ALPHAVILLE, UNE ÉTRANGE AVENTURE DE LEMMY CAUTION (1965)

Un polar futuriste situé sur une planète déshumanisée et réalisé par Jean-Luc Godard…

ALPHAVILLE, UNE ÉTRANGE AVENTURE DE LEMMY CAUTION

 

1965 – FRANCE / ITALIE

 

Réalisé par Jean-Luc Godard

 

Avec Eddie Constantine, Anna Karina, Akim Tamiroff, Jean-Pierre Léaud, Howard Vernon, Jean-Louis Comolli

 

THEMA FUTUR

Lorsque le chef de file de la Nouvelle Vague s’attaque à la science-fiction, il ne faut pas s’attendre à un space opera flamboyant mais plutôt à une fable d’anticipation évasive gorgée de considérations intellectuelles absconses et d’allusions éparses à l’univers de la bande-dessinée des sixties. Même ceux qui s’extasient devant la beauté plastique du Mépris et se laissent porter par le rythme trépidant d’À bout de souffle n’accorderont probablement qu’un regard amusé à Alphaville, film de détectives vaguement futuriste tourné à la va vite, avec peu de moyens et sans la moindre direction artistique, dans des décors parisiens réels et contemporains. Sans compter que le film souffre d’une interprétation, d’une photographie, d’un montage et d’une bande son très approximatifs. Eddie Constantine prête son physique rugueux et son accent américain au détective du futur Lemmy Caution (personnage qu’il incarna une demi-douzaine de fois depuis le début des années 50), sans sembler extrêmement convaincu par les scènes qu’on lui demande de jouer.

Lemmy Caution quitte la Terre pour une mission secrète sur Alphaville. Les habitants humanoïdes de cette planète sont dominés par Alpha 60, un ordinateur omniscient, qui assène généreusement sa sagesse et sa logique binaires. « Le temps est une substance avec laquelle je suis fait », déclame-t-il en paraphrasant Luis Borges. « Le temps est une rivière qui me transporte. Mais je suis le temps. C’est un tigre qui me déchiquette, mais je suis le tigre. » L’individualisme est banni sur Alphaville. Les citoyens de cette dystopie classique sont donc heureux mais passifs. La Bible / dictionnaire est réécrite chaque jour, modifiant le sens de certains mots et en bannissant d’autres, à la manière du « 1984 » de George Orwell. La mission de Lemmy est de ramener ou d’éliminer le professeur Von Braun, le scientifique qui a inventé Alpha 60, avant qu’il ne puisse détruire l’univers. Le véritable nom de Von Braun est d’ailleurs Léonard Nosferatu, ce qui en dit long sur son potentiel néfaste ! Mais un problème inattendu entrave le bon fonctionnement de cette mission : Lemmy tombe amoureux de Natascha, la fille de Von Braun (« son sourire et ses petites dents pointues me rappellent les vieux films de vampires », dit-il).

Les yeux d’Anna Karina

Le véritable enchantement d’Alphaville réside d’ailleurs dans les yeux d’Anna Karina, que l’on contemple sans se lasser tout au long des gros plans que Godard lui dédie généreusement. Parmi les idées amusantes du scénario, riche en références et en clins d’œil, on retiendra la nouvelle définition d’HLM (Hôpital Longues Maladies), le « Figaro Pravda » pour lequel Caution fait croire qu’il est envoyé en se faisant passer pour un journaliste, la « Ford Galaxie » qui est son véhicule favori, Guy l’éclair et Dick Tracy dont il demande des nouvelles à l’un de ses amis, ou encore deux professeurs inséparables qui se nomment Heckle et Jeckle. Au détour de son intrigue farfelue, Alphaville semble vouloir prôner l’individualisme et ridiculiser le totalitarisme. Les intentions sont louables, mais le résultat est d’une désarmante maladresse.

 

© Gilles Penso

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FROM BEYOND, LES PORTES DE L’AU-DELÀ (1986)

L’équipe de Re-Animator se réunit pour une nouvelle adaptation délirante d’un récit de H.P. Lovecraft

FROM BEYOND

 

1986 – USA

 

Réalisé par Stuart Gordon

 

Avec Jeffrey Combs, Barbara Crampton, Ken Foree, Ted Sorel, Carolyn Purdy-Gordon, Bunny Summers, Bruce McGuire

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET MONDES PARALLÈLES I LOVECRAFT I SAGA CHARLES BAND

Le coup d’essai de Re-Animator était un coup de maître. Partis en si bon chemin, le producteur Brian Yuzna, le producteur exécutif Charles Band, le réalisateur Stuart Gordon, le scénariste Dennis Paoli, le compositeur Richard Band, le directeur de la photographie Mac Ahlberg et le duo d’acteurs Jeffrey Combs et Barbara Crampton se réunissent pour une autre adaptation d’un récit de H.P. Lovecraft. Il s’agit cette fois-ci de la nouvelle « De l’au-delà », parue en 1920 dans le même recueil que celui où fut publié « Herbert West, réanimateur ». Le texte initial étant très court (moins de dix pages), Paoli doit redoubler d’inventivité pour ajouter de nouvelles péripéties, de nouveaux personnages, et – comme à l’époque de Re-Animator – deux composantes résolument absentes des écrits de Lovecraft : l’érotisme et l’humour. Pour que le budget de From Beyond reste raisonnable, le film n’est pas tourné aux États-Unis mais en Italie, sur un plateau construit par le producteur Dino de Laurentiis dans la périphérie de Rome puis racheté par la compagnie Empire. Pour économiser davantage les coûts et profiter de plusieurs membres de la même équipe technique et artistique, From Beyond est tourné quasi-simultanément à Dolls, les poupées, toujours sous la direction de Stuart Gordon.

Attiré par des sons étranges provenant d’une vieille maison de Benevolent Street non loin de chez elle, une femme découvre le corps décapité du docteur Edward Pretorius (Ted Sorel). Son assistant Crawford Tillinghast (Jeffrey Combs) est accusé du meurtre. Il clame pourtant son innocence, affirmant que la machine avec laquelle ils pratiquaient des expériences, le Resonator, a ouvert les portes d’un monde parallèle et libéré des créatures voraces qui l’ont dévoré. Fascinée par son témoignage, le docteur Katherine Michaels (Barbara Crampton), jeune et brillante psychiatre, essaie de l’innocenter. Accompagnée par le policier Bubba Brownee (Ken Foree, héros du Zombie de George Romero), elle emmène donc Tillinghast dans la vieille demeure de Pretorius. Là, il remet en marche le Resonator à sa demande. Aussitôt, d’étranges créatures aux allures de méduses, d’anguilles et de lamproies surgissent et se mettent à flotter dans les airs. Plus inquiétant encore, le docteur Pretorius réapparaît sous une forme en perpétuelle mutation.

Grand-guignol

Ce qui frappe d’emblée, dans From Beyond, c’est la simplicité assumée de la mise en scène de Stuart Gordon. Ce minimalisme rappelle le passé du cinéaste dans le théâtre, retrouvant ici la « pureté » d’une relation directe entre un metteur en scène et ses comédiens. La limitation du nombre de décors, dictée principalement pour des raisons budgétaires, finit du même coup par devenir un atout. Cela dit, s’il fallait rapprocher From Beyond d’une forme théâtrale, ce serait sans conteste du Grand-Guignol. En ce sens, le travail effectué sur les effets spéciaux horrifiques s’avère particulièrement impressionnant, œuvre conjointe des ateliers dirigés par John Buechler, Mark Shostrom, John Naulin et Anthony Doublin. Chaque nouvelle apparition du machiavélique Pretorius constitue ainsi une surprise de taille, sa morphologie s’éloignant progressivement de celle d’un organisme humain pour muter vers d’indescriptibles abominations. Ces visions délirantes évoquent parfois celles de The Thing, se prolongeront dans Society et influenceront directement Horribilis. À ces métamorphoses surréalistes s’ajoutent toutes sortes de créatures hybrides et un certain nombre de séquences gore assez gratinées (un homme rongé jusqu’à l’os, une femme dont on dévore la moitié du visage, des têtes arrachées…). Cet équilibre étonnant entre l’économie des effets de style de Gordon et l’outrance des effets spéciaux dote From Beyond d’une singularité étonnante que renforce la bande originale de Richard Band. Au sommet de son art, le compositeur mélange les clavecins, les boîtes à musiques, les pianos, les violons, la basse, la batterie et les sons électroniques en une orgie sonore enivrante. Les nombreux amateurs du film sont bien sûr très attachés à la présence de la belle Barbara Crampton qui, après avoir été dénudée et agressée sexuellement par une tête décapitée dans Re-Animator, subit ici les outrages de l’homme dégoulinant qu’est devenu Pretorius avant de se laisser elle-même gagner par d’étranges pulsions et se livrer à un « relooking » fétichiste mémorable. Nous sommes certes loin de Lovecraft, mais cette séquence a définitivement mué la comédienne en l’une des « scream queens » les plus populaires des années 80.

 

© Gilles Penso

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CONEHEADS (1993)

Les extra-terrestres au crâne en pain de sucre échappés du Saturday Night Live débarquent sur les grands écrans…

CONEHEADS

 

1993 – USA

 

Réalisé par Steve Barron

 

Avec Dan Aykroyd, Jane Curtin, Michelle Burke, Michael McKean, Phil Hartman, Jason Alexander, Lisa Jane Persky

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES

A l’origine, les « Coneheads » font partie des nombreux intervenants comiques du « Saturday Night Live », un show télévisé faisant la part belle à la parodie et aux guest stars, devenu un véritable objet de culte pour les téléspectateurs américains depuis ses premières diffusions dans les années 70. D’innombrables stars du cinéma comique US y ont fait leurs débuts. Les interventions absurdes des « têtes de cônes » (!), sous forme d’extra-terrestres au crâne en pain de sucre se faisant passer pour des Français et capables d’engloutir à une allure hallucinante boissons et nourritures en quantités astronomiques, provoquaient des rires peut-être pas très subtils mais en tout cas francs. Hélas ! Leur transposition sur grand écran, confiée à Steve Barron, dont l’œuvre s’échelonne entre le sympathique (Electric Dreams) et le dérisoire (Les Tortues Ninja), n’offre qu’un intérêt très limité.

Certes, les performances techniques abondent : les maquillages impeccables des encéphales coniques ; les visions dantesques de la planète Remulak, à grand renfort de foules bigarrées, de décors grandioses, de costumes étranges, de maquettes et de peintures sur verre ; les flottes spatiales impressionnantes qui se déploient dans le ciel étoilé ; et surtout le combat final contre un monstre animé image par image par le très talentueux Phil Tippett… « C’était une demande spécifique de Dan Aykroyd qui voulait absolument se battre avec un monstre animé image par image, comme dans les films de Ray Harryhausen », nous raconte Tippett. « Les producteurs n’étaient pas vraiment d’accord, mais il a réussi à les convaincre. Le design de ce monstre, baptisé Garthok, mêle le centaure du Voyage fantastique de Sinbad avec une espèce de molosse gigantesque. Et je dois avouer que refaire de la bonne vieille animation à l’ancienne avait quelque chose de très rafraîchissant après mon expérience avec les images de synthèse de Jurassic Park » (1)

Anecdotique

Du point de vue technique, il n’y a donc rien à dire, et toutes ces visions spectaculaires sont inédites pour les habitués de la version télévisée. Mais cela n’enlève rien au fond du problème : Coneheads laisse indifférent parce qu’il ne raconte rien, si ce n’est la vie quotidienne d’un couple d’habitants de la planète Remulak venu sur Terre pour l’envahir puis devenu on ne sait trop pourquoi une famille d’Américains moyens. Le petit film de famille en super 8 qui décrit la naissance de la petite dernière (incarnée dans un premier temps par la propre fille de Dan Aykroyd), projeté avec en fond musical le « Kodachrome » de Paul Simon, est éloquent à cet égard : joli, enjoué, mais parfaitement anecdotique. De plus, même en tenant compte de son aspect comique, comment croire à cette histoire dans laquelle aucun des êtres humains ne s’étonne une seconde de voir des concitoyens munis d’un crâne aussi inhabituel ? Restent donc quelques moments indépendamment attrayants, comme les scènes d’effets spéciaux citées plus haut, le jeu allègre de Dan Aykroyd et Jane Curtin, qui créèrent les personnages pour la TV, ou les dialogues gentiment comiques, en particulier lorsque les E.T. parlent en français pour convaincre le responsable de l’immigration de leur origine hexagonale. Mais c’est bien maigre.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1998

 

© Gilles Penso


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L’ESCLAVE DE SATAN (1976)

Une jeune femme victime d’un accident est recueillie par un oncle et un cousin qui se livrent à d’étranges rituels…

SATAN’S SLAVE

 

1976 – GB

 

Réalisé par Norman J. Warren

 

Avec Michael Gough, Martin Potter, Barbara Kellermann, Gloria Walker, James Bree, Candace Glendenning

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Habitué jusqu’alors au cinéma érotique, Norman J. Warren amorce avec L’Esclave de Satan sa première incursion dans le film d’horreur. Le résultat, qui laisse quelque peu perplexe, s’efforce maladroitement, mais avec une manifeste envie de bien faire, de marier l’épouvante britannique classique, façon Hammer Films, avec le gore excessif alors très en vogue chez les cinéastes italiens, Lucio Fulci en tête. La séquence d’introduction donne le ton : dans un luxueux manoir, une jeune femme se refuse à un homme aux allures aristocratiques qui ne l’entend pas de cette oreille et se montre particulièrement entreprenant. La mijaurée échappe à son étreinte mais, sur le point de quitter la maison, elle est rattrapée par l’homme, furieux, qui la tue en lui coinçant violemment la tête dans la porte d’entrée ! Le scénario adopte ensuite le point de vue de la jolie Catherine Yorke (Candace Glendenning), invitée avec ses parents à séjourner chez un de ses oncles. A l’issue d’un long trajet en voiture, un accident improbable tue net les parents de Catherine, qui se retrouve aussitôt hébergée par son vieil oncle. Celui-ci, incarné par le charismatique Michael Gough, vit avec son jeune fils Stephen (Martin Potter), qui n’est autre que l’assassin de la première séquence du film.

Passé ce prologue un tant soit peu intrigant, L’Esclave de Satan se refuse à tout développement scénaristique digne de ce nom, révélant dès lors d’incroyables vertus soporifiques. Car il ne s’y passe plus grand chose, les personnages passant le plus clair de leur temps à déambuler dans une campagne anglaise et brumeuse au demeurant fort bien éclairée par le chef opérateur Les Young. Quant à la caractérisation des protagonistes, elle relève carrément du laxisme total. Traumatisée par la mort violente de ses parents et éloignée de son petit ami resté en ville, Catherine n’en tombe pas moins subitement amoureuse d’un cousin pourtant fort peu engageant, au mépris de toute logique.

Le culte du sang

Du coup, le film a beau ne durer que 85 minutes, il semble s’étirer sur trois ou quatre interminables heures. Visiblement conscient du manque de péripéties de son film, Warren le ponctue régulièrement de séquences hallucinatoires plutôt gratinées. Notamment cette sorcière mise à nue, marquée au fer rouge puis brûlée dans la forêt. Ou cette cérémonie sacrificielle mélangeant saphisme et satanisme, avec la suggestion d’une pénétration à l’aide d’un gros crucifix en bois, un égorgement bien saignant et un corps de femme nue envahi par un serpent et de gros insectes ! Le cinéaste se laisse également aller à une accumulation de meurtres sanglants, avec en guise de point culminant une séquence d’œil crevé pour le moins impressionnante, servie par d’étonnants maquillages de Nick Maley. La justification de ces horreurs est l’appartenance de l’oncle et de son fils à un culte obscur, bien décidé à brûler Catherine le jour de ses vingt ans pour ressusciter son ancêtre direct, la sorcière Camilla Yorke. Dénué du moindre second degré, cet Esclave de Satan au titre trompeur se suit donc sans passion ni intérêt, malgré ses écarts sanglants surprenants, son atmosphère lourde et son twist final assez bien amené, qui n’est pas sans évoquer Rosemary’s Baby.

 

© Gilles Penso


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ET SI C’ÉTAIT VRAI… (2005)

Le premier roman de Marc Levy se transforme en ghost story gentillette animée par Reese Witherspoon et Mark Ruffalo…

JUST LIKE HEAVEN

 

2005 – USA

 

Réalisé par Mark Waters

 

Avec Reese Witherspoon, Mark Ruffalo, Donal Logue, Ben Shenkman, Jon Heder, Ivana Millicevic, Rosalind Chao

 

THEMA FANTÔMES

Avant même sa publication et son phénoménal engouement auprès du public en l’an 2000, le premier roman de Marc Levy séduisit fortement les cadres de Dreamworks, bien décidés à en faire un film tout public. Cinq ans plus tard, le gentil conte « Et si c’était vrai… » se mue ainsi en comédie romantique dont le titre original, Just Like Heaven, reprend celui d’une chanson du groupe Cure. Reese Witherspoon incarne Elizabeth, une jeune interne célibataire dévouée corps et biens à son travail et ses patients, qui se retrouve fauchée en pleine nuit par un accident de la route et bascule illico dans l’au-delà. Quelques mois plus tard, David (Mark Ruffalo) s’installe dans l’appartement qu’il vient de louer, prêt à démarrer une nouvelle vie suite au décès de son épouse. Lorsqu’il tombe nez à nez avec Elizabeth, qui lui affirme que cet appartement est le sien, David croit d’abord à un malentendu. Mais les apparitions et disparitions subites d’Elizabeth finissent par le convaincre qu’il a affaire à un fantôme. D’autant que personne, à part lui, ne semble la voir ou l’entendre. Elizabeth met du temps à accepter son état immatériel, mais elle ne s’avoue pas vaincue pour autant. Elle est en effet persuadée que son corps est encore en vie, quelque part en ville. Ses doutes sont justifiés : après l’accident, elle a sombré dans le coma, et repose désormais à l’hôpital, branchée à une myriade d’appareils électriques. Son état étant jugé désespéré, on s’apprête à la débrancher. Elizabeth supplie dès lors David d’empêcher cet acte sans appel. Or ce dernier commence lentement mais sûrement à tomber amoureux du joli spectre.

L’originalité du roman de Marc Levy reposait beaucoup sur la nature de son fantôme, car pour une fois il ne s’agit pas de l’esprit d’un défunt mais plutôt du corps astral d’un être humain en train de dépérir. Dans le texte initial, la jeune fille était immédiatement consciente de son état, déclarant à son colocataire inopiné : « ce que je vais vous dire n’est pas facile à entendre, impossible à admettre, mais si vous voulez bien écouter mon histoire, si vous voulez bien me faire confiance, alors peut-être que vous finirez par me croire et c’est très important car vous êtes, sans le savoir, la seule personne au monde avec qui je puisse partager ce secret. »

Et si c'était mieux ?

Dans le film, elle nie l’évidence, et il lui faut assister à quelques effets spéciaux grossier à la Ghost (elle traverse les murs, les objets et les personnes) pour enfin admettre son immatérialité. Tout le film, hélas, est à l’avenant : ni les décors, ni la photo, ni la musique, ni la direction d’acteur n’offrent la moindre finesse. Mark Ruffalo ne se tire pas si mal d’un rôle pourtant difficile, mais Reese Witherspoon ne parvient pas à se départir de son image de poupée Barbie agaçante. Son personnage ne réussissant ni à nous toucher, ni à nous émouvoir, le ressort principal du récit s’en trouve considérablement enrayé. Le film se saborde définitivement au cours d’un dénouement sirupeux évacuant l’audacieuse fin ouverte imaginée par Marc Levy pour s’acheminer vers un prudent happy end désespérément convenu.

 

© Gilles Penso


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SSSNAKE, LE COBRA (1973)

Un savant fou passionné de reptiles transforme ses assistants en créatures hybrides entre l’homme et le serpent…

SSSSSS !

 

1973 – GB

 

Réalisé par Bernard Kowalski

 

Avec Strother Martin, Dirk Benedict, Heather Menzies, Richard B. Shull, Tim O’Connor, Jack Ging, Kathleen King, Reb Brown

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES

Film de monstre résolument atypique signé par Bernard Kowalski (L’Attaque des sangsues géantes, Krakatoa à l’est de Java), Sssnake nous met en présence d’une sorte d’émule du Moreau d’H.G. Wells, le docteur Stoner (Strother Martin), spécialiste des serpents. Persuadé que seuls les reptiles pourront survivre dans une société future, il expérimente sur ses assistants une drogue visant à les muer en cobras royaux aux cerveaux humains, de façon à générer une nouvelle espèce. Son cobaye précédent, un échec, est devenu le pitoyable homme-serpent d’une fête foraine. D’où une séquence éprouvante au cours de laquelle Kristina (Heather Menzies), la fille de Stoner, rencontre dans une foire le fruit pathétique de cette expérience ratée, une malheureuse larve verdâtre dont le regard terriblement humain traduit une tragique affliction. Un moment de terreur malsaine presque digne du Freaks de Tod Browning. Le cobaye suivant, David (Dirk Benedict), est son nouvel assistant. Le savant fou lui inocule tous les jours un peu de son sérum, prétextant un antidote contre les morsures de serpent, et le transforme ainsi progressivement en homme-reptile. Jusqu’à ce que le savant ne découvre avec angoisse que David est le petit ami de sa fille. Et si celle-ci était enceinte… De quoi diable accoucherait-elle ?

Le point de départ de ce scénario fou signé Hal Dresner est des plus fascinants, et le prologue du film est propre à piquer au vif la curiosité du spectateur. Mais l’intrigue se développe ensuite lentement, si lentement qu’on finit par s’y ennuyer ferme. C’est d’autant plus dommage que Sssnake met en scène une quantité impressionnante de vrais serpents en permanence en contact étroit avec les personnages. Un carton pré-générique salue d’ailleurs la performance des comédiens et des techniciens en contact quotidien avec cette multitude rampante. Mais certaines scènes, en particulier la mort d’un cobra tué d’une balle dans la tête, ou le combat d’un serpent contre une mangouste, laissent craindre les traitements douteux qu’ont dû subir certains des reptiles sur le tournage. Strother Martin, parfait dans le rôle de ce savant fou aux apparences si bienveillantes, est le seul comédien du film capable de véritablement tirer son épingle du jeu, à l’exception peut-être de Richard B. Shull. La joute verbale de ces deux antagonistes, au cours de la première séquence, est un petit régal. On ne peut pas en dire autant de Dirk Benedict et Heather Menzies, terriblement inexpressifs.

L’horrible métamorphose

Le scénario, bizarrement construit, n’a même pas su profiter d’éléments prometteurs mis en place au fil de l’intrigue, comme la forte myopie de l’héroïne ou la maladresse au tir de l’adjoint au shérif. Ces idées narratives auraient pu amplifier le suspense final mais ne jouent finalement aucun rôle. Le maquillage de l’homme-serpent, dû à John Chambers (La Planète des singes), est une grande réussite, subtilement mis en valeur par un dévoilement progressif. La peau s’altère, le visage s’aplatit, l’épiderme prend une teinte verdâtre puis se recouvre d’écailles… Hélas, l’efficacité de cet effet est entravée par la transformation finale réalisée par le biais de fondus enchaînés successifs, comme à l’époque des vieux films de loups-garous du studio Universal. Reste un final paroxystique pour le moins angoissant qui s’appuie sur l’étape finale de la métamorphose de David. Pour l’anecdote, Sssnake marque la première apparition à l’écran de Reb Brown, futur héros de Yor le chasseur du futur et Captain America. Il s’agit également de la première production du duo Richard Zanuck/David Brown, qui toucheront le jackpot deux ans plus tard avec Les Dents de la mer.

 

© Gilles Penso


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FRANKENSTEIN CONQUIERT LE MONDE (1965)

Le créateur de Godzilla met en scène un monstre de Frankenstein aussi grand que King Kong dans cette variante délirante du mythe de Mary Shelley…

FURAKENSHUTAÏN TAÏ BARAGON

 

1965 – JAPON

 

Réalisé par Inoshiro Honda

 

Avec Nick Adams, Tadao Takashima, Kumi Mizuno, Susumu Fujita, Yoshibumi Tajima, Takashi Shimura, Yoshio Tsuchiya

 

THEMA FRANKENSTEIN I DINOSAURES

Dès 1928, Willis O’Brien, futur créateur des géniaux effets spéciaux de King Kong, imagina un monstre de Frankenstein de quinze mètres de haut, avant même que James Whale ne réalise sa légendaire version du roman de Mary Shelley. Incapable de financer le projet, il conçut quelques années plus tard un autre concept alléchant baptisé Frankenstein contre King Kong. Hélas, le peu scrupuleux producteur John Beck lui vola l’idée et la vendit au studio japonais Toho, qui s’en inspira pour deux films fort dissemblables : le très maladroit King Kong contre Godzilla et cet inénarrable Frankenstein conquiert le monde dont le scénario ne recule devant aucune excentricité. Expédiée d’Allemagne nazie vers Hiroshima, une boîte contient le cœur du défunt monstre de Frankenstein. Sous l’effet des radiations de la bombe américaine, le cœur se régénère sous la forme d’un organisme complet. Vingt ans plus tard, on découvre un jeune garçon étrange à Hiroshima.

« Étrange » est à vrai dire un doux euphémisme, car son visage a les traits de Boris Karloff dans le premier Frankenstein ! Le docteur James Bowen (Nick Adams, caution occidentale du film destinée à assurer sa distribution internationale) examine le garçon et constate que sa croissance s’accélère subitement. Bowen, qui a sans doute vu le film de James Whale, est persuadé que le garçon est une mutation du monstre de Frankenstein. Gardé en cage, le garçon se coupe une main. Si celle-ci continue à vivre et se régénère sous forme d’un tout nouveau corps, Bowen aura la preuve qu’il cherche. Devenu géant, le garçon se libère de ses chaînes lorsque des reporters l’irritent, puis prend la fuite dans la montagne où il terrorise des fermiers pas du tout préparés à un tel spectacle. Un séisme réveille alors Baragon, une sorte de dinosaure cornu qui attaque les villageois et menace Bowen…

L’attaque du dinosaure cornu

Cette variation très surprenante sur l’œuvre de Mary Shelley s’appuie sur le traumatisme de la bombe atomique, comme bon nombre de films de monstres nippons produits par la Toho, mais le réalisateur Inoshiro Honda et le créateur d’effets spéciaux Eiji Tsuburaya semblent surtout avoir trouvé là un bon prétexte pour rendre un nouvel hommage à King Kong, film culte qui leur inspira onze ans plus tôt le tout premier Godzilla. Les références au chef d’œuvre de Schoedsack et Cooper ne manquent pas, du monstre qui s’échappe après avoir été énervé par le flash des photographes jusqu’à ses déambulations au milieu des buildings d’une ville paniquée… Le maquillage karloffien du monstre est assez convaincant, tout comme les trucages optiques visualisant son gigantisme, malgré quelques transparences et maquettes un peu douteuses. On ne peut pas en dire autant de Baragon, ridicule dinosaure caoutchouteux affublé d’une corne lumineuse qui clignote, d’oreilles flottantes et d’écailles hérissées sur son dos. Sous cette défroque pseudo-reptilienne sue à grosses gouttes le cascadeur Haruo Nakajima. Après avoir affronté Baragon, notre gentil monstre doit encore lutter contre une pieuvre géante bien plus réussie – réminiscence de King Kong contre Godzilla – qui, comble de l’injustice, l’entraîne avec elle au fond des océans. Cette dernière séquence sera coupée dans la version américaine, titrée avec emphase Frankenstein Conquers the World (ce qui inspirera le titre francophone du film).

 

© Gilles Penso


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GHOST IN THE MACHINE (1993)

La réalisatrice de La Fin de Freddy met en scène l’héroïne des Aventuriers de l’arche perdue face à un tueur surnaturel insaisissable…

GHOST IN THE MACHINE

 

1993 – USA

 

Réalisé par Rachel Talalay

 

Avec Karen Allen, Chris Mulkey, Ted Marcoux, Wil Horneff, Jessica Walter, Brandon Quintin Adams, Rick Ducommun, Nancy Fish

 

THEMA TUEURS I OBJETS VIVANTS

De Rachel Talalay, on ne savait trop quoi penser. Son travail de productrice et d’assistante-réalisatrice l’avait transportée avec succès dans les univers de John Waters (Hairspray, Polyester, Cry Baby), Jack Sholder (Dément) ou Roger Corman (Androïde, Space Raiders). Elle se fit aussi les dents sur la saga Freddy Krueger en assurant la direction de production des Griffes de la nuit et de La Revanche de Freddy, puis la production exécutive de Freddy 3 et Le Cauchemar de Freddy. Prête à passer à la mise en scène, elle fit logiquement son galop d’essai avec le tueur d’Elm Street mais on ne peut pas dire que sa Fin de Freddy ait été très convaincante, malgré un indiscutable savoir-faire technique. Sans doute lui fallait-il un sujet plus original, plus propice à l’épanouissement de son style et de sa personnalité. Toujours attirée par le fantastique et l’épouvante, elle opte donc pour Ghost in the Machine, un cocktail d’horreur et de science-fiction imaginé par William Davies et William Osborne (qui écrivirent notamment Jumeaux, Arrête ou ma mère va tirer et L’Affaire Karen McCoy).

Karl Hochman (Ted Marcoux), psychopathe introverti et petit génie de l’informatique, est un tueur en série. Pour commettre ses meurtres, il opte pour une méthode méticuleuse et effrayante : voler l’agenda de ses proies puis les massacrer ainsi que toutes leurs relations. Or Terry Munroe (Karen Allen), une jeune femme qui élève seule son fils Josh (Will Horneff), oublie son agenda dans le magasin d’informatique où travaille Karl. Alors qu’il se rend chez Terry pour la tuer, ce dernier est victime d’un grave accident de voiture. On le transporte donc d’urgence à l’hôpital pour lui faire passer un scanner. Mais la foudre tombe sur les lignes électriques, provoquant un gigantesque court-circuit. Aussitôt, le choc projette l’esprit de Karl dans l’ordinateur relié au scanner, lequel est connecté au plus grand réseau informatique des États-Unis…

Le monstre dans la machine

L’idée d’un tueur en série massacrant machinalement toutes les personnes inscrites sur le même agenda a quelque chose de très inquiétant, ce qui permet au film de Rachel Talalay de susciter de très efficaces frissons dans sa première partie. Mais dès que l’histoire vire à la science-fiction fantaisiste, avec un petit air de Shoker ou même du Cobaye, le spectateur n’est plus du tout convaincu. Et l’on croit d’autant moins à ce postulat de science-fiction que le prologue a été traité avec réalisme, en particulier grâce au jeu naturaliste de Karen Allen et Wil Horneff dont les relations mère-fils échappent aux stéréotypes. Il faut dire que les images de synthèse, éléments à priori déterminants du film, ne sont ni particulièrement soignées, ni correctement incrustées. Pour autant, la réalisatrice parvient à construire quelques beaux moments de suspense, comme cette scène où un homme est attaqué par un four à micro-onde, ce qui nous évoque un passage du Démon dans l’île ; ou mieux encore : au moment de la mort d’un homme testant la sécurité d’une voiture en laboratoire, une mort sans cesse différée qui survient là où on l’attend le moins. Les nerfs des spectateurs y sont soumis à rude épreuve et Rachel Talalay s’amuse visiblement beaucoup, anticipant sur les mécanismes d’épouvante de la saga Destination finale. Mais il faut avouer que ce sont les seuls éléments relativement palpitants du film.

 

© Gilles Penso


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L’INCROYABLE HOMME INVISIBLE (1960)

Le vétéran Edgar G. Ulmer revisite le thème classique de l’invisibilité en mêlant la science-fiction, l’épouvante, le film noir et l’espionnage

THE AMAZING TRANSPARENT MAN

 

1960 – USA

 

Réalisé par Edgar G. Ulmer

 

Avec Marguerite Chapman, Douglas Kennedy, James Griffith, Ivan Triesault, Boyd Morgan, Carmel Daniel, Edward Erwin

 

THEMA HOMMES INVISIBLES

Âgé de presque soixante ans, le très prolifique Edgar G. Ulmer se laissa influencer par les romans d’HG Wells au début des années 60. Ainsi, tandis que Le Voyageur de l’espace ait brodé autour du thème de « La Machine à explorer le temps », L’Incroyable homme invisible, réalisé la même année, s’inspire de « l’autre » grand classique du romancier. Mais il faut avouer que le scénario ne présente que peu de rapports avec les mésaventures de Jack Griffin. L’Incroyable homme invisible mêle ainsi les figures imposées du film noir avec ceux de la science-fiction et de l’épouvante – trois genres avec lesquels Ulmer est familier – tout en y adjoignant un soupçon d’espionnage. Évadé de prison avec l’aide d’une jeune femme mystérieuse prénommée Laura (Marguerite Chapman), Joey Faust (Douglas Kennedy), spécialiste des coffres forts, est conduit dans le laboratoire secret du professeur Ulof (Ivan Triesault). Inventeur d’un procédé scientifique révolutionnaire portant sur l’invisibilité, Ulof décrit ainsi sa découverte : « Ce rayon neutralise tous les tissus et os du corps. Cette machine utilise les rayons alpha bêta, oméga et ultraviolets en les combinant pour obtenir de meilleurs effets. » Comprenne qui pourra.

La première démonstration se fait sur un cochon d’inde. Il disparaît, non via un simple fondu enchaîné, mais grâce à un subtil trucage d’animation d’Howard A. Anderson qui montre d’abord son squelette noirci avant la dissolution complète. Malgré ses tout petits moyens, le film se place donc en rupture visuelle des effets de John P. Fulton sur L’Homme invisible de James Whale et annonce mine de rien les effets numériques de L’Homme sans ombre. Ancien docteur au service des nazis, Ulof se voit désormais contraint d’agir sous les ordres du major Krenner (James Griffith), car ce dernier a kidnappé sa fille pour faire pression sur lui. Brutal et sans détour, le major annonce ses projets, dignes d’un serial des années 30 : « mon but est de créer toute une armée d’hommes invisibles ». Faust sera le précurseur de cette armée, et on teste sur lui le puissant rayon X-13.

« Et vous, que feriez-vous ? »

Désormais « transparent » (comme l’indique un titre original assez imagé), l’ex-cambrioleur reprend du service et vole des produits appartenant à l’armée. Dans ce cas, les trucages sont des plus sommaires : des objets bougent tous seuls (suspendus par des fils invisibles) et des acteurs se battent dans le vide. Bizarrement, la police ne s’étonne pas outre mesure que cet homme puisse se rendre invisible, arguant simplement : « il a dû prendre du X-13 » ! A vrai dire, L’Incroyable homme invisible est un film plutôt cheap, qui accuse son budget minuscule, économisant les lieux et les comédiens, durant moins d’une heure, et se permettant quelques raccourcis hasardeux comme ce stock-shot qui montre la destruction d’un bâtiment n’ayant aucun rapport avec la maison censée exploser ! L’ensemble demeure malgré tout fort divertissant, notamment grâce à ses solides comédiens, et s’achève sur une mise en garde liée à la création d’un service d’espionnage utilisant la découverte de l’invisibilité. Et de conclure sur une question éthique posée directement au spectateur : « et vous, que feriez-vous ? »

 

© Gilles Penso


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NECRONOMICON (1993)

Trois réalisateurs de nationalités et d’univers différents s’emparent des récits de H.P. Lovecraft pour un film à sketches de haute tenue…

NECRONOMICON

 

1993 – USA

 

Réalisé par Christophe Gans, Shusuke Kaneko et Brian Yuzna

 

Avec Jeffrey Combs, Bruce Payne, Richard Lynch, Maria Ford, David Warner, Belinda Bauer, Juan Fernandez

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I MÉDECINE EN FOLIE I VAMPIRES I LOVECRAFT

Avec les deux Re-Animator, From Beyond et Necronomicon, l’attirance de Brian Yuzna pour les écrits d’H.P. Lovecraft finit par évoquer celle de Roger Corman pour Edgar Poe dans les années 60. L’analogie n’est pas totalement incongrue, d’autant que le prolifique producteur/réalisateur se replongera dans les ambiances lovecraftiennes à l’occasion de Dagon et Beyond Re-Animator. Et si Corman avait choisi le visage de Vincent Price pour incarner toutes les phobies et les obsessions de Poe, Yuzna opte pour Jeffrey Combs qui devient la figure centrale d’une saga certes moins prestigieuse mais tout autant fascinante. Après avoir incarné le réanimateur Herbert West et le professeur Crawford Tillinghast, Combs incarne rien moins que Lovecraft lui-même, sous un maquillage qui le rend quasiment méconnaissable. L’écrivain de Providence est donc le premier protagoniste de Necronomicon, s’infiltrant dans les sous-sols de la bibliothèque d’un monastère renfermant le légendaire ouvrage maudit qui donne son titre au film. En feuilletant les pages du livre redoutable, Lovecraft matérialise dans son esprit trois histoires. C’est l’occasion pour Yuzna de s’entourer de deux autres réalisateurs aux sensibilités exacerbés et aux styles très marqués : le Français Christophe Gans, qui effectue là ses premiers pas derrière la caméra, et le Japonais Shusuke Kaneko (déjà signataire pour sa part d’une quinzaine de films).

Pour l’une de ses adaptations d’Edgar Poe, L’Empire de la terreur, Roger Corman s’était essayé à l’exercice du film à sketches, et il est difficile de ne pas penser à lui lorsqu’on découvre la première histoire de Necronomicon, « The Drowned », qui s’imprègne des obsessions de Lovecraft pour bâtir une histoire originale. Edward De Lapoer (Bruce Payne) hérite d’une vieille demeure perchée sur une falaise de Nouvelle-Angleterre. Son oncle s’y est suicidé après la mort accidentelle de sa femme et son fils. En voulant jouer les apprentis-sorciers, notre homme va réveiller des forces qui le dépassent et semer le chaos. Superbement photographié, ce segment empreint de poésie macabre évoque tour à tour La Chute de la maison Usher, le sketch « Morella » de L’Empire de la terreur et La Malédiction d’Arkham, mais il possède sa propre personnalité et laisse déjà entrevoir le talent de Christophe Gans, fondateur du célèbre magazine « Starfix » démarrant là une carrière de cinéaste pleine de promesses.

Les horreurs indicibles

Le second sketch, « The Cold », adapte avec certaines libertés la nouvelle « Air froid ». Le docteur Madden (David Warner) y assassine des gens pour extraire leur fluide vital et prolonger son existence. Cobaye de ses propres expériences, il finit par ne plus supporter la lumière du jour et la chaleur. D’où l’atmosphère glaciale dans laquelle il s’isole. Réalisé par Kaneko, ce segment est plus nerveux mais aussi moins fluide que le premier. Ses rebondissements et sa chute étant prévisibles, il nous convainc moins. Edgar Poe nous revient une nouvelle fois à l’esprit, notamment la nouvelle « L’étrange cas de monsieur Waldemar » qu’évoque le dénouement spectaculairement gore de ce second sketch. La violence monte encore d’un cran avec « Whispers », le segment réalisé par Brian Yuzna, dans lequel une policière à la recherche de son coéquipier (Signy Coleman) plonge dans un cauchemar sans issue. Poisseux, oppressant, cet ultime sketch finit par souffrir de sa propre surenchère d’horreur et de noirceur qui crée à la longue une distance avec les spectateurs. Inégal, Necronomicon n’en demeure pas moins une très heureuse initiative qui fit son petit effet lors de la toute première édition du festival du film fantastique de Gérardmer.

 

© Gilles Penso

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