BANDITS BANDITS (1981)

Le second long-métrage solo de Terry Gilliam est un conte de fée étrange où se croisent plusieurs personnages historiques et mythologiques…

TIME BANDITS

 

1981 – GB

 

Réalisé par Terry Gilliam

 

Avec John Cleese, Sean Connery, Shelley Duvall, Katherine Helmond, Ian Holm, Michael Pain, Ralph Richardson

 

THEMA CONTES I NAINS ET GÉANTS I VOYAGES DANS LE TEMPS

Après dix ans de bons et loyaux services au sein de la délirante équipe des Monty Pythons, Terry Gilliam s’est mis en tête de réaliser des longs-métrages bien à lui. Si Sacré Graal (co-dirigé par Terry Jones) et Jabberwocky (son premier film solo) participaient encore du délire collectif des joyeux trublions du « Flying Circus », Bandits Bandits s’affirme comme sa première œuvre personnelle. Certes, l’esprit des Pythons est toujours perceptible et plusieurs complices de Gilliam comme John Cleese ou Michael Palin sont de la partie, ce dernier officiant même comme co-scénariste. Mais l’univers de Gilliam surnage explicitement. L’une des grosses erreurs de la campagne marketing de Bandits Bandits aura d’ailleurs été de s’axer sur l’humour nonsensique de l’équipe de La Vie de Brian, alors que la tonalité du film est sensiblement différente. L’ambiance y même parfois oppressante, sinistre, inquiétante, empreinte d’une certaine mélancolie que soutient la belle bande originale écrite par George Harrison, producteur du film. C’est donc tout un cocktail d’émotions complémentaires, mixées tout de même avec une bonne dose de comédie, qui dote ce conte de fée pas comme les autres de sa précieuse singularité.

Bandits Bandits s’intéresse à un petit garçon de onze ans qui s’échappe de la maison banlieusarde et ennuyeuse de ses parents intoxiqués de télévision pour partir voyager à travers le temps et l’espace par le biais d’une série de portes, accompagné par un gang de six nains voleurs qui ont enfreint les ordres de l’Être suprême (autrement dit Dieu en personne). Au cours de son aventure extraordinaire, il rencontre toutes sortes de créatures étranges mais aussi plusieurs célèbres figures historiques ou fictives légendaires. L’une des idées les plus intéressantes du film est justement de démythifier ces « héros » en confiant de surcroît leur rôle à des visages familiers. Napoléon (Ian Holm) est un petit homme bardé de névroses et de complexes, Robin des Bois (John Cleese) un dandy maladroit et égoïste, Dieu (Ralph Richardson) un vieil homme en costume-cravate blasé et fatigué. Nous croisons aussi la route du vaillant Agamemnon (Sean Connery), de l’ogre courbaturé (Robert Vaughn) ou encore du mal personnifié (David Warner)…

En équilibre instable

Tout ce beau monde s’anime dans un film curieux qui s’efforce de canaliser un trop-plein d’idées, d’envies et d’influences sans toujours trouver le bon dosage. Comme toujours chez Gilliam, les idées visuelles folles surgissent avec éclat, le réalisateur optant souvent pour des angles de caméras bas pour faire adopter aux spectateurs le point de vue de son jeune héros et de ses compagnons nains. D’où un sentiment régulier de vertige. La direction artistique, les décors, les effets spéciaux rivalisent d’inventivité, avec une collection de visions délicieusement surréaliste (comme ce géant coiffé d’un navire qui s’invite sur le poster du film). « Lorsque je réalise un film, il s’agit toujours d’une énergie collective », nous confie Terry Gilliam. « C’est ce que j’aime dans ce métier. A l’époque des Monty Pythons, le travail collectif était surtout concentré sur l’écriture et l’interprétation. Aujourd’hui, je travaille avec des auteurs, des acteurs, des charpentiers, des peintres, des musiciens… C’est un groupe beaucoup plus grand, et c’est très gratifiant d’être entouré de gens doués et motivés. » (1) Bâti autour du parcours initiatique d’un enfant s’acheminant vers l’âge adulte, Bandits Bandits s’appréhende comme une œuvre de transition dans la carrière de Gilliam. Car s’il s’agit encore d’une œuvre collégiale, sa filmographie à venir creusera un sillon plus solitaire. Son film suivant trouvera enfin l’équilibre parfait. Ce sera Brazil, chef d’œuvre maudit et impérissable.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en octobre 2009

 

© Gilles Penso

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BAISER MACABRE (1980)

Pour son premier long-métrage, le fils de Mario Bava compose un récit cauchemardesque s’appuyant sur les perversions de ses « héros »…

MACABRO

 

1980 – ITALIE

 

Réalisé par Lamberto Bava

 

Avec Bernice Stegers, Stanko Molnar, Veronica Zinny, Roberto Posse, Fernandino Orlandi

 

THEMA MORT

Quand on est le fils d’un réalisateur ayant marqué de manière indélébile le cinéma de genre international, il n’est pas simple de se faire un nom. Dans l’ombre de l’illustre Mario Bava, le jeune Lamberto a d’abord fait ses premières armes à ses côtés, officiant comme assistant-réalisateur ou réalisateur de deuxième équipe sur des films comme Opération peur, Danger Diabolik, Une Hache pour la lune de miel, La Baie sanglante, Baron Blood ou La Maison de l’exorcisme. À l’occasion des Démons de la nuit, dernier long-métrage de son père, Lamberto Bava dirige officieusement plusieurs séquences lui-même. Puis il est temps de faire le grand saut. Baiser macabre fera pour lui office de baptême du feu. Le scénario, qu’il co-écrit avec Antonio Avati, Pupi Avati et Roberto Gandus, s’inspire vaguement d’un fait divers sinistre ayant défrayé la chronique à la Nouvelle-Orléans. C’est pour cette raison que l’intrigue du film se situe là-bas.

Ce scénario écrit à huit mains, malsain à loisir, puise sa force dans la perversion et le désaxage de ses personnages. Baiser Macabre lie ainsi le sexe et la mort, sans se laisser réfréner par une quelconque autocensure, certes, mais sans pour autant chercher la provocation gratuite et un peu facile d’un Nekromantic qui lui devra beaucoup.Ce climat trouble s’instaure dès l’entame au cours de laquelle Jane Baker (Berenice Stegers), mère de famille, abandonne ses deux enfants pour s’ébattre joyeusement avec son amant Fred Kellerman (Roberto Posse) dans une chambre louée. Pendant ce temps, sa fille aînée, Lucy (Veronica Zinny), qui ne supporte plus le comportement de sa mère, noie en souriant son petit frère de cinq ans dans la baignoire. Choquée par ce qu’elle croit être un accident domestique, Jane rentre en voiture avec Fred, mais tous deux sont victimes d’un violent accident qui décapite l’amant ! Passablement traumatisée par ces deux trépas violents, Jane perd la raison et échoue dans un hôpital psychiatrique. Après un an d’internement, toujours perturbée psychologiquement, elle est libérée et s’installe dans l’appartement de Fred. Là, les choses dégénèrent…

« Oh Fred ! »

L’atmosphère vénéneuse de Baiser macabre ne se relâche pas, notamment lorsque nous découvrons que Jane, tourmentée régulièrement par sa cruelle progéniture (elle lui apporte une photo de son petit frère !), se livre sans retenue à la nécrophilie avec la tête décapitée de son amant qu’elle conserve au réfrigérateur malgré un état de décomposition avancé ! Pour couronner le tout, Robert Duval (Stanko Molnar), le jeune aveugle qui lui loue la chambre et qui l’entend nuitamment soupirer des « Oh Fred ! » lascifs, tombe amoureux d’elle. Il faut bien avouer que Lamberto Bava n’est pas en pleine possession de ses moyens et se contente souvent d’une mise en scène malhabile, d’un rythme mal maîtrisé et d’une direction d’acteur pas toujours convaincante – celle qui sort le plus du lot est finalement la perverse fillette, dont le sadisme, régulièrement confirmé, s’avère des plus troublants. Mais l’ambiance déliquescente du film l’emporte sur ses scories. Aucun personnage n’est foncièrement sympathique dans Baiser macabre, et les dés semblent joués d’avance. Dès les premières minutes, le spectateur sent que les acteurs de ce petit théâtre de l’horreur sont voués à un destin funèbre, ce que confirmera un final paroxystique sans appel.

 

© Gilles Penso

 

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L’INÉVITABLE CATASTROPHE (1978)

Le roi du cinéma catastrophe Irwin Allen convoque un parterre de stars pour conter l’invasion d’un essaim d’abeilles tueuses…

THE SWARM

 

1978 – USA

 

Réalisé par Irwin Allen

 

Avec Michael Caine, Katharine Ross, Richard Widmark, Richard Chamberlain, Olivia de Havilland, Henry Fonda, Bradford Dillman

 

THEMA INSECTES ET INVERTÉBRÉS

L’Inévitable catastrophe démarre sur des chapeaux de roue. Aux accents d’une partition très dynamique de Jerry Goldsmith rappelant ses travaux sur Capricorn One ou Le Pont de Cassandra, une équipe en tenue de décontamination investit un site anti-missiles où gisent plusieurs cadavres exsangues, victimes d’un essaim d’abeilles venues d’Afrique et susceptibles de véhiculer la peste. Au cœur d’une cellule de crise mise en place dans l’urgence, l’entomologiste Brad Crane est chargé par la Maison Blanche de trouver une solution… Force est de reconnaître que les premières séquences d’action du film s’avèrent franchement réussies, notamment l’essaim des insectes obscurcissant le ciel, l’explosion des hélicoptères en plein vol (de belles maquettes) ou encore l’attaque d’une famille en plein pique-nique (les comédiens étant réellement couverts de centaines d’abeilles grouillantes). Mais bien vite, les dialogues surprennent par leur ineptie et les personnages par leur manque d’épaisseur. Même l’excellent Michael Caine surjoue sans retenue, ce qui est tout de même un comble (les mauvaises langues diront qu’à l’époque, le héros de Get Carter était moins regardant sur ses rôles et plus attentif au montant des chèques encaissés). Dans le rôle du docteur Crane, il convoque quelques stars sur le retour pour l’aider à endiguer la menace (Henry Fonda est le docteur Krim, Richard Chamberlain le docteur Hubbard), tandis que Katarine Ross se contente pour sa part de faire des sourires en arrière-plan.

Les répliques sentencieuses fusent alors, comme celle de Fonda affirmant avec aplomb : « ces petites bêtes vous embrassent, et vous avez deux minutes pour faire votre prière ». Alors que Crane se heurte à un général peu coopérant (Richard Widmark), Hubbard met au point un poison contre les abeilles et Krim un antidote contre leur venin. Mais rien ne fonctionne, ni même la pulvérisation d’un redoutable pesticide (joliment baptisé « neutracide ») ou les incendies provoqués au lance-flammes dans la ville de Houston. Ce sentiment d’impuissance face à la menace invertébrée est plutôt bien rendu, et un certain nombre de séquences de panique fonctionnent à plein régime, comme l’enfant alité à l’hôpital qui croit voir une abeille géante le menacer, la catastrophe ferroviaire consécutive à l’attaque de la locomotive par les abeilles ou encore l’explosion d’une centrale électrique.

Eau de rose

Mais la réussite des effets spéciaux de L.B. Abbott et l’ampleur du budget alloué au film ne camouflent guère le peu de soin apporté à la construction des protagonistes et de leurs relations, le pire venant probablement des pseudo-romances à l’eau de rose (les deux papys qui courtisent une vénérable maîtresse d’école pendant les préparatifs de la fête des fleurs, Michael Caine qui drague tranquillement Katarine Ross entre deux scènes d’attaques) que le scénario n’assume d’ailleurs même pas jusqu’au bout, préférant les abandonner en cours de route pour se concentrer sur la solution de dernière minute – hautement improbable – qui permet finalement d’occire les abeilles tueuses. En matière de film catastrophe, Irwin Allen était tout de même mieux inspiré lorsqu’il laissait la caméra à John Guillermin et Ronald Neame et se contentait de produire les prodigieux La Tour infernale et L’Aventure du Poséidon.

 

© Gilles Penso


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ILSA, LA LOUVE DES SS (1974)

Le premier volet d’une « saga » douteuse qui mêle le gore excessif et l’érotisme à gros sabots sur fond de seconde guerre mondiale…

ILS, SHE WOLF OF THE SS

 

1974 – USA

 

Réalisé par Don Edmonds

 

Avec Dyanne Thorne, Gregory Knoph, Tony Mumolo, Maria Marx, Nicole Riddell, Jo Jo Deville, Sandy Richman, George Flower

 

THEMA SUPER-VILAINS I SAGA ILSA

Amateurs de finesse et de bon goût, passez votre chemin. Car Ilsa, la louve des SS est un véritable « best of » de ce dont le cinéma d’exploitation des années 70 était capable en matière de vulgarité, d’excès et d’obscénités, sans le moindre garde-fou. L’« œuvre » se positionne ainsi à mi-chemin entre l’horreur ultra-graphique et le porno soft, tout en empruntant le cadre d’un sous-genre alors en vogue : le film de prison de femmes, dont le cinéaste Jess Franco notamment s’était fait une spécialité. Ilsa, interprétée par une Dyanne Thorne à l’opulente poitrine, commande avec poigne un camp nazi et mène des expériences scientifiques sur une myriade de filles nues afin de prouver que les femmes sont plus résistantes à la douleur que les hommes. D’où des séquences de torture exubérantes au cours desquelles les infortunées victimes sont jetées vivantes dans de l’eau bouillante, opérées à vif sans anesthésie, infectées par toutes sortes de virus, livrées à des asticots qui dévorent leurs plaies béantes, ou encore soumises à des objets brûlants introduits dans leur intimité…

C’est donc un défouloir sadomasochiste sans retenue, qui évoque par moments les exactions du Pasolini de Salo ou les 120 jours de Sodome, annonce avec quelques décennies les débordements du « torture porn » façon Saw et Hostel et bénéficie d’effets spéciaux ultra-gores signés Joe Blasco, auteur des maquillages des premiers films d’horreur de David Cronenberg. Lorsqu’elle ne torture pas, la matrone en uniforme cherche désespérément l’homme qui saura la satisfaire sexuellement, ce qui nous donne droit en prime à des séquences d’érotisme outrancières, avec force gémissements et gros plans sur les poitrines gonflées. Après chaque nuit d’amour, la dominatrice castre ses amants éphémères pour qu’ils ne couchent avec aucune autre femme. Quant aux repas organisés pour la visite de généraux hauts gradés, ils sont agrémentés d’attractions fort sympathiques, comme la pendaison progressive d’une jeune femme entièrement nue dont les pieds reposent sur un bloc de glace en train de fondre.

Réservé à un public averti

Pour bien résumer l’esprit du film, il suffit de visionner cette séquence parfaitement gratuite au cours de laquelle sont montés en parallèle la punition de deux prisonnières fouettées par des blondes aux seins nus et le viol collectif d’une demoiselle par une horde de soldats allemands passablement éméchés. Le tout aux accents de marches militaires chantées avec entrain par des voix germaniques masculines ! Bref, du grand n’importe quoi. Lorsqu’enfin Ilsa trouve un homme qui lui offre l’extase, il s’agit d’un bel américain musclé (Gregory Knoph) qui se servira d’elle pour fomenter la révolte et l’évasion finale. Tout s’achève donc par une fusillade générale, tandis qu’Ilsa, attachée dans son lit, est attaquée par l’une de ses victimes ensanglantée et défigurée, aux allures de morte-vivante revenue des enfers. Pour se donner bonne conscience, le producteur David F. Friedman prit le pseudonyme d’Herman Trager et affubla Ilsa d’un carton d’introduction affirmant que le scénario repose sur des faits réels, historiques et documentés, et que le film – réservé comme il se doit à un public adulte et averti – a été réalisé dans l’espoir que ces atrocités ne recommenceront jamais…

 

© Gilles Penso

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EMBRYO (1976)

Un médecin expérimente l’injection d’une hormone de croissance dans un embryon humain et crée une jeune fille qui semble normale… en apparence !

EMBRYO

 

1976 – USA

 

Réalisé par Ralph Nelson

 

Avec Rock Hudson, Diane Ladd, Barbara Carrera, Roddy McDowall, Ann Schedeen, John Elerick, Jack Colvin

 

THEMA MÉDECINE EN FOLIE

« Le film que vous allez voir n’est pas totalement de la science-fiction. Il repose sur une technologie médicale qui est couramment mise en pratique pour le développement fœtal extra-utérin. Ce qui va suivre sera peut-être possible demain si ce ne l’est déjà aujourd’hui. » Signé Charles R. Brinkman, docteur en médecine, ce texte d’avertissement introduit Embryo sur un bruit de battement de cœur. En quelques secondes, voilà le spectateur plongé dans l’ambiance. Sur la route, en pleine nuit, Paul Holliston (Rock Hudson) heurte une chienne enceinte. Il la ramène dans son cabinet et s’efforce de la sauver, ainsi que ses fœtus.  Déprimé depuis la mort de sa femme Nicole dans un accident, il vit avec sa belle-sœur Martha (Diane Ladd), qui lui sert d’assistante, et met toute son énergie dans cette opération imprévue, comme si le sauvetage de son âme en dépendait. Un seul fœtus survit, auquel il injecte une hormone de croissance nommée galactogène placentaire. En quelque semaine, le bébé chien, qu’il a surnommé « trompe la mort », se mue en chienne adulte. Pour ne pas trop en révéler sur son expérience, il déclare à son entourage que les fœtus sont morts et que la mère s’en est tirée.

Exalté au-delà de toute mesure, Holliston décide alors de passer à l’étape suivante, autrement dit l’injection de la même hormone à un embryon humain. Tandis qu’il échafaude ce projet, « le don de la vie » de Michel-Ange emplit tout l’écran, avertissant un spectateur conditionné qu’il est dangereux de se prendre pour Dieu. D’autant que le metteur en scène nous révèle un élément que le médecin ignore : « trompe la mort » est un chien extrêmement intelligent, certes, mais également animé d’impulsions meurtrières et sauvages. Paul se procure donc un fœtus de 14 semaines issu d’une fausse-couche auquel il soumet le même traitement, lui enseignant parallèlement les connaissances humaines par le subconscient. L’expérience marche au-delà de toutes espérances, et en quelques mois le bébé a le corps adulte et troublant de Barbara Carrera.

Une créature de rêve ?

Paul s’efforce d’aimer comme une fille cette jouvencelle qu’il prénomme Victoria, mais d’autres sentiments l’animent bientôt, et la belle devient son amante. Dotée d’une intelligence au-dessus de la normale, Victoria est également étrangère aux notions de bien et de mal. Et lorsque le vieillissement de son métabolisme s’accélère soudain, elle est prête à tout pour enrayer le phénomène. Quitte à s’adonner au meurtre, avec la complicité du fidèle « trompe la mort ». Le film repose beaucoup sur son casting, illuminé par le charisme de Rock Hudson et le charme de Barbara Carrera. En guest-star, on note l’apparition savoureuse de Roddy MacDowall, campant un joueur d’échecs orgueilleux et acariâtre. Le scénario d’Anita Doohan et Jack Thomas s’avère très palpitant, même si la réalisation de Ralph Nelson est désespérément anonyme, se hissant à peine au niveau de celle d’un téléfilm moyen. À l’avenant, la partition de Gil Mellé fait un peu effet de remplissage. Mais les thèmes développés par ce récit perturbant sont suffisamment forts pour que cette mise en forme sans génie n’en altère pas l’impact. Induit dès le prologue, le terme d’« Apprenti-sorcier » n’est lâché que dans la dernière partie du film, avant un climax en forme de course-poursuite qui s’achève sur un épilogue cauchemardesque à souhait.

 

© Gilles Penso


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JACK L’ÉVENTREUR (1959)

Une adaptation mémorable des méfaits du serial killer de Whitechapel scénarisée par un des auteurs clés de la Hammer

JACK THE RIPPER

 

1959 – GB

 

Réalisé par Monty Berman et Robert S. Baker

 

Avec Eddie Byrne, Betty MacDowall, Lee Patterson, John Le Mesurier, Ewan Solon, George Rose, Philip Leaver, Barbara Burke

 

THEMA TUEURS

En 1888, cinq prostituées furent sauvagement assassinées dans le quartier pauvre de Whitechapel, à Londres, et la police s’avéra incapable de mettre la main sur le tueur ni même de l’identifier. Bien vite surnommé Jack l’éventreur par la presse de l’époque, ce serial killer avant la lettre enflamma l’imagination des romanciers et des cinéastes, et l’on ne compte plus les œuvres qui s’en inspirèrent tout azimut. Produit, réalisé et mis en image par Monty Berman et Robert S. Baker, ce Jack l’éventreur cru 1959 se distingue de la masse par sa magnifique photographie achrome, sa reconstitution soignée des rues londoniennes du 19ème siècle, sa mise en scène bourrée d’idées visuelles et son excellent scénario signé Jimmy Sangster (à qui nous devons quelques chefs d’œuvre de la Hammer comme Frankenstein s’est échappé, Le Cauchemar de Dracula, La Malédiction des pharaons ou Les Maîtresses de Dracula).

Axé sur l’enquête policière, le récit ne néglige pas pour autant l’atmosphère d’épouvante et le caractère social du drame (qui permet au film de développer un propos atemporel). Au cours de ce sanglant cluedo, les premiers soupçons se portent sur le docteur Tranter (John le Mesurier), qui affirme à ses assistants que tout le secret de la chirurgie moderne réside dans l’incision profonde. A moins que l’assassin ne soit Sir David Rogers (Ewen Solon), le directeur de « l’hôpital de la compassion » qui, à chaque autopsie d’une des victimes de l’éventreur, décrit une strangulation et des blessures multiples de la paroi abdominale. Autres suspects possibles : un quidam agressif qui rôde à chaque fois après chaque meurtre, Louis Benz (Endre Muller), un assistant de l’hôpital au visage partiellement défiguré, ou encore le docteur Urquhart (Garard Green) dont la silhouette ressemble beaucoup à celle du tueur…

Qui est l’assassin ?

Le whodunit fonctionne à merveille, tandis que le script s’amuse à distiller d’indéchiffrables éléments du puzzle, comme cette mystérieuse Mary Clarke que l’assassin cherche partout, ou cette prostituée hospitalisée qui semble inexplicablement liée aux meurtres… Chargé de l’enquête, l’inspecteur O’Neill (Eddie Byrne) piétine, et la nervosité commence à contaminer la population, d’où de nombreuses rixes qui manquent souvent de virer au lynchage. Très inspirés, Berman et Baker tirent profit au maximum d’un casting méconnu mais très convaincant, jouent en virtuose avec les mouvements de caméra (laquelle s’oblique chaque fois qu’une des victimes de l’éventreur s’apprête à périr, créant un ingénieux effet de déstabilisation auprès du spectateur), et agrémentent leur film d’effets de montage inventifs. Le cri d’un homme s’enchaîne ainsi avec les grimaces d’un clown, et les propos d’une jeune femme déclarant à son oncle qu’elle s’apprête à assister à un ennuyeux concert de musique de chambre se raccordent avec un spectacle de french cancan volontiers déluré. L’humour, le suspense, l’angoisse et même un soupçon d’érotisme nimbent cette indéniable réussite, s’achevant sur une séquence d’une suprême ironie : piégé par la police, l’éventreur est en effet contraint d’opérer lui-même une de ses victimes pour lui sauver la vie !

 

© Gilles Penso


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NORWAY OF LIFE (2006)

Un homme se retrouve du jour au lendemain dans une « ville idéale » parfaite et bien ordonnée de laquelle il ne peut s’échapper…

DEN BRYSOMME MANNEN

 

2006 – NORVÈGE

 

Réalisé par Jens Lien

 

Avec Trond Fausa Aurvaq, Petronella Barker, Per Schaaning, Brigitte Larsen, Johannes Joner, Elle Horn, Anders T. Andersen

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET MONDES PARALLÈLES

Marqué par Stranger than Paradise de Jim Jarmush, Sixième sens de M. Night Shyamalan, mais aussi par le courant surréaliste en général et Luis Buñuel en particulier, le cinéaste norvégien Jens Lien a concocté avec Norway of Life un film fantastique résolument atypique. Adapté d’une pièce radiophonique, le scénario prend quelques libertés avec sa source d’inspiration et nous décrit la mésaventure d’Andréas (Trond Fausa Aurvag). Ce dernier débarque en début de métrage dans une ville étrange, ignorant comment il est arrivé là. Sur place, on s’empresse de lui donner un emploi, un appartement et même une femme. La vie ici-bas semble simple et bien ordonnée. Mais bien vite, Andréas s’aperçoit que quelque chose cloche. Lorsqu’il tente de s’enfuir, il découvre que la ville est sans issue. Désemparé, il fait alors la connaissance de Hugo, qui a découvert dans un mur de sa cave un trou dont s’échappent de merveilleux sons. Serait-ce l’entrée vers « l’autre monde » ? Bientôt, un nouveau plan d’évasion est mis sur pied…

Le concept du film évoque immédiatement la légendaire série Le Prisonnier avec laquelle il présente de très nombreux points communs sans chercher pour autant à l’imiter. La Quatrième dimension de Rod Serling vient aussi naturellement à l’esprit. Mais Norway of Life s’appréhende surtout comme une satire de la vie en Norvège, notamment à Oslo. Tout y semble idéal : le foyer, la bureau, la rue. La vie ressemble à des couvertures de magazine, et l’on rénove et redécore tout en permanence. Les décors sont souvent vides, symboles de la vacuité d’une vie sans aspérité. Et la production n’ayant pas les moyens de prolonger les sites réels par de coûteux matte-painting, un minutieux travail de repérages fut mis en place avant le tournage, afin que les sites naturels suédois les plus appropriés puissent être filmés tels quels.

Qui est fou ?

Pour renforcer son argument, le cinéaste ne recule pas devant la violence, comme en témoigne cette image choc d’un homme empalé sur une barrière. L’impact d’une telle scène repose autant sur son horreur visuelle (l’homme est en sang, ses viscères s’écoulent au sol) que sur ses répercussions directes, les gens dans la rue passant devant lui sans s’en soucier le moins du monde. Plus tard, à travers un remarquable travail de montage et d’effets sonores, un suicide dans le métro s’avère à la fois absurde, drôle et atroce. C’est donc à une véritable douche écossaise que nous invite Jens Lien, avec au bout du chemin l’interrogation ultime : « qui est fou, moi ou le monde qui m’entoure ? » Une question qui, bien entendu, restera sans réponse. Monde parallèle ? Régime totalitaire ? Rêve éveillé ? Second niveau de conscience ? Si la pièce initiale donne le fin mot de l’histoire, le réalisateur préfère rester flou, comme pour mieux inciter le spectateur à échafauder ses propres théories. Et si le titre « français » joue la carte du jeu de mot, le titre original, plus ambigu, pourrait se traduire par « L’homme gênant ». En 2007, Norway of Life rafla plusieurs prix au Festival du Film Fantastique de Gérardmer, notamment le Grand Prix, le Prix de la Critique Internationale, le Prix Jury Jeunes et le Prix du Jury Sci-Fi.

 

© Gilles Penso


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MY SOUL TO TAKE (2010)

L’avant-dernier film de Wes Craven est un slasher surprenant au cours duquel sept adolescents sont hantés par l’âme d’un serial killer…

MY SOUL TO TAKE

 

2010 – USA

 

Réalisé par Wes Craven

 

Avec Max Thieriot, John Magaro, Denzel Whitaker, Zena Grey, Nick Lashaway, Paulina Olszynski, Jeremy Chu, Elena Hurst, Emily Meade

 

THEMA TUEURS I SAGA WES CRAVEN

Après une interruption de cinq ans dans sa carrière de réalisateur, période au cours de laquelle il produisit l’excellent remake de La Dernière maison sur la gauche dirigé par Dennis Illiadis et écrivit le script du plus anecdotique La Colline a des yeux 2 de Martin Weisz, Wes Craven repasse derrière la caméra. Ses fans attendaient ça depuis le mitigé Cursed et l’inégal Red Eye. Le voilà donc à nouveau à la tête d’un film d’horreur tourné sous l’énigmatique titre de travail 25/8 avant d’être rebaptisé My Soul to Take, autrement dit « Mon âme à prendre » (l’expression est extraite d’une comptine pour enfants bien connue en Amérique, ce qui n’est pas sans nous rappeler les inquiétants poèmes que récitent les bambins des Griffes de la nuit). Pour marquer son retour derrière la caméra, Craven signe le scénario lui-même. La dernière fois qu’il écrivit l’un de ses propres films, c’était à l’époque de Freddy sort de la nuit.

En quelques minutes, le cinéaste prouve que son savoir-faire ne s’est guère émoussé. Le portrait d’Abel Plenkov (Raul Esparza), bon père de famille souffrant de personnalités multiples qui le transforment en tueur sanguinaire, y est en effet traduit avec talent par un montage syncopé qui instille instantanément le malaise, une bande son parasitée par des effets perturbants et un découpage au cordeau. Après la mort présumée de cet homme dangereux pris en chasse par la police, la légende dit que ses différentes personnalités se sont réparties dans l’esprit de sept jeunes gens nés au moment de son trépas. Le cinéaste renoue ainsi avec sa passion des légendes urbaines et ses descriptions bien peu complaisantes de familles d’apparence équilibrée masquant d’énormes dysfonctionnements. Certaines répliques, comme celle de cet officier de police d’origine haïtienne affirmant « les personnalités meurent quand le patient meurt, mais les âmes survivent », nous ramènent d’ailleurs dans l’atmosphère étouffante de L’Emprise des ténèbres.

Un accueil glacial

My Soul to Take n’échappe pas aux lieux communs que Craven s’amusait pourtant lui-même à dénoncer dans Scream (intrigues lycéennes, tueur apparemment indestructible, dialogues exagérément explicatifs) mais possède ce sens de l’insolite et du cauchemar que le cinéaste cultive si bien, notamment dans ces séquences déroutantes où le jeune Adam (Max Thieriot, futur personnage récurrent de la série Bates Motel) est en proie à des dérèglements psychiques qui influent sur son comportement. Mais le public ne suit pas, réservant à My Soul to Take un accueil glacial, malgré de nombreuses modifications que Craven consent à apporter au montage suite aux réactions négatives des projections test. Plusieurs sessions de tournage additionnels sont en effet organisées pour modifier le prologue et surtout le dernier acte, en vain. La sortie du film au cinéma sera repoussée à cause de ces retouches, ce qui ne facilitera pas sa campagne marketing. Pour se remettre de ce flop, Wes Craven enchaînera l’année suivante avec Scream 4, qui sera son dernier film.

 

© Gilles Penso


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VIKING WOMEN AND THE SEA SERPENT (1957)

Dans cette aventure fantastique bricolée par Roger Corman, des femmes Vikings partent à la recherche des hommes de leur tribu disparus en mer…

THE SAGA OF THE VIKING WOMEN AND THEIR VOYAGE TO THE WATERS OF THE GREAT SEA SERPENT

 

1957 – USA

 

Réalisé par Roger Corman

 

Avec Abby Dalton, Susan Cabot, Bradford Jackson, June Kenney, Richard Devon, Betsy Jones-Moreland, Jonathan Haze

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I MONSTRES MARINS

« Fabuleux ! Spectaculaire ! Terrifiant ! Le courage brutal de femmes sans hommes perdues dans un fantastique enfer sur terre ! » Joli slogan, n’est-ce pas ? Voilà un film au concept pour le moins curieux. La paternité n’en revient pas au producteur Roger Corman, une fois n’est pas coutume, mais à Jack Rabin, homme d’effets spéciaux grand amateur de dinosaures et de reptiles géants en tous genres (on le trouve notamment au générique de The Beast of Hollow Mountain et The Giant Behemoth). Évidemment, en théorie, voir une armée de sculpturales guerrières Viking affronter un gigantesque serpent de mer avait de quoi exciter les imaginations les plus fébriles. Mais avec un budget anémique, dix jours de tournage et une poignée de comédiens/figurants, difficile de faire des merveilles. Corman embauche donc une demi-douzaine de jolies filles en jupette et les filme en train de lancer des javelots dans la séquence d’ouverture. Car dans l’histoire, tous les hommes de la tribu ont disparu en mer, et le javelot sert aux jeunes femmes à déterminer si elles doivent ou non partir à leur recherche.

Après avoir décidé de s’en aller en quête de leurs blonds fiancés, les femmes Viking s’embarquent à bord d’un petit drakkar, en compagnie du seul homme de la tribu qui était resté au village, sans qu’on nous en explique la raison. Les péripéties suivantes sont plutôt mollassonnes.  Les filles sont capturées par un chef barbare et son armée (cinq figurants) qui comptent bien en faire leurs esclaves. Elles les accompagnent à la chasse au sanglier, puis participent à une soirée arrosée de vin avec une danseuse qui s’agite sans qu’on comprenne si elle obéit à une chorégraphie précise ou si elle improvise complètement, tant ses gesticulations semblent aléatoires et hystériques. Un bon moment de rire involontaire en tout cas. Puis les vikingettes découvrent que leurs hommes sont prisonniers du tyran, astreints à des travaux de mine dont on a du mal à saisir l’intérêt. Elles les font libérer, s’échappent, sont capturées, puis s’échappent à nouveau à la faveur d’un orage provoqué par leur dieu Thor.

« Le monstre du Vortex »

Voilà pour le scénario. Et le serpent de mer, me direz-vous ? Seul élément réellement fantastique du film, il s’agit d’une marionnette assez soignée qui s’agite avec une certaine conviction dans un bassin faisant office d’océan, imitant ainsi le plésiosaure de King Kong. Mais la créature, pourtant très présente sur les posters chatoyants du film, n’apparaît en réalité que quelques secondes à l’écran, timidement rétro-projetée derrière les comédiens et exagérément sous-exposé. « Sur l’écran, nous projetions les prises de vue du serpent s’élevant dans les mers déchaînées et menaçant le bateau », raconte Corman. « Mais j’ai constaté que l’angle des prises de vues par transparence n’était pas le bon et qu’il m’était impossible de les faire correspondre. Ensuite, le serpent était trop petit. Il était censé faire neuf mètres de haut. Alors j’ai fait de mon mieux. J’ai posté à l’avant deux machinistes avec des tuyaux d’arrosage pour tenter de faire des raccords avec l’eau à l’écran, puis avec le bateau qui chavirait et les filles qui bougeaient pour dissimuler le plus possible la transparence. J’ai tourné la scène en privilégiant les valeurs et les tons sombres pour que cela ne se voie pas trop. » (1) Surnommé « le monstre du Vortex » dans le film, ce serpent marin garde les côtes de la terre barbare, et finira bêtement ses jours avec une épée plantée entre les yeux, alors que les dialogues semblaient pourtant certifier son indiscutable indestructibilité. Le film s’orne par moments de jolies peintures sur verre, pour les panoramas larges des montagnes Viking et du village barbare, et d’un magnifique décor de château amplement exploité au fil du métrage. Il faut tout de même saluer l’ambition sans borne de Corman, qui aura réussi à boucler cette petite épopée fantastique en dix jours seulement.

 

(1) Extrait de la biographie “Comment j’ai fait 100 films sans jamais perdre un centime” par Roger Corman et Jim Jerome, publiée en 1990

 

© Gilles Penso

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DERANGED (1974)

Un film d’horreur perturbant qui retrace le plus fidèlement possible les sinistres exploits du tueur en série psychopathe Ed Gein

DERANGED

 

1974 – USA

 

Réalisé par Jeff Gillen et Alan Ormsby

 

Avec Robert Blossoms, Cosette Lee, Leslie Carlson, Robert Warner, Marcia Diamond, Brian Smeagle, Arlene Gillen

 

THEMA TUEURS

Deranged évoque beaucoup Psychose et Massacre à la tronçonneuse, mais ce n’est pas un hasard. Les trois films s’inspirent en effet du même tueur en série, le sinistre Ed Gein qui sévissait dans le Wisconsin dans les années cinquante. Mais là où Alfred Hitchcock et Tobe Hooper s’octroyaient toute licence artistique, Jeff Gillen et Alan Ormsby décident de coller au plus près aux faits tels qu’ils furent relatés par la presse. Un carton pré-générique nous annonce ainsi que tout ce que le film relate est la stricte vérité, à l’exception des noms et des lieux qui ont volontairement été modifiés. Tenant là le rôle le plus marquant de toute sa carrière, Robert Blossoms nous livre une performance hallucinante dans le rôle d’Ezra Cobb, un grand gaillard de la campagne élevé dans la crainte du péché et la méfiance de la gent féminine par une mère malade et ultra-possessive. « Le salaire du péché est la syphilis, la gonorrhée et la mort » lui assène-t-elle quotidiennement en grimaçant dans le lit qu’elle ne quitte plus. Forcément, on ne ressort pas indemne d’une telle éducation.  Le jour où la moribonde passe de vie à trépas, l’esprit d’Ezra refuse tout bonnement d’intégrer ce décès impensable. Un an après sa mort, guidé par une voix intérieure, il déterre le cadavre de sa génitrice, le ramène chez lui, l’embaume et se comporte comme si elle était toujours vivante. Le Norman Bates d’Hitchcock n’est donc pas loin.

Mais Ezra ne s’en tient pas là, exhumant d’autres cadavres pour qu’ils tiennent compagnie à sa mère, fabriquant même des objets, des vêtements et des instruments de musique à partir de morceaux de leurs corps (notamment un tambour en peau sur lequel il tape joyeusement avec un gros tibia !). Le basculement dans la folie meurtrière s’opère peu de temps après, lorsqu’il rend visite à Maureen Shelby (Marion Waldman), une ventripotente amie de sa défunte mère. Dès que cette femme délaissée se jette langoureusement dans ses bras, il l’occis sans état d’âme puis ramène sa dépouille à domicile. Mué désormais en prédateur, Ezra part en quête de jeunes femmes qu’il attire chez lui pour les séquestrer, les assassiner et les embaumer à leur tour.

Le complexe d’Œdipe

La mise en scène brute et le jeu naturaliste des comédiens amplifient l’atmosphère malsaine que cultive volontiers cette terrifiante illustration du complexe d’Œdipe. Scénariste et co-réalisateur, Alan Ormsby est également responsable des nombreux effets spéciaux de maquillage qui ponctuent le film, aux côtés du jeune Tom Savini. Les deux artistes, qui avaient déjà signé les faciès décomposés du Mort-vivant de Bob Clark, conçoivent ici des visions de pur cauchemar. Mais leur travail le plus impressionnant fut hélas coupé au montage pour cause de censure. On y voyait Robert Blossoms évider en temps réel une tête humaine avec minutie et délectation. Le seul véritable bémol de Deranged est lié au personnage du journaliste qui raconte quelques parties du récit en voix off et apparaît régulièrement dans le champ de la caméra, s’adressant au spectateur à la manière de Rod Serling dans La Quatrième dimension. Cette idée, développée de toute évidence pour renforcer l’aspect « fait divers » du film, manque singulièrement de finesse et s’apparente surtout à un artifice narratif superflu.

 

© Gilles Penso


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