeBlanc, dont les crédits d’écriture concernaient jusqu’alors principalement la série How to Make a Reality Star. À partir de 2016, son script fait le tour des compagnies de production américaines et attire les convoitise sans parvenir à se concrétiser. Il entre alors dans la catégorie « Black List » bien connue à Hollywood : un scénario au potentiel énorme mais que personne n’a encore acquis. Le projet finit par se matérialiser grâce à Alexandre Aja qui envisage de le produire pour en confier la mise en scène à son compère Franck Khalfoun (Deuxième sous-sol, Maniac). Le film s’appelle alors 02 et Anne Hataway est pressentie dans le rôle principal, avant de céder la place à Noomi Rapace. Tout est en place pour une mise en production aux États-Unis, jusqu’à ce que la pandémie du Covid-19 ne bouleverse tout. Contraint de rentrer à Paris et de se confiner, Aja ne renonce pas pour autant au film, qu’il décide de réaliser lui-même moyennant un certain nombre d’ajustements. Oxygène (son nouveau titre) se tournera finalement en France et Mélanie Laurent (qu’il a rencontrée sur le tournage d’Inglorious Basterds de Quentin Tarantino) hérite finalement du rôle principal. En juillet 2020, Aja et son équipe s’installent dans un décor futuriste conçu à Ivry-sur-Seine par le vétéran Jean Rabasse (La Cité des enfants perdus). Le réalisateur met ainsi en scène son premier film en langue française depuis Haute tension.

Oxygène est ce qu’on appelle un « film concept », reposant sur une idée simple et forte qu’il faut parvenir à décliner sur la durée d’un long-métrage sans lasser le spectateur grâce à des choix de mise en scène audacieux et des péripéties inattendues. Très attiré par ce type de défi, Alfred Hitchcock caressait par exemple l’idée de réaliser un film intégralement situé dans une cabine téléphonique, une idée que Larry Cohen reprendra à son compte pour écrire le Phone Game de Joel Schumacher. On pense aussi bien sûr au Buried de Rodrigo Cortés, dans lequel Ryan Reynolds se retrouvait enterré vivant. Mais ici, le contexte est sensiblement différent. Mélanie Laurent s’éveille en panique dans un lieu qui lui est totalement étranger : un caisson d’hibernation futuriste, bardé d’équipements médicaux high-tech, d’écrans de contrôle variés et d’appareils qui font bip bip. Qui est-elle ? Où est-elle ? Impossible de le savoir. Son amnésie et l’hostilité de cet environnement inconnu créent dès les premières secondes un sentiment d’identification fort avec les spectateurs qui vont chercher comme elle à dénouer le mystère de cet enfermement. En guise d’interlocuteur, la malheureuse doit se contenter de MILO, une intelligence artificielle à laquelle Mathieu Amalric prête sa voix chaleureuse. C’est alors que s’enclenche le compte à rebours : la réserve d’oxygène baisse à vue d’œil. Si elle ne trouve pas le moyen de comprendre la situation et d’en sortir, elle périra asphyxiée. Mais comment assembler les pièces du puzzle ?

Dans l'air du temps

Face à ce « survival » oppressant qui se vit presque comme un « escape game » ramené à sa plus simple expression, on ne peut s’empêcher de penser que le contexte très particulier dans lequel le film fut réalisé a joué en sa faveur. Oxygène n’est-il pas l’expression directe des angoisses suscitées par l’épidémie mondiale qui frappa la planète fin 2019 ? Le confinement, la médicalisation, la détresse respiratoire et tant d’autres éléments du scénario positionnent le neuvième long-métrage d’Alexandre Aja comme le témoin direct d’une période qui fera date dans l’histoire de l’humanité et dont chaque rebondissement exorcise naturellement les traumatismes. Même son mode de diffusion – la plateforme Netflix au lieu des salles de cinéma – rend compte du caractère inédit de la situation. L’exercice difficile que constitue Oxygène le confrontait à de nombreux écueils. Il ne les évite pas tous. Certains raccourcis scénaristiques sont un peu difficiles à avaler et la plupart des voix off qui communiquent avec notre infortunée héroïne donnent dans le surjeu théâtral (proche de la tonalité d’un feuilleton radiophonique). Malgré tout, le film tient miraculeusement la route en s’appuyant sur une alchimie fragile : la prestation impressionnante de Mélanie Laurent et la mise en scène au cordeau d’Alexandre Aja, qui tire parti de chacune des contraintes de ce décor unique pour les muer en atouts. Préférant à l’horreur qui lui est chère le suspense pur (malgré quelques écarts qui feront frémir les phobiques des seringues et des rongeurs), le cinéaste retrouve plusieurs composantes de Crawl dont il décline certains motifs jusqu’à les muer quasiment en abstraction pures. Car Oxygène est aussi un « trip », une expérience immersive totale qui démontre une fois de plus l’inventivité folle d’un réalisateur qui n’a pas fini de nous surprendre.

 

© Gilles Penso

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WILLARD (2003)

Dans ce remake d’un film fameux réalisé par Daniel Mann, Crispin Glover incarne un jeune homme perturbé qui sympathise avec des rats…

WILLARD

 

2003 – USA

 

Réalisé par Glen Morgan

 

Avec Crispin Glover, R. Lee Ermey, Laura Elena Harring, Jackie Burroughs, Kimberly Patton, William S. Taylor, Edward Horn

 

THEMA MAMMIFÈRES

James Wong et Glen Morgan, co-auteurs de quelques-uns des meilleurs scénarios d’X-Files et Millenium, ont décidé au début des années 2000 de se lancer dans la mise en scène. Wong a donc dirigé Destination finale, l’un des films d’épouvante les plus originaux et les plus terrifiants du début du 21ème siècle. Morgan, plus prudent, a opté pour la voie du remake, avec ce Willard que les deux compères écrivirent pendant le tournage de The One et qui reprend fidèlement le scénario du film homonyme réalisé en 1971 par Daniel Mann. Couvé par une mère possessive et handicapée, quasiment autiste, Willard Stiles (Crispin Glover) a bientôt trente ans et subit quotidiennement des humiliations infligées par son tyrannique patron Frank Martin (R. Lee Ermey). Ce dernier le renvoie un jour avec perte et fracas (« quelle est la partie de “vous êtes viré“ que vous ne comprenez pas ? » lui lance-t-il face à sa réaction stupéfaite), sans se soucier le moins du monde du fait que la société qu’il dirige a été fondée par le propre père de Willard. Poussé à bout, désespéré, le jeune homme ne trouve le réconfort qu’auprès d’une horde de rats qui grouillent dans sa cave et avec lesquels il sympathise. Cette étrange « communauté » est dirigée par un « chef » colossal et extrêmement intelligent que Willard baptise Ben. Peu à peu, le jeune homme décide de fomenter sa vengeance et de dresser ses nouveaux compagnons contre tous les humains qui l’ont humilié ou rabaissé…

Malgré tous les efforts qu’il déploie pour styliser sa mise en scène, malgré l’apport des effets spéciaux numériques, ce Willard peine à rivaliser avec son illustre aîné. Les attaques des rongeurs ont gagné en spectaculaire, mais pas en impact dramatique, d’autant que Morgan désamorce certaines séquences par une poignée de gags qui amenuisent forcément leur potentiel d’épouvante (la chatte qui s’appelle Scully, le gros rat qui vient remplacer la souris d’un ordinateur). D’ailleurs, l’impact du premier Willard était principalement dû au réalisme de son approche. A trop caricaturer son film, à trop exagérer ses décors, ses angles de prises de vue, sa photographie, sa direction d’acteurs, Morgan en tire plus un pastiche qu’un véritable remake. Même R. Lee Ermey, redoutable sergent instructeur de Full Metal Jacket, ne parvient pas à surpasser la performance d’Ernest Borgnine.

La haine le ronge

Reste Crispin Glover. Cet acteur incroyable, qui n’a pas pris une ride depuis Retour vers le futur dans lequel il incarnait le père de Michael J. Fox, et qu’on a revu en tueur psychopathe dans Charlie et ses drôles de dames, nous offre ici une performance hallucinante. On pense beaucoup à Anthony Perkins dans Psychose et la musique de Shirley Walker cligne d’ailleurs de l’œil vers Bernard Herrmann, histoire d’officialiser la filiation entre les deux films. Rien que pour ce comédien hors norme, le film vaut largement le détour, et l’on ne peut que se soulager du fait que Macaulay Culkin et Joaquin Phoenix, tous deux contactés de prime abord pour jouer le rôle-titre, aient décliné la proposition à tour de rôle. On note qu’en guise de clin d’œil au film original, le comédien Bruce Davison, qui incarnait Willard en 1971, apparaît sur une série de photos représentant le père du héros. Autre filiation directe : l’utilisation dans la bande originale d’une chanson de Michael Jackson qui fut composée en 1972 pour Ben, la séquelle officielle de Willard.

 

© Gilles Penso

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LE CIEL PEUT ATTENDRE (1943)

Arrivé à la fin de sa vie, un homme se retrouve face au diable qui n’est pas certain de devoir l’accueillir en Enfer…

HEAVEN CAN WAIT

 

1943 – USA

 

Réalisé par Ernst Lubitsch

 

Avec Don Ameche, Gene Tierney, Charles Coburn, Laird Cregar, Allyn Joslyn, Michael Ames, Louis Calhern, Helene Reynolds

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I MORT 

C’est la pièce « Birthdays », créée en 1934 par le dramaturge hongrois Laszlo Bus-Fekete, qui sert d’inspiration au scénario du Ciel peut attendre, écrit avec beaucoup de finesse par Samson Raphaelson. Après une vie de mauvaise conduite, Henry Van Cleve (Don Ameche), un impénitent coureur de jupons, meurt à l’âge de soixante-six ans et imagine en toute logique que Satan lui a gardé une place bien au chaud en Enfer. Mais le diable (Laird Cregar) n’est pas certain de devoir « accueillir » cette âme en peine. « Voudriez-vous être assez aimable pour me citer, par exemple, l’un des crimes exceptionnels que vous avez commis ? » lui demande fort poliment « Son Excellence ». Mais Van Cleve est bien en peine de trouver une réponse satisfaisante. « J’ai bien peur de n’en avoir commis aucun », répond-il donc. « Mais je peux affirmer sans me tromper que ma vie entière est une infraction ininterrompue. » Pour être sûr de son choix, Satan lui demande donc de raconter sa vie amoureuse, depuis le dévergondage de sa professeure d’anglais alors qu’il n’avait que quinze ans jusqu’aux diverses beautés qui tombèrent dans ses bras sur ses vieux jours en passant par la fiancée de son cousin qu’il séduisit la veille de son mariage…

Fidèle à la comédie romantique sophistiquée dont il a réalisé quelques-uns des plus beaux fleurons dans l’Amérique des années trente et quarante (La Huitième femme de Barbe Bleue, The Shop Around the Corner et surtout l’incontournable To Be or not To Be), Ernst Lubitsch utilise ici le prétexte fantastique d’un entretien avec l’émissaire du Diable pour tracer le portrait attachant d’un homme mal compris, un rôle qu’il destinait à l’origine à Rex Harrison (L’Aventure de Madame Muir) ou Frederic March (Docteur Jekyll et Mister Hyde). Faisant fi de tout manichéisme et inversant les notions de morale généralement admises, Le Ciel peut attendre se pare d’un beau Technicolor (la photo est signée par le vétéran Edward Cronjager, 125 films au compteur) et bénéficie du jeu plein de finesse de Don Ameche, dans le rôle du protagoniste dont le scénario retrace la vie.

Le charme fou de Gene Tierney

Le maquillage vieillissant appliqué par Guy Pearce sur Ameche, alors âgé de vingt-cinq ans, anticipe habilement sur le vrai visage qu’aura l’acteur bien des décennies plus tard (on se souvient notamment de ses prestations sexagénaires dans Un Fauteuil pour deux et Cocoon). Ce film nous donne également l’occasion d’admirer dans toute sa splendeur Gene Tierney, autour de qui gravite toute l’histoire de notre héros. Avec sa structure en flash-back étalée sur toute sa longueur et son postulat céleste, le film de Lubitsch rappelle d’autres œuvres de la même veine, en particulier La Vie est belle qui sortira trois ans plus tard sur les écrans américains. Et à l’instar des films de Frank Capra, Le Ciel peut attendre distille une bonne humeur très rafraîchissante. Un film homonyme sera réalisé en 1978 par Warren Beatty. Il ne s’agit pas d’un remake mais de l’adaptation d’une autre pièce (écrite en 1938) qui se nomme justement « Heaven Can Wait » et dont Alexander Hall tira déjà le film Le Défunt Récalcitrant en 1941.

 

© Gilles Penso

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BEN (1972)

Un an après le succès de Willard, une séquelle est mise en chantier avec une nouvelle invasion de rats dangereusement intelligents

BEN

 

1972 – USA

 

Réalisé par Phil Karlson

 

Avec Lee Harcourt Montgomery, Joseph Campanella, Arthur O’Connel, Meredith Baxter, Kenneth Tobey, Rosemary Murphy

 

THEMA MAMMIFÈRES

Le succès de Willard motiva aussitôt la mise en chantier d’une séquelle, toujours écrite par Gilbert Ralston. Le réalisateur Daniel Mann cède ici la place à Phil Karlson, un stakhanoviste du cinéma et de la télévision dont le nom n’est jamais sorti de l’ombre un peu anonyme de la série B, si l’on excepte peut-être les deux premiers films de la série Matt Helm. Pour s’inscrire directement dans la continuité de Willard, Ben commence exactement là où le film précédent s’arrêtait. Le film emprunte de manière plus consciente que son prédécesseur les codes du cinéma d’horreur. De fait, il se veut plus spectaculaire, comme en témoigne cette première attaque d’un policier qui se passe entièrement de dialogue. Les rats sont d’ailleurs traités ici comme un mystérieux tueur insaisissable qui laisse ses victimes déchiquetées et disparaît sans que la police ne puisse mettre la main dessus. Puis nous faisons connaissance de Danny Garrison, un enfant malade du cœur dont l’apparente joie de vivre cache une grande solitude. Du coup, lorsqu’il rencontre ce gros rat bien dodu dans son jardin, au lieu de partir en courant ou de pousser des hurlements, comme l’auraient fait la plupart des gamins, il trouve là un nouveau compagnon de jeu. Il lui dédie des poèmes qu’il récite en jouant du piano et dort avec lui, comme s’il s’agissait d’une peluche ou d’un animal de compagnie.

Le film joue d’ailleurs avec cette ambiguïté entre le caractère mignon du rat (on n’est pas loin de Ratatouille avec 35 ans d’avance) et son aspect terrifiant (avec l’héritage assumé des Oiseaux d’Alfred Hitchcock). Cette séquelle s’efforce donc de décliner le principe du premier film : un être solitaire – et mentalement un peu perturbé – incapable de développer un lien social normal avec les autres humains et sociabilisant donc avec les rats. Dans Ben, l’étrangeté s’impose surtout à travers sa manière de filmer les passants ou les badauds après une agression de rats. Ils sont immobiles, figés, hébétés, silencieux, comme des zombies ou des possédés. Rien n’explique ce comportement, qui dote le film d’une touche de bizarrerie additionnelle et le fait ouvertement basculer dans le fantastique, alors que Willard conservait une approche réaliste.

Un générique signé Michael Jackson

Les choses prennent la tournure d’une peur primaire et irrationnelle en train de se répandre dans la ville. D’où ce camionneur incapable d’aligner deux mots après une attaque, ou ces employés venus nettoyer les égouts et soudain pétrifiés de terreur. C’est d’ailleurs dans les égouts que se déroule le climax spectaculaire, à côté duquel la fameuse scène des rats d’Indiana Jones et la dernière croisade ressemblerait presque à une promenade de santé. L’un des problèmes majeurs du film est son incapacité à nous faire comprendre à qui il s’adresse. Les nombreuses séquences bon enfant avec Danny évoquent la naïveté un peu guimauve des films live que produisait Disney à l’époque. En revanche, les scènes d’agressions des rats semblent chercher à séduire le public amateur d’horreur et de catastrophe. A force de chercher sa cible, Ben n’en atteint finalement aucune. Le film sombrera donc un peu dans l’oubli et annihilera tout projet de poursuivre cette saga au-delà de deux films, malgré l’immense succès du 45 tour de la chanson du générique de fin, interprétée par rien moins que Michael Jackson.

 

© Gilles Penso

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LE LIVRE DE LA JUNGLE (1942)

Longtemps avant Disney, Zoltan Korda signait une splendide adaptation des écrits de Rudyard Kipling avec Sabu dans le rôle de Mowgli

THE JUNGLE BOOK

 

1942 – USA

 

Réalisé par Zoltan Korda

 

Avec Sabu, Joseph Calleia, Patricia O’Rourke, John Qualen, Frank Puglia, Rosemary de Camp, Noble Johnson, Ralph Byrd

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

À l’origine d’un somptueux Voleur de Bagdad qu’ils commencèrent en Grande-Bretagne et terminèrent aux États-Unis, les frères Korda décident de se lancer avec une partie de la même équipe dans une adaptation à grand spectacle du « Livre de la Jungle » et du « Second livre de la jungle » de Rudyard Kipling, sortis respectivement en 1894 et 1895. Comme toujours, le trio se répartit les rôles clés : Zoltan assure la mise en scène, Alexander la production et Vincent la direction artistique. En charge du scénario, Laurence Stallings se concentre sur quatre nouvelles en particulier : « Les frères de Mowgli » et « Au tigre, au tigre ! » (issues du premier livre), et « Comment vint la crainte » et « L’Ankus du roi » (présentes dans le second). La bonne tonalité n’est pas simple à trouver, Zoltan optant pour une approche réaliste et Alexander (qui aura le dernier mot) pour un traitement plus ouvertement fantastique. United Artists leur allouant un budget de 300 000 dollars, Le Livre de la jungle peut entrer en production. Pour le rôle principal, aucune hésitation : Sabu, qui crevait déjà l’écran dans Le Voleur de Bagdad, sera l’interprète idéal du « petit d’homme » décrit par Kipling. Alors âgé de 18 ans, le comédien indien naturalisé américain prête sa silhouette acrobatique et ses traits juvéniles à l’enfant-loup qui ne trouvera jamais de meilleure incarnation en chair et en os. Principalement tourné à Sherwood Forest, près d’Hollywood, le film bénéficie du savoir-faire artistique et technique de Merian C. Cooper (l’homme qui porta à bout de bras le projet de King Kong), mais ce dernier doit quitter la production pour s’enrôler dans l’armée en 1941.

La double influence de Zoltan et Alexander Korda est perceptible au cours des prémisses du Livre de la jungle. Car le prologue, au cours duquel le vieux mendiant Buldeo raconte contre quelques pièces les histoires de la jungle indienne face à une petite assistance fascinée, se pare d’un certain naturalisme. Mais dès les séquences suivantes, nous plongeons en pleine féerie. L’apport de Merian C. Cooper y est d’ailleurs sensible, dans la mesure où cette jungle, où pendent les lianes entre les arbres denses et où le réel et le factice s’entremêlent, ressemble presque à une version Technicolor de celle de King Kong. Dans cette forêt irréelle et magnifique vivent Hathi et sa troupe d’éléphant, l’ours Baloo, Bagheera la panthère noire, le redoutable tigre Shere-Khan, le gigantesque serpent des rochers Kaa ou encore le peuple singe des Bandar Logs. Ces derniers s’ébattent dans les superbes ruines du temple de la cité perdue où la végétation a repris ses droits. C’est là que nous emporte le narrateur. Nous y découvrons un groupe d’autochtones travaillant ardemment dans la jungle pour y aménager un lieu de vie, de commerce et d’activité. Échappant à la surveillance de ses parents, le bébé Nathoo s’échappe de son berceau et se perd dans la nature où il est recueilli par une famille de loup qui l’élève comme l’un des siens et le nomme Mowgli, « la petite grenouille »…

L’enfant sauvage

L’enfant sauvage qu’est devenu Mowgli est ouvertement traité comme un être hybride et surnaturel, capable de parler avec tous les animaux et même de comprendre ce que murmure le vent. Son ennemi juré est le tigre Shere-Khan, qui a déjà tué son père et a depuis juré sa perte. Mais le félin, si redoutable soit-il, reste une force de la nature. Ici, le véritable adversaire est l’homme avide et cupide, qui bafoue les règles de son environnement et fait fi des lois de la jungle pour s’approprier ce qui ne lui appartient pas. Le plus étonnant est que le narrateur lui-même soit le pire des humains du récit, un chasseur autoritaire haïssant et condamnant tout ce qui ne lui ressemble pas. Son affrontement avec Mowgli et avec ses amis de la forêt aurait-il finalement eu raison de ses travers pour l’emmener en vieillissant vers une forme de sagesse ? On n’en finirait pas de citer les morceaux d’anthologie dont se pare Le Livre de la jungle : la chambre du trésor abandonné où se dresse le grand cobra, la traversée de la rivière avec le titanesque python Kaa, le combat contre Shere-Khan, l’homme emporté dans les flots par un immense crocodile, la chevauchée des éléphants, le monstrueux incendie de la forêt… Immense succès à travers le monde, cette version est sans conteste la plus belle des transcriptions à l’écran des écrits de Kipling, malgré tout le bien que nous pensons du sensationnel dessin animé jazzy de Wolfgang Reitherman.

 

© Gilles Penso

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L’OMBRE DU VAMPIRE (2000)

Et si l’acteur embauché pour jouer le rôle principal du Nosferatu de F.W. Murnau avait été un véritable vampire ?

SHADOW OF THE VAMPIRE

 

2000 – USA / GB / LUXEMBOURG

 

Réalisé par E. Elias Merhige

 

Avec John Malkovich, Willem Dafoe, Udo Kier, Catherine McCormack, Eddie Izzard, John Alden Gillett, Cary Elwes, Bicholas Elliott, Ronan Vibert, Sophie Langevin

 

THEMA VAMPIRES I DRACULA

L’idée était folle et personne n’y avait pensé avant : que se serait-il passé si Max Schreck, l’acteur rendu célèbre pour avoir incarné le rôle principal du Nosferatu de 1922, avait été un vrai vampire ? Steven Katz, scénariste des séries Fallen Angels et De la Terre à la Lune, se lance dans l’écriture d’une histoire reposant sur ce concept. Ainsi naît L’Ombre du vampire, premier film produit par Nicolas Cage qui envisage un temps d’incarner Schreck lui-même mais cède finalement la place à Willem Dafoe (Cage avait déjà flirté avec le thème dans Embrasse-moi vampire). Derrière la caméra, on trouve le cinéaste E. Elias Merhige, connu de la scène underground pour ses films expérimentaux et ses clips (avec Marilyn Manson notamment). Aucun des membres clés de la production ne semble finalement dans son élément habituel, et c’est sans doute ce qui explique le caractère inattendu du film, ainsi que sa profonde originalité. Bien sûr, la rumeur selon laquelle le comédien était un suceur de sang ne repose sur rien, Schreck ayant joué dans de nombreux films et pièces de théâtre avant Nosferatu et ayant poursuivi sa carrière jusqu’à sa mort en 1936. Mais L’Ombre du vampire traite cette idée avant tant de sérieux et de minutie qu’on y croirait presque.

Le film commence à Berlin en 1921. John Malkovich (qui fut un effrayant docteur Jekyll dans Mary Reilly) incarne le cinéaste Friedrich Wilhelm Murnau, perfectionniste en diable qui se presse de terminer les prises de vues en studio de Nosferatu pour pouvoir poursuivre le tournage dans des extérieurs réels plus proches de sa vision naturaliste du roman « Dracula » qu’il est en train d’adapter officieusement. À ses côtés, Udo Kier (qui tint lui-même le rôle-titre dans Du sang pour Dracula) veille au grain dans le rôle du producteur et directeur artistique Albin Grau. Catherine McCormack, future héroïne de 27 semaines plus tard, incarne quant à-elle la comédienne Greta Schröder, présentée ici comme beaucoup plus célèbre qu’elle ne le fut en réalité (d’où un comportement proche parfois de celui d’une diva). L’Ombre du vampire ressemble donc de prime abord à un biopic légèrement romancé, une reconstitution relativement fidèle des conditions de tournage du Nosferatu des années 20. Mais dès que l’équipe s’installe dans un village tchèque aux traditions ancestrales et à la superstition tenace, le trouble s’installe et l’œuvre de fiction commence à présenter une inquiétante porosité avec la « réalité »…

Réalité ou fiction ?

Peu à peu, L’Ombre du vampire quitte ses atours de « making of » fictionné pour fusionner avec le film tourné lui-même. Plus l’intrigue avance, plus l’œuvre de Merhige finit par ressembler à un remake de Nosferatu, évoquant du même coup la version de Werner Herzog. Max Schreck lui-même tarde à se montrer. Il faut d’abord le napper d’un voile de mystère, évoquer un comédien étrange dont personne n’a entendu parler, tellement obsédé à l’idée de jouer son rôle avec conviction qu’il refuse de se mêler au reste de l’équipe, ne quitte jamais son maquillage, ne veut tourner que la nuit. Murnau le présente comme un adepte de la méthode d’acteur de Constantin Stanislavski, modèle du futur « Actor’s Studio » qui pousse les comédiens à s’immerger dans la réalité de leur personnage. Mais tout ça n’est qu’un leurre. Max Schreck est un vrai vampire, affaibli, malingre, désespéré et malgré tout redoutable. Sa malédiction est d’être un vieil homme à la vie éternelle, condamné à vivoter du sang des charognes qui s’offrent à lui. C’est une créature désespérée et pathétique que campe Willem Dafoe, méconnaissable sous le maquillage concocté par Julian Murray et Pauline Fowler (qui avaient œuvré quelques années plus tôt sur le Frankenstein de Kenneth Branagh). La mort et la désolation vont donc s’abattre sur ce tournage que Murnau entend bien mener à son terme, quels qu’en soient les dommages collatéraux. Et tandis que le final de L’Ombre du vampire se superpose définitivement avec celui de Nosferatu, la pulsion créatrice atteint son point de non-retour, avec une question perturbante laissée en suspens : quel pacte diabolique un artiste est-il prêt à conclure pour perfectionner l’œuvre de sa vie ?

 

© Gilles Penso

 

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CHARLIE’S ANGELS : LES ANGES SE DÉCHAÎNENT (2003)

Une séquelle audacieuse et spectaculaire à laquelle il manque cependant un élément crucial : la spontanéité

CHARLIE’S ANGELS FULL THROTTLE

 

2003 – USA

 

Réalisé par McG

 

Avec Drew Barrymore, Cameron Diaz, Lucy Liu, Demi Moore, Matt le Blanc, Bruce Willis, John Cleese, Carrie Fisher, Jaclyn Smith

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION

De prime abord, tout ce qui fit le succès du premier Charlie’s Angels est de retour dans cette séquelle au budget surdimensionné (120 millions de dollars, soit 25 millions de plus que le film précédent) : des combats acrobatiques d’influence asiatique, des déguisements tour à tour grotesques ou sexy, une intrigue d’espionnage sommaire qui n’est ouvertement qu’un prétexte, des cascades exagérément spectaculaires, un humour parodique omniprésent… À vrai dire, il ne manque qu’un seul ingrédient, mais de taille : la spontanéité. Car le film précédent était presque un miracle, un postulat et des choix artistiques qui avaient tout de la grosse baudruche hollywoodienne sans âme et qui pourtant transportèrent les spectateurs de joie. L’alchimie prend moins bien ici, car il est clair que l’équipe s’est attachée à reproduire au mieux la recette du Charlie’s Angels original sans parvenir à en retrouver l’esprit et la légèreté. Résultat des courses : même si cette deuxième aventure se laisse regarder sans le moindre déplaisir, l’effet de surprise s’est évaporé, et l’on sent bien que le cœur n’y est plus vraiment.

Le choix du nouveau Bosley est tout à fait à l’image de la frontière qui sépare les deux films. Après un Bill Murray pince sans rire et tout en retenue, nous avons droit à un Bernie Mac surexcité chez qui la demi-mesure semble avoir été à tout jamais évacuée. Les allusions à James Bond et à Mission impossible foisonnent à nouveau, ce second Charlie’s Angels s’avérant encore plus porté que son prédécesseur sur le clin d’œil référentiel. D’où des séquences entières reprises aux Aventuriers de l’arche perdue (le concours de celui qui boira le plus dans le bouge en Mongolie), aux Blues Brothers (la rencontre avec la bonne sœur autoritaire) et aux Nerfs à vif (le méchant tatoué qui se muscle dans sa cellule, musique de Bernard Herrmann à l’appui). Sans compter les clins d’œil à Grease, Flashdance, La Mélodie du bonheur, Chantons sous la pluie, et même aux séries Starsky et Hutch, L’Île fantastique et Les Experts.

L’ange déchu

Ce jeu des influences passe aussi par un nombre impressionnant de guest-stars de luxe. En tête, on trouve un Bruce Willis considérablement vieilli, une Jaclyn Smith à la beauté intacte, un John Cleese toujours savoureux et une Carrie Fisher quasi-méconnaissable. L’intrigue est liée à deux anneaux qui, une fois rassemblés, révèlent la liste cryptée de ceux qui ont contribué à faire arrêter les plus grands criminels. Or quelqu’un a dérobé ces deux anneaux et cherche à les vendre aux gangsters les plus offrants. Nos trois drôles de dames ont donc pour mission de remettre la main dessus. Elles devront faire face à la redoutable Madison Lee (Demi Moore), un « ange déchu », autrement dit une ancienne employée de leur agence passée du côté des méchants. Tout est donc en place pour les bastons et les courses-poursuites outrancières aux relents de déjà-vu. Seule l’ahurissante poursuite en moto-cross relève de l’inédit et parvient réellement à couper le souffle, par l’audace de ses cascades et le dynamisme de sa mise en scène. Rien que pour elle, Charlie’s Angels deuxième du nom mérite tout de même un petit détour.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

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FREAKY (2020)

Un slasher très particulier dans lequel le tueur et l’héroïne subissent un échange de corps…

FREAKY

 

2020 – USA

 

Réalisé par Chris Landon

 

Avec Vince Vaughn, Kathryn Newton, Celeste 0’Connor, Misha Osherovich, Emily Holder, Alan Ruck, Dana Drori

 

THEMA TUEURS I SORCELLERIE ET MAGIE

À la façon des tueurs qu’il met en scène, le slasher est un genre qui ne crève jamais. Si Scream de Wes Craven donna un second souffle au genre, son approche « méta » faillit tout autant l’achever, le second degré et la connivence avec le public  inhérents à tous ses succédanés pouvant créer une distance fatale à l’élément horrifique. Ajoutez à cela une vague de remakes dispensables des classiques du genre au cours des vingt dernières années, et Freaky se positionne instantanément comme le slasher le plus frais et novateur depuis un bail, avec son pitch d’une telle simplicité que l’on se demande pourquoi personne n’y avait songé avant. Mais pas question ici de cultiver la nostalgie de Jason, Michael Myers et consort. De fait, Freaky adopte les préoccupations et la vision du monde de la jeunesse 2.0, ce qui pourra laisser les fans les plus conservateurs sur la touche. Difficile de savoir sur quel pied danser lors de la scène d’ouverture qui, en cinq minutes chrono, s’avère un parfait manuel du « slasher pour les nuls » : un groupe d’ados qui, entre deux bécots et deux bières, parlent de crimes horribles perpétrés dans les environs par un individu masqué que la police et les journaux ont déjà surnommé « le boucher ». Celui-ci s’invite évidemment à la fête avec sa hache et tout le monde y passe. Quiconque a déjà vu au moins deux films du genre peut alors légitimement se demander s’il s’agit d’une parodie, ou peut-être d’un film dans le film ? La date apparaissant à l’écran dans une police de caractère façon comic book ne fait qu’enfoncer le clou, puisque nous sommes le mercredi 11, soit l’avant-veille du jour que vous savez…

Mais les évènements auxquels nous avons assisté sont bien « réels » et font état de note d’intention : il ne s’agit pas de rendre un hommage déférent au slasher, mais d’inventorier ses codes et clichés pour les présenter à travers le prisme des valeurs d’une génération pour laquelle la figure du croque-mitaine/psycho-killer classique incarne des peurs et des angoisses devenues obsolètes. Freaky ne perd donc pas de temps en palabres et expédie le tour de passe-passe qui va mettre l’histoire en route, permettant à son héroïne Millie (Kathryn Newton) d’échanger son corps avec « le boucher » (Vince Vaughn), à savoir la malédiction très générique d’une dague aztèque… La jeune et timide Millie se retrouve donc très vite dans la défroque d’un grand gaillard de deux mètres, l’interprétation de Vince Vaughn constituant bien évidemment l’attraction principale du film et son principal ressort comique. Les quiproquos, le décalage entre le physique de l’acteur, sa voix fluette et ses manières « girly » accouchent d’un humour bon enfant, même lors de l’inévitable découverte des joies de pouvoir uriner debout. Freaky fait partie du haut du panier des productions Blumhouse, une boite capable du meilleur (Invisible Man, Get Out) et du moins bon (Paranormal Activity, Nightmare Island), et pour laquelle Chris Landon a déjà réalisé le dytique Happy Birthdead, qui reprenait le concept d’Un jour sans fin appliqué au slasher. Freaky emprunte d’ailleurs lui-même son pitch à une comédie Disney sortie en 1976, Freaky Friday (Un Vendredi dingue, dingue, dingue en VF), dans laquelle une mère et sa fille échangent leur corps pendant quelques jours, et qui connut un réjouissant remake en 2003 avec Jamie Lee Curtis et Lindsay Lohan.

Le corps de mon ennemi

Loin du mal de vivre de la génération X que décrivait John Hughes dans ses films (Breakfast Club en tête), Freaky opère une mise à jour nécessaire en confrontant la génération Z aux codes du slasher. Imaginez un épisode de la série Glee de Ryan Murphy dans lequel sévirait un tueur et vous aurez une idée du résultat. Chris London ne porte jamais aucun jugement sur cette jeunesse à laquelle il n’appartient évidemment pas. S’amusant d’un air entendu de ses travers (la réaction initiale des élèves lors de l’annonce du premier meurtre n’est pas la peur mais l’empressement de reposter des messages sur les réseaux sociaux pour faire le « buzz »), sans jamais verser dans la critique d’arrière-garde ou moralisatrice. On notera néanmoins l’absence de personnage masculin positif dans le film, la gent masculine étant représenté par un tueur psychopathe et un professeur qui, à sa façon, ne l’est pas moins. Même le traditionnel policier local est une femme (Dana Drori). Le seul hétérosexuel sympathique est le prétendant de Millie, qui se montre assez « ouvert » pour lui déclarer sa flamme alors qu’elle a encore les traits de Vince Vaughn – une scène d’ailleurs savoureuse, pour un numéro réussi d’équilibriste entre premier degré et ridicule assumé. Ce grand écart stylistique résume assez bien un film qui, parce qu’il ne s’embarrasse pas d’une déférence restrictive envers le genre, ne s’offusque pas non plus des codes que la génération #MeToo aurait trop vite fait de condamner sans appel. Mieux vaut en rire ! Et c’est justement la proposition de Chris Landon.

 

© Jérôme Muslewski

 

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