RENAISSANCES (2015)

Imaginez un monde dans lequel la médecine permet aux hommes vieux ou malades de quitter leur corps pour une enveloppe charnelle en meilleure santé…

SELF/LESS

2015 – USA

Réalisé par Tarsem Singh

Avec Ryan Reynolds, Natalie Martinez, Matthew Goode, Ben Kingsley, Victor Garber, Derek Luke

THEMA MEDECINE EN FOLIE

Tout semble avoir réussi au richissime homme d’affaire Damian Hale (Ben Kingsley), mais une maladie incurable le ronge et rien ne pourra empêcher la Grande Faucheuse de croiser sa route. Rien, sauf peut-être la société Phénix, dirigée par le professeur Albright (Matthew Goode), qui propose aux grandes fortunes une alternative à la mort : un transfert de l’esprit dans un corps de synthèse. Passées les premières réticences, Damian cède à la tentation et se retrouve bientôt dans une nouvelle enveloppe corporelle (Ryan Reynolds). Mais la jeunesse éternelle a un prix… Il ne faut pas chercher bien loin pour déceler dans le scénario d’Alex et David Pastor une allusion au mythe de Faust, Damian signant quasiment un pacte avec le Diable lorsqu’il choisit de tromper la mort. Mais Renaissances prend surtout les allures d’un remake d’Opération diabolique de John Frankenheimer, auquel il semble vouloir rendre un hommage manifeste. Au fil de cette intrigue à tiroirs, c’est la nature humaine qui est questionnée. Notre corps n’est-il qu’une coquille vide, qu’un « véhicule » biologique accueillant notre âme et notre intelligence ?

La science-fiction n’étant jamais aussi fascinante que lorsqu’elle interroge l’humain sur lui-même et sur sa place dans l’univers, le film de Tarsem Singh atteint pleinement ses objectifs tout en offrant au public un spectacle truffé de poursuites échevelées, de fusillades à répétition et de cascades à couper le souffle. En ce sens, Renaissances retrouve presque l’équilibre miraculeux de Volte/Face de John Woo qui, lui aussi, prenait la forme d’un thriller de SF mouvementé pour mieux décliner la thématique de la quête d’identité. Particulièrement inspiré, Tarsem fait entrer sa mise en scène en résonance avec le sujet de manière presque organique. La syncope de son montage lors des premiers pas du « nouveau » Damian, la bande originale d’Antonio Pinto qui parasite harmonieusement les envolées symphoniques avec des rythmiques électroniques, le recours régulier aux flash-forwards qui altèrent la chronologie de certaines séquences, toutes ces facéties visuelles et sonores dépassent allègrement le statut d’effets de style pour raconter via un langage purement cinématographique les tourments psychiques du héros de Renaissances

La mémoire du corps

Car plus le film avance, plus Damian comprend que sa « reprogrammation » n’est pas naturelle, et que des souvenirs étranges affleurent à sa mémoire. Le film n’aurait pas eu le même impact si les comédiens ne s’y étaient pas investis pleinement. A ce titre, il convient de saluer la performance de Ryan Reynolds, dont le jeu minimaliste et la retenue extrême se prêtent parfaitement au sujet. Quant à Ben Kingsley, impérial comme toujours, il n’occupe pas longtemps l’écran, mais sa présence est si forte qu’elle imprègne la totalité du métrage. A leurs côtés, les seconds rôles excellent, de l’ultra-charismatique Matthew Goode au touchant Victor Garber en passant par la fragile Natalie Martinez et l’inquiétant Derek Luke. Bref, Renaissances est une excellente surprise dont on regrettera simplement un titre français un peu passe-partout traduisant mal son originalité et son audace.

 

© Gilles Penso

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MON AMI JOE (1998)

Le studio Disney profite des perfectionnements de l’image de synthèse et de l’animatronique pour se lancer dans un remake de Monsieur Joe

MIGHTY JOE YOUNG

 

1998 – USA

 

Réalisé par Ron Underwood

 

Avec Charlize Theron, Bill Paxton, Rade Sherbedja, Peter Firth, David Paymer, Regina King, John Alexander

 

THEMA SINGES

C’est dans une certaine urgence que se prépare Mon ami Joe. Nous sommes alors en 1995 et le succès de Jurassic Park est encore dans tous les esprits. Désireux de profiter de ce nouvel engouement pour les grands monstres et des dernières évolutions en matière d’effets spéciaux numériques et animatroniques, Joe Roth et David Vogel, président de Disney Pictures, se mettent en quête d’un nouveau projet. Ils jettent rapidement leur dévolu sur Monsieur Joe, un sympathique film de gorille géant produit et réalisé en 1949 par une partie de l’équipe qui avait œuvré sur le King Kong original. Les scénaristes Mark Rosenthal et Lawrence Konner n’ont que quatre semaines pour en écrire un remake. Pendant ce temps, le spécialiste des grands singes Rick Baker (King Kong 1976, Greystoke, Gorilles dans la brume) et le superviseur des effets visuels Hoyt Yeatman (La Mouche, Abyss) sont chargés de développer les techniques capables de donner vie au héros simiesque du film. Le réalisateur Ron Underwood n’entre en piste que dans un second temps. Ses accointances avec le fantastique et avec la comédie (Tremors, Drôles de fantômes, La Vie l’amour les vaches) en font le candidat idéal. Finalement, suite à ses nombreuses réécritures et à ses contraintes techniques, Mon ami Joe ne sortira sur les écrans qu’en 1998.

Oubliée l’ambiance de western épique du premier Monsieur Joe, place à une approche plus réaliste, inspirée en partie par le personnage bien réel de Dian Fossey qu’incarnait Sigourney Weaver dans Gorilles dans la brume. Alors que la primatologue Ruth Young observe et étudie les gorilles des montagnes d’Afrique centrale, sa fille Jill sympathise avec un bébé singe qu’elle surnomme Joe. Mais de vils braconniers entrent en scène, tuant à la fois la mère de Jill et celle de Joe. Douze ans plus tard, la blonde héroïne a pris les traits de Charlize Theron et son ami gorille mesure désormais cinq mètres de haut. Si ces proportions incompréhensibles défient la science, les légendes locales évoquent un « gardien de la montagne » qui apparaîtrait toutes les cent générations pour défendre les siens contre les menaces extérieures. C’est flanquée de ce primate hors norme que Jill rencontre Gregg O’Hara (Bill Paxton), patron d’un refuge animalier qui leur propose tous deux de venir s’installer dans un parc californien…

Mon ami Ray

Mon ami Joe modernise donc le propos du film précédent ainsi que son approche visuelle, nous offrant par exemple une relecture de la fameuse scène des lassos avec une jeep enchaînée au gorille géant en fureur. Les effets visuels cohabitent sans heurts avec les costumes et marionnettes de Rick Baker, démontrant au passage que la simulation numérique de poils a fait du chemin depuis les singes de Jumanji« Notre Joe digital a été conçu en scannant une sculpture du singe créée par Rick Baker », nous explique Hoyt Yeatman. « Nous lui avons appliqué des poils grâce à un logiciel maison que nous avons baptisé Yéti. Les données numériques du personnage étaient tellement lourdes qu’il nous fallait en moyenne dix heures pour calculer une seule image de Joe ! » (1) Une surprise bien agréable, pour l’équipe du film, sera la visite de Ray Harryhausen, le gourou des effets spéciaux qui avait fait ses débuts en animant justement le gorille du premier Monsieur Joe. Harryhausen accepte même de faire un peu de figuration pour le film. Ainsi le voit-on apparaître au cours d’une scène de réception, échangeant un dialogue avec la comédienne Terry Moore, celle-ci n’étant autre que l’héroïne du Monsieur Joe original. Interrogé sur ce remake, Harryhausen reste mesuré. « C’est une approche très différente » dit-il prudemment. « Le scénario s’intéresse au thème de la préservation des espèces, alors que le film original possédait un style fantastique “plus grand que nature“ » (2). Pour notre part, nous aurions tendance à préférer cette version à son modèle qui, malgré son charme indiscutable, basculait dans le mélodrame un peu facile. Et comment ne pas se laisser transporter par la bande originale lyrique et exotique de James Horner ?

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en août 1998

(2) Propos recueillis par votre serviteur en février 2004

 

© Gilles Penso

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KING DONG (1984)

Cette parodie érotique des aventures de King Kong, garnie d’acteurs dévêtus et de dinosaures en stop-motion, est totalement tombée dans l’oubli…

KING DONG

 

1984 – USA

 

Réalisé par Yancey Hendrieth

 

Avec Crystal Holland, Chaz St. Peters, Dee Hendrieth, Felicia Fox, Mikhael, Ken Monti, Angel Dials, Duke Shywasher, Venus Hut, Diane Speaks

 

THEMA SINGES I DINOSAURES

La popularité vivace de King Kong depuis sa création en 1933 et son retour ultra-médiatisé sous le feu des projecteurs grâce au remake produit de Dino de Laurentiis auront autorisé toutes les imitations, toutes les variantes et tous les délires. Alors pourquoi pas une version olé olé avec des acteurs pas pudiques pour un sou et quelques créatures animées en stop-motion ? Totalement oubliée aujourd’hui, cette production au budget minuscule, filmée à Honolulu sous le titre Lost on Adventure Island, est l’œuvre de Yancey Hendrieth, un réalisateur sans complexe dont nous ne connaissons pas d’autre titre de gloire. Système D oblige, il est aussi scénariste, producteur et monteur de cet invraisemblable King Dong. Le titre s’amuse à détourner le mot « dong » qui, en argot, signifie « pénis ». Nous voilà donc prévenus : au programme, il y aura de la nudité et du rire. Le casting lui-même accumule des inconnus dont les prénoms imagés (Crystal, Chaz, Ange, Duke, Venus) trahissent l’emploi quasi-systématique de pseudonymes. Au vu du résultat, on ne s’étonne guère à l’idée que personne n’ait particulièrement envie de mentionner fièrement King Dong dans son CV.

Incarnée par Crystal Holland, l’héroïne se prénomme Anna. Elle a bientôt 20 ans mais sa mère divorcée (Dee Hendrieth) la traite encore comme une enfant et veut l’envoyer passer ses vacances dans un camp au fin fond du Montana. En pleine révolte, notre jeune adulte décide plutôt de partir en yacht vers le Pacifique-Sud en compagnie de trois de ses amis, Alex (Chaz St. Peters), Danny (Mikhael) et Diane (Felicia Fox). Victimes d’un naufrage, Anna et Alex s’échouent sur une île sauvage où ils sont attaqués par un plésiosaure qui n’est pas sans nous rappeler les créatures de The Crater Lake Monster et Quand les dinosaures dominaient le monde. La figurine utilisée pour cette séquence est relativement réussie et son animation plutôt efficace, des rétroprojections permettant de mêler les deux acteurs avec le monstre marin qui avance en glissant sur ses nageoires. Ce n’est pas du grand art, certes, mais l’on devine le travail d’amateurs des films de Ray Harryhausen qui font de leur mieux avec les moyens dont ils disposent.

Le poil de la bête

Bien sûr, le clou du spectacle est le gorille géant, que les personnages baptisent « Super Simian ». Animé lui aussi image par image, il s’agit d’une créature femelle qui cherche à récupérer son fiston (autrement dit un acteur dans un costume de singe), fait des grimaces face à la caméra (ses sourcils se froncent, ses lèves se retroussent) et capture Alex grâce à une main géante absolument pas crédible. Un tyrannosaure pointe aussi le bout de son nez, animé avec un peu moins de finesse et desservi par des bruitages ridicules, malgré une belle figurine qui s’inspire de celle du premier King Kong tout en évoquant le T-rex de La Planète des dinosaures. Le scénario nous explique vaguement qu’Alex est chargé de repeupler le village local (cinq figurants vaguement costumés) en s’accouplant avec les femmes indigènes, afin de respecter le quota « fesses à l’air » voulu par le film. Ce qui surprend finalement le plus, dans King Dong, c’est le décalage presque abyssal entre le soin apporté aux séquences en stop-motion et la piètre qualité du reste du métrage (scénario, jeu d’acteurs, prises de vues). Absent de toutes les encyclopédies du cinéma, King Dong est donc une curiosité facultative dont la bande originale est un collage de morceaux classiques empruntés principalement à Gustav Holst.

 

© Gilles Penso

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FURIOSA : UNE SAGA MAD MAX (2024)

Anya Taylor-Joy et Chris Hemsworth s’affrontent dans cette « prequel » emplie de fureur, de folie et de barbarie…

FURIOSA – A MAD MAX SAGA

 

2024 – AUSTRALIE / USA

 

Réalisé par George Miller

 

Avec Anya Taylor-Joy, Chris Hemsworth, Tom Burke, Alya Browne, George Shevtsov, Lachy Hulme, John Howard, Angus Sampson, Charlee Fraser

 

THEMA FUTUR I SAGA MAD MAX

Pour pouvoir raconter l’histoire de Mad Max Fury Road de la manière la plus cohérente possible, George Miller avait déjà écrit en détail l’enfance et le passé du personnage de Furiosa incarné par Charlize Theron. Non content de griffonner quelques notes sur un carnet, le cinéaste avait poussé la démarche jusqu’à rédiger un scénario complet garni d’illustrations. Lorsque Fury Road souleva l’enthousiasme que l’on sait en 2015, tout était donc en place pour un nouvel opus de la saga Mad Max s’attardant cette fois-ci sur les événements survenus dans la vie de Furiosa avant sa rencontre avec Max. Le film aurait logiquement dû se tourner dans la foulée, mais des démêlées juridiques entre Miller et le studio Warner compliquèrent les choses Neuf ans séparent donc Fury Road de Furiosa. Pour incarner l’enfant devenue guerrière, il eut semblé judicieux de solliciter à nouveau Charlize Theron. « J’ai réfléchi à la question et j’ai commencé à me dire qu’on pourrait peut-être la rajeunir numériquement », raconte le réalisateur. « Ensuite, j’ai vu de grands réalisateurs, Ang Lee et Martin Scorsese, mettre en scène Gemini Man et The Irishman. J’ai alors constaté que le procédé n’était pas encore tout à fait au point » (1). Pour choisir une version plus jeune du personnage, Miller opte finalement pour une actrice qui l’a impressionné dans Last Night in Soho : Anya Taylor-Joy.

Furiosa : une saga Mad Max offre une nouvelle fois à George Miller l’occasion de décliner un sujet qui lui tient particulièrement à cœur – Trois mille ans à t’attendre le prouvait avec panache – : la transmission des histoires. Au-delà du leitmotiv des « Warboys » qui demandent à leurs congénères d’être témoins de leurs exploits et sacrifices (« soyez témoins », donc soyez en mesure de raconter plus tard ce que vous avez vu), ce motif prend corps à travers chacun des actes exubérants du fou de guerre Dementus. Sous les traits d’un Chris Hemsworth presque méconnaissable, ce dictateur grotesque décide en effet de s’affubler d’un nouveau qualificatif chaque fois que les événements évoluent, pour que l’histoire se souvienne de lui sous différentes facettes. Sa volonté de se draper d’un statut de « mythe » semble dicter le moindre de ses actes. Sans oublier cet étonnant personnage d’« History Man », un homme couvert d’inscriptions et de tatouages qui joue le rôle de mémoire vivante, d’encyclopédie ambulante capable de tout définir, de tout mémoriser et de tout raconter. Nous ne sommes pas loin des « hommes-livres » de Fahrenheit 451.

Les raconteurs d'histoires

Mais chez George Miller, la narration ne passe pas forcément par les mots. Si Dementus déverse sans cesse des flots de monologues emphatiques, sa némésis Furiosa se révèle très économe côté répliques (elle n’en prononce qu’une trentaine dans tout le film). Le cinéaste préfère s’attarder sur les regards d’Anya Taylor-Joy, surlignés par un maquillage et un éclairage qui nous ramènent quasiment à l’époque des films noirs avec Joan Crawford, et la montrer dans le feu de l’action. À ce titre, Furiosa redouble une nouvelle fois d’énergie, de démesure et de folie, ponctuant son intrigue de séquences de poursuites toutes plus inventives et ébouriffantes les unes que les autres. C’est à bout de souffle que nous laissent chacune de ces scènes virtuoses et ultra-immersives, déchaînement de fureur mécanique et de bestialité qui ramène presque les hommes à l’ère préhistorique, celle des instincts de survie les plus basiques et les plus primitifs. Or la préhistoire, période charnière s’il en est, précède justement l’ère de la transmission des récits par l’écriture. C’est donc au cœur de ce paradoxe mêlant l’avarie de mots et la grandiloquence des discours que Miller construit cette « origin story » au rythme tellement soutenu que ses 2h30 de métrage nous semblent défiler en un éclair…

 

(1) Extrait d’une interview parue dans « Empire » en 2024.

 

© Gilles Penso

 

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INSPECTEUR GADGET (1999)

Matthew Broderick entre dans la peau du policier mi-homme mi-robot de la série animée culte des années 80…

INSPECTOR GADGET

 

1999 – USA

 

Réalisé par Ray Kellogg

 

Avec Matthew Broderick, Rupert Everett, Joely Fisher, Michelle Trachtenberg, Andy Dick, Cheri Oteri, Mike Hagerty, Dabney Coleman, D.L. Hughley

 

THEMA ROBOTS

Très amateur du dessin animé Inspecteur Gadget créé en 1983 par Bruno Bianchi, Andy Heyward et Jean Chalopin, Steven Spielberg envisage vers la fin des années 90 d’en produire une adaptation live pour le grand écran via sa compagnie Amblin. Deux acteurs pourraient selon lui entrer dans la peau de ce héros étrange : Steve Martin ou Chevy Chase. Mais Spielberg se retrouve vite débordé par ses propres projets, notamment Il faut sauver le soldat Ryan, et abandonne l’idée. Walt Disney Pictures reprend alors le flambeau. Forts du succès de Dumb et Dumber et Mary à tout prix, les frères Peter et Bobby Farrelly sont sur la liste des metteurs en scènes potentiels du film, jusqu’à ce que Ray Kellog, réalisateur de clips musicaux et de spots publicitaires, se retrouve finalement aux commandes. Toutes sortes de noms circulent pour le rôle principal, preuve que le studio ne sait pas vraiment par quel bout prendre ce projet : Kevin Kline, Jerry Seinfeld, Brendan Fraser, Tom Hanks, Kevin Costner, Mel Gibson, Jim Carrey, Robin Williams, Tim Allen, Mike Myers, Bill Paxton, Steve Carell, Adam Sandler, Kevin Kline… Ça part donc un peu dans tous les sens. En fin de compte, c’est Matthew Broderick qui hérite du rôle. Un cadeau empoisonné, hélas.

Broderick incarne John Brown, un jeune homme sympathique qui travaille comme agent de sécurité pour le laboratoire de robotique Bradford tout en rêvant de devenir policier. Mais le vil Sanford Scolex (Rupert Everett) pénètre par effraction dans le labo pour voler les inventions qui s’y trouvent et construire une armée d’androïdes à son service. John, qui décide de le prendre en chasse, est laissé pour mort dans l’explosion de sa voiture. La scientifique Brenda Bradford (Joely Fisher) le ramène alors à la vie en faisant de lui une sorte d’homme bionique bardé de gadgets alimentés par une puce de contrôle. Et le tour est joué. Comme on pouvait le craindre, en cherchant maladroitement à transformer le personnage du cartoon en sage héros de long-métrage tout public, l’Inspecteur Gadget de Ray Kellogg tombe méthodiquement dans tous les pièges dressés sur son chemin. Première erreur : vouloir à tout prix nous raconter les origines du personnage pendant une bonne moitié du film au lieu de démarrer sur des chapeaux de roues, ce qui ne laisse guère de temps pour raconter une histoire ne serait-ce qu’un peu captivante. Deuxième erreur : choisir de transformer le protagoniste en grand sentimental un peu niais, ce qui nous éloigne beaucoup de l’humour déjanté de la série animée d’origine. Troisième erreur : ne pas du tout diriger les acteurs en les laissant livrés à eux-mêmes.

L’homme qui valait quelques dollars

Du coup, l’excellent Rupert Everett se retrouve réduit à incarner un méchant complètement dénué de panache et Matthew Broderick fait peine à voir. Lui qui avait si brillamment démarré sa carrière avec des petits bijoux comme War Games ou La Folle Journée de Ferris Bueller, le voilà condamné aux rôles sans saveur dans la droite lignée de sa pauvre prestation dans Godzilla. Que reste-t-il alors derrière l’imperméable délavé de cet inspecteur Gadget version grand écran ? De beaux effets spéciaux, comme toujours, où les merveilles mécaniques de Stan Winston et les exploits numériques de Dream Quest s’entremêlent avec beaucoup de bonheur, lorgnant souvent du côté de The Mask. C’est techniquement très réussi, mais ça ne suffit pas à tenir éveillé un spectateur, fut-il très jeune. Dommage, car le parti pris parodique et les clins d’œil avoués à Robocop, Mission Impossible et même Godzilla laissaient espérer un résultat beaucoup plus frais. Ramené à une durée de 78 minutes au lieu des 110 initialement prévues (suite à des projections test désastreuses), le film se fera logiquement descendre par la presse et par les amateurs de la série originale. Mais il rentrera finalement dans ses frais, battant même au box-office le pourtant magnifique Géant de fer, et génèrera une séquelle tout aussi anecdotique.

 

© Gilles Penso


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MIRACLE SUR LA HUITIÈME RUE (1987)

Un vieil immeuble est promis à la destruction par un promoteur sans foi ni loi, jusqu’à l’apparition de petites créatures venues d’ailleurs…

*BATTERIES NOT INCLUDED

 

1987 – USA

 

Réalisé par Matthew Robbins

 

Avec Hume Cronyn, Jessica Tandy, Frank McRae, Elizabeth Peña, Michael Carmine, Dennis Boutsikaris

 

THEMA ROBOTS I EXTRA-TERRESTRES

Matthew Robbins s’était distingué jusqu’à présent en écrivant et en réalisant Le Dragon du lac de feu, une production Disney étonnamment sombre qui donnait la vedette à un somptueux dragon – sans conteste le plus beau de l’histoire du cinéma. Miracle sur la huitième rue est son troisième film. Imaginée par Mick Garris, l’histoire est initialement prévue pour l’un des épisodes de la série Histoires fantastiques. Mais en lisant le synopsis, le producteur Steven Spielberg trouve que son potentiel mérite de se développer sous forme d’un long-métrage. Le scénario est donc peaufiné par Brent Maddock et S.S. Wilson (futurs créateurs de la franchise Tremors), Brad Bird (futur réalisateur du Géant de fer et des Indestructibles) et par Matthew Robbins, qui hérite donc de la mise en scène du film après avoir lui-même dirigé l’un des épisodes d’Histoires fantastiques. Miracle sur la huitième rue met en vedette un vieux couple interprété par Hume Cronyn et Jessica Tandy. Les deux acteurs, qui étaient d’ailleurs mariés dans la vraie vie depuis 1942 et le restèrent jusqu’au décès de Jessica Tandy, peuvent être vus ensemble dans de nombreux films, notamment Cocoon de Ron Howard.

Cronyn et Tandy incarnent ici Frank et Faye Riley, qui habitent un immeuble vétuste du Lower East Side new-yorkais. Leur quartier, naguère populaire et animé, n’est plus qu’un triste amas de ruines, un gigantesque chantier sur lequel s’élèveront bientôt gratte-ciel et résidences de luxe. Pour ce couple âgé, comme pour leurs trois derniers voisins, la vie n’est pas toujours facile. D’autant qu’un féroce spéculateur immobilier, qui convoite leur terrain, menace depuis plusieurs mois de les expulser, et a chargé une bande de «gros bras» de les intimider. Les cinq habitants, découragés et terrifiés, s’apprêtent à capituler lorsqu’un miracle survient. Une nuit, à l’appel de Frank, deux minuscules vaisseaux spatiaux se posent sur le toit de l’immeuble. L’arrivée de ces étranges visiteurs d’un monde lointain bouleverse la vie du couple…

Piles non comprises

Miracle sur la huitième rue est sans doute trop « propre », gentillet, pétri de bons sentiments et de ficelles un peu faciles pour totalement convaincre. On sent bien la volonté de retrouver tous les ingrédients qui assurent généralement le succès des productions Amblin. Au-delà de cet aspect « recette de cuisine » un peu superficiel, il faut reconnaître au film un certain nombre de qualités. Son récit conçu sous la forme d’un conte de fées urbain dégage déjà beaucoup d’attraits, ces petits OVNIS réparateurs évoquant les lutins des histoires des frères Grimm (notamment ceux qui apparaissent dans le deuxième sketch des Amours enchantées d’Henry Levin et George Pal). D’autre part, il est assez facile de se laisser toucher par cette nostalgie du temps passé qui baigne l’ensemble du film, à travers ce quartier d’un autre âge, ce vieux couple souvent tourné vers ses plus jeunes années ou encore la musique de James Horner qui bascule souvent dans le jazz des années 30 (et dont certains éléments seront réutilisés pour Chérie j’ai rétréci les gosses). Enfin, bien que leur réussite provienne justement de leur discrétion, les très beaux effets visuels qui donnent vie aux petites créatures mécaniques concourent à la magie du film, dont l’absence de prétention rachète le manque de surprise. Pour l’anecdote, il faut savoir qu’un film d’horreur envisageait à l’époque d’utiliser Batteries not included (« piles non comprises ») comme titre, avant d’être contraint d’en changer pour éviter la confusion avec celui-ci. Ce film s’appellera finalement Child’s Play, autrement dit Jeu d’enfant… la toute première aventure de la poupée Chucky !

 

© Gilles Penso


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LES GUERRIERS DE LA NUIT (1979)

Dans un futur proche indéterminé, les bas quartiers de New York sont hantés par des milliers de gangs qui s’affrontent en pleine nuit…

THE WARRIORS

 

1979 – USA

 

Réalisé par Walter Hill

 

Avec Michael Beck, James Remar, Dorsey Wright, Brian Tyler, David Harris, Tom McKitterick, Marcellino Sanchez, Terry Michos, Deborah Van Valkenburgh

 

THEMA FUTUR

« Quelque part dans le futur… » C’est en ces termes équivoques, qu’on croirait presque choisis sous forme de clin d’œil à l’ouverture de La Guerre des étoiles, que commence Les Guerriers de la nuit. Le générique qui suit emprunte son esthétique et ses effets de style aux comic books des années 70. Tout, dans cette entame, semble vouloir affirmer le caractère irréel du film tout en l’inscrivant dans un contexte assumé de science-fiction, ou du moins de légère anticipation. Pourtant, l’intrigue, son traitement et sa mise en image nous apparaissent comme parfaitement contemporains. Walter Hill brouille ainsi volontairement les pistes, comme s’il cherchait à décrire la véritable brutalité de son époque en la déguisant malicieusement sous des couches de fiction. Tout est parti du roman « The Warriors » de Sol Yurick, publié en 1965 et lui-même inspiré d’un récit antique rapporté par l’auteur grec Xenophon. Yurick aurait écrit son livre pour s’opposer à la vision glamour des gangs de New York décrite dans West Side Story et en proposer une approche plus brute. Le producteur Lawrence Gordon en acquiert les droits d’adaptation et propose aussitôt le film à Walter Hill, avec qui il a collaboré sur Le Bagarreur et Driver. Le cinéaste est conquis mais reste perplexe. « J’ai dit “Larry, j’adorerais réaliser ce film, mais personne ne nous laissera le faire” », se souvient-il. « Ce serait trop extrême et trop bizarre » (1).

Or Paramount cherche justement des projets susceptibles d’attirer le jeune public en leur présentant des protagonistes de leur âge. Contrairement aux craintes de Hill, le film se monte en un temps record. Le feu vert est donné au printemps en 1978. Moins d’un an plus tard, Les Guerriers de la nuit sort en salles. Pour réaliser ce petit exploit, le réalisateur et son producteur promettent au studio de respecter un budget très serré (4 millions de dollars seulement) et de tourner à l’économie. L’ampleur du résultat n’en est que plus grande. Car lorsque se réunissent pour la première fois des centaines de gangs tous plus exubérants les uns que les autres dans un immense terrain de New York, au beau milieu de la nuit, le scope de la séquence provoque le vertige. Surtout lorsque le leader Cyrus lance son fameux monologue : « Vous êtes en ce moment avec neuf délégués de cent gangs. Et il y en a plus d’une centaine d’autres. Cela représente vingt mille membres purs et durs. Quarante mille, en comptant les affiliés, et vingt mille autres, non organisés, mais prêts à se battre : soixante mille soldats ! Or il n’y a que vingt mille policiers dans toute la ville. Vous comprenez ? » Cette réplique fit à l’époque grincer des dents la censure, craignant que de véritables gangs y voient un appel à la révolte et au vandalisme.

Gangs of New York

Lorsque Cyrus est abattu alors qu’il ambitionnait d’unifier tous les gangs de la ville, le groupe des « Warriors » est accusé du meurtre et pris en chasse par tous les autres. S’ensuit une traque nocturne impitoyable où les bas-quartiers de la cité se muent en terrain de chasse. Plus aucun recoin ne semble sûr : ni les ruelles, ni les parcs, ni le métro (qui devient l’un des décors principaux du film, théâtre d’un nombre important de poursuites et d’échauffourées). Avec une économie de moyens et un sens de l’unité (lieu/temps/action) qui ne sont pas sans évoquer le cinéma de John Carpenter, Walter Hill construit un climat oppressant et un sens accru de l’urgence, aidé par le plein investissement physique de ses jeunes acteurs, Michael Beck en tête. Frileusement accueilli lors de sa sortie en salles, notamment à cause d’accusations répétées contre sa glorification d’une certaine forme de violence, Les Guerriers de la nuit a obtenu au fil des ans un statut de film culte. Rétrospectivement, il est intéressant de mesurer son impact sur ses contemporains, notamment sur le cinéma postapocalyptique alors en plein essor (New York 1997, Mad Max 2, Les Guerriers du Bronx) qui lui emprunta une grande partie de son esthétique.

 

(1) Extrait d’un entretien avec Walter Hill publié sur le site de la Directors Guild of America en juin 2014.

 

© Gilles Penso


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L’AMIE MORTELLE (1986)

Follement amoureux de sa jeune voisine tombée dans le coma, un lycéen surdoué décide de lui greffer le cerveau d’un robot…

DEADLY FRIEND

 

1986 – USA

 

Réalisé par Wes Craven

 

Avec Matthew Laborteaux, Kristy Swanson, Michael Sharrett, Anne Twomey, Anne Ramsey, Richard Marcus

 

THEMA ROBOTS I SAGA WES CRAVEN

Au milieu des années 80, le croquemitaine Freddy Krueger échappe à Wes Craven pour s’en aller griffer ailleurs, le regrettable La Colline a des yeux 2 (commis avant Les Griffes de la nuit en pleine période de vaches maigres) entame sa carrière anecdotique et le cinéaste se tourne momentanément vers le petit écran pour lequel il réalise Invitation pour l’enfer, Terreur froide et quelques épisodes de La Cinquième dimension. C’est L’Amie mortelle qui lui permet de repasser au grand écran et de s’attaquer à une facette du cinéma fantastique qu’il n’avait pas encore abordée frontalement : la science-fiction. Le scénario s’appuie sur le roman « Friend » de Diana Hentsell. Pour incarner le rôle complexe de la jeune fille du titre, Craven opte pour une comédienne de seize ans, Kristy Swanson, tout juste sortie du tournage de La Folle journée de Ferris Bueller. « J’ai eu l’impression que, parfois, les gens sur le plateau pensaient que j’étais juste une adolescente stupide qu’il fallait tenir par la main », se souvient-elle. « J’ai eu du mal à faire comprendre que même si j’étais jeune, j’étais une actrice professionnelle » (1). Fort heureusement, les choses s’arrangent en cours de route et Craven se révèle satisfait.

L’Amie Mortelle s’intéresse d’abord à Paul Conway (Matthew Laborteaux), un teenager de 15 ans qui vient d’entrer comme boursier au collège de Welling. Son compagnon de jeu est un robot, « BB », qu’il a fabriqué lui-même. Ce dernier, petite merveille technologique, semble être parfois victime de violentes « sautes d’humeur », comme s’il se forgeait seul son propre caractère. Paul tombe bientôt amoureux de Samantha (Kristy Swanson), sa jeune voisine qui vit sous la domination d’un père alcoolique et maladivement jaloux. Le soir de Thanksgiving, alors que Samantha rentre plus tard que d’habitude, son père lui assène un coup si violent qu’elle sombre dans le coma. Maintenu provisoirement en vie artificielle à l’hôpital, son corps est dérobé par Paul, avec l’aide d’un ami. Il décide de lui greffer le cerveau de « BB ». L’opération est un succès, et Samantha revient du royaume des morts. Mais il devient vite évident que quelque chose en elle a profondément changé…

She’s alive !

Si les prémisses du film laissent imaginer des digressions comiques héritées de Short Circuit, nous sommes ici beaucoup plus proches du thème de Frankenstein que du conte naïf de John Badham. Craven et son scénariste Bruce Joel Rubin ont tout de même édulcoré le roman initial, qui basculait volontiers dans le gore, décrivant la décomposition progressive de Samantha au fil de l’action, jusqu’à ce que des rats ne viennent la dévorer ! Si la deuxième partie du métrage accumule les meurtres parfois démesurés, c’est une volonté de Warner Bros imposée à Craven et Rubin contre leur gré. Les réactions des projections test ayant été tièdes, le studio réclame en effet de l’horreur graphique, poussant les deux hommes à concevoir des séquences parfois parfaitement absurdes (d’où la fameuse tête de la voisine acariâtre qui éclate comme une poupée de porcelaine !) et à dénaturer leur vision initiale, beaucoup plus portée sur la romance macabre que sur les mécanismes du slasher. Fatalement déséquilibré par ses élans contraires, L’Amie Mortelle ne se départit pas pour autant d’une certaine tendresse liée à son couple maudit, bénéficiant du jeu convainquant de ses jeunes comédiens.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans « Fangoria » en 1986.

 

© Gilles Penso


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ZELIG (1983)

Woody Allen se met en scène dans le rôle d’un homme capable de se métamorphoser pour s’adapter à tous les environnements…

ZELIG

 

1983 – USA

 

Réalisé par Woody Allen

 

Avec Woody Allen, Mia Farrow, John Buckwalter, Paul Nevens, Martin Chatinover, Stanley Swerdlow, Howard Erskine

 

THEMA POUVOIRS PARANORMAUX

C’est en regardant une série d’émissions historiques animées sur HBO par son ami Dick Cavett, Time-Life, que Woody Allen commence à laisser mûrir dans son esprit l’idée de Zelig. Le show de Cavett utilise en effet des trucages pour l’insérer dans des images d’archives réelles. Allen imagine donc un scénario dans lequel un personnage traverserait les grands événements historiques des années 1920 et 1930, le tout sous forme d’un faux documentaire (exercice auquel il s’était déjà frotté en 1969 avec Prends l’oseille et tire-toi !). Pour donner corps à son film, il lui faut s’appuyer sur des effets visuels d’avant-garde mais aussi sur des maquillages spéciaux élaborés, puisque le protagoniste (qu’il interprète lui-même) se métamorphose régulièrement en faisant preuve d’un mimétisme hors du commun. Le pionnier de l’imagerie numérique Joel Hynek (Une créature de rêve, Predator) et l’expert des effets cosmétiques John Caglione (La Guerre du feu, Les Prédateurs) sont donc à pied d’œuvre. Pour le titre, Woody Allen se tâte. Il pense d’abord à The Changing Man, puis à The Cat’s Pajamas, The Chameleon Man, Identity Crisis and Its Relationship to Personality Disorder (!) avant d’opter finalement pour Zelig, un mot Yiddish qu’on pourrait traduire par « béni ».

L’année 1928 marque la première apparition d’un certain Leonard Zelig qui a l’étonnante faculté de prendre l’apparence de ceux qu’il côtoie. Il est observé pour la première fois lors d’une fête par F. Scott Fitzgerald. Zelig s’adresse aux invités fortunés avec un accent bostonien raffiné et partage leurs sympathies républicaines, mais lorsqu’il est dans la cuisine avec les domestiques, il adopte un ton plus grossier et semble être plus démocrate. Cet homme singulier acquiert bientôt une renommée internationale en tant que « caméléon humain ». Écrivain auprès d’Eugene O’Neill, boxeur près de Jack Dempsey, obèse devant des obèses, Zelig est un cas unique au monde qui intéresse naturellement toutes les sommités scientifiques. La psychiatre Eudora Fletcher (Mia Farrow) fait ce qu’elle peut pour l’aider à surmonter ce trouble étrange. Grâce à l’hypnose, elle découvre que Zelig aspire tellement à être approuvé qu’il se transforme physiquement pour s’adapter à ceux qui l’entourent.

L’homme caméléon

Le postulat de Zelig est absolument génial. Les métamorphoses multiples d’un homme ressentant le besoin de se mêler à ceux qui l’entourent, il fallait y penser ! Traité comme une comédie « classique », cette idée aurait donné lieu à une infinité de situations burlesques et de quiproquos en tout genre. Woody Allen a-t-il eu raison d’opter plutôt pour le pseudo-documentaire ? Il faut reconnaître que la mise en forme est impeccable et que l’intégration de l’acteur/réalisateur dans des films d’archive, des photos d’époque ou des extraits d’interviews s’avère souvent criante de réalisme, annonçant les effets visuels qu’utilisera Robert Zemeckis pour Forrest Gump. Par ailleurs, ce parti pris narratif permet une satire efficace du journalisme, de la communauté scientifique et de l’opinion publique. En tournant le dos aux conventions de la fiction pour imiter le travail des documentaristes, il nous semble malgré tout qu’Allen passe un peu à côté de son sujet, se privant du plein potentiel comique de son histoire au profit de la performance technique – laquelle permettra au directeur de la photographie Gordon Willis d’obtenir sa première nomination aux Oscars. Dommage : les sourires amusés auraient pu se muer en francs fous rires. On note que Zelig marque la seconde collaboration entre Woody Allen et Mia Farrow après Comédie érotique d’une nuit d’été. Ces deux-là tourneront encore onze fois ensemble !

 

© Gilles Penso


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GODZILLA X KONG: LE NOUVEL EMPIRE (2024)

Les deux monstres géants les plus célèbres de l’histoire du cinéma reviennent faire un tour dans un nanar de 150 millions de dollars…

GODZILLA X KONG: THE NEW EMPIRE

 

2024 – USA

 

Réalisé par Adam Wingard

 

Avec Rebecca Hall, Brian Tyree Henry, Dan Stevens, Kaylee Hottle, Alex Ferns, Fala Chen, Rachel House, Ron Smyck, Chantelle Jamieson, Greg Hatton

 

THEMA DINOSAURES I SINGES I SAGA KING KONG I GODZILLA I MONSTERVERSE

Jusqu’alors, il était coutume de dire que King Kong 2 de John Guillermin et le Godzilla de Roland Emmerich étaient les pires atteintes jamais portées au gorille géant de 1933 et au dinosaure radioactif de 1954. Il nous faudra désormais réviser notre jugement, car Godzilla x Kong : le nouvel empire repousse toutes les limites. Même l’éléphantesque Rampage de Brad Peyton, l’illisible Godzilla 2 : le roi des monstres de Michael Dougherty ou les productions crétines de la compagnie Asylum (Ape vs. Monster, Ape vs. Mecha Ape) auraient tendance à être réévaluées à la hausse face au spectacle aberrant que nous propose Adam Wingard. C’est à se demander si quelqu’un a lu le scénario du film avant de donner son feu vert et de laisser l’équipe dépenser joyeusement 150 millions de dollars. Voici en peu de mots de quoi parle Godzilla X Kong : le nouvel empire : King Kong est désormais un vieux gorille barbu qui se promène dans la terre creuse et se bat contre des loups/hyènes préhistoriques dont il fait son déjeuner. Pendant ce temps, Godzilla continue de protéger la Terre contre des bestioles géantes puis s’en va faire tranquillement dodo dans le Colisée de Rome. Mais voilà qu’une nouvelle menace surgit : une tribu de grands singes vraiment très méchants (et très vilains aussi) qui veulent attaquer l’humanité. Que faire ?

Comme si ce scénario puéril (mis au crédit de quatre auteurs, mais qu’on imagine plutôt rédigé pendant l’atelier créatif d’une école maternelle) ne suffisait pas à éliminer toute possibilité de faire de Godzilla x Kong un film ne serait-ce que regardable, le traitement visuel de la chose laisse rêveur. « Chaque fois que je parlais aux artistes visuels, je leur disais : “Je veux que la palette de couleurs de ce film ressemble à ce que l’on ressentait quand on se promenait dans un rayon de jouets dans les années 1980“ », raconte Adam Wingard pour expliquer ses partis pris esthétiques. « Je voulais retrouver cette espèce de sentiment orgasmique, plein de couleurs et de textures » (1). D’où une orgie d’images de synthèse multicolores qui confine rapidement à l’indigestion, et face à laquelle les acteurs essaient tant bien que mal de réagir, même si l’on sent bien qu’eux-mêmes se demandent ce qu’ils sont venus faire dans cette galère.

De plus en plus Kong

On ne peut certes pas reprocher à Godzilla X Kong de manquer de générosité. Les monstres s’y surexposent sous toutes leurs coutures, comblant les frustrations de ceux qui ne les trouvaient pas assez présents dans la série Monarch : Legacy of Monsters. Outre Kong et Godzilla, le monstrophile découvre donc une armée de primates agressifs et difformes, une araignée géante à la gueule hérissée de tentacules, des nuées de reptiles volants, des serpents marins gigantesques… et, clou du spectacle, un « bébé Kong » malicieux qui devient le faire-valoir gesticulant du gorille vedette. Si Wingard voulait nous donner le sentiment de nous promener dans les rayons d’un Toys R Us (et accessoirement inciter les jeunes spectateurs à acheter les produits dérivés du film), c’est réussi. Pour le reste, difficile de ne pas soupirer d’exaspération devant un spectacle son et lumière aussi vide de sens (que le compositeur Tom Holkenborg accompagne d’une partition incroyablement balourde). D’autant que Godzilla x Kong débarque juste après le prodigieux Godzilla Minus One et fait bien pâle figure face à son prédécesseur japonais (qui, au passage, n’avait coûté qu’une dizaine de millions de dollars). On aurait pu imaginer que le « Monsterverse » s’arrêterait là, gangréné par ses propres excès. Mais Godzilla x Kong a su remplir les salles de cinéma et les tiroirs caisse. De nouvelles suites sont donc à attendre… avec beaucoup de patience en ce qui nous concerne.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans « Total Film » en 2024.

 

© Gilles Penso

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