LA LÉGENDE DE ZU (2001)

Tsui Hark réinvente son classique Zu les guerriers de la montagne magique en le truffant d’effets spéciaux numériques et de séquences surréalistes…

SHU SHAN ZHENG ZHUAN

 

2001 – HONG KONG

 

Réalisé par Tsui Hark

 

Avec Ekin Cheng Cecilia Cheung, Louis Koo, Patrick Tam, Kelly Lin, Sammo Hung Kam-Bo, Ziyi Zhang, Jacky Wu, Lan Shun

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Zu, les guerriers de la montagne magique fut l’un des grands succès de Tsui Hark dans les années 80, s’érigeant en œuvre culte et en marqueur important dans l’histoire du cinéma de Hong-Kong. Son grain de folie et sa profusion d’effets visuels sous influence de Star Wars redonnèrent en effet un coup de jeune décisif au wu xia pian, le film de sabre chinois. 18 ans plus tard, alors que les effets spéciaux numériques sont en train de se démocratiser sur tous les continents et font logiquement une entrée fracassante dans l’industrie cinématographique asiatique, Tsui Hark se dit qu’il serait temps de donner un nouveau souffle à Zu en concoctant une sorte de suite/remake boostée aux trucages infographiques. Tigre et Dragon ayant conquis le monde entier, la compagnie Miramax flaire la bonne affaire et décide d’acquérir trois films d’action chinois pour les distribuer comme des blockbusters sur le territoire américain. La Légende de Zu fait partie du deal, aux côtés de Shaolin Soccer et Hero. Mais si les films qui mettent en vedette Stephen Chow et Jet Li sortiront en salles aux États-Unis, La Légende de Zu devra se contenter d’une commercialisation sur le marché vidéo. Ce choix a-t-il été motivé par l’absence de star en tête d’affiche, ou par le caractère trop « folklorique » de l’œuvre ? Toujours est-il que ce nouveau Zu n’aura pas les honneurs des grands écrans américains. Dommage, parce que le spectacle y est ultra-généreux.

Malgré la présence de plusieurs partenaires financiers internationaux et la mise à disposition d’un budget confortable équivalent à environ 12 millions de dollars de l’époque, Tsui Hark semble avoir conservé une grande liberté artistique, ancrant son scénario dans la culture chinoise et reprenant de nombreux éléments déjà présents dans le premier film. Dans les montagnes célestes de Zu, royaume des immortels, nous apprenons que l’équilibre est menacé par Amnesia, un renégat tapi dans la redoutable Caverne du Sang, où il accroît ses pouvoirs pour conquérir le monde. Face à lui, un vénérable sorcier aux longs sourcils blancs mobilise une armée de guerriers capables de voler grâce à leurs épées magiques et de déployer toutes sortes de projectiles énergétiques. Parmi eux, King Sky est marqué par la perte de sa maîtresse, tuée lors d’une attaque du démon Insomnia, incarnation monstrueuse liée aux forces obscures. Rejoignant les rangs des guerriers, il trouve un nouvel espoir en Enigma, jeune femme mystérieuse qui semble porter l’âme réincarnée de sa bien-aimée. Il s’engage donc dans une lutte désespérée pour empêcher Amnesia de devenir invincible et se met en quête d’armes ancestrales capables de détruire le mal à sa source…

Joyeux chaos

Tsui Hark nous offre ici un véritable déluge visuel qui repousse toutes les limites. Dès l’entame, nous voilà happés par de magnifiques tableaux surréalistes, comme les rochers flottants du mont Emei survolés par des nuées d’oiseaux blancs, ou la vision récurrente du visage d’une jeune fille qui se brise lentement en mille morceaux. Puisque nous nageons en pleine heroic-fantasy, le bestiaire fantasmagorique s’en donne à cœur joie : un démon constitué d’une multitude de crânes volants qui forment eux-mêmes un crâne géant en s’assemblant, un gigantesque blob de sang qui s’écoule au-dessus des murailles, des guerriers maléfiques en armure capables de se démultiplier et de déployer des griffes-fouets, une sorcière qui prend l’apparence d’une petite fée aux ailes de papillons pour mieux tromper les belligérants et les posséder… Certaines séquences atteignent un niveau de virtuosité impressionnant, notamment cette attaque où des soldats se désintègrent sous forme d’oiseaux métalliques avant de se recomposer en une fraction de seconde, projetant des lames avec une précision létale. Le film se mue alors en véritable laboratoire d’effets spéciaux numériques, chaque plan semblant saturé de trucages en 3D. Mais cette profusion est à double tranchant. Le montage ultra-rapide, la densité des informations visuelles et la multiplication des actions simultanées rendent parfois l’ensemble difficile à suivre. Les combats aériens, d’une vélocité extrême, frôlent l’abstraction, et les dialogues incessants en pleine bataille n’aident pas vraiment à clarifier un récit déjà bien confus. Tsui Hark en fait sans doute trop, mais comment ne pas saluer l’enthousiasme qui affleure derrière chaque parcelle de ce joyeux chaos ?

 

© Gilles Penso

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SANTO CONTRE LES ZOMBIES (1962)

Le plus célèbre des lutteurs masqués mexicains se heurte à un savant fou et à son armée de morts-vivants pilotés à distance…

SANTO CONTRA LOS ZOMBIES

 

1962 – MEXIQUE

 

Réalisé par Benito Alazraki

 

Avec Santo, Lorena Velazquez, Jaime Fernandez, Armando Silvestre, Irma Serrano, Dagoberto Rodriguez, Carlos Agosti

 

THEMA SUPER-HÉROS I ZOMBIES

Au Mexique, la « lucha libre » est une institution depuis la fin des années 1800. Ce catch folklorique, que pratiquent des belligérants souvent affublés de masques colorés, favorise les prises spectaculaires, les sauts périlleux et les plongeons foudroyants. Il faut que le public en ait pour son argent. Au sein de cette discipline, un nom s’est érigé à la fois comme un symbole et une véritable légende : Santo. De son vrai nom Rodolfo Guzman Huerta, ce célèbre lutteur masqué est né en 1917 et décroche son premier titre en 1943. Classé dans la catégorie des « rudes » (autrement dit les « méchants » du ring), le massif catcheur change ses techniques de lutte en cours de route pour se ranger du côté des « bons », dans la mesure où sa cote de popularité ne cesse de grandir. Et bientôt, notre homme exporte son image bien au-delà des salles de combat. D’abord héros de photoromans, il poursuit ses exploits au cinéma et devient la star d’une bonne cinquantaine de films tournés sur une période de plus de vingt ans. Les deux premiers longs-métrages dans lesquels il figure, Cerebro del Mal et Cargamento Blanco, ne lui donnent pas encore la vedette, puisqu’il y partage l’affiche avec d’autres justiciers masqués. Mais dès le troisième, Santo contre les zombies, le voilà propulsé sur le devant de la scène, en accord avec la nouvelle image de « super-héros » qu’il se donne sur le ring.

Il nous faut d’abord nous coltiner douze bonnes minutes de combats de catch avant que l’intrigue démarre. Car Santo est avant tout un « luchador » qui doit démontrer les ficelles de son art. Lorsque l’histoire commence enfin, trois enquêteurs (Armando Silvestre, Irma Serrano et Jaime Fernandez) sont dépêchés d’urgence pour élucider l’inexplicable disparition d’un éminent scientifique, qui revenait tout juste d’un voyage d’études à Haïti. Sa fille Gloria (Lorena Velazquez) veut absolument savoir ce qui lui est arrivé et craint déjà le pire. Entretemps, trois voleurs étranges et silencieux (la démarche raide, le regard fixe et le visage blafard) se livrent à un cambriolage nocturne dans une bijouterie. Lorsque le gardien de nuit puis la police les interceptent et leur tirent dessus, ils se montrent insensibles aux balles et doués d’une force surhumaine. Bientôt, il devient clair que la disparition du professeur et le surgissement de ces zombies sont liés. Et pour dénouer cette inquiétante affaire, un seul homme semble être à la hauteur : Santo bien sûr.

« Le plus grand défenseur de la justice et du bien »

Nous sommes encore loin de l’imagerie du zombie telle que la redéfinira George Romero six ans plus tard. Ici, les morts-vivants ressemblent plutôt à des catcheurs sous hypnose, qui reçoivent des ordres par onde radio et sont télécommandés grâce à un dispositif électrique accroché à leur ceinture. Indestructibles, ils résistent même aux impacts de balle en pleine tête et peuvent disparaître à volonté. Le savant fou à l’origine de ce fléau nous apparaît dans toute sa splendeur de super-vilain de comic book : encapuchonné, ricanant, réfugié dans une caverne souterraine où trône un laboratoire à la Frankenstein plein de fioles, de fumée et d’appareillages électroniques. Avec l’aide d’un assistant costumé comme lui, il conçoit ses robots humains à l’aide d’une grande seringue digne de Re-Animator, est capable de déclencher des murs de flammes à distance et espionne toute la ville avec un circuit de télévision fermée. Plus bizarre encore : Santo lui-même possède un système de vidéosurveillance identique et surveille les agissements du criminel. Le lutteur au masque d’argent est clairement traité ici comme une icône surhumaine toute entière dédiée à la lutte contre les forces du mal. « C’est le plus grand défenseur de la justice et du bien », dit d’ailleurs de lui l’un des inspecteurs. Et lorsque tout finit par rentrer dans l’ordre, notre fier héros regagne ses pénates sans attendre le moindre remerciement, se fendant tout de même d’une morale sentencieuse pour clore le métrage : « Les hommes qui défient les lois divines finissent par tomber, victimes de leur propre méchanceté. » C’est beau !

 

© Gilles Penso

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APPRENTI TUEUR (1989)

En tout début de carrière, un tout jeune Brad Pitt se retrouve face à un tueur psychopathe dans ce slasher lycéen…

CUTTING CLASS

 

1989 – USA

 

Réalisé par Rospo Pallenberg

 

Avec Donovan Leitch Jr., Jill Schoelen, Brad Pitt, Roddy McDowall, Martin Mull, Brenda James, Mark Barnet, Robert Glaudini, Eric Boles, Dirk Blocker, Nancy Fish

 

THEMA TUEURS

Proche collaborateur de John Boorman, Rospo Pallenberg participa à la production de Délivrance et écrivit les scénarios d’Excalibur, Exorciste 2 : l’hérétique et La Forêt d’émeraude. Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, il choisit de s’inscrire dans un phénomène de mode qui est pourtant en train de décliner : le slasher post-Halloween. Le titre de son galop d’essai, Cutting Class, est un jeu de mot sur les expressions « sécher les cours » et « couper » (car le tueur au cœur de l’intrigue n’hésite pas à trancher dans le vif). L’un des trois jeunes acteurs qui s’apprêtent à tenir la vedette du film, Donovan Leitch Jr. (tout juste libéré du tournage du Blob), est ravi de participer à l’aventure, dans la mesure où Délivrance et Excalibur font partie de ses films préférés. La pétillante Jill Schoelen, qui se frottait déjà à un psychopathe dans Le Beau-père, n’est pas du même avis. Le scénario de Cutting Class lui déplaît. Elle passe donc son tour, mais ses agents finissent par la convaincre du contraire, arguant qu’elle va partager l’affiche avec le vétéran Roddy McDowall (La Planète des singes). Le troisième rôle principal est attribué à une star en devenir : Brad Pitt. Le producteur Rudy Cohen n’est pas très chaud pour engager cet inconnu, mais Pallenberg insiste et trouve un argument imparable : plusieurs jeunes femmes au sein de la production se pâment devant ses photos en affirmant qu’il est irrésistible.

Jill Schoelen incarne Paula Carson, une sympathique lycéenne dont la vie n’est pourtant pas simple. Son petit ami, le basketteur Dwight Ingalls (Brad Pitt), ne brille franchement pas par sa subtilité, ce qui la pousse à remettre sérieusement en question la pérennité de leur couple. Pour compliquer les choses, elle est courtisée par le proviseur lubrique du lycée (Roddy McDowall) et par Brian Woods (Donovan Leitch Jr.), qui vient tout juste de sortir d’un hôpital psychiatrique après avoir été accusé du meurtre de son père. Comme si ça ne suffisait pas, un assassin mystérieux commence à ensanglanter les lieux et à réduire de manière alarmante les effectifs de l’école. Tout le monde finit par s’interroger sur l’identité du tueur. Serait-ce Dwight, dont la maîtrise de soi semble se volatiliser à vue d’œil ? Ou alors Brian, qui n’a peut-être jamais été guéri de ses pulsions homicides ? Ou encore le proviseur, qui semble prêt à tout pour se glisser sous la jupe de Paula ?

Séchez les cours !

Si les scènes de meurtres qui ponctuent le film restent globalement « soft », elles sont suffisamment régulières et variées pour distraire l’amateur de psycho-killers. Le tueur massacre en effet avec des flèches, un couteau, une hache, un four à céramique ou même un mat de drapeau ! Manifestement inspiré par son sujet, Pallenberg conçoit des séquences originales et mémorables : un visage inquiétant caché derrière une fontaine à eau, un double assassinat sous des gradins, une victime qui meurt sur une photocopieuse allumée (une idée qui sera reprise telle qu’elle dans Chucky 2), un empalement spectaculaire sur un trampoline (qui inspirera Eli Roth pour l’une des scènes de Thanksgiving), ou encore un climax mouvementé dans une salle emplie de machines. Pas encore « dégrossi », Pitt incarne ici un lourdaud taillé d’un bloc : sportif, accro à la bière, nul à l’école, macho, marquant son territoire autour de sa petite-amie. Cela dit, son personnage se révèle au fil de l’intrigue de moins en moins pachydermique. Désireux d’injecter des touches d’humour absurdes dans son film, le réalisateur crée d’étranges gags à répétition avec le père de l’héroïne ou avec un agent d’entretien parfaitement improbable. Pas follement mémorable mais plutôt distrayant, Cutting Class – que les distributeurs français affubleront du titre passe-partout Apprenti tueur – servira de pied à l’étrier au beau Brad, que le grand public découvrira deux ans plus tard dans Thelma et Louise. Rospo Pallenberg, lui, ne transformera pas l’essai. Ce sera son seul film en tant que metteur en scène.

 

© Gilles Penso

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APPELEZ-MOI JOHNNY 5 (1988)

Cette suite balourde de Short Circuit est confiée à Kenneth Johnson, le pourtant talentueux créateur des séries L’Homme qui valait trois milliards et V

SHORT CIRCUIT 2

 

1988 – USA

 

Réalisé par Kenneth Johnson

 

Avec Fisher Stevens, Michael McKean, Cynthia Gibb, Jack Weston, Dee McCafferty, David Hemblen, Don Lake, Damon D’Oliveira, Tito Nuñez et la voix de Tim Blaney

 

THEMA ROBOTS

Le beau succès en salles de Short Circuit donne immédiatement envie à Tristar Pictures de mettre en chantier une suite, pour continuer de capitaliser sur la popularité du sympathique robot à chenilles. En toute logique, John Badham est invité à rempiler, mais le réalisateur préfère passer son tour pour partir diriger l’excellente comédie policière Étroite surveillance. C’est alors Kenneth Johnson qui est sollicité pour le remplacer. Pourvoyeur de séries TV de science-fiction depuis le milieu des années 70 (L’Homme qui valait trois milliards, Super Jaimie, L’Incroyable Hulk, V), Johnson voit là l’occasion de faire ses premiers pas au cinéma et accepte la proposition, même si elle ressemble à un cadeau empoisonné. Steve Guttenberg, l’une des stars du premier film, ne tombe pas dans le panneau et choisit de ne pas s’engager dans cette séquelle, de peur de se répéter. Ça ne manque certes pas d’ironie de la part d’un acteur qui enchaîna quatre épisodes de Police Academy, mais en l’occurrence il a ici le nez creux. Appelez-moi Johnny 5 – titre français de Short Circuit 2 – tombe en effet dans les travers de la plupart des suites produites sans véritable vision artistique. Tourné à Toronto, même si l’intrigue se situe visiblement aux États-Unis, ce second opus n’a rien de franchement mémorable et fait même l’effet d’une anomalie dans la carrière de Kenneth Johnson.

Après avoir quitté Nova Robotics dans des circonstances mouvementées, Benjamin Jahveri (Fisher Stevens) tente de repartir de zéro. Installé à l’arrière de son camion, il lance la Titanic Toy Corporation, une petite entreprise artisanale spécialisée dans la fabrication de robots-jouets qu’il assemble lui-même avec passion. Alors qu’il parcourt les rues en proposant ses créations aux passants, l’un de ses robots attire l’attention de Sandy Banatoni (Cynthia Gibb), acheteuse pour une grande chaîne de magasins, qui lui passe une commande inespérée de mille exemplaires. Mais cette opportunité attire aussi la convoitise du peu scrupuleux Fred Ritter (Michael McKean), qui s’impose comme intermédiaire et convainc Ben de s’associer à lui. Grâce à des fonds obtenus auprès d’un usurier, ils montent une petite chaîne de production dans un entrepôt délabré. Mais une attaque de cambrioleurs détruit leur matériel et disperse leurs ouvriers, mettant en péril la commande. C’est alors qu’intervient le robot Johnny 5, qui repousse les intrus, sécurise les lieux et relance la production en série. Curieux du monde qui l’entoure, Johnny s’aventure aussi dans la ville, où il découvre autant la méfiance des humains que la possibilité de nouer de véritables liens avec eux…

Anthropodroïde

Short Circuit ne se distinguait déjà pas par sa finesse mais savait tout de même nous séduire grâce à l’alchimie du couple incarné par Steve Guttenberg et Ally Sheedy, le savoir-faire solide de John Badham et la caractérisation amusante de « Numéro 5 ». Mais ici, rien ne va plus. Même si l’on tente de faire abstraction de ce scénario prodigieusement inintéressant, de ses traits d’humour aux gros sabots et de cette tendance agaçante à prendre le jeune public – ici principalement visé – pour une masse écervelée facile à contenter, on supporte difficilement l’anthropomorphisme primaire dont se voit affubler le robot vedette. Pourquoi vouloir à tout prix nous faire croire qu’un tas de ferraille, si sophistiqué soit-il, se retrouve soudain doué des mêmes sentiments et des mêmes émotions que les humains qu’il côtoie ? Les clins d’œil à E.T. ne manquent pas, les recettes de la saga La Coccinelle de Disney semblent faire école, mais le résultat tombe franchement à plat. Il est difficile de ne pas soupirer d’exaspération lorsque « Johnny 5 » va à l’église, chante au milieu des passants, parodie Rambo puis devient officiellement citoyen américain. La production met pourtant les moyens nécessaires, allouant au film le même budget que son modèle – 15 millions de dollars – et confiant toujours les effets robotiques à Eric Allard, qui construit cinq exemplaires complexes pour l’occasion. Mais le public ne suit pas, les résultats au box-office s’avèrent décevants et le troisième épisode qui était prévu dans la foulée sera finalement annulé.

 

© Gilles Penso

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EEGAH (1962)

Richard Kiel, le « Requin » de James Bond, incarne un géant préhistorique dans l’un des films les plus involontairement drôles de l’histoire du cinéma…

EEGAH

 

1962 – USA

 

Réalisé par Arch Hall Sr.

 

Avec Richard Kiel, Arch Hall Jr., Marilyn Manning, Arch Hall Sr., Bob Davis, Clay Stearns, Deke Richards, Ron Shane, Addalyn Pollitt, Lloyd Williams

 

THEMA YETIS ET CHAÎNON MANQUANT

Acteur dans un bon paquet de séries B depuis la fin des années 30, Arch Hall Sr. décide de devenir producteur en initiant la comédie olé olé Magic Spectacles et le film de délinquants juvéniles The Choppers, tous deux sortis en 1961. Le petit succès en drive in de ce modeste diptyque lui donne envie de poursuivre l’expérience. L’idée de son troisième film lui vient en rencontrant Richard Kiel, 22 ans, qui travaille alors comme videur dans un bar et l’impressionne par sa très haute stature : 2 mètres 18. Le futur « Requin » de L’Espion qui m’aimait et Moonraker s’embarque donc dans Eegah, un long-métrage que Hall Sr. décide de réaliser lui-même, sous le pseudonyme de Nicholas Merriwether. Comme pour The Choppers, le cinéaste joue dans le film et offre le premier rôle à son fils Arch Hall Jr., un jeune rocker qui tente de percer en se donnant des faux airs d’Elvis Presley bien propret. Pour jouer la fiancée du héros, Hall Sr. choisit Marilyn Manning, qui est à l’époque sa secrétaire. On le voit, Eegah se tourne « en famille ». Conçue à l’économie, sans autorisations de tournage, avec un budget ridicule de 15 000 dollars, cette série B parfaitement improbable est filmée majoritairement à Bronson Canyon, précisément là où se déroulèrent les prises de vues d’un autre nanar de science-fiction délirant, le mythique Robot Monster.

Un blues bizarre accompagne le générique de début, au cours duquel les noms apparaissent sur des pierres tombales surplombées de têtes sculptées. Nous découvrons alors la pétillante Roxy (Manning). La jeune femme finit ses emplettes, fonce dans sa voiture de sport, donne rendez-vous à son petit-ami Tom (Hall Jr.) – employé dans la station-service du coin -, puis traverse le désert de Palm Spring. Là, elle voit soudain apparaître devant son capot un homme des cavernes extrêmement risible (Kiel), même si ce n’est manifestement pas l’intention du réalisateur. Mais voir ce grand type en peau de bête qui s’agite de manière hystérique en grognant, affublé d’une barbe hirsute et armé d’une grande massue, active aussitôt les zygomatiques des spectateurs. Le géant s’enfuit en entendant arriver la voiture de Tom, mais Roxy est passablement secouée. En entendant cette histoire incongrue, son père (Hall Sr.), un écrivain spécialisé dans les récits d’aventure, décide d’aller mener l’enquête et se rend sur la montagne vers laquelle mènent les pas du colosse. Comme son hélicoptère n’arrive pas à l’heure prévue, Tom et Roxy partent à sa recherche…

Moi Eegah, toi Roxy

Plusieurs séquences invraisemblables ponctuent cette variante hilarante du motif de la Belle et la Bête, comme lorsque notre géant antédiluvien transporte Roxy dans sa caverne, la renifle longuement puis lui cherche des poux dans les cheveux. Il lui demande ensuite – avec ses borborygmes incompréhensibles postsynchronisés par le réalisateur – de serrer la main de sa famille, réduite à l’état de squelettes, avant de la nourrir avec une cuisse de chèvre et de lui fait contempler ses jolies peintures rupestres… le tout sous les yeux attendris du père de la jeune femme qui affirme avec joie, en parlant de l’homme préhistorique : « Nous avons établi une belle amitié. » Autre morceaux de choix : le Cro-Magnon soudain amoureux qui chantonne en apportant un bouquet de fleurs à Roxy, laquelle lui recouvre plus tard le visage avec de la mousse à raser pour lui tailler la barbe… Bref, c’est du grand n’importe quoi. Les ballades rock qui ponctuent régulièrement le métrage – chantées dans un très mauvais play-back par notre Elvis du pauvre – n’arrangent évidemment rien. Vers la fin du film, le géant investit une petite ville et sème la panique en découvrant la civilisation, calquant son attitude sur l’homme des cavernes de Dinosaurus, avant un climax imitant quant à lui celui de King Kong.

 

© Gilles Penso

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LE MASQUE DU DÉMON 2 (1989)

Dans ce remake du chef d’œuvre de Mario Bava, réalisé par son fils Lamberto, un groupe de skieurs coincé dans une crevasse réveille une redoutable sorcière…

LA MASCHERIA DEL DEMONIO

 

1989 – ITALIE / ESPAGNE

 

Réalisé par Lamberto Bava

 

Avec Alessandra Bonarotta, Deborah Caprioglio, Laura Devoti, Eva Grimaldi, Givanni Guidelli, Michele Soavi

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

En 1989, la chaîne de télévision espagnole TVE initie une ambitieuse coproduction européenne incluant ses confrères de Reteitalia (en Italie), RTP (au Portugal), Beta Film (en Allemagne), ainsi que la SFP et FR3 (en France). L’objectif est le lancement d’une mini-série télévisée baptisée Sabbath et constituée de longs-métrages autonomes. Chacun des six épisodes est confié à un réalisateur reconnu dans son pays. Si les histoires sont totalement autonomes, un fil conducteur les relie : l’exploration des différentes perceptions du personnage de la sorcière, notamment à travers les récits historiques et le folklore populaire d’Europe. Lamberto Bava ouvre le bal avec La Mascheria del Demonio qui, comme son titre l’indique, est une sorte de remake du classique réalisé en 1960 par son père Mario, le fameux Masque du démon. Baptisé Le Masque du démon 2 ou parfois Le Masque de Satan lors de sa diffusion en France (et The Mask of Satan sur le marché international), cet épisode reprend en effet beaucoup d’éléments du film de Bava Sr. en les modernisant, mais construit aussi sa propre narration. La source d’inspiration commune des deux films reste le conte horrifique Viy écrit par Nicolas Gogol en 1835.

Cette relecture suit un groupe de jeunes skieurs perdus en montagne qui se retrouve coincé dans une caverne glacée (reconstituée dans un beau décor de studio, très photogénique à défaut d’être réaliste). Là, nos vacanciers découvrent sous la neige la tombe d’une femme, enterrée là depuis plusieurs siècles. Son visage est recouvert par un masque sinistre hérissé de pointe. Car la trépassée est une sorcière, condamnée jadis à porter ce carcan acéré pour la punir de ses crimes. Les imprudents skieurs ne se contentent pas d’exhumer le corps, ils retirent aussi le masque. Aussitôt, une fumée étrange s’échappe, signe que la malédiction de la sorcière s’apprête à les frapper. L’esprit vengeur de cette créature démoniaque va entreprendre de les posséder l’un après l’autre, selon une mécanique qui n’est pas sans rappeler celle d’Evil Dead. Ici, la violence et les effets graphiques vont beaucoup plus loin que ce que montrait Mario Bava trois décennies plus tôt, par l’entremise du maquilleur spécial Sergio Stivaletti, qui officiait déjà sur Démons et Démons 2 de Bava Jr.

L'improbable gorgone

Comme c’était à craindre, ce second Masque du démon souffre de la cruelle comparaison avec son illustre modèle, dont il n’arrive pas à la cheville. Pourtant, à part la reprise de la séquence pré-générique (la sorcière condamnée à porter le masque du démon et le bûcher éteint par l’orage) et le fait qu’une fois le masque ôté, la condamnée se manifeste à nouveau, le scénario de cette nouvelle version s’éloigne volontairement de celui du film original. Mais ce que Lamberto apporte de neuf n’a rien de particulièrement passionnant. Les héros sont de jeunes fêtards stupides auxquels il est bien difficile de s’attacher, les péripéties n’ont pas une once de cohérence – ils sont d’abord prisonniers d’une crevasse, puis réfugiés dans une église dirigée par un prêtre caricatural – et le traitement des phénomènes surnaturels nous semble parfaitement aléatoire. Comme souvent chez Lamberto Bava, nous nous raccrochons à la plastique du film, à ses très beaux décors, à sa photographie somptueuse, à la musique de Simon Boswell (Santa Sangre), aux délires visuels de Stivaletti (qui a toujours su doter ses effets d’une indéniable poésie) et au mélange d’horreur et d’érotisme qui permet l’éclosion de quelques séquences originales et sulfureuses. Au stade ultime de sa métamorphose, la sorcière prend les allures d’une gorgone improbable dont les cheveux sont des espèces de vers agités par des fils souvent très visibles ! Ce Masque du démon 2 fut parfois abusivement distribué sous le titre Démons 5, notamment lors de son exploitation au Japon.

 

© Gilles Penso

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SPACE RAIDERS (1983)

Un enfant s’embarque clandestinement dans le vaisseau spatial que sont en train de voler des pirates et participe à leurs aventures…

SPACE RAIDERS

 

1983 – USA

 

Réalisé par Howard R. Cohen

 

Avec Vince Edwards, David Mendenhall, Patsy Pease, Thom Christopher, Luca Berovici, Drew Snyder, Ray Stewart, George Dickerson, Michael Miller

 

THEMA SPACE OPERA

En janvier 1983, Roger Corman cède sa compagnie New World Pictures pour la somme de 16,9 millions de dollars, marquant la fin d’une époque. Mais le producteur a plus d’un tour dans son sac. Dans le cadre de cet accord, il reste consultant pendant deux ans et s’engage à ce que New World assure la distribution de tous les films qu’il mettra en chantier jusqu’en février 1984. Il y en aura au moins cinq par ans, tournés pour des budgets ne dépassant pas cinq millions de dollars. La nouvelle structure de production qu’il crée à cette occasion – Millenium, bientôt rebaptisée New Horizons – accueille le premier de ces films aux grandes ambitions mais aux moyens modestes : Space Raiders. Conçue comme une sorte de relecture spatiale de L’Île au trésor, cette aventure de science-fiction entend bien profiter du succès de la sortie imminente du Retour du Jedi. Mais des retards dans la post-production empêcheront Space Raiders d’être distribué la même semaine que le troisième opus de Star Wars (il sortira deux mois plus tard). Howard R. Cohen, qui vient de faire ses débuts derrière la caméra avec la parodie Samedi 14, se voit confier le bébé, sans doute parce qu’il ne coûte pas trop cher. Car il s’agit de dépenser le moins d’argent possible. La bande originale est donc majoritairement empruntée aux Mercenaires de l’espace, qui fournit aussi au film de Cohen ses vaisseaux spatiaux, ses effets spéciaux et ses décors. D’où une inévitable impression de déjà-vu – et de « déjà entendu » – pour les familiers des productions Corman.

Le capitaine C. F. « Hawk » Hawkens (Vince Edwards), ancien colonel du service spatial reconverti en pirate, entraîne son équipage dans une mission périlleuse visant à dérober un cargo qui appartient à une mystérieuse société interstellaire surnommée « La Compagnie ». Mais pendant le casse, Peter (David Mendenhall), un garçon de 10 ans, se faufile à bord pour se cacher, et les pirates s’emparent du vaisseau sans se douter de sa présence. Une fois le cargo rejoint par le vaisseau de Hawk, l’équipage doit se battre pour sauver un camarade blessé lors de l’attaque. Peter sort alors de sa cachette, réclamant d’être ramené chez lui. Hawk envisage d’abord de demander une rançon, mais lors d’un affrontement avec les chasseurs de la Compagnie, il change d’avis lorsque Peter se montre courageux en se glissant dans un compartiment exigu pour réparer un conduit d’alimentation endommagé, offrant ainsi à tous une chance de s’échapper. Hawk promet alors de ramener Peter sur sa planète natale, Procyon III. Mais avant, l’équipage fait une halte dans une station spatiale tenue par le redoutable baron du crime extraterrestre Zariatin (Ray Stewart)…

Le recyclage de l’espace

Space Raiders s’efforce d’offrir aux spectateurs tout ce qu’ils sont en droit d’attendre d’un tel spectacle. Nous avons donc droit à des maquillages d’extra-terrestres à la Star Trek, des hommes déguisés en robots, des gunfights aux pistolets laser, des poursuites de vaisseaux spatiaux, un bar plein d’aliens façon Cantina, des hologrammes, une bagarre de saloon, et même un chat monstrueux et un scarabée en stop-motion qui ressemble aux créations de Brett Piper. Hélas, le recyclage se fait cruellement sentir, notamment pendant les séquences de batailles dans l’espace. Étant donné que tous ces plans truqués viennent d’ailleurs et ont été montés pour tenter de se raccorder aux prises de vues réelles, la chorégraphie des combats aériens est souvent incompréhensible et l’on a souvent du mal à savoir qui tire sur qui. Visuellement, toutes ces maquettes sont très jolies, mais ça ne suffit évidemment pas à rendre ces échauffourées stellaires palpitantes. D’autant que les mêmes plans ont tendance à se répéter inlassablement. Cela dit, le problème majeur du film est ailleurs. On sent bien qu’Howard Cohen essaie de nous attacher à son jeune héros. Mais le gamin est tellement agaçant (il se met volontairement en danger, fouille partout, provoque des catastrophes) que son sort finit par nous laisser indifférents. D’autant qu’il se contente la plupart du temps d’errer mollement d’un lieu à l’autre, presque effrayant avec son visage de poupon totalement inexpressif. Pas désagréable mais loin d’être mémorable, Space Raiders contient bizarrement beaucoup d’éléments qu’on retrouvera – consciemment ou non ? – dans la série Skeleton Crew. Ça ne manque pas d’ironie quand on sait que Corman voulait justement faire la nique à Star Wars.

 

© Gilles Penso

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ABATTOIR 5 (1972)

Un opticien américain vit une existence morcelée entre plusieurs époques et voyage même sur une autre planète…

SLAUGHTERHOUSE FIVE

 

1972 – USA

 

Réalisé par George Roy Hill

 

Avec Michael Sacks, Valerie Perrine, Sharon Gans, Ron Leibman, Eugene Roche, Holly Near, Perry King, Kevin Conway, Friedrich von Ledebur, Ekkehardt Belle

 

THEMA VOYAGES DANS LE TEMPS I EXTRA-TERRESTRES

Abattoir 5 fait un peu figure d’OVNI dans la filmographie de George Roy Hill. Calée exactement entre deux gros succès populaires avec Robert Redford et Paul Newman (Butch Cassidy et le Kid en 1969, L’Arnaque en 1973), cette étrange fable adapte fidèlement le roman Slaughterhouse Five or the Children’s Crusade de Kurt Vonnegut Jr. Celui-ci fut prisonnier de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. Capturé lors de la bataille des Ardennes en 1944, survivant du bombardement de Dresde, l’écrivain se servit de cette expérience pour nourrir son récit et l’imprégner d’éléments autobiographiques. Résultat : un livre irrévérencieux, antimilitariste, controversé, bientôt classé parmi les plus grands romans de science-fiction de tous les temps. Pour tenir le haut de l’affiche du film, George Roy Hill choisit un acteur débutant, Michael Sacks, qui se révèle parfait dans le rôle. Cette prestation ne lui permettra pourtant pas d’avoir la carrière éclatante qu’on aurait pu imaginer, même si on le retrouvera à l’affiche de Sugarland Express, Guerre et passion, Amityville la maison du diable ou Starflight One. Valerie Perrine, qui joue une starlette dont s’éprend notre héros, fait aussi ses débuts à l’écran. Repérée à Las Vegas où elle travaille à l’époque comme showgirl, elle réapparaîtra dans Lenny, Superman, Le Cavalier électrique, Les espions dans la ville, L’Équipée du Cannonball ou Ce que veulent les femmes.

« Ce n’est qu’une illusion terrestre de croire que les minutes s’égrènent comme les grains d’un chapelet et qu’une fois disparues elles le sont pour de bon », pouvait-on lire sous la plume de Vonnegut. En effet, Abattoir 5 s’intéresse à un homme « délogé du temps ». Menant plusieurs existences à la fois, Billy Pilgrim n’a pas une vie linéaire. Il est tantôt un vieil opticien américain installé à New York, tantôt un tout jeune vétéran qui revit sa lune de miel, ou bien encore un humain que les énigmatiques habitants de la planète Tralfamadore ont enlevé pour l’exhiber dans une sorte de zoo intergalactique. Et surtout, Billy est un soldat américain prisonnier à Dresde dans un ancien abattoir lors du bombardement et de la destruction totale de la ville en 1945. Ce jeu de va et vient incessant entre les différentes époques induit des effets de montage habiles, raccordant dans les mouvements et dans les regards des actions situées dans des espace-temps différents. On pense alors aux facéties de mise en scène qu’adoptera plus tard Russel Mulcahy pour enchaîner le passé et le présent dans Highlander, ou aux expérimentations d’Alain Resnais dans des films comme Je t’aime je t’aime.

Souvenirs du futur

Car malgré les apparences, nous n’avons pas ici affaire à une simple narration parallèle entre des moments du temps présent et des flash-backs appartenant au passé. Pendant sa jeunesse, Billy Pilgrim semble en effet « se souvenir du futur », ou du moins voir des projections de son existence à venir qui entrent en résonnance avec ce qu’il est en train de vivre. Il lui semble même avoir des prémonitions, comme lorsqu’il prédit le crash d’un avion dans lequel il s’embarque pour un congrès d’opticiens. Et puis il y a cette vision récurrente d’une lumière étrange qui traverse le ciel étoilé et s’immobilise devant lui, puis grandit pour le transporter sur une autre planète. « Il n’y a pas de comment, il n’y a pas de pourquoi, il y a simplement l’instant » lui dit la voix extra-terrestre qui l’y accueille et qui affirme vivre dans la quatrième dimension. Si le scénario d’Abattoir 5 adopte une narration éclatée, la tonalité du film elle-même n’est pas monocorde. George Roy Hill n’hésite d’ailleurs pas à injecter un humour absurde et désespéré dans son film, notamment lors de la première rencontre entre Pilgrim et les soldats américains dans la neige, presque digne des Monty Pythons. Une fois n’est pas coutume, le romancier se montre très heureux de cette adaptation. « J’adore George Roy Hill et Universal Pictures, qui ont su adapter à la perfection mon roman au grand écran », dit-il peu après la sortie du film. « Je m’extasie et je glousse à chaque fois que je regarde ce film, car il correspond parfaitement à ce que j’ai ressenti en écrivant le livre. » (1) Présenté en avant-première lors du 25e Festival de Cannes, Abattoir 5 y remporte le Prix du jury.

 

(1) Extrait de la préface du recueil Between Time and Timbuktu, 1972.

 

© Gilles Penso

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L’ŒIL QUI MENT (1992)

Didier Bourdon, John Hurt, Daniel Prévost et David Warner s’entrecroisent dans ce conte surréaliste et passablement confus…

L’ŒIL QUI MENT

 

1992 – FRANCE / CHILI / PORTUGAL

 

Réalisé par Raul Ruiz

 

Avec John Hurt, Didier Bourdon, Lorraine Evanoff, David Warner, Daniel Prévost, Myriem Roussel, Felipe Dias, Rosa Castro André, Maria João Reis, Adriana Novais

 

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX

Réalisateur chilien exilé à Paris depuis 1973, Raúl Ruiz est l’un des cinéastes les plus inventifs et les plus singuliers de sa génération. Prolifique et inclassable, il a signé plus de cent films, explorant la mémoire, le temps et le rêve avec un style inimitable s’affranchissant volontairement de toute logique. Lorsqu’il s’attaque à L’Œil qui ment, Ruiz bénéficie pour la première fois d’un budget conséquent et d’une distribution internationale digne de ce nom. Il peut donc y déployer à loisir ses motifs habituels – apparitions, doubles, univers parallèles – dans un cadre luxueux et expansif, enrichi par de nombreux effets visuels derniers cris. Ça tombe bien : les technologies numériques viennent justement de se déployer chez les compagnies d’effets spéciaux françaises, comme le prouvera dans la foulée le foisonnement visuel des Visiteurs par exemple. Pour les décors naturels de son film, Ruiz opte pour les paysages d’Alentejo, au Portugal. Quant au casting, il reflète à merveille le caractère parfaitement surréaliste du projet. Réunir sur la même affiche des acteurs aussi disparates que Didier Bourdon, John Hurt, Daniel Prévost ou David Warner, il fallait y penser !

L’histoire se situe à la fin de la Première Guerre mondiale. Félicien (Bourdon), médecin-chercheur à Paris spécialisé dans les guérisons inexpliquées, hérite de la fortune familiale investie dans un village isolé d’Alentejo. Là, son rationalisme est mis à rude épreuve, dans la mesure où les miracles, les apparitions et les énigmes surnaturelles se bousculent quotidiennement. Les habitants sont possédés par l’art, les livres, les histoires fantastiques et les images religieuses. Le film enchaîne alors des vignettes constellées d’étrangeté : un cimetière de béquilles où des milliers de personnes auraient été guéries, des villageois zombifiés, une Sainte Vierge qui imite tout ce qu’elle voit, des œuvres d’art vivantes, un homme flottant en laisse, des expériences mêlant réincarnation et sexualité, un médecin étudiant la personnalité dissociée d’un Marquis (John Hurt)… Ruiz transforme ainsi le village en théâtre fantastique, où le merveilleux et le grotesque cohabitent, renforcés par la musique hypnotique de Jorge Arriagada.

Une fable hermétique

Plus déconcertant que fascinant, L’Œil qui ment nous laisse bien souvent sur le bas-côté, nous confinant au rôle de témoins distraits d’un spectacle parfaitement incompréhensible. Certes, les scènes de comédie qui mettent en scène Bourdon ou Prévost, voire les deux ensemble, permettent aux spectateurs de se raccrocher à quelque chose de familier et à actionner leurs zygomatiques. Le passage où l’ancien Inconnu note méthodiquement dans son cahier qu’un doigt géant en marbre vient de traverser le plafond est l’un de ces moments absurdement hilarants. Les apparitions récurrentes de vierges dans le ciel prennent quant à elle la tournure de gags à répétition Mais le film reste avant tout une fable hermétique : échanges d’identités, lettres qui se mélangent, univers parallèles qui communiquent, morts qui ressuscitent… A l’image de ce déferlement d’idées aléatoires, les scènes avec John Hurt ou David Warner, volontairement énigmatiques, évoquent certaines constructions quasi-oniriques des films de Peter Greenaway. Intriguant, amusant mais surtout confus, L’Œil qui ment a le mérite de pouvoir servir d’introduction à l’œuvre de Ruiz, pour ceux qui ne seraient pas familiers avec son univers. Pour son exploitation internationale, le film a été rebaptisé Dark at Noon, autrement dit « Sombre à midi ».

 

© Gilles Penso

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SOUTHLAND TALES (2006)

Le réalisateur de Donnie Darko se lance dans une fresque futuriste conçue comme une satire délirante de la société américaine…

SOUTHLAND TALES

 

2006 – USA / ALLEMAGNE

 

Réalisé par Richard Kelly

 

Avec Dwayne Johnson, Sean William Scott, Sarah Michelle Gellar, Cheri Oteri, Justin Timberlake, Christophe Lambert

 

THEMA FUTUR

Au début des années 2000, Richard Kelly a le vent en poupe. Son premier long-métrage, Donnie Darko, s’est rapidement mué en objet de culte, et le scénario de Domino qu’il a écrit pour Tony Scott a fait couler beaucoup d’encre – même si le film lui-même divise l’opinion. Bref, le voilà prêt à voir les choses en grand et à se lancer dans un film de science-fiction ambitieux autour d’un casting choral impressionnant. « J’ai probablement développé une curiosité morbide autour des méthodes que les hommes utilisent pour se détruire eux-mêmes », dit-il pour expliquer ce qui motiva la mise en chantier de Southland Tales. « Je m’efforce d’analyser les erreurs de comportement qui sont les nôtres, en tant qu’espèce vivant sur Terre. » (1) Les premières ébauches du scénario s’écrivent en 2001 et visent principalement à se moquer d’Hollywood. Mais les attentats du 11 septembre réorientent le récit pour durcir davantage le trait et accentuer son caractère critique et satirique. Les sujets des libertés civiles et de la sécurité intérieure deviennent alors centraux. D’autres idées se greffent au script, liés aux enjeux énergétiques, à la quête de la célébrité ou encore à la politique américaine. La bande originale de ce film patchwork est confiée au chanteur Moby, qui refuse d’habitude ce genre de collaboration mais accepte la proposition dans la mesure où Donnie Darko est l’un de ses films de chevet.

En 2005, les villes d’El Paso et d’Abilene sont rayées de la carte par deux frappes nucléaires coordonnées, faisant basculer les États-Unis dans une Troisième Guerre mondiale larvée. Sous couvert d’urgence nationale, le gouvernement durcit son emprise en rétablissant la conscription, en restreignant les libertés et en donnant naissance à une agence tentaculaire, l’US-IDENT, chargée de surveiller chaque citoyen. Dans ce pays soudain exsangue, frappé par une crise énergétique majeure, l’espoir renaît d’une invention révolutionnaire : le « Fluid Karma », un générateur capable de produire une énergie infinie en exploitant les courants océaniques. Mais derrière cette promesse d’abondance se cache une menace bien plus insidieuse, susceptible d’altérer la réalité elle-même. Trois ans plus tard, à Los Angeles, Boxer Santaros (Dwayne Johnson), star hollywoodienne engagée politiquement, réapparaît mystérieusement sur une plage après plusieurs jours de disparition, frappé d’amnésie. Désorienté, il se détache de son passé – notamment de son mariage avec la fille du sénateur Bobby Frost (Holmes Osborne) – et se rapproche de Krysta Now (Sarah Michelle Gellar), ex-star du X reconvertie en animatrice provocatrice, qui rêve de transformer leur liaison en projet médiatique. En parallèle, un groupe clandestin de révolutionnaires néo-marxistes prépare l’insurrection…

Généreux… et indigeste !

On ne peut pas reprocher à Southland Tales de manquer de générosité ni de grain de folie. La fresque que Richard Kelly bâtit est impressionnante, vertigineuse même, et la salve satirique qu’il concocte à destination de la politique de son pays ne manque pas de sel. Mais ce trop-plein finit par jouer sérieusement en défaveur du film. Juxtaposées les unes aux autres sans véritable fil conducteur, toutes ces idées finissent par partir dans tous les sens jusqu’au point de rupture. Il ne faut pas longtemps aux spectateurs pour complètement décrocher. Problème accentué par la durée excessive du film. Bien malin sera d’ailleurs celui qui pourra résumer les événements qui s’étalent sur ces 2h30 de métrage. On y parle pêle-mêle des retombées de la guerre d’Irak, de la fascination du grand public pour les people, du problème des énergies fossiles, de l’érosion des libertés individuelles, de la montée des dictatures… Kelly a visiblement beaucoup de chose à dire et finit par s’emmêler les pinceaux, glissant dans la bouche de ses personnages des dialogues souvent incompréhensibles dont la portée nous échappe totalement. Présenté en Sélection Officielle en Compétition au Festival de Cannes en 2006, Southland Tales provoquera des réactions tour à tour mitigées, indifférentes, voire carrément hostiles, ce qui ne l’empêchera pas de générer un petit culte auprès d’une poignée d’aficionados. « Southland Tales est l’aboutissement de huit ans de colère et de frustration », nous avouait Kelly trois ans après sa sortie « Il y a beaucoup d’aspects absurdes dans ce film, qui sont liés à mon état d’esprit de l’époque. Et je suis franchement content de pouvoir placer ça derrière moi aujourd’hui. » (2) Nous le comprenons !

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en octobre 2009

 

© Gilles Penso

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