ABCs OF DEATH 2 (2014)

Suivant le même principe que le film précédent, cette anthologie explore 26 univers monstrueux, drôles, horrifiques et macabres…

THE ABCs OF DEATH 2

 

2014 – USA

 

Réalisé par E.L. Katz, Julian Barratt, Julian Gilbey, Robert Morgan, Alejandro Brugués, Aharon Keshales, Navot Papushado, Jim Hosking, Bill Plympton, Erik Matti, Dennison Ramalho, Kristina Buozyté, Bruno Samper, Lancelo Imasuen, Robert Boocheck, Larry Fessenden, Hajime Ohata, Todd Rohal, Rodney Ascher, Marvin Kren, Juan Martinez Moreno, Jen et Sylvia Soska, Vincenzo Natali, Jérome Sable, Steven Kostanski, Julien Maury, Alexandre Bustillo, Soichi Umezawa, Chris Nash

 

Avec Eric Jacobus, Julian Barratt, Ian Virgo, Miguel Angel Muñoz, Dana Meinrath, Nicholas Amer, Sherry Lara, Julija Steponaityé, Pat Daniel, Aki Morita, Béatrice Dalle

 

THEMA MORT I MUTATIONS I MAMMIFÈRES I INSECTES ET INVERTÉBRÉS I DIABLE ET DÉMONS I ZOMBIES I MÉDECINE EN FOLIE I TUEURS I FUTUR

Face à l’excellent accueil reçu par ABC of Death, les producteurs Ant Timpson et Tim League remettent le couvert en sollicitant à nouveau des metteurs en scène venus du monde entier pour concevoir 26 histoires courtes associées chacune à une lettre de l’alphabet. Originaires des États-Unis, du Royaume Uni, de Cuba, d’Israël, des Philippines, du Brésil, de Lituanie, du Nigéria, du Japon, d’Autriche, d’Espagne, du Canada et de France, les réalisateurs sollicités travaillent dans une liberté totale. Au menu : de l’horreur, de l’humour, des trésors d’inventivité, et parfois même des esquisses de futurs longs-métrages. Les segments réalisés par Robert Morgan et Jim Hosking, par exemple, annoncent respectivement les folies de Stopmotion et The Greasy Strangler. Le générique décline l’imagerie des vieux livres d’éducation pour enfants. Les gravures y prennent des tournures macabres aux accents d’une sorte de comptine inquiétante. Après cette entrée en matière, le festival commence. Les deux premiers segments (la parodie de film d’action « Amateur » de E.L. Katz et le found footage « Badger » de Julian Barratt) nous offrent des éclats de rire qui permettent au film de démarrer sur les chapeaux de roue. Les gags visuels sont aussi au menu d’« Equilibrium » d’Alejandro Brugués (un triangle amoureux avec deux Robinsons Crusoé et une jeune naufragée) et du délirant  « Masticate » de Robert Boocheck, filmé en ultra-ralenti.

Un véritable grain de folie nourrit aussi les films de Jim Hoskins (« Grandad »), Eric Matti (« Invincible ») ou Rodney Ascher (« Questionnaire »). Dans ce domaine, avouons un petit coup de cœur pour « Wish » de Steven Kostanski, où deux gamins se retrouvent propulsés dans l’univers de leurs jouets guerriers préférés – un monde beaucoup plus violent et trash qu’ils l’imaginaient, bourré d’effets spéciaux old-school. On salue aussi l’imagination fertile des cinéastes japonais Hajime Ohata et Soichi Umezawa qui nous offrent respectivement « Olochracy » (une femme traînée en justice par des zombies qui l’accusent d’actes de violence) et « Youth » (du body horror hallucinant qui sert de métaphore aux maux d’une adolescente délaissée par ses parents). Mais tous les segments ne prêtent pas à rire. La bigoterie et l’intolérance irriguent ainsi de manière glaçante « Capital Punishment » de Julian Gilbey et « Jesus » de Dennison Ramalho, tandis qu’Aharon Keshales et Navot Papushado nous content les absurdités de la guerre avec « Fallen ». De leur côté, Kristina Buozyté et Bruno Samper, futurs auteurs de Vesper Chronicle, confrontent une jeune femme à une incompréhensible vague de violence, tandis que Chris Nash nous décrit une grossesse épouvantable dans « Zygote ». Quant aux duettistes Julien Maury et Alexandre Bustillo, ils dirigent leur actrice fétiche Béatrice Dalle dans le très cynique « Xylophone » qui traduit l’attachement très particulier d’une grand-mère à sa petite-fille.

Le grand 8 de l’horreur

Nous avons également droit à deux courts-métrage d’animation mémorables : « Deloused » de Robert Morgan (de la stop-motion glauque et poisseuse à mi-chemin entre Mad God, Le Festin nu, Eraserhead et Hellraiser) et « Head Games » du génial cartooniste Bill Plympton (un baiser entre un homme et une femme qui prend une tournure apocalyptique et presque lovecraftienne). On se délecte aussi de la contribution de Vincenzo Natali (Cube, Splice) qui décrit avec « Utopia » un monde idéal dominé par la beauté et la perfection. Juan Martinez Moreno, de son côté, concocte avec « Split » un exercice de style virtuose à base d’écrans divisés montrant un effrayant « home invasion » suivi en direct par l’époux de la future victime. Bien sûr, tout n’est pas réussi dans ABC of Death 2. C’est le risque d’une anthologie aussi disparate. Le « Legacy » de Lancelo Imasuen (avec ses effets spéciaux ratés et son absence de chute) ou le « P for P-P-P-P Scary ! » de Todd Rohal (une absurdité rétro sans queue ni tête) se révèlent très anecdotiques. Mais la majorité des courts-métrages proposés ici sont d’excellentes surprises, nous embarquant dans un vertigineux grand 8 horrifique. Deux ans plus tard, Ant Timpson et Tim League joueront les prolongations avec The ABCs of Death 2 ½.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

ANIMAL DE COMPAGNIE (2016)

L’employé d’un chenil nourrit une obsession tellement forte pour une ancienne camarade de lycée qu’il décide de la séquestrer…

PET

 

2016 – USA / ESPAGNE

 

Réalisé par Carles Torrens

 

Avec Dominic Monaghan, Ksenia Solo, Jennette McCurdy, Da’Vone McDonald, Nathan Parsons, Janet Song, Gary J. Tunnicliffe, Denise Garcia, John Ross Bowie

 

THEMA TUEURS

Né à Barcelone en 1984, le réalisateur espagnol Carles Torrens pratique le court-métrage depuis le début des années 2000. C’est en 2011 qu’il s’attaque à son premier long-métrage, Emergo, un found footage qui s’attache à une équipe de parapsychologues enquêtant sur un immeuble supposément hanté. Le sujet est connu, le procédé aussi, et Torrens a donc du mal à sortir du lot. Mais son second long-métrage aborde une intrigue beaucoup plus singulière. Pet (que les distributeurs canadiens ont eu la prudence de rebaptiser Animal de compagnie pour éviter toute allusion malvenue aux flatulences du côté des spectateurs francophones !) a bien failli ne jamais voir le jour. Son scénariste Jeremy Slater, co-auteur des Quatre Fantastiques avec Simon Kinberg et Josh Trank, traîne ce script depuis longtemps et parvient à intéresser l’acteur Dominic Monaghan en 2008. Celui-ci, révélé par son rôle de Hobbit dans la trilogie Le Seigneur des Anneaux, s’engage aussitôt et reste attaché au projet coûte que coûte, malgré la succession de réalisateurs qui sont envisagés à tour de rôle pour diriger le film. Lorsque Carles Torrens hérite de la mise en scène, Pet sort enfin des limbes de « l’enfer du développement ». Pleinement investi, Monaghan y incarne Seth, un homme solitaire et raté, avec beaucoup de justesse.

Seth est employé à l’entretien d’un chenil et vit selon un rituel morose qui se brise le jour où il rencontre dans le bus une jeune femme dont il tombe éperdument amoureux. Il s’agit de Holly (Ksenia Solo), ancienne camarade de lycée qu’il avait totalement perdue de vue. Pétrifié, Seth demande conseil à Nate (Da’Vone McDonald), un agent de sécurité, qui lui recommande d’avoir confiance en lui et d’aller l’aborder. Seth épluche alors les profils en ligne de Holly et tente de l’inviter à sortir, mais elle le repousse sans ménagement. Toutes les tentatives du malheureux pour l’aborder rivalisent de maladresse et de gaucherie, accentuant l’empathie que l’on éprouve pour ce personnage pathétique. Un jour, réfugié dans son travail, Seth découvre une trappe menant à une pièce située dans une aile abandonnée du chenil. Il entreprend alors de construire une cage en acier, de kidnapper l’élue de son cœur et de l’y enfermer…

La cage aux fous

Le huis clos consécutif à cette séquestration crée un rapport de force extrêmement tendu qui s’inverse progressivement pour emprunter des méandres scénaristiques inattendus muant le thriller psychologique en film d’horreur pur. Les incessants renversements de domination qui s’opèrent dans Pet finissent par nourrir une réflexion frontale sur la misogynie mais aussi sur l’hostilité envers les hommes. Et si les belles valeurs d’amour et de sacrifice semblent vouloir tout expliquer, nous savons bien que les choses ne tournent pas rond chez nos protagonistes et que rien ne justifie la confrontation malsaine qui s’offre à nos yeux. Peu à peu, via le minimalisme de son concept et l’épure de la situation, le film prend la tournure d’une fable contemporaine qui semble vouloir nous mettre en garde contre les désirs incontrôlables. Nous ne sommes pas loin non plus du dispositif théâtral, même si les codes du « torture porn » menacent régulièrement de s’inviter aussi dans le film. À plusieurs reprises, Pet est à deux doigts de crouler sous son trop-plein de rebondissements et de surprises, mais c’est aussi ce qui fait son charme. Quoique « charme » ne soit peut-être pas le mot le plus adéquat pour décrire un film suscitant autant le malaise. Le film de Carles Torrens fit en tout cas son petit effet lors de sa tournée des festivals du monde entier, ouvrant au réalisateur la porte de productions plus argentées, principalement pour le petit écran.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

RESONNANCES (2006)

Un groupe d’amis est pris en chasse dans une forêt nocturne par un psychopathe et un monstre extra-terrestre tentaculaire…

RESONNANCES

 

2006 – FRANCE

 

Réalisé par Philippe Robert

 

Avec Yann Sundberg, Vincent Lecompte, Patrick Mons, Romain Ogereau, Sophie Michard, Livane Revel, Marjorie Dubesset

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES

Tombé dans la marmite du cinéma de science-fiction et des effets spéciaux dès son plus jeune âge, Philippe Robert caressait depuis longtemps l’envie de réaliser son premier long-métrage. « J’ai voulu travailler dans le cinéma dès l’âge de cinq ans », raconte-t-il. « Lorsque j’ai vu La Guerre des étoiles en 1977, je suis tombé amoureux des effets spéciaux. Je me suis aussitôt mis à bricoler des trucages en super 8 dans le garage de mes parents. » (1) Cette passion mènera plus tard à la création de la société Explorer Films avec Jean-Claude Thibaut. Le duo se forge une solide expérience dans la publicité. Leur court-métrage Les Ailes de l’ombre marque une première reconnaissance internationale et confirme leur envie de passer au format long. Après plusieurs expériences comme cadreur sur des productions variées, Philippe Robert franchit le pas en 2002 et se lance dans l’aventure Résonnances. « Une fois le scénario écrit, j’ai recruté la quasi-totalité de mon équipe via Internet, par des petites annonces passées sur des sites spécialisés dans le cinéma », explique-t-il. « La plupart d’entre eux étaient des jeunes passionnés qui sortaient d’écoles de cinéma. J’ai ainsi formé une équipe de 15 personnes. » (2) Le tournage débute entre Paris et le Jura, avec un rythme extrêmement contraint. Très vite, les imprévus s’accumulent : départs de techniciens, remaniement complet de l’équipe, nuits blanches et gestion permanente des décors et de la régie. Sans se laisser démonter, Philippe Robert complète le tournage dans une forêt privée à Coulommiers… et réussit envers et contre tous à terminer son film.

Un samedi soir, un groupe de jeunes amis prend la route pour rejoindre une boîte de nuit nichée au cœur du massif du Jura. L’ambiance est légère, presque insouciante, jusqu’à leur rencontre avec un auto-stoppeur nommé Sébastien. Ils l’embarquent sans se douter qu’ils viennent de faire entrer « le loup dans la bergerie ». Quelques kilomètres plus loin, tout bascule : le véhicule quitte la route et plonge dans un ravin, s’écrasant violemment au milieu de la forêt. Miraculeusement, les survivants reprennent leurs esprits… pour découvrir aussitôt que Sébastien n’est pas un simple voyageur égaré. Il s’agit d’un psychopathe en fuite, activement recherché après son évasion d’un établissement psychiatrique. Alors que la tension monte brutalement et qu’une confrontation semble inévitable, un danger encore plus grand surgit des profondeurs du sol. Car une créature extra-terrestre tentaculaire, sensible au moindre bruit, émerge soudain de la forêt et prend en chasse les survivants…

Tentacules

Comment ne pas être soufflé par l’ambition d’un tel film, surtout lorsqu’on connaît les conditions précaires dans lesquelles il fut réalisé ? Dès la scène prégénérique, Philippe Robert nous transporte en plein moyen-âge pour raconter l’arrivée du monstre sur Terre et ses premières exactions anthropophages. Dès lors, les rebondissements s’enchaînent au pas de course, tandis que les scènes d’action (douze au total nous confirme le réalisateur) se déchaînent sur un rythme d’enfer. À mi-chemin entre les vers de Tremors et les entités millénaires de Lovecraft, la créature est l’attraction principale du film. Conçue en 3D – tout comme le château d’eau qui accueille une séquence de combat vertigineuse -, elle s’anime dans une quarantaine de plans spectaculaires. Mais le plus gros des effets visuels repose sur un usage intensif de maquettes et de décors miniatures : une forêt de vingt mètres carrés où sont filmés les déplacements souterrains de la créature grâce à un système de rail mécanique, un accident automobile reconstitué avec une New Beetle de soixante centimètres, un immense cimetière de voitures, un hélicoptère, une voie ferrée… Du côté de sa bande son, le film bénéficie en outre d’une touche finale surprenante : sa musique signée Richard Sanderson… oui, le chanteur de La Boum ! Alors bien sûr, Résonnances est loin d’être parfait. La maladresse et les manques de moyens sautent souvent aux yeux, l’image DV Cam n’est pas vraiment flatteuse, les acteurs ne nous convainquent pas beaucoup et l’intrigue reste basique. Mais comment ne pas souligner l’audace d’un tel film ? Dommage que Philippe Robert n’ait pas pu offrir à son long-métrage un circuit de distribution digne de ce nom, malgré sa sortie en DVD aux États-Unis et en Allemagne. Nul n’est prophète en son pays, dit-on…

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en février 2006

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

AO, LE DERNIER NÉANDERTAL (2010)

Spécialiste du cinéma documentaire, Jacques Malaterre s’essaie à la fiction en racontant le destin hors norme d’un homme préhistorique…

AO, LE DERNIER NÉANDERTAL

 

2010 – FRANCE

 

Réalisé par Jacques Malaterre

 

Avec Simon Paul Sutton, Aruna Shields, Craig Morris, Helmi Dridi, Vesela Kazakova, Nazam Karakurt, Yves Garvy, Ilian Ivanov, Sara Malaterre

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

Vétéran du cinéma documentaire, Jacques Malaterre a créé l’événement avec trois docu-fictions situés en pleine préhistoire : L’Odyssée de l’espèce en 2002, Homo Sapiens en 2004 et Le Sacre de l’homme en 2007. Avec Ao le dernier Néandertal, il passe à la fiction pure et au grand écran, relevant au passage de nombreux défis techniques. Ce choix est nourri par une frustration : celle d’avoir survolé dans les films précédents des millénaires d’histoire sans pouvoir s’attarder sur l’intimité de ses personnages. « J’ai eu envie de réhabiliter la préhistoire au cinéma », explique-t-il. « Parce que depuis La Guerre du feu, il n’y a eu aucun film sur le sujet. On ne peut pas dire que Rrrrrr ! ou 10 000 de Roland Emmerich soient vraiment des films sur la préhistoire ! » (1) Fidèle à son exigence documentaire, Malaterre opte pour un réalisme radical, privilégiant les décors naturels tournés en conditions extrêmes, de l’Ukraine à la Bulgarie, en passant par la France. « Il ne s’agissait pas de filmer la nature, mais de travailler avec elle », résume le réalisateur. « Mais le choix du cinéma n’était pas pour moi synonyme d’une débauche d’effets spéciaux. Je me suis volontairement interdit d’aller dans ce sens. L’idée forte du film était de montrer que nous sommes aujourd’hui encore porteurs des valeurs des hommes de Néandertal. Il fallait donc inverser la tendance et être très réaliste. Nous sommes allés tourner dans des décors réels, nous avons parfois filmé nos acteurs à -20°, nous avons utilisé de vrais animaux. Je n’ai pas voulu tricher avec les spectateurs. » (2)

L’histoire se déroule il y a environ 30 000 ans, à une époque charnière où les Néandertaliens cohabitent encore avec les Homo sapiens. Le film suit Ao, un chasseur vivant dans les étendues glacées de Sibérie. Après une chasse, il retrouve son clan au moment où sa compagne donne naissance à leur fille. Mais cet instant de vie bascule rapidement dans la tragédie. Une attaque d’ours, puis surtout le massacre de son groupe par des Homo sapiens, plongent Ao dans une solitude absolue. Dépossédé de tout, il entreprend alors un long voyage vers le sud, guidé par le souvenir de son frère et de ses origines. Ce périple, qui traverse une Europe sauvage et hostile, prend la forme d’un véritable road movie préhistorique. Ao y croise d’autres groupes humains, notamment une tribu de Cro-Magnons aux pratiques violentes, au sein de laquelle il rencontre Aki, une femme captive. Ensemble, ils tentent d’échapper à un destin funeste. Au fil de son errance, Ao nous apparaît comme un être à part : moins brutal que ses contemporains, habité par des visions et une forme de spiritualité. Son parcours devient alors autant une quête de survie qu’un chemin intérieur…

Notre ancêtre lointain…

Fidèle à sa note d’intention, Jacques Malaterre signe ici une œuvre à contre-courant, où le réalisme n’est pas un argument marketing mais une véritable ligne de conduite. Le pari est audacieux et largement tenu. La rudesse des paysages naturels, captés en Cinémascope, confère au film une dimension presque tactile. La préhistoire retrouve ici sa brutalité, sa beauté et son mystère. L’un des aspects les plus marquants reste le travail sur le langage et le corps. Les dialogues sont conçus à partir d’une langue reconstruite avec l’aide de l’écrivain Pierre Pelot, en s’appuyant sur des hypothèses scientifiques. Les gestes, les regards, les silences prennent alors une importance centrale. L’interprétation de Simon Paul Sutton dans le rôle d’Ao impressionne aussi par sa physicalité et sa sensibilité. Narrativement, Malaterre opte pour une structure simple, presque épurée, participant à l’atmosphère contemplative du film. Ce choix est compréhensible mais n’est pas sans travers. Certaines séquences semblent ainsi s’étirer, tandis que d’autres manquent de liant. Autre parti pris discutable : une idéalisation excessive du protagoniste. Car Ao se mue rapidement en figure quasi allégorique, porteur de valeurs humanistes qui dépassent le cadre strict de la reconstitution historique. Ce glissement vers le conte n’est pas inintéressant mais entre en rupture avec les intentions premières du cinéaste. Cela dit, force est de constater que rarement la préhistoire aura été filmée avec une telle exigence, sans céder aux sirènes du spectaculaire. D’autant qu’Ao, le dernier Néandertal a le mérite d’ouvrir les portes vers une réflexion troublante : et si cette humanité disparue était, au fond, le miroir de la nôtre ?

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2010

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

MAJIN (1966)

Au cœur du Japon féodal sommeille une divinité en forme de gigantesque statue de pierre qui s’éveille pour venir secourir les opprimés…

DAIMAJIN

 

1966 – JAPON

 

Réalisé par Kimiyoshi Yasuda

 

Avec Miwa Takada, Yoshihiko Aoyama, Jun Fujimaki, Ryûtarô Gomi, Ryûzô Shimada, Tatsuo Endô, Shôsaku Sugiyama, Chikara Hashimoto, Saburô Date

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE

Majin naît au sein des studios japonais Daiei, à l’époque où la compagnie cherche toujours à rivaliser avec le succès massif des films de monstres produits par la sa concurrente la Toho, notamment la saga Godzilla. Après avoir sacrifié à la formule du kaijū contemporain, par le biais de la fameuse tortue Gamera, la Daiei poursuit sa conquête du public en optant cette fois-ci pour une hybridation originale, qui consiste à marier le film historique avec la figure du monstre géant. L’idée centrale consiste donc à mettre en scène une entité mythologique très fortement inspirée par la légende du Golem. Car Daimajin (Majin pour les versions américaines et européennes) est une divinité de pierre, silencieuse et vengeresse, qui ne s’éveille que lorsque les injustices atteignent leur paroxysme. Cette approche permet de s’ancrer dans un imaginaire japonais ancien, proche du folklore et du shintoïsme, tout en conservant l’impact spectaculaire du cinéma de « grosses bestioles ». Pour optimiser les coûts, la compagnie nippone décide de produire une trilogie tournée quasiment simultanément : Majin, Le Retour de Majin et La Vengeance de Majin. Les mêmes décors, costumes, accessoires et surtout le même costume de la statue géante sont ainsi réutilisés d’un film à l’autre, avec des équipes de tournage qui se relaient. Le premier film est réalisé par Kimiyoshi Yasuda, tandis que les deux autres épisodes sont confiés à Kenji Misumi et Kazuo Mori, deux spécialistes du film de sabre. Cette rotation permet de maintenir une cohérence esthétique tout en accélérant la production.

Dans une province reculée du Japon féodal, le seigneur Hanabusa Tadakiyo est trahi et assassiné par son propre chambellan, Ōdate Samanosuke, qui s’empare du pouvoir dans le sang. Dans la confusion du coup d’État, les deux enfants du seigneur réussissent à s’échapper grâce à l’aide d’un samouraï loyal, Kogenta, et trouvent refuge dans les montagnes interdites, au pied d’une mystérieuse statue de pierre : Daimajin, le dieu protecteur du village, jadis scellé dans la roche. Alors que Samanosuke impose un règne de terreur sur les habitants, réduisant les villageois à l’esclavage et écrasant toute forme de résistance, la peur et le désespoir gagnent la région. Dans le même temps, des secousses sismiques agitent la montagne, comme si une force ancienne tentait de se libérer. Dix ans passent. Les enfants du seigneur déchu ont grandi, cachés loin du monde, protégés par la prêtresse Shinobu. Mais la cruauté du nouveau pouvoir ne fait que s’aggraver, et le village entier vit sous le joug d’une oppression sans merci. Face à cette situation désespérée, les habitants n’ont plus qu’un recours : invoquer Daimajin.

La colère du Titan

Pendant sa première moitié, Majin a les atours d’une épopée historique mélodramatique qui impressionne déjà par les moyens déployés : une abondante figuration costumée, des combats à grande échelle, de vastes décors… De toute évidence, la Daiei s’est donné les moyens de ses ambitions. Malgré la cible tout public qui semble être visée par le film, le réalisateur Kimiyoshi Yasuda n’hésite pas à exposer une violence sans fard pour décrire les exactions sanglantes perpétrés par l’armée tyrannique de Samanosuke. Le caractère surnaturel de l’aventure n’apparaît d’abord que furtivement, principalement aux yeux d’un enfant apeuré qui, dans les bois, croit voir des fantômes flotter dans les airs ou une branche morte se transformer en main de squelette pour l’agripper. Ce n’est qu’à un quart d’heure de la fin du métrage que le colosse s’éveille enfin, accompagné par une musique martiale qui évoque à la fois les thèmes de King Kong et de Godzilla. La créature est sacrément imposante, servie par des effets visuels très réussis que supervisent les équipes de Yoshiyuki Kuroda. Le déclenchement de la colère du titan est symbolisé par un changement de visage : la figure en pierre inexpressive se mue en faciès grimaçant. Dès lors, plus rien ne semble arrêter Majin, en un déchaînement destructif d’autant plus étonnant que le manichéisme n’est pas de mise. La statue géante semble en effet ne plus distinguer les « bons » des « mauvais », comme si elle se retournait soudain contre l’humanité toute entière, symbole de la nature s’ébrouant brutalement pour se défaire des parasites qui l’agressent. Le film s’achève sur une jolie touche poétique, confirmant que ce « kaiju eiga » n’est décidément pas comme les autres.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

TUNNEL (2016)

Un automobiliste se retrouve coincé sous terre suite au gigantesque effondrement d’un tunnel et s’efforce de survivre coûte que coûte…

TEO-NEOL

 

2016 – CORÉE

 

Réalisé par Kim Seong-hun

 

Avec Ha Jung-woo, Bae Doona, Oh Dal-su, Shin Jeong-geun, Nam Ji-hyun, Cho Hyun-chul, Kim Hae-sook, Yoo Seung-mok, Park Hyuk-kwon, Parj Jin-woo

 

THEMA CATASTROPHE

En 2006, Kim Seong-hun réalise son premier long-métrage, une comédie au rythme soutenu baptisée How the Lack of Love Affects Two Men. Il faut attendre huit ans pour découvrir son film suivant, Hard Day, un thriller échevelé qui rafle de nombreux prix lors de ses passages en festivals à travers le monde, connaît même les honneurs d’une projection à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes et séduit le public coréen qui se déplace en masse pour le voir au cinéma. Porté par ce succès, Kim Seong-hun signe avec Tunnel son troisième long-métrage, adapté d’un roman homonyme de So Jae-won. Se réclamant autant d’Alfred Hitchcock que des frères Coen, le réalisateur ne s’embarrasse pas de préliminaires et entre directement dans le vif du sujet, balayant les conventions traditionnelles du cinéma catastrophe qui passent généralement du temps à présenter leurs protagonistes avant de déclencher le drame. « Ce type de narration me plait », explique-t-il. « Le principe consiste à montrer aux spectateurs un personnage dont ils ne savent rien, et qu’ils n’apprendront à connaître que lorsqu’il sera plongé dans une situation hors du commun. Ils découvrent alors son caractère à sa façon d’agir et de réagir face aux obstacles qui se dressent devant lui. Petit à petit, on finit par s’attacher à lui. Mais sa cause ne nous est pas acquise d’emblée. Nous sommes en présence d’un “Monsieur tout le monde” plongé dans une situation extraordinaire. Tout le monde peut s’identifier à lui. » (1)

Alors qu’il rentre retrouver sa famille après une journée de travail, Lee Jung-soo (Ha Jung-woo), vendeur de voitures, est en route pour son domicile, rapportant un gâteau d’anniversaire pour sa fillette. Sur le trajet, il est soudain enseveli sous un tunnel qui se disloque littéralement et s’effondre sur toute sa longueur. Paniqué, Jung-soo se retrouve isolé dans la carcasse de sa voiture, sous des tonnes de gravats qui menacent de l’écraser à tout moment. Par miracle, il parvient à entrer en contact avec le monde extérieur et à manifester sa présence. Scrutée et commentée par les médias, les hommes politiques et les citoyens du pays tout entier, une opération de sauvetage d’envergure nationale se met alors en place pour l’extraire de ce qui pourrait bien devenir son tombeau si leurs efforts ne sont pas couronnés de succès. Pendant ce temps, le malheureux joue sa survie avec les maigres moyens à sa disposition, ignorant combien de temps il sera capable de tenir dans de telles conditions…

Le sous-sol de la peur

Tel est le postulat passionnant de Tunnel, dans lequel Kim Seong-hun enterre vivant son infortuné héros pour mieux dénoncer les travers de la société coréenne. « Ce qui m’a beaucoup attiré dans cette histoire, c’est le fait qu’elle soit centrée sur un seul individu », nous raconte-t-il. « A mon avis, si le roman s’était intéressé à plusieurs personnes coincées sous le tunnel effondré, il aurait été moins intéressant. Parce qu’on ne peut pas mesurer la valeur de la vie humaine en fonction de la quantité de victimes. Un seul rescapé permettait de traiter la solitude et la peur de manière très intimiste. » (2) Le sujet de Tunnel pose en effet un cas de conscience assez particulier et soulève un certain nombre d’interrogations : faut-il déployer autant de moyens financiers, techniques et humains, quitte à risquer des vies, pour sauver un seul homme ? Comment ne pas perdre peu à peu l’espoir et la motivation ? La société actuelle ne dévalorise-t-elle pas trop souvent la vie humaine ? Pour se réapproprier le récit original, Kim Seong-hun a la bonne idée d’ajouter des détails et des seconds rôles qui enrichissent sa narration. D’où la présence de Mina (Nam Ji-hyun), la jeune femme qui est coincée elle aussi dans sa voiture, ainsi que de son petit chien qui joue un rôle à un moment clé du film. Suspense, action, drame, comédie et même épouvante cohabitent étroitement dans ce film catastrophe décidément pas comme les autres. Ses sept millions d’entrées le propulseront au rang de second plus gros succès du cinéma coréen de l’année 2016, juste derrière le phénoménal Dernier train pour Busan.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en avril 2017

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

WEDDING NIGHTMARE 2ème PARTIE (2026)

Plusieurs guest-stars viennent s’inviter dans ce second épisode qui pousse encore plus loin le délire et les effusions de sang…

READY OR NOT 2 : HERE I COME

 

2026 – USA

 

Réalisé par Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett

 

Avec Samara Weaving, Kathryn Newton, Elijah Wood, Sarah Michelle Gellar, Shawn Hatosy, David Cronenberg, Dan Beirne, Olivia Cheng, Antony Hall, Varun Saranga

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Depuis Wedding Nightmare, Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett (membres du collectif Radio Silence) ont fait du chemin. Après avoir signé deux opus dispensables de la saga Scream puis le sympathique Abigail, ils planchent sur un nouveau scénario original consacré aux liens conflictuels noués entre deux sœurs, dont ils souhaitent confier les rôles à Samara Weaving et à Kathryn Newton. Familières de leur univers (la première est l’héroïne de Wedding Nightmare, la seconde l’un des personnages principaux d’Abigail), les deux jeunes femmes ont un indiscutable air de famille qui sied à merveille à ce projet. Mais entretemps, Searchlight Pictures propose aux réalisateurs de se lancer dans une suite de Wedding Nightmare. Difficile de résister à une telle proposition, d’autant que toute l’équipe en a gardé un excellent souvenir et que le public a porté aux nues ce long-métrage réjouissant – probablement ce que les duettistes ont fait de mieux à l’époque. Pour autant, Bettinelli-Olpin et Gillett n’ont pas très envie de balancer aux orties leur histoire de sœurs fâchées sur le point de se réconcilier. Avec l’aide des scénaristes Guy Busick et R. Christopher Murphy, déjà à l’œuvre sur le premier Wedding Nightmare, ils intègrent donc cette idée dans l’histoire du second opus qui, comme le précédent, est majoritairement tourné à Toronto.

Le début de Wedding Nightmare 2 se raccorde à la fin du premier film, à la seconde près. Après avoir échappé de justesse au rituel meurtrier de la famille Le Domas, Grace MacCaullay s’effondre devant le manoir en flammes. Transportée d’urgence à l’hôpital, elle y retrouve sa jeune sœur Faith, avec qui elle avait coupé les ponts depuis des années. Mais ce répit est de courte durée. Car dans l’ombre, un Conseil tenu par six familles satanistes apprend la chute des Le Domas et convoque une nouvelle partie au sein du mystérieux complexe Danforth. Tandis que les grandes figures du Conseil se rassemblent, une tentative d’assassinat contre Grace à l’hôpital échoue brutalement, déclenchant une sanction surnaturelle aussi immédiate que sanglante. Grace et Faith sont alors kidnappées et conduites de force au complexe. Ligotées, elles découvrent les règles de ce nouveau jeu orchestré par une entité obscure. Puisqu’elle a survécu au précédent rituel, Grace devient la cible. Les familles restantes doivent donc la traquer et la tuer avant l’aube pour s’emparer du pouvoir absolu conféré par une mystérieuse bague. Refusant d’abord de participer à cette chasse macabre, Grace n’a d’autre choix que d’accepter lorsque la vie de sa sœur est mise en jeu…

Sœurs de sang

Bien sûr, l’effet de surprise n’a plus cours. Conscients de ce handicap, Bettinelli-Olpin, Gillett et leurs scénaristes mettent en place une nouvelle dynamique induite par la présence des deux sœurs en ligne de mire, ce qui leur permet non seulement de changer les enjeux de l’intrigue mais aussi de redéfinir l’équilibre des péripéties. Car les relations entre Grace et Faith sont tout sauf harmonieuses. Leur lutte pour survivre renforcera certes leurs liens, mais la réconciliation n’est pas acquise pour autant. L’intrigue rebondit ainsi sur plusieurs niveaux, ménageant toujours autant de rebondissements sans perdre de vue l’équation qui fit le succès du premier film : horreur + comédie + suspense. Et, comme toujours, les nombreux combats rivalisent de violence cartoonesque. Le motif des Chasses du comte Zaroff est plus que jamais convoqué, avec une toute nouvelle équipe de fous de la gâchette, parmi lesquels on se délecte notamment des prestations de Sarah Michelle Gellar – en héritière armée jusqu’aux dents comme le fut jadis la Buffy qui la rendit célèbre – et de Nestor Carbonell (le shérif de Bates Motel) – en tireur d’élite hispanique fier comme un paon mais complètement à côté de la plaque. Sans oublier deux autres savoureuses guest-stars : David Cronenberg, qui vient passer une tête en assumant consciemment l’héritage que les praticiens du cinéma d’horreur lui doivent, et Elijah Wood, qui a prouvé depuis longtemps son affinité avec les rôles déjantés (Maniac ou Toxic Avenger l’ont largement dédouané de son image de gentil jeune premier). L’essai a donc été transformé avec talent, s’achevant sur une prévisible porte ouverte vers d’éventuelles suites… sait-on jamais.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

DOLLY (2025)

En pleine randonnée romantique, Chase et Macy rencontrent une très inquiétante créature au visage caché par un masque de porcelaine…

DOLLY

 

2025 – USA

 

Réalisé par Rod Blackhurst

 

Avec Fabianne Therese, Russ Tiller, Michalina Scorzelli, Kate Cobb, Ethan Suplee, Seann William Scott, Eve Blackhurst, Max the Impaler

 

THEMA TUEURS

Quand il s’attaque à la mise en scène de Dolly, Rod Blackhurst n’en est pas à son coup d’essai. Réalisateur d’une bonne trentaine de courts-métrages, de clips, de documentaires et d’épisodes de séries depuis une vingtaine d’année, il a également dirigé deux longs : le film catastrophe Here Alone et le thriller Blood for Dust. Lorsque le scénario de Night Swim, l’un de ses court-métrages, se transforme en film hollywoodien réalisé par Bryce McGuire, notre homme décide de passer à la vitesse supérieure. Voilà comment nait Dolly, adaptation du film court Babygirl qu’il signa en 2022. Les acteurs Seann William Scott (American Pie) et Ethan Suplee (L’Effet papillon) acceptent de s’embarquer dans l’aventure des deux côtés de la caméra, puisqu’ils participent aussi à la production, tout comme une vingtaine de personnes réunies par Blackhurst. En unissant leurs efforts, ils parviennent à débloquer un budget de quelques dizaines de milliers de dollars. C’est très peu, mais il n’en faut pas plus pour que le réalisateur puisse concrétiser ce slasher âpre, tourné en 16mm pour se rapprocher du grain de l’œuvre qui lui sert manifestement de source d’inspiration principale : Massacre à la tronçonneuse. Le prénom Tobe donné à l’un des personnages et la mention « Hooper’s Mine » sur un panneau routier officialisent clairement cette influence.

Divisé en sept chapitres (1- la mère, 2 – la fille, 3 – la maison, 4 – le père, 5 – les retrouvailles, 6 – le combat, 7 – les adieux), le scénario de Dolly s’intéresse d’abord à Chase (Seann William Scott), qui dépose sa fille chez sa sœur afin que lui et sa petite amie Macy (Fabienne Therese) puissent partir ensemble pour une longue randonnée romantique. Chase a secrètement préparé sa demande en mariage, sans savoir si Macy est encore prête à assumer pleinement le difficile rôle de belle-mère. Voici donc nos tourtereaux en vadrouille dans une région montagneuse isolée et boisée. Sur le chemin, un détail bizarre attire leur attention : une sorte de mausolée constitué d’une dizaine de vieilles poupées et de jouets cassés. « Peut-être s’agit-il d’un projet artistique ? », se demande Chase. Évidemment, il n’en est rien. L’auteur de cette sinistre décoration est une femme massive, muette et psychopathe dont le visage est dissimulé par un masque en porcelaine. Sa confrontation avec Chase et Macy va prendre une tournure terrifiante…

Dans l’antre de l’ogresse

Dolly est un film brutal, glauque, éminemment anxiogène, dont la mise en forme râpeuse (caméra portée, lumières naturelles, texture d’image granuleuse) accentue efficacement le malaise généralisé. Tirant parti de ses faibles moyens, Rod Blackhurst fait du minimalisme son maître-mot, réduisant le nombre de personnages, de lieux et de situations à leur plus simple expression. L’impact de Dolly repose sur la pleine implication de son actrice principale Fabianne Therese et sur ce croquemitaine inédit bien parti pour entrer dans les mémoires. Car cette « mère » monstrueuse en quête d’un bébé adulte à cajoler, incarnée par un catcheur à la stature impressionnante – qui répond au doux nom de Max the Impaler – est une nouvelle icône horrifique avec laquelle il faudra peut-être compter dans le futur. Sorte de variante féminine de Leatherface, ayant troqué le masque de chair contre un visage de poupée et la tronçonneuse contre une pelle aux bords acérés, cette matrone aux réactions imprévisibles est sans conteste l’attraction principale du film. Lorsque notre infortunée héroïne se retrouve malgré elle costumée comme une petite fille, prisonnière dans l’antre de cette ogresse titanesque, Blackhurst convoque l’imagerie des contes de fée pour mieux la transfigurer. D’où les sept parties du film, qui s’égrènent comme autant de chapitres d’un livre pour enfant ayant viré au cauchemar. Voilà en tout cas une proposition bien plus intéressante que le très convenu Night Swim.

 

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

EARTH AND LIGHT (2017)

Dans ce film brésilien post-apocalyptique, un survivant armé d’une machette affronte des vampires et des cannibales…

TERRA E LUZ

 

2017 – BRÉSIL

 

Réalisé par Renné França

 

Avec Pedro Otto, Maya Dos Anjos, Rafael Freire, Marcelo Jugmann

 

THEMA FUTUR I CANNIBALES I VAMPIRES

Plutôt bien accueilli au cours de sa tournée mondiale des festivals de films, notamment à Tiradentes, à Fantasporto et lors de la dixième édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, qui lui décerna la Mention Spéciale du Jury en 2017, Earth and Light est le premier long-métrage du réalisateur brésilien Renné França. Ce dernier n’ayant pu débloquer aucun soutien financier d’aides publiques, il se débrouille pour réunir lui-même les 6000 BRL (environ 1800 dollars de l’époque) nécessaires à son film. Originaire du Minas Gerais, dans la région sud-est du pays, et installé à Goiás depuis 2014, França occupe alors le gros de ses journées comme professeur de théorie et d’histoire du cinéma, et espère bien s’engouffrer dans une nouvelle vague de films locaux. « La scène goiana est en pleine ébullition », dit-il à l’époque. « Les films produits ici gagnent en visibilité sur les scènes nationale et internationale. Et tous ont un lien avec le récent cursus de cinéma et d’audiovisuel dont est issu mon propre long-métrage Earth and Light, initié à l’aide de professeurs et d’étudiants. » (1) C’est presque par hasard qu’il se lance dans un film d’horreur, n’ayant pas d’affinités particulières avec le genre. Mais l’idée de Earth and Light lui vient pendant un trajet en voiture, et dès lors le scénario s’écrit de manière presque organique.

Dans un monde post-apocalyptique où l’humanité semble avoir régressé jusqu’à des mœurs préhistoriques antérieures à l’invention du feu, un homme (Pedro Otto) erre seul, une machette à la main, après la mort de son compagnon de route. Comme lui, les rares survivants se livrent désormais au cannibalisme. Sur son chemin monotone, notre « héros » rencontre une fillette (Maya Dos Anjos) qui l’accompagne désormais partout. Lui rappelle-t-elle son propre enfant ? Probablement. La nuit, des créatures nocturnes – sortes de vampires drapés de noir dont les mouvements saccadés sont obtenus via un effet stroboscopique étrangement daté – dévorent les vivants. Pour leur échapper, il n’existe que deux solutions : s’enduire le corps de terre et ne sortir qu’en plein jour. D’où le titre du film : la terre et la lumière sont en effet les clés du salut des survivants, du moins sur le plan physique. Pour ce qui est du salut moral et de la rédemption, les choses sont moins simples.

La terre et la lumière

« Je qualifierais ce héros de “survivant“ », nous explique França. « C’est un homme pragmatique qui fait (ou faisait) tout pour rester en vie, que ce soit fuir, se cacher ou attaquer. Les créatures surnaturelles du film sont des vampires par métaphore : ils vous aspirent, vous dévitalisent. La dimension politique du film interroge la manière de survivre à la vampirisation de la terre, de l’être humain et de la nature. » (1) Earth and Light est en effet envisagé comme un film aux niveaux de lectures multiples. En ce sens, la rencontre de ce survivant avec l’enfant peut ouvrir un débat sur le sujet de l’individualisme, dans la mesure où l’homme qui ne pensait qu’à lui apprend désormais à déployer ses efforts aux profits de quelqu’un d’autre. Les sujets développés dans le film sont donc loin d’être inintéressant. Mais le manque cruel de moyens, la rareté des dialogues, l’insupportable redondance des bruitages de pas foulant les feuilles mortes (scritch scritch pendant une heure quinze, c’est long !) et surtout l’inlassable répétitivité des situations rendent le visionnage d’Earth and Light un peu pénible, malgré sa courte durée. Dans un registre très proche, on préfèrera largement La Route de John Hillcoat, avec lequel Earth and Light partage de nombreux points communs.

 

(1) et (2) Extraits d’une interview publiée sur le site Omelette en janvier 2017

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES (2017)

Après Amer et L’Étrange couleur des larmes de ton corps, Hélène Cattet et Bruno Forzani s’éloignent de l’influence du giallo pour diriger un polar surréaliste…

LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES

 

2017 – FRANCE / BELGIQUE

 

Réalisé par Hélène Cattet et Bruno Forzani

 

Avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, Michelangelo Marchese, Marc Barbé, Marine Sainsily, Hervé Sogne, Pierre Nisse, Aline Stevens

 

THEMA TUEURS

Jusqu’alors sous influence du giallo italien des années 70, Hélène Cattet et Bruno Forzani changent de registre pour leur troisième long-métrage en adaptant un roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid. « Nous avons commencé à écrire ce film avant Amer », raconte Hélène Cattet. « Mais ce n’est que six ans plus tard que nous nous sommes mis à l’écriture du scénario. Pour notre premier film, nous ne voulions pas faire une adaptation mais plutôt un scénario original. Après L’Étrange couleur des larmes de ton corps, nous nous sommes dits qu’il serait intéressant de nous pencher plus sérieusement sur cette histoire. » (1) Laissez bronzer les cadavres met tout de même un certain temps à se concrétiser, moins pour des raisons cinématographiques que personnelles. « Il nous a fallu quatre ans pour faire ce film, parce qu’entre-temps notre fille est née, ce qui a forcément bouleversé notre niveau de travail », explique Bruno Forzani. « Ensuite, trouver le décor idéal n’était pas simple. Ce n’est qu’au bout d’un an et demi que nous avons trouvé ce lieu. Le casting lui-même s’est aussi étalé sur une année. » (2) Lorsqu’ils sont fin prêts, toujours épaulés par leur fidèle producteur François Cognard, Cattet et Forzani se lancent enfin dans ce western moderne aux teintes fantastico-érotiques qui, volontairement, échappe un peu à toutes les étiquettes.

En s’appuyant sur un matériau littéraire préexistant, les deux réalisateurs tentent de se réinventer, soucieux d’éviter les redites qui mèneraient fatalement à une sorte d’impasse artistique. Le texte original appartenant à deux autres auteurs qu’eux, ils s’y investissent différemment, sans pour autant réfréner leur passion cinéphilique ardente. En sortant de leur zone de confort, ils abordent un récit à priori éloigné de leur univers. Nous voici en effet face à une bande de gangsters qui vient de voler 250 kilos d’or et trouve refuge dans un village abandonné en Méditerranée. Mais deux policiers et quelques invités imprévus viennent contrecarrer leurs plans, jusqu’à ce que ces lieux paisibles se muent en champ de bataille. De prime abord, le scénario de Laissez bronzer les cadavres est plus narratif et moins hermétique que ceux des films précédents des duettistes, car il intègre des situations et des personnages plus connus du grand-public : les truands retranchés dans leur planque, les flics, la traque, le huis-clos, les trahisons.

Western baroque

Pour autant, nous n’avons pas ici affaire à un polar traditionnel. Cattet et Forzani ne renoncent pas à leur mise en scène sensitive s’appuyant sur un montage déstabilisant, de très gros plans des personnages, des effets sonores appuyés et une musique empruntée à des films italo-français des années 60 et 70. Les coups de feu pleuvent, mais nous ne sommes pas dans La Horde sauvage ou Rio Bravo. La localisation des personnages les uns par rapport aux autres n’est pas simple, tandis que le passé et le présent s’entremêlent jusqu’au vertige. D’autre part, le fantastique s’invite partout à travers les perceptions déformées des personnages. Ici, une simple grillade se mue en brasier, un coup de feu en explosion titanesque, tandis qu’un regard ou un toucher évoquent des souvenirs troubles. Car une série de flash-backs énigmatiques laisse imaginer que les lieux furent jadis le théâtre d’orgies fétichistes troubles transfigurant les corps et les sens. Il s’agit donc une fois de plus d’une expérience unique, loin des canons habituels du cinéma de genre auquel le film emprunte pourtant ses thèmes et ses motifs.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2017

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article