VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ? II (1988)

Dans cette séquelle, Charley Brewster et Peter Vincent affrontent de nouvelles créatures assoiffées de sang

FRIGHT NIGHT II

 

1988 – USA

 

Réalisé par Tommy Lee Wallace

 

Avec William Ragsdale, Roddy McDowall, Traci Lin, Julie Carmen, Jon Gries, Russell Clark, Brian Thompson, Ernie Sabella, Merritt Butrick, Matt Landers

 

THEMA VAMPIRES I SAGA VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ?

Avec Vampire, vous avez dit vampire ?, son premier film en tant que réalisateur, Tom Holland avait fait très fort, remportant un immense succès mondial et générant un véritable culte auprès du jeune public. En toute logique, il se vit proposer la réalisation d’une séquelle. Mais le scénariste/réalisateur était alors au travail sur Jeu d’enfant, point de départ d’un nouveau culte et premier jalon de la juteuse franchise Chucky. Pour le remplacer, Tommy Lee Wallace semblait le choix idéal. Collaborateur de John Carpenter sur Dark Star, Assaut, Halloween, Fog et Jack Burton, il prouva son savoir-faire de réalisateur avec l’audacieux Halloween III. Si William Ragsdale et Roddy McDowall sont de retour dans les rôles respectifs de Charley Brewster et Peter Vincent, Amanda Bearse et Stephen Geoffreys (Amy et Ed) sont occupés ailleurs et déclinent la proposition. C’est aussi le cas de Chris Sarandon, sollicité par le tournage de Jeu d’enfant sous la direction de Tom Holland. Un vampire féminin le remplacera donc, sous les traits avenants de Julie Carmen qui fit ses débuts avec John Cassavetes dans Gloria. Peu intéressée au départ par ce rôle qui lui semble être une simple imitation de la présentatrice Elvira, la comédienne se ravise en lisant une nouvelle mouture du scénario, visiblement plus à son goût.

Dans le script de Vampire, vous avez dit vampire ? II, co-écrit par Tim Metcalfe, Miguel Tejada-Flores et Tommy Lee Wallace, Julie Carmen incarne donc Regine, une troublante buveuse de sang qui n’est autre que la sœur de Jerry Dandrige, le vampire qui semait la terreur dans le film précédent. Cette inquiétante créature emménage dans le même immeuble que Peter Vincent, accompagnée d’une étrange cour : Louie le loup-garou (Jon Gries, reprenant plus ou moins le rôle que tenait Stephen Geoffreys dans le premier film), Belle le vampire androgyne (joué par le chorégraphe Russell Clark) et Bozworth le colosse mangeur d’insectes (le massif Brian Thompson, qui se frottait à Sylvester Stallone dans Cobra). Le vénérable présentateur de l’émission « Fright Night » voit d’un mauvais œil ce nouveau voisinage et comprend bien vite qu’il a affaire à des créatures de la nuit. Il tente de prévenir son jeune ami Charley, mais celui-ci a tourné la page sur les événements des trois dernières années. Après avoir suivi une longue thérapie, et avec le soutien de sa nouvelle petite amie Alex (Traci Lin), il est désormais persuadé que les vampires n’existent pas et qu’il a été victime d’hallucinations. Bien sûr, la suite des événements va bientôt le convaincre du contraire.

Si ce n’est toi, c’est donc ta sœur

Si la patine « années 80 » fait toujours son petit effet et si Tommy Lee Wallace a du métier, il faut avouer que cette séquelle manque singulièrement de spontanéité. A force de vouloir réitérer mécaniquement le succès de son prédécesseur, Fright Night II transforme ses personnages en caricatures superficielles. Charley (auquel nous nous étions tant identifiés dans le premier film) se comporte désormais avec des réactions bizarres à peine justifiées par le scénario, la blonde Alex écarquille ses jolis yeux sans la moindre conviction et ce bon vieux Peter Vincent se contente principalement de s’autoparodier. Du côté des vampires, ce n’est guère mieux. Régine troque le charme ténébreux et ambigu de Chris Sarandon contre une bestialité sulfureuse trop vite affirmée (quelques minutes après avoir rencontré Peter Vincent, elle lui avoue sans raison qu’elle est la sœur de Jerry Dandridge et qu’elle va séduire Charley). Quant à ses compagnons, ils rivalisent de crétinerie (entre le lycanthrope surexcité, le vampire sur rollers et le gorille insectivore, nous sommes servis !). La comparaison avec l’opus de Tom Holland joue donc cruellement en défaveur de cette suite. Mais si l’on accepte d’appréhender avec indulgence et légèreté ce second Fright Night, on sera sensible à son charme rétro et sa désinvolture. Les amateurs d’effets gore à l’ancienne seront aussi aux anges, Bart J. Mixon (le téléfilm Ça) et Greg Cannom (Génération perdue) concoctant quelques séquences bien gratinées lors de l’affrontement final, avec en prime une chauve-souris vampire animée en stop-motion par Justin Kohn. Un troisième épisode fut un temps envisagé, mais les résultats décevants de Vampire, vous avez dit vampire ? II au box-office annulèrent ce projet.

 

© Gilles Penso

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L’OASIS DES TEMPÊTES (1957)

Quatre explorateurs découvrent une terre inconnue sur laquelle les animaux n’ont pas évolué depuis la préhistoire

THE LAND UNKNOWN

 

1957 – USA

 

Réalisé par Virgil Vogel

 

Avec Jock Mahoney, Shawn Smith, Phil Harvey, Henry Brandon, Douglas Kennedy, William Reynolds, Phil Harvey

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I DINOSAURES

En 1947, des explorateurs trouvèrent au beau milieu de l’Antarctique une inexplicable source d’eau chaude. Cette étrange découverte inspira à William Robson un roman de science-fiction, lequel se transforma en 1957 en film produit par Universal et réalisé par Virgil Vogel (Le Peuple de l’enfer), lequel remplaça au pied levé Jack Arnold suite à une révision à la baisse du budget global (il fut même un temps question que Cary Grant tienne la vedette du film !). Après un prologue très académique, sous forme d’une conférence militaire destinée à présenter les protagonistes, le scénario isole ses quatre héros dans un hélicoptère et dès lors l’action ne ralentit pas. Nous faisons ainsi connaissance avec le commandant Hal Roberts (l’ancien cascadeur Jock Mahoney), la journaliste Maggie Hattaway (Shawn Smith), le lieutenant Jack Carmen (William Reynolds) et le docteur Carl Hunter (Henry Brandon). Mandatés par les autorités pour explorer cette fameuse source d’eau chaude, tous les quatre descendent dans un gouffre immense à bord de leur appareil.

L’inexorable descente, au sein d’un brouillard anormalement épais, nous offre une séquence de tension croissante d’une redoutable efficacité. L’hélicoptère finit par entrer en collision avec un ptérodactyle et la petite équipe, au moment de l’atterrissage, découvre un site tropical polaire dans lequel la faune et la flore préhistoriques semblent avoir survécu grâce à la chaleur et l’humidité. Le spectateur se retrouve ainsi en présence d’un de ces mondes perdus chers à la littérature (depuis Conan Doyle) et au cinéma (depuis Harry O’Hoyt). Immobilisés au sol, à plusieurs centaines de mètres au-dessous du niveau de la mer, nos quatre chercheurs doivent lutter contre divers sauriens géants, se frottent à des plantes carnivores et rencontrent le naufragé d’une précédente expédition, ancien docteur que plusieurs années de vie solitaire et primitive ont rendu peu sociable.

Les monstres des temps perdus

Les décors du film, merveilleusement irréels, ressemblent à une série de gravures du début du siècle. Œuvre de Fred Knoth, les dinosaures s’avèrent plus ou moins convaincants selon la technique utilisée. L’intervention des lézards véritables, hérités de Tumak fils de la jungle, est franchement impressionnante. Le plésiosaure mécanique qui glisse sur le lac, réminiscence de King Kong, fait lui aussi son petit effet, sauf lorsque les gros plans révèlent ses traits quelque peu grossiers. Mais c’est le choix d’un acteur se dandinant dans un costume caoutchouteux de tyrannosaure qui constitue la plus grosse erreur artistique du film, d’autant que sa tête, actionnée par des pompes hydrauliques, est aussi peu réaliste que celle d’une marionnette de fête foraine. Fort heureusement, les irréprochables trucages optiques du talentueux Clifford Stinne (Tarantula, L’Homme qui rétrécit, La Cité pétrifiée) permettent d’hallucinantes combinaisons d’acteurs, de dinosaures, de maquettes et de peintures dans des plans somptueux. Comme en outre la mise en scène nerveuse de Vogel tire au mieux partir d’un huis-clos naturel oppressant, L’Oasis des tempêtes s’inscrit comme une vraie petite réussite du genre, sertie dans un très beau Cinemascope noir et blanc.

 

© Gilles Penso

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GÉNÉRATION PERDUE (1987)

Une bande de mauvais garçon rôde chaque soir dans une petite ville de Californie. Leur particularité ? Ce sont des vampires !

THE LOST BOYS

 

1987 – USA

 

Réalisé par Joel Schumacher

 

Avec Jason Patric, Corey Haim, Kiefer Sutherland, Dianne Wiest, Barnard Hughes, Corey Feldman

 

THEMA VAMPIRES

Nouveaux venus dans le monde du cinéma, Janice Fischer et James Jeremias écrivent à quatre mains le scénario de The Lost Boys qu’ils imaginent comme une sorte d’hommage à « Peter Pan ». Les « garçons perdus » du titre se réfèrent en effet à ceux imaginés par James Barrie avec qui ils partagent la même particularité : ils ne vieillissent pas. Le scénario est pensé sur mesure pour le réalisateur Richard Donner, d’où de nombreuses allusions aux Goonies avec des personnages principaux entre 12 et 14 ans. La compagnie de production indépendante PSO se lance dans l’aventure, bientôt épaulée par le studio Warner. Mais le projet met du temps à se concrétiser et Richard Donner finit par décliner la proposition pour partir tourner L’Arme fatale, ce dont nul ne se plaindra. Joel Schumacher, qui vient de diriger St Elmo’s Fire, prend la relève à une condition : élever l’âge des protagonistes. A ses yeux, une histoire de vampires n’a d’intérêt que si elle comporte un caractère sexuel. Ses personnages principaux auront donc entre 18 et 20 ans, et le scénariste Jeffrey Boam (Dead Zone, L’Aventure intérieure et justement L’Arme fatale) est sollicité pour revoir le scénario dans cette optique. Tourné en trois semaines, principalement à Santa Cruz (qu’on pourrait traduire par « croix sacré », ce qui ne manque pas d’ironie pour un film de vampires), Génération perdue offre un rôle clé à Kiefer Sutherland, que Schumacher a découvert dans Comme un chien enragé de James Foley. Charge à lui d’incarner le chef des « garçons perdus » avec une économie de dialogues qu’il compensera par une présence physique magnétique.

Après son divorce, Lucy Emerson (Dianne Wiest) quitte Phoenix avec ses deux fils Sam (Corey Haim) et Michael (Jason Patric) pour s’installer chez leur grand-père excentrique (Barnard Hughes) dans la paisible cité balnéaire de Santa Clara. D’emblée, les lieux dégagent une atmosphère insolite, avec cette fête foraine installée sur la plage, ces punks qui errent à chaque coin de rue, ces innombrables affichettes de personnes disparues… En assistant à quelques spectaculaires séquences d’attaques nocturnes où des citoyens sont littéralement arrachés du sol par des créatures venues du ciel, le spectateur a un coup d’avance sur les protagonistes : il découvre que Santa Clara n’est pas seulement un lieu étrange, c’est un endroit dangereux. Chaque soir, une bande de voyous indésirables menée par David (Kiefer Sutherland) vient perturber les honnêtes gens. En se laissant séduire par Star (Jami Gertz), une fille qui traîne avec ce petit groupe, Michael se joint à eux. Mais devenir l’un des leurs, c’est accepter de tromper la mort (d’où cette étonnante séquence sur un pont suspendu au-dessus du vide) et devenir soi-même une créature de la nuit. Lorsque son jeune frère découvre que le reflet de Michael devient transparent dans un miroir, la panique le saisit. « Tu es un vampire ? Attend que maman apprenne ça ! » crie-t-il, tandis que son aîné peine à contrôler sa capacité à défier la gravité. Génération perdue oscille ainsi en permanence entre un humour impertinent pas très éloigné de l’univers de Joe Dante et une vision romantique du mythe du vampirisme. Grâce au charisme de ses comédiens et aux effets de style de Joel Schumacher, cette alchimie risquée fonctionne à plein régime et le charme opère…

L'air du temps

Avec le recul, la mise en scène du futur réalisateur de L’Expérience interdite et Chute libre nous surprend par son modernisme. Certes, certains maniérismes résolument « eighties » sont sans doute trop excessifs, mais par bien des aspects le cinéaste prouve qu’il est en avance sur son temps, ne serait-ce que par son sens du montage et de l’adéquation entre l’image et la musique. Nous sommes alors en plein essor du vidéoclip, dont les codes sont ici repris et détournés avec panache. Ce jeu d’équilibre permanent entre l’élégance et l’exubérance est une véritable marque de fabrique de Schumacher, qui n’hésite jamais à repousser les limites stylistiques pour capter l’air du temps. Le thème même de Génération perdue le place au confluent de deux univers : d’un côté le gothisme hérité des histoires de vampires classiques (d’où ce décor de boîte de nuit baroque en ruines, cette lande baignée d’épaisses nappes de brumes), de l’autre une réinvention ultramoderne du mythe qui positionne le film comme un témoignage fidèle des modes et du style de vie des années 80. Ses vampires sont donc de jeunes adultes habillés comme des punks qui se déplacent en motos pétaradantes. Dans sa dernière partie, Génération perdue cède aux passages obligatoires du genre horrifique en laissant Greg Cannom et Ve Neill concocter des effets de maquillages impressionnants (sans jamais oublier de conserver le caractère « sexy » des vampires, mot d’ordre du réalisateur). Certes, l’assaut final dans la maison du grand-père va sans doute trop loin, se muant en une sorte de version sanglante et explosive de Maman j’ai raté l’avion. Mais l’énergie que dégage ce film et sa vision romantico-ténébreuse des vampires ont fait mouche, lui garantissant un très gros succès critique et public au moment de sa sortie.

 

© Gilles Penso

 

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SIMONE (2002)

Fatigué par les sautes d’humeur de ses actrices, un réalisateur incarné par Al Pacino donne naissance à une comédienne virtuelle ultra-réaliste

SIMONE

 

2002 – USA

 

Réalisé par Andrew Niccol

 

Avec Al Pacino, Rachel Roberts, Benjamin Salisbury, Winona Ryder, Darnell Williams, Jim Rash, Ron Perkins, Jay Mohr

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION  ROBOTS ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Passionné par les univers virtuels, les faux-semblants et les dérives technologiques, comme le prouvent les scénarios qu’il a écrits pour The Truman Show et Bienvenue à Gattaca, Andrew Niccol a décidé d’attaquer le sujet de front avec Simone. Son héros est Victor Taransky, interprété par Al Pacino, un réalisateur hollywoodien renommé qui se heurte quotidiennement aux sautes d’humeur de ses comédiennes, notamment celles de Nicola Anders (Winona Ryder). Après la rencontre d’un savant un peu fou qui lui confie un logiciel révolutionnaire avant de passer l’arme à gauche, Victor décide de franchir un pas décisif : créer de toutes pièces une actrice virtuelle et faire d’elle une star. Il la baptise Simone (contraction de « simulation one ») et le résultat dépasse toutes ses espérances, l’incitant à dire : « il est plus facile de tromper des centaines de personnes qu’une seule ». Comme tout apprenti sorcier qui se respecte, ce Pygmalion d’un nouveau genre perd ainsi le contrôle de sa Galatée numérique, qui déclare avec une inquiétante lucidité : « je suis la mort de la réalité… »

En 2002, ce film tombait à pic, car les acteurs en 3D commençaient à montrer le bout de leur nez avec une insistance croissante, à travers des œuvres telles que Final Fantasy ou Shrek. Le sujet, il faut l’avouer, est passionnant. Il avait d’ailleurs déjà été traité dès 1986 par Jérôme Diamant-Berger dans L’Unique, mais de fort maladroite manière. On attendait donc beaucoup de Simone, et la première partie du film est des plus prometteuses. Al Pacino cabotine juste ce qu’il faut, et le choix de Rachel Roberts dans le rôle de Simone relève du génie, car non seulement elle semble effectivement trop belle pour être vraie, mais en plus elle est inconnue du grand public. Son nom n’apparaît d’ailleurs pas au générique de début, comme pour entretenir le mystère, une technique héritée du Frankenstein de 1931. Le prénom du personnage principal, Victor, n’a d’ailleurs pas été choisi au hasard.

La mort de la réalité

Poussant encore plus loin l’ambiguïté, le service de presse du film utilisa à l’époque le pseudonyme d’Anna Green et laissa planer le doute quant à l’utilisation d’une véritable actrice virtuelle. L’emploi d’un avatar numérique fut d’ailleurs sérieusement envisagé en cours de pré-production, et cette option fut moins écartée pour des raisons techniques que politiques. La très puissante Guilde des Acteurs s’y opposa en effet fermement, craignant que cet état de fait ne se généralise jusqu’à mettre en péril le statut des comédiens en chair et en os. La même année, le Spider-Man de Sam Raimi prouvait pourtant la cohabitation sans heurts entre acteurs réels et digitaux. Simone partait donc avec de nombreux atouts en poche. Hélas, au bout d’une grosse demi-heure, le scénario de Niccol fixe ses propres limites, et l’intrigue commence un peu à patiner, plaçant artificiellement des obstacles dans les pattes du protagoniste pour mieux les balayer au moment du dénouement. Ni franche comédie, ni réelle satire du cinéma et des médias, Simone manque un peu ses objectifs à force de trop chercher son style. Dommage, car les intentions étaient plus que louables. Dans un registre voisin, le Looker de Michael Crichton était finalement bien plus efficace.

 

© Gilles Penso

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SUSPIRIA (2018)

Dans cette relecture surprenante du classique de Dario Argento, la danse devient un rituel diabolique

SUSPIRIA

 

2018 – ITALIE / USA

 

Réalisé par Luca Guadagnino

 

Avec Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth, Angela Winkler, Ingrid Caven, Elena Fokina, Sylvie Testud, Renée Soutendijk, Christine Leboutte, Malgosia Bela

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I SAGA LES TROIS MÈRES

Pour Luca Guadagnino, le Suspiria de Dario Argento est un des films italiens les plus importants de tous les temps, une œuvre aussi majeure que le 8 1/2 de Fellini. Désireux de lui rendre hommage, il pense à un remake dès 2007, date de la création de sa compagnie de production First Sun. Conscient que son propre nom ne suffirait pas à rassurer d’éventuels investisseurs, il propose le projet à David Gordon Green, alors auréolé du succès de sa comédie policière Délire express avec Seth Rogen. Mais le financement tarde à se trouver, et Gordon Green part finalement tourner Votre majesté avec Natalie Portman et James Franco. Entre-temps, Guadagnino attire l’attention avec A Bigger Splash, une version italienne de La Piscine, et parvient enfin à concrétiser son Suspiria. Ironiquement, David Gordon Green réalisera la même année une autre relecture d’un classique de l’horreur des années 70 : Halloween. Le cinéaste italien et son scénariste David Kajganich décident de situer l’action du Suspiria de 2018 dans le Berlin de 1977, année de la réalisation du film original d’Argento. Si la trame reste la même, son traitement prend une tournure très différente et le récit se déploie dans des ramifications inattendues, d’où une durée de deux heures et demie de métrage – soit une heure de plus que le premier Suspiria. Tilda Swinton et Dakota Johnson, les deux actrices principales de A Bigger Splash, tiennent la vedette, tandis que la bande originale est confiée à Tom Yorke, chanteur du groupe Radiohead.

Divisé en actes qui s’inscrivent à l’écran comme autant de chapitres d’une tragédie classique, le scénario inscrit étroitement ses péripéties dans un contexte historique réel, notamment le détournement du vol de la Lufthansa par quatre terroristes se réclamant du front populaire de libération de la Palestine et le climat de paranoïa qui se répand dans l’Allemagne de 1977. C’est dans ce cadre réel, rappelé régulièrement par les graffitis inscrits sur un mur en face de l’école de danse Markos, que se déroule Suspiria. La jeune danseuse américaine Susie Bannion (Dakota Johnson), fuyant un passé tourmenté et une étouffante famille Amish, déménage à Berlin pour intégrer cette prestigieuse compagnie de danse, dirigée par une poignée de femmes mûres au comportement souvent insolite. Figure emblématique de l’école Markos, Madame Blanc (Tilda Swinton) mène les cours avec autorité et permet à Susie de progresser très vite. La jeune fille se lie d’amitié avec l’une des autres danseuses, Sara (Mia Goth), qui commence à émettre des doutes sur la directrice de l’institut après une série de meurtres brutaux. A ce récit vient se greffer en parallèle celui d’un vieux psychiatre (qu’incarne aussi Tilda Swinton sous une épaisse couche de maquillage !) enquêtant sur les dessous de l’école et blessé par la disparition de sa femme Anke (qui apparaît furtivement sous les traits de Jessica Harper, l’héroïne du Suspiria original). Lorsque Sara explique au vieil homme que cette école est une famille, il rétorque sans sourciller : « L’amour et la manipulation partagent souvent le même toit et couchent souvent ensemble ».

Danse avec les fous

Il faut reconnaître à Luca Guadagnino le mérite d’éviter de copier/coller le film original, ou pire de tenter de le moderniser en se calant sur les canons édulcorés du cinéma d’horreur pour adolescents des années 2010. Sa vision est radicale, âpre, sans concession, à l’image de ce premier meurtre qui ne cherche jamais à rivaliser avec la fulgurance horrifico-poétique de Dario Argento pour susciter des frissons plus viscéraux. D’où une chorégraphie terrifiante où la victime se contorsionne horriblement dans une salle de danse jusqu’à ce que son corps déformé ne soit plus que douleur. Très à son aise dans la construction d’un climat d’angoisse croissant et dans la conception de scènes de cauchemars surréalistes dignes d’un Luis Buñuel qui aurait tourné en 4K couleurs, Guadagnino veut visiblement retrouver la folle liberté créatrice dont bénéficiait Argento quarante ans plus tôt. Mais cette quête d’émancipation n’est pas sans revers. Les effets de style un peu outranciers du réalisateur frôlent bien souvent le maniérisme agaçant, jusqu’à un climax en forme d’orgie érotico-musico-gore sans queue ni tête qui ressemble presque à une version du final des Sorcières de Zugarramurdi qui aurait évacué tout trait d’humour. L’un des défauts majeurs de ce Suspiria est finalement d’avoir voulu intellectualiser une œuvre que Dario Argento n’a jamais voulu cérébrale mais au contraire primaire et sensitive. Trop conscient de la portée artistique et conceptuelle de sa vision, Guadagnino semble avoir oublié l’essence de son modèle, un conte de fées horrifique qui tirait toute sa force d’une approche purement instinctive.

 

© Gilles Penso

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LA CITÉ PÉTRIFIÉE (1957)

En heurtant la Terre, une météorite entre en contact avec l’eau et provoque la croissance accélérée de minéraux gigantesques partout dans le monde

THE MONOLITH MONSTERS

 

1957 – USA

 

Réalisé par John F. Sherwood

 

Avec Grant Williams, Lola Albright, Les Tremayne, Trevor Bardette, Phil Harvey, William Flaherty, Harry Jackson

 

THEMA CATASTROPHE

Film catastrophe relativement atypique, La Cité Pétrifiée commence dans le cosmos, où une météorite se dirige prestement vers notre planète. La voix off du narrateur y va alors de son petit discours emphatique : « Depuis des temps immémoriaux, la Terre est bombardée par des objets venus de l’espace. Des morceaux épars de l’univers traversent notre atmosphère en une invasion incessante. Et voici la météorite, cette étoile filante sur laquelle sont nés tant de vœux terrestres ! » Son crash dans la petite ville américaine de San Angelo (qui emprunte un stock-shot au Météore de la Nuit de Jack Arnold) est le prélude à un drame hors du commun. Car la météorite, en heurtant la Terre, s’est éparpillée sous forme de nombreux fragments noirs. Or le contact de l’eau provoque chez ces étranges minéraux une croissance accélérée, et les conséquences désastreuses ne tardent pas à se manifester : alentour, l’environnement se détruit et les humains se retrouvent pétrifiés.

Grant Williams, héros la même année du chef d’œuvre L’Homme qui rétrécit, incarne Dave Miller, un géologue bien décidé à résoudre le problème avec l’aide de son vieux mentor le professeur Flanders (Trevor Bardette) et sous l’œil bienveillant de sa petite amie institutrice Cathy (Lola Albright). L’enquête prend les allures d’un compte à rebours lorsqu’une petite fille, survivante d’une des catastrophes, est hospitalisée dans un état grave. Son corps se pétrifie peu à peu, et d’ici quelques heures, elle sera réduite à l’état de statue. Bientôt, une théorie émerge des recherches du petit groupe de scientifiques : ce minéral extra-terrestre semble absorber le silicium, annihilant la flexibilité de la peau humaine. Tandis que Miller et Flanders s’arrachent les cheveux pour lutter contre la menace minérale, les autorités préparent l’évacuation de San Angelo…

Visions d’apocalypse

Si le réalisateur John Sherwood (La Revanche de la Créature) assure le service minimum côté mise en scène, le superviseur des effets visuels Clifford Stinne (Tarantula, L’Homme qui rétrécit, L’Oasis des Tempêtes) effectue là un travail remarquable, combinant avec génie les maquettes, les caches et les peintures sur verre pour nous offrir des visions dantesques dignes des couvertures des vieux pulps de science-fiction. Ainsi, la vision surréaliste de ces minéraux hauts comme des gratte-ciels surgissant dans les montagnes et s’effondrant sur les fermes voisines avec fracas a quelque chose de très impressionnant. En ce sens, le climax de La Cité Pétrifiée joue volontiers la carte de la démesure : un barrage y est détruit à coups d’explosifs, et des tonnes d’eau salée viennent s’abattre sur les monolithes pour les terrasser. Le film vaut donc principalement le détour pour ces séquences titanesques, parce que le scénario (pourtant co-signé par Jack Arnold), les dialogues et les petites touches d’humour y sont un tantinet éléphantesques. Assez curieusement, les studios Universal distribuèrent ces Monolith Monsters en double programmation avec L’Esclave des Amazones de Curt Siodmak, les deux longs-métrages n’ayant pourtant pas grand-chose en commun.

 

© Gilles Penso

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L’ANTRE DE LA FOLIE (1995)

Sous haute influence de H.P. Lovecraft, John Carpenter construit l’un des cauchemars les plus mémorables de sa filmographie

IN THE MOUTH OF MADNESS

 

1995 – USA

 

Réalisé par John Carpenter

 

Avec Sam Neill, Jürgen Prochnow, Julie Carmen, Charlton Heston, Frences Bay, Wilhelm von Homburg

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I SAGA JOHN CARPENTER

Après des Aventures d’un homme invisible très sympathiques mais un peu anonymes, John Carpenter décide de retrouver son univers de prédilection et nous livre l’une des pièces maîtresses de sa filmographie, qu’il qualifiera plus tard de troisième volet de la « trilogie de l’Apocalypse » après The Thing et Prince des Ténèbres. Pourtant, le réalisateur mit du temps à accepter de tourner ce scénario de Michael de Luca (qui à l’époque avait écrit La Fin de Freddy et plusieurs épisodes des Cauchemars de Freddy). Le film fut donc proposé à Tony Randel (Ticks) puis à Mary Lambert (Simetierre). Mais le projet ne se concrétisa que lorsque Carpenter se ravisa et décida de porter ce récit à l’écran en 1992, sans doute suite à l’accueil mitigé que reçut sa relecture grand public du thème de l’homme invisible. Muni d’un budget très raisonnable de 8 millions de dollars (environ cinq fois moins que pour son film précédent), Carpenter s’installe avec son équipe dans l’Ontario. Les moyens limités à sa disposition stimulent sa créativité, et le casting de premier ordre dont il bénéficie lui permet de bâtir des personnages forts et mémorables.

Deux ans après Jurassic Park, Sam Neill incarne John Trent, un détective pour une compagnie d’assurance qui se retrouve dans un institut psychiatrique. Alors que cet homme jadis extrêmement cartésien semble avoir perdu la raison, il raconte son histoire au docteur Wrenn (David Warner). Tout commence avec Sutter Cane (Jürgen Prochnow), l’écrivain le plus populaire du siècle, une sorte de Stephen King qui s’est imposé comme un phénomène de société à travers ses romans d’épouvante. Grâce à quelques best sellers, il a engendré une foule de lecteurs fanatiques et hystériques. Son dernier roman, annoncé comme l’œuvre définitive en matière de terreur, s’intitule « L’Antre de la folie ». Alors que les heureux éditeurs de la maison Arcane s’apprêtent à lancer le livre, l’auteur disparaît sans laisser de trace. Jackson Harglow (Charlton Heston), grand patron d’Arcane, charge alors John Trent de le retrouver. Accompagné par Linda Styles (Julie Carmen), éditrice attitrée de Cane, Trent se retrouve à Hobb’s End, une petite ville qui n’est mentionnée sur aucune carte. A partir de là, l’enquête vire progressivement au cauchemar…

Le retour des « Grands Anciens »

In the Mouth of Madness s’inspire ouvertement de l’univers de H.P. Lovecraft, son titre évocant à la fois la ville Innsmouth et le roman « The Mountains of Madness ». Bien des fois, Carpenter parvient à provoquer des moments de terreur pure avec une remarquable économie de moyens, en particulier au cours du trajet nocturne qui mène Sam Neill et Julie Carmen jusqu’à Hobb’s End (nom emprunté à la station de métro des Monstres de l’espace, l’un des films culte du cinéaste). Près de quinze ans après Fog, le réalisateur de La Nuit des masques et de New York 1997 prouve qu’il n’a rien perdu de son savoir-faire et de sa personnalité. Un retour aux sources s’imposait de toute évidence après son écart du côté des superproductions hollywoodiennes. Des répliques savoureuses ponctuent L’Antre de la folie, comme « la réalité n’est plus ce qu’elle était » ou « je pense donc vous êtes ». Tout le film repose sur la détermination du protagoniste, attaché dur comme fer au cartésianisme et à la réalité concrète, mais finalement incapable de la distinguer de l’irréel. En ce sens, il est le vecteur d’identification idéal des spectateurs. Si les habitants de Hobb’s End finissent par se comporter comme des zombies classiques et si le « mur aux monstres », stade ultime de la métamorphose, n’atteint jamais les folies visuelles de The Thing (autre œuvre paranoïaque sous haute influence lovecraftienne), les abominations décrites dans L’Antre de la folie savent susciter le frisson et un malaise durable, en grande partie grâce aux artistes surdoués de l’atelier de maquillages spéciaux KNB. Quant au dénouement, il s’achemine tout bonnement vers la fin du monde et l’arrivée sur Terre des « Grands Anciens » ! Échec cuisant au box-office, L’Antre de la folie gagnera peu à peu ses galons de film culte jusqu’à se hisser au rang des œuvres les plus aimées de son réalisateur.

 

© Gilles Penso

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L’HOMME H (1958)

Des essais nucléaires effectués dans le Pacifique transforment des marins en créatures radioactives mutantes

BIJO TO EKITAI NINGEN / THE H-MAN

 

1958 – JAPON

 

Réalisé par Inoshiro Honda

 

Avec Yumi Shirakawa, Kenji Sahara, Akihiko Hirata, Koreya Senda, Makoto Sato, Yoshifumi Tajima, Eitaro Ozawa, Yoshio Tsuchiya

 

THEMA MUTATIONS I BLOBS

L’Homme H est un film de science-fiction marqué par les retombées de la bombe atomique, exercice dans lequel Inoshiro Honda est passé maître depuis son mythique Godzilla. Mais ici, contrairement aux traditionnels kaiju eigas (« films de monstres japonais »), le récit est principalement conté sous l’angle d’une enquête policière empruntant beaucoup de son inspiration au film noir américain des années 40. L’intrigue démarre alors qu’un trafiquant de drogue recherché par les services de polices se volatilise littéralement, ne laissant derrière lui que ses vêtements éparpillés au sol. Tominaga (Akihiko Hirata), l’inspecteur chargé de l’affaire, se rapproche de Chikako Arai (Yumi Shirakawa), une séduisante chanteuse de night-club avec laquelle le disparu était fiancé, mais celle-ci s’avère incapable de l’aiguiller dans ses investigations. Alors que la police de Tokyo commence sérieusement à piétiner, le docteur Masada (Kenji Sahara), un jeune scientifique, propose une théorie pour le moins inattendue. Selon lui, des essais nucléaires effectués dans le Pacifique ont transformé l’équipage d’un chalutier en créatures radioactives mutantes aux allures de blobs rampants, ce que semble confirmer le témoignage de marins traumatisés cloués sur un lit d’hôpital. Ces monstres liquides avides d’énergie semblent s’être propagés en ville par les égouts, et la contamination des êtres humains ne fait à priori que commencer. La suite des événements va hélas confirmer cette incroyable théorie…

Une fois de plus, Inoshiro Honda s’appuie sur les effets spéciaux très performants d’Eiji Tsuburaya, lequel visualise les méfaits des « hommes-H » en trois étapes distinctes : les reptations gluantes des blobs sur les murs et les plafonds, la dissolution du corps des infortunés humains dont ils croisent le chemin (des images très graphiques qui annoncent le climax des Aventuriers de l’arche perdue), et l’apparition spectrale des contaminés sous forme de silhouettes humanoïdes et translucides. Tsuburaya nous gratifie également de splendides maquettes – l’une de ses grandes spécialités – lors du flash-back mettant en scène le bateau fantôme, et pour le final au cours duquel le port de Tokyo est encerclé par de gigantesques flammes.

Les blobs atomiques

A l’issue de cet apocalyptique dénouement, une voix off pleine d’emphase résume haut et fort le message antinucléaire cher à Honda : « si la race humaine doit disparaître de la surface d’une terre recouverte des cendres de la bombe A, il est possible que le nouveau maître de notre planète soit précisément l’Homme H. ». Jonglant habilement entre les codes du polar, du film catastrophe, du film d’horreur et du film de science-fiction, L’Homme H, malgré quelques pertes de rythme régulières pendant la partie policière du récit, est non seulement un divertissement très réussi mais aussi l’une des variantes les plus inventives sur le thème du blob (Danger planétaire sortait sur les écrans la même année), collectant au passage quelques scènes d’épouvante très efficaces, notamment la course poursuite dans les égouts qui n’est pas sans évoquer celle de Des Monstres attaquent la ville.

 

© Gilles Penso

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BRUISER (2000)

Un homme aux pulsions meurtrières se réveille un jour avec un masque blanc à la place du visage…

BRUISER

 

2000 – USA

 

Réalisé par George A. Romero

 

Avec Jason Flemyng, Peter Stormare, Leslie Hope, Nina Garbiras, Andrew Tarbet, Tom Atkins

 

THEMA TUEURS

Le début des années 2000 marque un changement important dans la vie de George Romero. Le réalisateur de La Nuit des morts-vivants quitte en effet Pittsburgh, la ville dans laquelle il n’a cessé de tourner ses films depuis le début de sa carrière, pour s’installer au Canada. « Lorsque je suis parti au Canada pour la première fois, c’était au départ pour des raisons purement économiques », explique-t-il. « Si je tournais Bruiser aux États-Unis, j’avais à ma disposition environ cinq millions de dollars. En revanche, si je choisissais de filmer au Canada, mon budget équivait à six millions et demi de dollars, ce qui était évidemment plus avantageux. Là, je me suis fait de nouveaux amis et je suis tombé amoureux du pays. J’imagine que maintenant, je suis Canadien ! » (1) Bruiser est un film atypique, dont l’étrangeté s’installe dès les premières minutes du métrage. De très gros plans s’attardent sur Henry Creedlow (Jason Flemyng) pendant sa toilette (au cours d’une séquence insolite qui semble annoncer le fameux générique de la série Dexter) tandis qu’à la radio un homme dépressif se suicide en direct.

Henry lui-même semble un peu perturbé. Il a des visions morbides au cours desquelles ils se donne la mort ou assassine ses prochains, et semble spectateur d’une vie qui lui échappe. Sa fiancée le trompe, son meilleur ami l’arnaque et son patron (Peter Stormare, cabotinant et surjouant plus que de raison) le tyrannise. Or un beau matin, Henry se réveille avec un masque blanc à la place du visage. Alors qu’il a toujours vécu sa vie par procuration, dans le respect des règles établies, il réalise qu’on vient de le priver de la chose la plus précieuse au monde : son identité. Ses pulsions assassines, jusqu’alors fantasmées, se concrétisent soudain, comme si son absence de visage avait abattu la barrière entre le désir refoulé et l’action. Capable désormais de céder à ses instincts les plus primaires (une thématique déjà présente dans Incidents de parcours), Henry oublie toute introversion et se lance dans une expédition punitive sanglante.

L’homme sans visage

Malin, Romero situe son film dans le cadre d’un magazine de mode, contexte idéal pour discourir sur l’artificialité, le jeu des apparences et l’image que chacun renvoie à autrui. Au cours de la grande fête organisée par le magazine pendant le dernier acte du film, le réalisateur semble se moquer de l’imagerie macabre et horrifique à laquelle il est associé, en une débauche de déguisements mi-gothiques mi-morbides qu’on croirait échappés d’une soirée d’Halloween déviante. Henry, pour sa part, arbore un chapeau mou, une grande cape et un masque blanc, ce qui lui donne les allures d’un super-vilain à l’ancienne à mi-chemin entre le Fantôme de l’Opéra et L’Homme au masque de cire. Pour les besoins du film, Romero sollicite le groupe punk Misfits à qui il demande d’écrire deux chansons originales, en échange du clip « Scream » qu’il réalise pour eux. Un peu hésitant dans son déroulement, Bruiser ne parvient malheureusement pas à susciter auprès des spectateurs une véritable empathie pour son héros. C’est son travers principal, expliquant sans doute pourquoi le film n’a pas rencontré son public. Cet échec poussera Romero à retrouver par la suite les morts-vivants qui firent sa renommée.


(1) Propos recueillis par votre serviteur en juillet 2005

 

© Gilles Penso

 

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L’HOMME DE LA PLANÈTE X (1951)

Alors qu’une nouvelle planète s’approche de la Terre, un astronome découvre un vaisseau écrasé avec à son bord un étrange extra-terrestre

THE MAN FROM PLANET X

 

1951 – USA

 

Réalisé par Edgar G. Ulmer

 

Avec Robert Clarke, Margaret Field, Raymond Bond, Willem Schallert, Roey Engel, Gilbert Fallman, Tom Daly

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES

A priori, rien n’explique comment ni pourquoi L’Homme de la planète X a pu laisser une trace dans les annales du cinéma. Sorti en 1951 – soit le début de la période faste des films d’invasion extra-terrestre au sous-texte anti-communiste -, les autres illustres représentants du genre que sont La Guerre des mondes, Le Jour où la Terre s’arrêta, La Chose d’un autre monde ou même Les Envahisseurs de la planète rouge auraient dû jusqu’à effacer tout souvenir de son existence. Mais si Joe Dante lui-même a rendu hommage au film en offrant une apparition à son kitchissime visiteur de l’espace dans Les Looney Tunes passent à l’action, c’est que L’Homme de la planète X vaut bien que l’on s’attarde sur son cas. La scène d’ouverture présente un journaliste (John Lawrence) cloitré dans une tour au milieu de la lande écossaise. Relatant les événements des jours précédents, il explique que le monde n’a peut-être plus que quelques heures à vivre. Et l’intégralité du film de se dérouler sous forme d’un long flashback (c’est tout relatif, le film durant à peine 1h10), revenant sur la découverte par un astronome (Raymond Bond) d’une nouvelle planète en approche de la Terre. Il convie ainsi son ami journaliste à suivre ses recherches. Comme il se doit, ce dernier s’acoquine vite avec la fille de l’astronome (Margaret Field) et tous deux découvrent au gré d’une balade nocturne un authentique objet volant non identifié écrasé au milieu d’un champ. A son bord : un passager humanoïde communiquant par modulation sonore. Vient-il en paix ? Veut-il conquérir notre planète ?

La simple présence d’Edgar G. Ulmer derrière la caméra pourrait suffire à attirer les curieux. Immigré aux États-Unis après avoir travaillé avec F.W. Murnau et Fritz Lang en Allemagne, son bagage expressionniste aurait pu faire de lui un des éminents réalisateurs des classiques fantastiques d’Universal pour qui il signa Le Chat noir avec rien moins que Lugosi et Karloff, avant même que toute rencontre entre Dracula et Frankenstein ne soit envisagée. Malheureusement, il en sera autrement et Ulmer restera cantonné tout au long de sa productive carrière à œuvrer sur des petits – voire très petits – budgets, tels ces 51 000 dollars alloués à L’Homme de la planète X qui, même en 1951, équivalaient à peine au budget café d’un film de studio. C’est dans l’épreuve que l’on reconnait les vrais héros et Ulmer réussit un véritable tour de force en faisant de cette contrainte financière et logistique une source de créativité. Tout d’abord en profitant des décors pas encore démantelés du Jeanne d’Arc de Victor Fleming. Ensuite en choisissant de les baigner d’une brume permanente. De cache-misère, cette approche devient un trait stylistique aussi économique qu’efficace, conférant au film tout son intérêt sur le plan visuel, tout en collant au fait que l’action est censée se situer en Ecosse… A moins que ce choix géographique n’ait lui-même été déterminé par l’omniprésence de ce brouillard ?

Inventivité à tous les étages

Autre décision payante découlant des contraintes budgétaires, Ulmer et ses scénaristes font de L’Homme de la planète X un huis-clos (les décors de studios qui figurent les extérieurs campagnards s’avérant aussi claustrophobiques que désertiques) avec quatre rôles principaux et à peine plus de seconds rôles pour faire bonne figure. Certes, les relations entre les personnages restent très superficielles, la romance naissante entre le journaliste et la fille du scientifique superflue, mais l’histoire parvient néanmoins à brouiller tout manichéisme, les tourtereaux étant convaincus que ce visiteur du soir est venu en paix, alors que l’assistant du père se montre d’entrée de jeu méfiant et suspicieux et qu’il se verrait plutôt le disséquer pour voir de quoi il est constitué. Tout l’intérêt du film repose justement sur le fait que le but de la mission de cet éclaireur de l’espace ne sera jamais révélé. Ulmer étant lui-même un immigré du vieux continent, on peut même imaginer qu’à son arrivée aux États-Unis, il a pu lui-même faire face à des réactions aussi accueillantes qu’hostiles. Alors bien sûr, on pourra objectivement sourire du costume et du masque en papier mâché du personnage-titre, et certains dialogues feraient mouche dans une parodie du genre, comme cet exposé pseudo-scientifique de l’astronome repris par le journaliste sur le mode « Ainsi donc professeur, si j’ai bien compris, vous me dites que… » afin de récapituler ce qui vient d’être dit pour les spectateurs éventuellement distraits. Mais il serait injuste de comparer L’Homme de la planète X au Jour où la Terre s’arrêta en raison du monde qui sépare les deux productions d’un simple point de vue budgétaire et logistique. Mais face à Plan 9 From Outer Space, force est alors de reconnaitre le talent d’Edgar G. Ulmer. Faire si bien avec rien confinerait presque au génie. Et si, de la quantité impressionnante de films réalisés par cet authentique roi de la série B, l’histoire retiendra avant tout Le Chat noir ou l’excellent film noir Détour, la Cinémathèque Française ne s’y est pas trompée en incluant L’Homme de la planète X à la rétrospective qu’elle lui consacra en 2012.

 

© Jérôme Muslewski

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