EQUINOX (1970)

Un film de monstres au budget minuscule initié par l’un des futurs plus grands créateurs d’effets spéciaux du monde

EQUINOX

 

1970 – USA

 

Réalisé par Jack Woods (et Dennis Muren non crédité)

 

Avec Edward Connell, Barbara Hewitt, Frank Bonner, Robin Christopher, Jack Woods, James Philips

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Fou de cinéma et d’effets spéciaux depuis son enfance, Dennis Muren décide à la fin des années 60 de s’attaquer à un long-métrage fantastique. Mark McGee, David Allen et Jim Danforth acceptent de s’embarquer avec lui dans l’aventure. Le premier s’attèle au scénario, le second prend en charge la création des monstres, le troisième participe aux effets visuels et Muren lui-même occupe le poste de réalisateur. « Vers l’âge de douze ans, Le 7ème voyage de Sinbad m’a tellement impressionné que je l’ai vu huit fois la même semaine au cinéma ! », raconte Dennis Muren « C’est pour rendre hommage à ce film et aux autres travaux de Ray Harryhausen que j’ai réalisé Equinox. Il comporte donc trois grandes séquences avec des créatures animées image par image. C’était un long-métrage produit comme un film amateur, tourné entre amis avec un tout petit budget, mais qui a finalement été distribué dans le monde entier. » (1) L’intrigue, assez sommaire, lorgne vaguement du côté de H.P. Lovecraft. Deux couples de jeunes gens y partent à la recherche du docteur Waterman, un scientifique égaré. Au cours de leur voyage, ils découvrent un château étrange, des empreintes de pas gigantesques, une caverne mystérieuse, ainsi qu’un livre ancien et magique mentionnant une malédiction terrifiante. Ils finissent par se retrouver nez à nez avec une série de monstres et leur maître, ayant traversé une barrière dimensionnelle pour retrouver le livre magique.

Malgré son intrigue simpliste et le jeu très approximatif de ses acteurs, le film distille un certain charme, surtout grâce aux créatures qu’il met en scène, toutes inspirées par Ray Harryhausen. « Je dois bien avouer que c’était notre influence principale », avoue David Allen, qui signa le design de toutes ces créatures (2). La pieuvre géante, qui intervient furtivement dans un flash-back en détruisant une cabane, évoque Le Monstre vient de la mer et la maléfique divinité aquatique Cthulhu chère à Lovecraft. La gargouille volante est quant à elle un démarquage très réussi des harpies de Jason et les Argonautes. Les autres monstres du film sont un démon simiesque aux pattes de bouc surnommé Taurus, plus ou moins inspiré du cyclope du 7ème voyage de Sinbad, et un gigantesque troglodyte, cousin de celui de Sinbad et l’œil du tigre, mais ici interprété par un acteur costumé.

Evil Dead avant l’heure

Bien qu’ils soient traités très différemment et plus maladroitement, les thèmes d’Equinox (les jeunes couples dans la forêt, le vieux grimoire qui réveille les démons, les filles possédées l’une après l’autre, la gargouille maléfique, la forteresse moyenâgeuse, le témoignage enregistré sur un magnétophone à bande, les inspirations lovecraftiennes) annoncent ceux de la trilogie Evil Dead, qui commencera elle aussi en 16 mm avec un groupe de cinéastes amateurs. Le producteur Jack Harris (Danger planétaire, Dinosaurus) s’intéresse au film deux ans après la fin de son tournage et propose de le distribuer moyennant quelques modifications, ce que Muren accepte sans hésiter. Le monteur Jack Woods est donc embauché pour superviser cette nouvelle version, et c’est finalement lui qui est crédité comme réalisateur du film. « Le film a un peu changé lorsque Jack Harris a décidé de le sortir en salles », explique David Allen « Les acteurs ont été rappelés quelques trois ans après le début du tournage pour jouer dans des scènes additionnelles » (3). Equinox sort brièvement sur les écrans en 1971 et passe un peu inaperçu. Mais cette expérience aura permis à Dennis Muren de découvrir son penchant définitif pour les effets visuels, et de devenir progressivement l’une des plus grandes pointures en la matière.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en mars 2014

(2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1998

 

© Gilles Penso

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LES LÈVRES ROUGES (1971)

Le cinéaste belge Harry Kümel réinvente l’histoire de la sanglante comtesse Bathory en transformant Delphine Seyrig en troublante femme-vampire

LES LÈVRES ROUGES / DAUGHTERS OF DARKNESS

 

1971 – BELGIQUE / ALLEMAGNE / FRANCE

 

Réalisé par Harry Kümel

 

Avec Delphine Seyrig, John Karlen, Danielle Ouimet, Andrea Rau, Paul Esser, Georges Jamin, Joris Collet, Fons Rademakers

 

THEMA VAMPIRES

Au début des années 70, beaucoup de barrières tombent. Les sacro-saintes règles de la bienséance définies par les décennies précédentes volent en éclat au profit d’une libération culturelle généralisée. Profitant de la brèche soudain ouverte, les praticiens du cinéma fantastique dépoussièrent le mythe du vampirisme en s’offrant enfin la possibilité d’explorer ses aspects les plus sanglants et les plus érotiques. C’est dans cette mouvance que s’inscrit Les Lèvres rouges d’Harry Kümel qui, s’il ne tourne le dos ni au sang ni au sexe, s’affirme malgré tout comme l’une des variantes les plus élégantes et les plus sophistiquées sur le thème. Transposés dans le monde moderne pour des raisons principalement économiques, les méfaits de la comtesse Bathory prennent ici un tour presque surréaliste. « Pour être honnête, ce film est un peu le fruit du hasard », nous avoue Harry Kïmel. « Un jour, en descendant de chez moi, je suis passé devant un kiosque à journaux et j’ai été attiré par la une d’une revue historique qui titrait en pleine page « La Comtesse Sanglante ». J’ai immédiatement acheté la revue et je me suis mis à la lire. L’article était assez racoleur. On y parlait des massacres commis par la comtesse Bathory en Hongrie, des 650 vierges qui furent ses victimes et dont elle aurait bu le sang. Une demi-heure plus tard, j’allais voir les producteurs Paul Collet et Pierre Drouot en leur disant que j’avais trouvé le sujet idéal. » (1)

Le point focal des spectateurs est d’abord ce jeune couple en pleine lune de miel, Stefan et Valerie, qui s’amuse à contourner les déclarations d’amour traditionnelles tout en cédant volontiers aux plaisirs de la chair dans la couchette du train qui les emmène en voyage. Mais le convoi s’arrête plus tôt que prévu et voilà nos tourtereaux échoués un peu par hasard dans un grand hôtel d’Ostende qui, hors saison, s’avère complètement désert. C’est bien pratique pour qu’Harry Kümel puisse composer avec le budget restreint à sa disposition, mais cette immense vacuité a beaucoup d’autres vertus, la moindre n’étant pas d’isoler ce joli couple dans un vide qui ne demande qu’à être rempli. Tâche à laquelle va s’employer une mystérieuse comtesse qui débarque en pleine nuit, accompagnée d’une secrétaire qui semble lui procurer des faveurs dépassant le cadre professionnel. En voyant la comtesse, le maître d’hôtel blêmit. N’est-elle pas déjà venue visiter les lieux quarante ans plus tôt ? Si c’est le cas, comment expliquer qu’elle n’ait pris aucune ride ? Le spectateur a déjà la réponse : la comtesse est un vampire qui se repaît du sang des jeunes filles pour assurer son éternelle jeunesse. Elle appartient à une autre époque, ce qui explique ses manières d’autrefois, sa diction à l’ancienne et cette incroyable garde-robe dont le point d’orgue est une grande cape qui prend des allures d’ailes de chauve-souris. Par sa présence, l’éblouissante Delphine Seyrig éclipse bien sûr les autres comédiens, notamment Danielle Ouimet qui, dans le rôle de Valerie, fait un peu pâle figure. Elle fut imposée à Kümel par la co-production internationale, et le réalisateur la dirigea à contrecœur, mais il faut avouer que sa blondeur languide symbolise à merveille la candeur sur le point d’être pervertie. L’autre coup d’éclat du casting est Andrea Rau, l’étrange et envoûtante secrétaire dont le pouvoir de séduction est moins agressif mais tout autant pénétrant.

Les stars ne meurent jamais

 « Nous avions un extraordinaire couturier, Bernard Perris », raconte Kïmel. « Une grande partie du budget du film a été engloutie dans ses créations, mais il faut dire qu’elles étaient magnifiques. Je lui indiquais les couleurs que j’avais en tête, et il laissait ensuite aller sa créativité. Mon idée était de doter Delphine Seyrig d’un look de star des années 30, pour jouer sur l’aspect immortel de son personnage. C’est une idée toute simple : les grandes vedettes du cinéma ne meurent jamais et restent figées dans l’apparence qui les a rendues célèbres. La comtesse ressemble un peu à Marlene Dietrich dans le film, effet qui est renforcé par le choix des éclairages, et sa compagne Ilona évoque Louise Brooks. Ce sont des images gravées dans l’inconscient collectif. » (2) La couleur rouge du titre français finit par contaminer tout le film, s’invitant sur les lèvres, les ongles, les robes et même la carrosserie de la voiture de sport de la comtesse sanglante. Si Harry Kümel cite certains classiques – la scène de la douche de Psychose est transfigurée avec un couple dont l’extase se termine en bain de sang par l’entremise d’un rasoir trop acéré – son cinéma est définitivement « autre », s’appuyant sur des références souvent plus picturales que cinématographiques. On pense aux femmes mystérieuses des tableaux de Fernand Khnopff ou aux paysages mélancoliques peints à l’huile par Léon Spilliaert. La triple unité de lieu, de temps et de personnages imposée par la production se mue finalement en atout, le grand hôtel côtier de cette morte saison étant le parfait écrin de cette histoire d’amour et de mort. Certains détails insolites sans incidence directe sur l’histoire peuvent sembler curieux, notamment l’enquête de ce policier à la retraite qui ne mêle nulle part ou la mère de Stefan qui s’avère être un homme travesti, mais ils participent de l’étrangeté générale de cette œuvre dont la décadence est accentuée par la très belle partition de François de Roubaix, délaissant ses habituelles sonorités pop pour des tonalités slaves du meilleur effet.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2018

 

© Gilles Penso

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HIGHLANDER (1986)

Christophe Lambert, Sean Connery, Queen, la caméra folle de Russel Mulcahy et tout plein d’arcs électriques… Une légende est née !

HIGHLANDER

 

1986 – USA / GB

 

Réalisé par Russell Mulcahy

 

Avec Christophe Lambert, Roxanne Hart, Clancy Brown, Sean Connery, Beatie Edney, Alan North

 

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX I SAGA HIGHLANDER

C’est à Gregory Widen, étudiant en cinéma de la prestigieuse UCLA, que nous devons l’idée originale d’Highlander. Deux sources d’inspiration se bousculent dans sa tête en 1977, alors qu’il n’a que 19 ans : la visite d’un musée d’Édimbourg, orné d’une galerie d’armures de toutes les époques, et le visionnage du film Les Duellistes de Ridley Scott, qui conte l’affrontement de deux hommes étalé sur quasiment toute une vie. Entre deux cours de cinéma, Widen est pompier pour payer ses études. Et pendant le peu de temps libre qui lui reste, il écrit le scénario d’Highlander (qui s’appelle alors « Dark Knight »). Ce dernier tape dans l’œil de son professeur d’écriture et finit par faire le tour d’Hollywood jusqu’à ce que les producteurs William N. Panzer et Peter S. Davis (Les Risque-tout de Mark Lester, Osterman Weekend de Sam Peckinpah) ne le lisent et en détectent immédiatement le gros potentiel. Mais pour pouvoir en faire un film attrayant et distrayant – au lieu de la fable sombre imaginée initialement par Widen – les producteurs demandent aux scénaristes Larry Ferguson et Peter Bellwood d’y apporter une touche de légèreté. Pour la mise en scène, un nom les attire tout particulièrement, celui de l’australien Russel Mulcahy. Signataire d’un grand nombre de clips et du très étonnant Razorback, Mulcahy possède une signature visuelle et musicale unique qui pourrait très bien muer Highlander en œuvre à part. Pour le rôle principal, tout le monde s’accorde à dire que Christophe Lambert, encore peu connu du public mais très impressionnant dans Greystoke, est l’acteur idéal – si ce n’est qu’il est myope comme une taupe et parle fort mal anglais, d’où la présence d’un coach pendant tout le tournage. Le duo qu’il forme avec Sean Connery est entré dans la légende. 

Highlander raconte l’histoire hors du commun de Connor McLeod, un jeune noble écossais qui vit en 1536 et découvre soudain qu’il est immortel. Mais il n’est pas le seul, sur la Terre, à bénéficier de ce surprenant privilège. Entre les immortels, à travers les siècles, des puissances supérieures semblent avoir organisé un impitoyable combat. À la fin, un seul d’entre eux doit survivre. Pour s’éliminer réciproquement, ils ne disposent que d’un seul moyen : décapiter d’un coup de sabre l’adversaire. D’où cette scène d’introduction grandiloquente située en plein Manhattan où, après avoir assisté à un match de catch filmé par une caméra qui semble en apesanteur, McLeod (Christophe Lambert, donc), affronte au sabre un adversaire dans un parking souterrain et le soustrait de sa tête avec force effets pyrotechniques (une scène qui nécessitera pas moins de 17 jours de tournage !). Face à Connor se dresse bientôt le monstrueux Kurgan, à qui Clancy Brown (formidable monstre de Frankenstein dans La Promise) prête son imposante silhouette, affublé d’un look mi-punk mi-barbare du plus curieux effet. L’affronter ne sera pas une mince affaire…

Il ne peut en rester qu’un…

Deux éléments au moins font d’Highlander un film exceptionnel : son thème et sa mise en forme. Le sujet de l’immortalité, étrangement peu traité au cinéma, apporte au second long-métrage de Russell Mulcahy sa première originalité. Si toutes les digressions philosophiques et métaphysiques ne sont pas traitées, Highlander mène les problématiques assez loin : voir vieillir et mourir ceux qu’on aime, ne pas appartenir à une époque précise, avoir une inévitable distanciation par rapport au monde et à ses événements. La narration, conçue par flash-backs successifs montés parallèlement à l’action principale, n’était pas sans risques. Peu féru de classicisme, le réalisateur évite les clichés habituels (voix off, flous), détourne les autres (fondus, volets), et réalise des transitions étourdissantes qui donnent le sentiment que le passé et le présent fusionnent visuellement sans coupure. En ces temps pré-numériques, mille astuces sont nécessaires pour créer une telle fluidité entre les séquences. Cinéaste de tous les excès et de toutes les outrances, Mulcahy invite dans son film les effets de style du clip musical, faisant fi de tout réalisme au profit d’une esthétique excessive et incroyablement énergique. Projecteurs de lumière gigantesques, étincelles à foison, arcs électriques en rotoscopie, multi-angularité multipliant les points de vue jusqu’au vertige… sans oublier bien entendu les chansons de Queen, qui se mêlent avec panache à la bande originale épique de Michael Kamen. Séduits par les premières images du film que Mulcahy leur montre, Freddie Mercury, Roger Taylor et Brian May écrivent chacun un morceau pour les besoins du film (respectivement « Princes of the Universe », « A Kind of Magic » et le déchirant « Who Wants to Live Forever ? »). Très mal distribué sur le continent américain, Highlander sera un flop retentissant. En France, en revanche, il sera sacré classique immédiat. C’est son succès ultérieur en VHS et le culte qu’il généra progressivement autour du monde qui lancèrent l’idée d’en faire le premier chapitre d’une franchise.

 

© Gilles Penso

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LES DÉMONIAQUES (1974)

Deux jeunes filles violées et laissées pour morte par une bande de naufrageurs acquièrent des pouvoirs magiques et préparent leur vengeance…

LES DÉMONIAQUES

 

1974 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Lieva Lone, Patricia Hermenier, John Rico, Willy Braque, Paul Bisciglia, Louise Dhour, Ben Zimet, Mireille Dargent

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I CLOWNS I SAGA JEAN ROLLIN

Jean Rollin n’ayant pas placé la barre très haut avec ses œuvres fantastiques précédentes (Le Viol du vampire, La Vampire nue, Le Frisson des vampires, Requiem pour un vampire, La Rose de fer), Les Démoniaques se hisse sans trop de difficultés au rang d’un de ses meilleurs films. Car pour une fois le montage est cohérent, les cadrages soignés, la musique de Pierre Raph se laisse aller à de véritables élans épiques, les décors et la photographie rivalisent d’esthétisme et le scénario lui-même parvient sans trop de mal à capter l’intérêt. Nous sommes au 19ème siècle, dans un village côtier du nord de l’Europe. Là, sous la coupe d’un capitaine mentalement déséquilibré (John Rico), le brutal Le Bosco (Willy Braque), le fourbe Paul (Paul Bisciglia) et la perverse Tina (Joëlle Cœur) attirent les navires vers les récifs pour les piller et en tuer les occupants. La première séquence démarre ainsi sur des chapeaux de roue, avec le viol et le massacre de deux belles naufragées (Lieva Lone et Patricia Hermenier) par la sinistre bande. De retour à la taverne du coin où il s’enivre mollement, le capitaine est soudain hanté par d’inquiétantes visions : ses deux victimes lui apparaissent et viennent le hanter…

Le fait est que ces dernières, laissées pour mortes, ont survécu à leur agression. Muettes et prostrées, elles errent désormais dans la campagne environnante et sont recueillies par un clown (Mireille Dargent) dans une cathédrale en ruines, l’un de ces détails surréalistes dont raffole Jean Rollin. Prises en main par un sorcier (Ben Zimet) qui s’accouple avec chacune d’elle pour leur faire partager ses pouvoirs (une technique de drague pour le moins originale !), elles vont désormais avoir la possibilité de se venger des pirates qui les ont attaquées… Comme toujours chez Jean Rollin, l’intégralité du casting féminin se retrouve rapidement nu comme un ver, notamment la magnifique interprète de la cruelle Tina, pas pudique pour un sou. Il faut dire que la belle était alors habituée à se dévêtir à l’écran, notamment pour les films plus ouvertement érotiques de Jean Rollin aux titres aussi évocateurs que Jeunes filles impudiques ou Tout le monde il en a deux.

« Deux vierges pour Satan »

Certes, les défauts majeurs du réalisateur n’ont pas totalement été évacués des Démoniaques, notamment des comédiens affligeants, des dialogues ineptes et des costumes très évasifs. Mais ces scories n’entachent que partiellement le charme de cette œuvrette parée d’une poignée de séquences fort graphiques. Au générique, on peut lire qu’il s’agit d’« un film expressionniste » de Jean Rollin, une mention quelque peu usurpée dans la mesure où Les Démoniaques n’a pas grand-chose à voir avec l’univers torturé du Cabinet du docteur Caligari ou de L’Étudiant de Prague. Il n’empêche que le film collectionne quelques moments de pure poésie visuelle, comme la poursuite nocturne au milieu des épaves éventrées de navires qui prennent feu, ou le final pathétique au cours duquel les cadavres s’enfoncent dans la vase tandis que monte progressivement la marée. Tourné entre juin et août 1973, le film sort en France le 5 décembre de l’année suivante. Au fil de sa carrière, il sera connu sous des titres alternatifs imagés comme Les Diablesses, Tina la naufrageuse perverse ou Deux vierges pour Satan.

 

© Gilles Penso

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JUSQU’AU BOUT DU RÊVE (1989)

Un fermier entend une voix mystérieuse lui intimant de construire un terrain de base-ball dans son champ de maïs…

FIELD OF DREAMS

 

1989 – USA

 

Réalisé par Phil Alden Robinson

 

Avec Kevin Costner, Amy Madigan, James Earl Jones, Burt Lancaster, Ray Liotta, Frank Whaley, Gaby Hoffmann

 

THEMA FANTÔMES I RÊVES

Les fantômes traversant les murs, ils s’affranchissent régulièrement des frontières de notre genre de prédilection pour hanter des œuvres destinées à un plus large public : La Vie est belle de Frank Capra, L’Esprit s’amuse de David Lean, L’Aventure de Madame Muir de Joseph Mankiewiecz, Le Portrait de Jennie de William Dieterle, Ghost de Jerry Zucker ou A Ghost Story de David Lowery. Des réalisateurs souvent sans affinités avec le Fantastique ont utilisé les fantômes à des fins dramatiques ou romantiques, plutôt que pour faire peur, comme c’est le cas dans Jusqu’au bout du rêve de Phil Alden Robinson. Le roman dont il est tiré, « Shoeless Joe », était déjà une exception dans la bibliographie de son auteur W.P. Kinsella, qui situait toutes ses intrigues dans le milieu du base-ball. Paradoxalement, l’élément fantastique lui permit ici de livrer son œuvre la plus personnelle et la plus « vraie ». Au-delà de l’ode au sport comme ciment des liens intergénérationnels, Phil Alden Robison perçoit le potentiel « Capraesque » de l’histoire et verrait bien Tom Hanks en tête d’affiche, anticipant ainsi sa réputation de digne héritier de James Stewart. Mais Hanks ne se sentant pas encore prêt à s’aventurer hors de la comédie pure, Kevin Costner saute sur l’occasion, s’accordant avec Robinson sur le fait qu’il pourrait s’agir du nouveau La Vie est belle. Pour souligner la filiation, James Stewart est approché pour tenir un rôle secondaire, mais celui-ci ne souhaitant pas sortir de sa retraite, la production se tourne vers une autre légende d’Hollywood : Burt Lancaster, dont ce sera la dernière apparition. En guise de clin d’œil, on aperçoit un extrait de Harvey (avec James Stewart) à la télévision au début du film.

« Si tu le construis, il viendra ». Voilà le message pour le moins cryptique qu’adresse une voix fantomatique à Ray Kinsella (Kevin Costner) alors qu’il inspecte son champ de maïs. Instinctivement, il est gagné par la certitude qu’il doit construire un terrain de base-ball, ce qui ne répond qu’à une partie de l’énigme car il reste à savoir qui « viendra ». Or une fois sa chimère concrétisée, Ray voit débarquer chaque soir les fantômes de joueurs des années 30. Mais la voix persiste : « Soulage sa souffrance ». Ray ne sait pas toujours pas de qui il s’agit… jusqu’à ce que lui et son épouse Annie (Amy Madigan) réalisent qu’ils ont tous les deux fait le même rêve dans lequel Ray assiste à un match de base-ball avec Terrence Mann (James Earl Jones), l’auteur d’un roman culte de la génération « peace and love » ayant décidé de se retirer de la vie publique. Découvrant que Mann avait un jour déclaré qu’il aurait voulu être joueur de base-ball pro, Ray est dès lors persuadé que si amène celui—ci voir son terrain magique, il se passera quelque chose. Convaincre Mann de cette histoire abracadabrante ne sera pas une mince affaire. Mais après quelques rencontres avec d’autres fantômes, dans ce qui s’apparente décidément à une enquête mystique, Ray va réaliser que la clé de l’énigme le concerne de façon très personnelle.

« Si tu le construis, il viendra… »

Une des grandes qualités de Jusqu’au bout du rêve est de prendre son temps pour nous laisser suivre le cheminement de Ray dans ses ruminations, nous laissant même suivre quelques fausses pistes qui néanmoins se recouperont, chaque personnage possédant son propre arc dramatique. Un crescendo émotionnel parfaitement souligné par la musique de James Horner, débutant par un prologue au piano empreint d’une douce amertume pour aboutir lors du final à des envolées de cordes emportant tout sur leur passage. Assurément l’une des plus belles partitions du regretté compositeur. La quête de Ray, si elle le mène sur un mini road-trip de l’Iowa jusqu’à Boston, est avant tout une réflexion intime sur sa relation avec son père, et plus particulièrement leur brouille. Plus largement, W.P. Kinsella et Phil Alden Robinson dressent l’examen de conscience d’une génération (les beatniks et le mouvement contestataire des années 60) qui avait rompu les liens (métaphoriquement ou pas) avec leurs parents, afin de s’émanciper de leurs valeurs conservatrices et restrictives. Que le base-ball soit ici le vecteur principal de cette réconciliation est avant tout dû à son immense popularité aux États-Unis. Dans le roman, le personnage de Terence Mann s’appelait J.D. Salinger, l’auteur de l’« Attrape-rêves » (« The Catcher in the Rye » en VO), une pierre angulaire pour la révolution adolescente des années 60, aussi incontournable que Le Lauréat au cinéma par exemple. Bien que Salinger ait toléré d’être « utilisé » dans une fiction littéraire, il refusa néanmoins que son patronyme figure dans le film, d’où le changement de nom. Lorsque Ray rencontre Mann/Salinger, il réalise que l’auteur a perdu la foi en ses idéaux et ce que la société en a fait : la révolution n’a pas eu lieu, en tout cas pas pour accoucher du monde meilleur espéré. Les fantômes qui peuplent le récit sont les représentants de frustrations passées, d’espoirs déçus, de désirs insatisfaits. Entre fable et thérapie, Jusqu’au bout du rêve utilise son argument fantastique de façon aussi simple qu’évidente, nous plongeant dès les premières minutes dans son ambiance fabuleuse, voire onirique au détour d’un voyage dans le temps lors d’un songe nocturne. Classé sixième au classement des meilleurs films fantastiques de tous les temps établi par le prestigieux American Film Institute en 2009, le film bénéficie-t-il pour autant du même statut de classique que La Vie est belle ? Sans doute pas, mais il a néanmoins acquis un statut gentiment culte, comme en témoignent les innombrables citations ou détournements de la réplique « Si tu le construis, il viendra », de Wayne’s World 2 à Doctor Who, en passant par  Les Simpsons, House of Cards, Better call Saul ou Toy Story 2.

 

 © Jérôme Muslewski

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WILLY’S WONDERLAND (2021)

Chargé de passer la nuit dans un parc désaffecté, un homme découvre que le lieu abrite des marionnettes animatroniques vivantes…

WILLY’S WONDERLAND

 

2021 – USA

 

Réalisé par Kevin Lewis

 

Avec Nicolas Cage, Emily Tosta, Beth Grant, Ric Reitz, Chris Warner, Kai Kadlec, Caylee Cowan, Jonatha Mercedes, Terayle Hill

 

THEMA OBJETS VIVANTS

C’est le scénariste G.O. Parsons qui est à l’origine de Willy’s Wonderland, adaptation au format long d’un court-métrage qu’il réalisa en 2016. Le concept, totalement délirant, présente beaucoup de points communs avec celui du jeu vidéo « Five Nights at Freddy’s », mais aussi dans une moindre mesure avec la trilogie La Nuit au musée. Pour autant, Willy’s Wonderland ne ressemble à rien de connu, mélangeant les genres sans vergogne, oscillant sans cesse entre l’horreur et la comédie et assumant totalement le caractère aberrant de son postulat. Séduit par le scénario – et par l’idée de jouer un personnage taciturne ne prononçant pas une seule ligne de dialogue – Nicolas Cage se lance dans l’aventure en tant qu’acteur principal et producteur, ce qui permet au projet de décoller sous la direction du réalisateur Kevin Lewis. L’équipe s’installe dans un bowling désaffecté près d’Atlanta, en Georgie, et le transforme en décor sinistre qui servira de théâtre aux principales péripéties du film. Le réalisateur s’amuse à comparer Willy’s Wonderland à une sorte de croisement entre Pale Rider de Clint Eastwood et Les Clowns tueurs venus d’ailleurs des frères Chiodo. Pourquoi pas ? Une chose est sûre : nous nageons ici en pleine absurdie…

Dans une ambiance très « road movie », une Camaro lancé à vive allure sous le soleil accablant du désert du Nevada fait soudain une embardée. Ses pneus ont éclaté au contact de pointes hérissées sur le sol. Au volant du véhicule, un Nicolas Cage monolithique et silencieux prend son mal en patience sans sourciller… jusqu’à ce qu’une dépanneuse le ramène dans la petite ville la plus proche. Le garagiste exigeant d’être réglé en espèces, notre protagoniste accepte un petit boulot qui lui permettra de collecter quelques billets : il s’agit de passer la nuit dans un petit parc pour enfants désaffecté, « Willy’s Wonderland », et de le nettoyer. Le montage parallèle nous présente un groupe d’adolescents sympathique mais stupides qui se sont fixé pour mission d’incendier ce fameux parc abandonné et pénètrent dans les lieux par effraction. Les deux intrigues convergent lorsque notre héros muet découvre que les marionnettes animatroniques qui décorent le parc sont douées d’une vie propre et se mettent à l’attaquer. Un monstrueux jeu de massacre s’enclenche dès lors…

Nicolas Cage se déchaîne

Même si le scénariste et le réalisateur de Willy’s Wonderland nient fermement tout lien avec l’intrigue de « Five Nights at Freddy’s », on ne peut s’empêcher d’être surpris par les similitudes des deux intrigues, d’autant que le film adopte assez rapidement la structure narrative d’un jeu vidéo consistant à affronter l’une après l’autre les sept créatures animatroniques qui hantent les lieux jusqu’au « boss » final, autrement dit le redoutable « Wally la belette ». Carburant aux boissons énergisantes selon un rituel minuté, Nicolas Cage lutte donc tour à tour avec Ozzie l’autruche, Gus le gorille, Knighty le chevalier, Sara la ballerine, Arty l’alligator, Cammy le caméléon et Toto la tortue. Chaque combat se termine dans un bain de sang et une explosion d’étincelles. Conçues par Kenneth J. Hall (Ghoulies, Carnosaur, Puppet Master 4 et 5) et mécanisées par Anthony Doublin (Re-Animator, From Beyond, Team America), les huit créatures sont les attractions principales du film, à égalité avec Nicolas Cage qui, comme toujours, sait doter d’un grain de folie la moindre de ses secondes de présence à l’écran. Une « backstory » démentielle explique l’origine du mal, empruntant une voie qui n’est pas sans évoquer celle de Jeu d’enfant : les monstres mécaniques sont d’anciens psychopathes tueurs d’enfants dont l’âme a intégré ces corps artificiels à l’issue d’un rituel satanique. Monté sur un rythme effréné, très généreux en séquences gore, scandé par l’entêtante chanson « It’s your Birthday » qui fait écho à la « Willy Wonka’s Song » de Charlie et la chocolaterie, clignant de l’œil vers des œuvres aussi dissemblables que Evil Dead 2, Demonic Toys ou King Kong, Willy’s Wonderland rattrape allègrement la maigreur de son scénario par son absence de complexes et sa volonté insolente de n’entrer dans aucune case. On pourra au choix rester indifférent ou se laisser contaminer par le délire.

 

© Gilles Penso

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INCONTRÔLABLE (2006)

Michaël Youn incarne un homme dont le corps est contrôlé par une personnalité autonome qui se révolte…

INCONTRÔLABLE

 

2006 – FRANCE

 

Réalisé par Raffy Shart

 

Avec Michaël Youn, Hélène de Fougerolles, Thierry Lhermitte, Hippolyte Girardot, Patrick Timsit, Shirley Bousquet, Cyrielle Claire

 

THEMA DOUBLES

En 2006, Michael Youn transformait en or tout ce qu’il touchait. Ses prestations télévisées matinales remportaient un franc succès, ses disques se vendaient comme des petits pains, ses premiers pas sur scène rameutaient les foules, et même les films le mettant en vedette (La Beuze, Iznogoud, pourtant pas d’impérissables chefs d’œuvres) secouaient de rires les rangs de ses nombreux fans. Incontrôlable stoppa pourtant net cette irrésistible ascension. Sans doute parce que le film se contentait de tout faire reposer sur les épaules de son comédien sans chercher à développer correctement une idée de départ pourtant amusante. C’est Raffy Shart, acteur dans Quasimodo d’el Paris et scénariste de Ma Femme s’appelle Maurice (aïe !), qui est à l’origine d’Incontrôlable, son premier long-métrage en tant que réalisateur. A l’origine, il imagine un concept plutôt tarabiscoté : un homme y perd le contrôle de ses membres, chacun s’agitant de manière indépendante. Si le postulat avait été conservé tel quel, nous aurions eu droit à des bras, des jambes, un nez, un ventre, une bouche et même un sexe parfaitement autonomes, équipés de regards et de voix ! Des visions surréalistes dignes de Re-Animator 2 ! Séduits par l’idée, Youn et le producteur Abel Nahmias demandent cependant à Shart de revoir ses ambitions à la baisse et de simplifier un récit qui s’annonce trop complexe à leurs yeux.

Au final, Incontrôlable raconte l’histoire de Georges, un scénariste qui mène une vie très peu saine pour son organisme, le gavant à longueur de journée de nourriture grasse. Un matin, n’en pouvant plus, son corps décide de se révolter et de ne plus lui obéir. Le dédoublement de personnalité qui découle de ce phénomène étrange plonge bientôt Georges dans des situations particulièrement délicates, voire très dangereuses. Il faut bien reconnaître que Michael Youn donne de sa personne pour le film, grossissant de près de vingt kilos en l’espace de deux mois, prenant des cours intensifs de mime (avec Guerassim Dichliev) et de danse (avec Philippe Découflé) et gesticulant avec sa légendaire énergie. Le regretté Matt Hondo lui-même, célèbre voix française d’Eddie Murphy et de l’âne de Shrek, interprète les dialogues du corps en révolte avec un grain de folie très communicatif.

Un sketch déguisé en film

Cinéphile averti, le réalisateur privilégie les effets spéciaux de plateau (faux membres, perspectives forcées, utilisation de contorsionnistes et de doubleurs) aux trucages numériques et glisse même au passage quelques clins d’œil inattendus, donnant notamment à son héros le nom de Georges Pal (homonyme du fameux réalisateur des Aventures de Tom Pouce et La Machine à explorer le temps). Les intentions sont donc bonnes, mais Incontrôlable ne réussit que trop épisodiquement à faire rire les spectateurs, le concept fixant très vite ses limites et la mécanique n’étant pas assez huilée pour fonctionner. Finalement, seul Thierry Lhermitte parvient vraiment à tirer son épingle du jeu. En père de famille ultra-catho qui collectionne fièrement les trophées de chasse, il s’avère hilarant et élève le niveau de chacune des séquences où il intervient. Pour le reste, Incontrôlable n’est rien de plus qu’un sketch artificiellement étiré sur la durée d’un long-métrage.

 

© Gilles Penso

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EN PLEIN CAUCHEMAR (1983)

Un film à sketches en quatre parties avec un tueur psychopathe, un jeu vidéo vivant, une voiture diabolique et un rat géant…

NIGHTMARES

 

1983 – USA

 

Réalisé par Joseph Sargent

 

Avec Cristina Raines, Emilio Estevez, Billy Jayne, James Tolkan, Lance Henriksen, Tony Plana, Richard Masur, Veronica Cartwright

 

THEMA TUEURS I JOUETS I MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES I OBJETS VIVANTS I DIABLE ET DÉMONS I MAMMIFÈRES

Au départ, En plein cauchemar est conçu comme le pilote d’une série pour la chaîne NBC, envisagée pour collecter des histoires autonomes sans personnages récurrents, à la façon de La Quatrième dimension. Mais le projet finit par évoluer pour se muer en long-métrage cinéma, dont le studio Universal assurera la distribution. La mise en scène est confiée à Joseph Sargent, spécialisé dans les téléfilms et les séries depuis le début des années soixante. L’homme a tout fait, de Lassie à Bonanza en passant par Daniel Boone, Gunsmoke, Le Fugitif, Star Trek, Des agents très spéciaux ou Les Envahisseurs. Quelques films conçus pour le grand écran émergent de cette longue carrière télévisée, notamment l’effrayante fable de science-fiction Le Cerveau d’acier ou le thriller Les Pirates du métro. En plein cauchemar étant divisé en quatre segments, deux scénaristes se partagent la tâche. Les trois premiers sketchs sont écrits par Christopher Crowe, qui se distinguera plus tard en écrivant le scénario du chef d’œuvre de Michael Mann Le Dernier des Mohicans. Le quatrième est l’œuvre de Jeffrey Bloom, auteur du sympathique La Plage sanglante et futur réalisateur de Flowers in the Attic. Aucun fil conducteur ne relie les quatre courts-métrages, qui sont introduits par l’image forte d’yeux émergeant de ténèbres orageuses (le fameux visuel du poster du film) puis s’enchaînent de manière indépendante.

Le premier segment, « Terror in Topanga », surfe sur la vogue toujours vivace du slasher post-Halloween. Le prologue choc montre un policier assassiné à coups de couteau par un tueur qui vient de s’échapper d’un hôpital psychiatrique. Le même soir, une mère de famille accro à la cigarette (Cristina Raines, vue dans Les Duellistes de Ridley Scott) sort de chez elle pour s’acheter une cartouche dans le magasin le plus proche. Or le tueur rôde tout près… le concept est simple mais efficace, le suspense fonctionne à plein régime et le jeu d’acteur est convaincant. Dommage que l’épilogue mollasson donne le sentiment d’un soufflé qui retombe. Le second sketch, « The Bishop of Battle », semble vouloir s’inscrire dans la continuité de Tron. Un tout jeune Emilio Estevez y incarne un adolescent obsédé par un jeu d’arcade dont il ne parvient jamais à dépasser le douzième tableau malgré sa dextérité. Un soir, n’y tenant plus, il fait le mur de sa chambre, pénètre dans la salle de jeu et défie la machine. La suite bascule dans la science-fiction la plus débridée. C’est de toute évidence l’un des moments forts d’En plein cauchemar. Lance Henriksen tient la vedette de la troisième histoire, « The Benediction ». Prêtre dans une petite paroisse au milieu du désert mexicain, il perd la foi lorsqu’un enfant meurt dans une fusillade. Notre homme rend alors sa soutane, réunit les quelques dollars qu’il possède et prend la route. Mais il est soudain pris en chasse par un 4×4 aux vitres teintées qui veut visiblement sa mort. Le fantasticophile a tôt fait de penser à Duel et Enfer mécanique face à cette situation familière, même si Joseph Sargent ménage quelques images surprenantes (la voiture diabolique qui surgit littéralement des entrailles de la terre), n’est pas avare en cascades et en pyrotechnie, et baigne le segment d’une atmosphère anxiogène où plane aussi l’ombre de L’Exorciste.

Un beau casting sous-exploité

Le quatrième et dernier opus de cette anthologie porte le titre prometteur de « Night of the Rat ». Richard Masur et Veronica Cartwright campent Steven et Claire, un couple qui souffre d’un manifeste manque de communication. Un jour, Claire entend des grattements dans les murs. Persuadée qu’un rat a élu domicile chez eux, elle fait appel à un dératiseur, au grand dam de son époux qui, refusant de voir sa virilité prise en défaut, décide de s’occuper du problème lui-même. Sauf que le rongeur en question est d’un genre très particulier… Plus long que les trois autres, ce segment fait monter l’angoisse en puissance, s’appuyant sur le jeu savoureux de ses comédiens – y compris celui de la petite fille, incarnée avec beaucoup de justesse par Bridgette Andersen. Hélas, le dénouement tombe complètement à plat, en grande partie à cause de ses effets visuels affreusement bâclés. Le bilan est donc globalement très mitigé. Si En plein cauchemar bénéficie d’une mise en scène solide et d’un casting de premier ordre, il se contente la plupart du temps d’emprunter des sentiers battus et se prive souvent de chutes dignes de ce nom. Les spectateurs ne se déplaceront pas en masse pour voir le film, qui connaîtra une seconde carrière plus fructueuse sur le marché de la vidéo.

 

© Gilles Penso

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ÉVOLUTION (2001)

David Duchovny et Julianne Moore affrontent des dinosaures mutants dans cette comédie de SF dirigée par le réalisateur de S.O.S. fantômes

EVOLUTION

 

2001 – USA

 

Réalisé par Ivan Reitman

 

Avec David Duchovny, Orlando James, Julianne Moore, Seann William Scott, Ted Levine, Dan Aykroyd

 

THEMA DINOSAURES I MUTATIONS I EXTRA-TERRESTRES

Depuis S.O.S. fantômes, tout ce qu’a pu écrire ou mettre en scène Ivan Reitman n’a jamais pu arriver à la cheville des résultats au box-office de son histoire de chasseurs de spectres. S.O.S. fantômes 2 n’était qu’une pâle copie de l’original, Jumeaux, Junior et Un Flic à la maternelle tentaient une reconversion maladroite d’Arnold Schwarzenegger dans la comédie, bref rien de comparable au miraculeux Ghostbusters qui renfloua les caisses de la Columbia en 1984. Alors, seize ans plus tard, Reitman décide de revenir aux sources avec Évolution. Le principe du recyclage de la formule Ghostbusters est simple : trois scientifiques déjantés et un candide jouent le rôle des héros, tandis que les fantômes farceurs sont remplacés par des dinosaures extra-terrestres mutants. Chargés d’enquêter sur la chute d’une météorite au beau milieu du désert de l’Arizona, les professeurs Ira Kane (David Duchovny) et Harry Block (Orlando James) découvrent un organisme extra-terrestre qui évolue à la vitesse grand V. Les êtres monocellulaires se muent bientôt en invertébrés, puis en batraciens et en reptiles de plus en plus gros… et de plus en plus dangereux. À l’origine, le scénario de Don Jacoby était très sérieux. Séduit par l’idée, Ivan Reitman décida de la conserver tout en l’orientant vers le pastiche, avec l’aide des auteurs David Diamond et David Weissman.

Le film bénéficie donc d’une idée de départ digne des meilleurs récits de science-fiction, d’acteurs qui cultivent le contre-emploi avec entrain (Duchovny prend visiblement plaisir à auto-parodier l’agent Mulder des X-Files, Juliane Moore s’essaie pour la première fois à la satire burlesque) et de monstres extraordinaires signés Phil Tippett. Ces derniers donnent lieu à une collection de séquences mémorables à mi-chemin entre l’épouvante et la farce, notamment le bouledogue amphibien qui terrorise un groupe de ménagères, le molosse trapu qui surgit d’un lac pour engloutir un joueur de golf, le moustique géant qui s’insinue à travers la combinaison d’Orlando James, le reptile volant qui combine le faciès carnassier des raptors de Jurassic Park et la morphologie hybride du Quetzalcoatl d’Épouvante sur New York ou encore le primate bestial qui surgit dans la base militaire. « Comment ne pas être heureux de travailler avec Ivan Reitman ? », nous avoue Tom Woodruff Jr, co-fondateur de l’atelier d’effets spéciaux ADI. « Nous avons collaboré étroitement avec l’équipe de Phil Tippett pour créer les éléments animatroniques complémentaires de ses effets visuels. Nous avons conçu les primates bleus du film. À un moment donné, le décor dans lequel nous tournions a pris feu et nous avons tous été évacués. Le problème, c’est que plusieurs cascadeurs et moi-même portions des costumes de singes avec des masques animatroniques nous empêchant de voir ce qui se passait ! Notre équipe nous a aidés à évacuer les lieux rapidement et je peux vous rassurer : aucun singe bleu n’a été blessé pendant le tournage de ce film ! » (1)

S.O.S. mutants

Si le film n’atteint jamais le niveau de S.O.S. fantômes, il cultive avec talent un humour à froid très communicatif, des répliques hilarantes et une alchimie parfaite entre le rire, le frisson et la science-fiction. Dans des seconds rôles savoureux, Ted Levine et Dan Aykroyd incarnent respectivement un général fourbe et un gouverneur grotesque. Le final, volontiers apocalyptique, met en scène un gigantesque monstre tentaculaire qui, pour sa part, semble rendre un hommage à la pieuvre créée par Ray Harryhausen pour Le Monstre vient de la mer. Et comme l’absurde demeure le cheval de bataille favori de Reitman, nos héros ont finalement raison de la menace monstrueuse à l’aide d’une arme imparable : du shampoing Head & Shoulders ! Le faux spot publicitaire qui clôt le film et le logo présent sur l’affiche (un « smile » affublé de trois yeux) confirment la volonté du cinéaste de lancer une franchise marchant sur les traces de Ghostbusters. Mais le succès d’Évolution est modeste et le film demeurera sans suite.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en juillet 2018

 

© Gilles Penso

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NOSFERATU, FANTÔME DE LA NUIT (1979)

Werner Herzog réalise un remake du classique de Murnau en confiant à Klaus Kinski le rôle de Dracula et à Isabelle Adjani celui de sa victime…

NOSFERATU, PHANTOM DER NACHT

 

1979 – FRANCE / ALLEMAGNE

 

Réalisé par Werner Herzog

 

Avec Klaus Kinski, Isabelle Adjani, Bruno Ganz, Jacques Dufilho, Roland Topor, Walter Ladengast

 

THEMA DRACULA I VAMPIRES

Werner Herzog ayant toujours considéré Nosferatu le vampire comme l’un des plus grands films allemands de tous les temps, l’idée d’un remake du classique de F.W. Murnau avait tout pour le séduire. Aussi se lance-t-il dans cette étrange aventure, profitant que les droits du roman « Dracula » de Bram Stoker soient tombés dans le domaine public pour redonner aux personnages leurs noms d’origine (luxe que Murnau ne pouvait pas se payer en 1922). Herzog bénéficie aussi d’un casting quatre étoiles, son acteur fétiche Klaus Kinski succédant à Max Schreck dans le rôle du vampire, Isabelle Adjani incarnant la fragile Lucy et Bruno Ganz son époux Jonathan Harker. Si son équipe de tournage est réduite (seize personnes en tout et pour tout) pour lui permettre une plus grande liberté de manœuvre, le cinéaste doit se plier à une discipline contraignante imposée par la production pour assurer une exploitation du film sur un maximum de territoires : le tournage du film simultanément en anglais et en allemand. Chaque séquence est donc filmée dans les deux langues, comme à l’époque de certains films du début du parlant. Herzog plante ses caméras en Hollande, en Allemagne et en Tchécoslovaquie, sauf pour le prologue de son film qu’il choisit de tourner dans le musée de Guanajuato au Mexique. Un lent travelling se promène ainsi sur les cadavres momifiés des victimes d’une épidémie de choléra en 1833, au son d’une musique lugubre du groupe Popol Vuh. Dès les premières secondes, le cinéaste installe ainsi un profond climat de malaise.

Si l’histoire est connue (Dracula sera à l’affiche dans pas moins de cinq films rien qu’en 1979), le traitement de Werner Herzog fait la différence. Son approche est naturaliste, du moins en début de métrage. Ainsi la reconstitution du village de Wismar en plein 19ème siècle n’accuse-t-elle aucun artifice pseudo-gothique. Le rythme du film est lent, contemplatif, notamment lors de l’expédition de Jonathan Harker jusqu’au château de Dracula. Mais dès que paraît le vampire, nous entrons dans une autre dimension. Car le noble comte des Carpates ne se masque pas derrière une fausse respectabilité, pas plus qu’il ne cherche à se faire passer pour autre chose que la pathétique créature blafarde qu’il est, à cheval entre le monde des morts et celui des vivants. La performance de Kinski est hallucinante, magnifiée par un maquillage de Reiko Kruk et Dominique Colladant qui reconstitue avec beaucoup de fidélité celui que portait Max Schrek tout en s’adaptant au faciès du comédien allemand. Quoique le mot « maquillage » soit sans doute trop faible pour décrire la mutation à laquelle les deux artistes ont procédé pour que Kinski se mue en Dracula « Réaliser un simple maquillage, ça n’est jamais qu’ajouter et corriger », nous confirmait Reiko Kruk. « Créer une métamorphose, c’est en revanche aller beaucoup plus loin, vers l’illusion et le mensonge. C’est ce qui nous a poussés vers les effets spéciaux de maquillage. Comme ce domaine était encore vierge en France, à l’époque, il nous a fallu expérimenter de nombreux matériaux. » (1) Quatre heures de grimage par jour, cela aurait pu aisément venir à bout de la patience d’un Kinski connu pour ses sautes d’humeur et son irascibilité. Mais il faut croire que la maquilleuse japonaise sut apprivoiser la bête. Reiko Kruk et lui s’entendirent à merveille, jusqu’à la disparition du comédien en 1991.

« Le malheur est en route »

S’il est indiscutablement le prédateur de l’histoire, le Dracula de Werner Herzog nous apparaît pourtant faible, pathétique, gémissant. Son teint blême, ses yeux creusés, ses borborygmes de tristesse et de douleur le font ressembler à un cadavre ambulant s’accrochant maladivement à un semblant de vie qui lui échappe. À la demande du cinéaste, Kinski reproduit souvent la gestuelle de Max Schreck, notamment lorsqu’il tend ses mains crispées vers le bas, toutes griffes déployées. Lorsqu’il s’approche d’une victime humaine, le temps semble se figer. Les humains sont paralysés par la présence du vampire, Herzog se contentant de les cadrer en plan large fixe, comme si le théâtre se substituait au cinéma l’espace d’un instant. Et tandis que Jonathan Harker, affaibli par le monstre et recueilli par des gitans, affirme « le malheur est en route », un étrange parallèle s’établit entre Nosferatu et Lucy. Car Isabelle Adjani campe une héroïne pâle comme la mort, chétive, errant dans le village comme un fantôme. Elle est pourtant le dernier rempart contre la mort qui contamine le village toute entier. « Le manque d’amour est une si grande souffrance » lui déclare Dracula lors de leur premier face à face. Nous ne sommes pas là en présence d’une romance glamour à la façon du Dracula de John Badham mais face au cri désespéré d’une bête malingre en quête d’un sentiment qui lui fait cruellement défaut. Herzog multiplie les images fortes et insolites, comme cet enfant qui joue du violon au pied du château de Dracula, cette chauve-souris qui vole au ralenti en très gros plan, ces chevaux morts dans la rue, ce bétail qui erre au milieu des meubles abandonnés sur le pavé, ces rats qui grouillent par milliers sur le seuil des maisons et sur les tables des banquets, ces condamnés par la peste qui festoient une ultime fois dans une liesse absurde… Sans oublier cette vision sinistre de centaines d’hommes en noir portant des cercueils en file indienne sur la place de Wismar, filmés en plongée comme une colonie de fourmis funèbres. Autant de tableaux surréalistes qui restent en mémoire longtemps après le visionnage du film.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en mai 1997

 

© Gilles Penso

 

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