

Après s’être installé dans une maison au milieu de la forêt finlandaise, un couple donne naissance à un enfant très particulier…
De la réalisatrice finlandaise Hanna Bergholm, nous avions particulièrement apprécié Egō, un premier long-métrage qui se nourrissait des angoisses intimes d’une adolescente pour bâtir une étonnante fable horrifique. Avec Nightborn, la cinéaste creuse un sillon voisin tout en opérant un changement d’axe narratif. « Egō traitait de la relation mère-fille et était raconté du point de vue de la fille, la mère étant, pour ainsi dire, la méchante de l’histoire », explique-t-elle. « J’ai alors ressenti le besoin de montrer que les mères pouvaient elles aussi traverser des moments difficiles, et j’ai donc voulu raconter l’histoire d’une mère. Tout est parti de ma propre expérience en tant que mère, lorsque mon bébé est né : il pleurait beaucoup, et j’éprouvais une rage et tout un tas d’émotions que je ne savais pas comment gérer. C’est vraiment pour cette raison que j’ai voulu raconter une histoire sur cette facette taboue de l’amour maternel. » (1) Nightborn s’inspire de certaines légendes populaires finlandaises ancestrales évoquant des créatures qui guettent les humains dans la forêt, mais Hanna Bergholm et son co-scénariste Ilja Rautsi décident d’inventer de toutes pièces la mythologie sur laquelle repose l’histoire. Pour le casting principal, le choix se porte sur Seidi Haarla (dont la prestation dans la romance Compartiment n°6 a beaucoup impressionné la réalisatrice) et sur Rupert Grint, dont les choix de carrière audacieux ont peu à peu décollé l’étiquette du Ron Weasley d’Harry Potter qui lui collait à la peau.


L’entame du film, bucolique et champêtre, nous transporte immédiatement dans la forêt finlandaise. Saga (Seidi Haarla) et Jon (Rupert Grint) la traversent en voiture, tout à leur bonheur, prêts à s’installer dans une maison abandonnée qui appartenait à la défunte grand-mère de Saga pour y fonder leur foyer. La demeure est dans un bien piteux état et nécessitera un gros travail de rénovation, mais Jon est prêt à s’y coller. Euphoriques, ils jouent à cache cache dans les bois environnants et font l’amour en s’appuyant contre un tronc d’arbre vénérable. Or la réalisatrice a semé suffisamment d’indices pour nous faire comprendre que cette communion charnelle avec la nature n’était pas sans conséquence. De fait, Saga vit un accouchement particulièrement difficile, à l’issue duquel naît un bébé que le couple décide d’appeler Christian. Mais l’enfant a un aspect inhabituel et un comportement anormal. Très mal à l’aise, Saga ne peut se résoudre à parler de lui autrement qu’en disant « ça » au lieu de « lui », ce qui indispose évidemment Jon. Mais il est clair que quelque chose cloche avec ce nouveau-né. Et lorsque Saga, mue par une impulsion soudaine et inattendue, décide qu’il portera finalement un autre prénom – Kuura -, les choses prennent une tournure inquiétante qui va sérieusement mettre à mal l’équilibre du couple…
Baby Blood
Si la mise en scène augmente la réalité pour la faire basculer vers la monstruosité, Hanna Bergholm ne pousse pas les choses trop loin pour que justement le malaise naisse de cette demie-mesure. Le bébé n’est donc pas une créature exagérément difforme – comme celui du Monstre est vivant de Larry Cohen – mais ses pleurs incessants et rauques, ses ronflements bestiaux, sa pilosité anormale, son rejet des trop vives lumières, sa force surprenante et son goût soudain pour le sang le muent en créature de plus en plus inquiétante. Seule la mère semble saisir pleinement toute cette anormalité. « Le problème, ce n’est pas moi, c’est le bébé », finit-elle par dire à la maternité. « Ou alors ce que tu ressens à son propos », corrige Jon, aveugle aux véritables raisons de sa détresse, persuadé que le véritable souci vient de la relation bizarrement conflictuelle que son épouse entretient avec leur enfant. Hanna Bergholm joue habilement avec nos nerfs, détournant toutes les angoisses liées à la parentalité pour les muer en vecteurs d’horreur. Aucun détail dérangeant ne nous est épargné : un canal génital qui se déchire en gros plan, un téton couvert de morsures, un entrejambe ensanglanté, preuve nouvelle que les réalisatrices sont souvent plus débridée que leurs confrères masculins lorsqu’il s’agit de s’adonner au body horror. Bergholm oppose aussi le paganisme à la religion, et ce dès l’entrée en matière du film dans laquelle les arbres arborent des caractéristiques étrangement humaines : une griffe, un visage grimaçant, un corps brisé… Forcément, un choc culturel s’amorcera lorsque le père de Jon, qui est prêtre, cherchera à baptiser l’enfant. Dommage que le final de Nightborn oublie la sobriété et la retenue au profit d’un basculement un peu trop frontal dans le fantastique pur. Mais à cette réserve près, l’exercice reste fascinant. Lors de sa présentation au festival Fantasia de 2026, Nightborn remportera le prix du meilleur film et de la meilleure actrice.
(1) Extrait d’une interview publiée sur le site In Between Drafts en juillet 2026
© Gilles Penso
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