GOLDEN CHILD, L’ENFANT SACRÉ DU TIBET (1986)

Eddie Murphy part à la recherche d’un enfant sacré kidnappé par un suppôt de Satan capable de se transformer en monstre démoniaque…

GOLDEN CHILD

 

1986 – USA

 

Réalisé par Michael Ritchie

 

Avec Eddie Murphy, Charlotte Lewis, Charles Dance, J.L. Reate, Victor Wong, Randall Cobb, James Hong

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Première tentative de comédie fantastique pour Eddie Murphy, Golden Child lui donne le rôle de Chandler Jarrell, un détective spécialisé dans les disparitions d’enfants. Il est un beau jour contacté par Kee Nang (Charlotte Lewis), une magnifique jeune asiatique qui lui demande de retrouver l’enfant sacré du Tibet, enlevé par Sardo Numspa (l’impressionnant Charles Dance), un suppôt de Satan. De la réussite de cette mission dépendent l’équilibre et le salut du monde, rien que ça ! Jarrel oppose une incrédulité inébranlable face aux mythes qu’évoque Kee Nang pour le convaincre. Il devra pourtant se rendre bientôt à l’évidence : les forces du mal représentées par Sardo Numspa sont très tangibles. Héros américain très terre à terre propulsé dans des aventures surnaturelles rattachées à un folklore oriental, Chandler Jarrell n’est pas sans points communs avec le Jack Burton de John Carpenter, sorti sur les écrans quasiment en même temps. Le moteur narratif de Golden Child est d’ailleurs très classique : un sceptique – limite mécréant – finit par élargir son champ de croyance et revoir son système de valeurs. C’est l’une des récurrences du cinéma de Michael Ritchie, qu’on trouve notamment dans La Chouette équipe avec Walter Matthau ou Les Faux durs avec Burt Reynolds.

Pour amuser la galerie, Eddie Murphy gesticule, lâche quelques bonnes blagues, bref s’acquitte sans mal du rôle de clown qu’on lui a réservé. S’il arrache des sourires aux spectateurs, il n’offre en revanche pas beaucoup d’épaisseur à un personnage qui aurait pourtant pu être attachant. Mais l’humour de Golden Child est tellement limité (le vieux sage qui rote et insulte à tour de bras), l’action si peu épique (le parcours pour récupérer la dague, mauvaise parodie des exploits d’Indiana Jones) et les éléments fantastiques tellement évasifs (la femme de 300 ans au corps de serpent) que personne n’y croit et que l’intérêt du spectateur se fait de plus en plus distant. Sans doute Michael Ritchie, qui venait alors de se distinguer avec la comédie Fletch aux trousses avec Chevy Chase, est-il mal à l’aise dans un contexte mixant sorcellerie, exotisme et mysticisme. Golden Child est en effet son premier film se rattachant au genre fantastique, ce qui implique dans le cas présent une logistique technique très particulière. Et si les stars ne l’effraient pas (il a dirigé des acteurs de la trempe de Robert Redford, Robin Williams ou Goldie Hawn), on sent bien qu’il est mal à l’aise avec les effets spéciaux, au point de s’en désintéresser pour laisser la main aux spécialistes d’Industrial Light & Magic.

Un démon high-tech

C’est donc du côté des créatures fantasmagoriques qu’il faut chercher un minimum de créativité et d’attrait. Le spectaculaire démon squelettique qui attaque notre héros au cours du dénouement, conçu par l’équipe de Phil Tippett et incrusté dans les prises de vues réelles par les techniciens d’ILM, est assurément le clou du spectacle. La technique d’animation à l’ancienne et les derniers perfectionnements des prises de vues contrôlées par ordinateur cohabitent à cette occasion pour doter le monstre d’un dynamisme surprenant. Nous sommes donc un cran au-dessus de la go-motion (animation assistée informatiquement) qui avait été créée pour L’Empire contre-attaque et perfectionnée avec Le Dragon du lac de feu. « Le système de go-motion qui avait été mis au point pour Le Dragon du lac de feu était efficace mais très laborieux à mettre en action », explique Tippett. « Il fallait tout pré-programmer et essayer d’imaginer ce que serait l’animation de la créature sans encore y toucher. L’ingénieur Jerry Jeffress avait à l’époque mis au point un logiciel qui actionnait le support sur lequel était fixée la figurine du dragon. Bill Tondreau a réadapté ce système en mettant au point un logiciel qui mémorisait les mouvements libres d’une caméra de prise de vue réelle et les restituait sur une caméra d’animation filmant une maquette, ce qui nécessitait un calcul du changement d’échelle. » (1) Du coup, le démon animé manuellement peut désormais s’intégrer dans des images accidentées filmées par une caméra à l’épaule. C’est une grande première. Hélas, dans le cas présent, le mieux est l’ennemi du bien. Certes, l’animation est ultra nerveuse et gagne en réalisme, mais ces séquences sont desservies par un montage trop confus. Une stop-motion classique à la Ray Harryhausen n’aurait-elle pas été moins frustrante pour les spectateurs ? L’une des plus belles scènes de Golden Child est finalement celle où une canette de Pepsi roule au sol, se froisse, se transforme en petit personnage en fer blanc et danse sur un air de claquettes. C’est dire si le film est futile.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1998

© Gilles Penso

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CRITTERS 3 (1991)

Cette troisième aventure des petits extra-terrestres voraces et velus n’a qu’un véritable intérêt : un certain Leonardo di Caprio y fait ses débuts !

CRITTERS 3

 

1991 – USA

 

Réalisé par Kristine Peterson

 

Avec Terrence Mann, John Calvin, Aimée Brooks, Leonardo di Caprio, Christian Cousins, Joseph Cousins, William Dennis Hunt

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES I PETITS MONSTRES I SAGA CRITTERS 

Critters 3 allait-il réussir à réitérer l’exploit de Critters 2 qui s’avérait bien supérieur au premier opus ? Allait-il renouveler le concept sympathique imaginé par Domonic Muir pour surfer sur le succès de Gremlins ? Allait-il au moins conserver le grain de folie de ses deux prédécesseurs ? Hélas non, trois fois non. Avec ce troisième épisode, l’incohérence et l’absurdité semblent être devenus les mots d’ordre. Comme en outre la fraîcheur et la nouveauté se sont évaporées, cette seconde séquelle ne présente plus qu’un intérêt très limité. Après Stephen Herek et Mick Garris, la réalisation échoit cette fois-ci à Kristine Peterson, future réalisatrice de… Kickboxer 5 ! Les petites boules de poils voraces venues d’ailleurs sont donc de retour, ayant déjà échappé par deux fois aux chasseurs de prime d’outre-espace lancés à leurs trousses. Lorsque le film commence, un père de famille (John Calvin), sa fille adolescente Annie (Aimee Brooks) et son fils Johnny (joué tour à tour par Christian et Joseph Cousins) s’arrêtent sur une aire de repos avec un pneu crevé. Là, ils rencontrent Charlie McFadden (Don Opper) qui, hystérique, les met en garde contre le danger que représentent les Critters. En toute logique, ils n’accordent aucun crédit à cet homme qui semble passablement dérangé. Ils auraient pourtant dû l’écouter…

Lorsque notre petite famille reprend la route, les Critters s’attachent au-dessous de leur camping-car en ricanant. Une fois nos héros de retour chez eux, les Critters envahissent rapidement l’immeuble et sèment la panique à tous les étages. Face à cette menace grouillante, Annie décide de prendre les choses en main et de rassembler les différents locataires pour tenter de les mettre en sécurité. La petite nouveauté qu’offre ce troisième opus est donc le changement de cadre, la minuscule ville rurale du Kansas étant ici remplacée par l’environnement urbain d’une grande cité. En ce sens, Critters 3 suit la voie de son modèle initial Gremlins dont le second épisode se déroulait justement dans une grande ville. C’est donc un immeuble moderne qui sert de nouveau terrain de jeu aux Critters. Pour le reste, rien de bien nouveau à signaler, même si le scénario de David J. Show met en place un conflit entre locataires et propriétaires pour tenter d’enrichir une intrigue désespérément pauvre en rebondissements et en tension dramatique.

Bulles de savon et flatulences

Les fans d’effets spéciaux artisanaux continueront d’apprécier les séquences délirantes concoctées par les frères Chiodo, à l’exception de cette indigente scène d’agitation dans une cuisine qui traîne épouvantablement en longueur en cherchant à retrouver avec beaucoup de maladresse l’esprit irrévérencieux des Gremlins. Les petites créatures sont prises de flatulences après avoir mangé des haricots et crachent des bulles suite à l’ingestion de liquide vaisselle, ce qui situe assez bien l’humour du film ! Pour les curieux, Critters 3 sera surtout l’occasion d’assister à l’une des toutes premières apparitions d’un adolescent nommé Leonardo Di Caprio. Alors âgée de 16 ans, la future superstar incarne ici le fils d’un détestable propriétaire venu encaisser ses loyers. Critters étant devenu une franchise dont la rentabilité dépend de la rapidité de mise en chantier des films et de la petitesse de leur budget, un quatrième épisode sera tourné en même temps que celui-ci, c’est-à-dire entre février et juillet de l’année 1991. Critters 3 et Critters 4 seront exploités directement en vidéo par le studio New Line.

 

© Gilles Penso

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ANDROÏDE (1982)

Klaus Kinski incarne un savant du futur qui s’isole dans une station spatiale abandonnée pour créer le robot féminin parfait…

ANDROID

 

1982 – USA

 

Réalisé par Aaron Lipstadt

 

Avec Klaus Kinski, Don Opper, Kendra Kirchner, Brie Howard, Norbert Weisser, Crofton Hardester

 

THEMA ROBOTS I FUTUR

Tout commence par un générique très poétique. Des mains fabriquent un couple de robots rudimentaires sur une table de travail. Puis soudain, les deux petits êtres s’animent en stop-motion. Nous sommes en 2036. Dans une station spatiale abandonnée depuis longtemps, le docteur Daniels (Klaus Kinski) poursuit inlassablement ses travaux. Il est obsédé par la création de Cassandra, l’androïde le plus parfait de la galaxie. Comme assistant, il ne possède que Max 404, un robot de la génération précédente qui se passionne pour la vie humaine. Les expériences du savant sont parfaitement illicites. En effet, au cours d’une crise survenue à Munich, des androïdes se sont révoltés contre les humains. Dès lors, la création de robots est interdite. Voilà pourquoi le savant agit secrètement, loin de la Terre. Un jour, sa vie recluse se trouve bouleversée par l’arrivée de trois criminels en fuite. Max 404 voit l’arrivée de ces intrus d’un très mauvais œil. Mais pour le docteur Daniels, la présence d’une femme parmi eux est une chance inespérée : seule son énergie vitale pourra en effet donner vie à Cassandra.

Androïde est une production New World, Roger Corman ayant décidé d’investir dans les séries B de science-fiction depuis les triomphes planétaires de La Guerre des étoiles et Alien. D’où Les Mercenaires de l’espace, La Galaxie de la terreur et Mutant. Mais Androïde se pare d’un petit supplément d’âme que ne possèdent pas les œuvrettes précédentes. Même si l’influence des succès du moment est toujours présente (on pense notamment aux thématiques développées dans Blade Runner), les scénaristes James Reigle et Don Opper entendent bien insuffler à cette production modeste une touche d’originalité et de sincérité. Tous motivés par ce projet qui – une fois n’est pas coutume – est porté par la présence d’une star internationale, en l’occurrence Klaus Kinski, les artistes et techniciens à l’œuvre sur Androïde redoublent d’efforts. Le film se pare ainsi de décors sobres mais convaincants, d’une photographie très soignée et surtout d’excellents effets visuels. Les maquettes sont l’œuvre de Jay Roth et Alec Gillis et les maquillages spéciaux sont signés John Buechler, alors tous en début de carrière. Un certain James Cameron est même crédité comme « design consultant ». Tourné en vingt jours pour moins d’un million de dollars, Androïde est le premier film d’Aaron Lipstadt, un « pur produit New World » qui dirigea auparavant la seconde équipe de Mutant.

Robot pour être vrai

Klaus Kinski s’avère parfait en savant illuminé (physiquement assez proche du Rothwang de Metropolis, dont Max regarde un extrait tout en écoutant « It’s a Man’s Man’s Man’s World » de James Brown) qui semble entretenir des relations ambigües avec son androïde femelle, à laquelle la magnifique Kendra Kirchner prête ses traits. Lorsque le regard que Daniels porte sur sa création devient libidineux, le malaise s’installe. Le motif de La Fiancée de Frankenstein s’invite alors clairement dans le scénario. Mais la vraie révélation du film est Don Opper, à la fois co-scénariste, co-producteur et interprète de l’androïde Max 404, qu’il joue avec beaucoup de crédibilité. Ses roulements d’yeux sont dignes de ceux d’Anthony Perkins dans Psychose et sa démarche chaplinesque évoque celle de C3PO dans La Guerre des étoiles. C’est sur son interprétation que repose une grande partie du film. Max est un personnage résolument touchant, qui véhicule une sorte d’humour désespéré. Lorsqu’il prépare sa valise dans l’espoir de prendre la fuite avec les fugitifs, il emporte avec lui des yeux, des doigts et une main de rechange ! Suivant le modèle des Frankenstein d’Universal (qui masquèrent initialement les noms de Boris Karloff et Elsa Lanchester au générique), Don Opper n’est crédité que sous le nom de Max 404 dans le film. Pour entretenir le doute jusqu’au bout, le générique de fin va jusqu’à remercier « tous ceux qui ont contribué à la fabrication et à l’opération de Max 404 ».

 

© Gilles Penso

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BODY DOUBLE (1984)

Un comédien tombe amoureux d’une jeune femme qu’il observe chaque soir au télescope… et qui est menacée par un terrifiant assassin

BODY DOUBLE

 

1984 – USA

 

Réalisé par Brian de Palma

 

Avec Craig Wasson, Melanie Griffith, Gregg Henry, Deborah Shelton, Guy Boyd, Dennis Franz, David Haskell

 

THEMA TUEURS

Un homme en proie à une phobie le privant de tous ses moyens tombe amoureux d’une femme mystérieuse qui finit par mourir brutalement… jusqu’à ce qu’il ait l’impression de la reconnaître plus tard sous les traits d’une autre femme. Ce bref résumé de l’intrigue de Body Double est aussi celui de Sueurs froides, preuve que Brian de Palma ressent régulièrement le besoin de retourner explorer les motifs de son mentor Alfred Hitchcock. Le triomphe de Scarface aurait pourtant pu laisser imaginer que le cinéaste s’en irait défricher d’autres terrains. Mais chez lui, le « maître du suspense » est une influence naturelle. Chassez-la et elle revient au galop ! Cette récurrence est d’autant plus saillante qu’Obsession (qui portait décidément très bien son nom) proposait déjà une relecture personnelle de Sueurs froides. Qu’on ne s’y trompe pas pour autant. Il suffit de revoir Sœurs de sang ou Pulsions (autres œuvres sous haute influence du père de Psychose) pour constater que les films de Brian de Palma ne ressemblent pas du tout à ceux d’Alfred Hitchcock. Son style, ses névroses et ses passions sont très personnels et immédiatement identifiables. De Palma est un auteur avec un grand A, puisant dans le terreau de son illustre prédécesseur pour faire jaillir son propre univers. Body Double en est une nouvelle preuve éclatante, même si les outrances sans retenues du cinéaste font parfois grincer les dents des esprits chagrins.

À l’instar de Blow Out, Body Double commence comme un film d’horreur qui n’est en réalité qu’un faux départ. Jake (Craig Wasson), un comédien claustrophobe, découvre l’infidélité de sa petite amie et doit abandonner l’appartement de celle-ci pour partir à la recherche d’un nouvel emploi et d’un nouveau logement. Au cours d’une audition, il rencontre un sympathique et jovial comédien, Sam (Gregg Henry), qui s’apprête à partir en tournée et lui offre l’hospitalité d’une luxueuse garçonnière. Grâce à un télescope, Jake peut, à heure fixe, admirer à loisir la danse sensuelle à laquelle se livre dans une tenue des plus légères la belle locataire d’un pavillon résidentiel, également épiée par un mystérieux Indien. Là, les échos de Sueurs froides entrent en résonnance avec celle de Fenêtre sur cour. Ce vertigineux jeu d’influences hitchcockiennes atteint son apogée lors d’une scène de meurtre particulièrement graphique où l’arme du crime – une perceuse surdimensionnée – décuple le symbole phallique déjà très explicite du couteau de Psychose. On pourrait même aller plus loin en mentionnant le fait que le personnage féminin central de Body Double est incarné par Melanie Griffith, autrement dit la fille de la star des Oiseaux.

Sueurs très froides

C’est l’utilisation d’une doublure pour les scènes de nudité d’Angie Dickinson dans Pulsions qui aurait donné à Brian de Palma l’idée de Body Double. Car tout ici est affaire de doubles, de reflets et de faux-semblants. La majorité des personnages du film sont d’ailleurs des comédiens, habitués à jouer des personnages qui ne sont pas eux-mêmes. Dès le générique, le réalisateur instille cette idée d’illusion en nous laissant croire que nous contemplons le désert alors qu’il ne s’agit que d’un élément de décor dans un studio hollywoodien. La virtuosité de De Palma éclate comme toujours en plusieurs moments très inspirés, notamment ce long chassé-croisé filmé au steadicam dans une galerie marchande, qui prolonge la scène du musée de Pulsions et dont l’idée sera reprise et décuplée au cours du climax de L’Impasse. Certes, certains passages excessifs frôlent l’humour involontaire, comme cette scène de baiser vertigineux que le réalisateur regrettera plus tard d’avoir filmée avec tant d’emphase. Mais le film étant tout entier perçu à travers les yeux de Jake, rien n’empêche d’interpréter ces passages exubérants comme des vues de l’esprit. Il faut d’ailleurs souligner l’excellente prestation de Craig Wasson, que De Palma avait repéré dans Georgia et Le Fantôme de Milburn, et qui entre à merveille dans la peau de cet anti-héros phobique. Bien sûr, Body Double n’aurait pas eu le même impact sans l’ensorcelante bande originale de Pino Donaggio, qui compose un enivrant « Body Double Theme » synthétique et vocal pour les séquences de voyeurisme. De Palma signe-t-il là ses adieux définitifs à sir Alfred ? Il semblerait. Les Incorruptibles et Le Bûcher des vanités le transporteront loin des terres hitchcockiennes. Pourtant… Le prologue et l’épilogue d’Outrages ne sont-ils pas de nouveaux hommages directs à Vertigo ? Et que dire de L’Esprit de Caïn ou de Femme fatale ? Non, décidément, Brian de Palma a le « maître du suspense » dans la peau !

 

© Gilles Penso

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LE COLOSSE DE HONG KONG (1977)

Imaginez un mixage improbable entre King Kong et Sheena concocté par une équipe de cinéastes spécialisés dans les films de kung-fu…

THE MIGHTY PEKING MAN

 

1977 – HONG KONG

 

Réalisé par Ho Meng-Hwa

 

Avec Li Hsi-Hsien, Evelyne Kraft, Hsiao Yao, Ku Feng, Hsu Shao-Chiang, Wu Hang-Sheng, Chen Pin

 

THEMA SINGES

Après le Japon (King Kong s’est échappé) et la Corée (King Kong revient), Hong-Kong profite à son tour de la vogue King Kong engrangée par le remake de Dino de Laurentiis avec ce très curieux Mighty Peking Man. La firme Shaw Brothers abandonne ainsi provisoirement ses films de kung-fu en série pour s’essayer au fantastique exotique, profitant des décors naturels de la forêt indienne de Mysore. Une expédition chinoise se rend dans la jungle inhospitalière de l’Inde à la recherche d’un colosse simiesque dont parlent depuis plusieurs années les villageois, et qui aurait été libéré par un tremblement de terre du glacier qui l’abritait. Face aux périls de la jungle, et sans nouvelles du monstre, toute l’expédition abandonne les recherches au milieu de la nuit, laissant seul l’un des membres qui découvre finalement le colosse, une espèce de gorille gigantesque, ainsi qu’une sauvageonne qui vit dans la forêt et qui semble être la protégée du colosse. Celle-ci, Samantha, est la seule survivante d’un crash d’avion dans la jungle alors qu’elle n’était qu’une enfant. Elle connaît donc tous les secrets de la jungle. L’aventurier décide de la ramener avec le colosse à Hong Kong.

Le scénario écrit par Yi Kuang suit ainsi pas à pas celui de King Kong, depuis l’expédition qui affronte les périls de la jungle (les éléphants et les tigres remplaçant les dinosaures) jusqu’au gorille géant abattu par l’armée de l’air du haut d’un building, en passant par sa capture sur un bateau, son exhibition dans un grand stade (une idée visuelle initialement prévue pour le vrai King Kong) et sa destruction de la grande ville face à la foule paniquée. De ce côté-là, évidemment, pas beaucoup de surprise. Mais le scénariste a eu la bonne idée de coupler à ce schéma ô combien classique un autre thème, celui de la sauvageonne vivant dans la jungle et protégée du monstre, une sorte de Tarzan femelle qui se balade de liane en liane en poussant son cri, qui a tout à fait l’allure de Sheena et à laquelle la superbe Evelyn Kraft (ex Lady Dracula) prête sa silhouette et ses traits. Cet élément ajoute bien de l’attrait au film et permet même, dans les séquences situées au milieu de la cité, quelques clins d’œil (conscients ou non ?) au classique Tarzan à New York.

Le singe et la sauvageonne

Les Shaw Brothers n’étant guère familiers avec les effets spéciaux, ils sollicitent une équipe partiellement japonaise qui, hélas, assure le service minimum, si l’on excepte peut-être un joli travail de maquettes pour les scènes situées dans la jungle et surtout dans Hong-Kong. Ce sont les transparences qui sont les plus ratées, ainsi que le costume du monstre, habité évidemment par un comédien, qui nous rappelle beaucoup le King Kong japonais. En fait, la tête du colosse évoque plus le Yéti que le gorille, et deux modèles de masques lui donnent vie, l’un assez peu crédible porté par le comédien (on voit nettement le contour du masque autour de ses yeux), l’autre beaucoup mieux articulé et plus expressif. S’acheminant vers un final d’une noirceur inattendue, Le Colosse de Hong Kong s’avère finalement plus distrayant et beaucoup plus innovant que le trivial King Kong catastrophe réalisé par John Guillermin.

 

© Gilles Penso

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PULSIONS (1980)

Brian de Palma revisite Psychose dans ce thriller horrifique et psychanalytique où l’amour et la mort s’entremêlent étroitement

DRESSED TO KILL

 

1980 – USA

 

Réalisé par Brian de Palma

 

Avec Michael Caine, Angie Dickinson, Nancy Allen, Keith Gordon, Dennis Franz, David Marguiles, Ken Baker, Brandon Maggart, Susanna Clemm

 

THEMA TUEURS

Par un troublant jeu de miroirs, le prologue de Pulsions semble faire écho à celui de Carrie. Même salle d’eau noyée de buée, même atmosphère moite et sensuelle, même détournement de l’imagerie du cinéma érotique, même ambiance suave distillée par une composition de Pino Donaggio. Il y a tout de même une différence de taille : dans son adaptation de Stephen King, Brian de Palma montrait l’éveil traumatisant d’une adolescente à sa féminité ; ici, il s’attarde sur une quinquagénaire interrogeant sa propre libido à l’aube de la ménopause. Le début et la fin du cycle menstruel relient ainsi ces deux entrées en matière, chacune s’achevant comme il se doit par une effusion de sang. En laissant ces deux séquences se refléter l’une l’autre, le réalisateur semble aussi vouloir scinder en deux parties distinctes son approche du genre fantastique. D’un côté l’épouvante surnaturelle (Phantom of the Paradise, Carrie, Furie), de l’autre l’horreur psychique (Sœurs de sang, Obsession et donc Pulsions). Choisir Angie Dickinson pour jouer ce rôle délicat permet d’opérer un transfert entre la comédienne et son personnage. Celle qui illumina de sa beauté étourdissante des œuvres aussi diverses que Rio Bravo, L’Inconnu de Las Vegas, La Poursuite impitoyable ou Le Point de non-retour saurait-elle encore séduire le public à l’aube des années 80 ? C’est justement la question que se pose Kate Miller, la femme qu’elle interprète, décidant de s’offrir une aventure au hasard de ses pérégrinations pour vérifier si ses charmes agissent encore.

Incroyable morceau de mise en scène dénué du moindre dialogue, la séquence de séduction située dans un lieu choisi justement pour sa glorification de l’image (les galeries du Metropolitan Museum of Art de New York) est un jeu de chat et de souris filmé pendant un quart d’heure mémorable comme une séquence de suspense. L’excitation y côtoie la menace, la griserie se mêle à la peur… et quelques séquences plus tard, l’érotisme cèdera le pas à l’horreur. Le choc que subit le spectateur à mi-parcours du film s’assortit d’un passage de relais. Un rasoir ensanglanté, arme d’un crime très graphique filmé dans un ascenseur rutilant, se retrouve entre les mains d’une prostituée de luxe (Nancy Allen) qui devient soudain le personnage central du film. Comme dans Carrie, le sang est non seulement le révélateur mais aussi le témoin du drame. Dès lors, De Palma multiplie les morceaux de bravoure, recyclant la technique des split-screens qu’il affectionne tant pour les muer en supports de flash-backs furtifs et concoctant une course-poursuite éprouvante dans un métro bondé. Empruntant au thriller et au cinéma d’horreur leurs codes et leurs mécanismes, Pulsions s’affirme comme un film d’exploitation pur et dur, mais drapé dans une mise en forme d’une élégance inouïe.

Dans l'œil du psychopathe

Alors qu’il s’achemine vers un dénouement dantesque et flamboyant, Pulsions finit par révéler en même temps que l’identité du tueur sa nature propre : un remake à peine déguisé de Psychose. Suivant la même voie qu’Obsession, qui calquait son intrigue et ses coups de théâtre sur ceux de Sueurs froides, le treizième long-métrage de Brian de Palma peut se lire comme un nouvel hommage énamouré à Alfred Hitchcock. Tous les moments forts du classique de 1960 sont ainsi détournés et réinventés : l’attachement à un personnage féminin principal qui meurt soudain en cours de métrage de la main d’un psychopathe, le passage de relais à une autre héroïne qui mène l’enquête au péril de sa vie, et enfin la nature d’un l’assassin en pleine crise d’identité sexuelle. Mais plus que ces emprunts tout à fait assumés au maître du suspense, c’est l’imagerie du film et ses thèmes perturbants qui offusquèrent une certaine frange des spectateurs. La censure américaine ne se montra pas tendre avec Pulsions, imposant de nombreuses coupes. Quant aux ligues féministes du pays, elles firent le pied de grue à l’entrée des cinémas pour dissuader le public d’aller voir ce spectacle « honteux ». Ce qui n’empêcha pas Pulsions d’être un grand succès et d’être exploité dans sa version non censurée en Europe.

 

© Gilles Penso

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SHOCKWAVE (2006)

Des robots géants et tentaculaires échappent au contrôle de leurs créateurs et sèment la panique sur une île tropicale

A.I. ASSAULT

 

2006 – USA

 

Réalisé par Jim Wynorski

 

Avec Joe Lando, Lisa LoCicero, Joshua Cox, Blake Gibbons, Hudson Leick, Michael Dorn, Robert Picardo, Alexandra Paul

 

THEMA ROBOTS

La scène prégénérique de Shockwave ne s’embarrasse pas de prélude explicatif. Un petit groupe de scientifiques et de militaires y est poursuivi en plein désert par un robot redoutable qui ressemble à un crabe géant monté sur des tentacules métalliques identiques à ceux du docteur Octopus dans Spider-Man 2. La bête est animée avec pas mal de soins (on croirait presque de la bonne vieille animation image par image par moments), mais la pauvre qualité de ses incrustations altère sérieusement sa crédibilité, surtout lorsqu’il empoigne des hommes ou tire des rayons laser. C’est le défaut majeur des créations de Scott Coulter, superviseur d’effets visuels habitué aux tout petits budgets (on lui doit le bestiaire foisonnant des productions Nu Image : Shark Attack, Spiders, Octopus et consorts). D’après ce que le dialogue nous apprend, cette machine vient d’échapper au contrôle de ses inventeurs, et comme il s’agit d’une invincible arme de destruction massive, le pire est à craindre. « Ce sont des troupes de choc biomécaniques conçues pour mener les premières attaques contre toute attaque potentielle » explique l’une des conceptrices de ces charmants automates. Et comme il faut bien les baptiser, ils répondent au doux nom de « Robotalians ».

L’intrigue se déplace alors sur une île sauvage où s’est écrasé un avion contenant deux prototypes de ces redoutables robots quadrupèdes. Les rares survivants du crash, un commando spécialement dépêché sur place et des malfaiteurs ayant atterri là par hasard s’y croisent et doivent faire front face à la menace robotique… Ce petit shocker de science-fiction, tourné avec un budget anémique, est l’œuvre de ce bon vieux Jim Wynorski, spécialisé dans l’abattage à la chaîne de films de genre conçus pour le petit écran (on lui doit même un Da Vinci Coded au titre fort culotté !). Pour brouiller les pistes, il signe cependant Shockwave sous le pseudonyme Jay Andrews.

Quelques visages familiers

Si le titre « français » évoque une « onde de choc », le titre original semble se référer au A.I. de Steven Spielberg. Ce sont pourtant deux autres films du père d’E.T. qui semblent ici servir d’inspiration : La Guerre des mondes pour le look général des monstres qui n’est pas sans évoquer les fameux tripodes martiens, et Jurassic Park pour le petit groupe de héros pourchassés par des monstres géants sur une île tropicale. Au milieu d’un casting parfaitement anonyme, on repère une poignée de visages familiers comme Robert Picardo, l’un des acteurs fétiches de Joe Dante (présent dans Hurlements, Explorers, L’Aventure intérieure, Small Soldiers), en scientifique bienveillant, ou George Takeï (l’inoubliable Monsieur Sulu de Star Trek) en commandant de bord. Certes, Shockwave ne hisse pas ses ambitions bien haut et souffre – en vrac – d’un scénario anémique, d’acteurs sans charisme et d’une mise en scène dénuée d’imagination. Mais l’œuvrette reste franchement divertissante, et les robots plutôt réussis. Pour ceux qui à l’époque auraient pu trouver A.I. trop cérébral et Wall-E trop gentil, voilà qui put soulager leurs neurones en toute impunité.

 

© Gilles Penso

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FURIE (1978)

Dans la foulée de Carrie, Brian de Palma suit les destins croisés de deux adolescents aux terribles pouvoirs télékinétiques

THE FURY

 

1978 – USA

 

Réalisé par Brian de Palma

 

Avec Amy Irving, Kirk Douglas, John Cassavetes, Carrie Snodgress, Charles Durning, Fiona Lewis, Andrew Stevens

 

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX

Après l’incroyable succès de Carrie, mué en véritable objet de culte auprès de nombreux spectateurs, Brian de Palma poursuit son étude des pouvoirs paranormaux et de leurs conséquences avec cet étonnant Furie qui n’en constitue ni une séquelle ni un remake, mais plutôt une variante autour d’une thématique voisine. Cette fois-ci, l’inspiration ne vient plus de Stephen King mais d’un autre écrivain spécialisé dans l’horreur, John Farris, dont le roman « Fury » fut publié en 1976, et qui signa lui-même l’adaptation de son livre pour l’écran. En toute logique, le producteur Frank Yablans pensa à Brian de Palma pour transformer ce script en film. La tentation était trop forte de réitérer le triomphe de Carrie. À la réflexion, ce fut peut-être un cadeau empoisonné, dans la mesure où Furie fut accueilli de manière assez glaciale par la critique, ne voyant là que la tentative maladroite du cinéaste de surfer sur le succès de son précédent long-métrage. Mais un tel procès d’intention dénotait d’une certaine étroitesse d’esprit et d’une appréhension très superficielle des choses. Bien sûr, Carrie et Furie entretiennent de nombreux points communs, notamment les pouvoirs télékinétiques et la présence d’Amy Irving. Mais là n’est pas l’intérêt majeur du réalisateur. Pour De Palma, se focaliser sur de jeunes héros assaillis par des visions qu’ils ont du mal à contrôler, c’est aborder frontalement son propre rapport obsessionnel à l’image.

Interprète de la seule survivante du carnage provoqué par Sissi Spacek dans Carrie, Amy Irving passe donc ici sur le devant de la scène, incarnant avec beaucoup de sensibilité une jeune fille prénommée Gillian. Capable bien malgré elle de provoquer à distance de dangereuses hémorragies dans son entourage, elle intéresse fortement le businessman Childress (John Cassavetes), bien déterminé à s’en servir d’arme d’un nouveau genre. Il la prend donc sous son aile, au sein du Paragon Institute, un établissement consacré à l’étude des facultés parapsychologiques qui sert de couverture à ses activités politiques. Parmi ses « protégés » se trouve également Robin, un garçon instable relié psychiquement à Gilian. Là est le cœur du récit tel que le narre De Palma, et sans doute sa motivation première dans la mise en scène de Furie. Quoi de plus poétiques que ces deux adolescents partageant sans le savoir les mêmes messages télépathiques depuis leur tendre enfance, un phénomène inexpliqué qu’ils attribuent de prime abord à de simples rêves ?

Sanglante apothéose

L’autre sujet qui motive particulièrement le réalisateur est la naïveté de l’enfance corrompue par la présence des adultes, que ces derniers soient volontairement ou non manipulateurs. Et c’est justement la double présence de Childress et de Peter (Kirk Douglas), le père de Robin, qui va précipiter le drame. En plus de sa filiation avec Carrie, Furie annonce également deux œuvres que réalisera quelques années plus tard David Cronenberg : Scanners et Dead Zone. Mais au-delà des jeux d’influence, le onzième long-métrage de Brian de Palma constitue une œuvre étrange et complexe, qui se réapproprie avec panache les préoccupations d’un roman inscrit dans le contexte de la guerre froide. Le scénario mêle ainsi l’espionnage au fantastique pur, Kirk Douglas et John Cassavetes se démenant avec beaucoup de conviction dans des rôles antithétiques taillés sur mesure. S’il n’a rien perdu de son style flamboyant (la scène de la vision dans l’escalier transcendée par l’utilisation surréaliste d’une incrustation sur fond bleu, le calvaire d’une des victimes de Robin qui flotte dans les airs en recouvrant les murs de sang, l’évasion mouvementée de Gilian tournée au ralenti), De Palma dose ici ses effets de mise en scène lorsqu’il juge nécessaire de s’effacer derrière ses acteurs. La folie, la démesure et l’excès reprennent tout de même le dessus au cours d’un dénouement choc à la fois brutal, époustouflant et complètement inattendu, s’appuyant en partie sur des effets spéciaux conçus par Rick Baker et A.D. Flowers. L’esthète Brian de Palma sacrifie ainsi à son goût stylistique du crescendo et de l’apothéose, pour le plus grand plaisir des amateurs de son cinéma résolument plus grand que nature.

 

© Gilles Penso

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MES DOUBLES, MA FEMME ET MOI (1996)

Harold Ramis multiplie Michael Keaton par quatre pour les besoins d’une comédie fantastique à la lisière de la schizophrénie

MULTIPLICITY

 

1996 – USA

 

Réalisé par Harold Ramis

 

Avec Michael Keaton, Andie McDowell, Harris Yulin, Richard Masur, Zack Duhame, Katie Schlossberg, Eugene Levy, Ann Cusack, John de Lancie, Judith Kahan

 

THEMA DOUBLES

C’est sur le tournage d’Un jour sans fin qu’Harold Ramis découvre la nouvelle « Multiplicity » écrite par son ami Chris Miller. Le sujet l’intrigue et lui rappelle des problématiques très familières, notamment les difficultés qu’on peut éprouver à harmoniser une carrière bien remplie et une vie de famille épanouie. Après le triomphe de sa boucle temporelle enfermant Bill Murray dans un 2 février interminable, le cinéaste décide de persister dans la voie de la comédie fantastique et de transformer « Multiplicity » en long-métrage. C’est aussi l’occasion pour lui de retrouver la délicieuse Andie McDowell. Quant au rôle masculin principal, il échoit à Michael Keaton, qui fut à l’origine pressenti pour tenir la vedette d’Un jour sans fin, et que Ramis choisit ici pour son énergie folle et sa versatilité. L’ex-Batman de Tim Burton incarne Doug Keaney, le contremaître d’une entreprise de construction qui peine à concilier ses activités professionnelles – faites de complexités sans nom et entravées par la spectaculaire incompétence des ouvriers qui travaillent avec lui – et son rôle de père de famille. Plusieurs scènes de la vie quotidienne, captées avec beaucoup de naturalisme, nous montrent les tensions d’un couple qui se croise sans se voir. Son épouse Laura est frustrée de ne pas pouvoir reprendre son métier, tandis que Doug est à bout de nerfs à cause de son surmenage. Le ton reste léger, mais la crise qui couve est très crédible. C’est là qu’intervient l’argument fantastique. Alors qu’il pique une crise de colère chez un client, Doug découvre que ce dernier est un généticien ayant découvert le moyen de cloner un être vivant. Et s’il se prêtait à l’expérience ? Posséder un double, n’est-ce pas le moyen de mieux disposer de son temps, de reconquérir son épouse et de sauver son job ? Sur le point d’être dédoublé, notre héros émet quelques réserves, craignant de subir le même sort que Jeff Goldblum dans La Mouche, mais il finit par franchir le pas…

Que Mes doubles, ma femme et moi soit sorti la même année que le clonage de la célèbre brebis Dolly ne manque pas d’ironie et prouve à quel point le film d’Harold Ramis était dans l’air du temps. Pour autant, l’aspect science-fictionnel de l’intrigue est surtout un prétexte pour explorer la psyché humaine. L’aspect le plus intéressant du film est sans doute la séparation des différentes facettes d’une personnalité en entités autonomes. Si le clone n°1 est un macho acharné de travail, le n°2 un être sensible et attentionné et le n°3 un enfant turbulent dans un corps d’adulte, ce ne sont finalement que les reflets isolés du caractère de Buck, tour à tour misogyne, sentimental ou puéril. En les observant, notre héros se découvre lui-même et comprend qu’il ne s’épanouira qu’à condition de faire cohabiter ces identités à priori incompatibles dans un même corps. Et si les journées désespérément répétitives d’Un jour sans fin pouvaient être appréhendées comme la métaphore d’un état dépressif, cette subdivision des traits de personnalité raconte rien moins que la quête du maintien de l’équilibre psychologique.

Quand les clones font les clowns

Mais Harold Ramis ne cherche jamais à appesantir son film d’un discours pseudo-psychanalytique, pas plus qu’il ne s’intéresse aux noirceurs de l’âme humaine. La comédie reste son moteur, au point qu’il transforme le dernier acte de la nouvelle qu’il adapte – avec la bénédiction de son auteur – pour éviter un dénouement trop cynique et trop sombre. Les scènes d’interaction entre les quatre doubles sont des moments d’humour scénique hallucinants, s’appuyant sur le sens du timing infaillible de Michael Keaton, la mise en scène au cordeau d’Harold Ramis et des effets visuels impeccables supervisés par Richard Edlund (que le réalisateur sollicite après avoir apprécié la qualité de son travail sur S.O.S. fantômes). En quelques occasions, Multiplicity s’approche des facéties d’un Blake Edwards, notamment lors de ce dîner chaotique dans un restaurant huppé ou pendant cette soirée mémorable où Laura croise tour à tour les trois clones, persuadée qu’il s’agit toujours de son époux, et fait l’amour avec chacun d’entre eux ! Une audace qu’Harold Ramis a défendue coûte que coûte, face à des producteurs peu à l’aise avec un tel passage à l’acte. Le cinéaste n’aura pas totalement réussi à réitérer le miracle d’Un jour sans fin, cette seconde comédie fantastique accusant plusieurs baisses de rythme et quelques piétinements absents de son chef d’œuvre dédié au « Jour de la marmotte ». Mais la folie du postulat de départ, les audaces visuelles qui lui donnent corps, l’abattage délirant de Michael Keaton et le charme fou d’Andie McDowell emportent allègrement le morceau, le tout rythmé par le Big Band enjoué du compositeur George Fenton.

 

© Gilles Penso

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LÈVRES DE SANG (1975)

Obsédé par une femme mystérieuse qu’il rencontra dans son enfance et qui n’a pas vieilli, un jeune homme découvre que c’est un vampire

LÈVRES DE SANG

 

1975 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Jean-Lou Philippe, Annie Briand, Nathalie Perrey, Paul Bisciglia, Willy Braque, Martine Grimaud

 

THEMA VAMPIRES I SAGA JEAN ROLLIN

La constance de Jean Rollin force quelque part le respect. Peu de cinéastes auront à ce point décliné les mêmes thématiques et les mêmes motifs au sein d’une filmographie fantastique confinant quasiment à l’obsession. Le cinéaste poursuit donc vaillamment ses expérimentations horrifico-érotiques amorcées sept ans plus tôt avec Le Viol du vampire mais ne cherche guère à gommer les scories qui entravent de toute évidence son œuvre. Satisfait de la patine insolite induite par l’amateurisme manifeste de son casting et d’une partie de son équipe technique, Rollin creuse son sillon. Languissant, ennuyeux, Lèvres de sang avance de fait à la vitesse d’un escargot asthmatique. Mystérieuse, la scène d’introduction située dans la solitude glacée du cimetière de Montmartre laisse encore espérer quelques jolies idées poético-macabres. Un étrange cortège y transporte des formes blanches au plus profond d’un obscur caveau. Lorsque les portes se referment, des plaintes s’échappent, étouffées par l’épaisseur des murailles… Nous faisons ensuite connaissance avec Frédéric, un jeune homme qui, au cours d’une soirée cocktail guindée en l’honneur d’un nouveau parfum, voit sur l’affiche dédiée au flacon vedette la photo d’un paysage en ruines qui l’interpelle. Cette image éveille en lui des souvenirs d’enfance enfouis.

Flash-back : il avait douze ans, s’est perdu en pleine nuit, puis s’est endormi au milieu des ruines, sous la protection d’une belle hôtesse au teint d’albâtre. Troublé, il retrouve la photographe qui a signé ce cliché et lui donne rendez-vous à minuit. L’enquête qui suit s’annonce sinon passionnante, du moins intrigante. Mais à ce stade du récit, on ne comprend plus grand-chose. Car soudain quatre femmes vampires surgissent de leur tombe et attaquent le gardien du cimetière. Notre héros, lui, erre dans les rues, croit revoir la belle hôtesse de son enfance dans un cinéma, est entraîné par une femme mystérieuse qui lui dit « ce soir la nuit est à nous », tombe sur le cadavre de la photographe, se promène dans le métro, puis rencontre un moustachu bizarre qui essaie de le tuer. Là, Lèvres de sang vire à la comédie involontaire, dans la mesure où Jean Rollin s’essaie au cinéma d’action : fusillade, combat à main nue, cascade du haut du métro, course-poursuite sur la place du Trocadéro : notre homme ne recule devant rien, mais face à la balourdise du résultat à l’écran, nous sommes partagés entre rires et soupirs…

La plage sanglante

Comme toujours, les filles se déshabillent régulièrement pour tromper l’ennui du spectateur et Rollin s’adonne à une poignée de séquences fétichistes, comme celle de la jeune comédienne nue et enchaînée que transportent des femmes vampires portant pour seul vêtement un linceul transparent. Quant à la scène finale – passage quasi-obligatoire – elle se situe sur la plage préférée du cinéaste, à Pourville-les-Dieppe. Cette réminiscence poétique dans la filmographie de Rollin, qui donne presque l’impression que tous ses longs-métrages ou presque « riment » ensemble, n’est pas la curiosité la moins fascinante dans cette filmographie maladroite mais étonnamment cohérente. Quelque part, il existe une sorte de « Rollin Cinematic Universe ». En fuite sur cette plage obsessionnelle, le couple vampire s’allonge nu dans un cercueil et se laisse porter par les flots, en quête de futures victimes. « Je commence enfin à vivre » s’exclame alors Frédéric, tandis que la beauté de ces dernières images, montrant l’embarcation macabre qui vogue sur la marée montante, nous ferait presque oublier les lourdeurs de ce film bancal.

 

© Gilles Penso

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