GODZILLA X MECHAGODZILLA (2002)

L’éternel combat entre Godzilla et son double robotique se joue une fois de plus dans une sorte de prélude à Pacific Rim

GOJIRA X MEKAGOJIRA

 

2002 – JAPON

 

Réalisé par Massaki Tezuka

 

Avec Yumiko Shaku, Shin Takuma, Kana Onodera, Kô Takasugi, Yûsuke Tomoi, Jun’ichi Mizuno

 

THEMA DINOSAURES I ROBOTS I SAGA GODZILLA

Une fois de plus, la saga « Millennium » consacrée au légendaire dinosaure radioactif fait fi de toute continuité. Godzilla était pulvérisé à la fin du film précédent, réduit à l’état de cœur battant tout seul au fond des océans. Il revient pourtant ici en pleine forme dès les premières minutes du métrage, surgissant des eaux au milieu d’un typhon. Cette nouvelle suite directe du Godzilla original de Inoshiro Honda nous apprend que depuis la destruction de Tokyo dans les années 50, d’autres créatures sont venues régulièrement attaquer la ville, notamment le papillon géant Mothra ou le bigfoot Gaira de Frankenstein Conquers the World (extraits de films à l’appui). Jusqu’à présent, les autorités ont toujours su les repousser et rebâtir la cité. Or voilà qu’un nouveau Godzilla vient semer la panique, au grand dam de la première Ministre. Il n’a plus les yeux blancs du film précédent mais reste redoutablement destructeur. Le gouvernement s’intéresse alors aux travaux du docteur Yuhara, qui a créé une machine construite autour de tendons et de muscles organiques. Aux côtés d’autres grands scientifiques, il est chargé de trouver une arme susceptible d’affronter Godzilla.

Évidemment, le titre du film ne laisse pas planer le suspense plus longtemps. Il s’agit de construire un Godzilla artificiel, mi-robot mi-clone : un « biorobot » ! Or le squelette du tout premier monstre, enfoui sous les eaux à la fin du film original, a été retrouvé, ce que nous montre une scène étonnante de révélation de la colossale masse d’os arpentée par des hommes grenouilles. Des cellules vivantes s’y trouvent encore et pourraient servir de base à la création du cyborg. Le postulat est donc délirant mais le scénario tient à l’inscrire dans un contexte social et politique réaliste. En découvrant ce projet gouvernemental, la presse s’interroge par exemple sur son financement et sur le réarmement du Japon. Trois ans et demi plus tard, le robot est enfin prêt. Son nom de code est Kiryu. Impressionnante, la machine est conforme au physique apparu dans les précédents films. Elle est équipée d’un rayon ventral réfrigérant, de lances missiles, de fusées et de jets d’énergie propulsés par sa gueule et ses poignets.

Place au « bio-robot »

Des éléments de suspense inattendus s’insèrent dans les combats entre les deux créatures, dans la mesure où le robot a une autonomie limitée qui l’oblige à se mettre en veille avant une recharge de ses batteries. Autre idée intéressante : des cellules vivantes s’agitent dans son cerveau artificiel et se souviennent du sort du premier Godzilla, provoquant des dysfonctionnements qui le rendent incontrôlable. Comme dans Godzilla x Magaguirus, une jeune militaire a une revanche à prendre sur Godzilla, qui tua ses collègues lors d’un de ses assauts destructeurs. Elle s’embarque donc dans l’escadron Kiryu et ne laisse pas insensible le professeur Yuhara. Leur relation, ainsi que le lien que la combattante tisse avec la fille du scientifique, assure l’enjeu humain du film. C’est d’ailleurs la gamine qui a sans doute les mots les plus justes. « C’est une bombe H qui a créé Godzilla, et maintenant un Godzilla cyborg ? », s’exclame-t-elle. « Qui faut-il blâmer ? Les êtres humains bien sûr ! » Godzilla x Mechagodzilla est sans conteste l’opus le plus réussi et le plus distrayant de cette nouvelle ère, s’achevant sur un plan iconique qui semble préfigurer le Pacific Rim de Guillermo del Toro.

 

© Gilles Penso

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NIGHTMARE ISLAND (2020)

Un groupe d’inconnus remporte un séjour sur une île paradisiaque où leur hôte promet d’exaucer leur souhait le plus cher…

FANTASY ISLAND

 

2020 – USA

 

Réalisé par Jeff Wadlow

 

Avec Michael Pena, Maggie Q, Lucy Hale, Austin Powell, Jimmy O.Yang, Ryan Hanse, Portia Doubleday, Michael Rooker

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I MONDES VIRTUELS ET PARALLELES I VOYAGES DANS LE TEMPS

Commençons par une petite précision : oui, Nightmare Island est bien l’adaptation officielle de la série L’Île fantastique diffusée en France sur TF1 au début des années 80. Étrangement, si le film conserve le nom de la série aux États-Unis (Fantasy Island), la branche française de Columbia a semble-t-il souhaité éviter tout rapprochement avec un programme assimilé « ringard » remontant à ce que le public adolescent pourrait qualifier de Moyen-Âge télévisuel. Accessoirement, il s’agit d’un de ces films qui refuse de se franciser en traversant l’Atlantique, distribué chez nous avec un titre anglais modifié et plus explicite pour les moins anglophones. Nightmare Island est une production Blumhouse, une boîte capable du meilleur mais aussi du pire, sans que le pitch ne puisse nous indiquer de quel côté le film va pencher. Malheureusement, c’est le pire qui nous est proposé ici, ce qui, avec Jeff Wadlow (Action ou vérité, Kick Ass 2) à la barre – il a même co-signé le scénario – n’est finalement si surprenant. Présenté par Jason Blum comme un croisement entre Westworld et La Cabane dans les bois alors qu’il aurait suffi de rappeler le pitch de la série originale, Nightmare Island se veut bien sûr plus gore et violent pour notre époque. Dans L’Île fantastique de notre enfance, M. Roarke (Ricardo Montalban) et son acolyte de petite taille Tattoo (Hervé Villechaize) accueillaient leurs visiteurs sur leur île paradisiaque, avec vahinés et colliers de fleurs de mise, afin de réaliser leur rêve le plus cher. Cela pouvait consister à retourner dans le temps pour revoir un parent disparu, devenir riche, etc… Mais le rêve avait tôt fait de tourner au cauchemar et avant la fin de l’épisode, chacun arrivait à la conclusion que la vie devait suivre son cours et que rien n’arrivait par hasard. Nightmare Island ne change pas la formule et chacun des personnages en viendra à regretter d’être venu.

La série pouvait déjà verser parfois dans une forme de psychodrame teinté d’horreur et de suspense ; ici, la violence est plus frontale. Après une dizaine de minutes, les premières gouttes de sang sont déjà versées. Si l’on a toujours pu reprocher au cinéma d’horreur d’instrumentaliser les victimes à l’écran, reconnaissons néanmoins que les slashers à l’ancienne prenaient leur temps pour installer une ambiance avant de frapper. Nightmare Island adopte une approche « gonzo », dans l’ère du temps (malheureusement). Ainsi, le personnage de Mélanie (Lucy Hale) souhaite se venger d’une fille qui la harcelait au lycée. Si Carrie mettait près de cinq bobines avant de se défouler sur ses bourreaux, Mélanie se réjouit qu’on lui serve immédiatement sa proie derrière une vitre sans tain, ligotée, prête à être torturée. Plus raisonnable, Gwen (Maggie Q), souhaite ne jamais avoir rompu avec son petit ami il y a quatre ans. Mais alors qu’elle se retrouve mariée avec lui et maman d’une petite fille, elle réalise que ce qui la hante vraiment n’est pas la vie qu’elle aurait pu avoir, mais la culpabilité d’avoir déclenché sans le vouloir un accident qui coûta la vie à des occupants de son immeuble. Le film devant meubler pour tenir un peu plus de deux fois la durée d’un épisode télé, Jeff Wadlow choisit de faire monter les enjeux à mi-parcours lorsque les invités réalisent qu’ils n’ont pas été choisis par hasard… Jason Blum avait donc omis de citer Lost parmi les influences du film !

Sea, Sex and Seum

Nicolas Cage était envisagé dans le rôle de Roarke, ce qui donne une idée des intentions de Wadlow. Ce dernier arrive néanmoins à se payer les services de Michael Rooker qui, d’un point de vue strictement capillaire, compense aisément l’absence de Cage… Au sein du casting, on notera le personnage de Brax (Jimmy O. Yang), dont l’homosexualité est présentée de façon totalement « ouverte », sans forcer le trait ni chercher à justifier sa présence. A l’heure où certaines grosses productions en sont encore à considérer un sous-entendu ou un baiser esquissé à l’arrière-plan comme le summum de l’inclusion et de la diversité, Jason Blum et sa clique laissent la porte du placard grande ouverte. Il ne s’agit pas d’entamer un quelconque discours militant mais la présentation de Brax mérite d’être mise en perspective avec la timidité persistante de certains films de studio qui clament pourtant haut et fort leur progressisme. Mais une question vous brûle peut-être les lèvres : où est Tattoo dans cette histoire ? Les spectateurs souhaitant une réponse sont priés de rester jusqu’au bout du film (une gageure !) et leur souhait sera exaucé. Mais comme le démontre Nightmare Island, il n’est pas toujours souhaitable de voir nos vœux se réaliser, et nous ne pouvons que craindre que Blumhouse ne mette à exécution la menace d’une suite annoncée par l’épilogue ! La nomination du film dans la catégorie « pire film de l’année » aux Razzie Awards 2020 devrait nous permettre de dormir tranquille. Sauf que les 50 millions de dollars récoltés au box-office mondial pour une mise initiale de 7 pourrait bien donner des idées à Jason…

 

© Jérôme Muslewski

 

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ÉCOUTE VOIR (1979)

Catherine Deneuve mène l’enquête sur une arme redoutable mise au point par une secte religieuse pour contrôler la population

ÉCOUTE VOIR

 

1979 – FRANCE

 

Réalisé par Hugo Santiago

 

Avec Catherine Deneuve, Sami Frey, Florence Delay, Anne Parillaud, Didier Haudepin, Antoine Vitez, Jean-François Stévenin, François Dyrek

 

THEMA SUPER-VILAINS

Figure importante du cinéma argentin, Hugo Santiago fait ses débuts comme assistant de Robert Bresson. Partagé entre l’Argentine et la France, il tourne son premier long-métrage Invasion dans son pays natal, puis revient sur sa terre d’apprentissage pour réaliser Les Autres et Écoute voir, dont il co-écrit le scénario avec l’écrivain Claude Ollier. À la jonction de plusieurs genres cinématographiques, ce troisième long commence comme un polar teinté d’humour puis bascule dans le techno-thriller et la science-fiction sans jamais se départir d’une certaine distanciation qui nimbe l’œuvre d’une aura étrange et indéfinissable. Catherine Deneuve est emballée par le scénario, qui bouscule les habitudes établies et lui permet surtout de mettre de côté la féminité pour laquelle on l’embauche généralement. De fait, son rôle de détective privé est paré d’attributs tellement masculins (le feutre, l’imperméable, l’arme à feu et une belle maîtrise des sports de combat) qu’on pourrait facilement imaginer un homme à sa place sans que le scénario ait besoin d’être fondamentalement modifié, à une ou deux répliques près. Le prénom de son personnage (Claude) joue volontairement sur cette ambiguïté, soulignée dès l’entame du film. Lorsqu’elle gare sa Coccinelle dans la cour du château d’Arnaud de Maule (Sami Frey) qui fait appel à ses services, celui-ci s’étonne de voir débarquer une femme. « Vous attendiez qui ? » lui demande-t-elle avec un sourire au coin des lèvres. « Un homme à la voix nonchalante, la quarantaine, l’œil triste, le sourire dur », rétorque le jeune châtelain, brocardant volontairement les clichés post-Humphrey Bogart, ce à quoi il s’entend répondre : « Les temps ont changé ».

Si Arnaud de Maule a sollicité Claude Alphan, c’est pour enquêter sur les mystérieux visiteurs qui s’introduisent nuitamment dans son château, mais aussi sur la disparition de sa petite amie Chloé, incarnée par une Anne Parillaud encore « bébé » alors à peine âgée de 19 ans. Les investigations de notre intrépide détective l’emmènent sur les traces d’une secte religieuse aux nombreuses ramifications, l’Église du renouveau final, qui semble avoir mis au point une fréquence sonore capable de s’insinuer dans le cerveau des gens pour en prendre le contrôle. Cette invention permet, selon les propos du gourou de cette étrange église, de « ressusciter la conscience primitive ». Mais c’est surtout une arme redoutable qui, entre de mauvaises mains, pourrait faire des ravages. La science-fiction s’invite ainsi sans préavis au bout d’une demi-heure de métrage, au sein d’une scène pourtant très banale. Dans un bar tabac, au milieu des conversations animées, un son strident surgit soudain de la radio. Aussitôt, tout le monde se fige pendant quelques secondes et ne bouge plus qu’au ralenti. Plus aucun mouvement, plus aucune voix, un vide total et effrayant. Puis le son s’interrompt et les discussions reprennent comme s’il ne s’était rien passé. Le test à petite échelle de l’arme de l’Église du renouveau final s’avère particulièrement concluant…

« Raté mais très intéressant »

Le son étant au cœur de l’intrigue, il se décline sous toutes ses formes dans le film. Bandes magnétiques, cassettes, radios, micros, écouteurs, vinyls, dictaphones : on ne compte plus les dispositifs mis en scène par Santiago tout au long du récit. L’un des personnages clé d’Écoute voir travaillant sur des feuilletons radiophoniques, les bruitages et les sons de la réalité finissent même par se confondre, comme lorsque Claude écoute une voix off brutalement interrompue par le fracas d’un accident bien réel. Ces expérimentations semblent annoncer celles du Blow Out que Brian de Palma réalisera deux ans plus tard. La musique aussi s’inscrit étrangement dans le film. Souvent, elle trouve sa source directement à l’écran (le jazz que Claude écoute dans sa voiture, l’opéra qui résonne dans le château, l’orgue qui retentit dans la réunion religieuse, la musique classique qu’on entend dans l’appartement de Chloé). Même lorsqu’elle est déconnectée de l’action directe, elle garde son caractère de « son direct » en dotant du coup certaines séquences d’une touche de surréalisme (la voix off d’un pianiste qui chantonne, des accords de contrebasse pincée, des percussions lancinante). Le caractère expérimental du film est donc fascinant, tout comme sa mise en image. Mais Écoute voir sous-exploite son concept prometteur à cause d’une narration un peu confuse qui traîne en longueur et aurait mérité un rythme plus serré. « Raté mais très intéressant » : c’est en ces termes que Catherine Deneuve qualifiera le film quelques années après sa sortie discrète.

 

© Gilles Penso



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LES DEUX ORPHELINES VAMPIRES (1997)

Jean Rollin retrouve ses premières amours en transformant le classique « Les Deux orphelines » en conte macabro-ésotérique

LES DEUX ORPHELINES VAMPIRES

 

1997 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Alexandra Pic, Isabelle Teboul, Brigitte Lahaie, Tina Aumont, Bernard Charnacé, Nathalie Perrey, Anne Duguël

 

THEMA VAMPIRES I SAGA JEAN ROLLIN

Après avoir mis un peu la pédale douce sur les films de vampire en réalisant du bout de la caméra quelques comédies érotiques sous divers pseudonymes, Jean Rollin décide de revenir à ses premières amours avec ces Deux orphelines vampires adaptées d’un de ses romans paru en 1993 chez Fleuve Noir, dans le cadre de la collection « Frayeur ». Le livre était bien entendu conçu comme un clin d’œil au classique « Les deux orphelines » d’Alphonse d’Ennery et Eugène Cormon, la référence étant assumée par l’un des personnages nommé Dennery. Hélas, Rollin semble un peu s’épuiser sur ce sujet récurrent du vampirisme féminin, comme si le cœur n’y était plus. Certes, personne n’oserait qualifier ses films d’épouvante précédents de chefs d’œuvre, voire même de séries B efficaces. Mais il y avait tout de même dans ces œuvrettes des seventies un grain de folie, une volonté de surprendre, un avant-gardisme, bref un côté OVNI qui leur valait un statut de curiosités expérimentales. Tout ceci s’est évaporé ici, hélas. Seul l’amateurisme et la maladresse semblent subsister.

Le scénario n’est à priori pas pire qu’un autre. Il concerne deux pauvres petites orphelines aveugles, Louisette et Henriette (Isabelle Teboul et Alexandra Pic), adoptées par un médecin affable qui les prend en pitié (Bernard Charnacé). Ce que le brave homme ignore, c’est que la nuit venue, les fausses ingénues retrouvent la vision et sont animées d’une immense soif de sang. Au fil de leurs errances nocturnes, elles se mettent sous la dent des victimes humaines et canines et rencontrent quelques guest-stars de série B sur le retour comme Brigitte Lahaie (« la femme au fouet ») ou Tina Aumont (« la goule »). Parmi les autres personnages improbables qui croisent leur route, on note la « femme-louve » (Nathalie Karsenti), la « vampire aux ailes de chauve-souris » (Véronique Djaouti) et une mère supérieure incarnée par l’écrivain Anne Duguël. Hormis le charme indiscutable des deux jeunes comédiennes, il est difficile de trouver un attrait quelconque à ce film erratique, empêtré dans un scénario terriblement linéaire, une mise en scène approximative et des dialogues pseudo-poétiques d’une indigence confinant au grotesque.

Une maladroite mais touchante sincérité

Comme toujours l’érotisme est de rigueur, même si cette fois-ci Rollin l’aborde du bout des doigts, le temps d’une séquence nocturne où les deux buveuses de sang se dévêtent au clair de lune en oubliant la pudeur la plus élémentaire. Dommage que le cinéaste n’ait pas poussé plus loin l’ambiguïté liée à la nature vampirique de ses héroïnes, lesquelles évoquent de nombreuses vies antérieures au fil des siècles passés tout en laissant transparaître des troubles psychique qui suggèrent une affabulation totale et pourraient expliquer du coup la suppression de nombreux éléments surnaturels habituellement rattachés au mythe (le pouvoir des crucifix, des gousses d’ail, de la lumière du jour, de l’eau bénite, la résurrection des victimes vampirisées). Mais cet aspect du récit est traité à la légère, le cinéaste s’attachant moins aux explications qu’aux évocations, fussent-elles nébuleuses. En toute logique, Les Deux orphelines vampires passa inaperçu sur nos écrans, ce qui n’empêcha guère son entreprenant auteur d’enchaîner sur une Fiancée de Dracula tout aussi anecdotique. Voilà en tout cas un homme qui ne se sera guère détourné, au fil de sa longue carrière, d’une ligne directrice unique et quasi-monomaniaque. Reconnaissons-lui au moins cette constance, preuve d’une maladroite mais touchante sincérité.

 

© Gilles Penso

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PIRATES DES CARAÏBES : JUSQU’AU BOUT DU MONDE (2007)

Un troisième épisode qui traîne en longueur et peine à retrouver la fraîcheur de ses prédécesseurs, malgré quelques folles idées visuelles

PIRATES OF THE CARIBBEAN : AT WORLD’S END

 

2007 – USA

 

Réalisé par Gore Verbinski

 

Avec Johnny Depp, Keira Knightley, Orlando Bloom, Geoffrey Rush, Chow Yun Fat, Stellan Skarsgard, Bill Nighy, Lee Arenberg

 

THEMA MONSTRES MARINS I SAGA PIRATES DES CARAÏBES

« J’ai toujours été attiré par les acteurs qui endossaient des personnalités multiples, comme Lon Chaney ou John Barrymore. D’où ma tendance à me déguiser pour mes rôles. Ça permet aussi d’éviter d’ennuyer les spectateurs en leur montrant toujours le même visage. » (1) Ces propos de Johnny Depp s’adaptent parfaitement à Jack Sparrow, le personnage de pirate déjanté et maniéré qu’il incarne depuis le premier volet des Pirates des Caraïbes et qui s’est mué en véritable icône du cinéma d’aventures. Le prologue du troisième épisode, beau, triste et cruel, exhale une noirceur qui s’avère bizarrement hors-sujet, car ni sa tonalité ni ce qu’il raconte ne collent vraiment avec le reste du film. Jusqu’au bout du monde se situe à la fin de l’âge d’or de la piraterie. Désormais, même le terrifiant Vaisseau Fantôme et son capitaine maudit Davy Jones (Bill Nighy) servent les intérêts de Lord Cutler Beckett (Tom Hollander) et de la Compagnie anglaise des Indes Orientales. Mi-homme mi-céphalopode, le Hollandais Volant écume désormais les sept mers, massacrant sans pitié pirates de tous bords et sabordant leurs navires. Will Turner (Orlando Bloom), Elizabeth Swann (Keira Knightley) et le capitaine Barbossa (Geoffrey Rush) n’ont qu’une seule chance de résister à Beckett et à son armada destructrice : ils doivent rassembler les Neuf Seigneurs de la Cour des Frères, mais l’un des membres les plus éminents, Jack Sparrow, manque à l’appel. Nos héros doivent donc faire voile vers des mers orientales inconnues pour affronter un pirate chinois, le capitaine Sao Feng (Chow Yun Fat), et s’emparer des cartes qui les conduiront au-delà des limites du monde connu, là où Jack est retenu…

Force est de constater que ce troisième opus accuse de sérieuses pertes de rythme au fil de ses trois longues heures de métrage. A vrai dire, une seule scène d’action digne de ce nom émerge du scénario passablement confus : la bataille finale, certes spectaculaire mais peu novatrice par rapport aux deux films précédents. Et c’est bien le manque d’innovation qui entrave cet ultime Pirates des Caraïbes. Après les magnifiques pirates morts-vivants, les incroyables hommes-poissons et l’abominable Kraken, nous n’avons plus rien de bien surprenant à nous mettre sous la dent. Gore Verbinski semble se contenter de broder à partir des ingrédients du deuxième opus, d’autant que l’intrigue politique prend ici largement le pas sur le fantastique et la poésie. Sans doute qu’un trop-plein de confiance fut nuisible à l’élaboration de ce troisième opus, à l’époque le film le plus cher de l’histoire du cinéma. Son budget de 300 millions de dollars dépassait à lui seul celui des trois Seigneurs des Anneaux de Peter Jackson réunis !

Des visions dignes de Terry Gilliam

Il faut par ailleurs noter que le tournage du film commença avant que le scénario définitif fût achevé, ce qui se sent clairement en cours de visionnage. Dommage par exemple que ce troisième Pirates des Caraïbes ne se soit pas plus largement étendu sur sa partie la plus intéressante de son récit : le voyage jusqu’au bout du monde. Quelques folies dignes de Terry Gilliam s’y glissent, comme les pierres qui se transforment en crabes pour porter le navire dans le désert jusqu’à l’océan, le Black Pearl qui doit naviguer à l’envers pour inverser la course du soleil, ou encore les morts qui remontent le cours de la mer jusqu’à l’au-delà… Même l’intervention de la déesse Calypso, quittant progressivement sa forme humaine pour atteindre des proportions colossales, tourne court. Quant à Chow Yun-Fat, il est hélas sous-exploité, ne prenant jamais vraiment part à l’action. A n’en pas douter, Jusqu’au bout du monde était l’épisode de trop. Ce ne fut pourtant pas le dernier…

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en janvier 2008

 

 

© Gilles Penso

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WOLF (1994)

Un agent littéraire new-yorkais aux dents longues est mordu par un loup et se transforme en lycanthrope…

WOLF

 

1994 – USA

 

Réalisé par Mike Nichols

 

Avec Jack Nicholson, Michelle Pfeiffer, James Spader, Christopher Plummer, Richard Jenkins, Eileen Atkins, Om Puri

 

THEMA LOUPS-GAROUS

Après les succès de Dracula de Francis Ford Coppola, Frankenstein de Kenneth Branagh et ce présent Wolf, la firme Columbia réussissait un véritable putsch en volant à Universal son bestiaire de monstres classiques. Fort de génériques prestigieux et de budgets de blockbusters, ce triptyque entendait néanmoins prendre ses distances avec l’horreur pour s’orienter vers un fantastique plus allégorique, plus dramatique, et donc plus apte à séduire le grand-public. Jack Nicholson avait pourtant tenté de monter le projet de Wolf dès 1982 mais sans succès. Si Nicholson est loin d’être un acteur phare du cinéma fantastique, il a néanmoins contribué à des titres gentiment cultes : La Petite boutique des horreurs, Shining et Les Sorcières d’Eastwick. En revanche, pour Mike Nichols (Le Lauréat), qui avait déjà dirigé l’acteur dans La Brûlure, il s’agit d’un baptême du feu. Étant un metteur en scène assez littéraire et porté sur la direction d’acteurs avant tout, il choisit d’aborder la lycanthpopie comme une métaphore de l’arrivisme des « cols blancs » de l’ère post-Reaganienne. Exit donc le folklore et l’esthétique gothique, Wolf sera une itération poilue du Working Girl que Nichols réalisa en 1988. Randal Wallace (Jack Nicholson) est un agent littéraire reconnu et apprécié au sein d’une prestigieuse maison d’édition de Manhattan. Alden (Christopher Plummer), le grand patron, lui annonce néanmoins de façon insidieuse lors d’un diner qu’il va être mis sur une voie de garage pour laisser sa place à Stewart Swinton (James Spader), un jeune loup arrogant. Randal découvre que sa femme le trompe avec ce dernier et rencontre la fille de Alden, Laura (Michelle Pfeiffer), qui va l’épauler dans cette passe difficile.

Mais quid du loup-garou du titre ? Tout d’abord, précisons que ce « vilain » mot ne sera jamais prononcé, afin d’éviter d’être trop ouvertement affilié à un genre dont personne ne semble ici se soucier. La traditionnelle morsure est ainsi expédiée dès la scène d’introduction, comme une encombrante formalité : pendant le générique, nous suivons Randal roulant de nuit sur une route sinueuse et enneigée, à travers bois. Nichols filme la lune plein cadre, afin que le spectateur le moins familier du genre sache de quoi il s’agit. Peut-être lui-même distrait par la lune et la musique envahissante du maestro Ennio Morriconne, Randal ne parvient pas éviter le loup au milieu de la route et percute le pauvre animatronique (fabriqué par Alec Gillis et Tom Woodruff, et plutôt convaincant au demeurant). L’animal blessé le mord avant de s’enfuir à toutes pattes dans les bois. Durant l’heure qui suit, Randal constate tout d’abord une pilosité abondante sur certaines parties de son corps, un phénomène pas si exceptionnel que ça. Comme Randal retrouve au passage tout son tonus sexuel, le bougre ne semble tout d’abord pas trop s’inquiéter. Au contraire : son odorat lui apprend que son collègue a bu de l’alcool au déjeuner et son ouïe lui permet d’écouter les conversations dans les bureaux voisins. Pratique. L’étude de caractère et la satire sociale voulues par Nichols ne vont malheureusement pas chercher très loin, la bestialité révélée servant tout juste à illustrer la compétition professionnelle. Ce qui donne lieu à une scène édifiante au cours de laquelle Randal marque son territoire dans les toilettes en urinant sur les chaussures de Stewart, lui-même mordu en cours de métrage, histoire de nous offrir un affrontement « poilo-à-poilo » dans la dernière bobine lorsque les deux ont enfin achevé leur transformation. L’affrontement vire vite au comique involontaire : outre les doublures visibles comme le nez au milieu de la figure, les adversaires font des bonds de deux mètres, évoquant malgré eux le Tigrou de la forêt des rêves bleus. Et dire que Wolf a été nommé pour le meilleur scénario aux Saturn Awards 1994 – c’est dire si le Fantastique devait se porter mal cette année-là…

 Les loups de Wall Street

Que Mike Nichols ait voulu faire un film de loup-garou intello, pourquoi pas ? Encore eut-il fallu que l’écriture et la mise en scène suivent. Pourquoi évacuer les conventions du genre si c’est pour avoir recours à un personnage mi-voyant mi-sorcier expliquant tout à Randal de la malédiction qui le frappe ? Quant au choix du vétéran Giuseppe Rutonno à la photo (qui a travaillé avec Visconti, Fellini, Bob Fosse ou Terry Gilliam), il frise l’erreur de casting tant la mise en image est statique et d’une platitude flagrante en termes de découpage. Mike Nichols, pourtant un metteur en scène compétent et capable de donner du sens à ses images, se focalise certes sur ses acteurs mais ne plante ni n’exploite jamais les décors dans lesquels ils évoluent. Au milieu de ce naufrage, le fantasticophile aurait aimé pouvoir au moins s’extasier sur le travail de Rick Baker. Mais comme ce dernier le raconte dans son autobiographie « Metamorphosis », Jack Nicholson s’était montré assez méprisant envers lui lors de leur première rencontre et n’avait pas envie de subir de longues séances de maquillage. Son idée était donc de jouer le loup-garou avec pour seul artifice un dentier et quelques grimaces pour faire bonne mesure. Bien que Baker ait convaincu la production d’appliquer un maquillage plus élaboré à la star, le résultat à l’écran reste anecdotique en regard de son travail révolutionnaire sur Le Loup-garou de Londres. Le scénariste Wesley Strick raconte que Mike Nichols voyait Wolf comme une évocation de « la mort de Dieu, le déclin de la civilisation occidentale et l’épidémie du SIDA ». Mais ou diable ont-ils caché tout ça dans le film ?

 

© Jérôme Muslewski

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PIRATES DES CARAÏBES : LE SECRET DU COFFRE MAUDIT (2006)

Dans cette seconde aventure, Jack Sparrow et ses compagnons d’infortune affrontent des hommes-poissons et une pieuvre géante…

PIRATES OF THE CARIBBEAN 2 : DEAD MAN’S CHEST

 

2006 – USA

 

Réalisé par Gore Verbinski

 

Avec Johnny Depp, Orlando Bloom, Keira Knightley, Stellan Skarsgard, Naomie Harris, Alex Norton, Bill Nighy, Jonathan Pryce

 

THEMA MONSTRES MARINS I SAGA PIRATES DES CARAÏBES

Bien décidés à ne pas s’en tenir au succès inespéré du premier Pirates des Caraïbes, Jerry Bruckheimer et les studios Disney enclenchèrent rien moins que deux nouveaux épisodes tournés simultanément, tout en s’efforçant de retrouver la formule qui leur fut tant propice. Le brave Will Turner (Orlando Bloom), la belle Elizabeth Swann (Keira Knightley) et l’incontrôlable Jack Sparrow (Johnny Depp) se heurtent donc une nouvelle fois à une malédiction surnaturelle, les pirates morts-vivants du premier opus cédant ici le pas au Hollandais Volant et à son équipage fantôme. Les fantasticophiles ayant gardé en mémoire le très élégant capitaine spectral incarné par James Mason dans Pandora risquent fort d’être surpris par la réinterprétation du fameux mythe marin. Car ici, notre Hollandais a pris les allures d’un hideux corsaire mi-homme mi-pieuvre, tandis que ses hommes mixent dans l’anarchie la plus totale l’anatomie humaine et des éléments empruntés à toutes les espèces marines possibles et imaginables, du mollusque au crustacé en passant par le poisson et le céphalopode.

A cet infernal équipage mis en image par un très habile mélange de maquillages spéciaux et d’images de synthèse, le scénario mêle une autre légende des profondeurs : le bien nommé Kraken, une pieuvre colossale qui engloutit impitoyablement tous les navires croisant sa route. Née de l’imagination fertile des marins norvégiens du 12ème siècle, cette bête mythique nous donne droit à une poignée de séquences follement spectaculaires, sa morphologie lovecraftienne nous évoquant tour à tour le monstre mutant d’Un cri dans l’océan et le calamar géant de 20 000 lieues sous les mers. En matière de séquences d’action, Gore Verbinski n’y va d’ailleurs pas avec le dos du crochet, concoctant de véritables morceaux d’anthologie tels que l’hilarante course-poursuite sur la terre des cannibales (à mi-chemin entre Tex Avery et Les Aventuriers de l’arche perdue) ou l’incroyable combat d’escrime à trois sur une roue de moulin lancée à vive allure à travers champs, le tout aux accents d’une partition emphatique de Hans Zimmer reprenant à son compte tous les thèmes qu’il co-écrivit avec son poulain Klaus Badelt pour le premier opus.

Libérez le Kraken !

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes engloutis si ce second épisode ne souffrait pas du syndrome généralement constaté dans la plupart des séquelles, autrement dit une perte générale de spontanéité (les grains de folie du premier Pirates des Caraïbes semblent s’être mués en ingrédients d’une recette à succès) et un penchant inévitable pour une surenchère (plus d’argent, plus d’effets spéciaux, plus de personnages, plus de péripéties) qui confine parfois à l’indigestion. Au chapitre des réserves, on regrette aussi de régulières pertes de rythme, au sein d’un métrage un tantinet longuet qui aurait largement mérité un délestage d’une bonne vingtaine de minutes. A ces réserves près, Le Secret du coffre maudit reste un spectacle de haute tenue, qui se clôt sur un cliffhanger digne des sérials d’antan, lequel atteint pleinement son objectif : donner très envie au public de découvrir le troisième volet de cette saga hors norme.

 

© Gilles Penso

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LA CHOSE (1972)

Réalisée par Steven Spielberg entre Duel et Sugarland Express, cette histoire de maison hantée annonce Poltergeist avec dix ans d’avance

SOMETHING EVIL

 

1972 – USA

 

Réalisé par Steven Spielberg

 

Avec Sandy Dennis, Darren McGavin, Ralph Bellamy, Jeff Corey, Johnny Whitaker, John Rubinstein, David Knapp

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I SAGA STEVEN SPIELBERG

Sous contrat chez le studio Universal pour lequel il réalise des épisodes de séries TV depuis la fin des années 60, Steven Spielberg vient de mettre en scène Duel, vendu à la chaîne NBC pour une diffusion prévue le 13 novembre 1971. Avant que son thriller routier cauchemardesque ne soit découvert par le public et ne le révèle aux yeux du monde, le jeune réalisateur est « prêté » par Universal à CBS pour les besoins d’un téléfilm d’épouvante baptisé Something Evil (littéralement « quelque chose de maléfique »). Le scénario est l’œuvre de Robert Clouse, futur réalisateur d’Opération dragon, New York ne répond plus et Le Jeu de la mort. Le couple vedette est incarné par Sandy Dennis et Darren McGavin. La première partageait l’affiche avec Elizabeth Taylor, Richard Burton et George Segal dans Qui a peur de Virginia Woolf en 1966. Le second allait incarner quelques années plus tard le fameux Kolchak, reporter spécialisé dans le surnaturel de la série The Night Stalker. Tout ce beau monde se retrouve dans un téléfilm un peu routinier, où l’on sent que chacun cachetonne sans se donner vraiment à fond. Spielberg lui-même est déjà ailleurs, rêvant de sortir du ghetto de la télévision pour pouvoir s’épanouir sur grand écran. De fait, La Chose (titre un peu passe-partout choisi par les diffuseurs français) n’atteint jamais la maestria de Duel. Pour autant, les trouvailles y abondent et plusieurs futures « signatures » visuelles du metteur en scène y sont clairement décelables.

Sandy Dennis et Darren McGavin incarnent Marjorie et Paul Worden, un couple de citadins qui décide sur un coup de tête d’acheter une vieille maison dans la campagne de Pennsylvanie et de s’y installer avec leurs deux enfants. Publicitaire surchargé de travail, Paul est rarement chez lui et laisse souvent son épouse et ses enfants seuls dans la maison. Là, l’atmosphère commence lentement à s’alourdir. La nuit, Marjorie entend les pleurs d’un bébé sans pouvoir identifier leur source. Au matin, elle assiste au spectacle sinistre d’un voisin égorgeant des poulets pour inonder la terre de leur sang. La tension monte d’un cran lorsque deux amis des Worden, après une fête donnée dans la maison, prennent la route en pleine nuit et sont victimes d’un accident mortel. Marjorie commence à craindre qu’une présence maléfique hante les lieux, une théorie qu’alimente son vieux voisin collectionneur de livres anciens (Ralph Bellamy). « Si vous croyez en Dieu, vous devez croire au diable » lui affirme-t-il. Inquiète, elle se met à peindre un pentacle dans la chambre des enfants pour les protéger. Une panique insidieuse commence à la gagner peu à peu, la conduisant vers l’anxiété extrême, la paranoïa et l’hystérie…

Expérimentations

Pas particulièrement inventif, le scénario de Robert Clouse laisse peu de latitude d’expression à Steven Spielberg. C’est donc dans les détails que ce dernier impose son style, esquissant des effets de mise en scène qui deviendront plus tard de véritables marques de fabrique. C’est notamment le cas du jeu sur les reflets permettant dans un même plan de filmer un champ et un contre-champ : le propriétaire qui regarde par la fenêtre tandis que le petit garçon joue au loin, l’épouse qui observe son époux se disputer avec un voisin… Les vitres reflètent les visages contrits et se brisent généralement pour annoncer les plus grands malheurs (Marjorie casse son miroir avant de basculer dans la folie, un pare-brise se craquèle en mille morceaux juste avant que la mort ne frappe). Spielberg joue aussi avec les avant-plans suggestifs (visages, objets, formes imprécises), les reports de point ou la multi-angularité. Parfois-même, il donne dans l’expérimental, comme lorsqu’il accroche sa caméra à une lampe de poche ou laisse la chainette d’une porte dessiner des lunettes sur le visage d’un personnage ambigu. Pour toutes ces facéties, il s’appuie sur le savoir-faire du chef opérateur Bill Butler, qui signera plus tard les images des Dents de la mer. Par bien des aspects, La Chose prend les allures d’une sorte de brouillon de Poltergeist, dont Spielberg écrira le scénario exactement dix ans plus tard. Et même s’il se contente ici de mettre en scène l’histoire d’un autre, on ne peut s’empêcher d’y trouver d’étranges détails autobiographiques : le père absent, la mère artiste, la petite sœur impressionnable et surtout le grand frère turbulent qui se prénomme Steven ! La Chose est diffusé sur CBS le 21 janvier 1972 dans une certaine indifférence. Après un autre téléfilm passé un peu inaperçu, Chantage à Washington avec le couple Barbara Bain et Martin Landau, Spielberg entrera enfin dans la cour des grands en réalisant Sugarland Express.

 

© Gilles Penso

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LE MONDE PERDU (1960)

Dans cette version en couleurs du célèbre roman d’Arthur Conan Doyle, les dinosaures sont incarnés par des reptiles déguisés

THE LOST WORLD

 

1960 – USA

 

Réalisé par Irwin Allen

 

Avec Michael Rennie, Jill St John, David Hedison, Claude Rains, Fernando Lamas, Richard Haydn, Ray Stricklyn, Jay Novello

 

THEMA DINOSAURES

Le début de ce Monde perdu version 1960 ressemble beaucoup à celui réalisé 35 ans auparavant par Harry O’Hoyt. La scène de la conférence de presse du zoologiste britannique George Challenger, en particulier, est presque la réplique de celle de la version muette. Persuadé de la continuité de la vie préhistorique sur un haut plateau sud-américain encore inexploré, Challenger (Claude Rains, ex-Homme invisible et Fantôme de l’opéra) décide ainsi de s’y rendre. Le chasseur Lord Roxton (Michael Rennie, le Klaatu du Jour où la terre s’arrêta), les enfants du commanditaire, Jennifer et David Holmes (Jill St John et Ray Stricklyn), le reporter Ed Malone (David Hedison) et le professeur Summerlee (Richard Haydn), rival de Challenger, sont les membres de l’expédition. Mais dès que l’avion décolle, Irwin Allen s’écarte non seulement du film de O’Hoyt mais aussi du roman de Conan Doyle, avec lequel il n’a bientôt plus grand-chose à voir. Accompagnés de leur guide Costa, les explorateurs se retrouvent prisonniers sur le plateau hostile à cause de la destruction de leur hélicoptère.

Les dinosaures qu’ils y rencontrent sont hélas des plus ridicules. Au lieu d’opter pour l’animation image par image, comme prévu à l’origine, Irwin Allen a utilisé la même technique que dans le Voyage au centre de la terre d’Henry Levin qui venait de triompher sur les écrans. Nous avons donc droit à un varan affublé d’une collerette cervicale et de plaques dorsales en caoutchouc, que le professeur Challenger, éminent paléontologue, identifie formellement comme un brontosaure ! Cet animal affronte un petit crocodile recouvert de cornes et de membranes en plastique, dans un combat directement inspiré de celui de Tumak, fils de la jungle. Entre-temps, un iguane, encombré de deux fausses cornes, broute des touffes d’herbe. L’animal le plus spectaculaire du film est un varan – cornu et membrané – qui surgit de l’eau, dans le magnifique décor de la grotte souterraine bordée de lave, et dévore un homme (une petite figurine) avant d’être enseveli, comme dans le film précédent, dans un flot de lave.

La préhistoire en Cinémascope

Fort heureusement, le film ne repose pas entièrement sur les monstres préhistoriques, parmi lesquels on note aussi une tarentule « géante » très maladroitement incrustée. Le scénario s’adjoint des révélations concernant les héros, ainsi qu’une tribu indienne d’où s’extraira une belle sauvageonne pour venir en aide à l’expédition. Les décors filmés en Cinemascope sont souvent superbes, et les comédiens (à part un David Hedison visiblement peu concerné, qu’on retrouvera en Felix Leiter dans Vivre et laisser mourir et Permis de tuer) sont pleins d’attrait, avec une mention spéciale pour Vitina Marcus en femme préhistorique aussi séduisante qu’improbable. La fin du film, bien moins audacieuse que dans la version de 1925, montre Challenger décidant de ramener à la civilisation un bébé tyrannosaurus rex (en fait un petit lézard cornu), et s’arrête là. Contacté comme conseiller aux effets spéciaux, Willis O’Brien n’a malheureusement pas son mot à dire pendant le tournage, Irwin Allen ayant simplement utilisé son nom pour le prestige. Roi du recyclage, Allen réutilisera des extraits du film pour ses séries télévisées Voyage au fond des mers, Perdus dans l’espace, Land of the Giants et Au cœur du temps.

 

© Gilles Penso

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LA NUIT DES TRAQUÉES (1980)

Jean Rollin délaisse provisoirement ses femmes vampires pour conter les horreurs secrètes de pratiques médicales nébuleuses

LA NUIT DES TRAQUÉES

 

1980 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Brigitte Lahaie, Vincent Gardnère, Dominique Journet, Bernard Papineau, Rachel Mhas

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE I SAGA JEAN ROLLIN

Nous sommes en 1980, en plein changement de décennie, et Jean Rollin prend alors une grave décision : abandonner provisoirement les vampires, l’épouvante classique et les petits villages de la France profonde pour s’inscrire dans un contexte urbain et flirter timidement avec la science-fiction. D’où La Nuit des traquées qui, hélas, ne ressort guère grandie de cette volonté de modernisme. Le film démarre sur une route de campagne nocturne, où deux jeunes filles dénudées courent à perdre haleine, fuyant un danger invisible. L’une d’entre elles, prénommée Elisabeth et interprétée par la peu pudique Brigitte Lahaie, est recueillie par Robert (Vincent Gardnère), un automobiliste ma foi fort sympathique. Après l’avoir ramenée dans son humble appartement et avoir longuement joué au docteur avec elle, comme dans un bon vieux téléfilm érotique du dimanche soir, le jeune homme découvre que son invitée surprise est parfaitement amnésique. Non seulement elle ne se souvient plus de son passé, mais en plus elle oublie tous les événements au fur et à mesure qu’ils se déroulent. « Nous appartenons à ce monde. Le seul qui existe. Le monde du moment présent », lui déclare-t-elle énigmatiquement, avant de lâcher, grave : « Tu es le seul souvenir que je possède. »

Alors que son hôte la quitte quelques heures pour aller travailler, Elisabeth est récupérée par un étrange docteur et son infirmière qui la ramènent dans une tour froide et moderne, laquelle n’aurait guère dénoté dans le mythique Buffet froid de Bertrand Blier. Là, elle côtoie des hommes et des femmes qui, comme elle, n’ont plus de mémoire. Le mystère s’épaissit, mais les faiblesses traditionnelles des films de Rollin semblent ici exacerbées, à tel point que les rares idées intéressantes du scénario sont noyées sous un flot de médiocrité et d’amateurisme. Acteurs catastrophiques, dialogues stupides, mise en scène maladroite, montage évacuant toute tentative de rythme, photographie hideuse, La Nuit des traquées est un véritable catalogue de ce qu’il faut éviter si l’on souhaite captiver un tant soit peu l’attention d’un spectateur.

La fuite des cerveaux

C’est d’autant plus dommage que quelques petits bouts de scène laissent entrevoir l’énorme potentiel d’une telle intrigue, notamment lorsque des dizaines de « patients » quasi-zombifiés feuillettent des albums de famille ou se raccrochent les uns aux autres pour tenter de retrouver des bribes de souvenir, si infimes soient-elles. Comme si les souvenirs existaient dans un monde parallèle, une autre dimension. Rollin ne renonce guère à l’horreur graphique de ses premières œuvres, notamment avec cette image inlassablement répétée d’une jeune femme aux yeux transpercés par une paire de ciseaux chirurgicaux. Mais son ambition semble surtout être, comme toujours, de déshabiller la quasi-totalité de son casting féminin tout au long du film. Le fin mot de l’histoire laisse rêveur : tous ces amnésiques ont été victimes des fuites d’une centrale atomique, et le docteur qui les a pris en charge est en réalité chargé par le gouvernement de les euthanasier discrètement pour ne pas ébruiter l’accident nucléaire. Mouais… Finalement, on préfère encore tes femmes vampires, Jean.

 

© Gilles Penso

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