LA COLLINE A DES YEUX 2 (1985)

Huit ans après son éprouvant survival sauvage, Wes Craven en signe une séquelle ratée et poussive

THE HILLS HAVE EYES PART 2

 

1985 – USA

 

Réalisé par Wes Craven

 

Avec Tamara Stafford, Kevin Spirtas, John Bloom, Colleen Riley, Michael Berryman, Penny Johnson, Janus Blythe, Robert Houston

 

THEMA TUEURS I CANNIBALES I SAGA LA COLLINE A DES YEUX WES CRAVEN

Wes Craven est capable du meilleur (Les Griffes de la nuit) comme du pire (La Créature du marais). Jamais cet axiome ne fut mieux illustré que par La Colline a des yeux et sa séquelle ici présente. Après avoir montré quelques larges extraits du premier film, histoire de remettre tout le monde dans le bain, de gagner un peu de temps et d’économiser sur le budget, cette suite parfaitement injustifiée et truffée d’invraisemblances s’empêtre ainsi dans une routine similaire à celle des pires épisodes de la franchise Vendredi 13, empruntant au passage quelques idées visuelles à Massacre à la tronçonneuse, ce qui ne peut pas faire de mal. Le protagoniste semble à priori être Bobby Carter (Robert Houston), survivant des événements effroyables survenus huit années auparavant. Suivi par un psychiatre, il s’est désormais marié à Ruby (Janus Blythe), la jeune fille vivant dans la colline qui a quitté définitivement sa famille de cannibales psychopathes, l’a aidé à sauver sa peau et se nomme désormais Rachel Carter.

Comme tous deux sont jeunes et dynamiques, ils dirigent une équipe de motocross. Quand celle-ci décide de disputer une compétition dans le désert, Bobby ne se sent pas capable de les accompagner, malgré son envie de tester un nouveau carburant de son invention. Accablé par des souvenirs traumatisants, il a le sentiment que ses amis non plus ne devraient sans doute pas partir. Rachel s’y rend tout de même, prenant le relais de Bobby qui, désormais est exclu du reste de l’intrigue. C’est donc elle qui mène toute l’équipe à bord d’un bus. En retard, le petit groupe décide d’emprunter un raccourci, et ce qui devait arriver arrive : le bus s’abîme sur la route accidentée, et se retrouve en panne à deux pas du drame narré dans La Colline a des yeux premier du nom. Les motocyclistes se mettent en quête d’un secours providentiel et trouvent refuge dans ce qui ressemble à une ancienne mine abandonnée. Bientôt, Pluton (Michael Berryman) et le Moissonneur (John Bloom), les redoutables anthropophages survivants du massacre, les traquent sans répit, bien décidés à les afficher à leur prochain menu.

Clichés en série

Au survival éprouvant et malsain succède ainsi le psycho-killer archi-classique avec la bande de jeunes / victimes qui passent leur temps à se chercher les uns les autres, la vieille maison abandonnée, un timide soupçon d’érotisme et tout l’arsenal des clichés habituels. La musique de Harry Manfredini, pesante, appuie lourdement chaque effet. Craven parvient malgré tout à ménager quelques séquences de suspense efficaces, notamment celles mettant en scène la jeune aveugle Cassandra (Tamara Stafford), mais ces passages miraculés ne sauvent en rien l’entreprise d’un inévitable naufrage. L’épilogue nous montre le jeune couple et le chien s’en aller gaiement, bras dessus bras dessous, souriants, après le massacre de leurs six amis. On se croirait dans La Cité de la peur ! Mais qu’est-il arrivé à Wes Craven en 1985 pour qu’il signe une telle ineptie et entache ainsi la réputation d’un de ses chefs d’œuvre ? La Colline a des yeux 2 est généralement oublié dans ses filmographies officielles, et franchement on comprend pourquoi.

 

© Gilles Penso



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OBLIVION (2013)

A l’issue d’une guerre ayant ravagé notre planète, un couple est chargé de préparer l’exode de la population vers une lune de Saturne…

OBLIVION

 

2013 – USA

 

Réalisé par Joseph Kosinski

 

Avec Tom Cruise, Morgan Freeman, Olga Kurylenko, Andrea Riseborough, Nikolaj Costner-Waldau, Melissa Leo

 

THEMA FUTUR

Grand spécialiste des effets numériques et des images de synthèse, Joseph Kosinski fait ses premières armes en réalisant des spots publicitaires intégrant des travaux infographiques élaborés. En 2005, il signe un roman graphique de science-fiction très ambitieux qu’il baptise « Oblivion », dans l’espoir d’en tirer un jour un film. Entretemps, notre homme est contacté par le studio Disney pour mettre son savoir-faire au service de Tron : l’héritage, la séquelle tardive du film culte de Steve Lisberger. Les portes d’Hollywood s’ouvrent alors et son « graphic novel » revient sur le devant de la scène. Tom Cruise le découvre et s’y intéresse de près. Il n’en faut pas plus pour qu’Oblivion devienne un long-métrage ambitieux budgété à 140 millions de dollars. Désireux d’éviter la vision classique des mondes futuristes sombres et claustrophobiques véhiculée par le cinéma de science-fiction depuis le début des années 80, Kosinski cherche au contraire à capter des environnements clairs, vastes et ensoleillés. Il plante donc ses caméras en extérieurs naturels aux États-Unis, en Louisiane et en Islande et imagine des designs futuristes qui privilégient l’épure et la transparence.

Oblivion se déroule en 2077. Après des décennies de guerre acharnée contre le redoutable peuple des « rapaces », les humains ont été contraints d’abandonner la Terre, transformée en désert irradié et jonché de ruines. Alors que la population survivante s’est installée dans une colonie spatiale à destination de Titan, l’une des nombreuses lunes de Saturne, quelques « rapaces » errent encore à la surface de notre planète dévastée. Installés dans une station au-dessus des nuages, Victoria (Andrea Riseborough) et Jack (Tom Cruise) ont pour mission de de protéger les installations chargées d’extraire l’eau de mer qui sera transformée en énergie pour les humains expatriés. Tandis que Jack part régulièrement en expédition pour réparer les drones abîmés et limiter les actes de pillage des « rapaces », Victoria supervise ses opérations depuis leur base céleste. Véritables Adam et Eve de ce nouveau monde, ils forment un couple heureux et parfait surplombant ce qui s’apparente de toute évidence à un Paradis perdu. Mais Jack est régulièrement hanté par des rêves étranges qui semblent appartenir à une autre époque. Le jour où un crash survient sur la Terre, révélant des capsules où gisent plusieurs passagers humains, tout l’univers sur lequel était bâtie la routine de Jack et Victoria est sur le point d’être bouleversé à tout jamais…

Le futur n’est plus ce qu’il était

C’est d’abord la mise en forme du film qui frappe les esprits. Conformément à ses souhaits initiaux, Joseph Kosinski tranche avec les habitudes établies en imposant une vision lumineuse et diurne d’un futur post-apocalytique. Cet écrin édénique entre en adéquation avec le symbolisme biblique de ce couple seul au monde, tout en creusant le décalage entre la réalité telle qu’elle est perçue par nos héros et le monde tel qu’il est vraiment. Car fidèle à un certain cinéma de SF des années 60/70 qu’il affectionne particulièrement (Soleil vert, La Planète des singes), le cinéaste nous prépare une surprise de taille redéfinissant en cours de métrage le rôle de chacun. Citant souvent La Jetée de Chris Marker comme l’une de ses sources d’inspiration, Kosinski s’y réfère notamment au cours des flash-backs énigmatiques narrant une histoire d’amour passée qui semble perdue dans les limbes de l’oubli. Mais le réalisateur n’oublie pas le caractère récréatif de son film qu’il ponctue de séquences de poursuites et de batailles haletantes, s’appuyant sur le design inédit de ses vaisseaux (aux cockpits totalement transparents et à l’architecture mobile) et sur le caractère particulièrement effrayant des drones surveillant la surface de la Terre (leur façade présente une sorte de « grimace » qui évoque le Ed-209 de Robocop et leurs déplacements s’accompagnent de menaçants rugissements mécaniques). Nimbé d’une bande originale envoûtante co-écrite par Anthony Gonzalez et Joseph Trapanese, Oblivion est donc un spectacle science-fictionnel de haute tenue qui bénéficie en outre de l’indiscutable implication physique d’un Tom Cruise alors tout juste quinquagénaire.

 

© Gilles Penso



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THE MACHINE GIRL (2008)

Une jeune fille se venge du gang qui a assassiné son frère en se transformant en tueuse redoutable armée d’un bras-mitraillette

KATAUDE MASHIN GÂRU

 

2008 – JAPON

 

Réalisé par Noboru Iguchi

 

Avec Minase Yashiro, Asami, Kentaro Shimazu, Honoka, Nobuhiro Nishihara, Yuya Ishikawa, Ryosuke Kawamura

 

THEMA TUEURS

La scène d’introduction de The Machine Girl est d’une intensité si forte qu’on se demande comment le film va pouvoir s’ajuster à une telle démesure par la suite. On y voit une écolière japonaise en jupe plissée (fantasme de 90% de la population masculine nippone, comme chacun sait) massacrer une bande de voyous à l’aide d’une gigantesque mitrailleuse qu’elle greffe sur le moignon de son bras gauche. Le gore est outrancier, le sang gicle hors des membres mutilés comme du coca jaillissant d’une cannette trop secouée, les visages éclatent pour faire place à des trous béants, les corps explosent avec fracas, le tout en une folie destructrice rarement vue à l’écran. Et pourtant, ce n’est qu’un début. Un flash-back nous ramène quelques semaines plus tôt, époque où Ami est encore une gentille écolière vivant avec son jeune frère Yu, tous deux ayant été marqués par le suicide de leurs parents accusés de meurtre. Or Yu est tourmenté et racketté par la bande du redoutable Sho Kimura. Il faut dire que ce dernier porte une lourde hérédité. Son père est un yakuza descendant d’une lignée de samouraïs, qui fait boire son sang à son rejeton pour renforcer leurs liens, et sa mère une mégère sadique qui trucide les femmes de ménage pas assez efficaces ! Lorsque Yu est tué par le gang, la paisible Ami se mue soudain en furie meurtrière. « Je suis devenue un démon ! » s’écrit-elle dans un rire dément.

Avec l’aide d’un couple de garagistes, elle transforme son bras fraîchement amputé par la famille Kimura (au cours d’une scène particulièrement douloureuse) en arme redoutable, se muant elle-même en une sorte de cyborg mi fille-mi arme à feu, quelque part à mi-chemin entre le Ash d’Evil Dead 2 et L’Armée des ténèbres et la femme à la jambe-fusil de Planète terreur qu’incarnait Rose McGowan. Excessifs, les débordements gore du film n’ont dès lors rien à envier à un Braindead ou un Street Trash : tête coupée qui nage dans une marmite, couteau qui traverse un visage jusqu’à ce que les viscères s’écoulent par la bouche, seringue plantée dans un œil, corps taillé en morceaux, adversaires transformés en squelettes sanguinolents, visage perforé par d’énormes clous, découpages à la tronçonneuse…

Un défouloir gore sans tabou

Sans compter les scènes horrifiques annexes à l’intrigue, comme ce cuisinier maladroit obligé de manger des sushis confectionnés avec ses propres doigts coupés ! A côté d’un tel déchaînement, le Versus de Kitamura ressemble presque au Magicien d’Oz ! Ne reculant devant aucun tabou, le cinéaste évoque même le viol post-mortem d’une adolescente au crâne transpercé par un grand couteau… « Ça n’est pas tous les jours qu’on peut se taper une lycéenne » se contente de commenter le chef yakuza d’un air désabusé. Défouloir décomplexé riche en séquences de combats survitaminées, revenge movie gore et outrancier, The Machine Girl mixe l’influence très prégnante du manga et du jeu vidéo et ne s’apprécie évidemment pas au premier degré. Face aux tortures voyeuristes des sagas Hostel et Saw, qui éclaboussaient à l’époque les écrans sans la moindre retenue, cette sauce tomate surabondante et cette chair à saucisse en mousse de latex étaient finalement très rafraîchissantes.

 

© Gilles Penso

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L’ÉVENTREUR DE NEW YORK (1982)

Lucio Fulci réinvente la légende de Jack l’éventreur en y apposant son penchant pour le gore excessif

LO SQUARTATORE DI NEW YORK

 

1982 – ITALIE

 

Réalisé par Lucio Fulci

 

Avec Almanta Keller, Howard Ross, Jack Hedley, Andrea Occhipinti, Alexandra Delli Colli, Paolo Malco, Cinzia de Ponti, Cosimo Cinieri

 

THEMA TUEURS

Entre 1979 et 1981, Lucio Fulci atteignit l’apogée de son succès artistique et public en éclaboussant les écrans de quatre sommets de l’horreur atemporelle, L’Enfer des zombies, Frayeurs, L’Au-delà et La Maison près du cimetière. Conscient qu’il était temps de renouveler son champ d’exploration, et d’un commun accord avec son fidèle producteur Fabrizio de Angelis, il se lança en 1982 dans cette version modernisée des exploits de Jack l’éventreur en s’efforçant d’imiter le style brut des films américains de la fin des années 70, Friedkin, Scorcese et Peckinpah en tête. La bande originale, quant à elle, joue la carte du disco, alors très en vogue chez les cinéastes italiens. Au cours d’une séquence d’introduction dont on devine l’issue à l’avance, un homme joue avec son chien sous le pont de Brooklyn. La brave bête lui ramène plusieurs fois un bâton, mais au bout d’un moment elle revient vers son maître avec une main humaine dans la gueule. Le cadavre qui gît sous le pont, celui d’un mannequin de New York, s’inscrit dans une série d’assassinats pervers qui ensanglantent la ville.

Les victimes suivantes sont une cycliste éventrée dans une voiture au beau milieu d’un ferry, une strip-teaseuse assassinée au tesson de bouteille et une prostituée tailladée à la lame de rasoir (le téton, l’œil, tout y passe !). Le sang coule donc à flots, les blessures sont infligées en gros plan, mais ce qui fonctionnait dans les films purement fantastiques de Lucio Fulci semble inadapté ici. L’horreur est en effet tellement excessive et le cadre urbain tellement réaliste que le décalage entre les deux nuit à la crédibilité de l’ensemble. L’autre bizarrerie du film est liée à la spécificité du tueur. Il ne porte pas un masque de hockey, pas plus qu’il ne respire fort ou ne se déguise en sa mère. Son truc, à lui, c’est d’imiter le cri du canard pendant qu’il commet ses meurtres ! Même si ce comportement excentrique est justifié par la révélation finale, on a du mal à prendre complètement au sérieux cet assassin qui s’exprime à la manière de Donald Duck, et ce malgré l’atrocité de ses actes. Car avant d’occire ses victimes, « l’éventreur de New York » prend soin d’enfoncer un objet contondant dans leur sexe.

« C’est étrange un cerveau… »

A l’horreur dont il s’est fait une spécialité pour le plus grand bonheur des fantasticophiles, Fulci ajoute ici une bonne dose d’érotisme cru sans retenue, nous octroyant de longues scènes d’une hallucinante gratuité, comme cette femme se faisant longuement tripoter dans un bar louche. Le scénario joue la carte classique du whodunit, et tandis que l’inspecteur Fred Williams (Jack Hedley) piétine sur l’enquête, le spectateur se perd en conjectures. Le coupable est-il ce gigolo à qui il manque deux doigts ? Ce psychiatre aux goûts déviants ? Cette femme frustrée et nymphomane ? Lorsqu’une victime poursuivie dans le métro réchappe par miracle aux griffes du tueur, l’affaire prend une nouvelle tournure et s’achemine vers son dénouement. La clef de l’énigme s’avère liée à la fois à l’enfance et à un traumatisme, comme dans de nombreux giallo de Dario Argento, la subtilité et la stylisation en moins. Et l’un des protagonistes de conclure par une phrase inénarrable : « c’est étrange un cerveau… ». Lors de sa sortie, le film fut interdit de séjour en Norvège, en Australie, en Allemagne et en Grande-Bretagne.

 

© Gilles Penso



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DEUX YEUX MALÉFIQUES (1990)

Dario Argento et George Romero s’associent pour adapter deux nouvelles effrayantes d’Edgar Allan Poe

DUE OCCHI DIABOLICI / TWO EVIL EYES

 

1990 – ITALIE / USA

 

Réalisé par George A. Romero et Dario Argento

 

Avec Adrienne Barbeau, Ramy Zada, Bingo O’Malley, Jeff Howell, E.G. Marshall, Harvey Keitel

 

THEMA ZOMBIES I MAMMIFÈRES I TUEURS I MÉDECINE EN FOLIE I SAGA DARIO ARGENTO

Un film cosigné par George Romero et Dario Argento ? Voilà la concrétisation du phantasme de bon nombre de fans de films d’horreur, d’autant que les deux maîtres de l’épouvante avaient déjà œuvré ensemble avec une merveilleuse intelligence collective à l’occasion de la version européenne de Zombie. Comme en outre le fil conducteur de ce diptyque est l’univers foisonnant d’Edgar Allan Poe, toutes les conditions étaient réunies pour une œuvre d’anthologie. « Edgar Poe a eu une grande influence sur moi, et c’est un point commun que je partage avec George Romero », explique Dario Argento. « Ce film a été conçu à mon initiative, et il devait à l’origine être constitué de quatre sketches : celui de George, le mien, mais aussi des segments réalisés par Stephen King et John Carpenter. King souhaitait adapter “Le cœur révélateur“, mais il a commencé à avoir de sérieux problèmes d’addiction, et son épouse nous a demandés de ne plus le solliciter. Quant à Carpenter, il a quitté le projet assez tôt pour se consacrer à un film important qui nécessitait toute son attention. George et moi nous sommes donc retrouvés seuls, mais nous n’avons pas abandonné pour autant. Nous nous sommes dit : “tant pis, il n’y aura que deux segments dans ce film !“ » (1)

En matière d’adaptation d’Edgar Poe à l’écran, on pourra bien sûr préférer la fidélité et le classicisme du Roger Corman des années 60, d’autant que « L’étrange cas de Monsieur Waldemar » et « Le Chat Noir » (qui structurent à tour de rôle le scénario de Deux yeux maléfiques) ont déjà été transposés dans un remarquable film à sketches, L’Empire de la terreur, dont cette œuvre collective constitue donc une espèce de remake partiel. « J’avais forcément à l’esprit les films AIP de Roger Corman », confirme Romero. « A l’origine, je voulais adapter “Le Masque de la Mort Rouge“, mais quelqu’un s’apprêtait déjà à en signer une nouvelle version. Donc j’ai choisi “Waldemar“ » (2). Il est difficile de ne pas penser à Creepshow lorsqu’on visionne ce premier sketch, qui semble autant emprunter à Poe qu’à l’ambiance des E.C. Comics, et dans lequel on retrouve d’ailleurs Adrienne Barbeau et E.G. Marshall. La narration de cette histoire de lente zombification y est linéaire mais efficace, et quelques influences lovecraftiennes surgissent au moment du climax.

Dans les griffes du félin

On constate avec bonheur que Dario Argento, pour sa part, n’a pas perdu le goût des prises de vues insolites et d’effets de mise en scène stylisés à outrance. Son « Chat Noir », qui s’offre quelques petits clins d’œil à d’autres histoires extraordinaires de Poe (« Le Puits et au pendule », « Bérénice », « La Chute de la Maison Usher »), baigne dans une ambiance très glauque, ne nous épargne aucun détail gore et bénéficie du jeu habité d’Harvey Keitel, dans le rôle du photographe Roderick Usher tourmenté par le félin de sa compagne. « C’était une expérience très agréable, très gratifiante », conclue Romero. « Nous étions entre amis, comme à l’époque de Zombie. » (3) Deux yeux maléfiques n’est certes pas un classique inoubliable, mais cette alchimie entre les auteurs respectifs de Suspiria et La Nuit des morts-vivants transparaît à l’écran avec un bonheur souvent palpable et communicatif.

 

(1) Propos recueillis en février 2011

(2) et (3) Propos recueillis en juillet 2005

 

© Gilles Penso

 

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TERMINATOR : DARK FATE (2019)

Ignorant les trois épisodes précédents, ce sixième opus de la saga créée par James Cameron prend la suite de Terminator 2

TERMINATOR : DARK FATE

 

2019 – USA

 

Réalisé par Tim Miller

 

Avec Linda Hamilton, Arnold Schwarzenegger, Mackenzie Davis, Natalia Reyes, Gabriel Luna, Diego Boneta, Stephanie Gil, Enrique Arce, Brett Azar

 

THEMA ROBOTS I FUTUR I SAGA TERMINATOR

A l’instar de la franchise Halloween, la saga Terminator ne sait plus sur quel pied danser pour raviver sa flamme vacillante, alors que s’égrènent à bon rythme les séquelles, préquelles et reboots de l’œuvre de James Cameron. Se perdant en conjectures, les producteurs n’en finissent pas d’hésiter entre tenir compte des épisodes précédents ou les balayer d’un revers de main. Dans le cas d’Halloween, la version 2019 optait pour la seconde solution en convoquant la vénérable Jamie Lee Curtis, ex-babysitter ingénue désormais en âge d’être grand-mère. Terminator : Dark Fate procède d’une manière similaire en demandant à Linda Hamilton, alors sexagénaire, de reprendre du service aux côtés d’un Arnold Schwarzenegger vieillissant. Ce sixième opus ignore donc tous les films de la saga ayant succédé à Terminator 2 et se drape d’un semblant de respectabilité à travers la présence au générique de James Cameron, à la fois producteur et co-auteur de l’histoire. Mais le scénario se réécrit sans cesse pendant le tournage, et l’on sent bien l’embarras de tous les coscénaristes (David S. Goyer, Billy Ray, Justin Rhodes) face à un matériau qu’ils ont visiblement du mal à maîtriser. Redites, incohérences, raccourcis, le script de Terminator Dark Fate prend l’eau de toutes parts, comme si le principe du voyage dans le temps autorisait tous les illogismes.

Tout commence en 1998. Trois ans après avoir écarté la menace de Skynet, Sarah et John Connor se la coulent douce sur une plage du Guatemala. Mais le repos est de courte durée. Un T-800 envoyé par Skynet avant son effacement surgit en effet arme au poing, assassine John et disparaît. A l’occasion de cet étonnant prologue, Linda Hamilton, Edward Furlong et Arnold Schwarzenegger sont rajeunis numériquement, via un trucage plutôt bluffant. L’action se transporte ensuite en 2020, et l’effet de déjà-vu commence rapidement à irradier le film. Car un Terminator et un humain débarquent bientôt du futur en quête d’une jeune femme du présent, l’un pour la détruire, l’autre pour la sauver. Incarné par Gabriel Luna (Ghost Rider dans Les Agents du SHIELD), le cyborg assassin est un modèle Rev-9 qui combine les caractéristiques du T-800 et du T-1000. Il est donc constitué d’une sorte de métal liquide et capable de changer de morphologie (avec une prédilection pour les bras mués en lames acérées) mais aussi de se dédoubler, son avatar étant un robot-squelette métallique quasi-indestructible. Quant à l’être humain envoyé pour le contrecarrer, il s’agit de Grace (Mackenzie Davis, vue dans Blade Runner 2049), une soldate blessée au combat et « augmentée » à l’aide d’un certain nombre d’implants cybernétique qui accroissent sa force et son endurance. L’étau se resserre autour de Dani Ramos (Natalia Reyes), une jeune Mexicaine qui semble être la clé des guerres futures. Autant dire que les péripéties nous semblent bien familières, Terminator Dark Fate tombant vite dans les mêmes travers que Terminator Genisys.

Le robot tueur devenu bon citoyen américain

Très attaché aux séquences d’action, Tim Miller (Deadpool) soigne la grande poursuite automobile qui se déchaîne pendant la première partie du film. Mais si son caractère spectaculaire est indiscutable, elle peine à rivaliser avec celles des trois premiers Terminator qui avaient placé la barre très haut en ce domaine. D’autant que dès qu’il s’agit de visualiser les combats de ses personnages aux pouvoir surhumains, le réalisateur recours à des doublures numériques bien peu réalistes, les lois de la gravité étant bafouées sans la moindre retenue. La première apparition de Linda Hamilton en cours de métrage est involontairement comique. Grisonnante, affublée d’un look qui semble calqué sur celui de Schwarzy dans Commando, elle tire sur tout ce qui bouge puis lâche un incontournable « I’ll be back ». Le grand Arnold, lui, n’intervient qu’au bout d’une heure pour tenter de relancer une intrigue qui patine laborieusement. Devenu un bon père de famille avec femme, enfant, chien et maison dans les bois, l’ancien robot tueur mué en citoyen américain modèle récite de longues pages de dialogues pour tenter d’expliquer aux héroïnes et aux spectateurs une situation tellement absurde qu’aucun scénariste ne saurait la rendre crédible. Le tout s’achemine vers un climax mouvementé qui pioche allègrement dans ceux de Terminator et Terminator 2. Ce Dark Fate mérite finalement très bien son titre, son échec cuisant au box-office confirmant le « destin sombre » auquel il semblait être voué.

 

© Gilles Penso



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LA PLANÈTE DES SINGES (2001)

Tim Burton s’empare du classique de Franklin J. Schaffner dont il signe une relecture maladroite et inégale

PLANET OF THE APES

 

2001 – USA

 

Réalisé par Tim Burton

 

Avec Mark Wahlberg, Tim Roth, Helena Bonham Carter, Michael Clarke-Duncan, Charlton Heston, Estella Warren

 

THEMA SINGES I FUTUR I SAGA LA PLANÈTE DES SINGES I TIM BURTON

La Planète des singes était un cadeau empoisonné. Tim Burton le savait en acceptant la proposition de la 20th Century Fox. Un projet qui traîne si longtemps dans les tiroirs d’un studio et ne cesse de passer de main en main (Oliver Stone, Michael Bay, Chris Columbus, James Cameron), ça n’est jamais très bon signe. D’autant que le film original de Franklin J. Schaffner est considéré par tous – Burton le premier – comme un insurpassable chef d’œuvre de sauvagerie et de noirceur, et qu’il fut déjà suivi par quatre autres longs-métrages et une série télévisée exploitant le filon sous toutes ses coutures. Conscient de ces nombreux écueils, le père d’Edward aux mains d’argent accepte tout de même le défi en découvrant le scénario de William Broyles qui ne relève ni de la séquelle, ni du remake, et propose une variante originale autour du roman de Pierre Boulle. Plusieurs éléments attirent Tim Burton dans cette approche, la moindre n’étant pas la confusion semée entre l’animalité des humains et l’humanité des singes. Ce travail sur la bestialité et les instincts primaires avait déjà servi de base aux meilleures séquences de Batman et surtout Batman le défi.

Mais rien ne va hélas se passer comme prévu. Alors que la production est lancée, le studio s’affole soudain face au budget colossal que nécessite le scénario et réclame aussitôt de nombreuses réécritures. Or les décors ont été construits, les acteurs sont prêts, le tournage est imminent et la date de sortie est déjà arrêtée. C’est donc dans une totale incertitude que Tim Burton s’apprête à attaquer les prises de vues de son film, ayant été attiré par un script qui est entièrement révisé par deux nouveaux scénaristes – Lawrence Konner et Mark Rosenthal – et subissant une pression de la Fox qui lui ordonne d’effectuer toutes les économies possibles pour que le devis initial soit réduit, quitte à sacrifier des séquences entières. Au lieu de se construire, La Planète des singes se déconstruit donc au fur et à mesure de son élaboration. Face à l’impossibilité de créer la surprise (le climax du film de Franklin J. Schaffner a marqué à tout jamais l’inconscient collectif), le scénario se déplace sur une autre planète que la Terre, même si les situations finissent par se calquer sur celles que le public connaît déjà. L’astronaute Taylor et l’équipage du premier film ont ici été réunis en une seule personne, le capitaine Leo Davidson, qui s’écrase à son tour sur un astre inconnu où l’homme est l’être inférieur, dominé, traqué et asservi par des primates tyranniques organisés en une société militaire. Comme il se doit, Davidson va résister face à cette dictature et devenir le symbole vivant de la lutte contre l’oppression.

Une production incontrôlable

Si Charlton Heston dégageait en 1968 une force brute et une détermination sans faille, son successeur Mark Wahlberg s’avère particulièrement inexpressif. Mais le comédien n’est pas seul en cause. Cherchant sans doute à véhiculer à travers le héros du film son propre ahurissement face à une situation lui échappant complètement, Tim Burton demande à Wahlberg de jouer une sorte d’incrédulité passive permanente. Et que dire de la belle Nova qui accompagne docilement notre héros ? Si celle du premier film – incarnée par Linda Harrison – pouvait sembler trop effacée, celle qu’interprète ici Estella Warren ne transcende jamais son rôle de potiche et pourrait disparaître du scénario sans la moindre conséquence. Dans de telles conditions, il s’avère difficile de s’intéresser aux personnages humains. Restent les singes, conçus par le maquilleur Rick Baker dont la collaboration avec Tim Burton avait été couronnée de succès dans Ed Wood. « Pour le tout premier La Planète des singes, le maquilleur John Chambers avait choisi des applications en mousse de latex qu’il posait sur le visage des acteurs », explique Baker. « C’était une bonne technique, mais j’ai toujours regretté que les mouvements de la bouche soient si limités. Lorsque Tim Burton m’a demandé de travailler sur sa version, j’ai conçu les prothèses les plus fines possibles pour que les comédiens puissent faire ressentir leurs émotions sous le maquillage. Je voulais que les bouches puissent s’ouvrir et que les dents apparaissent. » (1) De son côté, Danny Elfman rend un bel hommage aux travaux originaux de Jerry Goldsmith en dotant sa partition orchestrale de percussions tribales et de rythmes électroniques du plus bel effet. Au beau milieu de cette production devenue totalement incontrôlable, le style de Tim Burton se distingue avec difficulté via une poignée d’idées visuelles insolites, comme ce singe joueur d’orgue de barbarie qui tient en laisse un petit homme, mais force est de constater qu’il signe là le plus anonyme de ses films.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en juin 2010

 

© Gilles Penso



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PEUR BLEUE (1999)

Le réalisateur de Die Hard 2 lance un trio de requins mutants à l’assaut d’un petit groupe de scientifiques

DEEP BLUE SEA

 

1999 – USA

 

Réalisé par Renny Harlin

 

Avec Saffron Burrows, L.L. Cool Jr,  Thomas Jane, Jacqueline McKenzie, Samuel L. Jackson, Michael Rapaport, Stellan Skarsgård

 

THEMA MONSTRES MARINS

Renny Harlin est un metteur en scène pour lequel il est difficile de ne pas éprouver de la sympathie, même si son travail ne se distingue pas par la finesse et la subtilité. Dès ses prémisses, Peur bleue ne fait effectivement pas dans la dentelle : deux couples de top models s’ébattent sur un catamaran avant d’être attaqués par un squale gros comme une baleine, un hélicoptère se découpe sur fond de soleil couchant façon Michael Bay, la musique de Trevor Rabin (Les Ailes de l’enfer, Armageddon) s’élève avec tonitruance… Pas de doute, nous sommes bien chez le turbulent réalisateur du Cauchemar de Freddy. Après le doublon mouvementé L’île aux pirates et Au revoir à jamais, Harlin s’attaque donc à Peur bleue, dont le scénario emprunte ses idées principales aux Dents de la mer et à Jurassic Park. Cela dit, si Samuel L. Jackson intègre le casting du film, c’est moins pour évoquer sa présence au milieu des vélociraptors de Steven Spielberg que pour renouer avec le réalisateur d’Au revoir à jamais, les deux hommes s’étant entendus à merveilles pendant le tournage de cette histoire d’espionnage sous haute influence du Nikita de Luc Besson.

Chaque personnage de Peur bleue est bardé de stéréotypes. Samuel Jackson est un millionnaire finançant des expériences génétiques avant-gardistes et lâchant régulièrement des répliques cool postmodernes ; Thomas Jane est le beau ténébreux qui « murmure à l’oreille des requins » en nageant comme Patrick Duffy dans L’Homme de l’Atlantide ; Saffron Burrows et Jacqueline McKenzie sont deux jolies scientifiques au caractère trempé dans l’acier ; Stellan Skarsgård est un savant génial mais désabusé un peu porté sur la bouteille ; L.L. Cool Jr. est un cuisinier sympathique affublé d’un perroquet féru d’insultes et d’insanités ; Mark Rapaport est un technicien amical mais un peu trouillard… Tout ce beau monde se retrouve isolé à bord du laboratoire flottant Aquatica, en pleine baie de Californie, au milieu d’une tempête déchaînée. Tandis que les éléments se déchaînent, la station se retrouve inondée et notre poignée de héros doit trouver un moyen de remonter à la surface. Le problème, c’est que leurs cobayes sont trois requins dont la masse cérébrale a été agrandie génétiquement pour trouver un moyen de lutter contre la maladie d’Alzheimer. Profitant de la situation, ces squales de quatorze mètres de long et de quatre tonnes s’échappent dans l’espoir de croquer tous ceux qui ont le malheur de croiser leurs mâchoires.

Un parc d’attractions aquatique

Peur Bleue s’apprécie comme une attraction de foire, le parcours du combattant de ses protagonistes étant semé d’obstacles de plus en plus complexes à franchir. Le nombre de survivants diminue donc de minute en minute, au rythme des attaques de squales plus ou moins convaincants selon la technique employée. Car si les créations animatroniques conçues par l’équipe de Edge Innovations sont assez bluffantes, fidèles au savoir-faire indiscutable de Walt Conti (Star Trek 4, Sauvez Willy, Flipper, Anaconda), on ne peut pas en dire autant des images de synthèse d’ILM, supervisées pourtant par le vétéran Jeffrey Okun (Starfighter, Stargate, Sphère), souffrant d’un cruel manque de réalisme et d’animations frénétiques. Au-delà des clins d’œil aux Dents de la mer et Jurassic Park, Peur bleue emprunte plusieurs situations à Abyss mais aussi au classique L’Aventure du Poséidon. Renny Harlin va jusqu’à se citer lui-même à travers une séquence de sauvetage raté qui reprend les cadrages et le découpage de l’ouverture mémorable de Cliffhanger. C’est finalement l’absence de complexes et le goût de l’excès du cinéaste qui permettent au film de rester réjouissant jusqu’au bout, Harlin n’ayant visiblement pas perdu la main en matière d’action mouvementée depuis 58 minutes pour vivre. Les séquences de suspense palpitantes s’enchaînent sur un rythme soutenu, avec leur lot de violence, d’humour au second degré et de rebondissements impensables. Peur bleue se distingue aussi par l’effet de surprise qu’il parvient à susciter à propos des victimes des squales, le spectateur ne sachant jamais à l’avance qui va mourir et quand. Dispensable mais distrayant, le film donnera le ton aux innombrables « creature features » à tout petit budget destinés à pulluler quelques années plus tard sur les écrans : les séries Shark Attack, Sharknado, Mega Shark et consorts.

 

© Gilles Penso

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ALADDIN (2019)

Disney confie à Guy Ritchie l’adaptation en chair, en os et en images de synthèse du classique animé de 1992

ALADDIN

 

2019 – USA

 

Réalisé par Guy Ritchie

 

Avec Mena Massoud, Will Smith, Naomi Scott, Marwan Kenzari, Nasim Pedrad, Billy Magnussen, Numan Acar, Jordan Nash, Taliyah Blair, Amir Boutrous

 

THEMA MILLE ET UNE NUITS

Le studio Disney ayant entamé une vaste opération de transformation de ses classiques de l’animation en longs-métrages « live », rien ne semblait pouvoir freiner cet élan dicté par des motivations bien plus financières qu’artistiques. Ainsi, après Le Livre de la jungle de Jon Favreau, La Belle et la Bête de Bill Condon et Dumbo de Tim Burton, c’est une relecture du fameux Aladdin co-réalisé par John Musker et Ron Clements que la major aux grandes oreilles met en chantier, annonçant ce remake dès 2016 en le qualifiant de version « ambitieuse et non traditionnelle ». Et pour doter cet Aladdin cru 2019 de modernité et d’un certain grain de folie, on sollicite le réalisateur Guy Ritchie, qui avait su dépoussiérer avec un certain succès les mythes de Sherlock Holmes et du Roi Arthur. Confiant, le cinéaste britannique, père de cinq enfants, voit là l’occasion de réaliser enfin un film destiné au jeune public. Alors qu’un immense casting se met en place pour trouver le couple vedette, Jim Carrey est assez rapidement envisagé pour tenir le rôle du Génie. Mais la star de The Mask est alors préoccupée par quelques démêlées avec la justice et doit donc passer son tour. Son successeur sera Will Smith, à la fois intimidé par le rôle et heureux d’insuffler un peu d’esprit hip-hop dans l’univers Disney.

Autant être honnête : la présence de l’impertinent réalisateur de Snatch derrière la caméra n’amenuise nullement la terrible vacuité de cette adaptation désespérément lisse, loin de « l’ambition » et du « non-conformisme » que nous promettait le studio. Les morceaux chantés surgissent au milieu de l’action avec une embarrassante artificialité, obéissant à un cahier des charges imposé de toute évidence par la production. La réorchestration des chansons originales façon comédie musicale de Broadway renforce ce sentiment de produit formaté que l’on a consciencieusement débarrassé de la moindre aspérité, tout comme l’ajout d’un nouveau « tube » (« Speechless ») qui semble taillée sur mesure pour les candidats d’un show télévisé destiné aux apprentis chanteurs. Tous les écarts, toutes les folies, tous les excès auto-parodiques du film d’animation de John Musker et Ron Clements cèdent ici le pas à une navrante uniformisation. L’ex-Prince de Bel Air lui-même, maquillé comme s’il donnait un spectacle de transformisme à Las Vegas, fait bien pâle figure face au désopilant génie dessiné qui le précéda et auquel Robin Williams prêta son inestimable talent vocal. Le reste du casting est d’une terrible insipidité, malgré la fraîcheur de Mena Massoud (la série Jack Ryan) et Naomi Scott (la version 2017 de Power Rangers) dans les rôles respectifs d’Aladdin et Jasmine. Quant à Marwan Kenzari (vu dans La Momie d’Alex Kurtzman), affublé d’une voix de fausset et de petits airs faussement colériques, il n’a pas le moindre charisme sous la défroque du vil Jafar. Nous sommes bien loin de l’impressionnant vizir calqué jadis sur le Conrad Veidt du Voleur de Bagdad. Et dire que Patrick Stewart avait postulé pour le rôle…

L’indigestion numérique

Il faut bien reconnaître qu’une poignée de petites saynètes de comédie s’appuyant sur les mécanismes du quiproquo font leur petit effet, comme lorsque la servante de Jasmine se fait passer pour la princesse, ou lorsqu’Aladdin se présente maladroitement à la cour sous l’identité du prince Ali. Mais c’est un peu court. De leur côté, les images de synthèse permettent de doter le tapis volant, le singe Abu ou le perroquet Iago d’une belle personnalité. Mais dès qu’il s’agit de visualiser le cataclysme de la caverne ou le génie lui-même, l’indigestion numérique prend le pas. Car une grande partie de l’intérêt du film de Musker et Clements résidait justement dans sa nature de long-métrage d’animation, soustrait aux lois du réalisme et du palpable pour muer certains de ses passages les plus exubérants – les chansons, les interventions du génie – en quasi-abstractions. Ramener ces moments magiques en triviales relectures mixant prises de vues réelles et images de synthèse démontre une totale incompréhension du matériau original. A de rares exceptions près – Maléfique, Dumbo – portées par la vision originale de cinéastes à la forte personnalité, une telle démarche s’apparente finalement à la fabrication à gros budget d’un produit dérivé facultatif. En ce domaine, Aladdin ne fait hélas pas partie de ces exceptions. Le succès du film fut pourtant colossal, générant l’envie immédiate d’en produire une séquelle dans les plus brefs délais.

 

© Gilles Penso

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BODY BAGS (1993)

John Carpenter et Tobe Hooper unissent leurs forces pour un téléfilm à sketches constellé de guest stars

BODY BAGS

 

1993 – USA

 

Réalisé par John Carpenter et Tobe Hooper

 

Avec John carpenter, Tom Arnold, Tobe Hooper, Robert Carradine, Stacy Keach, David Warner, Mark Hamill

 

THEMA TUEURS I MÉDECINE EN FOLIE I EXTRA-TERRESTRES I SAGA JOHN CARPENTER

En réalisant Body Bags pour la télévision câblée, John Carpenter et Tobe Hooper marchent allégrement sur les plates-bandes de la série Les Contes de la crypte, qui se taille la part du lion sur les petits écrans depuis la fin des années 80. Fil conducteur de ce film à sketches, Carpenter joue les hôtes sarcastiques à mi-chemin entre Alfred Hitchcock et le Gardien de la Crypte, et réalise lui-même les deux premières histoires. La première, « The Gas Station », n’est pas d’une folle originalité, autant l’avouer. Mais le huis-clos et l’unité de temps qu’elle implique, domaines dans lesquels Carpenter n’a pas son maître, offrent d’intéressants effets de mise en scène, qui évoquent tour à tour Assaut et La Nuit des masques, sur un ton cependant plus léger. Une jeune étudiante y commence un petit boulot de caissière de nuit dans une station-service isolée. Là, elle rencontre des personnages étranges et vit sous l’angoisse des méfaits d’un psychopathe dont la radio détaille les sanglants exploits.

Le second sketch, « Hair », est de loin le plus réussi. Un homme d’une cinquantaine d’années, obsédé par la perte de ses cheveux, y essaie sans succès toutes les formules capillaires possibles. Stacy Keach offre là une prestation extraordinaire, et l’humour baigne le récit en permanence. Il faut voir cet homme, angoissé par la perte de ses cheveux, qui admire d’un œil envieux les passants dont la magnifique chevelure flotte au vent, comme dans une pub pour shampoings, mais aussi leurs chiens, au beau pelage soyeux, et même une réclame pour de l’engrais ! Après avoir eu la mauvaise idée de se laisser faire un implant par l’étrange médecin de l’institut Roswell (David Warner), notre infortuné héros découvre que ses nouveaux cheveux sont vivants. Les effets visuels qui donnent vie aux cheveux-serpents au cours du dénouement, tour à tour trucages numériques et animation image par image, sont d’une virtuosité exemplaire, génératrice d’une forte répulsion. « Nous avons effectivement réalisé quelques plans larges en image de synthèse », explique Jim Danforth, superviseur des effets visuels. « Nous avons eu beaucoup de difficultés pour numériser les images puis les restituer sur pellicule. Kodak était à peine en train d’expérimenter son système Cineon, et nous perdions des images en cours de plan. L’expérience était malgré tout intéressante parce que je savais que c’étaient les débuts d’une nouvelle technologie, et j’avais envie de la tester. » (1) Car Body Bags est diffusé aux États-Unis début août 1993, dans le direct sillage de la révolution numérique provoquée par Jurassic Park.

Les trois visages de la peur

Aux côtés de John Carpenter, Tobe Hooper incarne lui aussi un employé de la morgue dans les fils conducteurs de Body Bags et réalise le troisième sketch, moins surprenant que « Hair » mais réservant son petit lot de frissons. Un joueur de base-ball interprété par Mark Hamill perd son œil droit dans un accident. Après une opération réussie, il retrouve une vue parfaite grâce à la greffe d’un œil. Mais il est bientôt en proie à des visions cauchemardesques. Hooper parvient à transcender une intrigue des plus classiques et des plus linéaires par une mise en scène diablement efficace, sans réfréner son goût prononcé pour le gore. En guest-stars de luxe, Wes Craven et Sam Raimi font de petites apparitions sous forme de clins d’œil au film du film. Prévu à l’origine pour être le pilote d’une nouvelle série télévisée sur la chaîne Showtime, Body Bags n’eut pas le succès escompté et resta donc sans suite.


(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1998.

 

© Gilles Penso

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