DARK WATER (2002)

Le réalisateur de Ring s’intéresse à une nouvelle histoire de fantômes située cette fois dans un appartement envahi par les eaux…

HONOGURAI MIZU NO SOKO KARA

 

2002 – JAPON

 

Réalisé par Hideo Nakata

 

Avec Hitomi Kuroki, Rio Kanno, Mirei Oguchi, Asami Mizukawa, Fumiyo Kohinata, Yu Tokui

 

THEMA FANTÔMES

Motivé par le succès des deux Ring, Hideo Nakata poursuit dans une veine similaire avec Dark Water, toujours adapté d’un roman de Kôji Suzuki. Le cinéaste, qui avait féminisé l’un des héros du roman « Ring » pour mieux l’adapter à sa propre sensibilité, peut ici composer à nouveau avec une jeune mère comme protagoniste principal de son intrigue. Cette figure récurrente vient sans doute – de son propre aveu – d’éléments autobiographiques liés à son enfance, Nakata étant un orphelin élevé par une mère adoptive. « C’est sans doute une coïncidence relevant du subconscient, le fait que j’aie été élevé par une mère et une grand-mère aux caractères bien trempés », déclarait-il en 2005. « Ma vie personnelle et mes émotions sont grandement influencées par ces deux femmes. Mon passé m’aide peut-être à réaliser ces films » (1). L’héroïne de Dark Water est donc Yoshimi Matsubara, qu’interprète avec beaucoup de sensibilité Hitomi Kuroki. Récemment divorcée, elle obtient de justesse la garde d’Ikuko, sa fillette de six ans, et s’installe avec elle dans un appartement tristement glauque, au sein d’un immeuble qui tombe en décrépitude et semble partiellement abandonné. Malgré les efforts de Yoshimi pour décorer leur nouveau logement, l’endroit demeure lugubre, d’autant que de l’eau s’y infiltre insidieusement par le plafond, à travers une tache sombre qui ne cesse de grandir…

Nakata parvient ainsi à construire lentement mais sûrement un climat d’angoisse sourde, proche de celle de la fameuse trilogie claustrophobe de Roman Polanski (Répulsion, Rosemary’s Baby et Le Locataire). Troublée par cette humidité envahissante, harcelée par son époux qui s’acharne à vouloir récupérer la garde de leur fille, Yoshimi a bien du mal à conserver son équilibre mental. D’autant que les événements inexplicables commencent à se succéder avec une régularité alarmante. Il y a ce petit sac d’enfant qui ne cesse d’apparaître et de disparaître, cette silhouette de petite fille qui surgit furtivement aux moments les plus inattendus, et cette eau noire qui s’infiltre peu à peu par tous les pores de l’appartement…

Cauchemar aquatique

Grâce à la fragilité de son héroïne, la finesse de sa relation avec sa fille et l’étrangeté inquiétante de cet enfant fantôme errant dans les couloirs humides, l’impact de Dark Water surpasse celui de Ring. Le film s’avère plus subtil, plus effrayant mais aussi plus touchant, notamment au moment d’un dénouement éprouvant qui joue avec le contraste des émotions, passant subitement de l’horreur viscérale à la profonde mélancolie. En outre, le cinéaste multiplie des images choc incroyables dignes de Shining, comme cette gamine soudain inondée sous des trombes d’eau vomies par les portes d’un ascenseur, ou encore cette baignoire dans laquelle bouillonne sinistrement un liquide sombre manifestement animé d’une vie ectoplasmique… Pour couronner le tout et parachever l’impact de l’œuvre, Kenji Kawaï a composé à l’occasion une partition brillante, qui couvre avec talent un large spectre d’émotions. Dark Water transcende ainsi toutes les histoires de fantômes répétitives dont le cinéma international abreuvait alors le public du début des années 2000 depuis Sixième sens. C’est à n’en pas douter une étape clé dans la filmographie de son auteur.

 

(1) Propos recueillis par Chuck Wagner dans « L’Ecran fantastique » n°252

 

© Gilles Penso

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GLASS (2019)

M. Night Shyamalan réunit les personnages principaux d’Incassable et Split pour clore sa trilogie inspirée de l’univers des comic-books…

GLASS

 

2019 – USA / CHINE

 

Réalisé par M. Night Shyamalan

 

Avec James McAvoy, Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Sarah Paulson, Anya Taylor-Joy, Spencer Treat Clark, Charlayne Woodard, Luke Kirby

 

THEMA SUPER-HÉROS I DOUBLES I SAGA GLASS M. NIGHT SHYAMALAN

Pas besoin d’être les studios Marvel ou DC pour oser mêler les super-héros et super-vilains de plusieurs films différents et les combiner dans d’autres longs-métrages. Avec l’épilogue de Split, M. Night Shyamalan prouvait qu’il pouvait lui aussi – à son échelle – se livrer à un tel exercice. Contre toute attente, le thriller surnaturel mettant en vedette un surprenant James McAvoy aux personnalités multiples rejoignait ainsi à la dernière minute l’univers d’Incassable. Cette promesse audacieuse d’un « Shyamalan Cinematic Universe » se concrétise avec Glass, point de convergence des deux films précédents. Incassable et Split ayant été produits par deux studios différents, il fallut trouver un terrain d’entente afin que les rivaux Disney et Universal se lancent pour la première fois dans une coproduction cinématographique. Une fois les problèmes juridiques et administratifs réglés, les héros et antagonistes de ces deux films que seize ans séparent peuvent se retrouver au sein d’une suite/crossover/spin-off très attendue. Même les rôles secondaires s’invitent pour jouer un rôle clé, notamment le fils de David Dunn (toujours incarné par un Spencer Treat Clark désormais adulte), l’ex-captive de Kevin Crumb (Anya Taylor-Joy) et la mère d’Elijah Price (Charlayne Woodard). Tout ce beau monde se retrouve autour d’un hôpital psychiatrique où Dunn et Crumb ont été enfermés aux côtés de Price, sous la supervision du docteur Ellie Staple (Sarah Paulson), une psychiatre fascinée par leur cas.

Entre deux ridicules micro-productions d’action ou de science-fiction directement destinées au marché vidéo, Bruce Willis prouve qu’il est toujours l’immense acteur qu’il n’a jamais cessé d’être, malgré une carrière jonchée de choix bizarres. Son visage assagi et maussade occupe l’écran avec le même magnétisme qu’autrefois, Shyamalan cultivant comme toujours l’économie de dialogues chez ce personnage taciturne. James McAvoy, de son côté, continue son impressionnante multi-performance d’homme aux innombrables personnalités, capable de passer en un clin d’œil d’un enfant de neuf ans à une femme distinguée ou à un monstre vorace. Quant à Samuel L. Jackson, il attend son heure, incarnant toujours cette force tranquille et calculatrice camouflée dans un corps friable et désarticulé. En s’appuyant sur ce trio en tête d’affiche, Glass prend tout le temps nécessaire pour développer son propos sans jamais chercher à se soumettre au diktat des séquences d’action imposées tous les quarts d’heure pour relancer l’intérêt du spectateur. Une fois de plus, nous sommes bien loin des codes traditionnels des films de super-héros.

Névrosés ou surhommes ?

Bizarrement, la première partie du film semble avoir pour but principal de démonter méthodiquement toutes les interprétations surnaturelles du comportement des trois personnes internées pour les ramener à une réalité médicale, via les raisonnements sans faille du docteur Staple. En un sens, le mécanisme est donc exactement l’inverse de celui d’Incassable, où le scénario – à travers la voix d’Elijah Price – collectait les indices prouvant que David Dunn était un super-héros aux capacités dignes d’un personnage de comic book. Le trouble nous saisit donc, car en réalité les deux explications semblent fonctionner. N’y aurait-il finalement rien de fantastique là-dedans, simplement un enchaînement de faits étranges mais tangibles et beaucoup d’autosuggestion ? « Il est possible qu’il y ait une explication concrète » dit Staple à Kevin Crumb pour expliquer sa capacité à grimper au plafond, à résister aux balles et à tordre les barreaux de prison quand il est « La Bête ». Cet axe narratif est passionnant. Mais le réalisateur/scénariste retombe en seconde partie de métrage dans quelques-uns de ses travers habituels. Le défaut majeur du film est en effet sa tendance à vouloir s’auto-analyser en permanence, dans une sorte de démarche méta inscrivant chaque péripétie dans les codes des histoires de comic books. Au lieu de rendre le spectateur complice, cette volonté de tout commenter crée une distanciation. Les personnages ne sont plus des êtres crédibles de chair et de sang mais des pions sur l’échiquier scénaristique du film. Et de fait, le fin mot de l’histoire, asséné à coup d’explications à rallonge, est décevant. Le soufflet retombe donc, malgré un premier acte fascinant.

 

© Gilles Penso


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IDIOCRACY (2006)

Suite à une expérience sur l’hibernation ayant mal tourné, deux cobayes se retrouvent dans un futur où l’humanité est devenue irrémédiablement stupide…

IDIOCRACY

 

2006 – USA

 

Réalisé par Mike Judge

 

Avec Luke Wilson, Maya Rudolph, Michael McCafferty, Dax Shepard, Justin Long, Terry Crews, Anthony Campos, David Herman, Sara Rue, Andrew Wilson

 

THEMA FUTUR

Connu surtout pour avoir créé les séries animées Beavis & Butt-Head et King of the Hill et pour avoir réalisé la comédie 35 heures c’est déjà trop (culte aux États-Unis), Mike Judge raconte que l’idée d’Idiocracy lui est venue un jour de 2001, alors qu’il faisait la queue d’une attraction avec ses filles à Disneyland. Devant lui, deux mères de familles avec poussettes se disputent, l’altercation prenant rapidement la tournure d’un spectaculaire déluge d’insultes. Une pensée fugitive le frappe alors : que se passerait-il si le monde n’était plus habité que par des individus de ce type ? Le succès de 35 heures c’est déjà trop ayant séduit la Fox, le studio invite Judge à développer un nouveau projet de film. Il ressort donc naturellement cette idée d’une Terre futuriste où la bêtise se serait répandue partout. Etan Cohen (partenaire d’écriture de Judge sur Beavis et Butt-Head, à ne pas confondre avec le frère de Joel Coen) vient apporter son grain de sel à un scénario qui met du temps à se construire et qui peine surtout à convaincre les cadres de la Fox. Peu confiants dans cette histoire de science-fiction tournant ouvertement en dérision l’Amérique et ses institutions, ils tardent à se mouiller. Le film reste donc un moment en développement, jusqu’à ce que l’acteur Luke Wilson, séduit, accepte d’en tenir le premier rôle. Idiocracy finit par entrer en production avec un budget modeste de 2,4 millions de dollars mais ne sera jamais pleinement assumé par le studio, très embarrassé par ce concept irrévérencieux.

Sur un mode documentaire, une voix off didactique nous apprend que l’humanité a progressivement suivi une régression intellectuelle inexorable, suivant un processus simple : ce ne sont pas les plus intelligents ou les plus doués qui survivent mais ceux qui se reproduisent le plus. Alors que ce constat laisse imaginer le pire pour l’avenir de la Terre, l’armée met au point une expérience d’hibernation top-secrète et sollicite deux volontaires : le soldat tire-au-flanc Joe Bauers (Luke Wilson) et la prostituée endettée Rita (Maya Rudolph). Ils sont censés être ranimés un an plus tard. Mais leurs caissons sont oubliés et nos deux cobayes ne se réveillent qu’en 2505, au milieu d’une gigantesque avalanche de détritus. Les voilà projetés dans un monde où règne la stupidité, où personne ne sait gérer les ordures, les récoltes, la justice, la santé, et où ces deux êtres pourtant médiocres s’avèrent être désormais les personnes les plus intelligentes de la planète…

Nos amis les bêtes

Dans le monde décrit par Idiocracy, tout le monde s’abrutit devant des programmes télévisés confondant de stupidité – en gros des films pornographiques et des émissions à la Jackass -, le film le plus oscarisé du monde est un plan fixe de deux heures sur une paire de fesses, les grandes marques comme Starbucks proposent des services sexuels à leurs clients, les médecins et les avocats sont des adolescents attardés à la bouche pendante et le président des États-Unis est un idiot congénital qui adore jouer de la gâchette. Le pastiche est délectable, mais on l’aurait aimé plus féroce, mieux ciblé, moins potache. En l’état, Idiocracy provoque de francs éclats de rire mais le trait est trop forcé pour que l’effet miroir déformant fonctionne vraiment. Avec un dosage parodique un peu plus subtil, nous aurions presque pu croire à cette dystopie où la bêtise est reine. Pour autant, Idiocracy aurait mérité une distribution digne de ce nom. Car la Fox se sera désolidarisée jusqu’au bout du film, lui octroyant du bout des doigts des projections tests aux résultats catastrophiques, le laissant traîner sur une étagère pendant plus d’un an, l’exploitant finalement dans un nombre extrêmement limité de salles de cinéma avant sa sortie en DVD. C’est à partir de là qu’Idiocracy se mua en objet de culte et remit au goût du jour le mot qui lui sert de titre – et dont beaucoup firent usage lors du mandat présidentiel de Donald Trump.

 

© Gilles Penso


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GIALLO (2009)

Dario Argento revient à ses premières amours avec un récit à rebondissements où s’entremêlent les codes du film policier et du cinéma d’horreur…

GIALLO

 

2009 – ITALIE / USA

 

Réalisé par Dario Argento

 

Avec Adrien Brody, Emmanuelle Seigner, Elsa Pataky, Robert Miano, Valentina Izumi, Sato Oi, Luis Molteni, Taiyo Yamanouchi

 

THEMA TUEURS I SAGA DARIO ARGENTO

Dario Argento a toujours aimé les fausses pistes et les faux semblants. La plupart des scénarios de ses films s’appuient d’ailleurs sur les apparences mensongères. Parfois, ce sont les titres eux-mêmes qui sont trompeurs. On se souvient qu’à l’époque de Ténèbres, il prenait tout le monde par surprise, laissant croire que son huitième long-métrage était l’ultime volet de la trilogie des « Trois Mères » consacré cette fois-ci à « Mater Tenebrarum », alors qu’il s’agissait en réalité d’un slasher opératique sans rapport avec les deux films précédents. Giallo procède un peu de la même manière. Contrairement à ce qu’annonce son titre, les codes et l’esthétique habituellement associés à ce sous-genre italien aux frontières du film d’horreur et du film policier ne sont pas respectés. Le visage du tueur nous est d’ailleurs révélé à mi-parcours. Et c’est justement la peau de cet assassin, jaunâtre, qui justifie le titre (puisque « giallo » signifie jaune). Une fois n’est pas coutume, le film n’est pas écrit par Argento lui-même mais par deux auteurs qui le rédigent sur mesure pour lui, Jim Agnew (Game of Death, Dangereuse attraction) et Sean Keller (Mammouth, Kraken, L’Attaque du griffon). Le cinéaste y ajoute ensuite son grain de sel pour mieux se l’approprier. Initialement, les deux protagonistes devaient être interprétés par Asia Argento et Ray Liotta. Mais la fille de Dario doit céder sa place à cause de sa grossesse. Elle sera remplacée par Emmanuelle Seigner. Quant à Liotta, il quitte finalement le film au profit d’Adrien Brody.

Un tueur mystérieux qui se fait passer pour un chauffeur de taxi choisit avec attention des passagères qu’il repère dans les rues de Rome. Ce sont obligatoirement de jolies jeunes femmes, de préférence sans attache. Une fois qu’il les embarque dans sa voiture, c’est pour un voyage sans retour. Kidnappées et séquestrées dans un repaire sinistre et isolé, elles sont mutilées, photographiées puis assassinées. Sa nouvelle victime est Céline (Elsa Pataky), mannequin français de passage en Italie. Lorsqu’elle disparaît sans laisser de trace, sa sœur Linda (Emmanuelle Seigner) prévient immédiatement la police et rencontre l’inspecteur Avolfi (Adrien Brody). Cet homme solitaire, visiblement spécialisé dans les tueurs en série, va s’efforcer de retrouver Céline avant qu’il ne soit trop tard…

Taxi Driver

L’idée que n’importe qui puisse être victime d’un chauffeur de taxi psychopathe est intéressante et aurait pu servir de support à un récit d’épouvante efficace. Mais ce ressort dramatique n’est finalement qu’ébauché, l’intrigue se scindant ensuite en deux parties distinctes : l’enquête policière et les méfaits du psychopathe. Maquillé par l’équipe de Sergio Stivaletti, le tueur frappé de jaunisse sait susciter le malaise par son comportement déviant. Une tétine à la bouche, il regarde amoureusement les photos des filles qu’il a défigurées et se masturbe devant ce spectacle en gémissant. Argento n’oublie pas de réserver aux spectateurs quelques moments fugaces d’ultra-violence. Car les victimes passent généralement un mauvais quart d’heure et finissent en sale état. Comme souvent chez le cinéaste, ce sont des traumatismes d’enfance qui sous-tendent le comportement des protagonistes. À vrai dire, la plus grosse faiblesse de Giallo repose sur son traitement de l’enquête. Le personnage de cet inspecteur de police obsédé par le tueur au point de vivre jour et nuit dans son bureau à l’écart des autres n’a pas une once de crédibilité, pas plus que sa manière de suivre une piste, de réagir face aux cadavres ou d’appréhender les indices et les pièces à conviction. Le fait qu’il se laisse accompagner pas à pas par la sœur d’une des victimes pendant qu’il mène l’enquête est tout autant absurde et nuit gravement au film, qui se suit d’un œil distrait et sans beaucoup de passion. Coincé entre un Mother of Tears et un Dracula n’ayant pas convaincu grand-monde, Giallo est donc une œuvrette anecdotique qui fit plus parler d’elle à cause des conflits entre Adrien Brody et la production – laquelle tarda beaucoup à lui verser le salaire promis – que pour ses qualités somme toute assez limitées.

 

© Gilles Penso

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INCASSABLE (2000)

M. Night Shyamalan réinvente sous un angle hyperréaliste la mythologie des super-héros de bande-dessinée…

UNBREAKABLE

 

2000 – USA

 

Réalisé par M. Night Shyamalan

 

Avec Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Robin Wright, Spencer Treat Clark, Charlayne Woodard, Eamonn Walker, Leslie Stefanson

 

THEMA SUPER-HÉROS I SAGA GLASS M. NIGHT SHYAMALAN

Le succès de Sixième sens dépassait toutes les espérances. Galvanisé par cet accueil triomphal, M. Night Shyamalan en profite pour mettre sur pied un projet qui lui tient particulièrement à cœur et qui lui permet de poser un regard très personnel sur le mythe des super-héros. Pour l’accompagner dans cette nouvelle aventure, il retrouve Bruce Willis à qui il adjoint Samuel L. Jackson. Les deux stars s’étaient croisées sur le tournage de Pulp Fiction et jouaient les co-équipiers conflictuels d’Une Journée en enfer. Cette fois-ci, ils incarnent deux hommes que tout oppose. Le premier est David Dunn, unique survivant d’une effroyable catastrophe ferroviaire. Le second est Elijah Price, propriétaire d’une galerie d’art consacrée aux comic books. David s’interroge sur les raisons pour lesquelles il a échappé à la mort et réalise qu’aussi loin que remontent ses souvenirs, il n’a jamais été malade ni blessé. Elijah, lui, souffre depuis sa naissance de la « maladie des os de verre » qui le rend particulièrement fragile. Nous avons donc d’un côté un individu dont la force et l’endurance dépassent allègrement la norme, de l’autre un être à la constitution friable et maladive. Ils n’ont apparemment rien en commun. Pourtant, le destin semble vouloir les mettre sur le même chemin…

Shyamalan installe d’emblée un malaise insidieux avec un premier plan-séquence situé dans les années 60, chez une femme qui vient d’accoucher un bébé aux bras et aux jambes cassées. Le caractère insolite de la situation, captée par un va et vient incessant de la caméra entre la mère, le médecin, les voisins et les reflets dans un miroir, crée un climat oppressant. Le plan-séquence suivant, situé quatre décennies plus tard, fait monter la tension d’un cran. Vus de derrière une rangée de sièges à l’intérieur d’un train en marche, David Dunn et une passagère discutent, captés par une caméra qui les filme à tour de rôle en s’évertuant à ne pas les cadrer ensemble. Le point de vue est inconfortable pour le spectateur. L’accident est imminent, presque palpable, mais nous ne le voyons pas. Tout se joue hors champ, entre les lignes. Telle semble être la ligne de conduite du réalisateur qui refuse d’aborder son sujet trop frontalement. « La vie n’entre pas dans les petites cases qu’on lui dessine » dira à ce propos Elijah. Tout au long d’Incassable, Shyamalan continue donc de favoriser les longs plans, jouant sur le temps qui s’étire et sur la durée. La première note de musique ne s’entend d’ailleurs qu’après plus d’un quart d’heure de film.

Monsieur indestructible

Ces parti pris radicaux sont très intéressants, même s’ils tendent à rendre le film un peu « neurasthénique ». Dans Incassable, tout le monde semble triste, morose, abattu. Ce n’est que sur la pointe des pieds que les deux antagonistes finissent par s’extraire du quotidien pour se muer progressivement en icones. Dans son grand imperméable vert estampillé « Security » qui recouvre sa tête et masque partiellement ses traits, David – filmé souvent en contre-jour – finit par prendre les allures d’un justicier de l’ombre. Elijah lui-même, avec sa coupe de cheveux étrange, ses gants, son grand manteau aux touches violettes et son fauteuil roulant, ressemble de plus en plus à un personnage de bande-dessinée. Le jeu sur les couleurs se poursuit dans cette scène étonnante où notre héros est frappé par des visions en effleurant certains piétons dans un lieu public. Des touches de couleur émergent de la grisaille lorsque David pressent de la culpabilité et des actes malfaisants. En demi-teinte, Incassable s’achève sur une chute un peu décevante parce que trop artificielle, trop écrite. Plus que la voix des personnages, il nous semble entendre les mots du scénariste content de son petit effet dans les dialogues de cet épilogue. « J’adore le fait que les personnages, à un moment crucial du film, fassent une découverte incroyable », nous explique Shyamalan. « Je ne raisonne pas en termes de “twist ending“, de coup de théâtre final. Ce genre de découverte survient au moment où il me semble intéressant de faire rebondir l’intrigue d’une manière inattendue. C’est très gratifiant pour le public et pour le scénariste. » (1) De tous les longs-métrages qu’il a réalisés, Incassable est le favori de son auteur. Il préfigure d’ailleurs la colossale vague de films de super-héros qui s’apprête alors à déferler sur les écrans.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2015

 

© Gilles Penso


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LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE (1951)

Le producteur Howard Hawks et le réalisateur Christian Nyby racontent le surgissement d’une entité extra-terrestre dans une base du Pôle Nord…

THE THING FROM ANOTHER WORLD

 

1951 – USA

 

Réalisé par Christian Nyby (et Howard Hawks non crédité)

 

Avec Kenneth Tobey, Margaret Sheridan, Robert Cornthwaite, Douglas Spencer, James R. Young, Dewey Martin, James Arness

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES I VÉGÉTAUX

Entre la comédie guerrière Allez coucher ailleurs ! et le western La Captive aux yeux clairs, Howard Hawks s’adonne à la science-fiction en produisant La Chose d’un autre monde, adaptation de la nouvelle « Who Goes There ? » que John W. Campbell Jr. publia en 1938 sous le pseudonyme de Don A. Stuart. Hawks confie la mise en scène à son monteur Christian Nyby, qui fait là ses débuts derrière la caméra. Quoique la répartition des rôles ait toujours laissé planer un certain doute, beaucoup affirmant que le véritable réalisateur du film était Hawks. Cette ambiguïté – qui n’est pas sans rappeler le flou lié au duo Tobe Hooper / Steven Spielberg sur Poltergeist – n’a jamais été définitivement dissipée. Il est donc généralement admis que La Chose d’un autre monde est le fruit d’une coréalisation, Nyby étant le seul officiellement crédité à ce poste. Le scénario de Charles Lederer (Les Hommes préfèrent les blondes, L’Inconnu de Las Vegas) s’amorce en reprenant assez fidèlement les premières péripéties de la nouvelle. Nous sommes au Pôle Nord, où s’écrase un engin inconnu. Le lendemain du crash, une équipe de savants et de militaires se réunit sur le site et découvre un cercle parfait enfoui sous la glace. S’agit-il d’une soucoupe volante ? « Dans quelques minutes, nous aurons les clés de l’univers », s’emballe aussitôt le docteur Carrington (Robert Cornthwaite), chef de l’expédition scientifique, avant d’affirmer : « Des millions d’années d’histoire nous attendent. »

Mais en faisant sauter la glace, les militaires menés par le capitaine Hendry (Kenneth Tobey) détruisent l’engin. Reste la forme de ce qui ressemble à un homme, coincée dans un bloc ce givre, qu’ils ramènent dans leur station. Faut-il le décongeler ou non ? Sur ce point, les avis de Hendry et Carrington diffèrent. On attend donc patiemment les ordres, tandis que le scénario s’attarde sur la tension qui monte progressivement entre le chef des soldats et le savant exalté. C’est le moment que choisit la créature pour échapper à son bloc de glace et prendre la poudre d’escampette, prélude à un siège qui laissera plusieurs victimes parmi les chiens de traîneaux et les membres de l’expédition.

La carotte venue de l’espace

Pour déterminer la nature de cet extra-terrestre, les théories des scientifiques dépassent l’entendement, puisqu’il s’agirait d’une sorte de plante carnivore intelligente capable de se nourrir de sang, une « super carotte » venue de l’espace. En ce sens, le film reste fidèle au texte. Mais en seconde partie de métrage, le scénario s’éloigne de la nouvelle, en grande partie pour des raisons de moyens techniques. Au lieu de la créature métamorphe capable de changer d’apparence et d’imiter les traits des humains, nous avons droit à une sorte de monstre de Frankenstein incarné par James Arness sous un maquillage de Lee Greenway. De nombreux dessins conceptuels, une vingtaine de sculptures et des mois de recherches auront été nécessaires pour aboutir à un design susceptible de satisfaire Howard Hawks. Très exploité dans le matériel publicitaire de l’époque, ce maquillage demeure peu visible dans le film, Nyby estimant que sa discrétion rend le personnage plus mystérieux. La Chose d’un autre monde occulte de fait la paranoïa inhérente au texte initial, où chacun se demandait si son voisin n’était pas devenu la bête. Autres travers du film : un trop grand nombre de protagonistes auxquels il est difficile de s’attacher (une bonne vingtaine) et une surcharge de dialogues. Certes, la manière dont les échanges de répliques fusent à toute vitesse, s’interrompent, s’enchaînent et rebondissent l’une vers l’autre témoigne d’une méticulosité étonnante. Nous avons presque affaire à une chorégraphie de mots. Mais ce trop-plein de dialogues empêche la tension de s’installer pleinement. Il aurait pourtant été judicieux de laisser l’indicible s’immiscer dans cette base militaire, conformément à l’esprit de la nouvelle qui se laissait elle-même influencer manifestement par H.P. Lovecraft. Porté par une bande originale anxiogène de Dimitri Tiomkin (La Vie est belle, L’Inconnu du Nord Express), La Chose d’un autre monde conserve malgré tout un statut de classique de la SF, peut-être justement parce qu’il tourne le dos aux canons habituels du genre pour aborder l’invasion extra-terrestre sous un angle très pragmatique. Quant à la tirade finale prononcée par le journaliste Ned Scott (Douglas Spencer), elle raisonne aujourd’hui encore comme un avertissement entré à jamais dans la légende : « Watch the skies ! », autrement dit « Surveillez le ciel ! »

 

© Gilles Penso


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DOCTEUR FOLAMOUR (1964)

En pleine guerre froide, Stanley Kubrick imagine le déclenchement loufoque et terrifiant d’une troisième guerre mondiale…

DOCTOR STRANGELOVE OR HOW I LEARNED TO STOP WORRYING AND LOVE THE BOMB

 

1964 – GB / USA

 

Réalisé par Stanley Kubrick

 

Avec Peter Sellers, George C. Scott, Sterling Hayden, Keenan Wynn, Slim Pickens, Peter Bull, Tracy Reed, James Earl Jones, Jack Creley

 

THEMA POLITIQUE-FICTION

L’humour n’est pas le premier trait de caractère qui vient à l’esprit quand on évoque Stanley Kubrick. Des Sentiers de la gloire à Orange mécanique, le réalisateur de 2001 a pourtant prouvé qu’il savait dérider ses spectateurs, même si chez lui le rire est souvent désespéré, comme s’il s’agissait d’un pare-feu pour pouvoir prendre du recul sur les travers de ses héros. Deux ans après la crise des missiles de Cuba qui, dans l’opinion publique, était à deux doigts de faire basculer la planète dans un troisième conflit mondial, Kubrick ose se saisir des terreurs de ses contemporains pour en tirer une farce gorgée d’humour noir. Nous sommes alors encore en pleine guerre froide et les tensions entre les blocs Est et Ouest restent très fortes. Le futur metteur en scène de Full Metal Jacket en profite pour moquer la paranoïa généralisée, le militarisme fanatique, l’anticommunisme primaire et l’ignorance qui mènent à la haine puis à la destruction, en adaptant le roman « 120 minutes pour sauver le monde » de Peter George. Si le livre dont il s’inspire abordait la crainte de l’holocauste nucléaire avec sérieux et premier degré, sa transcription sur grand écran prend la tournure d’un pastiche muant l’échiquier géopolitique en cour de récréation pour des adultes qui veulent faire la guerre comme des enfants joueraient aux cowboys et aux Indiens.

Le contexte dans lequel se situe Docteur Folamour est hyperréaliste puisqu’il reflète assez fidèlement les mentalités de l’époque. Nous y apprenons que depuis plus d’un an, l’Europe Occidentale est persuadée que l’Union Soviétique cache une arme nucléaire extrêmement destructrice dans les îles arctiques de Zokhov, noyées dans la brume. Jack Ripper (littéralement « Jack l’éventreur »), un général américain fanatique, prend alors la décision de déclencher une attaque nucléaire sur l’URSS à l’aide de quarante-deux bombardiers B-52 équipés de bombes atomiques créées par le très inquiétant docteur Folamour. Lorsque le Président des États-Unis découvre la situation, il convoque une cellule de crise pour tenter de sauver la situation et de rappeler tous les avions. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Les trois visages de Peter Sellers

Pour servir son propos satirique n’épargnant personne, Kubrick réunit un casting masculin de premier ordre, comme si la guerre – et la bêtise qui la sous-tend – était avant tout une affaire d’homme. Futur général Patton pour Franklin J. Schaffner, George C. Scott prête son visage anguleux au général « Buck » Turgidson, le chef d’état-major du Pentagone. Dans le rôle de l’hystérique et paranoïaque Ripper, Sterling Hayden fait des étincelles, huit ans après L’Ultime razzia où il était déjà dirigé par Kubrick. Mais Docteur Folamour est surtout un formidable terrain de jeu pour Peter Sellers qui crève l’écran en incarnant trois personnages bien distincts reflétant chacun une facette différente de son talent multiple : un capitaine britannique moustachu qui n’est pas sans rappeler l’inspecteur Clouseau de La Panthère rose, le président des États-Unis passablement dépassé par les événements et le personnage qui donne son nom au titre, un ancien savant nazi aux théories extrêmement peu rassurantes. Le suspense inhérent à la situation va crescendo jusqu’à un climax délirant qui suscite autant le rire que l’effroi. Mené de main de maître par un réalisateur qui allait révolutionner à tout jamais le cinéma de science-fiction quatre ans plus tard, ce difficile exercice de funambulisme entre la comédie et le drame est une perle rare, une œuvre d’utilité publique à ranger aux côtés de Point limite et du Dernier rivage.

 

© Gilles Penso


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STIGMATA (1999)

Patricia Arquette incarne une jeune femme sans histoires soudain frappée par des stigmates qui altèrent son corps et sa personnalité…

STIGMATA

 

1999 – USA

 

Réalisé par Rupert Wainwright

 

Avec Patricia Arquette, Gabriel Byrne, Jonathan Pryce, Nia Long, Thomas Kopache, Rade Serbedzija, Enrico Colantoni

 

THEMA DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Stigmata est un bien curieux film qui semble marcher sur les traces de L’Exorciste tout en défendant un discours diamétralement opposé. Le résultat est empreint de maladresses, et c’est d’autant plus dommage que le potentiel d’une œuvre fantastique totalement subversive était bel et bien là. Gabriel Byrne incarne le père Andrew Kiernan, œuvrant pour une division spéciale du Vatican chargée d’enquêter sur différents « miracles » à travers le monde et d’en démonter la plupart du temps la supercherie. Il travaille pour le compte du Cardinal Daniel Houseman, interprété par Jonathan Pryce, et l’on ne peut s’empêcher d’apprécier le trait d’humour – volontaire ? – lié à ce casting, dans la mesure où Byrne et Pryce jouèrent chacun le rôle du diable, respectivement dans La Fin des temps et La Foire des ténèbres. Un jour, Kiernan est envoyé aux États-Unis pour enquêter sur Frankie Page (Patricia Arquette), une coiffeuse sans histoire qui semble présenter des stigmates, autrement dit des reproductions des blessures qui furent infligées au Christ le jour de son calvaire.

Un jour, dans sa baignoire, la jeune femme se retrouve les poignets perforés. Plus tard dans le métro, elle est fouettée par une force invisible. Une nuit, en discothèque, elle voit son front s’ensanglanter comme s’il était percé de centaines d’épines. Le plus curieux, c’est que Frankie est athée. Or les stigmates n’apparaissent généralement que sur des personnes extrêmement croyantes. Lorsque Frankie se met à parler araméen et à couvrir les murs de son appartement d’inscriptions occultes, Kiernan en perd son latin, et les convictions de cet ancien chimiste devenu prêtre s’ébranlent peu à peu. C’est là que l’influence de L’Exorciste commence à se faire sérieusement sentir. Car en pleine crise, Frankie, les yeux révulsés et le visage marqué, agresse Kiernan avec une force surhumaine, parle avec une voix de démon, s’automutile avec un couteau, s’élève dans les airs tandis que le mobilier bouge en tous sens, pleure du sang…

Une possession inversée ?

Une ultime séance d’exorcisme semble parachever ce qui semble n’être qu’un plagiat à peine déguisé du film de William Friedkin. Mais là où L’Exorciste érigeait l’église et la foi catholique en seuls échappatoires aux forces du mal s’en prenant aux âmes innocentes, Stigmata prône un anticléricalisme plutôt rafraîchissant. En effet, Frankie n’est pas une possédée du diable mais une messagère ramenant malgré elle à la surface un document que le Vatican souhaiterait voir enterré à jamais : un évangile découvert en 1945 que Jésus aurait écrit lui-même, et qui pourrait bien faire vaciller l’autorité de l’église toute puissante. Hélas, toutes ces bonnes volontés sont altérées par une mise en scène extrêmement tape à l’œil, sacrifiant systématiquement le fond à la forme, à grand renfort de montage épileptique, de surdécoupage à outrance, d’une bande son saturée et souvent hors sujet, d’effets pyrotechniques excessifs… On sent bien là la patte d’un spécialiste du clip musical s’efforçant d’adapter son savoir-faire à un long-métrage de fiction. Ce manque de subtilité général nuit sérieusement à la crédibilité du récit, malgré l’indiscutable charisme de Gabriel Byrne. Rupert Wainwright se commettra quelques années plus tard dans le remake de Fog.

 

© Gilles Penso

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LE VAISSEAU DE L’ANGOISSE (2002)

Une équipe de chasseurs d’épaves découvre la carcasse d’un paquebot de luxe porté disparu depuis quarante ans…

GHOST SHIP

 

2002 – USA / AUSTRALIE

 

Réalisé par Steve Beck

 

Avec Julianna Margulies, Gabriel Byrne, Ron Eldard, Desmond Harrington, Isaiah Washington, Karl Urban, Emily Browning, Alex Dimitriades, Francesca Rettondini

 

THEMA FANTÔMES

Jusqu’à présent, les films d’horreur produits par Dark Castle Entertainment étaient des remakes de séries B réalisées par William Castle dans les années 50-60 (La Maison de l’horreur, 13 fantômes). Le Vaisseau de l’angoisse fait donc un peu figure d’exception, dans la mesure où pour une fois le scénario est original. Pour autant, il fallait tout de même quelques éléments familiers dans le but de rassurer les investisseurs. Le film est donc vendu comme un croisement entre Titanic et Shining. La première idée est d’en faire un film d’épouvante psychologique s’appuyant bien plus sur le tourment de ses personnages – dévorés de l’intérieur par la cupidité – que sur les scènes choc et les effets gore. Mais Joel Silver, co-fondateur avec Robert Zemeckis de Dark Castle Entertainment et co-producteur du film, n’est pas très satisfait par cette approche. Il fait donc entièrement remanier le scénario afin d’obtenir quelque chose de plus spectaculaire. C’est en arrivant sur le plateau de tournage en Australie que les comédiens découvrent la nouvelle mouture du script. Autant dire qu’ils tombent de haut, notamment Juliana Margulies, regrettant aussitôt amèrement d’avoir accepté de jouer dans le film. À la mise en scène, on trouve Steve Beck, qui avait fait ses premières armes de réalisateur sur 13 fantômes après avoir été directeur artistique des effets visuels d’Indiana Jones et la dernière croisade, Abyss et À la poursuite d’octobre rouge, excusez du peu !

Tout commence de manière très idyllique, sur une musique rétro qui laisse presque imaginer que le film date du début des années 60. Même le grain de l’image et le vieux logo Warner entretiennent l’illusion. À bord d’un paquebot qu’on croirait échappé de La Croisière s’amuse se déroule un grand bal mondain. Une chanteuse en robe de soirée écarlate susurre la valse sentimentale « Senza fine », les couples dansent en tenue de gala, le champagne coule à flots, bref le tableau est idyllique. Soudain, un câble en acier se détache sans crier gare et traverse la salle de bal à toute vitesse, happant tous les danseurs de plein fouet. Les têtes tombent, les troncs se détachent, les bras quittent les corps. Bientôt, un abominable puzzle humain jonche la piste de danse. Seule une fillette échappe par miracle au massacre. La qualité des effets spéciaux et l’efficacité de la mise en scène font de ce gag macabre un véritable morceau d’anthologie, souvent cité comme l’un des meilleurs prologues de l’histoire du cinéma d’horreur. Puis l’intrigue se transporte de nos jours, à bord du remorqueur Arctic Warrior spécialisé dans le renflouement des épaves en haute mer. Après une mission épuisante, le petit équipage envisage de prendre un peu de repos. Mais un pilote d’avion leur annonce avoir repéré l’épave flottante d’un gigantesque bateau abandonné dans la mer de Béring. Flairant une bonne affaire, les chasseurs d’épave se dirigent vers le navire et découvrent qu’il s’agit de l’Antonia Graza, un paquebot de luxe italien disparu le 21 mai 1962 avec son équipage et 600 passagers…

La croisière, ça use !

Comme on pouvait l’imaginer, l’épave du palace flottant se transforme bientôt en train fantôme, assumant sans rougir l’influence forte de Shining : les apparitions de la petite fille, le sang qui coule sur les murs, la grande salle de bal, le surgissement des figures du passé, le fantôme qui sert à boire à notre héros enivré, la jolie spectre impudique qui n’est en réalité qu’un cadavre décomposé… Le Vaisseau de l’angoisse tire malgré tout son épingle du jeu grâce à une mise en scène extrêmement soignée, ponctuée de séquences impressionnantes (le navire fantôme qui apparaît soudain au milieu de l’océan nocturne), et à son casting solide : le toujours charismatique Gabriel Byrne, Julianna Margulies (héroïne récurrente d’Urgences), Karl Urban (qui jouait la même année Eomer dans Le Seigneur des anneaux), Desmond Harrington (futur flic de la série Dexter), tous donnent de leur personne et parviennent à doter d’épaisseur des personnages que les péripéties elles-mêmes auraient pu cantonner au simple rôle de chair à pâté. Comme on pouvait le craindre, Le Vaisseau de l’angoisse ne retrouve jamais l’intensité de sa scène d’introduction, se contentant la plupart du temps d’accumuler les lieux communs du film classique de maison hantée. Mais Steve Beck multiplie les morceaux de bravoure et les idées visuelles audacieuses, jusqu’à un impressionnant flash-back révélateur en dernière partie de métrage, agrémenté des maquillages spéciaux conçus conjointement par les ateliers de KNB et JMB. Bizarrement, Beck arrêtera sa carrière de réalisateur après Le Vaisseau de l’angoisse et se retirera du business.

 

© Gilles Penso

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BILL ET TED SAUVENT L’UNIVERS (2020)

Keanu Reeves et Alex Winter rejouent les héros qu’ils incarnaient à la fin des années 80 dans cette épopée de SF absurde…

BILL AND TED FACE THE MUSIC

 

2020 – USA

 

Réalisé par Dean Parisot

 

Avec Keanu Reeves, Alex Winter, William Sadler, Brigette Lundy-Paine, Samara Weaving, Anthony Carrigan, Kid Ludi, Jillian Bell, Hal Landon Jr.

 

THEMA VOYAGES DANS LE TEMPS I FUTUR I ROBOTS I MORT I SAGA BILL & TED

Annoncée en 2010, cette suite très tardive de L’Excellente aventure de Bill et Ted et Les Folles aventures de Bill et Ted aura mis dix ans à se concrétiser. On peut légitimement s’interroger sur les motivations ayant poussé le réalisateur de La Cité des monstres et la star de Matrix à s’embarquer dans ce troisième épisode. Sans doute la nostalgie eut elle son rôle à jouer dans ce choix, Ted Logan et Bill Preston étant les rôles qui les firent connaître du grand public et lancèrent leurs carrières respectives. Succédant à Stephen Herek (Critters) et Peter Hewitt (Le Petit monde des Borrowers), le réalisateur Dean Parisot (Galaxy Quest, Braqueurs amateurs, Red 2) prend les rênes de ce projet casse-gueule toujours écrit par le fidèle duo de scénaristes Chris Matheson et Ed Solomon. L’histoire tente de renouer avec l’esprit gentiment nonsensique des deux premiers films, quitte à emprunter une grande partie de leurs idées narratives. Les voyages dans le temps sont donc de retour, plusieurs figures historiques font leur apparition, un robot est sollicité une fois de plus pour occire nos héros et nous avons même droit à un nouveau voyage dans l’au-delà où sévit une faucheuse blafarde toujours incarnée par William Sadler. Autant dire qu’on s’efforce ici de brosser le fan dans le sens du poil afin qu’il ne soit pas trop dépaysé.

Toujours mariés aux princesses qu’ils ont ramenées du moyen-âge dans le tout premier film, Theodore « Ted » Logan et William « Bill » S. Preston ont maintenant la cinquantaine et sont devenus pères de famille. Voilà vingt-cinq ans qu’ils essaient en vain d’écrire la fameuse chanson qui est censée unifier les peuples du monde, au grand dam de leurs épouses respectives un peu lasses de cette obsession. Comme le montrait en accéléré le générique de fin des Folles aventures de Bill et Ted, leur groupe a connu son heure de gloire puis est tombé dans l’oubli. Ils n’ont donc plus rien des rock stars légendaires dont le destin semblait tout tracé. C’est alors que surgit une messagère du futur : Kelly (Kristen Schaal), la fille de leur ancien mentor Rufus (dont l’interprète George Carlin est décédé en 2008, apparaissant ici furtivement de manière posthume sous forme d’un hologramme). Kelly les emmène dans le San Dimas de 2720 pour leur apprendre une nouvelle inquiétante. S’ils sont incapables de chanter la fameuse chanson d’ici 77 minutes, l’univers tout entier s’effondrera. Déjà, les époques sont chamboulées et les personnages historiques commencent à s’inverser dans le cours du temps. La situation est donc urgente. Mais Bill et Ted n’ont pas la moindre inspiration. Comment écrire une chanson aussi cruciale en si peu de temps ?

Anachronique

Au tout début, autant l’avouer, la gêne s’installe. Voir Alex Winter et Keanu Reeves, à 55 ans passés, tenter de rejouer les adolescents attardés et de retrouver les mimiques, les postures et les tics de langage qui les révélèrent à fin des années 80 a quelque chose de profondément embarrassant. Ils n’ont l’air d’y croire qu’à moitié, nous donnant presque l’impression de se demander s’ils ont bien fait d’accepter ce projet. D’autant que le look de Keanu Reeves dans le film – les cheveux longs, le menton glabre et la peau livide – lui donne des faux airs très troublants d’Alan Rickman en Severus Rogue dans Harry Potter ! En cherchant à retrouver à peu près l’apparence qu’il avait dans les premiers Bill & Ted, le héros de John Wick semble plus vieux et fatigué qu’il ne l’est en réalité. Quelques idées sympathiques affleurent dans le film, en particulier les visites successives de Bill et Ted à plusieurs versions d’eux-mêmes dans le futur (musiciens ratés et alcooliques, détenus tatoués et hyper bodybuildés, vieillards croulants), la collection de musiciens virtuoses que les propres filles des héros réunissent pour monter un groupe légendaire (Jimi Hendrix, Louis Armstrong, Mozart, une flûtiste médiévale, une percussionniste préhistorique) ou encore le robot tueur pris d’états d’âme. Mais l’on sent bien que le cœur n’y est plus, que le miracle déjà fragile des deux premiers films peine à opérer deux décennies plus tard. Bill et Ted sauvent l’univers est décidément un film anachronique qui sera peut-être réévalué au fil des temps mais qui, en l’état, provoque plus de soupirs que de rires.

 

© Gilles Penso

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